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CHAPITRE IX

VJE DE MADEMOISELLE DE MELL'N A BADGÉ

Ainsi éprouvée par la maladie , la séparation et la mort , Anne trouvait sa consolation et sa force dans la vie qu'elle avait commencée à La Flèche et qu'elle continuait à Baugé .

Levée entre trois et quatre heures du matin, elle commençait sa journée par la prière et l'exercice suivant :

« Mon Dieu, je me présente à vous comme à mon principe, duquel j'ai tout reçu, et à ma dernière fin, de laquelle j'attends tout. Comme tel je vous adore et me rends tout à vous par un entier

sacrifice que je vous fais de mon cœur et de toutes mes affections, de mon corps et de tous mes membres, de mon âme et de toutes ses puissances et intentions , dans lesquelles je ne prétends avoir d'autre but que de vous honorer et de vous servir, m'unissant pour cet effet aux desseins qu'a eus Notre -Seigneur Jésus-Christ en venant en ce monde. Je renonce à l'esprit de ténèbres et à toutes ses suggestions, au monde et à toutes ses prétentions, à moi-même et à toutes mes inclinations. Mais comme je suis un pauvre roseau qui ne peux que me laisser abattre au moindre vent des tentations, de quelque part qu'elles viennent, j'implore en toute humihté votre assistance, ô mon Dieu! Père éternel, fortifiez ma faiblesse par votre puissance contre les attaques de l'enfer et du démon. Seigneur Jésus, éclairez mon entendement des lumières de votre sagesse ; qu'elle me fasse mépriser le monde et ses maximes, régler ma vie sur vos exemples et sur vos conseils. 0 divin Esprit ! animez dans mon cœur le feu de votre divin amour, qui m'anéantisse et me rende victorieuse du mauvais amour de moi-même. Mon Dieu, ouvrez mes lèvres, et ma bouche ne cessera de chanter vos louanges.

« Seigneur, mes yeux ne s'ouvrent que pour vous regarder en toutes choses. Je ne veux point les retirer de dessus votre face.

« Je vous adore, principe de mon être et de ma vie. Ah! le Dieu de mon cœur, que je me lève volontiers pour vous servir!

« Je vous offre tous les moments et toutes les actions de la journée que je vais commencer. Ah ! que je suis heureuse d'avoir encore ce jour à vivre pour faire pénitence !

« Je commence ce jour à dessein pour la bienheureuse éternité. Divin Jésus, soyez mon guide; Vierge sainte, soyez ma mère, mon avocate et ma reine; ange. gardien, dressez mes pas.

« Ah! mon âme, mon esprit, mon cœur, ma pensée, venez; allons adorer ce grand Dieu, à qui toutes les créatures doivent rendre hommage et obéissance ! »

Puis elle prenait ces résolutions pour le reste de la journée :

« Je veux vivre aujourd'hui comme si c'était le dernier de mes jours,

« Je combattrai telle ou telle imperfection et mortifierai la passion qui domine en moi.

(( Je veux aujourd'hui faire tant d'actes d'une

telle vertu qui me manque , par exemple , d'humilité ou de patience.

« Je me souviendrai d'honorer le saint dont l'Église célèbre aujourd'hui la fête. »

Après avoir ainsi puisé des forces dans son entretien avec Dieu, elle sonnait le réveil de la communauté. Elle allait, en hiver, porter la lumière dans les chambres, allumer le feu, balayer les salles, ouvrir les fenêtres, faire les lits avant toutes les religieuses, ce qui ne l'empêchait pas de réclamer son tour de garde pendant la nuit ; et lorsque l'extrême fatigue la faisait tomber en défaillance, elle priait de ne pas en avertir la supérieure, de peur qu'elle ne lui défendît les veilles. Si sévère pour elle-même, si ennemie de toute recherche, elle réservait pour les malades les délicatesses et le luxe , parfumait leur linge , voulait qu'ils mangeassent avec de l'argenterie , leur apportait des fleurs du jardin, répandait ces fleurs sur leurs lits et avait fait placer des cages autour des salles afin de les distraire par le chant des petits oiseaux.

Dès qu'un pauvre se présentait à l'hôpital , elle allait au-devant de lui , le recevait avec bienveillance, s'informait de son mal, réchauffait ses

membres tremblants , essuyait avec le mouchoir dont elle se servait elle-même la sueur qui coulait de son front, Taidait à se mettre au lit et venait plusieurs fois dans la journée lui demander de ses nouvelle et causer avec lui de sa famille et de sa guérison.

La seule faveur qu'elle eût jamais réclamée, c'était le service des maladies les plus rebutantes et les plus dangereuses ; elle lavait et pansait les plaies infectes , nettoyait la vermine , et s'il y avait une opération à faire, malgré l'horreur que lui inspirait la vue d'une seule goutte de sang, elle demandait à tenir elle-même le membre que le chirurgien allait couper ; puis , lorsque la maladie s'aggravait et triomphait des soins et des remèdes, Anne redoublait de témoignages d'affection, préparait pieusement le patient à la mort, adoucissait par sa compassion les angoisses du dernier moment, répondait aux prières de l'agonie, l'ensevelissait de ses mains, et, suivant son convoi, ne l'abandonnait qu'après avoir jeté l'eau sainte sur sa tombe.

Les pauvres du dehors n'étaient pas moins bien traités, et, quoiqu'ils lui vinssent de toutes parts, elle était à eux à toute heure et pour toutes

choses, leurs plaintes étaient toujours écoutées, et ils pouvaient compter sur cette attention qui, pour ceux qui souffrent, est déjà une espérance de soulagement. Anne leur donnait tout ce qu'elle avait, et, quand sa bourse était épuisée, elle avait encore pour eux des paroles et une bienveillance qui les renvoyaient contents. Ennemie des visites mondaines, elle ne se hâtait d'aller au parloir que lorsqu'ils la demandaient ; et comme un jour une religieuse lui disait, en la voyant si empressée de se rendre à la porte où l'attendait un pauvre : (c Vraiment, ma sœur, si c'était un duc et pair vous n'iriez pas plus vite. — Quoi! répondit-elle, je sais que Jésus -Christ me demande, et vous croyez qu'il ne faut pas plus se hâter pour lui parler qu'à un duc et pair? »

« Son cœur, dit une hospitalière qui l'avait vue à l'œuvre, était une source inépuisable où les pauvres trouvaient toujours de quoi soulager leur misère. Pendant plusieurs années que j'ai demeuré avec elle , je ne lui ai jamais vu refuser à un seul pauvre, quoiqu'il en vînt en très grand nombre pour la trouver. Son cœur, ses mains, sa bouche, étaient toujours ouverts pour les secourir, son cœur, pour compatir à leur misère, ses.

mains pour leur donner l'aumône, et sa bouche pour les exhorter à la patience et à faire bon usage de leur pauvreté. «

Elle avait une grande prédilection pour les enfants ; leur faiblesse, qui a besoin de tout le monde et ne peut faire un pas sans appui , lui semblait un appel incessant à la pitié et à l'affection ; elle les faisait venir tous les jours à l'hôpital pour leur apprendre à lire et à travailler, et avait créé une sorte de salle d'asile où se rendait ce petit troupeau, autrefois errant par les rues. Des récompenses encourageaient les plus sages et les plus dociles. Elle s'y était beaucoup attachée. Lorsqu'elle était malade, elle aimait à recevoir quelques-unes des petites filles , les faisait asseoir autour de son lit, se distrayait de ses douleurs en causant avec elles, leur donnait de faciles travaux, et établissait ainsi dans' sa chambre un ouvroir. Plus tard, la faiblesse de sa poitrine l'ayant forcée de suspendre ses leçons, elle n'abandonna pas ses élèves , et fonda des écoles pour les garçons et pour les filles; mais elle eut soin que l'éducation chrétienne fût la source et le principe de l'instruction, que l'intelligence ne se développât jamais aux dépens de la foi , et que ces

jeunes âmes apprissent surtout la science du bien et du devoir. Comme jusque-là aucune surveillance ne s'exerçait sur les pauvres enfants qui jouaient et vagabondaient tout le jour, l'ignorance était, comme il arrive trop souvent, l'auxiliaire du mal ; elle ne protégeait pas , elle exposait l'innocence des premières années, et la ville de Baugé dut à la fondation des écoles chrétiennes de M"° de Melun la guérison d'une infirmité qui altérait jusque dans sa source la moralité de la population.

Anne s'occupait surtout des orphelins; elle voulait qu'auprès d'elle ils ne s'aperçussent pas de tout ce qu'ils avaient perdu , et leur apportait ce dévouement, mis par Dieu au fond du cœur de toutes les femmes , qui crée tant d'orphehnats par les mains des sœurs de la Charité et fait retrouver à ces vierges saintes quelques-uns des devoirs et des joies -de la famille, et les charmantes solhcitudes de la maternité.

Si elle rencontrait un petit enfant dans la rue, elle avait peine à ne pas l'embrasser; s'il pleurait, à ne pas lui tendre les bras pour ramener le sourire sur ses lèvres, et les mères lui présentaient leurs nouveau- nés pour qu'elle les bénit d'une

caresse. Un jour elle était allée quêter dans les campagnes pendant un hiver très rigoureux; elle trouva au bord d'un chemin le cadavre d'un petit enfant mort de froid et de faim , et qui déj à était corrompu. Anne le prit dans ses bras et le porta jusqu'au cimetière d'une paroisse voisine , où elle lui fit donner la sépulture.

Enfin elle n'oubliait pas les prisonniers, et avait grande pitié de ces pénitents de la justice humaine , que la loi doit punir, mais que la charité veut surtout réformer. Elle leur envoyait des secours et des témoignages d'intérêt, afin que leurs souffrances, rehgieusement supportées, devinssent une expiation de leurs crimes et que la prison pût corriger au lieu d'aggraver leur dépravation.

Pour ajouter au bien qu'elle faisait, elle voulut fonder, comme à Mons, la visite des pauvres à domicile. Les personnes les plus charitables de la ville s'empressèrent de se réunir à sa voix et de former, sous sa direction, une association sous le nom de Notre-Darae-de-la-Miséricorde. Les séances se tenaient à l'Hôtel-Dieu. Dans ces réunions on dressait la hste des pauvres, on discutait leurs besoins, on cherchait le moyen d'enlever les enfants au vagabondage, de rendre au vieillard

la dignité qu'il perd en mendiant , et de substituer à cette aumône du hasard, que l'indifférence jette au mensonge et à l'importunité, la visite affectueuse qui va trouver le pauvre au sein de sa famille, s'initie à tous les secrets de la misère, s'assied au chevet du malade, se penche sur le berceau du nouveau-né et attache à chaque secours la douce parole qui console et qui rend meilleur.

Anne réchauffait tout le monde de son ardente charité. Elle était la lumière et la force de l'œuvre, se chargeait de toutes les missions difficiles et prenait l'initiative de tous les progrès. Une main fidèle a recueilli quelques-unes des maximes qu'elle développait pour animer le zèle de ses associées : « Les riches sont fort obligés aux pauvres, parce que sans leur misère ils n'auraient pas de sujet sur quoi exercer la charité , qui est la plus grande de toutes les vertus et le plus noble exercice d'un chrétien. J'estime les pauvres plus grands que les riches, quand ils font un bon usage de leur pauvreté , parce qu'ils sont plus dépouillés des créatures , qui abaissent l'homme vers la terre et l'empêchent de s'élever au ciel.

« La charité fait regarder les pauvres à une

âme chrétienne comme ses seigneurs et ses maîtres, et, envisageant Jésus-Christ en eux, elle croit que tout leur appartient; elle ne leur parle qu'avec respect et se trouve trop honorée de les servir.

« Je suis persuadée qu'il y a un grand nombre de riches et de personnes de qualité en ce monde qui seront pauvres et roturiers en l'autre, et qu'au contraire il y a plusieurs pauvres et roturiers sur la terre qui, vivant chrétiennement dans leur pauvreté , seront très nobles , très riches et très puissants dans le ciel.

(( L'état des pauvres est plus noble et plus excellent que celui des riches, parce qu'il a été consacré et ennobh par Jésus-Christ, qui a préféré la pauvreté aux richesses et aux commodités de la vie.

« Jésus -Christ est le père et le modèle des pauvres. Qui pourrait après cela ne pas les aimer, puisqu'il s'est fait semblable à eux ?

« Jésus-Christ a tant aimé la pauvreté, que, ne l'ayant pas trouvée dans le ciel, il est venu la chercher sur la terre. »

De telles leçons portaient leurs fruits. Un grand mouvement de charité se répandait dans toute la ville; l'indifférence, l'avarice elle-même, ne pou-

valent résister à cette impulsion ; chacun s'empressait d'apporter sa part dans le trésor de l'œuvre, que l'on savait si bien distribué. Chaque famille reconnue malheureuse avait sa protectrice qui veillait sans cesse sur sa misère, et l'indigent n'avait plus rien à craindre de la faim et de la maladie, entre l'hôpital et la Société de la Miséricorde.

Anne avait surtout grand' pitié des pauvres honteux; sa délicatesse était extrême pour les soulager. Elle respectait en eux le souvenir d'un bien-être passé, que rend si pénible la souffrance actuelle, cette pudeur de la misère qui craint de se découvrir et rougit de tendre la main. Elle allait les voir comme voisine et comme amie, ne leur parlait pas de leur état, et s'arrangeait pour qu'ils reçussent d'une main inconnue, ou trouvassent comme par hasard l'argent qu'elle leur destinait. En plusieurs circonstances elle donna du blé à des meuniers en les chargeant de porter de la farine à des familles dans la gêne, mais en défendant expressément de dire d'où venait ce secours.

Dans les promenades , sa grande joie était de s'arrêter dans quelque pauvre maison , de causer famihèrement avec ses habitants et de s'enquérir

de tout ce qui touchait à leurs intérêts et à leur bien-être. Un jour, en revenant d'un pèlerinage de Saumur, elle fut imitée à visiter une maison de campagne et à y faire collation ; mais à la porte le luxe qui apparaissait l'effraya. « Ce n'est pas là une demeure propre à des pauvres , » dit - elle , et elle voulut continuer son chemin.

En traversant un bois, on arriva à une petite chaumière de chétive apparence, qu'habitait une pauvre femme avec plusieurs petits enfants. « Oh ! s'écria M"° de Melun , voilà un lieu sortable à notre état ; il vaut mieux y loger que dans les tabernacles des pécheurs. « Elle descendit de cheval, entra dans la cabane , et demanda si l'on pouvait lui donner un peu de pain. La pauvre femme fit ce qu'elle put pour bien recevoir celle qu'on appelait la mère des pauvres ; apporta du pain bis , du lait dans des vases de terre et des cuillers de bois. W^" de Melun mangea avec un appétit qu'elle ne se sentait pas depuis longtemps et une gaieté qu'elle fit partager à ceux qui l'accompagnaient, joua avec les enfants, fît raconter à la mère les petits incidents de sa vie et les humbles détails de son ménage. — « Combien vous faut-il, ma sœur? lui dit-elle après le repas ; comme vous nous avez fait

faire bonne chère, il est juste que nous vous payions bien. — Madame, répondit la bonne femme, priez pour moi, et je serai trop bien payée. » Anne lui fit remettre une pièce d'or, et emporta les bénédictions de toute la famille.

Si compatissante et si bienveillante aux pauvres, son dévouement n'avait point de bornes quand il s'agissait d'une hospitalière. L'hôpital était devenu sa maison , et la communauté sa famille. Aucun lien n'est, en effet, plus solide que celui qui unit entre elles les âmes vouées ensemble au service de Dieu : obéissant à la même loi , accomplissant les mêmes devoirs, récitant les mêmes prières, mettant en commun leurs vœux comme leurs biens, elles perdent la personnalité de l'égoïsme dans l'expansion de la charité, et ne forment plus comme les premiers chrétiens qu'un cœur et qu'une âme. Chaque rehgieuse digne de ce nom ne se sépare jamais des joies et des épreuves de ses compagnes ; elle vit de leurs pensées, elle souffre de leurs souffrances; et, quand l'une d'eDes les quitte pour un monde meilleur, chacune sent que quelque chose d'elle-même remonte aux cieux.

Anne éprouvait tous ces sentiments avec plus

de force encore que toutes les autres ; aussi avaitelle pour ses compagnes la sollicitude de la plus tendre mère. Dès qu'une d'elles était malade, elle s'établissait auprès de son lit, l'entourait des soins les plus attentifs et les plus délicats. « De la santé « des sœurs, disait-elle, dépend celle des pau- « vres; on ne saurait donc jamais trop faire pour c< elles. »

Elle s'occupait aussi à stimuler, à encourager les Yocations, persuadée qu'en donnant un prêtre à l'autel, une religieuse à la retraite, elle préparait le salut d'une multitude d'âmes qui , sans la parole et l'exemple de l'un et les prières de l'autre , seraient restées perdues dans les ténèbres de l'erreur.

Un jeune homme appartenant à une famille pauvre annonçait-il quelques dispositions pour le saint ministère, on s'adressait à la sœur de La llaie, qui payait sa pension, et si quelque jeune fdle se sentait de la vocation pour la vie religieuse et ne pouvait fournir une dot, la sœur de La Haie la donnait pour elle.

Pendant que l'exercice de si hautes vertus portait au loin sa réputation et lui attirait le respect universel, elle reçut malgré elle un témoig-nage

de respect et de gratitude de tous ceux dont elle était la protection et l'exemple.

Depuis le jour de la délivrance de Baugé, comme nous Tavons déjà fait remarquer, quelque chose avait transpiré de sa naissance et de sa famille; ses immenses aumônes, toutes secrètes qu'elles étaient, n'avaient pu complètement échapper à la publicité. Si le bien a sa contagion comme le mal, il a comme lui ses indiscrétions, et l'on finit par savoir qui était la sœur de La Haie, ce qu'elle avait quitté, d'où elle était sortie et la part qu'avait prise à son œuvre le prince d'Épinoy, son frère. En 1657, les habitants delà ville de Baugé voulurent payer leur dette et laisser à ceux qui viendraient après eux un souvenir de leur reconnaissance envers la bienfaitrice de leur hôpital; réunis en assemblée générale , ils lui décernèrent le titre de protectrice et de fondatrice de l'Hôtel - Dieu, par un acte authentique, qui fut signé à l'hôtel de ville par tous les notables.

« Aujourd'hui mercredi, dix-neuvième de septembre mil six cent cinquante sept, en l'assemblée générale des habitants de la paroisse et ville de Baugé, venus au palais royal dudit lieu, après le son de la cloche, en la forme ordinaire, devant

nous Jean de Colas, écuyer, conseiller du roi, lieutenant général criminel et particulier civil, au siège royal dudit lieu, a été dit et représenté : Par lettres patentes de Sa Majesté du mois de mars 1651, pour l'établissement des filles religieuses hospitalières de Saint- Joseph en cette ville , il est très expressément porté que , pour seconder les bonnes intentions desdits habitants, ledit établissement en sera fait en une maison commencée à bâtir pour servir auxdites filles et l'hôpital aux pauvres, le commencement duquel bâtiment n'ayant pu être continué , ni mis en état de les loger, pour leur impuissance serait demeuré et le don du roi par lesdites patentes sans aucun fruit ni effet ; et sans que , par un coup du Ciel et de la divine Providence , le bruit de cette voix et louable dessein serait allé jusqu'à l'hôtel et à la personne de M"° Anne dô Melun , princesse , sœur de monseigneur le prince d'Épinoy, laquelle par une bonté sans exemple et pleine de charité envers les pauvres se serait en même temps rendue en cette ville , où non seulement cette bonne princesse aurait continué , fait bâtir et construire de ses deniers l'Hôtel-Dieu, mais encore fait un fimds très considérable et augmenté le revenu des

pauvres et des filles religieuses qui les servent, en sorte que présentement on peut dire que c'est une maison des plus belles et mieux accomplies du royaume pour leur logement, et que c'est une vérité constante que, sans ce secours du Ciel et de la bonté charitable de cette princesse, ce bâtiment serait, comme dit est, demeuré imparfait et sans logement ni subsistances pour lesdites Filles hospitalières et pauvres de l'Hôtel- Dieu de cette ville , où, depuis son entrée en ladite année 1G51, elle a toujours bien voulu faire sa demeure; et dans un abaissement si grand d'un cœur autrefois si élevé par sa dignité et sa haute naissance, Ton voit aujourd'hui une princesse servir les pauvres aux choses les plus basses de la profession , exercices et instituts de la règle desdites Filles hospitalières ; mais encore avec une continuation de ses bontés et charités en leur endroit ; sujet qui oblige tous les habitants et gens de bien à cette reconnaissance, et ont déclaré comme ils entendent reconnaître et reconnaissent par ce présent acte d'assemblée générale, ladite princesse de Melun, pour bienfaitrice, augmentatrice et fondatrice de ladite maison et Hôtel -Dieu de la ville de Baugé , pour demeurer sous sa protection et de monsei-

gneur le prince d'Épinoy , son frère ; et afin même que cette maison puisse subsister en cette qualité et ne soit ignorée, mais partout reconnue et de tous dans cet Hôtel-Dieu, a été arrêté que autant présent acte sera délivré à la communauté des Filles hospitalières, pour être mis au trésor dudit lieu et avoir recours quand besoin sera.

« Fait et arrêté audit lieu, par -devant nous juge susdit, lesdits jour et an que dessus. Sont signés en la minute du présent résultat, De Colas, Charbonnier, recteur curé dudit Baugé; Richer, Denays, Jannaux, Belhomme, Lebouvyer, Jannaux et Jouys, conseillers; Cessault, conseiller et avocat du roi ; Maillard , lieutenant de la prévôté ; Fronteau , prêtre ; Louet , président ; Galesière, Boileau, écuyers; Deniau, procureur du roi; Goyet, élu; la Beausse; Graffart; Yvain; Pointeau , notaire ; Manseau ; 'Gohory ; Chailleu , médecin; Darondeau, Léon, notaire; Baillet; Bordeau ; Richardeau ; Raveneau ; Delalande ; Cointreau ; Racicot ; Moreau ; Salmon ; Janvier ; Raveneau; Chaussée; Le Barbier; Guyot, Raveneau; Roussin; Corvasier; Foureau; J. Roussin; Fafeure ; Briand ; Baudry ; Chailleux ; Trépier ; Graffard; LeMercyer; Guéhéry, greffier. »

Ce témoignage n'altéra en rien son humilité : elle refusa le titre qu'on lui offrait, et redoubla d'effort pour se faire oublier. Depuis cette manifestation de l'opinion publique , elle se tenait de plus en plus cachée , repoussait toute allusion à sa famille, et cherchait à effacer dans tous les esprits la révélation des grandeurs qu'elle avait fuies.

Trois ans après, son second frère, le vicomte de Gand, allant en 1660, au mariage de Marie- Thérèse d'Autriche , passa par Baugé et se fit conduire à l'hôpital ; la première personne qu'il rencontra fut sa sœur en tablier de cuisine, portant un bouillon à un malade. — « Que demandez- vous, Monsieur? lui dit -elle. — Un lit. Mademoiselle, pour un malade, répondit le vicomte de Gand. — Si c'est pour vous, réphqua-t-elle en souriant, vous n'avez guère mine d'en avoir besoin. » — Celuici , alors se faisant connaître, la conduisit lui-même vers le pauvre dont elle portait le dîner et passa quelques jours avec elle.

N'espérant plus échapper à l'éclat de son nom, elle se réfugia dans un senti ment plus profond encore de son néant. Plus on la louait , plus elle se croyait digne de blâme ; plus on exaltait son mérite, plus elle se reprochait ses défauts; elle

se consolait des témoignages de respect dont on l'entourait , en descendant chaque jour un degré de plus dans la conviction de son abaissement ; elle n'était jamais plus heureuse que lorsque ses vêtements grossiers la faisaient mal accueillir et l'exposaient à quelques humiliations. De telles méprises n'étaient pas rares; car elle avait l'habitude de porter une robe déchirée en plusieurs endroits et pleine de pièces , et comme on lui disait : « Yous pourriez bien, Mademoiselle, sans offenser Dieu, avoir un meilleur habit, » — elle répondait : « Ce serait voler les pauvres, puisque celui-ci peut encore me servir. »

Lorsque, cédant aux sollicitations, elle consentait à se faire acheter une robe neuve , elle la donnait ordinairement, avant de la mettre, à quelque pauvre personne , en disant : « Cela est trop beau et trop bon pour moi. » On voulut un jour lui faire honte de cette négligence et de la misère de ses vêtements : « Oh ! par la grâce de Dieu , réponditelle, je suis guérie de cette maladie, je ne suis jamais vêtue si pauvrement que Jésus -Christ dans le crèche et à la croix. )>

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