‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-BonifaceChapitre 37 sur 81 · CHRONIQUE DES DIX-ÏÏUIÏ DERNIERS MOIS · texte numérisé non relu

CHRONIQUE DES DIX-ÏÏUIÏ DERNIERS MOIS

Mgr Grandin arriva à Saint-Boniface le Si janvier 1893, en route pour la France, bien triste d'avoir récemment perdu en un même jour, le 10 janvier, deux de ses plus chers missionnaires, les Pères André et Bourgine. Sa maladie s'était aggravée au point de lui rendre impossible tout voyage à pied ou en voiture d'été. Deux médecins lui avaient assuré qu'il avait la pierre; mais d'autres hommes de l'art lui avaient dit qu'il souffrait seulement d'une inflammation: il voyait son métropolitain, dont l'état était semblable au sien, persuadé d'avoir seulement une inflammation. Il doutait donc de la vraie nature de son mal. Mais le chapitre des Oblats était convoqué pour le 11 mai; le vicaire général de la Congrégation lui avait ordonné de s'y rendre et de consulter auparavant un spécialiste. Le docteur Lachapelle, passant par Saint-Albert en revenant d'une mission scientifique au Japon, l'avait vivement exhorté à aller se faire traiter en France, où il lui avait donné le nom de médecins très entendus. Tous ses missionnaires le pressaient de faire le voyage pour se mettre entre les mains des praticien? renommés des vieux pays.

Hélas ! Que n'emmena-t-il avec lui son métropolitain ? Il lui parla du voyage et lui conseilla de faire ce qu'il faisait luimême à cette heure, aller voir des hommes experts et s'abandonner entre leurs mains. Mais l'Archevêque hù répondit : " A quoi bon ? Je connais mon mal, l'art n'y peut rien. "

Les deux prélats s'entretinrent longtemps ensemble; le métropolitain goûtait d'ineffables joies- à répandre son cœur dans celui de son suffragant, ce vieil ami des missions sauvages, ce frère d'armes dans les luttes présentes.

Le 25 janvier, Mgr de Saint-Boniface, pour l'honorer, invite à dîner dans son palais beaucoup de prêtres, séculiers et réguliers, Oblats, Jésuites, Chanoines réguliers, et, malgré son état de faiblesse, préside la table.

Mgr Grandin quitte l'Archevêque le 26 janvier, arrive à Paris le 13 février, voit, le 18,1e docteur Basy, qui lui déclare bien nettement qu'il a la pierre, qu'il en a même plusieurs, les faisant sonner les unes contre les autres, de manière que le bruit est entendu de ceux qui sont présents. " On m'a dit, observe l'Evêque, que j'avais une inflammation. " " On ne vous a pas trompé, répond le médecin ; vous avez bien cette maladie ; mais vous avez en même temps la pierre, cause probable de l'autre mal. " L'Evêque de Saint-Albert vient se fixer à l'hôpital de Saint-Jean de Dieu, le 20 février, et subit, quatre jours après, l'opération de la lithotritie : le docteur Bazy trouva trois pierres, excessivement dures, les broya et en retira les fragments. Il montrait plus de quinze jours après, les traces laissées dans ses mains par les efforts qu'il avait dû faire pour broyer ces hôtes odieux.

La convalescence suivit son cours ordinaire: l'Evêque dit la sainte messe pour la première fois le 8 mars, fête de saint Jean de Dieu, dont les fils l'avaient soigné avec tant de charité, et sortit de l'hôpital le 24 mars, un mois après l'opération. Le docteur, connaissant sans doute la pauvreté d'un évêque missionnaire, peut-être aussi touché des vertus de son client, au lieu de lui demander mille, deux milles francs et plus, comme c'est l'ordinaire en pareil cas, se contenta de solliciter ses prières; l'Evêque lui offrit en souvenir deux articles de ses déserts glacés, une paire de souliers sauvages et une peau de loutre.

Désormais guéri d'une maladie si terrible, l'Evêque de Saint- Albert pensait au pauvre patient de la Eivière-Rouge. De Paris il écrivit à Mgr Taché pour le presser de lui envoyer au moins tous les détails possibles sur sa maladie pour qu'il pût les communiquer à son habile et bienveillant docteur. Mais l'Archevêque répondit : " C'est inutile ; je sais que je n'ai pas la

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pierre. "'' Dieu avait donné au malade une grâce d'aveuglement pour lui donner une grâce de souffrance et de martyre.

Demeuré à Saint-Boniface, Mgr Taché, malgré de continu- Quoique* ais-

cours f t ce*

elles et cruelles souffrances, consacre ses meilleure heures à la rf-monie». grande question de l'éducation, reçoit et écrit une multitude de lettres, donne son temps aux visiteurs de toute condition et de tout âge, qui se succèdent dans sa chambre, paraît souvent dans sa cathédrale au milieu de son peuple et lui adresse de fréquentes et pressantes exhortations.

Il consacra les Saintes Huiles le Jeudi Saint, 30 mars, prêche dans sa cathédrale le jour de Pâques, 2 avril. " Monseigneur est souffrant, écrit tristement l'un des auditeurs; tous l'ont constaté avec douleur (1). "

Le 14 avril, il écrit une lettre plaisante au P. Lacombe qui se donnait quelquefois le nom d'ermite, mais que le zèle emportait sans cesse dans les travaux des missions. " Pour me préparer aux exigences de la solitude, je laisse la plume me tomber des mains et la passe à un autre. Dans les profondeurs de la solitude et du silence, je vous salue par le mot d'ordre de notre nouvel Institut : Frère, on est ermite ou on ne l'est pas ;" /puis, comme nous ne devons plus nous mêler des choses de la terre, je vous retourne la lettre de M. Eeed. Je viens même de faire mes adieux à Mgr Durieu, à lui qui ne renonce pas à se trouver sur la mer agitée du monde. Dans la crainte que son exemple ne me séduise, l'Inspirateur de notre isolement a, hier même, enveloppé toute la nature visible d'un linceul blanc, image de celui que nous prendrons à la porte de notre cloître, pour indiquer que rien de profane ou de souillé ne doit pénétrer dans cette enceinte, ou que du moins, si on y entre taché, on devra y vivre sans tache, comme la colombe. Ce dernier mot n'est qu'une évolution de lacombe. Oui, frère, on est ermite ou on ne l'est pas; et, comme nous le sommes, séparons-nous pour nous réunir dans le Seigneur. Adieu, frère, au revoir. "

(1) Le Manitoba, n° du 5 avril 1893.

1Q(y VIE DE ilGR TACHÉ, O. M. I,,

Signé : Frère Alexandre, de l'Observance de P. C, (1). " C'està-dire: "Vous parlez d'être ermite; oui, vous le serez un jour, dans le tombeau; je le serai avant vous, je le serai bientôt, car je suis proche de ma mort; seulement, pour être un digne ermite, il faut que je cesse d'être Taché pour devenir Lacomhe. " Les pensées sont sérieuses, la forme est enjouée, le compliment final est fort gracieux.

Le 23 avril, fête de la Sainte-Famille, il donne " une instruction qui est fort appréciée par la foule des fidèles qui se presse dans la cathédrale (2). " Le 2 mai, il préside la cérémonie de profession de plusieurs Sœurs Grises, Sœur Fois}-, de Saint- Pierre-Jolys, Sœurs Marie Saint-Louis et Joyal, de Saint-Boniface (3). '' Il se rend ensuite à l'Orphelinat, où il assiste joyeusement à une petite séance préparée en l'honneur de son patron saint Alexandre."

Le 11 juin, solennité de saint Boniface, il fait un discours fort émouvant sur le grand patron de la cité épi sc-o pale (4).

Le dimanche 25 juin, il prend part à la célébration de la fête de Saint-Jean-Baptiste dans l'église de l'Immaculée Conception et fait un discours pathétique en anglais et en français aux membres de l'Association, aux Forestiers catholiques et à toutes les sociétés catholiques réunies pour cette circonstance (5).

Il assiste, le 22 juin, à un grand examen de musique au Pensionnat et veut bien encourager de sa présence et de ses exhortations " ce groupe de joyeuses enfants, d'heureuses adolescentes, à la blanche parure, au front candide et pur, qui communi- *]uent de cette gracieuse intelligence au docile clavier. " Il félicite les maîtresses de donner une culture si distinguée à leurs élèves, dans un art secondaire et agréable comme la musique.

(1) Saint-Boniface,l-i avril 1893.— Archives de l'archevêché deSaint- Boniface,

(2) Le Mnmtohd, n° du 26 avril 1893,

(3) llnd., n» du .3 mai 1893.

(4) llnd., no du 14 juin 1893.

(5) Ibid., n» du 28 juin 1893.

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aussi bien que tlans les connaissances plus sérieuses et plus nécessaires. "Heureuse jeunesse! s'écrie un témoin. Je n(^ conçois pas que tu puisses envier bonheur plus grand en dehors de ces murs, où les agitations de la vie ne sauraient faire entendre de si douces harmonies (1). "

Environ quinze jours après, il bénit un mariage d'Indiens, les prémices de l'Ecole Industrielle de Saint-Boniface. Les deux époux sont de la tribu des Sauteux. " Le nouveau marié,. Louis Assinipess est habillé à la parisienne, sa tenue est parfaitement correcte et on le prendrait pour un jeune citadin de Winnipeg, si son teint bronzé et sa mine un peu timide me trahissaient son origine indienne. La jeune épouse, Marie-Anne- Lund, porte, il est vrai, des couleurs voyantes, mais sa toilette ne manque pas d'élégance. Ce qui vaut mieux que ces dehors de civilisation, c'est la piété manifestée par les époux durant le saint sacrifice de la messe. Sous la bénédiction du vénérable métropolitain de Saint-Boniface, chargé de 48 ans de labeurs apostoliques, c'est un foyer chrétien qui s'allume. Durant la messe, les enfants des bois chantent dans leur langue un joli cantique sur l'air Bénissons à jamais. Au déjeuner. Monseigneur fait asseoir les nouveaux époux de chaque côté de lui,, puis le T. E. P. Langevin, M. l'abbé Lavigne, etc., enfin les parents des époux (3)." Sa figure est toute rayonnante de bonheur au milieu de ces pauvres Indiens, demeurés aussi chers à son cœur qu'ils l'étaient aux premiers jours de son apostolat.

Le 9 août, il officie pontificalement au service anniversaire^ qui se fait chaque année dans la cathédrale pour son vénérable prédécesseur, Mgr Provencher, et auquel assistent plus de trente prêtres (3).

A l'occasion de la rentrée des écoles, il fait, le 27 août, un remarquable discours aux fidèle^ de sa ville épiscopale, sur les devoirs des parents et des enfants en matière d'édiication.

(1) Le Manitoha, n» du 19 juillet 1893.

(2) Ihid.

(3) Le Manitoha, n'^ du 9 août 1893.

" Les enfants, dit-il, ont à se préparer à la vie par l'instruction; les parents doivent procurer cette instruction à leurs enfants. Mais les uns et les autres ont l'obligation sacrée de ne jamais perdre de vue le salut. Créées pour le ciel, les âmes ne doivent point être exposées au souffle délétère de l'école neutre, c'est-à-dire, pour l'appeler de son vrai nom, de l'école sans Dieu , , . Des efforts sont faits pour éloigner de leurs devoirs les parents chrétiens. Il ne faut pas succomber aux allèchements dont on voudrait nous circonvenir. Il ne faut point ouvrir la porte aux empiétements de l'ennemi. Plus on accorde à cet ennemi, plus il veut avoir. Ce serait une honte de céder et de se livrer. . . Deux maîtres se disputent notre cœur, Dieu et l'argent: y adopter le nouveau sysème des écoles publiques, ce serait préférer l'argent à Dieu ... Le système des écoles publiques, outre qu'il est une violation de nos droits constitutionnels, est une atteinte à la liberté de notre culte et aux droits des parents. Gardons et défendons nos droits en le repoussant avec énergie (1)/' Agrandisse Le même jour, Mgr Taché faisait descendre les bénédictions

l'bopitai du ciel sur une institution qui lui était aussi chère que les écoles catholiques. Nous avons vu l'hôpital de Saint-Boniface se reconstruire sur de grandes proportions. Néanmoins, par suite du développement de la population, il se trouvait trop petit : on résolut d'y ajouter un édifice de 100 pieds par 50. Mgr Taché en bénit la première pierre le 27 août, devant une foule immense (3).

Le mardi suivant, il reçoit la profession de la Sœur Valade et de la Sœur Comeault, au Couvent des Sœurs Grises, en présence d'une dizaine de prêtres. L'x\rchevêque fait " une touchante allocution. " " Comme tous ceux qui étaient présents, écrit l'un des assistants, nous' avons été ému: nous avons éprouvé ce qui ne saurait se définir parfaitement, ce qui vous étreint malgré vous (3)."

;l) Le Mciuitoba, n" du 30 août 1893.

(2) Ihid.

{A) Ibid.

2e Vul. — p. 700.

l'reiiiiurt- el di-uxiciiit; tf^;lisf ili- liiariÙMii (.M;iiiil(iba).

Le 9 octobre, il reçoit la visite des hou. Angers, ministre de l'Agriculture, et Foster, ministre des finances, venus dans l'Ouest pour 3'^ étudier les besoins du commerce et de l'agriculture (1).

Il confirme 35 élèves au Pensionnat, le 21 mai, 11 dans -a chapelle privée, le 28 mai, 56 à l'église Sainte-Marie de Winnipeg, quelques jours après, 39 dans sa cathédrale, le 24 septembre (2).

L'Archevêque ne peut plus voyager en voiture ordinaire; visue du diomais il peut encore, au moins dans les meilleurs moments, voy- ») ^ R'-î^n<i«n. ager en chemin de fer. Il en profite pour visiter quelques égli- seikim. ses privilégiées.

Le dimanche 14 mai, il est à Brandon, bénit la petite église de Saint-Augustin, visite la communauté et l'école des Fidèles Compagnes de J^ésus et leur prodigue ses encouragements (3). écoute et anime les deux missionnaires de cette place, chargés de visiter " une trentaine de stations. "

" Je ne sors pas souvent, écrit-il au P. Camper à la suite de cette visite; mais je ne le fais pas sans sentir de plus en plus vivement le manque de prêtres i(4)."

Quelques jours après que le P. Langevin est arrivé à Winnipeg, le vendredi 7 juillet, Mgr Taché le prend pour compagnon et se rend à Selkirk et à Piguis; il administre le sacrement de confirmation dans ces deux places le dimanche suivant à 14 et à 11 personnes, bénit une cloche à Selkirk et revient à Saint- Boniface le lundi, en compagnie du vicaire des Oblats (5)." Le Eév. P. Langevin prêcha en anglais à Selkirk pour la première fois.

Le Eév. M. Bitche, curé de Saint-Léon, était mort le 16 mars b) a somersct. 1892. L'Archevêque avait confié cette paroisse aux Chanoines réguliers de l'Immaculée Conception, qui venaient de fonder

(1) Le Manitoha, n'^ du 11 octobre 1893.

(2) Registre des confirmations.

(3) Le Manitoha, n» du 17 juin 1893.

(4) Saint- Bonif ace, 17 r/mn893.

(5) Le Manitoha, dP du 12 juillet 1893.

Notre-Dame de Lourdes au milieu de la Montagne de Pembina. Ceux-ci désiraient procurer aux deux paroisses de Xotre-Dame de Lourdes et de Saint-Léon les grâces d'une visite épiscopale. L'Archevêque se prêta volontiers à leur demande. Il se rendit à Somerset le lundi 31 juillet, à 4 heures du soir. Il }• passa la nuit. Le lendemain, les habitants des deux paroisses arrivèrent de toutes parts. M. Campeau, curé de Saint- Alphonse, vint avec un groupe de ses paroissiens. Jamais sans doute on n'avait vu un si grand concours dans la récente station. Il n'y avait point encore d'église à Somerset, il n'y en avait point surtout qui pût contenir une si grande foule. On en improvisa uneavec des branchages et de la verdure. Le prélat célébra le saint sacrifice de la messe, administra le sacrement de confirmation à 57 enfants de Saint-Léon, de Xotre-Dame de Lourdes et de Saint- Alphonse, et adressa une touchante allocution où il recommanda avec onction la foi et l'esprit de foi. Il retourna le jour même à Saint-Boniface.

Un mois environ après, le 11 septembre, il visite la paroissefondée par son cher séminaire de Saint-Hyacinthe, y bénit la nouvelle chapelle que vient de bâtir son premier curé, le Eév. M. Beaudr}^, y célèbre la première messe et y confirme 6 enfants. ^Vaptute!" Le jeudi 7 décembre, il part de Saint-Boniface en compagnie du P. Poitras, pour visiter ses paroisses privilégiées de Saint- Jean-Baptiste et Saint-Pie. Il confirme 23 fidèles à Saint-Pie le 8 et 41 à Saint-Jean-Baptiste le 10. En outre il bénit une cloche à Saint-Jeau-Baptisto, pour le couvent.

Le Eév. ^\. Fillion raconte une circonstance de la visite du prélat à Saint-Jean-Baptiste. Monseigneur se retira dans sa ■chambre à 9 heures du soir; à 10 heures, il en sortit, vint au milieu de ses prêtres, ^OI. Fillion, Jutras et Pelletier et le P. Poitras et demeura avec eux jusqu'à 2 heures de la nuit, " contant des histoires des anciens temps. " La même scène eut lieu à Saint-Pie. Mgr Taché, après une heure ou deux de repos au commencement de la nuit, prolongeait volontiers ensuite la veille; jusqu'à la fin de sa vie, il demeura un conteur

St-Ple

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<^ptivant, que Ton écoutait des heures entières sans jamais se lasser.

Une éfflise catholique fut construite en 1892 à Manitou. B.-nMiction de

. l'église de

L'Archevêque vint la bénir dans les premiers jours de décem- Manitou, bre et y administrer le sacrement de confirmation à 9 fidèles.

" Xos œuvres marchent graduellement. La preuve c'est qu'il ^''^t°ue'êVu *'^' y a quatre-vingt-dix églises ou chapelles dans le diocèse, sans *^"*'^^**^compter une quinzaine de localités où il y a quelque chose, comme école, etc. Puis, en sus de ces 105 endroits où se fait le service divin et oà nous possédons quelque chose, il y a environ quatre-vingt stations où les missionnaires offrent le saint sacrifice plus ou moins souvent pendant Tannée. "

Le 21 juillet 1893, le P. Maisonneuve, compagnon de l' Ar- Mort du p.

*' ' . , Maisonneuve.

chevêque dans son palais depuis 25 ans, fut tamponné par un train et mourut huit jours après. " Le pauvre Père Maisonneuve a trouvé une mort bien tragique, écrit Mgr Taché le 26 août à son ami des Trois-Eivières, dans l'accomplissement de ses devoirs de procureur des missions de Mgr Grouard. Son absence laisse ici un grand vide; car, malgré sa surdité, il était bien utile et sa vie était un sujet d'édification pour tous. J'ai la confiance que Dieu l'aura récompensé de ses 45 années de missions (1). " Les funérailles eurent lieu à la cathédrale le 30 juillet; elles furent présidées par le E. P. Langevin; Monseigneur assistait paré au trône; l'oraison funèbre fut faite par j\L Cherrier. Ses restes reposent, avec ceux de son compagnon de mission, le P. Tissot, dans le caveau des évêques, sous le ■chœur de la cathédrale.

Au commencement d'octobre, le palais archiépiscopal s'enri- ArriTée du p. chit d'un hôte nouveau le P. Poitras que nous avons déjà nommé, envoyé pour être le procureur de l'archevêché et des missions du Xord-Ouest. " Le P. Poitras est arrivé dimanche matin, écrit Mgr Taché le 12 octobre au P. Martinet ; quelle consolation pour moi ! quel soulagement 1 Merci, mon bon Père. Merci au E. P.

(1) Lettre à Mgr Laflèche, Saint-Bomface , 26 août 1893. — Archives de •l'évêché des Trois-Rivières.

4Se annlvereaire.

42e anniversaire.

général, à l'Administration générale. J'apprécie d'autant plus^ cette faveur que pour me l'accorder il a fallu nécessairement imposer un sacrifice à la province du Canada. Le P. Poitras est installé dans la petite chambre du P. Maisonneuve et a commencé sa besogne, tant pour le Xord-Ouest que pour ici.

" Aujourd'hui, continue-t-il, est le 48e anniversaire de mon ordination sacerdotale; demain sera le 48e anniversaire de mon oblation. Veuillez dire à notre T. R. P. Général que son fils de 48 années de profession l'aime et le vénère, comme le successeur de notre bien aimé fondateur, et renouvellera demain de tout son cœur la formule bénie de son oblation, mque ad mortem perseveraturum (1). "

Le 23 novembre ramenait bientôt après le 42e anniversaire de sa consécration épiscopale. A Saint-Boniface comme dans les églises anciennes, l'anniversaire du sacre avait été chaque année une fête que toute la population avait célébrée avec ferveur. Cette année, une messe est chantée à la cathédrale par le E. P. Langevin avec beaucoup de solennité; Monseigneur assiste paré au trône ; M. Willems, curé de Bruxelles, parle avec beaucoup d'éloquence sur le mystère de l'Evêque. Plusieurs adresses sont présentées à Monseigneur. De gracieuses séances sont tenues en son honneur au collège de Saint-Boniface et dans les autres établissements des deux villes. Mais ce qui est peut-être le plus touchant, ce sont les vœux que viennent lui présenter un groupe de sourds-muets, que conduit M. l'abbé Brindamour leur maître. Vers 3 heures de l'aprèsmidi en effet, dans le salon du palais archiépiscopal, en présence de l'élite de la société de Saint-Boniface et de Winnipeg, "un jeune sourd-muet s'avance et, par sa mimique expressive, soulève les applaudissements de tout l'auditoire. " Il a fini. Après des concerts exécutés avec une grande perfection, " deux jeunes enfants se présentent, portant chacun un chiffre de fleurs, un 4 et un 2, emblème touchant du 42e anniversaire de Monseigneur. Entre eux, une toute petite fille, sourde-inuette

(1) Saint-Bon if ace, 12 oc. 1893. — Archives de la Maison générale.

elle aussi, charmant agneau, porte un magnifique bouquet de fleurs naturelles, si rares pourtant '*' en ce pays à cette époque ; au-dessous de cette petite fille, se détache, sous un globe, au milieu de fleurs artistement et délicatement semées, le chiffre 42 tout en or éclatant; le côté opposé laisse voir une mître précieuse avec une inscription qui exprime la gratitude des sourdsmuets pour leur bienfaiteur; au fond, la statue de Monseigneur. Et une jeune fille choisie parmi les aînées de la famille, s'avance; au nom des sourds-muets catholiques, elle présente à Sa Grâce les hommages les mieux exprimés, puis elle offre le cadeau. Sa Grandeur daigne admirer et remercier, puis adresse à ces chers enfants des paroles d'espérance et d'amour. Qu'ils aillent maintenant à l'étude, au devoir! ils seront courageux, car, ils l'ont compris, ils ont un Père qui les aime (1). "

Les enfants chantaient hosanna au Sauveur avant sa douloureuse Passion; les petits sourds-muets du Manitoba viennent offrir leurs vœux à son représentant dans ce dernier anniversaire de sa consécration épiscopale.

Le 10 janvier (1894) il écrit à son ancien compagnon de ^"dô'tafd"'^' rile-à-la-Crosse à l'occasion du 50e anniversaire de sa consécra- flèche.^" tion sacerdotale. "Le 6 janvier, j'ai beaucoup j>ensé à vous et continue de le faire depuis, vénéré Seigneur. Ad midtos annos. . . C'est en ce grand jour de sa manifestation que le Seigneur vous rendait participant de son sacerdoce pour que vous puissiez le manifester devant les gentils du Xord-Ouest. Il y a de cela 50 ans, et de ces 50 années, il y en aura bientôt 49 que j'ai l'avantage de vous connaître et par conséquent de vous aimer. . . Que votre sacerdoce si fécond se prolonge encore longtemps pour la gloire de Dieu, le salut des âmes et l'avantage de notre chère patrie, si péniblement éprouvée par la malice des ennemis de Dieu ... Je me réjouis immensément de vous savoir si bien. Qui nous aurait dit, il y a 45 ans, que je ne pourrais plus marcher, quand vous-même seriez encore alerte. Je passe ma vie

(1) Le Manitoba, nO du 29 novembre 1893.

assis, sans exercice, sans le moindre mouvement qui ne provoque pas de douleur. Que la sainte volonté de Dieu soit faite! Xe pouvant pas marcher, je n'ai pu aller â vos noces d'or. Je vous invite aux miennes si tant est que j'atteigne la cinquantaine (1). . ." Hélas !. .

"cMLi^in"^"^ Après le chapitre général, Mgr Grandin avait prolongé son séjour en France, sur les conseils du T. E. P. Général, pour • achever de remettre sa santé, visiter les séminaires afin d'y susciter des vocations, et trouver lui-même des aumônes pour fonder un séminaire dans son diocèse.

Il est de retour à Xew-York, le 11 mars 1894, et à Saint-Bonifa<3e, le 31 mars, samedi après Pâques. Il voit longuement son métropolitain et confère avec lui, dit-il, "au sujet des affaires, du temps ", c'est-à-dire de la loi des écoles. " C'est l'homme de la Providence, ajoute-t-il en parlant de Mgr Taché; que Dieu nous le conserve (2) !"

L'Archevêque lui montre la supplique qu'il a rédigée pour demander au Saint-Siège un coadjuteur; l'Evêque de Saint- Albert y met sa signature; les autres suffragants l'avaient déjà signée auparavant. Monseigneur de Saint-Boniface dit à son ami qu'il trouve le P. Langevin tout à fait digne de sa dbnfiance et propre à la charge que ses supérieurs lui destinent; mais il n'est pas tout à fait fixé encore sur le troisième nom à présenter au Saint-Père; il attend, pour ce choix, l'arrivée prochaine du Rme P. Souiller (3).

Mgr Grandin consacre le lundi un grand nombre de pierres d'autel, pour son métro]iolitain; il allait partir, quand un télégramme, envoyé de Montréal par le P. Lacombe, annonce que Mgr Emard, évoque de Yallyfield, vient visiter Mgr Taché au nom des évoques du Canada, pour s'entendre avec lui sur les démarches à faire en faveur des écoles catholiques du ]\Ianitoba;

(1) Sainl-Bonifoce, 10 janvier 1S9J. — Archives de l'évêché des Trois- Rivières.

(2) Journal de Mgr Grandin.

(3) Mjrr Grandin, Quelques notes sur Mgr Taché, 0. M.I.

nous parlerons plus loin de cette visite. L'Evêque de Saint- Albert attend la venue de l'illustre visiteur, préside le jeudi les funérailles de la Sœur Nébraska, " pure sauvagesse de la natioD' des Sioux ", prend part aux conférences de Mgr Taché et de Mgr Emard sur la question scolaire et fait ses adieux à son métropolitain le vendredi 6 avril. Quand il reviendra auprès de lui, ce sera pour l'assister à l'autel du suprême sacrifice.

Mgr Pascal, vicaire apostolique de la Saskatchewan, avait '^M^gfpa&eai. passé deux jours à Saint-Boniface, du 4 au 6 mars, venant d'Europe et retournant dans son vicariat. Il était accompagné d'un jeune prêtre d'Annonay, plein de ferveur, qui allait consacrer son ardeur aux missions de la Saskatchewan. Il se nommait Barbier et, à l'exemple de beaucoup de missionnaires, il commençait à laisser pousser sa barbe. Mgr Pascal le présenta à l'Archevêque de Saint-Boniface en donnant son nom. " Ah ! observa Mgr Taché, on dit qu'il n'y a pas de plus mal chaussés que les cordonniers ; mais je crois qu'il faut dire aussi qu'il n'y a pas de plus mal rasés que les Barbiers.'' Le digne prêtre raconte aujourd'hui qu'au dîner qui suivit son arrivée, et aucjuel assistait l'x\rchevêque, on ne parla que des missions et des missionnaires ; Mgr de Saint-Boniface conta sur ce sujet une multitude de faits et d'anecdotes: le jeune prêtre était dans l'admiration en entendant les récits du vieil Evêque missionnaire (1).

Le 28 avril suivant, le nouveau Supérieur général des Oblats, p'.'IouiiU'ï'^ le T. E. P. Souiller arrive lui-même à Saint-Boniface, acccompagné du P. Antoine, ancien provincial du Canada. C'était la première fois qu'un Supérieur général des Oblats visitait le Canada. " La ville de Saint-Boniface était magnifiquement pavoisée; les couleurs papales se mêlaient aux couleurs de France et d'Angleterre pour redire à tous la joie de ce beau jour. ""

(1) Rév. Pierre-Xavier Barbier, né à Annonay (Ardèche), le 19 avrit 1863, a fait ses études au petit séminaire de Sainte-Barbe, dans cette ville, et au séminaire de Viviers, a été ordonné prêtre le 17 décembre 1887 à Viviers par Mgr Bonnet, et arriva à Prince-Albert le 7 mars 1894- Depuis, il s'est dévoué aux missions de la Saskatchewan avec un zèle tout apostolique.

Mgr Taché reçut au seuil de son palais " celui qu'il avait salué et reconnu comme son Père, avant même de le connaître ", par la lettre mémorable envoyée au chapitre général ; " l'émotion étouffe la voix du vénérable Archevêque (1). ''

" L'un des motifs les plus pressants qui ont déterminé le T. R. P. Supérieur, dit l'annaliste de la Congrégation, à entreprendre ce voyage d'Amérique, qui lui a apporté tant de consolations, a été sans contredit le désir de voir encore une fois ce grand Evêque, l'une des gloires de la Congrégation, privé depuis de longues années du bonheur de venir en France assister à nos assemblées capitulaires (2). "

Nous avons plusieurs fois mentionné des souffrances intimes qui étaient venues à son cœur d'Oblat de ceux qu'il aimait le plus, ses frères et ses supérieurs en religion. Il avait à plusieurs reprises désiré se rendre aux chapitres généraux, pour voir ses supérieurs et leur parler cœur à cœur. Cette consolation lui avait toujours été refusée. Cette fois-ci, c'était le Supérieur général qui traversait les mers pour venir le voir, et qui arrivait avec un cœur rempli d'amour autant que de vénération.

Déjà Mgr Taché avait pu décharger le trop plein de son cœur dans l'âme du P. Martinet, et s'en faire comprendre ; la visite du Rme P. Souiller fit disparaître jusqu'aux vestiges des derniers nuages. Le Rme P. Souiller demeura trois semaines à l'archevêché de Saint-Bonif ace : ce furent presque continuellement d'intimes entretiens entre le vénérable Supérieur et le magnanime et sensible Archevêque, des épanchements pleins d'abandon et qui procurèrent à tous deux, surtout au prélat, les plus douces jouissances de la communion des saints. " Cette visite, écrivait quelques jours après le Rme Père Souiller, a été pour Sa Grandeur une fête du cœur, à ce point que, n'eussions-nous réussi qu'à lui procurer cette suprême consolation, nous nous croirions amplement payé de nos fati-

(1) Lettre lin K.r. Laiigevin, dans les J/^oA'îon" , t. XXXII, pp. 253-

(2) Lea Mlss^wn* , t. XXXII, p. 280.

gues (1).^' Mgr Taché fut compris comme il ne l'avait pas encore été; sa famille religieuse, dans la personne de son ■chef, lui rendit une affection égale à celle qu'il avait toujours eue pour elle : de part et d'autre, il y eut pendant trois semaines, un débordement de respect, de confiance et d'amour. Le prélat put dire : " Vos consolations, ô mon Dieu, ont réjoui mon âme par-dessus toutes mes peines passées (2). " Il pouvait cette fois mourir en paix, parce que sa mère spirituelle lui souriait avec la même tendresse que sa mère du temps au jour de sa naissance.

Mgr Taché avait attendu la visite du Supérieur général, pour se fixer sur le troisième nom à mettre dans la supplique au Saint-Siège; mais le Eme P. Souiller n'avait pas à cet égard plus de lumières que l'Archevêque. Il laissa à celui-ci la charge de prendre lui-même la décision selon les inspirations de sa conscience.

Il quitta le grand Oblat de la Eivière-Eouge le 15 mai pour se rendre dans l'Ouest.

Il alla d'abord à Qu'Appelle. Mgr Taché lui avait préparé là, avec le P. Lacombe, une magnifique réception. Près de mille sauvages se réunirent pour saluer le Père de tous leurs missionnaires. Il y administra le sacrement de confirmation, le 20 mai, à 145 personnes, la plupart sauvages. Il alla de là à Calgary, où Mgr Grandin vint le recevoir, puis dans la Colombie Britannique.

(1) Lettre circulaire du Rme P. Soûl lier après la mort de Mgr Taché, 23 juin 1894. — Dans les Missions , t. XXXII, p. 401.

(2) "Secundum multitudinem dolorum meorum in corde mec, consolationes tuœ Itetificavernnt aniniam meam." Ps. XCIII, 19.

CTTAPITT^E LXII.

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