I. — DÉVELOPPEMENT DES PAROISSES ET DES MISSIONS
La plus grande préoccupation de Mgr Taché, nous l'avons ^"p^ur ?a coiosouvent dit, était de maintenir et de fortifier la religion catho- tbouque.*^*' lique dans le Manitoba et le ISTord-Ouest, en y appelant des colons catholiques en face de la masse de colons protestants qui y affluaient de toutes parts. Il avait la plus grande reconnaissance à tous les hommes de cœur qui se dévouaient à cette œuvre sainte, les soutenait parmi les difficultés et excitait leur zèle.
Il écrivit une multitude de lettres pour encourager la colonisation catholique.
Il souffla le feu sacré dans un grand nombre d'apôtres et les envoya dans la province de Québec, aux Etats-Unis et en Europe jpour recruter des colons catholiques. " M. Beaudry, écritil de l'un d'eux le 13 février 1891, met à m'aider un zèle et une activité dont je ne serais pas capable, quand même je me porterais bien. Mais, ajoutait-il, quand il faut remuer des montagnes, non les percer, il faut bien des machines (1). " . En 1889, il écrivit à Dom Gréa, restaurateur de la vie canoni- ^°^*^.'^jj'°^°g*'^ que en France et auteur d'un ouvrage sur l'Eglise qu'il avait fait lire au concile de Saint-Boniface, pour lui demander quelques-uns de ses religieux avec des colons catholiques. Dom Gréa, l'année suivante, envoya un de ses fils, l'auteur même de cette histoire, en exploration et, sur son rapport favorable, le renvoya en 1891 avec trois autres religieux et un premier groupe de colons français et suisses. Les chanoines réguliers de l'Immacu-
(1) Lettre an P. Camper, Montréal, Ufér. 1891.
Lourdes,
Fondation de St-Claude.
Fondation de Bruxelles.
lée Conception s'établirent, le 14 mai, dans la Montagne de Pembina, au nord de Saint-Léon, bâtirent au milieu de la forêt un monastère et une église, qui, à peine construits, furent détruits par l'incendie, rebâtirent une maison plus petite qui leur servit de monastère et de chapelle pendant plusieurs années. Ainsi commença Notre-Dame de Lourdes granldle et puissante église sortie des vœux de l'Archevêque de Saint-Boniface et du cœur d'un de ses admirateurs lointains, Dom Gréa.
Les colons affluèrent à Notre-Dame de Lourdes les années 'suivantes. Quelques-uns d'entre eux, G. Trémorin, H. Bonnet, Auguste et Alexis Ee}^, T, Eosset, Eégis Laurent, Florian Montés, etc., s'établirent en 1892, dans des marais, à dix-sept milles au nord-est, dans le voisinage de l'ancienne Eivière des Ilets de Bois, le long de la ligne ferrée qui relie Eathwell à Elm Creek. Les chanoines réguliers donnèrent à cette colonie nouvelle le nom de Saint-Claude, en l'honneur du grand thaumaturge qui avait protégé le berceau de leur Institut, bâtirent en 1893 une petite église près de la voie ferrée et desservirent les colons pendant plusieurs années depuis Notre-Dame de Lourdes, avec un dévouement héroïque, y allant tous les 15 jours, très souvent à pied, par tous les temps et par tous les chemins,
La région qui s'étend au nord de Saint-Alphonse avait reçu ses premiers colons en même temps que Saint-Alphonse luimême: c'étaient des canadiens-français, N. Gaucher, plusieurs familles Girardin, etc. Quelques belges arrivèrent en 1888, H. Leroy, J. Schoemaker, A. Baccus, A. Froidart. Beaucoup d'autres vinrent les années suivantes, entre autres M. L. Haccault, ancien rédacteur du " Courrier de Bruxelles", écrivain catholique distingué, en sorte que la grande majorité des habitants étaient belges. Mgr Taché détacha cette région i\o la paroisse de Saint- Alphonse, et l'érigea on paroisse distincte sous le nom de Bruxelles, à raison de la patrie du plus grand nombre des colons. Il y plaça en 1892, un prêtre de la même nationalité, ]\r. Willems, qui parlait le flamand. Ijo nouveau curé demeurait à l'école bâtie en 1890 et y faisait les offices. ITn brusque incendie consuma l'école, le mobilier, les livres et les manuscrits
de M. Wiilenis au mois de novembre 1893-. Une église-presbytère était en construction à un (juart de mille de l'école ; elle fut bénite le 8 décembre 1893 et a servi depuis de logement au prêtre et d'édifice pour le culte.
Malgré les entraves mises par les fonctionnaires du gouverne- Nouvelles mis-
*^ -^ ° slons eau-
ment, l'évangile étend son règne parmi les sauvages. De 1890 ■^^ges. à 1892, six chapelles et résidences sont établies dans les missions dépendantes de Qu'Appelle, plusieurs construites en grande partie par les Pères et les Frères Oblats.
Une des gloires et des forces principales de la sainte Eglise Fondation et
. 1,.,. /•, iT •i-r. -IL bénédiction
sont les religieux contemplatits et pénitents de saint Benoit et deia
" '■ '- Trappe de
de saint Bernard. Depuis longtemps Mgr Taché et M. Eitchot st-Norbert. désiraient doter l'Ouest canadien d'un monastère de Trappistes. A l'époque où nous sommes, ils parviennent à exécuter ce vœu ardent. La célèbre Trappe de Bellefontaine consent à faire une fondation à Saint-jSTorbert.
Mgr Taché, d'accord avec le vénérable curé de Saint-Korbert, fait don d'un terrain considérable appartenant à la mission, environ 1300 acres, d'une étendue de 3 milles et i/4 environ sur 40 chaînes de large. Mgr de Saint-Boniface ajoute un don en argent de $2.000, M. Eitchot un don de $1.000, outre deux terres situées l'une au nord et l'autre au sud de la terre de la mission, d'une contenance totale d'environ 300 acres.
Durant l'été de 1892, le F. Antoine préside la construction d'un modeste monastère, à 3 étages, sur les bords de la rivière Sale, dans un magnifique bocage, au milieu de grands et beaux arbres, coupe 90 tonnes de foin, sème et récolte une grande quantité de patates. Le 9 septembre de la même année, arrivent de Bellefontaine les Pères Paul et Cléophas et les Frères Urbain et Alphonse, pour commencer la vie régulière en ces lieux prédestinés. Quelques semaines après, le 18 octobre, Mgr Taché se rend à Saint-Norbert et bénit solennellement le nouveau monastère cistercien, au milieu d'un grand concours de prêtres et de fidèles venus des environs, particulièrement de Saint- Boniface.
750 vu: DE MGR TAC II É, O. M. T.,
Telle est l'origine de Xotre-Dame des Prairies, premier asile de la contemplation dans l'Ouest. '• Les déserts " de l'Ouest " connaissent " maintenant " les joies et les tressaillements '* de la vie monastique " et fleurissent comme le lys : la gloire du Liban leur est donnée, les beautés du Carmel et de Saron (1). '^
t>^m|n^ede En paicourant chaque jour sur la carte les paroisses et les
missions de son vaste diocèse, les stations qu'il fallait absolument visiter chaque année, celles auxquelles il eût été désirable de procurer le même avantage, Mgr Ta^hé regrettait de posséder un si petit nombre de prêtres. " Le R. P. Allard, écrit -il tristement à son confident de Saint- Albert, est mon grand vicaire : outre ce qu'il a à faire à Saint-Boniface, il a à lui seul la desserte des trois églises de Selkirk, Piguis et Whitemouth;. les trois stations de la Eivière Tête Ouverte, de Beauséjour et de Saint-Etienne, puis la visite des sauvages du lac Winnipeg et de la Eivière des Eoseaux, et avec tout cela le P. Camper, '* vicaire de la congrégation, "ne peut pas lui donner le secours d'une semaine d'assist-ance. Tout en souiïre ("2)."
Aussi il s'adresse souvent au Supérieur général des Oblats t aux évêques du Canada pour obtenir quelques prêtres fervents; il multiplie ces instances par lui-même et par d'autres. " Il nous faudrait de suite au moins quatre prêtres, écrit-il au P. Camper alors en France. Faites les instances pour vous les procurer. Priez, sollicitez, conjugez et au l^esoin fâchez-vous,, pas contre les hommes, mais contre les saints qui ne vous écouteront pas (3)."
Arrivée de De 1890 à 1892, il reçoit: ^I. Caron, élève, puis professeur
renforts. du séminaire de Saint-Hyacinthe, ordonné prêtre en 1880 \ M. Bourret, né le -8 décembre 1855, ordonné prêtre le 18 septembre 1886 par Mgr Moreau à Saint7Hyacinthe, arrivé à Saint-
(!) " Lrntahitnr déserta et iiivia, et exiiltabit solitndo, et tlorebit quasililitim... Gloria Libani data est ei, décor Carmeli et Saron." Is. XXXV, 1-2.
(2) Saint-Boniface, 29 août 1891. — Archives de l'audievéclié de Saint- Boniface.
(3) Saint-Boniface, 17 mai 1893. — Collection dti R. P. Camper.
Boniface en 1891, qui succède en arrivant, à la tête de la paroisse de Sainte- Agathe, à M. Samoisette, emporté par une mort prématurée; M. Giroux, né le 29 mars 1866 à Sainte-Pliiloniène, P. Q., ordonné prêtre le 20 décembre 1890 par Mgr Laflèche, dans la chapelle du séminaire de Montréal, qui avait ressenti Icj premiers attraits pour l'évangélisation de l'Ouest pendant " un appel touchant" fait un jour par Mgr Taché aux élèves du séminaire de Montréal, et avait pris sa décision définitive en se consacrant à Dieu par le sous-diaconat. Il arriva dans l'archidiocèce à la fin de janvier et fut d'abord vicaire à la cathédrale, puis ciiré de Saint-Joachim de la Broquerie.
Rien ne réjouit autant l'Archevêque que l'arrivée d'un prêtre humble, généreux et intelligent. Il fait part de l'événement dans ses lettres intimes à ses amis comme d'une grande faveur de la Providence. " Le Rév. M. Joseph Caron, prêtre du séminaire de Saint-Hyacinthe, professeur de belles-lettres, puis de rhétorique, •directeur des écoliers, puis des séminaristes, dit-il à Mgr Grandin aussitôt après avoir reçu un de ces prêtres de mérite, m'a offert ses services pour accomplir un vœu fait il y a plusieurs années. Dans l'embarras où je me trouvais, cette offre m'a paru providentielle et je l'ai acceptée. M. Caron est arrivée ici vendredi 21 courant; le lundi 24, je l'ai envoyé à Régina, oii il a été installé curé mardi 25. M. Caron n'est pas un prêtre ordinaire; il a du savoir, de la vertu; c'est par dévouement réfléchi qu'il est venu (1). "
§§ II.- — Teoisième phase de l'affaiee du coadjuteur
A mesure que la visite du diocèse devient plus difficile à Désir persévé-
i -1 rant de
PArchevêque, il a un plus grand désir d'avoir un coadjuteur d'tvo^rul^"^ qui puisse porter partout les gTâees du sacerdoce principal. Il obiat"**^""^ a longtemps sollicité de ses supérieurs généraux un coadjuteur Oblat. Ayant éprouvé un refus, il a jeté les yeux sur un prêtre
(1) Saint- Boniface, 29 août 1893.
VIE DE MGK ÏACIIE, 0. M. I.,
Reprise des négociations auprès do l'Administration Générale. •
éminent de son diocèse. Cependant, comme ce choix ne satisfait pas toutes ses aspirations, il ne s'est point pressé de faire les démarches nécessaires à sa nomination, espérant toujours que le temps lui fournirait quelque occasion de revenir à ses préférences.
Cette occasion se présenta en 1892; elle lui vint de Mgr Grandin.
Au cours de cette année-là, le Préfet de la Propagande écrivit à ]\igr Taché pour lui annoncer que l'Evêque de Saint- Albert avait sollicité un coadjuteur, que le Saint-Siège avait cru nécessaire d'agréer sa demande et priait l'Archevêque de Saint-Boniface de s'entendre avec ses suffragants pour désigner trois noms et les envoyer à Eome avec les renseignements voulus.
L'Archevêque Oblat fait aussitôt part de la demande de la Propagande au Eme P. Fabre. " J'ignorais, lui dit-il, que Mgr Grandin eût écrit à Eome pour demander officiellement un coadjuteur. J'informe Mgr Grandin que je ne consulterai même pas nos vénérables collègues avant de connaître vos vues. Si votre paternité trouve à propos de m'indiquer son choix, je le transmettrai aux autres évoques de la province, et si vous aimez à connaître mon opinion, je mo permettrai de vous dire qu'il me paraît essentiel que le nouvel élu sache &ten l'anglais. "
Le prélat continue : " Mgr Grandin m'a dit que vous aviez approuvé sa pensée d'avoir un coadjuteur. Les choses étant ainsi, on doit trouver étrange que je n'en demande pas. Je suis plus vieux, plus infirme que Mgr Grandin et je le suis depuis des années. Mon diocèse a plus du double de l'étendue du sien, et certaines parties sont de plus difficile accès. J'ai dcMx fois autant de sauvages que lui. Le reste de la population de mon diocèse est huit fois aussi considérable que celle du diocèse de Saint-Albert, Il est vrai que si j'avais pu avoir un Oblat, j'aurais fait cette demande depuis longtemps. Je devrai pourtant prévenir ma mort dans le choix de mon successeur. Je ne veux pas être un lâche qui fuit la peine et la fatigue : d'un autre côté,
je ne dois pas priver les âmes des secours que je ne puis leur donner, et qu'elles recevraient d'un autre (1). "
Ces paroles exprimaient un regret et un vœu. Dans l'entou- '"^u'I'^^Marrage du Supérieur général, il y avait maintenant un homme ca- ""**• pable de comprendre ce regret et ce vœu, et d'interpréter tout ce qu'il y avait de tristesse et de saints désirs dans ces brèves paroles: c'est celui qui avait visité l'année précédente l'Archevêque de Saint-Boniface et avait entrevu, dans des effusions intimes, les peines, les réserves et les ardeurs du grand Oblat. Le E. P. Martinet plaida, devant le Supérieur général et son conseil, la cause du coadjuteur tel que l'entendait Mgr Taché. Le Eme P. Fabre et ses conseillers comprirent à leur tour ce qu'ils n'avaient pas bien saisi jusqu'alors, que l'Archevêque de Saint- Boniface voulait un coadjuteur Oblat pour le bien de la Congrégation autant que pour celui de son diocèse et qu'en réalité ses vues étaient justes.
Le P. Martinet fut chargé d'écrire à Mgr Taché que le Eme ^"dl*" rlS P. Fabre et son conseil lui accordait un coadjuteur Oblat, " si ggn*|ra|e° ce n'était pas trop tard ", et lui proposaient celui qu'il désirait lui-même, le P. Langevin, désignant en même temps les deux noms qu'on pouvait joindre à celui du P. Langevin dans la supplique au Saint-Siège.
" Grand merci pour la bonne nouvelle, lui répond aussitôt Mgr Taché. Il n'est pas trop tard. Je n'ai parlé de mon coadjuteur qu'à " un de mes prêtres, " sur la discrétion duquel je puis compter, et j'en serai quitte pour un mouvement rétrograde, qui est de peu d'importance comparé au résultat obtenu.
" J'ai toujours été convaincu, ajoute-t-il, que votre visite à Manitoba nous serait d'un précieux secours, et ce qui vient de se décider prouve que je n'avais pas espéré en vain. Merci donc encore une fois, mon bien cher Père, pour la faveur obtenue. Vos arguments sont l'expression de la situation . . . J'avais d'abord pensé à un successeur; mais les raisons qui m'ont été
(1) Saint-Boniface, SOjuilltt 1892. — Archives de la Maison générale.
données m'avaient déterminé à ne demander qu'un coadjuteur avec future succession: ce que vous me dites ne fait que corroborer cette détermination qui sera, je crois, dans l'intérêt du nouvel élu. Veuillez me dire quand le P. Langevin pourrait venir à Saint-Boniface; car je ne ferai aucune démarche à Kome avant que tout soit bien entendu avec l'Administration générale, et je n'aimerais pas que la chose languît une fois commencée. Puis un secret absolu est nécessaire, pour éviter les désagréments des suppositions et autres choses regrettables. J'accepte volontiers les trois noms que vous m'indiquez; seulement •je me permettrai de déranger l'ordre des deux derniers. . . Je ne parlerai de la chose à mes sufîragants, que quand j'aurai reçu le dernier mot du T.. E. P. Général; seulement je suis certain que les trois noms seront acceptés par eux dans l'ordre que je viens d'indiquer. Quant au coadjuteur de Mgr Grandin, Sa Grandeur dit pouvoir attendre jusqu'à l'époque du chapitre général.
" Vous avez bien raison de croire, conclut-il, que je suis heureux de recevoir toutes les décisions que vous me communiquez ; c'est un soulagement pour mon cœur et pour ma conscience (1)."
Le 20 octobre suivant, mourait à l'archevêché le saint Frère Jean Glénat, ainsi que nous l'avons rapporté. Mgr Taché écrivit le jour même au P. Martinet, pour lui annoncer ce deuil. Tl ajoute : " La Providence, en frappant les coups qui nous affligent, nous avertit de tout préparer en vue du coup qui ne peut pas tarder beaucoup à me frapper moi-même. Tout en tenant un secret rigoureux sur la nouvelle si consolante que vous m'avez donnée, il faut en préparer l'exécution. Voici ce que j'ai pensé. 1" S'il vous est possible, envoyez le P. Langevin à l'époque des vacances de ISToël, car il vaut mieux qu'il soit ici quand il sera nommé; qu'il soit nommé pro-vicaire, au moment du départ du P. Camper pour le chapitre ... 2" Je vais faire les démarches à Rome pour obtenir un coadjuteur, et quand les évêques passeront ici pour le chapitre, je compléterai par leur
(1) .'Saint-Boniface, 13 sept. 1892. —Ihid.
inspiration la demande des sujets dans l'ordre convenu. Je no voudrais prendre que le temps absolument nécessaire; mais Mgr Grouard est si loin qu'il me faudra plusieurs mois. Je lui écrirai à la prochaine CKicasion. Mais j'insiste pour que le P. Langevin vienne au commencement de janvier; il vaut mieux qu'il se fasse connaître et soit dans le vicariat à l'avance (1). "
Tous les supérieurs semblaient d'accord, non seulement pour l'ensemble, mais même pour les détails : la nomination du coadjuteur paraissait sur le point d'aboutir. " Enfin, nous sommes décidés, écrivait à cette date le P. Souiller à Mgr Grandin, à donner un de nos sujets pour être le coadjuteur de Mgr Taché; ce sera le P. Langevin, que nous enverrons là comme vicaire (2). " Mgr Grandin, plus que tout autre peut-être, se réjouissait de cette prochaine nomination, " pour laquelle, observe-t-il, j'avais fait à différentes reprises, bien des démarches auprès de l'Administration générale (3)."
Mais presque inopinément survient la mort du Supérieur gé- "^^p.'^^abfe!^* néral. Le Eme Père Fabre est enlevé à l'affection des siens le 26 octobre 1892, par une maladie de quelques jours, après un fécond généralat de 31 ans. Le E. P. Souiller est nommé aussitôt vicaire général de la Congrégation. Le chapitre général, déjà convoqué au mois de mai 1893 pour sa session quatriénale, l'est de nouveau, à la même date, pour la nomination du troisième supérieur général.
La mort du Eme P. Fabre et l'attente du chapitre général suspendirent pendant quelque temps les négociations concernant la nomination du coadjuteur. Le P. Langevin ne vint point à Saint-Bonif ace aux vacances de ISToël, mais demeura à Ottawa, 011 il avait des fonctions importantes.
Cependant, avant même la réunion du chapitre, Mgr Taché ^^^^^Jf^^" crut devoir solliciter de nouveau de l'Administration générale Xt^^e^ l'envoi du P. Langevin. " Je tiens toujours à avoir pour coad-
(1) Saint- Boni face, 20 oct. 1892. — Archives de la Maison générale.
(2) Qxhelqufn notes de Mgr Grandin sur Mgr Taché.
(3) Ihid.
756 YIE DE MGE TACHÉ, 0. M. I.,
juteur un membre de la congrégation et surtout le P. Langevin, comme nous en sommes convenus à ma grande consolation. Mais il faut que ce Père soit ici quand il sera nommé, et ce pour éviter des inconvénients qu'il serait trop long d'énumérer, mais qui, vous pouvez m'en croire, sont graves et nombreux. Le chapitre ne se terminera guère avant la fin de mai : ce sera le moment de faire des nominations; puis l'année scolaire à Ottawa sera à la veille de se terminer. Je demande donc que dès la fin du chapitre le P. Langevin soit désigné pour venir ici, et, comme vous me l'avez dit vous-même, qu'il soit nommé vicaire de nos missions. Il viendra de suite, se fera connaître avantageusement, il n'y a pas de doute. De suite après, je ferai les démarches à Rome, Les évêques, au retour du chapitre, signeront ma supplique, et, avant la fin de l'année, tout sera terminé pour la plus grande gloire de Dieu et l'honneur de la Congrégation. Il faut que le P. Langevin soit ici avant qu'on le demande comme coad juteur; autrement, je le répète, il y aura des inconvénients. Qu'il arrive comme vicaire, rien de plus naturel. Je n'aurais pas eu la pensée de remplacer de suite le P, Camper; mais quand vous me l'avez dit, j'ai cru moi aussi qu'il serait mieux qu'il en fût ainsi. La tenue du chapitre offre une occasion si favorable de faire ce changement qu'il me semble à propos d'en profiter (1). "
Ifgr Taché pensait que la nomination serait faite pour la fin de l'année. Mais voilà que " le télégraphe d'abord et les journaux ensuite apportent la nouvelle qu'un coadjuteur est nommé et que ce coadjuteur c^t le P. langevin." ]\Ion$eigneur fait insérer une protestation dans le journal français du Manitoba.
" Je suis très sensible, répond-il, à l'intérêt que me porte la presse ou ceux qui l'inspirent : tout le monde sait ici que je suis infirme et qu'il y aurait du travail pour un coadjuteur. Aussi l'idée, qui est peut-être une suggestion, n'est pas mauvaise. Seulement ceux qui parlent ou écrivent sur ce sujet en disent
(1) Saint-Boniface. 11 mars 1893. — Archives de la Maison générale.
beaucoup trop, puisque je n'ai absolument fait aucune démarche à Rome ix)ur obtenir ce résultat (l)-"
La déclaration fut reproduite par les journaux du Manitoba et par ceux de la province de Québec. Il la répéta à son clergé. En conséquence, écrit-il au II. P. Souiller le 26 avril, "je ne puis pas faire de demande à Eome d'ici à quelques mois sans m'exposer à être soupçonné d'avoir fait un mensonge formel. On confondra facilement l'époque de ma négation avec l'époque de ma demande, si les deux sont rapprochées, et mon clergé pourra croire que j'ai voulu le tromper: ce qui serait pénible pour mes prêtres et pour moi. Je ne ferai donc pas de demande à Rome avant le mois d'août: la retraite pastorale aura lieu pendant ce mois et je profiterai de cette circonstance pour avertir officiellement mon clergé que je crois le temps venu de demander un coadjuteur. Je répéterai à mes prêtres ce qui est et sera vrai, que je n'ai absolument fait aucune démarche à Eome, mais que je vais faire cette démarche, après les en avoir informés eux-mêmes. Ce retard s'impose absolument, tant par respect pour mon clergé, que j'ai toute raison de ne point offenser, que par respect pour moi-même, afin de n'être point soupçonné de fourberie. Ceci étant, je ne vois absolument aucune raison de ne pas faire comme j'ai proposé, puisque l'Administration avait bien voulu se ranger à mon opinion, avant cette malencontreuse indiscrétion des journaux. Que le P. Langevin vienne comme vicaire aussitôt que possible après le chapitre, et le reste viendra plus tard. J'insiste sur ces deux points, parce que je les crois avanitageiix à touis lies imtéressés (2)."
Le chapitre général se réunit à Paris le 11 mai; c'était le ^'^^h'^Elec-"^" XYe chapitre de la congrégation des Oblats. Il siégea pendant so°uu1er.'^' 14 jours, jusqu'au 24 mai. Trente-quatre membres y prirent part, entre autres Mgr Grandin, les Pères Camper, vicaire des missions et Prisque Magnan, délégué du vicariat de
(1) Le Manitoba, n» du 22 mars 1S93.
(2) Archives de la Maison générale.
Saint-Boniface (1). Dès le premier jour et le premier tour de scrutin, le Kme P. Souiller fut élu supérieur général, en remplacement du Kme P. Fabre, mort six mois auparavant. Lettre de Mgi- Mgr Taclié avait écrit, quinze jours auparavant, une lettre
Taché au ® .
nouveau destinée à être remise au nouvel élu. Elle mérite d"être citée : "La
Supérlour.
voix de Dieu, par celle des représentants de notre bien aimée famille religieuse, lui disait-il, vient de se faire entendre et vous place à la tête de la Congrégation. Cette voix divine, en vous investissant de Tautorité de Supérieur général, vous constitue le successeur de notre vénéré fondateur et du digne fils qui l'a remplacé immédiatement. En même temps, cette voix du ciel nous dit à nous tous, vos Oblats, le dévouement, l'obéissance, l'amour que nous vous devons. C'est pour obéir à cette douce inspiration que je veux être un des premiers, parmi vos fils les plus éloignés, à vous offrir l'hommage de mon respect et de la soumission la plus entière. Le nom sous lequel vos frères vous ont désigné jusqu'à présent m'est inconnu, il est vrai; mais en retour, le titre que vos fils viennent vous donner m'est familier, dans toute l'étendue des sentiments qu'il inspire, des obligations qu'il prescrit. Vous êtes mon Père ! Mon cœur franchit la distance qui nous sépare, pour s'unir à ceux des nôtres qui ont l'avantage d'être auprès de votre personne vénérée et dire à votre paternité que, par delà de grandes étendues de terre et de mer, il est un vieillard infirme, mais Oblat de iout cœur, qui, pendant les jours qui lui restent à vivre, veut être et se dire votre fils dévoué et affectionné (2).''
Cette lettre fut remise par Mgr Grandin au T. E.-P. Soullier aussitôt après son élection. Celui-ci voulut la lire au chapitre à la première séance qui suivit, le 13 mai. Tous en furent grandement édifiés. " Le chapitre émit le vœu qu'elle fût communiquée à la Congrégation comme un modèle des sentiments qui doivent animer tout Oblat de Marie Immaculée (3)."
(1) Le cliapitre général de 1S9.">. — Dans les MlfisinnK , t. XXXI,
pp. :?S5-49(Î.
(2) r.o cliapitre frriiéral île 1993, pp. 2Ô0-251. — La lettre est dans les arcliives de !a Maison générale. La minute toute entière de la main de l'Arclievêqne, existe encore dans les archives de l'archevêché de •Saint-Boniface.
(^) Ihiil., p. 250.
J^i; Trc» Htv. Pore Ad. Laxoevix, Vicaire des Missiuiis des Mi.ssioniiair>-s Oblat.tle Marie Immaculée au Manitoba (1er juillet 1893).
"* Tout le cliapitixi et i)arliLulière!iiciit le Supérieur général ont été profondément touchés et édifiés, Monseigenur, écrit à l'Archevêque le R. P. Martinet le 24 mai, de votre belle lettre au Supérieur général élu, quel qu'il fiit. Vous pouvez tenir pour certain que tous les esprits vous sont gagnés et que tous les cœurs sont à vous. Vous pouvez penser si votre humble fils en Notre Seigneur, qui n'a jamais compris qu'il en pût être autrement et qui, dans son humilité, avait une sorte de mission de dissiper les malentendus, s'il y en avait encore, se trouve heureux de cette pleine et bonne intelligence (1)."
" Votre lettre lui écrivait de son côté le Eme P. Souiller, est un monument de votre grande foi et de votre parfait attachement à la Congrégation. Je vous en exprime mes vifs remerciements et j'aime à vous dire avec quel bonheur je compte sur votre appui, sur vos conseils et sur votre bonne affection (2)." On ne pouvait verser dans l'âme du grand Archevêque Oblat un baume plus suave : au soir de sa vie, il se sentait aimé par ses supérieurs et ses frères en religion.
Depuis une année, le P. Martinet avait montré le plus grand En^i du p. empressement à donner son concours à l'Archevêque de Saint- ^?™™g Boniface pour la nomination d'un coadjuteur Oblat. Mgr Taché l'avait chargé, avant la tenue du chapitre, de négocier auprès du nouveau supérieur général et de son conseil l'envoi immédiat du P. Langevin dans l'archidiocèse de Saint-Boniface, comme vicaire des missions. Le P. Martinet obtint ce que désirait le prélat. '"' Comment vous dire ma reconnaissance pour l'heureuse issue des négociations dont vous avez bien voulu vous charger? lui écrit-il le 22 juin. La semaine prochaine, le E. P. Langevin doit nous arriver et Dieu fera le reste. En offrant l'hommage de mon profond respect au T. E, P. Général et à ses vénérables assistants, dites-leur ma vive gratitude et le bonheur qu'ils provoquent en mon cœur pour une faveur désirée depuis des années et sans laquelle il m'en aurait coûté de des-
(1) Paris, 24 mai 1893. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniface.
(2) Paris, Zi) juin 1893. — PÀd.
cendre dcans la tombe. Je puis maintenant dire mon Nunc dimittis, car mes yeux voient le salut que j'ai désiré (1). " Il avait écrit au P. Langevin lui-même dès qu'il avait connu son envoi prochain : "Il était un vieux homme fatigué par la peine, la souffrance et l'inquiétude, et voilà qu'une heureuse nouvelle vient le soulager et le réjouir. Venez, venez vite et noli tardare. Je vous désire depuis dix ans, depuis l'époque à laquelle je vous ai connu (2). "
Le R. P. Langevin arriva à Winnipeg le samedi 1er juillet 1S93, avec la charge de Supérieur local de la communauté des Oblats et de Vicaire de la Congrégation, c'est-à-dire de Supérieur de tous les Oblats et de toutes leurs missions dans l'archidiocèse. Mgr Taché le vit arriver avec une indicible joie. " Je vous désirais depuis dix ans, " lui répéta-t-il en l'embrassant.
Il semble que tout était prêt pour la demande à Rome et la nomination définitive du coadjuteur: l'Archevêque allait pouvoir entonner, comme il vient de le dire, son Nunc dimittis. Mais il avait demandé l'envoi du P. Langevin pour les vacances de Noël 1892 : le Père n'arrivait que six mois après, aux vacances de l'été. Le prélat avait espéré que la nomination de coadjuteur serait faite avant la fin de l'année 1893 ; mais de nouveaux retards, survinrent encore.
Xous n'entrerons pas dans l'examen de ces nouveaux délais ; ils ont peu d'intérêt pour l'ensemble de cette histoire. Cependant mentionnons une rumeur assez bizarre qui eut cours au commencement d'octobre. Plusieurs journaux se mirent à dire " que les Jésuites intriguaient à Rome " contre la nomination du successeur de Mgr Taché; ce bruit fit une certaine impression et trouva quelque crédit. Le R. P. Drummond dut donner un démenti contre cette accusation calomnieuse; Mgr Taché protesta à son tour. " Les Jésuites, dit-il, ne savent pas qui sera mon coadjuteur, et je suis certain qu'ils se-
(1) Saint'Boniface, 22 juin 1893. — Arcliives de !a liaison générale.
(2) Saint- Boni face, 18 juin 1893. — Archives de l'archevêclié de Saint- Boniface.
ARCnEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE 7(U
ront heureux du choix qui sera fait. " " Que de mal font ces journaux ! ajoute-t-il tristement, et malheureusement les meilleurs tombent dans les pièges tendus par les méchants (1). "
Enfin, le Id mars 189-i, Mgr Taché rédige la requête par la- ^^ia^deman^ue quelle il demande au Préfet de la Propagande la nomination de côaSjuteur son coadjuteur.
Nous la reproduisons intégraleineut :
"A Son Emincnce le cardinal Ledochowski, Préfet de la sacrée congrégation de la Propagande,
" Illustrissime et Eminentissime Seigneur,
" Je viens aujourd'hui prier Votre Eminence de déposer aux pieds de Sa Sainteté l'hommage de mon dévouement filial, de ma soumission entière et de mon inaltérable attachement.
" Je veux, par les présentes, solliciter du Pasteur des Pasteurs une faveur spéciale, celle par laquelle le Souverain Pontife voudrait bien m'accorder un coadjuteur avec future succession.
" Une infirmité dont je souffre depuis plusieurs années me rend impossible l'accomplissement de quelques-uns des devoirs de ma charge, entre autres la visite pastorale: ce qui prive le clergé et les fidèles, dans plusieurs localités, des fruits abondants de ces visites prescrites par l'Eglise.
" Je suis âgé de 71 ans, missionnaire depuis 49 ans, évêque visite de Mgr depuis 44 ans et titulaire de Saint-Boniface depuis 41 ans. Je lim. '"' puis encore rendre quelques services, mais j'aurais besoin d'un coadjuteur. J'ose espérer que la puissante influence de Votre Eminence m'obtiendra cette faveur du Saint Père avec la bénédiction apostolique.
De Votre Eminence,
Le serviteur très humble et tout dévoué,
t Alex. Taché, Arch. de Saint-Boniface, 0. M. I. "
(1) Saint-Boniface, 12 oct. 1893. — Archives de la Maison générale.
Cette supplique était toute entière de la main de l'Archevêque. Une autre pièce accompagnait la précédente: c'était une seconde lettre écrite pour proposer les trois noms; mais, comme on le fait toujours en semblable circonstance, la place des trois noms était en blanc : le prélat se réservait de les mettre au moment d'expédier la lettre.
Mgr Taché, après avoir écrit ces deux lettres, les mit sous clef dans une armoire réservée de sa chambre. Il voulait attendre la prochaine visite du Supérieur général des Oblats et envoyer les deux pièces après les lui avoir montrées. Nous verrons ce qui en arrivera.
CHAPITKE LXI