‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-BonifaceChapitre 6 sur 81 · CHAPITRE XXXIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIY

INSISTANCE DE M(iK TACIIK l'DUE L'aMNISTIE- HÉSITATIONS DU GOU VEKN EMENT CANADIEN.

Une question va préoccuper l'Evêque de Saint-Boniface et Lu questi.-n de

■* ^ ^ ■* l'amnistie.

passionner tout le Canada pendant plusieurs années, la question de l'amnistie.

La question paraît bien simple : La population de la Rivière- Eouge a-t-elle pu, sans offenser aucune loi divine ni humaine, prendre les armes pour défendre son indépendance et proclamer un gouvernement provisoire ? Ce gouvernement a-t-il pu prendre les mesures nécessaires pour se faire respecter?

Quel homme impartial ne répondrait oui?

Mais les passions qui ont entrepris de supprimer la race française à la Rivière-Rouge ne peuvent pardonner une prise d'armes qui a eu pour effet de la sauver de leurs mains. Il faut que cette prise d'armes soit flétrie : il faut qu'elle soit traitée comme une rébellion. Point d'amnistie, ou du moins que l'amnistie ne s'étende pas aux chefs.

Les amis de la justice et de la race française vont demander avec persévérance l'amnistie ; le parti ontarien élèvera à l'encontre des clameurs bruyantes; le gouvernement s'épuisera à chercher une conciliation entre les deux partis, désirera la promulgation de l'amnistie, mais par lâcheté ne l'accordera pas.

Nous devons raconter les principaux incidents de cette grande querelle et l'intervention de Mgr Taché en faveur de la cause de la justice et de la clémence.

Le dix-neuvième article de la Liste des Droits demandait une Promessi-s dos

• ,• , , ^ , i-v ministres au

amnistie générale et entière. cours de

M. Ritchot considérait cette demande comme l'une des plus çiatjons avec importantes de la Liste. xA.ussi, dès l'ouverture des négociations, il déclara qu'avant de traiter toute autre question, il fallait une promesse expresse d'une entière et universelle amnistie, et que

les délégués

l'octroi d'une amnistie générale était une condition sine quâ non d'un arrangement définitif entre la population de la Rivière- Rouge et le gouvernement fédéral.

Les Ministres firent remarquer aux délégués du Xord-Ouest que la chose serait réglée par la suite et que Sa Majesté la Reine^ et non le gouvernement canadien, avait le privilège d'accord r une amnistie. Les délégués du Gouvernement Provisoire répondirent : " Nous sommes venus pour traiter avec vous et pour décider avec vous quelle est la conduite à suivre." Alors Sir George Cartier ou Sir John-A. McDonald dit : '^•'Xous vous dirons comment vous devez procéder, pour obtenir ce que vous exigez. "^ — " 'Non, répliqua M. Ritchot, je ne veux pas traiter avec d'autres que vous : si vous n'êtes pas en mesure de nous donner satisfaction, je m'en retournerai chez moi. Je suis venu pour régler la difficulté avec le gouvernement, et ayant des instructions précises, je ne puis continuer les négociations si les propositions ne sont pas conformes aux instructions que j'ai reçues. '^ Alors " les hon. Sir John-A. ^IcDonald et Sir George-Etienne Cartier déclarèrent qu'ils étaient en mesure d'assurer que c'était l'intention de Sa Majesté d'accorder l'amnistie et qu'ils se chargeraient de la faire proclamer, qu'elle serait de fait proclamée immédiatement après la passation de l'Acte de Maniioha (1). " Autres i)iv,. La môme promesse fut faite à plusieurs reprises.

Le 26 avril, le jour même où le Gouvernement canadien reconiiut officiellement et par écrit au Rév. M. Ritchot et à ses collègues leur qualité de délégués, M. Ritchot insista pour que \-à clause de l'amnistie fût insérée dans l'acte. " Mais on me répondit, atteste le P. Ritchot, que la chose n'était pas opportune^ vu que le bill était une matière de législation du ressort de la Chambre, tandis que l'amnistie était une matière d'administration. Je demandai, poursuit le même témoin, une assu-

inesst's

(\ ) Dt'claration faite sous la foi dn serment par le Rév. ^1. Ritcliot le 10 novembre 1873. — l{e))ro(luite dans les Témoitjnarjd!^ 'le M. Ritchot ikvaiit le Comité du Xord-Ouest, n"-' (54, pp. 83-84.

ARCHEVÊQUE DE SAIXT-BOXIFACE S"

lance par écrit; mais les Ministres répondirent tju'j la chose u'éiait pas nécessaire et que l'on pouvait compter sur leur parole. Ils dirent aussi qu'il n'y aurait pas de difficulté au sujet de l'amnistie et que c'était une affaire que la Couronne réglerait . . . Ils me dirent encore que ce serait une insulte à Sa Majesté s'ils me donnaient une assurance par écrit. Ils ne firent allusion,ni en cette circonstance ni dans les conversations antérieures, à la mort de Scott, comme à un obstacle pour l'octroi d'une amnistie. Ils dirent, quant au cri populaire relatif à la mort de Scott, que tout en regrettant cet événement, ils ne pouvaient eomme hommes d'affaires, lui donner aucune attention (1). "

Le 3 mai, les trois délégués eurent " une entrevue officielle '" ^''ciaj?s*dV^^ avec le Gouverneur Général et Sir Clinton Murdoch. " Son Ex- g^;,'!;;^^?'' <:ellence, raconte j\I. Eitchot, nous présenta Sir Clinton Murdoch fon''M,:^rj'eK comme l'envoyé spécial de la Couronne désigné pour nous entendre. Son Excellence dit : " Si vous pouvez en venir à une "entente avec mes Ministres, faites-le ; mais si vous ne réussissez "'• pas à le faire, je suis prêt à vous entendre, et Sir Clinton '' Murdoch est ici pour rendre justice. Si vous avez quelque " chose à nous dire, nous sommes prêts à vous écouter." Nous dîmes là-dessus : " Nous avons consenti à l'Acte de Manitoba " après nous être enterudus avec les ^Ministres ; mais quant aux '•' autres questions, pins spécialement celle de l'amnistie, nous ne ■■ sommes pas satisfaits, parce que nous n'avons pas de garantie ••'écrite. "Son Excellence nous désigna alors Sir Clinton ]\rurdocli et dit: "Il sait que c'est l'intention de Sa Majesté d'accorder " une amnistie générale, afin de rétablir la paix dans ce pays. " De plus, vous avez vu ma proclamation ; êtes-vous bien reu- /•'seignés sur ce qu'elle contient?" Je répondis que j'avais eu connaissance de la proclamation, mais que je ne m'en rappelais pas textuellement. J'ajoutai que la proclamation du 6 décembre ne faisait que promettre l'amnistie, mais que ce que je voulais, c'était la proclamation de l'amnistie promise. Sir Clinton Murdoch dit : " Vous n'avez rien à craindre. Sa Majesté ne

(1) Témoignages du Rér. M.RitcJiot devant le Comité du Xord-Ov.esl, p. 71.

" désire qu'iine chose, passer l'éponge sur tout ce qui a eu lieu " dans le Nord-Ouest et rétablir la paix. Elle désire mettre " cette province en état de devenir prospère tout comme les •'autres provinces anglaises..." Je dis que j'étais peiné de n'avoir rien par écrit à montrer au peuple: Il répliqua : " Lors- " que vous traitez avec des hommes comme le sont ceux en pré- " sence desquels vous vous trouvez, il n'y a pas nécessité de don- " ner des garanties écrites. " Il me dit en faisant usage d'une expression française : " Il ne faut pas trop mettre les points sur "les i: vous devez nous laisser une certaine latitude, et vous y " gagnerez. " J'ajoutai alors : " S'il n'y a rien à craindre, je " me fie à votre parole (1)."

"Les délégués acceptèrent cette promesse d'honneur." Lettre de Malgré des promesses si explicites et si nombreuses, M. Eitchot

ï Sir George, craignait de quitter Ottawa sans que l'amnistie lui fut assurée

1h 18 mai , .

1S70. par écrit. C'est jwurquoi il écrivit à Sir Grcorge-Etienne Cartier

le 18 mai : "Les questions soulevées par la 19e clause de nos instructions, surtout l'amnistie, sont de la plus haute importance. J'ose espérer, et le passé m'est une garantie pour l'avenir, que vous pourrez nous procurer, avant notre départ, toutes les garanties promises par Sir John et par vous au sujet de ces questions de la plus haute importance. " Kntrevuo des Lc 19, Sir Gcorgc, avant de répondre à cette lettre, fit mander avl1f!e*^"Gon- le Eév. M. Eitchot et M. Scott (le troisième délégué étant parti 19 mai isTo. pour l'Ecossc), et les conduisit à Eideau Hall, résidence du Gouverneur Général. Là, les délégués furent reçus par Son Excellence dans une audience particulière, qui fut comme la conclusion des négociations, et où le Gouvernement, par l'intermédiaire même du représentant immédiat de la Eeine, protesta de sa volonté

(1 1 TémoiijnnrjeR de M. RilcJinl durant le Comité dti Nord-Outst, pp. 71-72.

M. Ritchot a t'iit cette déclaration sous la fui du serment ; il l'a répétée dans un atKilavit spécial qne nous avons cité plus haut. '" Cette liéclaration donnée par un homme de la position et du caractère de M. Ritchot, dit Mgr Taché, devrait suffire il elle seule, et l'on comprend facilement qu'elle ne peut qu'ajouter à nos convictions, nous qui avons tant d'autres preuves que l'amnistie a été promise au nom de Sa Majesté." — L'Amnistie, p. 17.

"d'observer tout ce qui avait été demandé par la population de la Rivière-Bouge et de lui donner pleine satisfaction, notamment en ce qui concernait l'amnistie." "Le Gouverneur Général, en présence de Sir George-Etienne Cartier, — nous citons la relation faite plus tard sous la foi du serment par le Eév. M. Eitchot, — renouvela aux délégués en personne l'assurance que l'amnistie serait certtiinement accordée, bien plus qu'elle serait rendue à Manitoba avant l'arrivée du Lieutenant-Gouverneur de la Province, et qu'en attendant la proclamation, il (le Gouverneur Gé- Général) donnerait des ordres pour qu'aucune des personnes impliquées dans les troubles de 1869 et 1870 ne fût inquiétée à ce sujet (1), "

Dans l'entrevue précédente, le Eév. M. Eitcliot déclara au Gouverneur Général qu'il ne quitterait pas Ottawa sans avoir une garantie écrite de l'amnistie, " Son Excellence, raconte le principal délégué, répondit qu'elle nous transmettrait le lendemain une assurance écrite que Tamnistie serait accordée (3)."

" Le 23, poursuit le même témoin, j'allai chez Sir George- i-ottre de Etienne Cartier, et je me plaignis de n'avoir pas reçu le docu- -■' ^ai. ment que j'attendais de Son Excellence. Je' le trouvai occupé à écrire une réponse à ma lettre du 18, réponse qu'il me donna (3)."

L'amnistie y était promise dans les termes suivants : " Je désire attirer votre attention sur l'entrevue que vous avez eue avec Son Excellence le Gouverneur Général le 19 courant, à laquelle j'étais présent, et où il a plu à Son Excellence d'exprimer que la politique libérale que le Gouvernement se propose de suivre

(1) Déclaration faite sous la foi du serinent par 'SI. l'abbé Ritchot (levant Narcis.-e A'alois, écuyer, juge de paix pour Montréal, en date du 13 novembre 1873.

Voir de plus amples détails sur cette entrevue dans les Témoignages du Rév. M. Ritchot devant le Comité du Nord OiieH, p. 13.

(2) Témoignages du Rér 3/. Ritchot, p. 73.

(3) Ibid.

à l'égard des personnes auxquelles vous vous intéressez est correcte, et c*>t c-elic fjui devrait être adoptée (.1)."'

Cette réponse renfermait une nouvelle promesse de l'amnistie, au nom du Gouverneur Général comme au nom de son Ministre. Mais le Père Eitchot, dont la rude franchise s'est toujours d'instinct défiée des diplomates, voulait quelque chose de plus. "J'acceptai cette lettre de Sir George-Etienne Cartier, dit-il, mais j'exigeai de plus le document que j'attendais de Sou Excellence, en attendant la proclamation de l'amnistie. Au lieu de ce docvmient cependant, M. J.-C. Taché me transmit, au nom de Sir George-Etienne Cartier, une pétition adressée à la Reine et qui devait être signée par moi. Je refusai nettement d'abord de signer cette pétition; j'étais alors le seul délégué à Ottawa, M. Black étant parti pour l'Ecosse et M. Scott pour Xew-York. M. Taché, au nom de Sir George-Etienne Cartier, me dit que cette pétition était seulement un moyen de donner une heureuse solution aux négociations relatives à une proclamation d'amnistie, et que si le Gouvernement n'avait pas été disposé à l'appuyer, il ne l'aurait pas préparée pour me la faire signer, et qu'en outre elle n'était qu'une affaire de forme (2)." Sur les instances d'un intermédiaire si bienveillant, le P. Eitchot signa la pétition.

Autres pro- Il cut iiue nouvellc entrevue avec Sir George-Etienne Cartier

niessos CM-

lore. au sujet de la pétition. " Il m'assura, raconte-t-il, que je ne

serais nullement troublé au sujet de cette pétition, qu'elle était poulomcnt un moyen d'obtenir la proclamation (3)." Car, di-

(\) Lettre proilnite par M. Ititchot dans ses Tcmoi'j nages devant le Comité 'hi yorJ-Oriest, ii" 58, p. 74.

l>'lion. (leorge Fntvoye, qui écrivit cette lettre "sous la dictée de Sir Georjic lui-même ", a re.iidvi plus tard ce témoignage devant le Comité du Nord-Ouest ."ou.s la foi du serment : " Relativement au dernier paragraphe de la lettre elle-même, j'ai toujours entendu dire à sir George que les expressions: " La jxAitujui libérale que le (joxucrnevtcnt se propose de niirre à Cé'jard den ptrsoiiues auxquelles vous vous intéressez.." faisaient allusion à une amnistie géuénilc, qui serait accordée et s^éiendrait à toutes hs ojf'fnses })us.<téf s.'^ — Rapport du Comité du Xord-Ou.est, p. 170.

(2) TémoifjiKiges du lier. AI.Rilchol divanile Comité du Xord-Ouest, p. 76.

(.1) Ifnd., j). 76.

sait-il, " vu la surexcitation des esprits, il est })rudeiit d'employer tous les moyens qui peuvent arriver au but sans soulever les préjugés; dans un pays comme celui-ci, oîi il y a des intérêts divers en conflit et plusieurs partis, il est sage d'user des moyens qui froissent le moins possible l'opinion d'un certain nombre d'individus, du moment qu'ils mènent au même résultat. " C'est pourquoi, " afin que le Gouvernement et le Gouverneur ne fussent pa* comjj roulis," il le priait de signer lui-mémo la pétition (1).

^I. Eitcliot eut encore des entrevues avec Sir George-Etienne Cartier, le 25, le 26, le 27 et le 28 mai. "Dans chacune d'elles, atteste le témoin, le Ministre me parla dans le même sens quant à la pétition et à l'amnistie. Il me dit que je devais être tranquille, que je ne devais pas me fatiguer la tête à ce sujet, et que les hommes avec qui je négociais, s'y connaissaient en fait d'affaire (2)." M. Eitchot lui répliquait qu'il n'était pas satisfait, parce qu'il n'emportait pas la promulgation de l'amnistie ou au moins une promesse écrite. " Sir George me dit, raconte le délégué, que ce que j'avais en ma possession équivalait à la proclamation d'une amnistie, vu que celle-ci arriverait avant toute autorité dans le Xord-Ouest ; . . . que ce qui m'avait été dit dans nos entrevues avait dû me convaincre que le Canada était plus intéressé que le Xord-Ouest à faire proclamer l'amnistie; que le Gouvernement canadien avait commencé la grande œuvre de la Confédération, que sans l'amnistie toute cette œuvre serait perdue et que le peuple du Xord-Ouest pouvait rester tranquille jusqu'à ce que l'amnistie fût proclamée (3)." "Telle est, con-

fl") Témoignages, p. 77.

Après tonte-* ces déclarations, on ponrrait croire que le Gonvernenr recommanderait au moins la pétition ; or, il la transmit à lord Granville sans l'accompafrner d'un seul mot favorable, comme on peut le voir dans sa lettre du 30 mai 1870. • Rapport du Comité du Xord-Ouest, n° 136, p. 194). Il transmit absolument dans les mêmes termes, le <> juillet suivant, une pétition du Dr James Lynch contre l'amnistie, pétition pleine de faussetés et de passion jusqu'au ridicule. — Rapport..., n'" 139, p. 195.

(2) lUd., p. 7G.

(3) Ihid., p. 77.

92 VIE DE MGR TACnÉ, O. M. I.,

dut If célèbre négociateur, la substance d'un grand nombre de conversations sur le sujet, engagées de différentes manières, parce que j'étais mécontent de n'avoir pas obtenu ce que j'exigeais (1)."

" J'ai dit a .bir George, ajoute le même témoin, que je croyais ce qu'il disait, mais que j'étais anxieux pour le faire croire aussi dans le Nord-Ouest. Sur ce, il dit : " Assurez à Riel et à " ses partisans que l'amnistie sera certainement accordée et que "s'il veut réflécbir, il s'apercevra que nous avons plus d'intérêt " que lui à ce que l'amnistie soit accordée. En outre, vous savez " ce que le Gouverneur et Sir Clinton IMurdoch et tous ceux à " qui vous avez parlé ont dit sur ce sujet, et de plus, souvenez- " vous toujours de ma réponse à votre lettre où le Gouverneur " dit que la conduite du Gouvernement sera du caractère le plus " libéral." Il ajouta : " Vous êtes trop minutieux ; vous avez " obtenu autant que vous pouviez désirer, et vous verrez que Eiel "sera satisfait (2).'' Et encore: "Le Gouvernement britannique et le Gouvernement canadien traiteront votre peuple comme des enfants gâtés (3)."

Toutes ces déclarations et ces promesses avaient d'autant plus de poids que Sir George faisait alors les fonctions de Premier Ministre, car l'hon. McDonald était malade. RoronnuissuncB M. Eitcliot avait demandé plusieurs fois à Sir George au

du RouTerne- •"■ "

T'iTe m?Vp ^^^^^ ^^^ négociations " qui devait gouverner le pays en attenmonTcnnii- " *^^°^ l'arrivéo du Lieutenant-Gouverneur, et s'il allait nom- " mer quelqu'un. " Il me répondit, dit l'éminent délégué : " ISTon, " M. Êiel continuera de maintenir l'ordre et de gouverner le " pays comme il l'a fait jusqu'à présent. " Il me demanda, ajoute le narrateur, si je pensais que Riel était assez puissant pour maintenir l'ordre. Je lui répondis affirmativement. " Alors, répliqua Sir George, qu'il continue jusqu'à ce que le " Gouverneur arrive. " Il s'informa de plus si M. Eiel exigeait

nipnt cniiii- <Ilpn

(1) 'rérnoiffna;/e.i^ p. 76.

(3) Ihid., p. 72.

que le Ciouverneur fût investi de l'autorité comme son successeur. Je répondis qu'il ne le ferait pas, que son gouvernement n'était que provisoire, et qu'il s'effacerait immédiatement à l'arrivée du représentant de Sa Majesté. " Très bien, dit Sir George, qu'il soit à la tête de son peuple pour recevoir le Gouverneur. "

Evidemment, reconnaître et mettre Eiel à la tête du gouvernement de la Eivière-Eouge, c'est, ainsi que le remarque Mgr Taché, non seulement promettre l'amnistie, mais l'octroyer virtuellement.

Cependant on ignorait à la Eivière-Eouge ces promesses ré- '"''M^r Tact^ pétées; on n'y connaissait encore que les promesses faites à uôn ^'1°"]"' * Mgr Taehé. L'Acte de Manitoba y était connu en substance; i^i'^-R'^uKe. on avait remarqué qu'aucune clause ne stipulait l'amnistie : la joie des garanties accordées par le célèbre document se trouvait tempérée par la lacune qu'on y constatait. On disait bien que l'Acte de Manitoba ne contenait pas la promulgation de l'amnistie, parce que cet Acte émanait du parlement d'Ottawa et que l'octroi de l'amnistie était du ressort exclusif de la Eeine et du Gouverneur Général, comme représentant de la reine. Le bruit s'était répandu que la proclamation de l'amnistie suivrait de très près la publication de l'Acte de Manitoba. Mais deux malles arrivèrent successivement à la Eivière-Eouge sans apporter aucune nouvelle heureuse. On entendait les Ontariens affirmer bruyamment que l'amnistie n'avait pas été accordée, ne pouvait pas être accordée, ne serait pas accordée, parce que les Métis étaient des insurgés et que des reh elles doivent être non amnistiés, mais châtiés exemplairement. On remarqua un article publié par la Minerve, de Montréal, que l'on disait inspiré par un ministre fédéral, sur la rébellion.

Tous les regards se tournaient vers Mgr Taché, comme pour lui dire: "Que signifient toutes vos promesses? Où peuvent même mener les négociations poursuivies avec le Gouvernement canadien si l'amnistie n'est pas accordée? "

Sur ces entrefaites, le 9 juin, raconte Monseigneur de Saint- Boniface, " des individus venus des Etats-Unis eurent des entrevues avec les chefs du Gouvernement Provisoire et leur dirent qu'ils ne pouvaient pas compter sur toutes les promesses faites, que les assurances données ne seraient pas mises à exécution, et que pour une raison ou une autre, les hommes politiques du Canada refuseraient de se conformer à ces promesses. Us dirent aux chefs que les troupes étaient en route, et que si on les laissait entrer et pénétrer dans le pays, elles deviendraient maîtresses de la situation, que les chefs seraient traduits devant les tribunaux, (|u"on leur ferait leur procès et qu'ils seraient pendus (1).

" Ces représentations ne laissèrent pas d'émouvoir les chefs, poursuit le narrateur, et un ou deux d'entre eux vinrent chez moi me raconter ce qu'ils avaient appris. Je leur réitérai les assurances données au nom de Son Excellence le Gouverneur Général. Us me répondirent que c'était fort bien, mais que ces assurances n'étaient pas l'expression des sentiments du Canada. " Voilà, me dirent-ils, les troupes canadiennes qui s'a- " vancent, et elles sont sous le contrôle du Canada. Comme "nous l'avons provoqué, si nous n'avons pas les mêmes assu- " rances du Gouvernement canadien, les troupes pourront agir " comme on nous l'a dit. "

Le malaise des esprits était si grand " qu'on pouvait craindre pour le maintien de la paix dans le pays. " Plusieurs parlaient déjà " de lever une force considérable pour aller à la rencontre des troupes " envoyées du Canada " et les attaquer à quelque point difficile de la route. " D'autres formaient " des plans encore plus dangereux. '' Une brusque réaction pouvait, à la dernière heure, faire rompre l'union stipulée avec le Canada et

(1 i On peut voir d'autres détails sur les abaissements féniens dans les lettres que le Kév. M. Kitchot écrivit à sir CJeor^e-E. Cartier, sur sa demande, pendant son retour d'Ottawa à la Rivière- Rouge, de Saint- Paul, de Saint-Cloud, <le Georgetown. — Témoif/nages — , n"» 59-60, pp. 78-70

Sir George connaissait bien ces agissements ; dans sa dernière entrevue avec M. Ritchot, le 28 mai, il le pria de tenir Riel en garde contre les démarclies qu'on ne manquerait pas de faire sur lui. — Il/id,, p. 77.

rejeter le peuple trompé dans les horreurs de la guerre civile ou dans une funeste alliance avec les Etats-Unis ou même les Féniens.

^r^r Taché crut que pour prévenir de redoutahles complications, il devait interpréter et suppléer le gouvernement du Canada et renouveler solennellement en son non) la promesse de l'amnistie.

Le 9 juin, au nom du gouvernement, dont il avait été et dont il était le messager pour la pacification de son peuple, U promit de )i ou veau au Gouvernement Provisoire et à tous ceux qui avaient été impliqués dans les trou])les, ^' une jileine et entière amnistie. "

Puis le même jour, il informa de sa promesse le gouverne- Lettre à ment d'Ottawa par une lettre adressée à M. Howe, secrétaire siuin'isTo. d'Etat pour les provinces. " Je m'empresse de vous faire part, lui dit-il, pour l'information de Son Excellence en Conseil, d'une très iiiiportnnte promesse que je viens de faire au nom du gouvernement canadien. Je comprends toute la responsabilité que j'ai assumée en prenant une pareille mesure, tandis que j'espère, d'un autre côté, que Son Excellence le Gouverneur Général et son Conseil Privé ne jugeront pas avec trop de sévérité un acte que j'ai accompli dans le but d'éviter de plus grands malheurs et d'assurer le bien-être du pays... J'ai donné solennellement ma parole d'honneur et je l'ai même promise au nom du gouvernement canadien, que les troupes sont envoyées " pour accomplir une mission de paix ; " que tous les troubles du passé seront "ou totalement ignorés ou oubliés; que personne ne sera inquiété, soit pour avoir été chef ou membre du Gouvernement Provisoire, soit pour avoir agi sous sa direction," en un mot qu'une amnistie complète et entière (si elle n'était pas déjà décernée) serait certainement accordée avant l'arrivée des troupes, de sorte que tous pouvaient rester tranquilles et conseiller aux autres de faire de même (1). "

(1) Cette lettre est reproduite intéorralement dans les Témoignages de Mgr Tacite devant le Comité du Nord-OucKt, pp. 32-33.

lettre i Sir Le lendemain il écrivit à Sir Georges-Etienne Cai-tier, le prin-

Gtorge car- *-' ^ ^

10 Juin ifeTo. cipal représentant de la race française dans le gouvernement fédéral, pour lui faire part de la promesse qu'il venait de faire à nouveau et le prier d'employer son crédit pour en procurer une complète et prompte exécution : " Au risque de fatiguer, d'importuner et même d'embarrasser, dit-il, je viens d'adresser une dépêche au gouvernement, pour solliciter, s'il en est besoin, une complète amnistie en faveur de notre Gouvernement Provisoire. J'ai à cet égard engagé ma promesse la plus solennelle, et cela pour empêcher la terrible réaction qui nous menace . . . Comme certains esprits s'échauffent et qu'il y a encore des Ontariens parmi les sauvages pour les exciter, j'ai cru devoir donner l'assurance que nous n'avons rien à craindre pour personne, en nous confiant aux intentions généreuses du gouvernement. En un mot, j'ai promis, sur ma jJarole d'honneur, que personne ne serait inquiété. J'ai la confiance que le gouvernement ne me donnera pas un démenti qui serait pénible pour moi et dangereux pour tant d'autres . . . Par toutes les malles, MM. Piel et O'Donaghue reçoivent des lettres des Féniens ; mais je puis vous assurer qu'ils ne leur répondent point et que jusqu'à présent ils refusent leurs services. Ce serait trop malheureux, au moment où les choses semblent devoir s'arranger à l'amiable, do venir par des arrestations, rouvrir tant de plaies à peine cicatrisées et nous replonger dans des difficultés inextricables. . . Je comprends la difficulté de reconnaître le Gouvernement Provisoire. D'un autre côté, comme ce sont les proclamations de M. McDougall qui l'ont fortifié en renversant l'ancien régime; comme personne ne songe ici, jusqu'à l'entrée dans la Confédération, à un autre gouvenieraent; de plus, comme la mort de l'infortuné Scott n'a point ou ici l'effet qu'elle a produit en Canada, j'ai la certitude que le gouvernement sera assez généreux pour tout pardonner et ne pas s'exposer à replonger le pays dans un abîme dont il serait peutêtre impossible de le retirer. . . Parmi ceux qui ont le plus blâmé le mouvement, plusieurs personnes très respectables le trouvent justifiable en présence de l'excitation d'Ontario, des sottises de McDougall et des fureurs de McKenzio et autres. De fait,

:.'e Vol. — p. f'T.

■•iMr^'V*^'

Mki Ititcliol, Protoiiotaire apostolique, curé de Saint-Norbert.

que serions-nous devenus, livrés à Ja merci de pareils maîtres (1) ?..."

Sept jours après, le 17 juin M. Ritchot arrivait d'Ottawa Anivéc- de ainsi que nous r avons rapporte. J^e président et plusieurs membres du Gouvernement Provisoire, et un grand nombre d'iiabitants vinrent le recevoir au bateau. " Je leur communiquai immédiatement mes informations, raconte le Père lîitchot. Quant à l'amnistie, j'assurai à Riel et à ses amis qu'elle serait proclamée, qu'elle m'avait été promise comme condition sine quâ non de nos arrangements. Riel me demanda s'il y avait quelque chose de consigné par écrit à ce sujet. Je lui répondis e« lations conque j'avais un document écrit qui, par lui-même, ne lui donnerait nistie. peut-être pas satisfaction si je n'avais pas en outre certaines explications, mais qu'après avoir entendu ces explications, j'espérais qu'il serait content. Je lui donnai alors quelques explications, auxquelles il répondit que puisque je les avais trouvées suffisantes, il espérait qu'elles le seraient ( 2 ) ."

" Je suis convaincu que tout ira bien, écrivait-il le lendemain à Sir George-Etienne Cartier, pourvu toujoui-s que l'amnistie nous arrive à temps ( 3 ) ."

Il eut de suite une longue entrevue avec Mgr Taché; il lui fit le récit détaillé des négociations, spécialement en ce qui concernait l'amnistie. " Sur ce dernier point, il assura à l'Evêque qu'il y avait une promesse d'amnistie pleine et entière donnée par le Gouverneur Général et par Sir Clinton Murdoch au nom de Sa Majesté la Reine (4)."

Le 23 juin, le Rév. M. Ritchot expliqua devant l'Assemblée Législative du Gouvernement Provisoire tout ce qui lui avait été dit sur l'amnistie. Il lui lut spécialement sa lettre du 18 mai à Sir George-Etienne Cartier, et la réponse de celui-ci en date du

(1) Lettre du 10 juin 1870.

(2) Témoignages du Tttv. M. Ritchot devant le Comité du Nord-Ouest, p. 79.

(3) Fort-Garry, 18 juin 1870. Cette lettre so trouve dans les Témoignages du Rév. M. Ritchot, n° 61, p. 80.

(4) Témoignages de Mgr Taché devant le Comité du Nord-Ouest, p. 35.

23 mai: ces deux lettres furent immédiatement transcrites dans les actes de l'assemblée (1).

C'est après toutes ces communications privées ou officielles que tous résolurent unanimement d'accepter l'Acte de Manitob , (4 d'entrer dans la Confédération.

" Plus tard, ajoute le vénérable délégué, J'expliquai dans ma paroisse à une assemblée publique les promesses qui m'avaient été faites, et je déclarai que je n'avais aucun doute que ces promesses seraient immédiatement remplies. J'ai affirmé, dans diverses assemblées, que l'amnistie, qui devait être accordée, comprendrait tous les faits accomplis jusciu'à Tarrivée du Gouverneur et que j'étais autorisé à le dire par les ^linistres du Gouvernement canadien (2). " Hjrandin'^'^ Mgr Taclié exprime sa joie et ses espérances dans une lettre 23 Juin 1870. çj^.j| ^ç^-^^ ^ ^^^ j^,^^- ^^ Saint-All)ert le 23 juin: "M. Ritchot. lui dit-il, est de retour de sa délégation en Canada. Le résultat obtenu est magnifique, bien supérieur à tout ce que Ton pouvait attendre ou espérer. Avec les concessions obtenues, la position de notre peuple est assurée contre les empiétements du protestantisme. Certains fanatiques du Haut-Canada avaient compté nous écraser, et ils ont reçu une ruade qui les humilie et réduit leurs forces à un point qu'ils ne sont plus dangereux. Espérons (|ue notre peuple saura profiter des avantages qui lui sont offerts (3)."

Il ajoute dans sa sollicitude pour le Xord-Ouest: "Ce qui vient de se faire en faveur des métis de la Eivière-Rouge est un principe posé en faveur de la Sa.«katchiwan. on sorte que nos gens auront combattu pour les vôtres. Ceci ne veut pas dire que j'approuve ou admire tout ce qui s'est fait. Xon, tant s'en faut: mais je veux dire que le bon Dieu, dans le dessein miséricordieux de sa divine Providence, s'est servi de tout ce qui s'est

(1) Thnoigviigf» du Kér. .\f. Uitchol liccant If Comilé ilu Xord-Ouesl, pp. .Sl-8-.>.

(2) llnd.. p. 82.

(3) Saint- Foui/ace, 23 juin 1870. — .\rchivPs de l'évêché de Saint- .■\lliert.

passé pour empêcher roppression du catholicisme. IjG jubilé, le concile nous ont valu ces grâces extraordinaires qui nous sauvent et dont nous avions tant besoin (1). "

Malgré les promesses répétées du gouvernement et do tous ceux qui le représentaient, il restait dans quehjues esprits, peut-être même dans ]\Igr Taché, comme des tentations de doute sur l'amnistie.

L'Evêque de Saint-Boniface, (lui donnait à l'octroi d'une com- Df-p»rt de st-

\ ' ' Bonlface.

plète amnistie une si grande importance, sans attendre la réponse du Gouvernement à sa réponse du 9 juin, résolut d'aller trouver lui-même les Ministres et le Gouverneur Général. Il voulait d'ailleurs porter lui-même au Gouvernement canadien le consentement officiel de la population au transfert du pays et son acceptation de l'Acte de Manitoba ; c'était en effet le résultat et la conclusion de la mission qu'il avait reçue quatre mois auparavant.

Il partit de Saint-Boniface le 27 juin 1870, arriva à Ottawa "le 11 ou le 12 juillet (2)." Le Gouverneur était à Niagara; Sir John- A. McDonald était malade et ne pouvait s'occuper d'affaires; Sir George Cartier était à Montréal.

Monseigneur partit le lendemain matin pour Montréal et eut Entrcyues de

or- 1- ]y,gr Taché

plusieurs entrevues avec Sir Ge<:»rge-Etienne Gartier. Il reçut avec sir

^ o :> George.

du ministre à plusieurs reprises l'assurance que les promesses gg" a" nondonnées à M. Ritchot par lui-même et par Sir John McDonald l^ZÂ'vT^^^ étaient bien exactes (3), que '* l'amnistie avait été promise et '°'^qu'elle ne pouvait tarder à être promulguée (4)."

Cependant Mgr Taché put se t-onvaincre aisément que le gou- B^-ponsede vernement fédéral avait peur des Ontariens. Il lut la lettre 4Jniiiet '

que le gouvern«nent canadien venait de lui adresser en réponse à sa dépêche du 9 juin et qu'il n'avait pas pu recevoir à Saint- Boniface à cause de son départ précipité: "Le gouvernement

(1) Témoignages ,

(2) Ihid.

(3) IbiJ., p. 30.

(4) Notes sur l'amnislie communiquées par M^r ïaclié à l'iun. A. Dorion, novembre 1878.

canadien, Ini disait M. IIowc de la part des Ministres, n'a pa-s le pouvoir, comme gouvernement, d'accorder une amnistie; et j'ajouterai que le gouvernement n'est pas en mesure d'interposer sa Tiiédiation pour obtenir de Sa Majesté l'exercice de la clémence royale. I>es ministres impériaux de Sa Majesté peuvent seulement aviser la Eeine dans une matière aussi importante, lorsqu'ils sont appelés à le faire. Il n'y a pas de doute que Sa Majesté, avisée par ses ministres^ après un calme examen des circonstances, saura remplir ce devoir de haute responsabilité d'une manière modérée et judicieuse. Ces explications sont données à Votre Grandeur, afin qu'il soit bien compris que la responsabilité de l'assurance d'une amnistie complète donnée par Votre Grandeur ne saurait retomber aucunement sur le gouvernement canadien (1)."

Oui, c'est à la Eeine à accorder l'amnistie; mais elle la donnera si le Gouvernement canadien la demande : pourquoi n'est-il plus " en mesure d'interposer sa méditation " quand quelques semaines auparavant il a déclaré aux délégués qu'il " était en mesure de garantir l'octroi de l'amnistie?"

Voilà un recul ; c'est le premier ; nous en verrons d'autres : le gouvernement a et aura peur des fanatiques d'Ontario.

Sir George-Etienne Cartier communiqua à Mgr Taché un autre document : c'est la réponse qu'il avait faite à la lettre que l'Evêquo lui avait adressée le 10 juin: "Vous ne devez pas douter, d'après ce que vous avez lu dans les journaux, lui disait-il confidentiellement, qu'Ontario, et une partie de la province de Québec et des ])rovinccs maritimes, sont vraiment op]X)sées à une amnistie. Mais " heureusement pour le peuple de la Eivière- Rouge, que la question de l'amnistie est du ressort de Sa Majesté la Reine, et non du Gouvernement canadien. " Le Père Ritchot a dû expliquer à A^otre Grandeur tout ce qu'il en est à ce sujet, la pétition qu'il a adressée à la Reine, et les entrevues qu'il a

(1) I^.ttro .le IM. Iloweil Mgr Taclié, Ollavn, 4 juillet 1870. — Archives fin l'arclievéclié de Saint-Boniface. — Cette lettre est reproduite int(''fîraleineiit dans la déposition de Mj;r Taché dovant le Comité du Nord-Oticyl, pp. :î4-o5.

eues avec Sir John Yoimg. Si l'amnistie dépendait et était du ressort du Gouvernement canadien, composé d'éléments hétérogènes, " elle serait en grand danger. " Mais, je vous le réitère, il est heureux que ce soit Sa Majesté, aidée du conseil de ses miministres, qui aura à décider cette question (1)." Sir George ajoute cette confidence = " Je dois vous avouer que votre lettre du 9 juin dernier à M. Howe, relativement à ramnistie, a jeté un peu de crainte et d'effroi parmi plusieurs de mes collègues qui craignent et redoutent l'opinion d'Ontario et de certaines autres parties de la puissance sur cette question. M. Howe, pour dissiper ces craintes, vous a adressé hier une réponse, officielle dans le but de les calmer (2)."

Mais Sir George-Etienne Cartier, tout en faisant ces communications et en témoignant que les clameurs des Ontariens ne laissaient point au Gouvernement sa liberté, protestait que " le rapport fait par M. Eitchot à la population de la Rivière-Rouge était en tout conforme à la vérité (3). "

"Cela est vrai, rien n'est changé, ajouta-t-il; nous attendons, la proclamation de jour en jour, et si vous restez quelques semaines, elle arrivera avant votre départ (4)."

"Sir George - Etienne Cartier insista alors, poursuit voyagea Mffr Taché dans la relation qu'il a faite de ces événements sous Entrevue d^

T V -KT- V X Mgr Taché

la foi du serment, pour que ie me rendisse a Niagara ou se trou- avecie g vvait le Gouverneur Général. Il dit: "Vous verrez le Gouver- juinetisTo. " neur Général et il vous donnera la même assurance." Je lui dis : " Je ne puis aller à Niagara. Il ne me reste plus que deux " ou trois semaines à passer en Canada, et j'ai à m'occuper de^ " affaires de mon diocèse. De plus je prendrai votre parole. Je " ne demande pas d'autres négociations II insista pour que je me rendisse à Niagara afin que je visse le Gouverneur Général.'"

(1) Lettre de sir George Cartier à Mgr Taché, 5 juillet 1870. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniface. — On peut la voir dans les Témoignages , n'" 16, pp. 38-39.

(2) Ibid.

(3) Ibid. .

(4) Témoignages , pp. 39-40.

Mgr Taché partit de Montréal pour Niagara quelques jours après, en la compagnie de Sir George-Etienne Cartier, qui voulait l'accompagner lui-même auprès du Gouverneur. " Nous nous embarquâmes, raconte-t-il, sur le bateau à Prescott, et à notre arrivée à Kingston, des télégrammes furent remis à Sir George- Etienne Cartier, disant qu'il y avait beaucoup d'agitation à Toronto, et que le peuple allait l'insulter, vu qu'il voyageait de concert avec le traître évêque Taché. Je vis que la chose présentait des difficultés, et j'offris de retourner sur mes pas. Je ne craignais pas d'être insulté moi-même; mais je ne désirais pas être cause qu'il fût insulté. Je lui dis : " Si vous n'avez pas " d'objection, je retournerai à Montréal ; je ne désirais pas nie "rendre à Niagara." Sir George répliqua: "Je suis prêt à leur " faire face ; continuons notre trajet." Après notre départ de Kingston, une courte délibération eut lieu, et Sir George vint vers moi et dit : " Il serait mieux, peut-être, de ne pas se mon- " trer ensemble à Toronto." Je lui dis : " Je suis prêt à débar- " quer dans quelque port des Etats-Unis, si vous le jugez conve- " nable. " Cette proposition fut agréée, et je débarquai à Oswego (1), " " malgré l'immense humiliation, dit ailleurs le prélat, que j'éprouvais à la pensée que moi, sujet anglais, canadien de naissance et de cœur, que moi, qui venais de remplir consciencieusement une mission, que m'avait confiée le représentant de ma Souveraine, j'étais obligé de débarquer sur la terre étrangère, parce que ma compagnie exposait un Ministre de la Couronne à recevoir les insultes d'une populace excitée par des hommes que la société met à sa tête. Oui, je fus si profondément humilié que si j'avais suivi mon inclination, j'aurais télégraphié à Toronto et m'y serais rendu de suite pour donner aux auteurs de ces indignités la faculté de réaliser leur projet (2 ).'

D'Oswego, Mgr Taché alla à Buffalo. "A Buffalo, dit-il, j'eus tout le loisir de lire les articles de la presse américaine sur

(1) Témoignages de Mgr Taché devant le Comité du Nord-OveH. — Dans leB Journaux de hi Chambre des Communes, t. VIII, appendice 6, p. 40.

(2) Encore rAmnistie, p. 21.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE lO'.i-

'^ Vindignation meeting" tenu à Toronto à mon occasion, les: violents discours qui s'y prononcèrent, etc., etc. Si j'avais fait connaître aux feuilles publiques de nos voisins par quel concours de circonstances je me trouvais à Buffalo, il est facile de comprendre combien la loyauté et la liberté tant vantées des sujets anglais, leur auraient paru mal sauvegardées dans la plus populeuse province de la Confédération canadienne (1)."'

" Le samedi 23 juillet, poursuit le narrateur, j'arrivai à Clifton-House, Xiagara, pour voir Son Excellence, et cela, qu'on le remarque bien, aux sollicitations réitérées de celui qui alors ", à cause de la maladie de Sir John-A. McDonald " tenait lieu de Premier Ministre. J'ignore jusqu'aux premiers rudiments du code des diplomates; mais si la réception que me fit alors lord Lisgar est ce que veut la diplomatie, je désire ne devenir jamais expert en cet art. Dans un langage très peu flatteur pour le courage de Son Excellence, Sir George-Etienne Cartier me fit connaître la répugnance que le Gouverneur témoignait à me voir, après l'agitation manifestée à Toronto. Je voulus absolument me retirer, car cette " sénile pusillanimité, " dans la personne du représentant de l'autorité souveraine, me parut encore plus étonnante que les démonstrations hostiles du peuple (2)."

" Je puis m'en retourner maintenant, dis-je à Sir George, " vous savez que je ne désirais pas venir ici. " Sir George dit : " Xon, il faut que vous voyez le Gouverneur." " Sir George était visiblement affecté. Pour ne pas augmenter sa peine, je consentis à voir le Gouverneur (3). " " Après une courte attente. Sir George revint et dit que le Gouverneur était prêt à me recevoir (4). " " Je me rendis aux appartements qu'occupait Son Excellence, et quelle ne fut pas ma surprise de rencontrer le Gouverneur lui-même au seuil de sa porte, les deux bras

(1) Encore l' Amnistie ,p. 21.

(2) Ihid., p. 21.

(3j Témoignages , p. 40.

(4) Encore l'Amnistie, p. 22.

élevés, les deiLX mains en avant, en signe de répulsion, la voix émue et me disant: "Je suppose que vous n'êtes pas venu ici " pour parler politique, je ne puis point parler politique avec "vous (1)." "Je lui dis: "Je suis convaincu que vous con- " naissez le but de mon voyage. J'ai quitté Montréal, non d'a- " près mes désirs, mais à la demande de votre Ministre. Et je " suppose que Sir George vous a dit pourquoi je suis venu. " Il répliqua: " Il y a beaucoup de difficulté au sujet de toutes " ces questions, et je ne désire pas en conférer." Je lui dis : " Si "Votre Exc-ellence n'est pas en position de traiter ce sujet, je "suis prêt à me retirer (2)."

" Invité au contraire à entrer et à m'asseoir, je le fis, en proie au double sentiment du respect que je devais au représentant de ma Souveraine, et de la surprise que me causait une pareille réception dans de pareilles circonstances . . . Car enfin, c'est le Gouvernement de Lord Lisgar qui m'avait demandé de Rome ; c'est une lettre autographe de Son Excellence qui, le 16 février, me remerciait de ce que je faisais pour le Gouvernement de Sa Majesté. J'apportais l'assurance que l'œuvre de pacification à laquelle on m'avait associé était complète; un Ministre de la Couronne m'avait comme forcé à un voyage qui me répugnait; ce ^Ministre avait été menacé d'être insulté à mon occasion ; j'avais été moi-même, par délicatesse pour mon compagnon, forcé à chercher refuge sur la terre étrangère. Il me semble que dans des circonstances pareilles, j'avais droit d'attendre une autre réception de lord Lisgar (3)."

La conversation s'engagea entre l'Evêque et le Gouverneur sur " les affaires de la Rivière-Rouge. " " J'attirai naturellement l'attention de Son Excellence, dit Mgr Taché, sur la question de l'amnistie. Après m'avoir fait part de sa répugnance à parler de cette question, " il me montra sa proclamation du 6 décembre, qui était sur la table, " et dit : " Yoici ma proclamation;

(1) Témoirjnage» , p. 40.

(2) Ihid.

{?,) Ihid.

AKCUEVÊQUE DE SAINÏ-BONIFACE 105

''elle règle toute la question.'' 11 ajouta : "Voyez Sir George " Cartier, il connaît mes vues sur ce sujet, et il vous dira tout (1).''

La proclamation du 6 décembre a promis l'amnistie; Sir George Cartier en a répété l'assurance plu^ de dix fois: pourquoi alors craindre de la promettre de nouveau et d'en demander aussitôt l'octroi à la Eeine ? La réponse est claire : Pilate entend les vociférations du peuple d'Ontario et. voudrait délivrer Jésus sans mécontenter la plèbe.

Cependant, malgré sa peur des vociférations de Toronto, le Gouverneur était trop près des négociations et des promesses, ajoutons, il était trop loyal pour démentir le prochain octroi de l'amnistie. " Dans cette entrevue, observe Mgr Taché, Son Excellence, sans me faire de nouvelles promesses, me laissa dans la conviction que les anciennes n'avaient point été rétractées . . . Puis il insista pour que je conférasse de nouveau avec Sir George, comme connaissant toute sa pensée, et Sir George me répéta ensuite ce qu'il m'avait déjà dit, que l'amnistie était certaine et que j'avais l^ien fait de la promettre (2)." Evidemment, écrira plus tard Mgr de Saint-Boniface, " si j'étais dans l'erreur " et avais mal compris les promesses qui m'avaient été faites, on était tenu en liomieur et en justice de me le dire. Si alors Son Excellence ou son Ministre m'avait averti que je m'étais trompé, en promettant l'amnistie telle que je la leur indiquais, j'aurais été le premier à le reconnaître et à l'avouer franchement aux intéressés; et si ensuite j'avais cru devoir demander l'amnistie, au lieu de la réclamer en vertu d'une promesse, j'aurais fait valoir d'autres motifs et nous n'aurions pas eu toute l'agitation que cette question a soulevée ( 3 ) ."

"Je ne quittai l'appartement de lord Lisgar, poursuit ]\Tgr Taché, que pour faire place à l'hon. Adams-George Archibald, qui y fut immédiatement assermenté comme Lieutenant- Gouverneur de la nouvelle Province de Manitoba (4)." Celui-ci

(1) Témoignagei^ , p. 41.

(2) Ibid.

(3) Encore V Amnistie,!^. 22.

(4) Ibid.

106 VIK Di: -AIGU TACllK, O. .M. I.,

attesta plus tard que Sir John Young lui avait dit que l'Evêque de Saint-Bonil'ace était venu lui parler de l'amnistie. L'Evêque lui avait dit à ilontréal qu'une amnistie avait été promise, et lui-même avait répondu que " dans les circonstances, la conclutjion logique à tirer semblait être (ju'il fallait qu'il y eût une anmistie (Ih"

Ce même jour, à la suite de l'entrevue que nous venons do raconter, dans une conversation particulière à laquelle prenaient part l'Evêque et divers personnages, ]\I. Turville, secrétaire privé du Gouverneur, " fit une insinuation que j'entendis pour la première fois, dit Mgr Taché, allant à dire qu'il faudrait probablement faire une distinction à l'égard de ceux ((ui étaient concernés dans les troul)les de la Rivière-Eouge. " "J'attirai, poursuit-il, l'attention de Sir Ceorge Cartier sur cette observation de jVI. Turville. Je l'appelai à l'écart et je lui dis: "Qu'est-ce que cela veut dire?" Sir George Cartier répondit: " .M. Turville est un excellent homme, mais il ne connaît rien " de ces matières-là, de sorti' (|iie ce (ju'il dit ne doit pas vous "mettre mal à l'aise (2).'' T.-ioKrainme Avant de ouittcr Niagara, Mgr Taché représenta à Sir George ciirtioràia Cartier la nécessite d envover à la population de la liivièro-

Hly.-Uougo. • ^ ^

Rouge une assurance expresse de l'amnistie, " vu que les journaux niaient que l'amnistie eût été accordée." Le Ministre y consentit et rédigea, de concert avec l'Evêque, un télégramme pour déclarer que la promesse de l'amnistie n'avait }X)int été révoquée. Mciiioran.iiiiii Lc Gouvcmeur, avant de quitter Mgr Taché, lui demanda àa aMi.m't"' ^^^^ soumettre par écrit les observations qu'il lui avait faites de vive voix sur la nécessité d'accorder l'amnistie. L'Evêque rédigea un petit mémoire le jour même à Hamilton. Il se plaint que " le parti loyal " dcnumde avec tant d'instance la punition des meurtriers de Scott, alors que ce parti est lui-même coupable du meurtre de Parisien, accompli avec tant de barbarie; il remarque que s'il n'y a eu (^l'un senl " seul homme exécuté par la population soulevée," "c'est une preuve évidente que la soif du

(1) Encore VArnniMic, p. 23.

(2) TéinoigiKigcs , p. 44,

sang et IVsprit de vengeance n'étaient pas la passion qui inspirait ce peuple en armes ; " " que si les plus coupables et les plus rebelles devaient être punis, le châtiment pourrait bien être infligé à quelques-uns de ceux que l'on, exalte comme les champions de la loyauté, de l'honneur et du devoir. " " Je prendrai la liberté de dire, ajoute-t-il, que j'ai puissamment contribué à la pncitieation des troubles de la Eivière-Rouge et j'ai, par là même, écarté des complications qui auraient eu les plus déplorables conséquences. " Or, " la promesse de l'amnistie m'a puissamment aidé à assurer le résultat obtenu. Si je n'avais pas été convaincu moi-même que l'amnistie serait donnée, si je n'avais pas insinué cette conviction dans l'esprit du peuple, je n'aurais certainement pas eu le succès qui a couronné la mission que le gouvernement de Votre Excellence m'avait confiée. Guidé par ce que j'avais entendu à Ottawa, par la Proclamation de Votre Excellence en date du (5 décembre, par une lettre de Sir J.- A. McDonald en date du 17 février^ effrayé des dangers d'une résistance désespérée, de l'intervention étrangère, convaincu que Xotre Gracieuse Souveraine pardonnerait volontiers à des sujets qui ne s'étaient égarés que parce qu'on avait eu bien des torts à leur égard et voyant des irrégularités de tout côté, j'ai cru pouvoir donner une assurance positive et solennelle qu'un pardon complet serait accordé, je l'ai donc promis ... Si l'amnistie n'est pas accordée, je passerai aux yeux de certaines gens pour avoir voulu tromper le peuple et n'aurai fait, peut-être, que préparer une terrible réaction. Ceux qui ne pourront pas croire à une fourberie de ma part croiront facilement que j'ai été dupé par le gouvernement du Canada. Je pousserai l'excès de la franchise jusqu'à dire qu'en effet j'aurai été trompé. Car il m'est impossible de comprendre autrement l'ensemble de ce qui m'a été dit à Ottawa. S'il suffit aux loyaux habitants de Toronto de convoquer une "indignation meeting" pour influencer les affaires de la Eivière-Rouge, tout le monde conviendra facilement qu'il nous est impossible de compter sur les mesures libérales ou même sur la justice la plus élémentaire. Je com-

lOS VIE DE MQE TACI|:É, Q. M. I.,

prends facilement la position faite au cabinet de Votre Excellence par ces démonstrations qu'inspire l'esprit de parti bien plus que l'horreur du crime. Mais c'est au tribunal de notre Souveraine que nous en appelons. Puisse la faible voix d'un sujet humljle mais soumis et dévoué, arriver jusqu'au pied de son trône (1) ! " iL-inHiKUMiiin Deux l'ours après, le 25 juillet, ]\rsrr Taché adressa au Gouver-

petlt corpH j j- ^ t) ^ o

de troupes ncur Général, au nom des habitants du Manitoba, une requête pour solliciter l'envoi " d'une garde protectrice régulièrement organisée et au service des autorités locales, " " d'une couple de cents hommes." Il on apporte trois raisons: 1° "Des indiscrétions, qu'il est difficile de qualifier, ont jeté les tribus sauvages dans un état d'agitation tel que le massacre de la population blanche n'en serait pour ainsi dire qu'une conséquence naturelle . . . La loyauté des sauvages est un mot qui n'a de sens qu'auprès de ceux qui ne les connaissent pas ..." 2** " Les trouilles politiques ont jeté dans le Nord-Ouest des semences de dissensions; sans la présence des troupes, il y a tout lieu de craindre des actes de vengeance personnelle, suivis de terribles représailles, avec le risque de précipiter la nouvelle province dans un désastre plus grand encore que celui qu'elle vient de subir. . . 3" Le parti insurrectionnel s'est habitué au succès ; on a compris que l'audace joue un rôle dans les choses politiques, et si plus tard on se croit vexé, il serait bien possible que l'on fît de nouvelles tentatives, comme il est possible que les nouveaux venus ou les gens humiliés s'efTorceront de prendre une attitude de supériorité qui en blessant les susceptibilités, causerait les plus regrettables conséquences (2)." Noiiveiios as- Mgr Taché fit le trajet d'Hamilton à Toronto en compagnie <ionn(-e8 par de Sir Gcorgc Cartier. Le prélat rappela au ministre le propos

Cartier.

(1) Lettre au baron Lisjrar, IhimiJlnn, 23 jniUfl 1S70. — Rpcristre menlionn^'^ fltH'arcliev^rhé de Saint Boniface. — La même lettre est reproduite dans V Amniyiif, pp. 18-20; dans le.> Témoigiiagi's , n'" 41-42,

pp. 78-84.

(2) Copie dans les arclii ves de l'archevêoh*^ de Saint-Boniface. — Cette lettre se trouve dans les Témoignages....... n"' 4-^-44.

St-Bonlface.

de M. Turville. "Ne craignez rien, lui répondit celui-ci: il n'y a aucun danger pour aucun de ceux qui ont été impliqués dans les troubles. ''' 11 assura de nouveau à l'Evêque " que l'amnistie ne tarderait pas à venir et qu'elle serait d'un caractère absolu et général (1)."

Sir George Cartier s'arrêta à Toronto. Mgr Taché poursuivit jusqu'à Montréal. Dans cette dernière ville, plusieurs personnes représentèrent à l'Evêque de Saint-Boniface qu'il ne pouvait compter sur la promesse qui lui avait été faite. Mgr Taché écrivit à Sir George Cartier pour lui faire part de ces observations. Le Ministre lui répondit d'être bien tranquille (3).

Avant de quitter Montréal^ Mgr Taché télégraphia encore une E( tour de fois à Sir George Cartier pour lui dire qu'il se demandait s'il a " n'était pas trompé; car des personnes qu'il croyait bien renseignées l'assuraient qu'il ne fallait pas beaucoup compter " sur les promesses des hommes politiques. " Le Ministre lui répondit encore "qu'il pouvait compter sur la promesse faite (3)."

L'Evêque vit le général Lindsay, qui avait sous son autorité toutes les troupes du Canada. Le général lui dit que des troupes avaient été envoyées à la Eivière-Eouge ; que " c'était une expédition de paix ; " que cet envoi n'avait rien à faire avec le mouvement de l'hiver précédent. Il engagea l'Evêque à presser son départ, afin de se trouver au milieu des siens lors de l'arrivée des troupes.

Mgr Taché partit le 8 août et fut de retour à Saint-Boniface le 23 août. " Peu après mon arrivée, dit-il, plusieurs membres du Gouvernement Provisoire traversèrent la rivière Eouge et se rendirent chez moi, à Saint-Boniface. Ils commencèrent à parler des troubles du pays ; mais je leur représentai qu'ils n'avaient pas le moindre danger à craindre, et que mon entrevue avec les autorités civiles et militaires m'avait convaincu qu'il n'y avait pas le moindre danger, de fait que la 19e clause des articles sou-

(1) Témoignages , p. 44.

(2) Ibid.

(3) Ibid. — Dans V Amnistie, pp. 22-23,

mis par le P. Ritchot et les autres délégués avait été acceptée (1)." ArriTée de» gyj. qqq entrefaites, " quelqu'un vint annoncer que les troupes

troupei aa ^ i i i x

Tortcirry. étaient arrivées à l'embouchure de la rivière Rouge/' "Je crus difficilement cette nouvelle tout d'abord, observe Mgr Taché, après ce que l'on m'avait dit en Canada relativement à la venue des troupes, (2) " car ou lui avait assuré que les troupes n'arriveraient qu'après le Lieutonant-CJouverneur. Mais un second courrier vint annoncer que " non seulement elles étaient arrivées à l'embouchure de la rivière Rouge, mais qu'elles avaient même dépasse le Petit Fort Garry (3). " La nouvelle était vraie ; " Riel alla constater lui-même durant la nuit en quel endroit elles se trouvaient: il vit qu'elles étaient campées à quelques milles de Fort Garry (4). "

On a dit que les métis avaient l'intention de faire de la résistance. " Je puis faire justice de cette assertion, témoigne Mgr Taché sous la foi du serment, car il n'y avait que 10 ou 12 hommes dans le fort, le jour de mon arrivée, dont 3 ou 4 étaient invalides (5). "

" Une pluie abondante tomba durant la nuit, et l'on descendit le drapeau anglais pour cette raison ce matin-là. Je l'avais vu moi-même, dit Mgr de Saint-Boniface flotter le soir précédent (6). "

" J'étais chez moi dans la matinée, poursuit le prélat, lorsque je vis des hommes à cheval accourir à toute vitesse : c'étaient MM. Riel, O'Donaghue et deux aulres (|ui nï-taient ])as membres du Gouvernement Provisoire. Ils se rendirent à ma résidence et je leur demandai quelles nouvelles ils apportaient. Us dirent que les troupes étaient tout près du fort. J'ouvris la porte et

(1) Témoi(juaff€S de Mgr Taché denmt le Comité du Nord-Ouest, p. 45.

(2) Thid.

(3) lOid.

(4) Jhid.

(5) Ilnd.

(6) Jbid.

je vis en effet les troupes qui s'avançaient tout près du fort. Je leur dis : "" Vous avez quitté le fort. " Riel répliqua : "Nous *' avons pris la fuite pour sauver notre vie, car il est manifeste ^' que nous avons été trompés. Comment? dis-je. 11 ré})liqua : " Pas plus tard que hier soir, Votre Grandeur nous a dit " qu'il n'y avait pas de sujet de crainte, et ce matin un monsieur ■** arriva au Fort Garry et nous avertit que nous ne pourrions "rester au fort qu'au risque de notre vie." Il nous a dit: "Si vous " ne quittez pas le fort, vous serez assurément tués. " Ils quittèrent sur ce le fort de suite et laissèrent sur les lieux quelques articles qui leur appartenaient. . . Deux ou trois membres du Gouvernement Provisoire qui sortirt-nt par une autre porte furent arrêtés par quelques membres de l'expédition, m.ais ils furent remis en liberté ensuite (1)."

L'hon. ^l. Howe avait annoncé l'arrivée des troupes comme Provocations

^ et sottises du

" une expédition de paix, qui avait pour but d'établir sur une ^'"jg^fg base solide l'autorité de la Reine et de rétablir la confiance parmi toutes les clas^ses des sujets de Sa Majesté (3)."

Le colonel Wolseley, qui commandait l'expédition, avait adressé de la Baie du Tonnerre à la population de la Rivière-Rouge une proclamation, où il promettait "la paix " et " la justice " pour tous, notamment pour "les sauvages et les métis loyaux. " " Les soldats que j'ai l'honneur de commander, disait-il, ne représentent point de parti, ni de religion, ni de politique, et ils sont venus exprès pour protéger la vie et les biens de tous, sans distinction de race ou de culte (3)."

Malheureusement une partie des soldats, — ce sont les paroles de l'hon. Archibald lui-même, — étaient " des volontaires qui se rendaient là avec le désir de venger le meurtre de Scott. Quelques-uns déclarèrent ouvertement qu'ils avaient fait voeu, avant

(Il Témoignages de Mgr Taché , pp. 45-46.

(2) Lettre de l'hon. M. Hcwe, secrétaire d'Etat pour les Provinces, à Mgr Taché. Ottawa, 27 mai 1870. — Celte lettre se trouve dans les Témoignages de Mgr Taché devant le Comité du Nord- Ouest, pp. 30-31.

(3) On pent voir dans Y Amnistie de IMgr Taché le texte français de cette proclamation avec la lettre dont le colonel accompagna l'envoi d'un exemplaire à Mgr de Saint-Boniface, pp. 22- ".'3.

de partir, de régler toute l'affaire en fusillant tout Français qui y aurait participé d'une manière ou d'une autre (1). " " L'expédition, en effet, remarque Mgr Taché, s'était organisée au moment où les plus violentes et les plus mauvaises passions surexcitaient l'opinion publique en Canada et surtout dans la province d'Ontario. Les soldats, rangés sous un drapeau qu'ils croyaient un drapeau de sang, furent nourris de fanatisme et de haine durant tout le trajet. Les mots ''rebelles, assassins, brigands, " assaisonnant leur pitance de tous les jours, leur étaient offerts comme un délassement à leurs fatigues, et un encouragement aux efforts qui restaient à faire. Arrivés au Fort Garry, il fallait bien continuer le même stratagème, et le commandant de l'expédition eut la faiblesse d'y recourir (2). " On eut alors le singulier spectacle d'un grand "déploiement de force et d'évolutions stratégiques employées pour se saisir d'un fort vide et ouvert, sur lequel le drapeau anglais flottait jour et nuit (3). "

Le commandant en chef des troupes s'oublia à faire une harangue ou une proclamation, qui sera son éternelle honte, " dis- ' cours de fanatisme et de haine, " où il alla jusqu'à traiter les métis français de " bandits. " " Quelquefois les médailles d'honneur qui brillent sur la. poitrine des braves ne sont pas exemptes de la rouille; il est à regretter que les cœurs qui battent dans ces poitrines ne soient pas toujours exempts de faiblesse. . . La main implacal)lc de l'histoire, en enregistrant le courage et le dévouement du corps expéditionnaire, réprouvera la proclamation du commandant, qui s'est stigmatisé au front en essayant de flétrir tout un peuple (4)."

(l^i Dt^position de l'iiou. M. Archibald devant lo Comité du Nord- OucKt, 1S74.

(2) yh^rTiichi',]- Amnistie, p. 27.

(4) M^r Taché, VAmniade, p. 27..

Mgr Tacli<î raronte ert-détail les vovapes arroni))lis par les soldats de Wolseley et par iWoiseley lui-niême, à cette époque. " Prei^que tous ces voyajres, conclut il, se firent avec defi rnéti-i fraiicniK pour r/videi^, au mih'eit de Ifi population ml/is.'çc,, dans un ]iays peu habita, hiconnu à tout

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BdiïIFACE 1 l 'A

Bientôt' parut le "Récit de l'Expédition à la Rivière-Rouge par un officier du corps expéditionnaire (1)," "attribué généralement " alors " au commandant de l'expédition. " Monseigneur de ' Saint-Boniface se refusait à croire qu'un officier anglais pût être l'auteur d'une " si misérable production. " " Il y a dans ces articles, écrit-il, un tel venin de haine, un tel amas de mensonges, une telle infatuatiën de l'auteur, qu'il nous est impossible de les croire écrits par quelque officier supérieur que ce soit de l'armée anglaise. Un homme même honnête, peut faire une faute et s'oublier un instant; mais pour écrire quelque chose comme ce " Eécit, " il faut un tel fonds de malice et un tel mépris de la vérité qu'il nous serait trop pénible d'en croire capable quelqu'un que nous aurions respecté jusque-là (2)."

Ce jugement de l'Evêque de Sadnt-Boniface est dicté par la charité : mais peut- il s'accorder avec l'histoire (3) ?

En tout cas, les fanatiques d'Ontario avaient envové autrefois Meurtre de

' ^ -^ Goulet et ()•

les arpenteurs dans le pays; les voici qui emploient les soldats ;|j*°°^'"; .^^ de Wolseley à tirer vengeance de leur premier échec. Dès les ^en^e|^' '^'"'' premiers jours, quelques ontariens font, avec la complicité des

autre quW ces mêmes métis... Si le colonel Wol?eley avait été sincère dans l'insulte lancée à la face de cette population, il aurait été coupable militairement et moralement de l'imprudence la plus inqualifiable en se mettant ainsi à la merci des "bandits", et en risquant au milieu d'eux sa vie, celle de ses officiers et de ses soldats, surtout l'honneur de son drapeau et le fruit de l'expédition. "Mais non, il n'y avait pas de risques à courir, et nulle part au monde il n'y avait moins de danger que parmi ceux qu'il a eu l'indignité de qualifier de bandits."

(1) Narrative of the Red River Expédition hy an officer of the Expeditionary Force.

(2) 'L'A'inni.^tie, p. 28.

(3) L'ancien colonel Wolseley, devenu le vieux général Wolseley, a publié, en 1903; des Mémoires où, racontant l'expédition de 1870 à la Eivière-Rouge, il continue de travestir les faits et d'insuUei- la population française de ce pays, et jusqu'à ]\Igr Taché, qu'il qualifie "d'évêque habile, rusé et sans scrupule." Si, dans le calme de la vieillesse et après les événements de ces trente dernières années, il compose encore des mémoires sous l'impression des passions ontariennes, nul ne s'étonnera qu'en 1870.. dans toute l'efferve-cence des questions de race, il ait écrit le récit de son expédition avec " le venin de la haine" et les emportements d'une aveugle passion.

troupes, une sorte d'émeute qui a pour effet la mort d'Elzéar Goulet, membre du Gouvernement Provisoire. " Le pauvre E. Goulet s'est noyé, écrit Mgr Taché à son Coadjuteur, poursuivi par des brigands du Haut-Canada. " Les chefs de l'émeute étaient des officiers, ils gardèrent leurs places et leurs salaires. *' Un nommé Tanner, ancien Ministre, s'est tué en tombant de voiture: son cheval avait été effrayé malicieusement par les mêmes meneurs. On a eu, poursuit l'Evêque, des incendies, des assauts, des menaces à profusion (1). "

" Des pétitions, pressant l'arrestation de tel et tel, demandant vengeance de ceci, de cela, des ]>étitions du caractère le plus violent furent présentées au Lieutenant-! Jouverneur. On oublia les convenances jusqu'à verser le fiel de sa haine et de ses vengeances personnelles sur les souhaits de bienvenue offerts au représentant de l'autorité souveraine (2). " Un journal de Winnipeg annonça un jour, aux applaudissements des fanatiques, que des mandats d'arrêt avaient été lancés contre les membres de l'ancien Gouvernement Provisoire.

Plusieurs parlèrent à diverses reprises "de tuer le gros Taché, de brûler sa maison, l'église, etc., tout cela s'est réduit à effrayer quelques-uns et à montrer la malice des gens d'Ontario (3). "

Nous devons à la vérité de constater que le Gouvernement du Canada réprouva toutes les injustices et les violences dès qu'il les connut. " Votre bon cœur a saigné de douleur depuis l'arrivée de l'expédition militaire, écrit Sir George-Etienne Cartier à l'Evêque de Saint-Boni face. La proclamation stupide de Wolseley, le meurtre de Goulet et d'autres faits et circonstances ont plus que suffi pour remplir votre cœur de tristesse. Mais vous avez dû voir, Monseigneur, ]iar les journaux de Montréal et d'ailleurs combien a été blâmée cotte proclamation de Wolseley. On a fait connaître en Angleterre ce qu'on pensait de

(1) Saint-Boni face, 2 février 1871. — Archives de l'évêché de Saint- Albert.

(2) Mgr Taché, VAmiiiMie, p. 59.

(3) Lettre du 2 février 1871 à Mgr Grandin.

2e Vol. — II. lit.

M. Goulet, tué à coups de i)ien-e.><, en'lSTO.

cette proclamation, aussi bien que de la conduite de ceux qui ont contribué à la mort violente du pauvre Goulet (1). "

Au milieu de cette effervescence des haines, l'Evêque contien; ■^*vlâ°'te''de' les siens, leur recommandant d'éviter avec soin les représailles, i''''^^i"«'s'abstenant de soulever la province de Québec, évitant tout ce qui pourrait créer des difficultés au gouvernement du Canada ou à celui do la nouvelle province de Manitoba. Il réussit, ])ar son puissant ascendant, à maintenir dans le calme tous les hommes de race française, dont plusieurs ont le sang bouillant et sentent vivement les injures, et les préserver <le tout acte répréhensible, en sorte qu'aujourd'hui l'historien ne peut découvrir en eux le moindre acte de violence en réponse aux provocations des fanatiques.

Le Lieutenant-Gouverneur de son côté, ainsi que ses dignes Ministres, suivirent constamment une politique de paix et de modération, qui sera à jamais pour eux un titre de gloire devant l'histoire : ils " n'omirent aucun moyen légitime de rétablir la confiance envers le Gouvernement canadien et la bonne harmonie parmi le peuple (2) ; " ils répondirent aux fanatiques par des paroles et des actes de modération et de raison, recommandant par les discours et par les exemples " l'oubli du passé, la paix et l'union pour l'avenir. " A la fin, les plus exaltés euxmêmes finirent, la plupart, par rougir de leurs excès et prirent une attitude plus convenable. " Que vous dire, cher ami, de nos propres affaires? écrivait l'Evêque, le 15 octobre 1870, à son Coadjuteur. Nous avons passé par des crises terribles. Plusieurs fois la colonie a été à la veille de sa ruine; j'espère que les plus mauvais jours sont finis. Depuis quelques semaines.

(1) Montréal, 2 novembre 1870. — Cette lettre se trouve dans les Témoignages , n*^ 17, pp. 46-47.

Mgr Taché a plusieurs fois déclaré à la suite de l'enquête du Comité du Nord-Ouest, qu'il lui en avait beaucoup coûté de révéler les communications confidentielles qui lui avaient été faites. Celte lettre est sans doute de ce nombre, car certains Ontariens ne lurent pas avec joie le blâme jeté par un Ministre sur leur " admirable" colonel.

(2) Mgr Taché, r.4?n7îi«<ic, p. 57.

solre.

ll(i VIE DE MGR TACHE, O. M. I.,

nous avons la tranquillité, du moins extérieure (1). " " Il y a encore bien des animosités et des malaises, dit-il encore; j'espère pourtant que la crise extrême est passée et que, pour quelque temjjs au moins, le peuple cueillera des avantages (3).'' Déi.art mo- Il importait à la tranquillité du pays que les chefs du Gouver-

mcntan^l- des t, . . t i i ^^ m i i

chefs du nement Provisoire disparussent pour un temps. Tant de gens mentprovi- leur cu vculeut, écrivait Mgr Taché, que leur vie n'est pas en sûreté ici. " M. Girard, Ministre de la nouvelle province, alla trouver Louis Riel. "J'aimerais à avoir une force suffîsmite pour vous protéger, lui dit-il. Mais, pour l'amour de votre pays et de vos amis, éloignez-vous pendant quelque temps et soyez certain que, dès que le Gouvernement sera assez fort pour vous protéger, nous vous rappellerons, afin que vous preniez la place à laquelle vous avez droit. Je voulais parler, ajoute M. Girard, d'une place de ministre ou de représentant dans le gouvernement de son pays (3)."

Riel consentit à quitter le pays et se retira à Saint-Joseph de Pembina. A. Lépine et O'Donaghue se retirèrent aussi dans les Etats-Unis.

"La conduite paisible de Riel et de ses amis, écrit Sir George- Etienne Cartier le 2 novembre à Mgr de Saint -Bonif ace, désappointe beaucoup les violents d'Ontario. Ces derniers auraient aimé que Riel et ses amis se fussent portés à des excès pour justifier leur violence. Mais la violence va vite s'user par manque d'aliment. *' " Quant à la question d'amnistie, ajoute-t-il, je regrette comme vous que la Reine retarde de faire connaîtte sa pensée à cet égard. J'espère du reste que tôt ou tard l'amnistie sera proclamée . . . Un peu de patience, Monseigneur, et de la modération chez les chefs. des métis français vont faire rentrer tout dans l'ordre avant qu'il soit longtemps (4)."

(1) Saint-Bouiface, 15 no{tt 1870.

(2) Lettre an même, Saint- Bonif ace, 2 février 1871. Jbid.

(3) Dépoitition de l'iion. M. Girard devant le Comité du Nord-Ouest, 19 mai 1874, p. 180.

(4) Dans les TêmoignngeK, n° 17, p. 46.

AKCIIKVÊQUE DE SAINT-IÎONIFACE 117

Le Gouvernoinont fédéral avait annoncé à M. Kitcliot que «i-'-iamations l'amnistie serait proclamée avant son retour à la Eivière-Eouge, '"''«es-ie peut-être même avant son départ d'Ottawa; il avait fait espérer à Mgr Taché qu'il apprendrait la proclamation de l'amnistie avant d'être retourné à Saint-Boniface. Il faut maintenant attendre encore de nouveaux délais: l'Evêque et ses métis ont de la patience, mais il serait désiraljle que le gouvernement eût plus de courage.

Nous ne voulons pas entrer dans le détail de toutes les démar- L'itro de

^ Mgr Taché k

ches du grand Evêque pour obtenir ce qui lui a été promis. Elles .sii- George vont se prolonger encore plusieurs années, pour aboutir nous ^ ™*' i^^^verrons à quel résultat. Citons ici une partie de la lettre qu'il écrit le 6 mai 1871 à Sir George Cartier: elle montre le cœur du grand Evêque pour ses métis : " La promesse d'amnistie avait été formelle et positive, et voilà qu'une année entière n'a pas suffi à l'exécution de cette promesse. Il y a là pour moi un fait inexplicable, j'allais dire, inqualifiable, lorsque surtout la patience et la bonne foi ont été poussées aux dernières limites possibles de la part des pauvres métis. Vous ne savez pas ce que nous avons enduré d'affronts, de privations et même de mauvais traitements. Au milieu de tout cela, nous avons gardé le plus profond silence et nous nous sommes abstenus de faire connaître, même à nos amis, ce qui se passait ici, pour ne pas créer de difficultés au gouvernement d'Ottawa. Xous avons contenu notre peuple, accepté bien des humiliations plutôt que d'embarrasser le gouvernement de Manitoba. Et que nous advient-il de tout cela sur le sujet dont il est ici question?... "Pour mon compte, je vous assure que je suis profondément affligé. Je n'ai épargné ni peines, ni fatigues, ni dépenses, ni humiliations, pour rétablir l'ordre et la paix, et j'en suis à recevoir de mon peuple le reproche sanglant que je l'ai trompé indignement. Toutes les semaines les journaux d'Ontario, comme le Witness de Montréal, traînent mon nom dans la boue; les organes du gouvernement ont bien pris garde de ne me défendre que le plus superficiellement possible. De mon côté, j'ai gardé le silence encore plus scrupuleusement pour ne point faire

surgir de difficultés. Mais je dois avouer que si l'amnistie ne vient pas bien vite ; si surtout le gouvernement de Manitoba laisse faire quelques arre!?tation5 (comme il semble disposé à le faire), alors je parlerai devant le public, je dirai ce que je sais; ce qu'on m'a dit, ce qu'on ni'a écrit, car enfin c'est assez que nos ennemis me vilipendent; je ne puis tolérer que mon peuple me soupçonne de l'avoir trahi. Si nous devons être malheureux, nous le serons ensemble: je puis souffrir avec ceux qui me sont confiés, si j'ai leur confiance; avec leur mépris je ne puis vivre, ]>arce que je ne puis plus les servir. . . Vous i^a^'ez X., X. et autres qui ont été les seuls véritables auteurs de nos troubles, qui ont tué trois citoyens de la Rivière- Rouge, Parisien, Goulet et Tanner, et vous traitt'z de meurtriers ceux qui. pour se protéger ont eu le malheur do faire une victime, l'infortuné Scott. Vous .-^vez de connaissance certaine que deux soldats ont contribué à faire noyer le pauvre Goulet. Ces hommes sont dans les rangs, ils sont connus, et rien, al).solument rien pour ce crime commis après le transfert! Ijsl liste serait longue, si je voulais énumérer tout ce qui s'est fait de répréhensible et d'impimi. Et voilà qu'en dépit de la promesse la plus formelle, on revient sur un des faits malheureux qui ont précédé le transfert et qu'on en laisse dans roul)li d'autres aussi regrettables. Pourquoi deux poids et deux mesures? Parce que les forc-enét? crient très fort et que nous avons eu la discrétion de nous taire. Songez à l'excitation que nous aurions pu créer dans le Bas-Canada, si nous avions dit tout ce que nous savons, si nous avions fait connaître tout ce qui a été fait. Vous avez du crédit pour obtenir qu'on tienne sa promesse; forcez ceux qui l'ont faite à la garder, et nous aurons la paix. Je comprends tout ce que mes paroles peuvent avoir de pénible pour vous ; mais, d'un autre côté, je sais qu'il vaut mieux prévenir les maux (pie d'avoir à les réparer. Excu.«;ez-moi ; j'ai le cœur trop plein jK)ur éc-rire c-onvenal)]ement. A dire vrai, je ne serai satisfait ou même soulagé que lorsque j'aurai écrit l'histoire du transfert du Xord-Ouest à la Puissance du Canada. Coiumo l'aninistio me semlilo la clef do tout

ce mystère, j'attends encore pour savoir dans (juelle note entonner mon cliant (1). ''

Mo^r Taelié vient de passer une année pleine d'anxiétés. ^lais cmpassion ses maux ne r empêchent pas de suivre avec angoisse les calann- l'ianceet tés qui fondent sur le pays de ses aïeux et sur la patrie de tout f^uintsiège. catholique.

"La France! La noble France! écrit-il à Mgr (Jrandiu le 15 octobre 1870. Les Prussiens ont battu les Français en tout et partout ! L'armée française est détruite ou prisonnière, l'Empereur prisonnier en Prusse, la république déclarée en France, Paris assiégé par les Prussiens, qui sont maîtres de tout le pays depuis le Rhin jusqu'à Orléans. Aux dernières nouvelles, ils marchaient sur Eouen et Calais, et rien ne semblait devoir les arrêter. . . Le bras de Dieu s'appesantit évidemment sur la fille aînée de l'Eglise.

"Et l'Eglise! Les Italiens sont à Rome. Les zouaves pontificaux ont fait un peu de résistance; mais le Saint-Père, voyant clairement qu'ils ne pouvaient résister aux énormes colonnes lancées contre eux, leur a défendu de faire davantage : ils ont donc mis bas les armes, ont été renvoyés dans leurs pays respectifs, et ce sont les soldats de Victor-Emmanuel qui montent la garde au Vatican, et c'est Victor-Emmanuel qui veut se dire roi de Eome, et c'est après demain qu'est le jour fixé pour que ce roi excommunié aille occuper le Quirinal ! . . .

" Ce sommaire des principales nouvelles vous montre que vous n'avez pas encore la plus mauvaise part ; mais il montre aussi que notre situation n'est pas améliorée. Toutes ces guerres et ces désastres ne peuvent qu'affaiblir considérablement l'Œuvre de la Propagation de la Foi, peut-être même la détruire pour un temps, et nos missions ! . . . Confiance, abandon en Dieu. Quand tout semble perdu, Dieu peut tout rétahlir (2).''

(1) Copie dans les archives de l'archevêché de Saint-Boniface. Cahier cartonné. — Reproduite dans les dépositions de Mgr Taché devant le Comité du Xord-Ouest, n° 19, pp. 48-49.

(2) Saint-Boniface, 15 octobre 1870. — Archives de l'évêché de Saint- Albert.

Il lui écrit le 9 décembre: "Le grand scandale de notre siècle est consommé: l'armée catholique d^Italie s'est emparée de Rome ... Le Saint-Père reste dans ses appartements et refuse de traiter avec les voleurs qui l'assiègent. . . Pie IX demeure le digne et admirable Vicaire de Jésus-Christ et étonne le nwnde par sa magnanime conduite. Prions Dieu pour lui et l'Eglise.

" La France, hélas ! . . . Deux fois, à Sedan et à Metz, plus de 120.000 français ont mis bas les armes et se sont rendus à discrétion. Xapoléon, Mac-Mahon, Bazaine, Canrobert, tous ces grands génies de la destruction sont les humbles prisonniers du roi Guillauuîe, et le monde n'en revient pas de stupéfaction sur les humiliations et les désastres de la France. Paris est assiégé et achève de manger ses chevaux et de dépenser son luxe. Les Prussiens occupent 25 départements... On estime qu'ils sont plus d'un million en France, et, bien entendu qu'ils vivent aux dépens de la France qu'ils dévastent. Jours de deuil, mon cher ami, qui font pâlir nos petites épreuves (1). "

" La France envahie, vaincue, amoindrie par la Prusse, défiée, moquée par l'Italie, quelle leçon ! Quelle ironie des calculs de la politique (2) !"

"Le monde est bien malade. . . Toute l'Europe semble sur un volcan. Prions, car, comme le disait Pie IX, il n'y a qu'un miracle qui puisse nous sauver. "

Au milieu des plus graves préoccupations, J'Evêque gardait toute sa liberté d'esprit pour les moindres détails de sa charge pastorale. Il voyait ses prêtres, répondait à toutes leurs consultations, administrait les affaires temporelles comme les affaires spirituelles de son Eglise principale et de toutes les missions dépendantes.

B"r*''ciu^ ^^ë^ Clut, coadjuteur de Mgr Faraud, fut de passage à Saint-

Boniface, du 17 au 22 juin, juste au moment où la population

Mgr Clut.

(1) S'iint-Jltinifiier, 9 fJécrmbre 1870. — Archives de l'évêclié de Saint- Albert.

(2) Lettre à Mihh Dut>;as. de V Isère, Saint- Bon if ace, Maniioha, Canada, 4 oiTi7 1872. — Collection de Mme Dugas.

ARCHEVEQUE DE SAINT-BON IFACE l'2\

de la Rivièrc-Kouge acceptait l'Acte de Manitoba et consentait au transfert du pays à la Puissance du Canada. Il arrivait de France avec 5 Pères, 2 Frères et une grande quantité d'effets, " approvisionnement nécessaire au vicariat " d'Athabaska-Mac- Kenzie " pour l'année 1870 et pour une partie de l'année 1871. "" Mgr Taché, malgré les grandes sollicitudes du moment, l'aida à organiser sa caravane. Le 22 août, 17 charrettes destinées aux bagages et un chariot pour les voyageurs se mettent en route vers l'extrême nord. Monseigneur de Saint-Boni face trouve le temps d'accompagner l'Evêque et ses missionnaires jusqu'à Saint-François-Xavier (1).

Désormais une des plus grandes ioies de Mgr Taché sera de '^''j')',^'',^'',

J^ ° J o MM. Dubue,

voir arriver dans la nouvelle province des catholiques capables «"r^alV^ d'y maintenir l'influence de la vraie religion en face de l'immigration protestante. Dans l'année même du transfert, il eut le bonheur de recevoir plusieure Canadiens-Français distingués qui se sont acquis depuis une grande réputation par leurs services.

M. Eitchot, en revenant de sa délégation auprès du gouvernement de la Confédération canadienne, ramena avec lui un Jeune avocat, au tempérament chevaleresque, M. Dubue (2). II l'avait décidé, dans une entrevue à l'évêché de Montréal, à venir partager la fortune, bonne ou mauvaise, de la population catholique et française de la Eivière-Bouge. Le Père Eitchot

(1) Voir la relation de voyage de Mcrr Clut dans les Annales de la Provagation de la Foi, t. XLIII, pp. 27()-300.

(2) M. Joseph Dubue naquit à Ste-Martine, P. Q., le 26 décembre 1840. Il fit ses études au collège des Sulpiciens, A Montréal, et fut admis au barreau de la province de Québec en septembre ]8()9. Il'vint au Manitoba, non." venons do le dire, en juin 1870, et continua dans la nouvelle province à exercer la profession il'avocat. Il fut élu député à la première législature de Manitoba en décembre 1870 ; devint surintendant de? écoles catholiques en 1872, membre du gouvernement provincial avec le Ijortefeuille de x)i'ocnreur général en juillet 1871 ; orateur de l'assemblée législative et avocat de la couroime de 1875 à 1878 ; député à la chandîre des communes du Canada en 1878 ; juge de la cour du banc de la reine en novembre 1879, et juge en chef de la cour du banc du roi en août 1903; membre du consed de l'université de Manitol)a depuis sa fondation, en 1877, et vice-chancelier depuis 1888. Que Dieu le conserve longtemps et à l'Eglise catholique, et à la race française, dont il est l'honneur !

122 VIE DI-: MOU TACHÉ, O. y\ . !..

et M. Duljuc voyagèrent enscMiible d'Ottawa à la Eivière- Rouge et arrivèrent à .Saint-Bonifaee le 17 juin. M. Dubuc logea d'abord au Fort Garry, où le chef du Gouvernement Provisoire, Louis Riel, son condisciple et son ami, lui avait offert une chambre. 11 se mit aussitôt à envoyer des correspondances à la Minerve^ sur les affaires de la lîivière- Rouge, " réfutant les mensonges et les calomnies publiés par certains journaux anglais et défendant avec vigueur la cause des métis et du clergé catîiolique. " Les correspondances reflétaient en général les idées de Riel, qui, dans certains détails, prêtaient à la critique. Mgr Taché lui offrit une chambre à l'évêché; il Faccepta avec reconnaissance et pendant deux ans, jusqu'à son mariage, fut l'hôte intelligent, le commensal aimable et souvent même le confident du grand prélat. M. Dubuc profita de ce contact journalier avec le génie et les vertus du prélat: il devint, à cette école supérieure, un des hommes les plus judicieux et les plus intègres qu'ait possédés le Nord-Ouest.

Deux mois après, l'Evêque lui-même, en revenant des provinces de l'Est, où il était allé presser la promulgation de l'amnistie, ramena avec lui M. Royal et M. Girard (1), tous les deux remarquables par le mérite, qui venaient comme M. Dubuc, con-

(1) M. .Toseph Royal naquit à Repenli<:ny (I\Q.), le 7 mai 1S37, fit ses études au oollôire (les Jésuites, si iVIontréal, fut admis an liarreau de la province de Québec en 1804, dirigea la Mhierrc de 1857 à 1809, fonda VOrdre qu'il dirigea de 1859 à 1860, prit une part active à la fondation de la Revue Onindicnve en 1S()4 et y publia un grand nombre d'articles d'un grand mérite, aida, en 1867, à la fondation du Nourran-Moudc , devenu plus tard le Monde, et en devint l'éditeur en chef. Nous le rencontrerons souvent au (;ours de v.eiie histoire. M. Royal est mort en 1902, à Montréal, laissant une nombreuse famille.

M. Marc-Amal>le Girard est né à Varennos, P. Q , le 25 avril 1822. Il étudia au collège de St-Hya(!intlie, où il fut condisciide de Mgr Taché, et embrassa ensuite la profession de notaire. Arrive au Mauitoba en avril 187ii, il fut ai)p('lé à faire partie du jircMnior Conseil exécutif, avec la position de trésorier provincial, en septembre suivant; il fut élu député à la première ié<'islature en décembre 1870. Nommé sénateur en décembre 1871, il sortit du caliinet en mars 1872. Il est premier ministre et secrétaire provincial de juillet à décembre 1874; fait encore partie du cabinet, comme trésorier provincial, de 1879 à 1882.

Il mourut A Saint-Bonifaee, en sej)tembre 1892, singulièrement estimé, aimé et regretté de tous.

sacrer leurs talents et leur énergie à la cause de la religion catholique et de la race française dans la nouvelle province. Ils arrivèrent à Saint-Boniface le 23 août.

La province de Québec envoyait bientôt après à sa jeune sœur de l'Ouest un quatrièmo de ses enfants, M. Alplionse-A.-C. La- Rivière, aussi remarquable que les précédents, appelé à être l'un des principaux soutiens de la cause catholique et française au Manitoba et uiGine dans tout le Canada (1).

A cette époque, l'arrivée d'un seul colon avait une importance qu'elle n'a plus aujourd'hui. Aussi la venue de ces hommes distingués fut un événement qui mit en liesse toute la population française de la Eivière-Eouge et remplit d'espérance celui qui présidait à ses destinées avec tant de sollicitude.

Quelques jours après être revenu de sa légation d'Ottawa et choix d-un en avoir rendu compte à ses commettants. M, Eitchot se rendit, îrmission"" avec M. Dulnie et un certain nombre de métis, à la Rivière-aux- saint-Pierre. Rats, pour voir les terrains de cette région. Il choisit un terrain pour une mission à établir en ce lieu; et, afin de constater le droit de propriété de l'Eglise, il y fit faire des travaux. Les visiteurs se trouvaient à la Rivière-aux-Eats dans les premiers jours de juillet, pendant l'octave de la fête de saint Pierre et de saint Paul. A raison de cette circonstance, ils donnèrent à la

(1) Né à Montréal le. 24 juillet 1842 d'une famille française de Tarascon, en France, et venue en Canada à la fin du XVlIe siècle; élève du collège des Jésuites, à Montréal, gradué à l'école militaire, de cette même ville, 1867 ; président du Cercle .Saint-Pierre lor.s de sa fondation par les Oblats, 1869; fondateur en 1872 de l'Association Saint-Jean- Bapti.-^te de Manitoba et son président en 1875; fondateur en 1874 et premier président de la Société de Colonisation de Manitoba ; successivement membre et secrétaire conjoint du Bureau d'Education, en même temps surintendant des Ecoles cotholiques, puis membre du Conseil de l'Université de Manitoba ; élu député de Saint-Boniface aux élections générales de la province en 1878 et 1889 : secrétaire provincial eu 1881 ; ministre de l'agriculture en 1883; trésorier provin<ial et commissaire des Terres de la Couronne en 18S6 ; directeur -du journal Xc iV-tmio/ya pendant plusieurs années; élu aux Communes du Canada en 1889, réélu en 1892, 189G, 1900; président, de 1892 à ]89(), du comité des Débats do la Cbambre: ayant toujours défendu, avec beaucoup de vaillance et do succès, les intérêts catholiques et français dans une iiarfaite unité de vue avec l'Archevêque de Saint-Boniface.

paroisse projetée le nom de Saint-Pierre, qu'elle porte aujouriVhiii. Xous en suivrons les brillants développements. Ktat.ii.s^-m.nt Xous avous meutiouné plusieurs fois la Pointe-de-Chênes, à

d'un prêtre ^

résidant â l'extrémité orientale des plaines de r Ouest, au lieu où la route

Sainte-Anne-

de«-chones. Dawsou déboucliait dans les prairies. Ce lieu prenait une importance croissante, précisément à cause de la route qui y aboutissait. En 1870, Mgr Taché y fonde définitivement une paroisse en y établissant un prêtre résidant. Cette paroisse portera désormais le nom de Sainte-Anne-âes-Chênes.

Quelques métis s'étaient fixés à la Pointe-de-Chênes en 1856; le P. Le Floch, 0. ^I. I., avait commencé à les visiter de Saint- Boni face en 18.59 et y avait bâti une première chapelle en 1864. D'année en année, la mission avait pris des développements. Le 15 septembre 1870, l'Evêque y envoya à demeure le Eév. M. Eaymond Giroux, qui depuis deux ans avait montré le plu? généreux dévouement à la tête du collège ou dans les autres charges qui lui avaient été confiées et qui, aumônier du Gouvernement Provisoire et des soldats de Eiel pendant les troubles, s'était concilié l'estime universelle par sa conduite pleine de tact autant que de zèle. Dès son arrivée à Sainte- Anne, !^L Giroux fait transporter sur le terrain de l'église la chapelle construite par le P. Le Floch à un quart de mille de distance, et bâtit auprès un petit presbjière où il résidera pendant 27 ans. Sainte-Anne avait son école sous le gouvernement de la Baie d'Hudson. Aujourd'hui encore, les anciens se rappellent de la dévouée institutrice, ^Ille J.-B. Gauthier, qui a eu plus tard pour successeur ^M. Théophile Paré, longtemps député, catholique fortement trempé.

Sainte-Anne-des-Chênes est devenue, sous la direction toute surnaturollo de son dévoué pasteur, une paroisse modèle, digne de sa consécration à la Mère bénie de la divine Vierge.

En 1870, Saint-Boniface ne présentait point encore l'apparence d'une ville, pas même d'un village. Ktat .!c " Il ne possédait guère que les établissements religieux : la

"c-n 1870. cathédrale, l'évêché. l'ancien collège, agrandi depuis et devenu l'Académie Provencher. Du côté sud. étaient la Maison Yicariale

des Sœurs Grises, et l'ancien Pensionnat, situé à l'endroit où est aujourd'hui l'hospice Taché, transporté et annexé depuis à la maison vicariale. Du côté nord, il y avait une petite maison, hahitéo par dos métis, située sur roniplaecment qu'occupent aujourd'hui les bureaux et les ateliers du journal Le Manitoha. Ce qui est maintenant l'avenue Provencher formait la limite sud d'un champ cultivé, bordé d'une clôture et comprenant tout ce qu'on appelle aujourd'hui la Pointe. On n'y voyait qu'une maison, construite avec des logs, ou pièces équarries et superposées, habitée par un vieux Canadien qui tenait ime maison de pension, L. Galarneau. La vieille maison a été plus tard lambrissée en i^lanches; elle a subsisté jusqu'en l'automne de 1902, époque où elle a été démolie, sur le lot adjoignant la résidence actuelle de l'hon. Juge Prendergast. De l'autre côté de la cathédrale, au sud du couvent des Sœurs Grises, étaient deux maisons sur le terrain actuel de l'hôpital, et deux ou trois autres un peu plus loin. En tout, cinq ou six maisons dans un rayon de près d'un mille, de chaque côté de l'évêché: voilà, avec les édifices religieux que j"ai nommés, le Saint- Bonifaee de 1870 (1). "

Xous venons de voir M. Dubuc prendre place au palais épis- Quelques dé-

-^ ■*■ -^ ^ • tails sur la

copal et devenir l'hôte de Monseigneur pendant deux ans. Nous ^^fl"^l"^' allons le prier de nous peindre la vie journalière^ la vie intime «gr Taché, de l'Evêque. Ecoutons son récit.

" Tout se fait avec ordre au palais épiscopal. Le lever est à o heures et i/o, si mes souvenirs sont fidèles (2). Les prêtres vont dire leurs messes vers 6 heures ou 6 heures 30, à la Maison Vicariale, au Pensionnat, au Collège, à l'Académie Sainte-Marie de AYinnipeg tenue alors par les Soeurs Grises. A la cathédrale, il y a une mes®e à 6 heures et une autre à 7 heures 30. Mgr Taché dit ordinairement sa messe dans la chapelle privée du palais.

" Ije déjeuner est à 7 heures 30, le dîner à midi, excepté les jours de jeûne, oii il est à 11 heures 30, le souper à 6 heures.

(1) L'hon. juge Dubuc, yotes concernant Mgr Taché.

(2) A cinq heures.

12ti VIK 1)K .M(iU TACHÉ, O. y\. 1.,

" Pondant le dîner et le soui^er, on l'ait ordinairement la lecture. Les dimanches, les fêtes, les jours où il y a des prêtres du dehoi"S ou d'autres étrangers, on donne un Dca grailas.

"■ Le personnel de l'Evêché se compose de Sa Grandeur, des RE. PP. Tissot et Maisonneuve, O.M.I., vieux missionnaires qui ont usé leurs forces à évangéliser les sauvages du nord, de M. Georges Dugas, prêtre séculier, homme d'esprit et d'un commerce très agréable.

' Le salon actuel formait alors deux pièces séparées par des portes d'arche: d'un côté, était le salon d'alors, de l'autre le réfectoire. Les élèves du Collège venaient prendre leurs repas à l'évêché, dans une salle du soubassement.

" Pendant les repas, lorsqu'il était permis de parler, la conversation était animée. Il y régnait beaucoup d'entrain et de gaîté. Mgr Taché était lui-même fort gai, spirituel, toujours très intéressant, soit qu'il racontât des traits de sa vie de missionnaire, soit qu'on parlât sur les questions du jour, soit qu'il s'élevât une discussion, parfois sérieuse, souvent plaisante. Il savait toujours y mettre la note joviale et piquante.

" Après le repas, nous montion? à la chapelle afin d"y faire quelques minutes d'adoration tlovanl. le Saint-Sacrement ; puis nous passions au grand corridor pour y prendre la récréation. Le plus souvent, les sujets entamés ù table s^c poursuivaient.

Ces deux années passées à l'Evêché de Saint-Boniface, conclut le narrateur, ont été pour moi une vie de famille des plus agréables et des plus instructives (1). "

(1) L'iion. jn(^e Dul)nc, Notca concernant Mgr Tnclu'.

CHAPITEE XXXV.

AI'Ui:S LE T]{AXSrEKT OU ORGANISAÏIOX DE LA rKOVINCE CIVILE

DE MANITOBA Eï CRÉATION DE LA PROVINCE

Désormais le territoire de la Eivière-Eouge, la terre de Eu- Le Manitoba pert, le bassin de l'Athabaska et du MacKenzie^ sont entrés dans Territoires. un état tout nouveau et, en signe de cette transformation, vont perdre jusqu'à leurs noms anciens. On ne parlera plus désormais de la Colonie d'Assinilioia, de la Terre de Eupert, des territoires de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Une Province est constituée à la place de la Colonie de la Eivière-Eouge avec des limites plus étendues. Comme toutes les autres Provinces du Canada, elle a son gouvernement propre dans la Confédération canadienne et sous la souveraineté de l'Angleterre; elle a un Lieutenant-Gouverneur, qui représente le Eoi ; elle a à l'origine un Parlement composé de deux chambres, la Chambre des Députés ou Assemblée Législative et le Conseil Législatif. Celui-ci sera supprimé au bout de quelques années, et il ne restera que l'Assemblée Législative, qui sera tout le Parlement provincial. " Les conditions obtenues du Canada sont des meillou-

128 vu; 1)K MGR TACHÉ, O. M. T.,

res, c'crit Mgr Taché à son Coadjuteur trois mois après le transfert, et j'ai la confiance que dans quelques mois les plaies les plus cuisantes seront, cicatrisées et nous resterons avec une législature qui, à mon goût, ne vaudra pas notre vieux système (eu égard aux étrangers), mais qui est à peu près ce que nous pouvions espérer de mieux, puisqu'il nous fallait changer de régime (1). " ortrauisation . Adam-Gcorgc Archibald fut nommé Lieutenant-Gouverneur

<les rlrcons- o

,T.-î^toniî,.s. de la nouvelle province. C'était un ancien député et un ancien ministre do la Confédération, rempli, atteste Mgr Taché, " de lumières, de tact, de prudence, de fermeté (2), " qui avait pris une part active et utile à la discussion de l'Acte de Manitoba dans le parlement d'Ottawa (3).

Le Lieutenant-Gouverneur fit son entrée dans la petite capitale du Manitoba le 2 septembre (4), et choisit aussitôt deux ministres, l'un d'origine française, Mr. Marc Girard, l'autre d'origine anglaise, Mr. Alfred Boyd.

Tout était à organiser.

Il fit faire d'abord le recensement des habitants de la province. La population était de 12.228 personnes, dont 5.452 catholiques, presque tous 'de langue française, 4.841 protestants, la ])lupart de langue anglaise, et 1935 dont la religion ne fut pas donnée, des deux langues : c'est-à-dire elle comprenait des habitants de langue française et de langue anglaise en nombre presque égal, avec une légère majorité en faveur des Français.

La loi pourvoyait à la division de la province en 24 divisions électorales qui devaient élire 24 députés à l'Assemblée législative. Le Lieutenant-Gouverneur, qui ne connaissait pas les établissements du pays, se trouvait embarrassé pour faire cette division. Il s'adressa à Mgr Taché qui avait une si parfaite connaissance du pays et une si haute intelligence. Le prélat ac-

il) Saiiit-Lonlfdcc, 15 octobre 1S70. — Arcliives de l'évêché de Saint- - Albert.

(2) Une page de rhistoire des écoles^ d,- Mnnitoha, p. 42.

(3) Thid, p. 43.

(4) Le Mélis^ n^' d\\ 7 sept. 1871.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE i-'2.U

cueillit sa demande avec empressement. Au bout de quelques jours, il présenta au Lieutenant-Gouverneur un projet de division.

Le tableau présenté par le prélat partageait la province en 24 collèges électoraux dont 12 pour les établissements français, 12 pour les anglais. Les limites de chaque collège étaient fixées avec une minutieuse exactitude.

Le Lieutenant-Gouverneur fut enchanté d'un travail qui tendait à satisfaire tous les intérêts et à mettre Tapaisement et la concorde dans le pays. Il en fit part à son ministre M. Boyd et aux Anglais les plu5 influents; tous s'en montrèrent très satisfaits. Le projet fut adopté sans, que rien n'y fût changé.

Les élections eurent lieu le 30 décembre. Elles appelèrent à la première Assemblée Législative du Manitoba 12 catholiques ou Français, dont G Canadiens, MM. Clarke, Dubuc, Girard, Lemay, ^IcTavish et Eoyal, et 6 inétis, Mi\L Beauchemin, Breland, Delorme, Klyne, McKay et Schmidt, et 12 protestants, Anglais ou Ecossais, dont G blancs, MM. Bird, Boyd, Hay, Howard, Smith, et Sutherland, et G métis, MM. Bird, Bunn, Burke, Xorquay, Spence et Taylor. C'est ce que Mgr Taché désirait. On ne jDouvait avoir une chambre où tous les groupes fussent mieux représentés et équilibrés.

Que l'on rapproche cette intervention de l'Evêque catholique de celle des fanatiques d'Ontario; où est l'esprit de justice et de sagesse? Où est le souci de la concorde et de la paix?

Les premiers élus de Saint-Boniface furent MM. Marc Girard et Louis Schmidt. Tous les habitants, élus et électeurs, vinrent remercier Dieu aux pieds des autels dans un Salut solennel du Saint-Sacrement, que présida l'Evêque.

L'hon. Archibald consulta souvent Mgr Taché, pour lequel il avait une estime qui allait jusqu'à l'admiration et à la vénération. Ses successeurs suivront, d'année en année, la même pratique, jusqu'à Greenway lui-même, ainsi que nous le verrons, qui témoignera d'abord beaucoup de déférence au prélat avant d'abreuver son âme d'amertume par sa campagne odieuse contre les écoles catholiques.

bllqae.

orifaniêation Ce fut le 15 mars 1871 que s'ouvrit le premier parlement du

de riDStnic- ,, ., ^^ , ., ,. if, t , ?/t,i

tionpu- Manitoba. Lne des premières lois qu étudia et qu edicta le nouveau parlement fut " VActe pour établir un système d'instruction publique clans cette province,"" sanctionnée le 3 mai.

Le projet fut préparé sous la direction et presque sous la dictée de ^fgr Taché; il fut étudié par un comité spécial, présenté à la chambre législative par M. ISTorquay et adopté à l'unanimité. Il établissait, conformément à " la charte constitutionnelle de la province " ou Acte de Manitoba, des écoles séparées pour les catholiques et des écoles séparées pour les protestants, avec un Conseil général ou Bnreau d'éducation, comprenant 10 personnes au moins et 14 au plus, la moitié protestante et la moitié catholique, qui avait certains droits généraux d'ordre surtout matériel, sur toutes les écoles et se divisant en deux Sections, Section catholique et Sectian protestante, pour l'administration propre et indépendante des écoles catholiques ou des écoles protestantes dans tout ce qui avait rapport à la religion et à la morale, et par conséquent au choix des maîtres, à celui des livres, à la discipline.

Ces écoles séparées étaient toutes officiellement reconnues par l'Etat, et recevaient les mêmes faveurs administratives: par exemple, les subventions pécuniaires se donnaient également aux écoles catholiques et aux écoles protestantes, au pro rata du nombre des élèves. C'est pourquoi, tout en étant confessionnelles, elles pouvaient, les unes et les autres, être appelées publiques et même nationales.

Ce régime n'était pas un idéal en thèse absolue ; mais relativement aux circonstances, il était ce qu'il y avait de mieux. L'Evêque le patronna ; tous les membres du Parlement le trouvèrent " naturel, juste et sage ; " il ne rencontra aucune objection dans le pays. " Les taxes que la loi imposait et qui étaient les premières prélevées dans le pays, furent payées sans difficulté, sans hésitation et sans regret (1). "

Mgr Taché fut nommé dès lo principe membre du Bureau

(1) IJiif patjf <lc l'hi.itoire def< érolcn de Maititohu, p. Aô.

d'Education et il fut constamment président de la Section catholique. Celle-ci, composée de 7 membres comme d'ailleurs la Section protestante renfermait des prêtres et des laïques choisis par le président et nommés par le gouvernement. La Section catholique, comme la Section protestante avait son pouvoir exécutif dans le Surintendant : M. Eoyal d'abord, M. Dubuc, M. La Eivière, plus tard M. Bernier remplirent cette charge avec beaucoup de distinction. I^es surintendants catholiques se firent constamment gloire de s'inspirer de l'esprit et d'es directions de leur grand Evêque.

Le Bureau d'éducation se réunissait tout entier pour les questions d'intérêt général ; les discussions furent toujours conduites avec courtoisie et déférence, et il y régna constamment la plus grande harmonie. Mgr Taché s'y rendait ordinairement et donnait à tous, grâce à son tact si délicat relevé par son autorité supérieure, la note réservée et modérée qui fut le caractère habituel des séances de ce haut Conseil.

La première loi sur l'éducation reçut, par la suite, divers amendements ; mais, nous pouvons le remarquer dès maintenant, ces amendements, tous conformes à l'esprit de la loi, déterminèrent une plus grande séparation des intérêts scolaires entre catholiques et protestants. Les nouveaux projets étaient d'abord discutés dans le Bureau d'éducation et soumis eng\iite au parlement. Le plus important, celui qui fut passé en 1877, fut rédigé dans la chambre même de Mgr Taché et écrit sous sa dictée par M. Dubuc. î^ous en parlerons plus loin.

Certes, la perfection absolue ne se rencontre nulle part sur la terre; mais on peut dire que le régime scolaire établi dans le Manitoba sous le gouvernement de l'hon. Archibald, fut un des meilleurs qui aient jamais existé: quoiqu'en pays mixte, l'Evêque, premier père de la famille catholique, eut une influence souveraine sur les écoles et les enfants qui lui appartiennent de droit divin ; toute la jeunesse était pourvue de florissantes écoles; la séparation des intérêts établissait entre les différentes sections de la population une parfaite harmonie.

i:i2 vu; DK MtiU tache, o. m. i.,

'"u^'^couVe" ^^S^ Taché demanda au parlement, dès sa première session, "l'incorporation (1)" de son cher collège, afin qu'il eût les bénéfices d'un corps légalement et civilement constitué. L'incorporation fut votée à l'unanimité par le parlement et sanctionnée par le Lieutenant-Gouverneur le 3 nuii 1S71. Le collège reçut la faculté de posséder :^")()(> ;u-]K'nt>. ci) outre ceux qu'il possédait déjà.

Dans la première assemblée de la corporation nouvelle, tenue le 1er mai 1872, " il fut résolu que les personnes suivantes seraient ex officio membres de la corporation : " l'archevêque, et, en cas d'absence, l'administrateur du diocèse, le directeur du collège, le curé de Saint-Boniface; rarclu'vê(|ue t-erait présidentné; les membres de la corporation ne seraient pas moins de trois et pas plus de sept, tant (pi'il n'interviendrait pas une décision contraire.

Mgr Taché demeurera toute sa vie président de la corjioration, même après que le collège aura été confié aux Pères de la Compagnie de Jésus. Le grand prélat aura trop la sollicitude, tant qu'il vivra, de l'édiu-ation de la jeunesse pour ne pas conserver la haute direction de l'unique établissement secondaire de son diocèse.

L'année suivante, le 1er mai 1873, Mgr Taché fournit mille piastres et ]\L Berthelet, de Montréal, si célèbre par ses bonnes œuvres, cinq cents pour acheter les lots 72 et 73 de Saint-Boniface nu pidfit du collège. Nous verrons plus tard ces lots servir à solder la dette contractée pour la reconstruction des bâtiments actuels.

iToiiiirri. or- Xous avons parlé des territoires non encore organisés en pro-

(1.-8 ti-rri- vinco. C'était l'Assiniboin, TAlborta, la Saskatcbewan. TAtlia-

toireg.

baska, le ^^IcKenzie, etc.

(1) fiiriiriioriilidii si«.'iiifio on ^(''lierai mjrcf/fUion à vu cnrpa. Ici, selon le Jaii^'iifio usité au ('uiiada, il sij^nifie constituHoH (Vunc aociélé en corps viril cl Ugal.

(2) C'iiapitre XL des Statuts de la province de iManitoba, j)as.«és dans la ;î4e année du rèj^nie de Sa .Majesté la reine Victoria et dans la Ire session du 1er parlement commencée et tenue à Winnipe»; le 15e jour de mars, en l'année de N.-S. 1871.

Une partie de ces territoires (Icinciira sous la juridiction immédiate du Ciouverneur Général; ceux qui étaient les plus rapprochés (hi ]\Ianitoba furent confiés à l'administration du Lieutenant-Gouverneur de cette province : ce fut l'Assiniboia, la Saskatchewan, l'Alberta et FAthabaska.

Un dos })remiors votes à l'égard des territoires l'ut d'y interdire la vente des boissons enivrantes aux sauvages (1). Cette prohibition de l'eau-de-vie aux sauvages reçut les a])plaudissements de l'Evêque de Saint-Boniface et de tous les missionnaires.

Bientôt le lieutenant-gouverneur du Manitoba eut un conseil distinct pour l'aider dans l'administration des territoires. M. Archibald demanda à Mgr Taché de vouloir bien accepter de faire partie de ce conseil; l'Evêque y consentit, dans l'espérance de se rendre utile aux missions et de favoriser les véritables intérêts des sauvages (2).

Mais on mit assez longtemps à organiser le conseil.

En 1870, les territoires reçurent un lieutenant-gouverneur distinct de celui du Manitoba, avec un conseil où les habitants envoyèrent des représentants, et Fort Pelley d'abord, puis Battleford et Eégina pour capitales. Tout un ensemble de lois et d'ordonnances organisèrent peu à peu les services publics des territoires, sous la haute juridiction du lieutenant-gouverneur et de l'Assemblée législative: plus tard, le Kéwatin reçut un(3 organisation distincte et fut mis sous l'autorité du lieutenantgouverneur du Manitoba, comme représentant du Gouvernement fédéral. De transformations en transformations et de progrès en progrès, les Territoires s'acheminent lentement à leur érection en provinces.

Lorsque le Lieutenant-Gouverneur arriva dans la province. Autres service les malles étaient transportées une fois la semaine de Pembina, a. Les postes, dans des sacs ouverts ; les lettres étaient aiïranchies avec des timl)res-]ioste américains. Une année après, " les malles sont expédiées et reçues trois fois par semaine, dans des sacs qui fer-

(1) Voir la lettre de Mgr Taché à 'M^ir Grandin, Saint-Boniface, 9 ''tcerahre 1870. — Archives de l'évêclié de Saint- Albert.

(2) Ibid.

ment à clefs, non plus comme anciennement, dans une charrette de la Rivière-Eouge, mais dans des voitures traînées par quatre chevaux qui parcourent sept milles à l'heure. Sur toute la surface du pays, il y a des bureaux de poste établis d'après un système peu compliqué, et il n'y a plus aucun groupe de maisons, sur aucun point de la province, pouvant mériter le nom d'établissement, où la malle n'est pas reçue une fois par semaine au moins, avec son sac toujours bienvenu de lettres et de nouvelles (1). "

En 1870, la station la plus rapprochée était Saint-Cloud, à 400 milles de distance de Fort-Garry. Une année après, le chemin de fer arrive à Morehead, dans le voisinage de Georgetown. La distance n'est plus que de 200 milles. Nous la verrons diminuer d'année en année, jusqu'en 1878, où le chemin de fer arrivera à Saint-Boniface (2).

La route Dawson a reçu depuis une année des améliorations considérables: en 1871, "200 hommes, dans une saison où la neige et les gelées avaient augmenté extraordinairement les difficultés du trajet, ont atteint le Fort Garry en parfaite santé et sans avoir éprouvé le moindre accident, vingt jours après leur départ de la Baie du Tonnerre (3). "

On a commencé les études pour unir l'Atlantique au Pacifique par une immense voie ferrée traversant le Canada (4).

"Jusqu'à présent, le vaste pays situé à l'ouest n'a été traversé que par le traîneau que tirent les chiens ou par la charrette de la Rivière-Rouge. Aujourd'hui, on peut distinguer, à quelques milles de Fort-Garry, les coques de deux bateaux à vapeur, dont l'un, au commencement de la prochaine saison, fera tressaillir de peur, avec son sifflet perçant, les sauvages errants du lac Manitoba, tandis que les échos de l'autre seront r(']iorcutés par les bords sinueux de la Sa-ekatchewan (5)."

(1) L'iion. M. Arcliil>ald, i//s/o>n' c/'ii».c année. — Extrait du Maniloba. — Reproduit dans le Rapport du Comité du N.-O, n^* 111, pp. 158-163.

(2) Ihid, p. 62.

(3 Jlnd.

(4) Ihid.

(5) ^^'hon. M. ArchUmU]. Hit^loire d'une (innéf, eu-., Mil.

Pendant les troubles, les sauvages avaient été appelés dans la colonie, et " soit crainte, soit imprévoyance, ils furent comblés de promesses qu'il était impossible de tenir. Ils erraient autour des établissements, mourant de faim, vivant de pillage et troublant le silence de la nuit par Fhorreur de leurs orgies épouvantables. Le Lieutenant-Gouverneur engagea les sauvages à retourner sur leurs réserves de chasse, leur donna des provisions pour s'y rendre, de la poudre et du plomb pour leur permettre de faire la chasse et de pourvoir ainsi à leurs besoins, une fois qu'ils seraient de retour dans leurs pays (1)." On conclura bientôt avec les sauvages des traités par lesquels ils consentiront, moyennant certaines conditions, à se renfermer dans des territoires qui leur seront réservés et abandonneront le reste du pays pour être colonisé par la race blanche.

L'évêque est le chef, d'abord de l'Eglise principale dont il ^''^t°?neor'*î)"aporte le titre, ensuite de toutes les autres Eglises (paroisses ou ro'isBer^^ missions) qui, n'étant point assez importantes pour avoir un évêque en propre, sont rattachées à l'Eglise principale et, avec celle-ci, composent le diocèse. L'évêque délègue sa juridiction sur l'Eglise principale et toutes les autres paroisses ou missions rattachées à celle-ci, à son vicaire général ; autrefois, il se faisait aider ou suppléer, dans l'Eglise principale ou cathédrale et dans chacune des Eglises dépendantes, paroisses ou missions, par un collège de prêtres et de clercs, réduit le plus souvent aujourd'hui au seul curé.

Mgr Taché demanda au parlement de reconnaître par une loi cette constitution des Eglises particulières, en déclarant corps civil ou, selon l'expression consacrée au Canada, en incorporant les Eglises pai-ticulières établiespar ordonnance épiscopale, avec l'évêque, son vicaire général et un troisième prêtre, nommé par les deux premiers,, ordinairement le curé, comme représentant la corporation. Le parlement reçut les propositions de Mgr Taché et les con-

(1) Histoire d'une année, etc.

vertit en lui daiii» la session de 1874 (1). C'est ainsi que l'Eglise ou '' la paroisse catholique de Saint-Norbert, " celles de Saint-Charles, de Saint-Jean-Baptiste, de Xotre-Dame de Lourdes, etc., sont des corps reconnus par l'Etat, pouvant posséder, ester en justice. C'est un grand avantage pour les catholiques qui se trouvent aujourd'hui en minorité, de pouvoir, dans un Etat qui ne reconnaît officiellement aucune religion, constituer des sociétés publiques qui ont une existence légale, qui peuvent vivre et se mouvoir sous Tunique Juridiction de l'ordinaire, dans leur légitime indépendance des pouvoirs publics.

On remarquera peut-être que les paroisses de la nouvelle province n'ont pas de conseil de fabrique, du moins que leurs actes légaux ne demandent nullement l'intervention de laïques et sont conclus par trois personnes ecclésiastiques seules. Mgr Taché savait combien les gouvernements révolutionnaires de l'Europe et même de l'Améripue du Sud avaient abusé de la présence des laïques dans l'administration des biens ecclésiastiques pour soumettre à leur bon plaisir la régie et l'emploi de ces biens. Aussi il avait comme maxime de réserver aux personnes ecclésiastiques tout le gouvernement de l'Eglise, de ses biens temporels comme des choses spirituelles.

Au reste, il ne blâmait nullement, au contraire il conseillait la nomination de comités d'églises, de syndics laïques, ou d'autres officiers du même genre qui, sous la direction de l'évêque et des prêtres, donnaient leur concours à la bonne conduite des affaires de la paroisse.

Mgr Taché s'est félicité toute sa vie de cette organisation de= églises de son diocèse. " Pour nos paroisses, écrivait-il en 1891 à son ami de Saint-Albert, nous avons un Acte de notre législature qui reconnaît comme corporation civile toute ])aroisse érigée canoniquement ])ar l'Archevêque. Il n'y a pas de fabrique. L'Archevêque ou l'Administrateur, le Grand Yic-aire ou le Doyen du clergé et le curé sont ex ofjicio les; trois membres de chaque corporation parochiale qui se désigne sous le nom de Pa-

n ) Acte concernant l'incorporation des paroisses et missions catholiques de Manitol)a.

roisse cathuliqiic de A^aini-yurbcri ou autre, suivant le cas... Les trois membres des corporations, dont deux sont toujours les mêmes, ont le droit de s'associer pour un temps deux autres membres pour les aider dans l'administration temporelle. Les titres de terres se passent, les réclamations se font, etc., au nom de la paroisse catholique de ... Le système fonctionne bien et nous sommes débarrassés des tracasseries des marguilliers (1). "

Puisse cette organisation subsister toujours !

La i)o|)ulation ang-laise de la Rivière-Eousre avait ses jour- Fondation du naux, qui le plus souvent demandaient leurs ins})irations, ou même empruntaient leurs articles aux feuilles les plus fanatiques d'Ontario. Mgr Taché gémissait de ce que la population catholique n'eût aucun organe périodique dans la presse. M. Royal trouva, dans son patriotisme, assez d'énergie et d'industrie pour fonder le premier journal français.

Au printemps de 1871, il acheta à Montréal une ])n>sse à bras. " Le transport de cette presse de Montréal à Saint-Boniface lui coûta $500. Les chars ne venaient que jusqu'à Saint-Cloud, à '80 milles de Saint-Paul. De là les effets étaient transportés en voiture jusqu'à Georgetown, où les bateaux de la compagnie les prenaient pour les descendre jusqu'à Fort Garry. Le matériel de la jiresse arriva à Saint-Boniface vers le milieu de mai. M. Royal installa son imiDrimerie dans une vieille maison appartenant à Narcisse Marion, sur le bord du chemin, auprès de la côte qui descend vers le marais (2). "

En possession d'une presse, le vaillant pionnier fonda aussitôt un journal auquel il donna le nom même de la population dominante de langue française. " Ce fut le 27 mai 1871 que parut le 1er numéro du Métis. La fondation d'un journal français, à cette époque, n'était pas. on le comprend bien, une affaire de spéculation pour faire fortune. L'œuvre était toute patriotique, et pour la soutenir, il fallut du courage et des sacrifices ;

(1) Saint-Boniface, 16 novembre 1891. — Archives de l'évêclié de Saint- Albert.

(2) Lea Annales de Saint-Boniface, dans le MaiiHoha, n* du 8 novembre 1883.

13iS VIE DE MGR TACHÉ, O. M. I.,

mais la chose était nécessaire afin de défendre la cause française continuellement attaquée par une couple de journaux anglais très fanatiques. Cette modeste feuille, qui ne paraissait qu'une fois la semaine, a cependant rendu de très importants services et ceux qui l'ont fondée et soutenue ont droit à la reconnaissance.. . Dans son programme le Métis disait: ''Ce " journal est destiné à défendre la bonne cause, et par bonne "cause nous entendons celle qui est basée sur les principes éter- " nels du droit et de la justice. De même qu'il n'}' a qu'une " seule manière d'être droit et juste, de même il n'y a qu'une • " seule cause qui s'appelle la bonne cause, et c'est celle que nous " embrassons. " Il a été fidèle à son programme, et tout modeste qu'il était dans sa taille, il a bataillé hardiment pour le succès de la cause qu'il avait entrepris de défendre (1)." Mgr Taché fut à l'origine le soutien et l'inspirateur du journal, comme il était l'ami du fondateur et l'âme de la colonie française des Pays d'en Haut.

Mgr Taché avait demandé et obtenu un Coadjuteur dès les premières années de son gouvernement épiscopal, afin que son église de Saint-Boniface et les missions qui y étaient rattachées ne demeurassent pas, à sa mort, trop longtemps sans pasteur. Le Coadjuteur. Lg Coadjutcur, dcpuis SOU sacrc, avait demeuré ordinairement dans les missions du nord-ouest, loin de son Evêque. L'Ordinaire et le Coadjuteur n'avaient " qu'un cœur et qu'une âme ; " mais l'éloignement mettait celui-ci le plus souvent dans l'impossibilité de recourir à l'Evêque pour prendre à l'avance ses directions. " Je ne pouvais lui écrire que deux fois l'an, raconte Mgr Grandin ; mes lettres mettaient six mois à lui parvenir; ses réponses requéraient le même temps pour m'arriver: dans un tel laps de temps, les événements changeaient et souvent les conseils donnés n'avaient plus leur application. Faites pour le mieux, m'écrivait mon Evêque, comme si vous ne deviez ronilrc compte qu'à Dieu de votre administration (2)."

(1) Lcn Avnalrs fie Sniut-Boniface, etc.

(2) ^[^T CJraïKlin, Quelques notcK .mr Mfjr A. Taché, 0. M. I.

Dans ces conditions, Mgr Grandin était moins im Coadjuteur qu'un Vicaire Apostolique, ou, si l'on veut, il aidait Mgr Taché en remplissant en fait, sinon en droit, les fonctions de Vicaire Apostolique dans la partie la moins peuplée du diocèse de Saint- Boniface.

Les choses auraient pu demeurer indéfiniment dans cet état, si le Coadjuteur n'avait pas eu à redouter la succession de son Evêque. Mgr Grandin pouvait encore se résigner à cette succession, tant que l'immense diocèse de Saint-Boniface ne comprenait guère que des métis et des sauvages. Mais, nous l'avons déjà remarqué, quand il vit le pa3's à la veille de s'ouvrir aux étrangers, et menacé d'être envahi par l'élément anglais, il s'effraya de la perspective éventuelle d'avoir à prendre la place de Mgr Taché. Dès lors, pour ne pas devenir évêque de Saint- Boniface, il eut le désir de devenir vicaire apostolique en titré des missions qu'il administrait. " La crainte de Saint-Boniface, dit-il, me faisait préférer le futur vicariat où l'on aurait la chance de rester sauvage plus longtemps (1). "

Mgr Taché se prêta à la réalisation de ces désirs. A sa de- Premiers premande, nous l'avons vu, le vicariat reliqieux de la Eivièrc- rectiondu

^ ' ^ elège de

Eouge fut démembré: un nouveau vicariat religieux fut érigé st-Aibert. pour les missions du Nord-Ouest, avec Mgr Grandin pour vicaire; Mgr Taché demeura vicaire de la partie située à l'est, dont Saint-Boniface était le centre.

Bien plus, Mgr Taché demanda au IVe concile de Québec de solliciter du Saint-Siège le démembrement canonique de son vaste diocèse et l'érection des missions du Nord-Ouest en vicariat apostolique avec Mgr Grandin pour titulaire. Le concile alla plus loin, ainsi que nous l'avons rapporté: il demanda au Saint-Siège l'érection de Saint-Boniface en métropole et celle de Saint-Albert en siège épiscopal.

Le Souverain Pontife, sans ériger immédiatement la province de Saint-Boniface et l'évêché de Saint- Albert, chargea Mgr Grandin d'administrer le diocèse projeté de Saint-Albert en son nom

(1) Quelques Notes sur Mgr A. Taché, 0. M. I.

propre^ comme .<*il fût déjà canoniquement établi, et lui donna tous les pouvoirs nécessaires pour cela. Néanmoins Mgr Grandin demeurait en titre coadjuteur de Mgr Taché avec future succession (1).

Ces arrangements étaient faits en 1868.

Deux années se passèrent. " Xotre Saint-Père le Pape nous bénit, écrit Mgr Taché à l'Evêque de Satala en revenant du concile, mais il ne nous divise pas encore, tant il est vrai que ce n'est pas chose facile de nous désunir (2 ). " *"tanc"8du"' Cependant Mgr Grandin avait vu les Ontariens organiser la c.adjutfur. c-onquête de la Eivière-Eouge; il les voyait arriver de toutes parts dans la nouvelle province de Manitoba, s'installer dans le pays, prétendre dominer le gouvernement et imposer partout leur volonté. " Mgr Taché, se disait-il, sait leur tenir tête ; mais que ferais-je, si J'allais me trouver un jour Evêque de Saint Boniface? A peine puis-je balbutier la langue anglaise: je ne serais capable ni de pénétrer leurs desseins, ni de sauver mon pauvre peuple de leurs mauvais traitements et peut-être d'une ruine entière. " Mgr Grandin s'inquiétait d'autant plus, dit-il, " que la santé de l'Evêque de Saint-Boniface lui semblait bien compromise (3^. "

Mgr Taché répugnait à faire de nouvelles démarches, " parce que c'était travailler indirectement à devenir archevêque (4)." Le Coadjuteur prit le parti d'écrire lui-même à l'archevêque de Québec pour le prier de renouveler auprès du Saint-Siège la demande de l'érection des trois métropoles et du siège de Saint- Alljort. " Je me sens actuellement, pour des raisons réelles, lui écrit-il, dans l'impossibilité de succéder à Mgr Taché, s'il vient à mourir avant moi. .l'ai dcinaudé à lîonie d'être exempté de cette succession ; on m'a répondu que tant que le nouveau dio-

(1) Lettre de M<.'r Grandin à M^rr Tasclierean, archevêque de Québec, 8 juin 1871. — Archives de l'arciievêché de Québec.

(2) Sainl-Ronifnce, 2 avril 1870. Archives de l'évêcliû de Saint-Albert.

(3) (^uelqu'» Notes nur Mgr A. Toché, 0. M. T.

(4) Dans la lettre que nous allons citer.

cèse de Saint-. Mhcil ne serait pas (Irliiiitivciiiciii érigé, je devenais évGque de Saiiil-Iioiii l'ace, la mort du tiliilaire arrivant (1).""

Mgr Grandiu priait eu consétiueuee rarciu'vêcpie de Québec de deiiiauder à Eouie l'érection définitive de l'évêché de Saint- Albert, en y appuyant sa deuiande. " ou plutôt celle du dernier concile de Québec (2)."

Auparavant, le cardinal l>arnal)o. Préfet de la Propagande, Mémoire de avait adressé à Mgr Taché et à Mgr Grandm un ensemble de st-Bonifacc>

'^ f et du

questions générales concernant le diocèse de Saint-All)ert. Les coadjuteur. deux prélats y répondirent le 17 juin 1871. Ils rappellent que le premier missionnaire y pénétra eu 18-12, et indiquent comme territoire du diocèse projeté les quatre districts suivants : 1° le district de la Saskatchewan ; 2^ celui de la Eivière aux Anglais ; 3" celui de Cumberland; 4" la partie occidentale du district d'York, arrosée par les eaux qui se jettent dans la rivière Churchill.

" Il n'y a pas de ville proprement dite dans ce territoire, disent-ils, mais une trentaine de postes ou centres oii se réunissent les tribus indiennes et les autres habitants. ■" H y a des protestants, les uns anglais, les autres indiens, en nombre inférieur aux catholiques. Il y a encore des infidèles, tous indiens, très ignorants. " Le nombre des catholiques est à peu près de dix mille, " généralement de bonnes mœurs et " pratiquant fidèlement leur religion, " mêlés, en beaucoup d'endroits, aux infidèles et aux protestants, pauvres et ne pouvant subvenir aux frais du culte. "' L'Œuvre de la Propagation de la Foi, des aumônes particulières et le produit des terres cultivées par les missionnaires, sont les seuls moyens de subsistance de l'évêque comme de ses prêtres. " Saint- Albert, résidence de l'évêque, a une maison et une église convenable. Il y a sept autres églises ou chapelles, " pas toutes belles, pourvues néanmoins, grâce à l'Œuvre apostolique de France, des objets les» plus nécessaires

(1) Lettre du 8 juin 1871. — Archives de l'évêché de Québec.

(2) Ibid.

au culte divin, où le Saint-Sacrement est gardé convenablement;" auprès de ces églises ou chapelles est une habitation pour le missionnaire. " Quinze missionnaires travaillent dans le diocèse proposé de Saint- Albert, " tous oblats, 1 Canadien et 14 Français, tous parlant le français, quelques-uns l'anglais et les langues des sauvags qu'ils évangélisent, dont le plus ancien est au pays depuis 19 ans. Ils sont aidés par cinq catéchistes, " très utiles et assez instruits pour leur œuvre. " Les Sœurs Grises y ont 3 établissements comprenant un personnel de 13 religieuses, " qui se livrent à l'enseignement, au soin des enfants et des malades (1). " " Il y a 5 écoles élémentaires fréquentées uniquement par les catholiques; avec plus de ressources, on aurait plus d'écoles et le besoin en est très grand. " Les protes- . tants ont 6 écoles.

Les deux prélats, " considérant la trop grande étendue du diocèse confié à " leurs " soins, et les changements qui s'y opèrent " par suite de son union au Canada, " sollicitent humblement l'érection du diocèse de Saint-Albert, demandée par le IVe concile de Québec. " Et en effet, " le diocèse de Saint- Boniface longe la frontière des Etats-Unis depuis le diocèse d'Hamilton (2) jusqu'aux Montagnes Rocheuses, distantes de plus de 1200 lieues, et court vers le Xord depuis la dite frontière jusqu'à la Baie d'Hudson et à la Mer Glaciale. " " En ce trop vaste diocèse, observent-ils, deux points principaux semblent préparer tout naturellement la division: ce sont 1* Saint- Boniface, située dans la Province de Manitoba, autrefois colonie cle la Eivière-Rouge, 2° Saint-Albert, au point le plus im- ]xtrtant de la Siskatcliiwan. Ces deux places sont dist.antes d'environ 800 milles l'une de l'autre. Déjà Saint-Boniface est le siège du diocèse, et Saint-Albert la résidence ordinaire du Coadjuteur (3)."

(1) Il y avait on oytre alors trente Sœurs Grises dans le diocèse de Sai nt- lion i fane et rinq dans le Vicariat apostolique d'Athahaska-Mackenzie. Aucun autre ordre n'avait encore de religieuses dans le Manitoba et le Nord-Ouest, i

(2) Aujourd'hui, depuis le diocèse do Peterboro, érigé en 1^82.

(3) Copie au.x archives de l'archevêché de Saint-Boniface.

^Igr Tae-hû adressa le iiiéinoire à rarchevêquc de Québec en le priant de " vouloir bien appuyer '' la requête qui en était le " résumé et la conclusion de tout son crédit à Eome. " " Mgr •Grandin est mon coadjuteur, lui dit-il; nous vivons habituellement à 3 ou 400 lieues l'un de l'autre ; nous ne pouvons nous voir que très difficilement et très rarement. Déjà de Rome, ce dont je suis très content, on lui a donné même sans m'en prévenir, des pouvoirs plus amples que ceux dont je jouis moimême. A ma sollicitation, notre Congrégation l'a établi supérieur régulier de tous ceux de nos Pères et Frères qui sont dans les limites du diocèse proposé. L'Œuvre de la Propagation de la Foi, celle de la Sainte-Enfance et l'Oeuvre apostolique lui font une allocation spéciale. De fait, nous sommes séparés. Pourquoi différer à régulariser un ordre de choses qui semble nécessaire et que tout le monde désire (1)?'''

Mgr Taschereau accéda à une demande si juste. Le 26 juil- ijf.,,uête de let 1871, il envoya au Préfet de la Propagande le mémoire de rêlo. ^^ ^ l'Evêque de Saiut-Boniface et de son Coadjuteur. '• Les raisons apportées par les deux prélats, ajoute-t-il, me semblent pressantes en faveur du démembrement immédiat du diocèse de Saint- Bonif ace, qui est, comme Votre Eminence semble le constater ellemême, d'une étendue tout à fait excessive et ne peut, sans détriment pour les âmes, être gouverné par un seul évêque. Les mêmes raisons sont pressantes aussi pour l'érection de Saint- Boniface en siège métropolitain, comme le IVe concile de Québec l'a unanimement demandé; car l'archevêque de Québec ne peut exercer sa juridiction sur une partie de sa province si éloignée. De plus, la récente transformation du district de Saint- Boniface en province civile sous le nom de Manitoba, l'établissement d'un gouvernement provincial distinct, et enfin l'opportunité et même la nécessité de relever la religion catholique en ces pays par l'institution de la dignité archiépiscopale s'ajoutent comme de nouvelles raisons à celles que les Pères du concile de Québec ont exposées. "

(Il Lettre du 22 juin 1871. — Archives de l'archevêché de Québec.

144 VI K DK MCn TACHE, O. M. I.,

Erection de la Le Salnt-Siègc ne fit pas attendre longtemps sa décision. Le st^BonUalre. 22 Septembre 1871, il érigea Saint-Boniface en métropole avec l'évêché de Saint-Albert, érigé le même jour, les vicariats apostoliques de la Colombie Britannique et d'Athabaska-MacKenzie et tous les diocèses ou vicariats qui pourraient être érigés par la suite dans cette }>artie de l'Amérique, comme suffragants.

IjCS bulles du Saint-Siège établissant Mgr Taché archevêque de Saint-Boniface et Mgr Grandin évêque de Saint- Alljert parvinrent à Québec le mardi 7 novembre et furent remises dans Québec même au nouveau métropolitain deux jours après, le 9 novembre, le jour même de son arrivée dans l'ancienne capitale de la Nouvelle-France. " Vous n'êtes plus évêque de Satala et coadjuteur de Saint-Boniface, écrit le lendemain Mgr Taché à ^Vfgr Orandin, mais bien évêque de Saint-Albert, tout comme je suis arehev('(|U(' de Saint-Boniface avec Votre Grandeur et les vicaires ajxjstoliquos du ^îacKenzie et de la Colombie Britanni(iue pour suffragants. " " Priez tous pour votre pauvre archevêque, coiulut-il. .Fc n'ose pas même signer avec ce titre; mais je vous aime bien sincèrement et bien affectueusement. Votre frère et ami tout dévoué. Alexandre, évêque de Saint- Boniface (1)."

^fgr Taché signe sa lettre à Mgr Grandin " évêque de Saint- Boniface. " Et en effet, sous les titres nouveaux, les relations demeureront les mêmes entre les deux prélats : dans l'avenir comme dans le passé, ils auront un même esprit et un même cœur dans des corps différents; Mgr Grandin aimera à rendre compte de toute son administration à son frère aîné et à prendre ses conseils; ^fgr Taché continuera de prodiguer à son ancien coadjuteur l'affection, la confiance et le dévouement comme par le passé.

Mgr Grandin ne reçut (|u';ni ]»riiit('m]is suivant les Bulles qui Tinstitnaifnt évêqne de Sniiit-AlluM't avec la loftre de son nou-

(1) " .lo vous envoie vos bulles et. les induits ci-joints que Mgr l'archevêquo a reçus mardi et qu'il m'a retnis liier à mon arrivée ici." — Lettre <lo Mjrr Taché à M<rr Grandin, Québec, 10 voviinhrc 1871. — Archives (le l'évéclié (le Saint-Albert.

veau métropolitain datée du 10 novembre précédent: il prit possession de son siège le dimanche in albis, 7 avril 1872.

Mgr de Saint-Boniface devient archevêque par le second démembrement de son diocèse.

Le 108e degré de longitude divise le nouvel archidiocèse de Limites et état

du nouveau

Saint-Boniface du diocèse de Saint -Albert. " Xous avons danp diocèse de

St-Albert.

cette ligne, observe Mgr Taché à son suffragant, une division naturelle presque partout. Les eaux coulant vers ou dans la Saskatchewan arrosent les terres qui vous appartiennent, tandis que les eaux des autres tributaires du lac Winnipeg arrosent les terres de mon dioc-èse (1)."

Le nouveau diocèse de Saint-Albert, nous l'avons vu plus haut, comprend 4 districts :

1° Le district de la Saskatcheican, (2) possédant l'évêque, 7 prêtres oblats, 5 Frères convers, 5 Sœurs Grises. Les stations principales sont: Saint-AIhert, résidence de l'évêque, peuplé surtout de métis; Sainte-Anne, la plus ancienne mission du Nord-Ouest, comprenant des métis et des Assiniboines ; le Fort Edmonton ou Saint-Joachim, à 8 milles de Saint- Albert ; le Fort des Montagnes Roclieuses, à 180 milles à l'ouest ; Saint- Paul-des-Cris, à 120 milles à l'est, dont les deux missionnaires doivent " presque continuellement accompagner les sauvages dans leurs chasses et partager, l'été et l'hiver, toutes leurs misères et toutes leurs privations; le fort de traite de Carlton, à 400 milles plus bas que Saint-Albert, où les métis se portaient alors beaucoup ; le fort Jasper. Ce district renferme encore les quatre tribus des Pieds-Noirs, des Gens du Sang, des Piéganes

(1) Saint Bonifacr, 4 septembre 1875. — Archives de l'évêclié de Saint- Albert.

(2) Nous écrivons SaskacJti van avecrorthocrraphe anglaise. Mgr Taché vient d'écrire, quelques lignes plus haut, Sifikatchhvav ; les missionnaires catholiques avaient écrit et dit jusqu'alors Sis/iachivxin, ou même Kisiskachhian. C'était la prononciation et l'orthograplie rationnelles, puisque ce fleuve porte les noms cris de kisiska cMiran (rapide courant). A l'époque où nous sommes, pbisieurs personnes prièrent Mgr Taché de conserver l'ortographe ancienne, disant que son autorité la ferait prévaloir. Il trouva puéril d'engager une chicane de ce genre avec les nouveaux maîtres du pays.

VIE DE MGR TACHE, O. M. l.,

Projet de la fondation d'une œnrre des écoles du Nord-Ouest.

et des Sarcis, qui forment une seule et même nation, comptent au moins 900 loges et n'ont point encore de missionnaire résidant ;

2** Le district de la Rivière aux Anglais, qui possède 5 prêtres et 5 Frères convers, dont les stations principales sont: Vllc-à-la-C rosse ou Saint- Jean-Baptiste, la célèbre mission fondée par Mgr Taché et ]\I. Laflèche, qui a un couvent de 4 Sœurs Grises, avec un école et un orphelinat, qui dessert le grand Portage la Loche ou mission de la Visitation, le Lac Vert ou mission de Saint- Julien ; le lac Caribou ou mission Saint-Pierre. Celle-ci a 2 Pères et 1 Frère, et dessert le lac La Eouge, le fort de Traite et l'extrémité méridionale du lac Caribou.

3<* et 4° les districts de Cumherland et d'York, où n'existent point encore de missions établies, où les prédicateurs de l'Evangile n'ont encore fait que de rares et courtes apparitions. " Les Esquimaux de la Baie d'Hudson sont dans notre diocèse, et jusqu'ici nous n'avons rien pu faire pour eux, excepté qu'un de nos Pères est allé passer une saison avec cette tribu. "

La belle mission du lac La Biche ou Notre-Dame des Victoires est aussi comprise dans le diocèse de Saint-Albert; elle possède 2 Pères, 2 Frères, 4 Sœurs Grises et dessert le Petit Lac des Esclaves, le lac Froid. " Pour le moment, cette partie est administrée par le vicaire apostolique de la Rivière MacKenzie; car le bien des immenses missions de l'extrême nord exige cet arrangement et cette entente entre les évêques (1). " Elle a été réunie au diocèse de Saint-Albert en 1889.

Dans tout ce diocèse nouveau comme dans l'archidiocèse de Saint-Boniface dont il est démembré, il faudrait multiplier les établissements, établir de nouvelles missions, augmenter le nombre des missionnaires et surtout fonder des écoles. Les désastres de la France en 1871 faisaient craindre une notable di-

(1) Nous empruntons tons ces détails à une lettre circulaire écrite par le P. Lacombe, le 20 juillet 1S72, et envoyée au clergé de Québec pour implorer sa charité on faveur du nouveau diocèse (le Saint-Albert. — Archives de l'archevêché de Québec. — Archives de l'aiclievêché de Saint-Boniface.

ARCHEVÊQUE DE SAINï-BONIFACE 147

minution de l'œuvre de la Propagation de la Foi, " principale et presque unique ressource des missions et des missionnaires. "

Il vint à l'esprit de plusieurs qu'il serait utile d'établir dans le Canada une Œuvre des Ecoles du Xord-Ouest, semblable à celles des Ecoles d'Orient et des Ecoles d'Afrique. Mgr Grandin s'ouvrit de ce dessein à Mgr Taschereau, archevêque de Québec, par une lettre du 8 juin 1871 (1) et lui envoya en même temps son Grand Vicaire, le P. Laxîombe, pour traiter de l'organisation de l'Œuvre. Le Père Lacombe proposa d'établir l'Œuvre des Ecoles du Xord-Ouest, comme œuvre nationale pour la fondation et l'entretien d'écoles et d'orphelinats des deux côtés des Montagnes Eocheuses, avec les évêques et quelques bons laïques comme patrons, avec la fête de la Présentation de Marie et du Patronage de Saint-Joseph comme fêtes propres de l'association. Tous les associés devaient donner deux sous par mois et prier pour les missions du N"ord-Ouest; pour être associé, il fallait appartenir déjà à l'Œuvre de la Propagation de la Foi; les prêtres du collège de l'Assomption s'offraient à prendre la direction de l'Œuvre (2).

Mais Mgr Taschereau ne crut pas devoir consentir pour le moment à l'établissement de cette Œuvre, quoiqu'elle répondît à des besoins réels et lui fût chaudement recommandée par Mgr Taché.

Mgr Grandin ne renonça pas à travailler à l'établissement de l'Œuvre des écoles du Nord-Ouest. Il en entretint Pie IX au mois de décembre 1873 et reçut son encouragement. Il en parla au Lieutenant-Gouverneur Morris, lorsque celui-ci se rendit

(1) Archives de l'arohevêché de Québec.

(2) " Voir le plan de cette œuvre dans la lettre du P. Lacombe à Mgr Taschereau, 2 juillet 1872. — Archives de l'archevêché de Québec.

" Cette œuvre, écrivait le P. Lacombe, à part sou but chrétien et catholique, qui est de fonder des écoles dans les missions du Nord, des deux côtés des montafïnes Rocheuses, procurera le moyen d'exciter et d'alimenter la sympathie de tout le pays pour nos pauvres peuplades, surtout pour les Métis du Manitoba, aujourd'hui l'objet d'une haine de calcul et de fanatisme, qui ne veut rien moins que l'abaissement de élément chrétien, et par conséquent la destruction de toute influence religion catholique dans tout ce grand territoire du Nord-Ouest."

us

vu-: DK MGR TACHE, O. M. I.,

Mort de Mme Tacb<^.

Sa vie sainte au château Salirevols.

dans les territoires du Xord-Ouest pour faire un traité avec les sauvages ; le Lieutenant-Gouverneur approuva chaleureusement cette œuvre et prit à sa charge l'entretien d'un enfant. Nous verrons le jjersévérant évêque réussir, à force de patience et d'énergie, à étahlir définitivement quelques années plus tard, quoique sous une autre forme, l'Œuvre qui lui était si chère.

En attendant, les évêques de la province de Québec ne cessaient d'envoyer chaque année des secours aux missions du Nord-Ouest. L'Œuvre de la Propagation de la Foi florissait dans toTis leurs diocèses et envoyait aux missionnaires de précieuses aumônes. De plus, les évêques prescrivaient souvent des quêtes extraordinaires pour des besoins particuliers. Ainsi, l'année même de l'érection de la province de Saint-Boniface, Mgr de Montréal fit faire dans les églises de son diocèse une quête qui ne fut pas très abondante, mais qui réjouit néanmoins les évêques et leurs missionnaires, en leur montrant les vives sympathies dont ils étaient l"ol)jet.

Mgr Taché avait eu la (Inulcur de perdre sa mère trois mois avant d'être élevé à la dignité archiépiscopale.

Depuis 39 ans, ^fadame Taché vivait au château Sal)revois avec son frère, Jose])h de la Broquerie, dans la plus étroite et la plus sainte union. "■ Au lever, le frère et la sœur prenaient le chemin de l'église ])our aller entendre la messe et, plusieurs lois jiar .-eiiiaine, recevoir hi sainte communion. De retour, ils j)assaient Tavant-midi en lectures pieuses et en conversations agréables. Une seconde visite à l'église était de rigueur l'aprèsmidi, suivie de la visite des pauvres du village, et le soir, la ])rière en commun terminait la journée... D'une intelligence remarquable et d'une érudition peu ordinaire pour une femme. Madame Taché et son frère, qui était un eharniant causeur, recevaient leurs amis avec la plus grande aiïabilité. Les visites affluaient, car on aimait ce séjour où régnait une paix si douce, où l'on respirait un si grand parfum de vertus (1). " Les visites

(l) JjC Courrier de Sainl-IIyacuitlic, article sur la mort de M "r Taché, 28 juin 1894

les plus chères étaient celles des missionnaires de l'Ouest; les conversations les plus fréquentes concernaient leurs travaux; les prières les plus ferventes de tluKiiic joui- tendaient à en assurer le succès.

Dieu allait séparer pour un temps, avant de les réunir pour réternité, ces deux existences, constaiiiincMit confondues dans la même piété et les mêmes sollicitudes.

Madame Taché se trouvait faible depuis longtemps. Elle '":[u"'^,'|,?;;*î,^'' tomba malade au mois de juillet 1871. Louis Taché informa ^"^ "'*"'• Mgr de Saint-Boniface de la gravité de son état. Le prélat avait eu, durant toute sa carrière de missionnaire et d'évêque, le cœur tendrement tourné vers sa mère. Il lui écrivit une dernière lettre; elle est datée du 22 juillet; nous la citons: " Bien chère Maman, c'est demain l'anniversaire du premier regard que votre cœur si aimant arrêta sur l'enfant que le Ciel donnait à votre tendresse ; c'est le jour de la naissance de votre Alexandre. Aussi sa première pensée au souvenir de ce jour est-elle pour sa mère chérie, et son vœu le plus ardent pour celle qu'il a quelquefois contristée par ses étourderies, mais qu'il a toujours aimée d'ime affection aussi vive qu'inaltérable. Tous êtes malade, bonne Maman, le ciel nous afflige en vous éprouvant. Une lettre de Louis, reçue aujourd'hui même, me dit que vous êtes plus mal. Comme il me serait doux de courir vers vous, d'aller auprès de votre lit de douleur vous dire mon respect, mon affection, mon dévouement le plus entier! Les circouistances ne me le permettent pas; vous m'avez trop montré que la voie du devoir est seule à suivre, pour que je puisse craindre que mes motifs ne soient pas appréciés. Nous traversons une crise ou époque importante et je crois qu'il est indispensable pour le bonheur de mon pauvre peuple que je demeure au milieu de lui jusqu'à ce que les choses aient pris un cours qui puisse me rassurer. Eecevez du moins, ma bonne Maman, l'expression de l'amour filial qui m'anime envers la meilleure des mères. Que Dieu vous comble de ses consolations et nous donne à nous celle que nous apprécions davantage... 0 mon Dieu, écoutez ma

prière, sauvez ma mère et conservez-la à la tendresse de ses enfants (1). "

Madame Taché ne lut point sur la terre la lettre de son fils. Ses mérite étaient consommés. La fille des plus nobles colons du Canada, l'incomparable mère du grand évêque de la Rivière-Rouge, s'endormit doucement dans le Seigneur, à l'âge de 72 ans et 11 mois, le dimanche 23 juillet 1871, à 7 heures du matin. Circonstance extraordinaire, le jour et l'heure de sa mort se trouvaient le jour ot Theure anniversaires de la naissance de son vénérable fils: il semblait que Dieu voulait la n'-iompenser d'avoir donné un tel évêque à son Eglise en la faisant naître à la vie de l'éternité le jour et l'heure même où elle lui avait donné naissance à la vie du temps.

Les funérailles eurent lieu à Boucherville le 25 juillet. " L'église était remplie d'une foule pieuse et recueillie; les décorations lugubres du sanctuaire, la douleur peinte sur tous les visages, la solennité si touchante et si solennelle de l'office divin, offraient un spectacle plein d'émotions et de salutaires enseignements (2). " M. (t. Dugast, curé de Saint-Boniface, MM. Royal et Girard assistaient aux obsèques avec un grand nombre d'autres hommes distingués.

Mgr Taché se trouvait retenu loin du lit de mort de sa mère, loin de ses funéitiilles, }»ar ses devoii-s de pasteur. Mgr Laflèche voulut consoler son ami en prenant sa place dans le convoi funèbre. Il célébra la sainte messe e", dans un remarquable discours, loua la femme canadienne qui par ses vertus héroïques a fait sa nation si grande, et présenta Madame Taché comme un type achevé de la Canadienne, grande d'esprit, de cœur, noble de manières, simple et magnanime dans sa foi et sa piété (3). " Malgré vos nombreuses occupations et la délicatesse de votre

(1) Sainl-lionifdce, 22 juillet 1S7]. — Archives do l'îinthevêclié de Saint- Boniface.

Cotte dernière lettre de M<ir Taché à sa mère est toute entière de son écriture, comme toutes les autres que nous avons eues entre les mains.

(2) Le Nouveau- Monde, citô par le Mélii>, n'^ du 17 août 1871 .

(3) Le Mélis, n*-' du 17 août 1871.

santé, lui écrit Mgr de Saint-Boniface, vous êtes allé à Boucherville rendre les derniers devoirs à celle qui m'était si chère. Merci, mon ami. Que cette tendre mère, qui connaissait mon amitié pour vous, vous obtienne la récompense de cette charité et de cette attention si bienveillante (1). "

Madame Taché a été inhumée dans l'église do Boucherville, ■au-dessous de la place même qu'elle occupait pendant sa vie •dans la maison de Dieu.

Mgr Taché pleura sa mère comme saint Augustin avait pleuré Larmes et sainte Monique. Les lettres de cette époque sont toutes, pour ms. ainsi dire, détrempées de ses larmes. Il écrit à Mgr Grandin : ''^ J'ai la douleur de vous annoncer la plus cruelle épreuve que pût subir mon cœur de fils. Ma bonne maman n'est plus ! . . . Votre cœur si aimant et si sensible comprendra ce que le mien a à souffrir (2).'' Et à Mgr Duhamel, évêque d'Ottawa : " Merci ■de votre si bonne lettre du 27 juillet. Elle est morte, ma bonne et tendre mère ! Vous savez combien je l'aimais et combien j'avais raison de l'aimer. Aussi je n'ai pas besoin de vous dire que je suis affligé. D'un autre côté, elle m'a donné de trop précieux exemples pour que je ne sache pas où trouver de l'adoucissement à ma peine (3)."

Et surtout le prélat pria jusqu'à sa mort pour sa mère. Il demanda à tous ses amis des prières pour celle qu'il avait tant aimée. Souvent il invitera ses visiteurs du Bas-Canada à aller réciter un De Profundis sur la tombe de sa mère. Les amis qui s'y rendront d'eux-mêmes et lui en porteront la nouvelle, lui causeront une joie intime à laquelle il se montrera toujours très' sensible.

La mort de Mme Taché laissait dans un pénible isolement son Redoublement pieux frère. M, Joseph de la Broquerie, qui avait vécu dans son pour m. jointimité 45 ans et avait servi de père à ses enfants. Mgr Taché Broqnerie.

(1) Saint-Boniface, 11 aovt 1871. — Archives de l'évêché des Trois- Rivières.

(2) Saint-Boniface, 24: août 1871. — Archives de l'évêché de Saint-Albert.

(3) Saint-Boniface, 11 août 1871. — Archives de l'archevêché d'Ottawa.

152 VIE DK M(;r tachk, o. m. I.,

s'appliqua à lui alléger la douloureuse séparation par un redoublement d'affection et de délicates attentions. " C'est à vous qu'est due la première expression de notre juste douleur, lui écrit-il dès les premiers jours. Elle n'est plus celle qui vous était si chère ! Elle est au ciel ! . . . Xos justes regrets la suivent après son départ du lieu d'exil ... 0 mon bien bon et bien cher oncle, le coup semble plus pénible encore pour vous que pour nous (1). ''

" Le bon Dieu éprouve, lui écrit-il quelques jours après ; mais il en a le droit, puisqu'il est le puissant consolateur. . . Pauvre Maman, elle était si bonne et si affectueuse ! Je comprends ce que l'isolement a de pénible pour votre cœur. Dans la prière, dans les sacrés Cœurs de Jésus et de Marie nous trouverons notre consolation et un adoucissement à notre légitime douleur (2). " ^°proTin^"de'" -^^ "^^^^ d'octobrc, Mgr Taché put venir lui-m.ême consoler Québec. ^g ^j^ç ^^-^ g^j^ saiut ouclc ct prier une première fois sur la tombe de celle qui lui était si chère.

Il partit de Saint-Boniface dans la soirée du vendredi 22 septembre, accompagné jusqu'à la Traverse non seulement par les prêtres de l'archevêché, mais encore par le P. Allard, 0. M. I., curé de Saint-Charles. 'Si. Kavanagh, curé de Saint-François- Xavier et plusieurs autres prêtres du diocèse, venus dans la semaine pour le voir, par les élèves du collège, MM. Girard, Dubuc, Schmidt, les citoyens les plus distingués, et une foule nombreuse. " L'émotion était générale, raconte un témoin^ et notre Archevêque la partageait visiblement (3)."- Il pa^sa la nuit à Saint-Xorbert et poursuivit le lendemain son voyage par la diligence avec la Sœur Lapointe, la Sœur Boucher et plusieurs autres de ses enfants spirituels.

Mgr Taché passa trois mois dans la province de Québec, occupé des intérêts spirituels et temporels de son peuple. Xous

(1) Saint-Boniface, 8 août 1860. — Collection de M. de la Broquerie- Taché.

(2) Saint-Bonijoce, 3 septembre 1871. — Ihid.

(3) Le Métis, w" du 28 septembre 1871.

aurons à parler do plusieurs négociations difficiles qu'il eut à conduire.

Dès son arrivée, il vint s'agenouiller sur la toinl)C de sa sainte mère et l'inonda de ses larmes.

Le 9 novembre, ainsi que nous l'avons dit, il re{,-oit à QuélxHses bulles d'Archevêque.

Le 5 novembre, il assiste, avec plusieurs prélats, à la consécration de trois autels en marbre blanc du Vermont dans l'église de Sainte-Anne de Montréal. Il préside la cérémonie et chante la messe.

Le 23 novembre, il célèbre le vingtième anniversaire de sa consécration épiscopale, à Boucherville même, au milieu d'un immense concours do prêtres et de fidèles.

Le 3 décembre, il assiste à Lévis, aux funérailles d'une sœur de son Grand Vicaire, M. Thibault, et rend une visite à la digne mère du vieux missionnaire, ce qu'il avait coutume de faire chaque fois qu'il passait dans cette ville. Il fait une chaleureuse conférence aux élèves du Collège et va se recommander avec son diocèse aux prières des religieuses du Couvent de Notre-Dame.

Il rendit, selon son usage, une visite à son cher séminaire d'.' visite au sémi-

' ^ ' iiaire de St-

Saint-Hyacinthe. Les élèves, qui lui faisaient toujours une ré- n.vacintbo. ception chaleureuse, le reçurent, cette fois, avec plus d'enthousiasme encore. Vous avez été, lui dirent-ils, le premier évêque sorti de cette maison; vous êtes aussi le premier archevêque pris d'entre ses élèves. Le grand missionnaire de l'Ile-à-la-Crosse a été choisi pour évêque parce qu'il avait paru en apôtre; il est nommé aujourd'hui archevêque parce que ses travaux apostoliques ont créé la vie chrétienne dans tout le Xord-Ouest.

Ils ajoutaient, peut-être à l'occasion de l'arrivée récente de certains Français, bien peu dignes de ce nom, dont les figures hideuses et les doctrines plus odieuses encore avaient causé une pénible impression au Canada : " Il est des sauvages plus redoutables que ceux qui ont été l'objet "du zèle de Votre Grâce ; nous n'avons pas à les aller chercher aux régions polaires : ils peuvent bientôt se trouver sur le sol de notre pays, envoj'és ou

154 VIE DE MGR TACHÉ, O. il. I.,

formés par cette puissance infernale, qui, sur la terre de nos ancêtres, a entrepris de faire disparaître de la société la religion, la morale, la justice, et de la faire descendre à une dégradation plus hideuse que celle des habitants des déserts et des forêts auxquels vous avez donné les enseignements de cette foi qui adoucit les mœurs et sauve les âmes. Maintenir contre leurs attaques la civilisation que notre pays doit à ses croyances religieuses, en développer de plus en plus les progrès, travailler dans la mesure où Dieu nous y appellera au bien spirituel de ces âmes avec qui nous pouvons être en rapport, c'est la mission qui nous est imposée. Les souvenirs qui se rattachent à votre nom, souvent répété avec vénération dans ce séminaire, contribueront à mettre en nous un dévouement qui nous porte à aller avec générosité partout où la voix divine nous dira de nous mettre au service de la société religieuse et civile. "

Nous pouvons bien le dire à la gloire du séminaire de Saint- Hyacinthe, non seulement ses maîtres éminents, mais les élèves qui en sont sortis, se sont toujours distingués par l'intégrité des principes catholiques et l'ardeur à les faire triompher.

La première visite avait été pour le tombeau de sa mère; sa dernière fut encore pour le même objet de sa piété filiale. Il acheva l'année 1871 et commença l'année 1872 à Boucherville. "Je n'ai pas vu le jour de l'an dans ma famille depuis 1833, écrit-il au Kme P. Fabre, et cette année que j'ai cette satisfaction, ma mère, ma bonne mère n'y est plus (1). " Retour ù. st- Il comptait emmener quelque prêtre à la Rdvière-Eouge pour

fortifier la religion dans le pays transformé; mais il ne put obtenir ni oblat ni séculier. Il partit de Montréal le 2 janvier 1872, seul, faisant sans compagnon les 600 lieues qui le séparaient de son église, " au milieu des neiges et par la saison la plus rigoureuse, " étant à lui-même, tout archevêque qu'il était, " son propre secrétaire et son domestique, " comme cent autres fois déjà dans le passé. " Je n'ai de reproches à faire à person-

(1) Boucherville, 31 décembre 1871. — Archives de la Maison générale des Oblats.

ne, dit-il au Supérieur Général des Oblats. Aussi ce n'est qu'un regret que j'exprime, et encore ce regret ne tient point aux inconvénients qui peuvent on résulter pour moi personnellement, mais à l'absence du bien qu'un compagnon pourrait accomplir une fois rendu à Saint-Bonifaoe (1)."

Mgr Taché était à Saint-Paul le 8 janvier et à Saint-Norbert le 16, à 3 heures du matin. La nouvelle de son arrivée se répandit " comme l'éclair " à Saint-Norbert et à Saint-Boniface. A 10 heures du matin, il partit de Saint-Norbert escorté de " soixante voitures," ayant auprès de lui le Rév, M. Thibault et l'hon. Dauphinais.

C'est la première fois qu'il paraissait à Saint-Boniface comme archevêque. La cathédrale avait été magnifiquement décorée; tout le peuple y entra. Le prélat donna la bénédiction du Saint- Sacrement. Le Président de l'Association de Saint-Jean-Baptiste, M. Royal lut ensuite une adresse : " La création d'un archidiocèse dans nos lointaines contrées, lui dit-il, marque une nouvelle ère de progrès dans la propagation de la vérité sur le continent de l'Amérique du Nord. . L'Eglise, dans les terribles épreuves qu'elle traverse aujourd'hui^ affirme par ce grand acte son éternelle jeunesse. . . Vous qui avez tant souffert pour étendre le règne de la Sainte Eglise, vous êtes nommé archevêque par celui dont la vie n'a été qu'un long et glorieux martyre pour la cause de cette même Eglise. "

LTne séance de bienvenue eut lieu en l'honneur du nouvel archevêque au Collège et une autre au Pensionnat. On joua au Collège VBxpiation et au Pensionnat le Lys du XIXe siècle, eomposé pour la circonstance par une des maîtresses. Au Collège on présenta à l'archevêque une adresse dans les sept langues grecque, latine, française, anglaise, crise, sauteuse et montagnaise qu'il connaissait.

(1) Boucherville, 31 décembre 1871. — Archives de la Maison générale 4es Oblats.

R-BDiM. da Quelques mois plus tard, le palliura, insigne de la dignité

archiépiscopale, parvint à Mgr Taché, " comme un. coupon de marchandise dont on ne fait aucun ca^,"' avec "l'enveloppe décachetée et déchirée (1)."

Le noble insigne fut remis avec l^eaucoup de solennité au nouvel archevêque par M. Thibault, remplissant les fonctions de représentant du Saint-Père, le jour même de la fêt« nationale des Canadiens-Français, 24 juin 1872, et parmi les réjouissances de la fête, dans la cathédrale splendidement décorée, devant tout le peuple assemblé, en présence des Pères Lacombe, Lestanc, Le Floch, Allard, Camper, et de la plupart des prêtres séculiers au diocèse, MM. Ritchot, Kavanagh, Giroux (2). M. Royal, président de la Société de Saint-Jean-Baptiste^ complimenta le prélat : " Le spectacle si plein de majesté et de grandeur luquel nous venons d'assister, dit-il, nous rend fiers de notre nationalité qui a pu produire de tels hommes. . . L'attachement de nos frères du Bas Canada à leur langue, à leurs lois, à leurs coutumes, et par-dessus tout la conversation de leur foi, leur union à leurs pasteurs, leur docilité à écouter leur voix bénie, voilà ce qui a sauvé la nationalité française du Canada ; nos pères de la Rivière-Rouge et de l'Ouest, leurs fils et nousmêmes, venus hier, n'avons jamais fait et ne ferons jamais autrement. . . Oui, la population française de Manitoba est heureuse de se grouper autour de son bien-a,imé et distingué prélat. Vous êtes. Monseigneur, un pasteur, nous serons un troupeau." " La musique joua : Vive la Canadienne ! la foule poussa de vigoureux hourras." Dans l'après-midi, de nombreux discours exaltèrent les gloires de la race française. Mgr Taché commença, " se rendant, quoique fatigué, aux vœux unanimes de tous. " " L'hon. M. Clarke succéda à Sa Grâce. Le R. P.

(1) lettre de Mgr Taché an R. P. Auhert, Saint-Boniface, I7juilletl872. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Le Métis, n^ du 26 juin 1872.

Lacombe parla en cris et donna d'excellents et salutaires conseils; M, le consul Taylor vint après lui et fut chaleureusement applaudi. L'hon, M. Norquay, ministre des Travaux publics, dit quelques paroles très heureuses en français et en cris. Le R, P. Lestanc intéressa vivement l'auditoire. M. F. Plainval émut tout le monde par ses accents patriotiques. M. le capitaine Gagnier parla avec ce ton énergique, cette franchise de mots et ce suprême bon sens pratique qui le distinguent (1)." " Le soir, la façade du palais de l'archevêque fut brillamment illuminée et il v eut feu d'artifice (2)."

{!) Le Métis.

(2) Ibid.

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