‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-BonifaceChapitre 8 sur 81 · LA QUESTION DE I/AMNISTIE · texte numérisé non relu

LA QUESTION DE I/AMNISTIE

Mgr Taché connaissait toute la haine que certains fanatique^ La question portaient à ses métis; il savait que ces attaques pouvaient exas- "'stïe. pérer ceux-ci, les- soustraire à la direction pacifiante de leurs prêtres et les jeter dans la guerre civile. C'est pourquoi il donnait une grande importance à la concession d'une amnistie entière qui jetterait le voile de l'oubli sur les troubles de 1870.

Nous venons de voir les anciens chefs du Gouvernement Pro visoire se prononcer avec éclat contre les Féniens et même pren dre les armes pour la défense des droits de la Couronne. Le grand pacificateur de la Eivière-Eouge crut que le moment était opportun pour obtenir en leur faveur cette amnistie tant de fois promise et jusqu'alors ajournée. Il était parti de Saint-Boniface, ainsi que nous l'avons dit, le 23 septembre 1871. Il passa les derniers mois de l'année dans la province de Québec. Il reprit la négociation de l'amnistie et tâcha de la mener à bonne fin.

Mgr Taché traita d'abord la question avec Sir George Cartier. Nouvelles ins-

tances de

le principal représentant de la race française dans le gouverne- rEveque

.,..„. pour la proment fédéral. Il lui rappela que le gouvernement lui avait fait ciamationde

^ -^ ^ ° . . l'amnistie.

une promesse " formelle, absolue, sans aucune restriction. " Sir George le reconnut, mais ajouta : " Il y a tellement d'obstacles à surmonter^ que vous devez vous décider à attendre; mais j'espère que vous n'aurez pas à attendre longtemps (1)." Mgr Taché vit plusieurs fois Sir George Cartier; il en reçut toujours la même réponse.

(1) Témoignages de Mgr Taché devant le Comité du Nord-Ouest, avril 1874, ou Histoire et origine des troubles de la Ririere-Rouge racontés sous la foi du serment par ,S. G. Mgr TavJié- — Dans les Journaux de la Clunnh'e des Communes de la Puissance du Canada, t. 8, appendice 6, p. 49.

17s VIE DK MGR TACHE, O. M. T.,

Il vit Sir John McDonald, chef du Ministère, à la fin de novembre. Le premier ministre ne nia pas que l'amnistie n'eût été promise, mais il ajouta : " Pas un gouvernement ne saurait tenir sur cette question. " Le prélat lui rappela les nombreuses promesses qui avaient été faites; le ministre ne contesta rien, mais " répéta qu'un gouvernement qui s'efforcerait d'accorder l'amnistie ne saurait demeurer au pouvoir (1).'"

Et en effet, les hommes qui sont au pouvoir appartiennent bien au parti conservateur; mais si les conservateurs de la Province de Québec, favorables à la race française, sont pour l'amnistie, les conservateurs de la Province d'Ontario, anglais et dominés, non pas tous, mais un grand nombre d'entre eux, par des préjugés de race, sont contraires à l'amnistie : le gouvernement entend bien ménager les conservateurs de la province de Québec, mais il veut surtout ménager les fanatiques d'Ontario, qui se remuent davantage et parlent plus fort.

Instances et Eiel et Lépluc, après avoir quitté la Eivière-Rouge lors de

des miuistres larrlvée du colonel Woolseley et de son expédition militaire, gnemont de avalcnt rèparu au cours de l'année suivante. La présence des

RIel et de ^ ^

Lépine. deux aucieus chefs du Gouvernement Provisoire exaltait les haines ontarienn^s. Sir .lolni-A. ^IcDonald et Sir George-E. Cartier désiraient beaucoup qu'ils disparussent de nouveau, avant les élections qui allaient avoir lieu dans Ontario et ailleurs, car l'agitation que leur présence causait dans une certaine presse pouvait avoir un contre-coup fâcheux pour le Gouvernement. L'hon. McDonald, selon qu'il l'attesta plus tard, craignait aussi que Eiel ne se tournât du côté des Féniens, qui continuaient de s'agiter, et n'entrainât avec lui les métis dans une alliance fatale.

Les deux ministi-os demandèrent à Mgr Taché, à plusieurs reprises et avec Ijeaucoup d'instance, d'user de son influence pour décider les deux chefs à abandonner le pays pendant quelque temps.

(1) Témoignages , t. 8, appendice 6, p. 49.

ARCHEVÊQLK DE SAINT-BOXIFACE 170

Mgr Taché répondit '' qu'il lui était difficile d'intervenir, " parce qu'on "avait très mal agi envers lui" et qu'on l'avait " trompé au sujet de l'amnistie. " Les deux ministres redoublaient leurs sollicitation?. " Si vous pouviez réussir à faire éloigner Riel pendant quelque temps, lui dit Sir John Mc- Donald, dans une entrevue du 7 décembre, sa cau«e sera la mienne et je réglerai la question de l'amnistie (1)."

" La question de l'amnistie, poursuit Mgr Taché, m'avait déjà causé tant d'anxiété que je me crus justifiable de me servir de tous les moyens honnêtes pour m'assurer le concours de Sir John en faveur de l'amnistie, et c'est pour cela et pour cela seulement que je promis à Sir .Tohn, comme je l'ai fait, de m'efforcer de persuader Eiel de s'éloigner du pays pendant quelque temps (2)."

Mgr Taché représenta par ailleurs aux deux ministres " que Eiel était pauvre, que sa mère était une veuve chargée de quatre jeunes filles et de trois fils, et n'ayant aucun moyen de subsistance, surtout lorsque son fils aîné était absent, qu'il ne comptait lui-même que sur son travail pour subvenir à ses dépenses (3)."

Les ministres lui donnèrent une traite de 1,000 dollars sur la Banque de Montréal.

Eevenu à Saint-Boniface, ]\Igr Taché cherchait comment il pourrait remplir la difficile commission dont il s'était chargé quand de nouvelles fureurs ontariennes et une demande de l'hon. Archibald vinrent lui en fournir l'occasion.

Au cours de l'hiver, le Conseil du comté de Middlesex promit ^'°eurs ontedes récompenses à ceux qui amèneraient l'arrestation, l'empri- ""'ennes. sonnement et la mort des auteurs de l'exécution de Scott. Le parlement d'Ontario, qui l'aurait cru de graves législateurs? émit, à l'unanimité moins une voix, un vote pour se plaindre que la mort de Scott n'eût point encore été punie par les tribu-

(1) Témoignages de Mgr Taché, pp. 53-54.

(2) J6uZ.,p. 54.

(3) Ibid.

naiLx. Le gouvernement d'Ontario inscrivit, dans son budget, la somme de cinq mille dollars pour récompenser celui ou ceux qui arrêteraient ou feraient condamner les meurtriers de Scott.

Ces faits révèlent plus éloquemment que tous les témoignages l'influence que les fanatiques exerçaient alors dans la grande province anglaise.

D'une part, le brigandage se trouvait encouragé et pouvait espérer, au lieu de châtiments, des récompenses. On le vit aussitôt. " Une bande de huit ou dix volontaires licenciés " arrivèrent à l'improviste à Saint-Vital, " assaillirent subitement la maison de la mère de Eiel la figure masquée, armés de revolvers ", demandèrent où était l'ancien Président, en annonçant qu'ils allaient le tuer, le cherchèrent partout et ne le trouvant pas, " commirent des outrages qui poussèrent les métis français presque jusqu'au délire (1). " Protestation D'autrc part, les métis n'étaient pas de caractère à laisser

des métis. .

prendre sans résistance ou égorger celui qu'ils regardaient comme leur grand défenseur et leur héros.

" J'ai appris privément par l'intermédiaire de la police, écrit quelques jours après l'hon. Archibald à Sir George-E. Cartier, que des réunions eurent lieu dès que les nouvelles télégraphiques furent connues, dans chaque paroisse française, sur le sujet, et que le sentiment populaire était unanime sur ce point : il fut décidé que les personnes dont la tête était mise à prix resteraient dans le pays et que le peuple les protégerait par une for(?e armée contre toute tentative d'arrestation qui pourrait être faite. Si la tentative eiit été faite, je crains beaucoup qu'elle n'eût fait répandre beaucoup de sang (2). " Modération do Ajoutons, à l'honncur de la population anglaise de Winnipeg iunuoba^^ et du Manitoba, les paroles suivantes de l'éminent Gouverneur: "Les sentiments de la plu? grande partie de la population an-

(1) Témoigna;rPS de l'Iion. M. Anihibald devant le Cumité du Nord- Oues^l.—Rajiyort du Coniilé, pp. 162-164.

(2) 24 février 1872 Cette lettre se trouve parmi les docmnents produits par l'hon. M. Archibald devant le Comifé du Nord-Ouest, mai 1874. — Rapport du Comité, n^ 106, p. 1-54.

glaise de ce pays sont heureusement changés, au point qu'il serait difficile de trouver un magistrat qui consentirait à émettre des mandats d'arrestation ; et plusieurs juges de paix, qui euxmêmes ont eu à souffrir à Tépoque des troubles et qui, il y a un an à peine, voulaient que l'on prît des mesures de vengeance, refusent maintenant d'émettre des mandats. La difficulté n'est pas de contenir la population du pays, mais cette petite bande d'hommes désordonnés et désœuvrés qui infestent les tavernes ■de Winnipeg. Ces hommes n'ont d'influence que pour le mal, mais ils peuvent allumer une flamme qu'il serait difficile d'éteindre (1). "

L'histoire attribuera à iamais dans une large mesure Tapai- Grande modé-

•" ° '■ ratloQ et

sèment des haines au sein de l'immense majorité de la popula- ^.•J^'^^jJ^^e tion anglaise de Manitoba, à l'administration remarquablement chibaw. équitable et modérée du premier Lieutenant-Gouverneur de la province. Cet hiver-là même, il ne cacha pas sa désapprobation des actes odieux des législateurs et du gouvernement d'Ontario et même ne craignit pas de réclamer l'amnistie pour les métis au nom de la majorité des habitants du Manitoba. "Vous permettez aux électeurs de choisir leurs députés, écrit-il à l'hon. Howe, secrétaire d'Etat pour les provinces, vous permettez aux députés de former des ministères et de les détruire, mais les députés et les électeurs devront exercer leurs fonctions la corde au cou. Y a-t-il jamais eu auparavant un gouvernement responsable formé par une chambre, alors que plus de la moitié des électeurs étaient susceptibles d'être pendus ou d'être envoyés au pénitencier ? Car les pendre tous, ou en pendre un petit nombre auxquels les autres sont aveuglément attachés, c'est bien la même chose pour ce qui regarde un ministère responsable. Si alors vous ne pouvez punir sans désavouer le gouvernement constitutionnel, quelle est donc l'utilité de persister à appeler ces gens-là des proscrits? Selon moi, vous devez ou révoquer le gouvernement responsable, ou admettre que vous ne pouvez remonter dans le passé pour punir des offenses dans lesquelles la moitié de la po-

il) Rapport du Comité, n° 6, p. 154.

Le LieutecaDt- (iouverneur désire le départ de Hiel et de Lépine.

Knt revue et jii'Eoelatloiis de Mgr Taché avec le» deux cliefs.

pulation se trouve impliquée, qui ont été commises avant l'octroi du gouvernement responsable (1). "

" En fait, dit ailleurs l'équitable chef de la province, tous les métis français et la majorité des Anglais regardent les chefs de l'insurrection comme des patriotes et des héros, et le gouvernement qui voudrait les traiter comme des criminels serait virtuellement obligé de méconnaître les principes du gouvernement responsable. Quelles que soient les vues des autres sections du pays, dix-neuf représentants du peuple sur vingt-quatre au Manitoba sont en faveur d'une politique qui mettra sur un pied égal toutes les classes, sans égard à leur conduite lors des troubles (2)."

Puissent les lieutenants-gouverneurs du ^Fanitoha ressembler tous à l'hon. Archibald !

Dans ces conjonctures, et malgré la modération de tous les gens honnêtes, le Lieutenant-Gouverneur désirait l'éloignement momentané des chefs de l'ancien Gouvernement Provisoire. Xe suffisait-il pas de quelques fous furieujc pour amener les complications les plus graves?

L'hon. Archibald voyait souvent Mgr Taché, il lui exprima dans une entrevue son désir. " Je ne puis dire, raconte-t-il, qui de nous deux a commencé la discussion au sujet de l'éloignement de Riel. L'Archevêque ne me fit pas connaître que le gouvernement d'Ottawa désirât l'éloignement de Riel et de Lépine. Je fus bien surpris de lire quelques jours après dans les journaux qu'il y avait eu des négociations à ce sujet entre l'Archevêque et le gouvernement d'Ottawa (3)."

Mgr Taché manda auprès de lui les deux chefs et conféra avec eux de la situation des esprits et de la nécessité de faire tout ce qui était nécessaire pour assurer la paix publique. " Lé-

(1 j Lettre du 20 janvier 1.S72, citée par l'hon. M. Archibald devant le Comité du Nord-Ouest, n" 103, p. 152.

(2) Rapport du Comité du Nord-Ouest, p. 151.

(3) Lettre à Sir George Cartier, 24 février 1872. — Rapport du Comité du Nord-Ouest, p. 54.

pine répondit d'abor'd qii'il ne quitterait le pays }X)ur aucune considération; il fit remarquer qu'ils avaient fait des arrangements avec le Gouvernement canadien et que c'était au Gouvernement à les protéger et à résoudre ses propres difficultés. Eiel fit de fortes objections dans le môme sens et ajouta : " Vous connais- ^' sez mes dispositions : je suis sûr que je me perds dans l'estime " de mes amis si je pars, parce qu'ils diront qu'on m'a acheté, *' et je ne suis pas sur le marché. De plus, je suis sans ressour- '*' ces pécuniaires, et je n'accepterai pas de faveur du Gouverne- "' ment canadien, tant que toutes nos difficultés ne seront pas •■' réglées. " J'insistai en faisant voir les difficultés aiLxquelles leur présence dans le pays donnait lieu^ et je me servis de tous les arguments que je pus trouver. Ils étaient ensemble et ils me demandèrent de leur donner le temps de réfléchir sur ce sujet (1). "

" Ils vinrent me voir quelques jours plus tard et me dirent qu'ils laisseraient la question à ma décision, à certaines conditions bien expresses :

" l*' que je leur donnerais une lettre sous ma signature, déclarant qu'ils se décidaient à partir à ma demande;

"2° qu'on leur donnerait des moyens suffisants pour voyager et que quelque secours en argent serait donné à leurs familles durant leur absence.

"Je leur dis que j'avais $1,000 à ma disposition et que, comme cette somme n'avait été donnée que i^our un, j'y ajouterais quelque chose de ma propre bourse pour leur venir en aide. " Xon, " dit Eiel, " je ne consentirai pas que vous dépensiez un ^' seul sou dans cette affaire." Vous avez déjà trop fait pour moi- "' même et pour ma famille (2). " Mais ils insistèrent pour avoir chacun $1600 et pour qu'une somme additionnelle fût payée à leurs familles. Sur les représentations de l'Archevêque, les deux chefs répondirent: " jSTous voyons de temps à autre les comptes publics du Canada et nous savons que les employés ne

(1) Témoignages , p. 55.

(2) Ibid.

voyagent pas avec de petits montants. Comme exemple, les officiers canadiens qui se sont rendus à la frontière eu 1869 ont de beaucoup dépassé ce chiffre (1)."' Le prélat promit de leur faire donner satisfaction (2).

Mgr Taché écrivit aux deux chefs le 16 février la lettre qu'ils lui avaient demandée. " J'ose proférer, leur dit-il, un mot bien pénible et bien délicat: Partez, effacez-vous pendant quelque temps : ne laissez pas même un prétexte à ceux qui vous poursuivent si injustement. Ils veulent faire le mal, agiter le pays, le ruiner, si possible, et pour cela, ils sont trop heureux de se servir du prétexte que vous êtes ici. Otez-leur ce prétexte, offrez ce nouveau sacrifice sur l'autel de la patrie. Vous savez par expérience, autant que par principe, que c'est le propre des bons citoyens de faire passer la chose publique avant le^ plus légitimes aspirations individuelles. Encore une fois, prouvez que votre patriotisme ne se limite pas aux bornes étroites des avantages personnels, mais qu'au contraire vous savez ne point songer à vous-mêmes quand il y a du bien à faire.

Il ajoute : " Je comprends. Messieurs, la grandeur et l'étendue du sacrifice que je vous demande. J'ai vu bien des amis sincères et dévoués qui pensent comme moi. Peu, sans doute, voudraient se charger de la pénible mission de vous prier de partir. Mon amitié et ma confiance m'inspirent cette hardiesse. Je me suis dit votre meilleur ami ; ce mot m'a attiré les insultes de ceux qui vous haïssent et voudraient me mépriser avec vous. Eh bien, qu'ils m'insultent encore, car je suis prêt à répéter et je le répète, que je me crois votre meilleur ami, et c'est à ce titre que j'ose prendre la liberté de vous donner un conseil si pénible de sa nature. Je sais combien il doit vous répugner de prendre le chemin de l'exil, d'aller expier sur la terre étrangère le crime d'avoir tant aimé la terre natale. Je sais quelles affections vous laissez en arrière. Si mon amitié con-

(1) Témoifjnagfft , p. 55.

(2) M. Donal.l Smitli prêta à cet effet £mO, sur la deinan<le de l'hon, M. Arcliibald, et sur sa promesse que cet argent serait remboursé par le Canada.

seille le départ, elle saura aussi dicter la compassion, et je ne laisserai pas sans quelques consolations celles qui verseront des larmes si amères pendant les jours de l'absence (1). "

Eiel et Lépine partirent quelques jours après pour les Etats- Départ des Unis, " dans une voiture privée, nuitamment, par crainte de violence. " M. Plainval, chef de police, " envoya un ou deux de SCS hommes pour les protéger (3)." Eiel demeura quelque temps à Saint-Joseph, puis se rendit à Saint-Paul. " Eiel s'est effacé depuis quelques semaines, écrit Mgr Taché à son ami des Trois- Eivières le 4 avril 1872, et sa retraite chagrine les Ontariens qui espéraient qu'il resterait pour fournir à leur thème de brailleurs (3). "

A la suite de son voyage dans l'Est, Mgr Taché engagea le pétition du vénérable M. Eitchot à présenter à la Eeine d'Angleterre, de gç°^^'* concert avec M. A. Scott, une pétition en faveur de l'amnistie, ^ ^^'^- '^^~^comme " délégués du Nord-Ouest. " Le curé de Saint-IsTorbert rédigea une pétition oii il relate sommairement les troubles du Nord-Ouest, l'envoi des délégués par le Gouvernement Provisoire, les négociations entre les délégués et le Gouvernement d'Ottawa, les promesses répétées de l'amnistie, spécialement celles de Sir John Young, Gouverneur Général du Canada et de Sir Clinton Murdoch, " commissaire envoyé par le Gouvernement Impérial pour faciliter le règlement des troubles." Or, " conclut la pétition, près de deux ans se sont écoulés sans qu'on ait eu une preuve plus explicite de l'intention de Votre Majesté sur ce point, et un sentiment anxieux et regrettable existe aujourd'hui par tout le pays. Quelques-uns de ceux auxquels l'amnistie a été promise ont été l'objet de vengeances personnelles; l'un d'eux a été tué, d'autres ont été obligés de s'enfuir afin d'éviter le même sort. . . C'est pourquoi vos pétitionnaires osent prendre la liberté d'adresser leur humble pétition à Votre

(1) Lettre du 16 février 1872. — Copie dans les arcliives de l'arclievêché. — Elle se trouve dans les Témoignages, n*^ 25, pp. 50-57. (2)lhid.

(3) Archives de l'évêché des Trois-Rivières.

Majesté, convaincus que l'intérêt que porte Votre Majesté même au dernier de ses sujets, déterminera sa bonne volonté royale à prendre en favorable considération leur humble prière; que, afin d'assurer la paix et la tranquillité, il plaide à Votre Majesté Royale de proclamer l'amnistie qui nous a été promise lors des négociations à Ottawa. " Cette pétition était datée de *'Fort Garry, Manitoba, 8 fé\Tier 1872," et signée de "N. Eitchot, Délégué du iS'ord-Ouest," et de " Alf red-A. Scott, Délégué du Xord-Ouest (1). "

La pétition fut envoyée au Gouverneur Général pour être transmise à la Eeine. Lord Lisgar, au lieu de la remommander, la fit accompagner d'une lettre adressée au comte de Kimberley et qui fut connue plus tard. Cette lettre mérite d'être citée. " J'ai l'honneur de vous transmettre ci-inclus une pétition à Sa Majesté la Eeine, du Rév. Abbé Ritchot et de M. A.-A. Scott. Ces Messieurs, conjointement avec le juge Black, ont visité Ottawa au printemps de 1870, dans le but de régler d'une manière amicale les difficultés qui avaient surgi dans le Nord-Ouest. La pétition demande que Sa Majesté accorde une amnistie générale pour tous les actes illégaux qui ont pu être commis par tous ceux qui sont impliqués dans ces troubles. Il est nécessaire, pour ma propre défense, que je fasse quelques observations sur les paragraphes où le Rév. Abbé Ritchot et M. A.-A. Scott racontent ce qui, selon eux, s'est passé lors de leur entrevue avec Sir Clinton ]\[urdoch et moi-même.' Je ne puis m'empêcher de dire que je suis profondément surpris de la manière dont ils ont cru devoir représenter ce que j'ai dit. Je suis certain que je n'ai jamais fait une promesse d'amnistie comme celle qu'ils mentionnent. J'ai eu l'avantage de consulter plusieurs fois mes aviseurs responsables au sujet de cette question d'amnistie, et j'ai été fort circonspect à ce sujet. En réponse aux demandes aussi vives que réitérées des délégués, j'ai répondu uni-

(1) Voir cette fjétition dans les témoifrnages du Rév. M. Ritchot devant le Comité du Nord-OucKt. — Journaux de In Chambre des Communes, t. VTII, appendice (5, n» G4a, pp. 81-85.

formément que la question de l'amnistie devrait être dûmsnt soumise à la considération du Gouvernement canadien et des Ministres de Sa Majesté, et que je n'avais pas de doute qu'elle recevrait d'eux cette sérieuse attention qu'elle méritait à tous égards, mais je ne manquai pas d'ajouter que je n'étais pas en position de faire quelque promesse ou de donner quelque assurance sur le sujet (1). "

Comme Mgr Taché, nous n'aimons pas prononcer le mot do mensonge à l'adresse d'un personnage haut placé dans la société (■?). Mais que les amis de l'ancien Gouverneur du Canada veuillent bien nous expliquer comment le noble lord a pu parler de manière à être compris dans un sens tout contraire, pourquoi il n'a pas mieux expliqué ses paroles quand il a vu le sens que leur supposaient les délégués du Gouvernement Provisoire et des habitants de la Eivière-Eouge, pourquoi il se contente d'un démenti secret donné au comte de Kimberley. En attendant ces explications, nous trouvons dans cette missive une explication suffisante des lenteurs de la Eeine à accorder l'amnistie.

De nouvelles élections fédérales eurent lieu au mois d'août Désistement de

Il lui en

1872 dans le Canada. Elles furent très favorables au Gouver- xiTceor^o nement.

Cependant Sir George-E. Cartier échoua à Montréal-Est (3).

Les élections avaient lieu au Manitoba quinze jours après celles des provinces plus anciennes. Eiel et Lépine étaient revenus des Etats-Unis au mois de juin, après trois mois d'absence seulement. Mgr Taché avait cru leur demander un exil volontaire qui se prolongerait jusqu'à la fin de l'année; mais les deux chefs se trouvèrent à Saint-Paul menacés d'assassinat par des brigands qui désiraient obtenir les grosses récompenses

(1) Cette lettre est reproduite dans les témoignages du Rév. M. Ritchot devant le Comité du Nord-Ouest, où. elle est contre<iite et réfutée, n<^ 63«, p. 82.

(2) Nec (decetj principem lahium mentiens. Prov., XVII, 7.

(3) Au Canada, un ministre qui a échoué dans une élection ne peut conserver son portefeuille et est comme déchu.

Désistement de

promises par le conseil de Middlesex et le gouvernement d'Ontario. Comme le terme de leur éloignement n'avait pas été fixé avec précision^ ils revinrent dans le Manitoba, où l'affection et le dévouement des hommes de leur sang étaient pour eux une consolation et une protection.

Or Riel avait posé sa candidature dans le comté de Provencher. Dès que l'échec de Sir George à Montréal fut connu dans le Manitoba, Fhon. Archibald, sur l'invitation de Sir John-A. McDonald écrivit à Mgr Taché : " Maintenant ou jamais. Ne perdez pas une chance qui n'arrivera Jamais. Pourriez-vous me voir aujourd'hui? (1)." L. RiTen'^* Le mômc jour Mgr Taché se rendit à la demeure de l'hon. sî^ccort-e Archibald. Celui-ci lui " expliqua qu'il lui semblait fort désise'lît. m2. rable que Riel, alors candidat pour Provencher, retirât sa candidature en faveur de Sir George. " Il ajouta que le désistement de Eiel " lierait tellement Sir George qu'il ne pourrait s'empêcher de faire pour l'amnistie plus encore qu'il n'avait fait (2). "

Mgr Taché, en vue du bien général, consentit à voir Riel. " Je lui conseillai, raconte-t-il, de retirer sa candidature en lui exposant les mômes raisons et d'autres au nom de son pays. Il me dit qu'il n'aurait personnellement aucune hésitation; qu'il comprenait parfaitement bien qu'il serait avantageux pour Manitoba d'avoir un représentant dans le ministère; mais qu'il ignorait si ses amis verraient la chose du même œil et que pour les satisfaire, il devait " avoir quelques garanties que les intérêts des Métis ne seraient pas méconnus. Il me donna par écrit les conditions de sa résignation en faveur de Sir George (3). "

Il y eut alors par télégrammes et par lettres des négociations où intervinrent non seulement Sir George Cartier, mais encore Sir John McDonald. Celui-ci répondit par télégramme au nom

(1) Lettre citée dans les Témoignages, n*' 31, p. 57.

(2) Témoignages , p. 57.

(3) Tbid.

ARCIIEVEQUI^ I>1': SAINT-HONIFACE

de son collègue : '' Sir George fera tout en son pouvoir pour correspondre aux désiirs des parties intéressées (!)•"

Le résultat fut la résignation de Louis Eiel et l'élection par acclamation (2) de Sir George Cartier, dans le comté de Provenclier, le 14 septembre 1872 (3). Le 17 septembre, l'élu adressa à Mgr Taché un télégramme de remerciement : " Je présume que Votre Grâce est l'un des amis qui m'ont fait élire à Provencher; acceptez mes sincères remerciements. Eemerciez tous les amis et spécialement ceux qui ont contribué à assurer mon élection (-1). " Sir George partit ensuite pour l'Angleterre d'où il ne revint pas : la mort l'empêcha de témoigner par des actes sa reconnaissance envers ses électeurs. C'était lui qui avait fait les plus nombreuses j^i'omesses au sujet de l'amnistie et qui dans les hautes sphères avait le plus do dévouement à la race française de la Eivière-Eouge : sa mort porta un coup funeste à la cause de l'amnistie.

Peu de temps après cette mort, Mgr Taché plaide de nouveau '^'•j'.'Jj«''^''^j'"*la grande cause devant le Premier Ministre. " La question de .^{.^j^rS^du* l'amnistie, écrit-il à Sir John-A. :McDouald le 20 janvier 1873, ik^^^,\^ demeure dans toute son importance. Sir George, lord Lisgar et Sir Clinton Murdoch ont, ainsi que vous-même, promis l'amnistie aux délégués. La même promesse m'a été faite, et cependant n'a rien exécuté. Beaucoup de nos amis et moi-même avons risqué notre réputation et soulïert de différentes manières pour rendre service au Gouvernement, et maintenant je suis accusé par mes propres gens de les avoir trompés, et l'accusation est tellement répandue qu'à moins qu'on ne me donne une solution prompte et satisfaisante, je serai obligé, pour ma propre

(1) On peut voir les télégrammes échangés, dans les Témoignages de Mgr ïaehé, n"' 57-58, les télégrammes et une partie des lettres dans ceux del'hon.M. Archibald, n" 114-124, pp. 168-169.

(2) Au Canada, quand un candidat n'a pas de concurrent, il est élu par le fait même, sans que les électeurs aient à voter : c'est ce qu'on appelle élection par acclamation.

(3) Le 3ft(is, n" du 18 septembre 1872.

(4) Histoire , pp. 49-50.

190 VIE DE MGR ÏACHÉ, O. il. I.,

justification, de relater au public ce que j'ai dit et ce que j'ai fait pendant et après nos troubles (1^."

Sir John niera bientôt ses promesses; il ne les nie point encore, mais il a peur. Montesquieu a dit que l'honneur était le mobile des gouvernements monarchiques, on peut peut-être dire que la peur est le mobile des gouvernements parlementaires. Le crime n y avait dans la milice de Winnipeg 4 officiers canadiens-

d'une pol- •' x o

m'îfin^'' français, Taillefer, Gagnier, Ta&chereau et Martineau. Ces officiers rencontrèrent Eiel et Lépine à l'archevêché quelques jours après leur retour des Etats-Unis et leur serrèrent la main. Aussitôt la grande feuille fanatique de Toronto, le Globe, dénonce le crime de ces officiers. Le colonel, 0. Smith, " au lieu de mépriser cette sotte accusation, réprimande et punit ces officiers " et va " jusqu'à leur ordonner de sortir " du palais de l'Archevêque s'ils viennent à y rencontrer Kiel ou Lépine (2). Partialités " Après les arrangements conclus à Ottawa, écrit Mgr Taché

du gouTonie-

meut fMcrai. à l'hon. H. Langcvin, ministre de la justice, après ce qu'on ma dit et ce qu'on m'a écrit, on ne peut pas être plus injuste. Les officiers anglais vont et sont amis avec toute la canaille de Winnipeg, et les officiers canadiens-français se voient chassés même de la maison 'de leur Evêque, parce qu'ils peuvent y rencontrer des hommes qui, non seulement ne sont paiS condamnés, mais même qui ne sont pas accusés, autrement que par les fanatiques. Pour ma part, je crois ces deux hommes beaucoup plus honnêtes et plus respectables que plusieurs de ceux avec lesquels M. Smith et autres officiers anglais ne craignent pas de s'associer (3). " " Nous n'avons que quatre officiers canadiensfrançais, ajoute-t-il, et on n'aura de paix que quand ils auront été sacrifiés. 0 mon cher Monsieur, faut-il que notre nationalité soit sacrifiée en tout et partout (4J ?"

(1) Saint- Bonif ace, 2Q Janvier 1S73. — Cette lettre est reproduite dans les Témoignages n*' 20, pp. 49-50.

(2) Lettre de Mgr Taché, 1er mars 1873. — Copie à l'arrhevéché de Saint-Boniface.

(3) Lettre du 10 mai 1873. — Archives de l'évêché des Trois-Rivière?.

(4) Lettredu 13 mars 1873. — Copie dans les archives de l'archevêché de Saint-Boniface.

AIJCIIHVKQri-: T)V. SAINT-BONIFACE 191

Le 27 janvier 1873, Mgr Taché envoyait à l'iion. Langevin " la liste de ceux qui administrent, dans Manitoba, les différents départements qui relèvent directement du gouvernement de la Puissance. "

'' Quatre-vingtvS nominations, observe-t-il, ont été faites à Ottawa. Sur ce nombre, cinq seulement sont en faveur des métis; douze titulaires portent des noms français. Le gouvernement d'Ottawa ne pouvait pas faire autrement, s'il avait entrepris de justifier les appréhensions qui ont provoqué les résistances de

Ce qui parut encore plus regrettable ce fut la nomination du Dr Schultz, dans le conseil du ISTord-Ouest. jSTous sommes heureux d'ajouter que le Docteur prit à tâche plus tard, de mériter une confiance universelle par une conduite pleine de modération et d'équité. Néanmoins en 1873, il n'était encore connu que par son passé orageux de 1868 et de 1869. Mgr Taché avait exprimé des craintes sur cette nomination à Sir John Mc- Donald lui-même dans son bureau d'Ottawa, le 7 décembre 1871. Le premier ministre lui avait répondu vivement : " Ne craignez rien, Archevêque, une telle chose n'arrivera jamais sous mon gouvernement. " " Ce fait a pourtant eu lieu, écrit Mgr Taché le 20 janvier 1873 à celui qui avait tenu ce propos, et une très injuste proportion de membres français est la compensation qui nous est ofl'erte pour cette insulte (2j."

Le grand défenseur se plaint à l'hon. Langevin^ le 27 janvier 1873, que l'unique employé français et catholique du département des ten^s, le seul de ce bureau qui ait la confiance non seulement des Français, mais même des Anglais, vienne d'être congédié, " uniquement parce qu'il est canadien-français, catholique et honnête homme (3)."

Témoin de cette partialité en faveur des Ontariens et contre la Annonce de la

•■^ tempête.

race française, l'Evêque de Saint-Boniface voit poindre l'orage

(1) Lettre du 27 janvier 1873. — Ibid.

(2) Copie dans les ari'hives de l'arclievèché de Saint-Boniface.

(3) Ibid.

192 VIE DE MGR TACHÉj O. M. I.,

qui, dans quelques mois, va emporter le gouvernement conservateur; il avertit le gouvernement lui-même du danger: " Qu'est-ce que le cabinet gagne à cette politique de tergiversation? dit-il à Thon. Lange vin dans la lettre que nous venons de citer. Dans Ontario, le gouvernement, dit-on, est en minorité, et je crois que la majorité de Québec serait bien vite réduite, si l'on nous forçait à rendre publics tous les griefs dont nous avons à nous plaindre. Pour mon compte et dans l'impossibilité où je suis de déguiser ma pensée, je vous ferai un aveu que je trouve bien regrettable. Il y a deux ans, un changement de ministère m'aurait paru un grand malheur pour la Puissance en général, pour Québec et Manitoba en particulier. Aujourd'hui, je suis à me demander ce qu'on aurait à y perdre et si au contraire on ne pourrait pas y gagner. Je sens toute la portée de ces derniers mots; aussi je ne les prononce qu'avec une peine extrême (1). "

Cependant l'hon. Archibald avait été remplacé à la tête de la province de Manitoba par Alexander Morris, qui prêta le serment d'usage le 2 décembre 1872. " Nous avons perdu, écrit quelques jours après ^[gr Taché à son ancien Coadjuteur, notre excellent fJouverncur M. Archibald, remplacé par l'hon. M. Morris, que nous ne connaissons pas encore. Nos affaires de la Eivière-Rouge ne sont pas en aussi bonne voie qu'on pourrait le désirer. Il ne nous reste pourtant à régler que la question de l'amnistie (2). " i.a porsévc- Mais ccttc qucstiou était des plus importantes. Le nouveau

ranc« de ,

rArchf- Lieutenant-Gouverneur, avant même d'être assermenté, déclara, dans un discours public qui étonna tout le monde, que l'amnistie n'avait pas été promise.

A tout instant, les journaux d'Ontario et (juchpies-uns de leurs lecteurs de Winnipeg demandaient la mise en accusation de Riel et de Lépine. Cette explosion du fanatisme surexcitait

(1) Copie dans les archives de l'archevêché de Saint-Boniface.

(2) •Saint-Boniface, 8 décembre 1872. — Archives de l'évêché de Saint Albert.

les métis : ils pouvaient tout à coup s'emporter à des extrémités fâcheuses, prendre les armes et attirer sur le pays et sur euxmêmes les plus grands malheurs. Mgr Taché était persuadé que le moyen le plus efficace de couper court aux déclamations des fanatiques et de prémunir les métis contre le mécontentement et des excès fâcheux était do proclamer l'amnistie.

Nous venons de le voir obtenir le désistement de Eiel pour lier par une dette d'honneur un des principaux ministres de la Puissance. Nous allons le voir réclamer l'amnistie, avec une invincible constance, du gouvernement conservateur, puis du gouvernement libéral qui va supplanter le premier, sans se laisser abattre par les langueurs d'une longue maladie ni déconcerter par les atermoiements et les lâchetés des politiciens.

CHAriTRE XXXVIII

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