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LES DERNIERS COMBATS POUR LES ÉCOLES CATHOLIQUES

§§ I. — Recours à Vautorité fédérale.

Les ennemis de la religion catholique et de la race française ^'^dl'îa que" ont aboli, dans la jeune province de Manitoba, par leurs iniques apAria senlois de 1890, les écoles catholiques, garanties par la constitution comîté^udicanadienne et plus encore par l'Acte de ]\Ianitoba, qui a donné conseu

. Privé.

naissance à la nouvelle province. L'Archevêque et tout son peuple ont protesté contre l'iniquité naturelle et constitutionnelle, et cherché des remèdes à l'oppression légale dont ils sont victimes. Un premier remède, le désaveu des lois néfastes a été refusé. Un second remède, le recours aux tribunaux, après des phases multiples, a eu une conclusion défavorable.

Les opprimés vont-ils accepter la décision du haut tribunal d'Angleterre comme une solution finale ? " Je réponds sans hésitation, non ! s'écriait ]\Igr Taché dans son immense douleur, après la sentence du haut tribunal. Une question n'est réglée que quand elle l'est avec justice et équité: cela en dépit de toutes les subtilités ou erreurs de langage. Le droit prime la loi, l'équité vaut mieux que la légalité (1). " Xous ne nous laissons pas décourager par '^es refus" antérieurs et "les échecs " passés : nous sommes " trop convaincus de la justice de notre cause ", pour ne pas revendiquer nos droits " par tous les moyens légitimes. " Nous sommes " les victimes d'une injustice " et nous ne serons " satisfaits, que lorsqu'un " remède efficace aura été apporté " aux maux dont nous souffrons.

(l) Une page de l'histoire des écoles de Manitoba, p. 109.

Le troisième remède.

Session du Congrèa national des catholiques.

C'est un des bienfaits de la constitution anglaise en général et de la constitution canadienne en particulier, d'offrir aux opprimés des ressources multiples pour revendiquer légalement leurs droits. La constitution offrait à l'Archevêque de Saint- Boniface et à la minorité catholique un troisième remède, l'appel au Gouverneur Général en Conseil. L'Acte de Manitoha, en effet, en garantissant à la minorité le maintien de ses écoles, lui accorde le pouvoir " d'interjeter appel au Gouverneur Général en Conseil " contre " tout acte ou décision de la législature de la province ou de toute autre autorité provinciale affectant quelqu'un de ses droits et privilèges (l)-" La constitution du Canada ou VActe de l'Amérique Britannique du Nord, 1867, assure les mêmes droits à la minorité (2). jMgr de Saint-Boniface et son peuple songèrent à recourir à cet autre remède.

Mais, de même que le prélat avait laissé à son peuple l'initiative des premières protestations contre les lois de 1890, il voulut qu'il élevât le premier la voix pour demander Justice au Gouverneur Général en Conseil.

L'hon. sénateur Girard convoqua une seconde session du Congrès National établi en 1890. Il y eut deux séances, le 15 et le 16 août, sous les auspices de la Yierge triomphante et sous la présidence de M. Girard.

L'élite de la population de Saint-Boniface se trouva réunie avec une quarantaine de délégués envoyés par la plupart des paroisses, plusieurs venus de 40 et même de 50 lieues. Les séances se tinrent dans la grande salle de l'hôtel de ville.

Les armes de la ville étaient peintes au-dessus de la tribune, avec la devise si chrétienne : Salus a cruce. Une autre inscription portait cette autre maxime, qui était comme l'âme de la réunion : " Et toujours nous aurons pour devise : Aime Dieu et va ton chemin. "

"L'union la plus parfaite régna constamment dans l'asseml)lée, et il était beau de voir là, côte à côte, des hommes qui hier

(1) Sous-clause 2 de la clause XXIÎ.

(2) Paragraphe 3 de la clause XCIII.

encore luttaient les uns contre les autres. Il n'y avait pas d'enthousiasme ; car ce n'était pas une fête ; mais sur chaque visage se peignait la douleur, causée par la nouvelle inattendue de notre échec au Conseil Privé d'Angleterre et l'anxiété fiévreuse de savoir ce que nous réserve l'avenir (1). "

MM. Paré et Théroux font une première motion, pour féliciter les habitants catholiques de Winnipeg de leur énergie à repousser le régime des écoles publiques et à s'imposer les plus lourds sacrifices, afin de maintenir leurs écoles catholiques.

MM. La Eivière et Barré font une seconde motion pour faire acte d'une entière, mais très libre soumission aux décisions et aux directions du Pape, de l'Archevêque et de l'Eglise catholique en matière d'éducation, d'un inviolable attachement au clergé régulier et séculier, qui a donné tant d'apôtres aux missions de l'Ouest.

MM. Prendergast et Cyr font une troisième motion, pour affirmer les droits des parents chrétiens sur l'éducation de leurs enfants, et repousser le principe de l'école laïque, c'est-à-dire de l'école exclusivement soumise à l'Etat et n'enseignant que les vérités naturelles.

MM. Joseph Forget et Léon Eoy font une quatrième motion pour protester contre les lois de 1890, comme contraires "aux droits sacrés exercés et reconnus pendant plus de 30 ans avant et 20 ans depuis l'entrée de la province dans l'Union, " contraires aussi à l'esprit et à la lettre de la constitution canadienne.

MM. Bernier, ancien isurintendant et Ladouoeur, font une cinquième motion pour protester contre les mêmes lois: 1<* Parce qu'elles portent atteinte à la liberté de l'enseignement et aux droits de la conscience; 2° parce qu'elles établissent entre les citoyens d'un même pays, des inégalités arbitraires, au point de vue de l'impôt, de leurs obligations et de leurs droits civils; S"' parce que leurs effets immédiats seront de placer les parents dans cette alternative, ou de priver leurs enfants des

(1) Le Manitoha, n° du 24 août 1892.

Session du Congrès national.

Appel de la minorité catholique au Gouverneur Général en Conseil.

bienfaits de réducation ou de les confier à des écoles réprouvées par leur conscience, etc (1). "

Ces motions furent toutes accompagnées, remarque Mgr Taché, " de discours d'une grande valeur oratoire, sociale et chrétienne (2). " M. Prendergast, entre autres, parla avec un accent pathétique, qui émut profondément tous les assistants. M, Bernier unit l'argumentation vigoureuse du dialecticien au feu d'un apôtre (3). " Au loin, concluait Mgr Taché, on peut mépriser ce petit peuple, qui souffre pour sa foi et sa nationalité; pour moi, qui suivais tous ses mouvements avec la plus affectueuse anxiété, je fus fier de mes ouailles et je leur en renouvelle ici l'assurance la plus sincère (4)."'

Le Conseil Exécutif du Congrès Xational rédigea, au nom de la minorité catholique, un appel officiel au Gouverneur Général en Conseil, des lois persécutrices de 1890. Dans ce mémoire, il rappelait d'abord au Gouverneur Général que la mimorité en avait appelé à son conseil, aussitôt après la promulgation des dites lois et que le Ministre de la Justice, Sir John Thompson, avait fait, sur ces pétitions, le 11 mars 1891, un. rapport, où il avait déclaré que si la contestation judiciaire, alors pendante devant les tribunaux, tournait au désavantage des catholiques, le temps viendrait pour Son Excellence d'examiner ces pétitions. " Une récente décision du Comité Judiciaire du Conseil Privé d'Angleterre, concluait le mémoire, ayant maintenu la validité contestée des lois d'écoles, vos pétitionnaires prient très respectueusement et très vivement qu'il plaise à Votre Excellence en Conseil de prendre en considération les pétitions plus haut mentionnées et d'accorder les conclusions des

(Il On peut voir le détail des actes du Congrès dans le Manitoba n" des 11, 17, 24 et 31 août 1892.

(2) Mgr Taché, Une page ,p. 112.

(3) Voir le très remarquable discours de M. Bernier dans le Manitoha du 31 août 1S92.

(4) Unepage ,p. 112.

dites pétitions ainsi que le redressement et protection qu'elles demandent. "

Cet appel était expédié à la date du 20 septemltre 1S92 (1).

Le 22 septembre, Mgr Taché présenta un appel spécial en ^pp^j.^p^^'''»^ son nom propre. Il y rappelle d'une manière générale les pé- chevêque. titions adressées en 1890 par la minorité au Gouverneur Général, cite le texte même de la déclaration faite par Sir John Thompson, Ministre de la Justice le 31 mars 1891 et " ainsi conçue : " Si la contestation judiciaire a pour résultat de con- " firmer la décision de la Cour du Banc de la Eeine, " contraire aux catholiques, " le temps viendra pour Son Excellence d'exa- " miner la pétition qui a été présentée pour et au nom des ca- "tholiques romains de Manitoba, demandant en vertu des pa- " ragraphes 2 et 3 de l'article 22 de l'Acte de Manitolm et qui ^' sont analogues aux dispositions de l'Acte de l'Amérique Bri- '' tannique du Xord, relatives aux autres provinces. Ces para- ^' graphes contiennent en effet les prescriptions qui ont été faites ^' pour toutes les autres provinces, et qui sont évidemment celles *' sur lesquelles la constitution voulait que le gouvernement du " Canada se guidât, s'il venait jamais nécessaire de recourir au

(1) Il était signé par les membres du Comité Exécutif du Conorrès national : T. -A. Bernier, président intérimaire, A.-A.-C. LaRivière, James-E.-P. Prendergast, J. -Ernest Cyr, Théo. Bertrand, H. -F. Despars, M. -A. Kéroac, T. Pelletier, Dr Laml)ert, Joseph Z.-C. Auger, A. -F. Martin ; et par les secrétaires: A.-E. Yernailles et R. Goulet, jeune.

Le président du Congrès, l'iion. M. le sénateur Girard, mourut le ^' lundi maiiu ", à 9 heures, 12 septembre 1892, dans la ville de Saint- Boni face, " muni des secours de notre sainte foi, en ton ré des soins assidus et affectueux de sa famille éplorée, au milieu des vives émotions de ses amis et de toute une population dont il était rornement." — Le Manitoba, n*^ du 14 .septembre 1892.

Marc-Amable Girard, né le 2.") avril 1822 à Varennes, condisciple de Mgr Taché au séminaire de Sainl-flyacinthe, notaire pendant 21 ans à Varennes, vint au Manitoba en 187(i, sur les prières de Mgr Taché et de Sir George Cartier, pour s'y dévouer à la cause catholique et française, fut plusieurs fois ministre de la province et j' joua un grand rôle, et exerça une puissante et salutaire influence. Il était sénateur du parlement canadien depuis 1871. Il fut président de la Conférence de Saint- Vincent-ile-Paul depuis la fondation de la société jusqu'à sa mort. " Il aimait et respectait le pauvre, l'enfant, le prêtre." Mgr Taché fut entouré de toute une pléiade d'hotnrnes émine::ts par l'esprit et par le cœur; l'hon. sénateur Girard fut un des plus remarquables.

" pouvoir fédéral, pour la protection d'une minorité protes- " tante ou catholique romaine, contre un acte ou une décision de '* la législature de la province ou d'"une autorité provinciale '•' quelconque, affectant aucun droit ou privilège de la dite mi- " norité relativement à l'éducation. "

L'Archevêque demande: 1° Que le Gouverneur Général en Conseil reçoive l'appel des catholiques romains de Manitoba, le prenne en considération et adopte telles mesures et donne telles instructions qui seront jugées les plus convenables pour que cet appel soit entendu et qu'on y fasse droit; 2** Que telles instructions soient données et dispositions prises, pour le redressement des griefs des catholiques romains de Manitoba, qui seront jugées les plus convenables à Son Excellence en Conseil." Antre appel j^ 31 octobre 1892, Johu S. Ewart, avocat choisi par la mi-

de la mi- ^ ^ '■

norité. norité pour poursuivre et plaider sa cause, écrivait à l'hon. se-

crétaire d'Etat : '' J'ai l'honneur de vous transmettre une pétition en faveur de la minorité catholique de Manitoba, relativement à la situation où elle se trouve par rapport à l'éducation dans cette province. Je ne demande pas que cette pétition soit substituée à celles qui ont été présentées par le passé, mais qu'elle leur serve de supplément. Me serait-il permis de demander qu'elle soit portée, le plus tôt possible, à la connaissance du Gouverneur Général en Conseil ? "

Cette nouvelle pétition était signée par l'Archevêque; T.-A. Bernier, président du Congrès National; J.-E.-P. Prendergast, maire de Saint-Boniface; J. Allard, Vicaire général; et 137 autres. Elle était contresignée par J.-S. Ewart.

Les demandes 2, 3 et 4 de cette pétition étaient plus explicites: l'* Qu'il soit déclaré que les dits Actes 53 Victoria, chapitres 37 et 38 ", c'est-à-dire les nouvelles lois scolaires, " sont préjudiciables aux droits et privilèges dont les catholiques romains jouissaient, par la loi et la coutume, dans la province, à l'époque de l'Union, relativement aux écoles séparées; 2° qu'il soit déclaré que les dits actes lèsent les droits et privilèges de la minorité catholique romaine relativement à l'éducation; 3** qu'il paraît essentiel à Votre Excellence le Gouverneur Général en

Conseil, que les dispositions des statuts qui existaient dans la province de Manitoba avant l'adoption des dits actes, soient remises en vigueur, en autant du moins que cela peut être nécessaire pour assurer aux catholiques romains de la dite province, le droit de construire, entretenir, diriger, conduire et soutenir leurs écoles de la manière prescrite par les dits statuts, pour leur garantir leur part proportionnelle de toutes subventions sur les fonds publics pour les fins d'éducation, et pour exempter les membres de l'Eglise catholique romaine, qui contribuent aux dites écoles catholiques romaines, de payer pour le soutien de toutes autres écoles ou d'j^ contribuer; ou que les dits actes de 1890 soient modifiés ou amendés de manière à atteindre les dites fins. "

Ces appels de l'Archevêque de Saint-Boniface et de la mi- Emotion cau-

'^ ^ -1 see par ces

norité dont il était le conseiller, le représentant et le chef, eau- appels, sèrent une grande émotion dans tout le Canada. La colère et la rage saisirent les plus fanatiques ennemis de la race française ; mais les hommes honnêtes de presque tous les partis n'eurent qu'une voix pour s'écrier : •'"' Justice à la minorité catholique ! Justice aux opprimés ! "

Le 3 novembre 1892, la Ligue Conservatrice de Montréal Protestation

^ <^ de la Ligue

éleva une éclatante protestation, en faveur des catholiques du ^^^^^^j*^ Manitoba : " Xul ne peut honnêtement nier, disait-elle, le traité passé en 1870, entre le gouvernement du Canada et la population de Manitoba, et par lequel il a été formellement arrêté et convenu que les écoles confessionnelles seraient sauvegardées. Xul ne peut non plus honnêtement nier que la loi des écoles de Manitoba de 1871, faite et adoptée par les hommes qui avaient été partie au traité de l'année précédente, n'ait maintenu ces écoles séparées pour les catholiques et pour les protestants. Pour ces raisons, la Ligue Conservatrice proteste contre la loi des écoles, en vigueur à Manitoba, et elle exprime le vœu que nos hommes publics travaillent à y remédier sans défaillance ni capitulation. "

Mgr Taché suivait avec un intérêt palpitant la polémique en- ^■■^*^i^^*j°° gagée de toutes parts, en faveur de la minorité dont il était le ^c^ougaii

chef. Il voyait avec joie " les nombreux amis de la cause " sainte la défendre, " dans des journaux des différentes provinces ", par des articles remarquables comme études constitutionnelles et légales. " " Il m'est impossible, dit-il, de les signaler tous; mais à tous leurs auteurs je puis offrir l'expression de toute notre reconnaissance (1). "

Entre tous c-es défenseurs, nul peut-être n'attira plus sa re- • connaissance que l'hon. William McDougall, celui-là même que le Gouvernement Canadien avait envoyé à la Eivière-Eouge pour le représenter en 1869 et que les métis n'avaient pas voulu recevoir. L'hon. W. McDougall déclara hautement que " les colons catholiques français avaient, dans l'Acte de Manitoba, une garantie constitutionnelle contre toute législation qui attaquerait leurs écoles confessionnelles "" ; que " ces écoles confessionnelles dans Manitoba se trouvaient en outre protégées par un droit d'appel au Gouverneur Général en Conseil et par des lois réparatrices que passerait le Parlement. " " L'hon. McDougall, observe Mgr Taché, n'est ni français, ni catholique; de plus, je le dis avec regret, il a eu à souffrir pendant les troubles de 1869- 70; il a oublié généreusement cette circonstance et a parlé franchement le langage de la justice et de la vérité. M. McDougall était membre^ du Parlement d'Ottawa, lorsque l'Acte de Manitoba fut introduit, discuté et voté. Plus que tout autre peutêtre, il avait des raisons personnelles d'étudier la charte constitutionnelle de la nouvelle province que l'on voulait créer. Il entendit les promoteurs du bill donner les explications les plus amples et les plus claires; il combattait lui-même le projet et eut tous les moyens d'en comprendre la portée et la signification. Ses connaissances légales, son expérience en droit constitutionnel et le courage de ses convictions lui ont inspiré Fattitude qu'il a prise (2)." ^"i-'idéraucn' Toutcs Ics dcmaudes adressées au gouvernement fédéral le de rappel décidèrent à prendre en considération l'appel de la minorité ca-

mluorlté.

(1) Une page , p. 115.

(2) Ibid.

tholique. Il noinina un sous-comitc fonné des quatre ministres, les lion. Sir John Thompson, Bowell, C'ha])leau et Mayne Daly, pour procéder à l'examen préliminaire de la question. " L'a- ^*'™*°/a"*'°rt vocat des pétitionnaires tit valoir devant eux le droit d'être en- comTte*" tendu en appel. Le sous-comité fit rapport le 29 décembre 1892 et, après des explications, des restrictions, des réticences nombreuses, il recommanda qu'un jour fût fixé, où les pétitionnaires ou leurs avocats pussent être entendus au sujet do l'aj)pel (1)."

Le Gouverneur Général approuva le rapport du sous-comité ^'"^^^^^^^''j^et " rendit une ordonnance, qui fixait au 21 janvier 1893, le jour J"'"^' ^^^^• 011 les parties intéressées seraient entendues dans la salle du Conseil Privé à Ottawa, sur l'appel demandé. L'ordonnance réglait de plus, qu'une copie de ces prescriptions serait transmise au Lieutenant-Gouverneur de Manitoba. Le 4 janvier, M, Catellier, sous-secrétaire d'Etat, communiqua toutes les pièces indiquées à Son Honneur le Gouverneur Schultz qui, trois jours après, informa Ottawa qu'il avait reçu les documents et qu'il les avait transmis à ses ministres. Le 18, le même Lieutenant-Gouverneur écrivait à Ottawa, que son gouvernement l'avait, ce jour-là même, conseillé comme suit : " Que le Gouvernement de Votre Honneur a décidé qu'il ne juge pas nécessaire de se faire représenter à l'audition de l'appel, qui doit avoir lieu le 21 du courant devant le Conseil Privé (2)."

Ce jour-là, en effet, le gouvernement de Manitoba ne fut pas représenté; M. Ewart, avocat de la minorité catholique, fut au contraire entendu dans l'intérêt des pétitionnaires.

Toute cette procédure n'était qu'un préliminaire. Il y en eut d'autres encore. Enfin, le 31 juillet 1893, le Gouverneur Général rendit un arrêté en Conseil décidant : '' Qu'un cas touchant certains statuts de la province de Manitoba relativement à l'éducation, et des mémoires de certains pétitionnaires qui s'en plaignaient, seraient référés à la Cour Suprême du Canada, pour y être entendu le 3 d'octobre suivant, ou aussitôt après. "

(1) Une page, p. 116.

(2) Ibid., p. 116.

Référence à la Cour Suprême d'Ottawa.

Premières procédures devant la Cour Suprême d'Ottawa.

Visite de Mgr Emard et pétition de l'épiscopat canadien.

En effet, ainsi que nous l'avons vu ailleurs, la motion Blake et la loi fédérale qui en avait été la suite, avaient décidé que le Gouverneur Général en Conseil, avant de rien statuer sur un appel venant des provinces en matière d'éducation, commencerait par soumettre le cas aux tribunaux, pour y puiser non une sentence qui donnerait la solution définitive, mais des informations qui serviraient à lui faire prendre sa décision avec plus de maturité. C'est pour se conformer à cette législation, que le Gouverneur Général en Conseil, par son arrêté du 31 juillet 1893, soumettait l'examen des pétitions de la minorité à la Cour Suprême d'Ottawa.

Le 15 août suivant, le Comité du Conseil Privé recommanda que le Procureur Général de la province de Manitoba fût informé de cet arrêté en Conseil et qu'un avis semblable fût envoyé à l'avocat des pétitionnaires, M. John Stewart. "Le 19 août, une copie certifiée de ce qui précède fut envoyée au Gouverneur de Manitoba par l'hon. W.-B. Ives, président du Conseil, et ce même jour, deux copies certifiées furent envoyées par M. John J. McGee, greffier du Conseil, l'une au Procureur Général de Manitoba et l'autre à M. Stewart (1). "

La cause fut introduite devant la Cour Suprême, le 3 octobre

La lutte scolaire du Manitoba attirait l'attention de tout le Canada; elle attirait spécialement celle des évêques.

Les évêques du Canada avaient, en 1890, adressé une pétition au Gouvernement fédéral en faveur de la minorité catholique; mais maintenant que le Gouvernement avait reçu l'appel des opprimés et soumettait leur cause à l'examen préliminaire des tribunaux, n'était-il pas opportun que l'épiscopat intervînt de nouveau, pour demander justice en faveur de ceux qui souffraient persécution?

Mgr Laflèche et quelques autres prélats du même caractère conçurent le projet d'une nouvelle intervention; ils en parlèrent à leurs collègues, qui tous s'y montrèrent très sympa-

(1) Une p'Kje, pp. 116-117.

thiques. Mgr Emard, évoque de Valleyfield, fut choisi pour rendre visite au vénérable lutteur de la Rivière-Rouge au nom de tous ses frères dans l'épiscopat et lui offrir les services de tous en faveur de la grande cause dont il était le principal champion.

Le lundi 2 avril, le P. Lacombe envoie de Montréal un télégramme à Mgr Taché, pour lui annoncer que le soir même Mgr de Valleyfield se met en route pour le visiter, au nom de tous les archevêques et évêques du Canada et concerter avec lui une action commune. ISTous avons rapporté ailleurs que Mgr Grandin, alors en visite lui-même auprès de son métropolitain, retarda son départ pour voir Mgr Emard. L'évêque de Valleyfield arriva à Saint-Boniface, accompagné du P. Lacombe, le jeudi 5 avril. Il eut avec Mgr Taché et Mgr Grandin de longs entretiens, témoigna au grand Archevêque une vénération et une admiration qui partaient des profondeurs de son grand cœur, et rédigea, sous son inspiration et en quelque sorte sous sa dictée, le projet d'une pétition qui devait être signée par tous les évêques. La mission de Mgi- de Valleyfield, la magnanimité et les délicatesses avec lesquelles il sut la remplir, inondèrent de consolations l'âme sensible de l'athlète des écoles catholiques. "La visite de Mgr Emard, écrit-il quelques jours ^''a'Mgr La-""* après à son ami des Trois-Rivières, m'a apporté ime grande consolation. Merci aux vénérés prélats qui ont pensé à ce moyen de réconforter mes vieux ans et de m'encourager au milieu de la lutte. Mgr Emard vous présentera la pétition à laquelle nous nous sommes arrêtés. J'espère qu'elle sera signée par tous, parce qu'une action partielle n^aurait pas le même résultat. Puis une fois engagés, il faudra poursuivre le but pour l'atteindre : un effort d'un moment, c'est bien bon ; mais il ne peut avoir de résultat. "

Il ajoute à son ami : " Comment vous remercier assez pour ce que vous faites en faveur de la cause de nos écoles? Les lettres que vous m'avez adressées, que vous avez écrites à M. Bernier, sont venues comme un baume salutaire adoucir l'amertume de l'épreuve subie. La guerre contre Dieu et, son

Eglise est bien adroitement organisée, et il est bien regrettable que nos hommes d'Etat n'en voient pas le danger ou n'aient pas le courage d'en enrayer les combinaisons. La politique ne m'a jamais paru renfermer tant de dangers pour des hommes d'ailleurs bons et honnêtes (1). "

Cette lettre est du 10 avril 1894; c'est la dernière qu'il écri-

• vit à son ancien compagnon de mission, demeuré Jusqu'à la fin

son frère d'armes et son ami de cœur.

^^Mgr*^^"'^* ^^ -P- Lacombe s'en alla d'évêché en évêché, portant la péti-

Grandin. ^^^^ rédigée à Saint-Bonif ace ; tous les évêquos du Canada, au

nombre d'une trentaine, donnèrent leur signature. Mgr Taché

écrit le IG mai 1894: à son intime confident de Saint-Albert^

dans une lettre qui sera la dernière : " Xotre cher ermite doit

partir ce soir de Montréal. Il a certainement bien mérité et a

accompli bonne besogne. L'épi scopat canadien, sans une seule

exception, a signé notre requête, et ce document ne devra pas

manquer de produire de bons résultats (2). "

Cette unanimité faisait pousser un cri d'espérance au lutteur des Trois-Eivières. " Les tempêtes et les cyclones, écrivait-il à Mgr Taché dans la dernière lettre qu'il lui adressa, peuvent ravager quelques coins de la terre ; mais faire disparaître le vieux ciel bleu, jamais! Courage, cher Seigneur, ajoute-t-il, travaillons à couronner nos cheveux blancs par une lutte qui soit un encouragement à ceux qui viendront après nous (3). "

§§ IL — Derniers écrits de Mgr Taclié en faveur des écoles

catholiques.

Derniers écrits Après l'appcl dc la minorité catholique au Gouverneur Géné-

de Mpr i i i i ^

Tacbé sur pal cu Conscil, Mffr Taché, malgré ses souffrances et ses infir-

Ja question ' o ' j^

scolaire. mités, écrlvit un irrand nonil»re de lettres et même de brochures,

(1) Saint- Boni face, 10 avril 1894. — Arcliives de l'évêclié des Trois" Rivières.

(2) Saint-Bonif ace, 16 mai 1894. — Archives de l'évêclié de Saint- Albert.

(3) Zfs Troin-Rivilre», 24 avril 1894. — Archives de l'archevêché de Saint- Boniface.

pour soutenir les défenseurs do la bonne cause, montrer Tiiiiquité des lois de 1S90 et établir les droits et les devoii-s des catlioliques.

Nous devons parler de cinq do ces écrits, du })reiuiei' parce i. Lettre à un qu'il appartient étroitement à Thistoire du prélat, des quatre Parioment autres, à cause de leur ini])()rtance. i. Attaques du

' ' df'puté.

Il est ordinaire que les longueurs d'une lutte anu^'iicnt des plaintes mutuelles entre les généraux ou les soldats d'une même armée. A la vue de la décision défavorable du comité judiciaire du Conseil Privé, devant la nécessité et l'incertitude d'autres remèdes, plusieurs dirent : " Pourquoi n'a-t-on pas insisté davantage, pendant la première année, pour le désaveu? Pourquoi ]\Igr Taché surtout n'a-t-il pas réclamé le désaveu à grand.cris ? " Quelques-uns ajoutèrent : " Mgr Taché n'a pas insisté pour le désaveu, parce qu'il a craint, par des réclamations trop vives, de renverser le gouvernement conservateur d'alors ? ''

Un membre du Parlement qui a joué depuis au Canada un rôle important et qui dès lors s'essayait à nouer ou à dénouer de savantes combinaisons politiques, cherchait à se donner le rôle de défenseur des écoles catholiques de Manitoba: il faisait des motions au Parlement, parlait dans les assemblées, écrivait dans les journaux. Dans son zèle pour la cause française de l'Ouest, il attaquait volontiers ceux qui en avaient été les défenseurs les plus éprouvés. L'Archevêque de Saint-Boniface lui-même ne trouva point grâce devant son ardeur guerrière.

Il se mit dans l'esprit' qu'il y avait eu, pendant l'année où le désaveu était possible, un compromis entre Monseigneur de Saint-Boniface et les Ministres conservateurs. Le 6 mars 1893, il déclara en termes exprès, aux Communes d'Ottawa, qu'en 1891, " l'hon. M. Chapleau fut chargé " par le Gouvernement conservateur, " de s'aboucher avec Mgr Taché, alors malade à Montréal, chez les Sœurs Grises. Avec l'autorisation du Premier Ministre de l'époque, disait-il, M. Chapleau alla trouver Mgr Taché à Montréal et lui représenta la difficulté de la situa-

tion politique du ministère. Des engagements privés et formels furent pris alors. "

L'orateur ne donnait pas de détails; c'était probablement une conjecture, qu'il émettait en publie pour sonder la vérité qu'il soupçonnait.

Mgr Taché ne répondit pas; M. Chapleau se tut. Devant ce silence, le député se dit qu'il était tombé juste, et s'enhardit à porter cette fois-ci un défi à l'Archevêque. Le 18 mai 1893, il écrivit dans l'Electeur, " qu'il y avait eu les négociations entre Mgr Taché et M. Chapleau, dont il avait parlé en Parlement. Mgr Taché et M. Chapleau, ajoutait-il, n'étaient pas morts au lendemain de mes déclarations; tous deux étaient au pays. Ils ne m'ont pas contredit

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