‹ Vie de Mlle de MelunChapitre 11 sur 20 · VOYAGES DE MADEMOISELLE DE MELON , EDUCATION DE SA NIÈCE · texte numérisé non relu

VOYAGES DE MADEMOISELLE DE MELON , EDUCATION DE SA NIÈCE

If.63-1G69

Après douze ans passés au service des pauvres, Anne fui obligée de quitter sa retraite et d'aller se mêler encore à ce monde qu'elle avait espéré ne plus revoir. Des affaires de famille , et le désir de vendre ses terres pour doter l'hôpital, lui firent faire plusieurs voyages. En sortant de Baugé, elle avait pris des chevaux de louage , mais de si mince apparence, qu'à peine voulait-on la recevoir dans les hôtelleries. Son frère vint au-devant d'elle jusqu'à Chartres avec deux carrosses. Sur la route, ce ne fut plus de la part des hôteliers qu'empressements et hommages. « Qu'est-ce que le monde?

« dit-elle en riant à son frère : hier, on nous refu- « sait la porte, aujourd'hui on nous reçoit à bras « ouverts ; nous avons cette obligation à nos che- « vaux , qui nous font honneur ; ce sont eux que (( Ton considère et non pas nous ; car nous sommes a les mêmes aujourd'hui qu'hier, on nous traite « autrement en leur considération. »

Le prince d'Épinoy voulait à Paris la recevoir dans son hôtel, mais elle avait emporté de son Hôtel-Dieu un esprit de solitude et d'obscurité qui ne s'accordait pas avec le luxe d'un grand seigneur. « Si je retournais chez mes parents , disait-elle, je « me raccoutumerais à aimer plus le monde que « Dieu, il faut fuir quand on sent son faible. » Elle préféra loger à l'Abbaye-aux-Bois avec une jeune personne qu'elle avait prise avec elle en Flandre, qui se destinait à la vie religieuse, et dont elle avait fait sa compagne et son amie. Là, comme partout, on commença par le dédain à cause de la pauvreté de sa tenue et l'humilité de son langage , et l'on finit par le respect et l'admiration.

Ses habitudes de charité et d'austérité ne la quittaient pas ; elle se soumettait à toutes les règles de la maison, et son plus grand plaisir était d'obtenir la permission d'aller entendre les prédica-

teurs les plus renommés de l'Avent et du Carême. Bossuet, au début de sa carrière apostolique, prêchait cette année le Carême au Val-de-Grùce. Anne sortait le matin à pied, appuyée sur le bras de M"" Roseau, sa compagne, entrait dans une église , écoutait le sermon debout , au bas de l'église avec les ouvrières, aimant à être confondue avec eUes; puis, le soir, elle cherchait un autre prédicateur, quelquefois dans un quartier tout opposé.

Dans l'intervalle, au lieu de retourner à l'Abbaye-aux-Bois, elle s'en allait au jardin du Luxembourg, s'asseyait au bord d'une des fontaines, mangeait avec M"'' Roseau un petit pain que celleci avait acheté, buvait de l'eau de la fontaine et faisait remarquer à sa compagne combien étaient inutiles les peines que se donnaient les grands seigneurs pour leur table, puisqu'elle avait trouvé le secret de faire à bon marché un si excellent repas.

Appelée par ses affaires en Flandre et en Picardie , elle revit l'hôtel de son père et le chapitre de Mons, s'agenouilla devant les autels où son enfance avait prié, logea à Abbeville chez les Dominicaines et recueillit avec un pieux respect le sou-

venir des derniers moments de sa mère et de sa sœur. Les affaires l'occupèrent longtemps et exigèrent mille démarches ; elle y appliquait toute son attention et se soutenait dans ce travail pénible par la pensée du résultat; elle défendait avec énergie et persévérance ses droits, parce qu'elle regardait ses biens comme la propriété des pauvres , et plaidait leur cause en stipulant pour ellemême; mais son âme était ailleurs. Toutes les fois qu'on lui montrait une belle terre, un beau château, qu'on lui vantait une ville ou un pays : «. Tout cela , disait-elle, ne vaut pas mon petit Baugé. )>

Au milieu des embarras , des discussions et des luttes qu'elle eut a soutenir avec un de ses frères sur les tristes questions d'intérêt, combien elle regrettait ses pauvres , son hôpital et les trésors que la rouille ne ronge pas, que les voleurs n'emportent pas, qui n'excitent ni la cupidité ni l'avarice , ne donnent lieu à aucun procès et ne s'épuisent jamais en se partageant ! Combien elle gémissait delà puissance dissolvante de l'intérêt personnel, qui altère les meilleurs sentiments et jette la division jusque dans les familles les plus unies! (Juand elle pouvait échapper aux conférences des hommes d'affaires , elle se réfugiait dans sa correspondance

avec les Hospitalières. Ses lettres n'oubliaient rien de ce qui touchait à leur maison , entraient dans tous les détails et la montraient toujours présente au chapitre comme à la chapelle. Elle ne cessait d'envoyer quelque chose pour les malades et de témoigner son impatience de les revoir.

Le 20 mars 1660, elle écrivait à la supérieure :

« Vive Jésus!

« Je suis de retour, par la miséricorde de Notre- « Seigneur, en bonne santé, pour peu de jours, (( mes affaires m'obligent encore de retourner au « même lieu; j'espère que par vos bonnes prières (( elles réussiront à sa plus grande gloire et me « mettront en état de le mieux servir que je n'ai « fait jusques à présent. J'ai bien de la joie d'ap- « prendre la résolution de ma chère sœur N***; c( mais il me semble qu'il vaut mieux différer quel- « que temps sa réception que de fâcher Madame « sa mère et M. N***, à qui je mande mon sentice ment sur ce point , le priant de ne pas attendre « mon retour, qui sera le plus tôt que je pourrai, « ayant bien de l'impatience de jouir, avec toutes « mes chères sœurs, de la paix et de l'union qui « régnent parmi vous et de la ferveur que vous

<( avez toutes pour pratiquer la vertu à qui mieux (( mieux. Je prends grand plaisir quand je vais « voir les hôpitaux; il ne se peut rien ajouter à « leur propreté, si ce n'est celle que vous apportez « à tenir nos chers pauvres et notre chère maison (( dans le meilleur ordre du monde. »

Au moment où elle se croyait libre et se disposait à retourner à Baugé , une lettre de son frère aîné l'appela à Épinoy auprès de sa femme mourante. Anne partit aussitôt, mais elle arriva trop tard ; elle trouva son frère au désespoir. Il ne pouvait se consoler de la mort de sa femme et de l'absence de sa fille unique, âgée d'un an, que sa grand'mère maternelle, la comtesse de Charost, avait été prendre à Arras et ne voulait pas lui renvoyer. Anne consentit à aller chercher elle-même l'enfant. Ce fut peine inutile. M"^ de Charost prétendit qu'une grand'mère avait plus de droit sur sa petite-fille qu'une tante , et ceux qu'elle avait chargés de discuter cette affaire rejetèrent avec plus de vivacité encore la demande de M"" de Melun. « Il n'appartenait pas, dirent-ils, à une petite tourière de religieuses de village de se charger de l'éducation d'une princesse ; elle n'avait

qu'à s'en aller à son hôpital , sans se mêler d'affaires qui ne la regardaient pas. » Il fallut que le prince allât demander sa fille au roi. Le roi fit quelques difficultés. « Votre belle -m ère, objectat-il , est plus capable d'élever sa petite-fille qu'un homme de guerre comme vous. — Sire, répondit respectueusement le prince d'Épinoy, j'ai une sœur dont le mérite est assez connu , et qui se charge de l'éducation de ma fille. » L'enfeant lui fut rendue à la condition qu'elle serait élevée en France, et M'"' de Melun ne put refuser cette mission de confiance de la part d'un frère qui lui avait été autrefois un compagnon si fidèle et un si secourable auxiliaire; mais ce ne fut pas sans de grands gémissements intérieurs. Elle écrivait en ces termes cette nouvelle à Baugé :

« Vivent Jésus , Marie et Joseph !

« 30 octobre 1666.

« Depuis que je ne vous ai écrit, mes chères « sœurs. Notre -Seigneur a permis bien des dé- (( plaisirs dans notre famille; nous avons perdu « M""" la princesse d'Épinoy , en dix-neuf jours de « maladie. Je suis présentement à Paris , Dieu sait

« le temps que j'y resterai. Je vous assure que ce « n'est pas sans y trouver la croix, et une de mes « plus sensibles est de me voir privée du service « de nos chers pauvres et de ne recevoir point de « vos nouvelles. Je veux me persuader pour ma « consolation que vous ne m'oubliez point dans « vos prières.

« C'est une charité que vous me ferez et que je « vous demande, car j'en ai grand besoin. De vos « affaires et comment tout se porte, j'aurai bien de « la satisfaction d'en apprendre un petit mot. »

Pendant qu'elle fut chargée de l'éducation de sa nièce, Anne fut pour elle une mère tendre et dévouée; elle l'éleva comme elle avait été élevée elle-même, la fît coucher dans sa chambre, épia le premier éveil de son intelligence et de sa parole pour lui apprendre à bégayer les noms de Jésus et de Marie, lui enseigna la prière, le catéchisme et lui apprit à lire dans l'Évangile. Un tableau que son confesseur fît faire alors et qui est encore à l'Hôtel-Dieu de Baugé , la représente sous la fîgure de sainte Anne montrant à lire à la sainte Vierge. Chaque minute eut sa surveillance , chaque heure son instruction, et M"« de Melun ne laissa jamais

perdre une occasion de façonner au bien cette intelligence et cette volonté dont elle avait la disposition. Elle savait que, gravées sur une âme naissante par une main ferme et pieuse , les saintes croyances, les salutaires doctrines deviennent le guide et la lumière de toute la vie. Plus tard, en effet, les passions, les intérêts, les affaires pourront ensevelir sous leurs erreurs et leurs préjugés ces traditions maternelles, mais elles ne les effaceront jamais. Que le vent de l'adversité souffle sur ces mensonges, qu'un grand événement ou qu'une voix pieuse dissipe ces illusions , le passé reparaît avec ses croyances et ses devoirs, et l'âme n'a rien perdu de tout ce qu'elle a appris de bon et de vrai dans ses premiers jours. L'âme humaine ressemble à ces monuments primitifs oii les anciens hommes ont gravé sur le roc leur histoire , leurs lois , plus souvent encore leurs épitaphes ; le temps a beau travailler à en faire disparaître l'empreinte, il ne parvient qu'à la cacher sous la mousse ou sous le sable. Quand le temps emporte ou quand l'orage disperse ces poussières accumulées , quand une main hardie et savante arrache le lierre et les ronces et met le roc à nu , l'empreinte reparaît entière et respectée , et redit aux siècles

nouveaux les faits et les idées d'un autre âge. Malheur à qui a négligé ces heures matinales , offertes au premier occupant! plus tard il appellera vainement à son aide les leçons les plus pures et la plus sage direction, et s'étonnera de l'inutilité de ses efforts pour prévenir les écarts et les chutes ; le temps des semences sera passé , l'ivraie ne laissera plus de place au bon grain. Une terrible expérience révélera alors à l'imprudent le danger d'abandonner à toutes les impressions du dehors , à toutes les influences du hasard, les années pendant lesquelles l'enfant, dans son besoin d'appui, de foi et d'affection, prend toutes les mains qu'on lui tend, croit à toutes les paroles qu'on lui dit et reçoit tout ce qu'on lui donne.

Conduite d'après de tels principes, la jeune enfant faisait l'apprentissage de la vie sous les meilleurs auspices ; elle ne marchait qu'appuyée sur le bras de sa tante, n'obéissait qu'à sa parole, et n'était jamais plus contente que lorsqu'elle avait bien fait et que sa seconde mère était satisfaite. Celle-ci lui enseignait à se tenir toujours en présence de Dieu, à le voir dans ce qu'elle savait, à le chercher dans ce qu'elle ignorait, à l'associer aux travaux, aux jeux, même aux larmes, le re-

raerciant de ses joies et le priant de la consoler de ses petits chagrins.

C'était surtout dans la Bible que se puisaient les leçons; la Bible, cette parole divine qui frappe d'admiration et surpasse les plus grands esprits, est pleine de condescendance et d'attention pour les plus petits enfants; dans les événements les plus immenses , dans les plus terribles scènes , elle leur fait leur part et leur réserve une place. Audessus des eaux du déluge, ils aiment à fuir avec le corbeau, à revenir avec la colombe , ils voguent sur les flots du Nil dans le berceau de Moïse , accompagnent en Egypte le petit Benjamin et voyagent avec le jeune Tobie ; puis, au moment où l'humanité tout entière va prêter l'oreille à la vérité qui s'est faite homme, prier et se repentir au pied de la croix, leur place est préparée auprès de la Crèche, et l'Enfant-Dieu' les appelle à jouer avec lui dans l'atelier de Nazareth.

Le temps que M"^ de Melun ne donnait pas à l'éducation de sa nièce se passait en oraison , en travail pour les pauvres, en visites aux monastères, aux égUses, aux hôpitaux. Elle n'avait pu cette fois refuser d'habiter l'hôtel de son frère , qui voyait la plus haute et la plus brillante société.

C'était le moment où commençait pour la France , avec la grandeur de Louis XIV, ce monde si élégant et si éclairé qui devait donner le ton à l'Europe et à la postérité, et où se rencontraient , pour se faire mieux valoir , toutes les supériorités de la naissance et du talent , du sang et de l'intelligence. Dans ces salons de délicate et illustre compagnie , le génie soumettait ses inspirations au jugement du goût, l'esprit se mêlait à la science, et le sérieux à la grâce; Boileau lisait ses satires, Molière ses comédies , avant de les exposer au public ; La Rochefoucault puisait ses pensées et M""" de Sévigné allait recueillir ces nouvelles du moment qu'elle immortalisait en les écrivant à ses amis et plus tard à sa fille. Nulle part, et dans aucun temps, la conversation n'a eu à échanger de plus belles idées et sous des formes plus heureuses.

M"" de Melun ferma l'oreille à tous ces enchantements ; elle s'était retirée du milieu de la foule , s'était fait de sa chambre une cellule impénétrable et vivait on religieuse au sein de la cour. Une fois seulement elle quitta la retraite et parut devant le roi. C'était en 1667, pendant la guerre contre l'Espagne , lorsque l'armée française s'empara de la Flandre. Le prince d'Épinoy était au

siège de Douai; un coup de feu lui fracassa le bras; il fut emporté dans un château voisin. Le bruit se répandit aussitôt qu'il était mort ou prisonnier des Espagnols. M"" de Melun, en proie aux plus mortelles inquiétudes, se décida à demander une . audience au roi , qui du camp était retourné à Compiègne et y célébrait sa rapide conquête. Elle voulait le prier de réclamer son frère , si , comme elle le croyait, il était tombé aux mains des ennemis. Le roi la reçut avec une grande bonté; et comme elle lui témoignait toutes ses inquiétudes : « Je ne puis, lui dit-il, vous guérir de la peur, mais je puis vous assurer de la vie et de la liberté de votre frère ; il n'est pas au pouvoir de toute l'Espagne de lui nuire non plus qu'à moi ; vous le verrez bientôt. )^ Peu de jours après elle eut de ses nouvelles par lui-même.

Pendant son apparition à la cour, elle reçut la visite d'un grand nombre de seigneurs qui rendirent hommage à son mérite et à sa vertu ; mais elle eut hâte de regagner sa cellule. Il lui avait fallu pour un moment quitter ses habits modestes, prendre un équipage, se faire suivre par les pages de son frère , écouter le langage du monde qu'elle avait oubhé, enfin laisser pour quelques jours les

habitudes de l'hospitalière pour le luxe des femmes de la cour. Elle en souffrit horriblement : « Le peu de temps que je fus obligée de demeurer à la cour, disait-elle plus tard, me parut un sensible purgatoire; j'en sortis d'aussi bon cœur et aussi vite que les âmes sortent de ce lieu de peine et de douleurs. Les gens de cour me semblent d'insignes malheureux qui souffrent beaucoup sans mérite, et qui font de rudes pénitences sans expier leurs péchés. ))

A mesure que sa nièce grandissait , elle répondait mieux à ses soins ; on voyait se refléter dans cette jeune âme les vertus de son institutrice. Anne s'y attachait de plus en plus , mais elle s'effrayait de voir cette affection prendre une si grande place dans sa vie , et sentait la nécessité de la fuir. « Ah ! faut- il, disait-elle à M"" Roseau, que mon cœur se sente de l'inclination pour autre chose que pour Dieu! » Et comme celle-ci lui demandait s'il était défendu d'avoir de l'amitié pour ses parents : « Non, dit-elle, mais il est défendu d'y avoir de l'attache, je m'en sens pour cette enfant; il la faut rompre en la quittant. » Aussi ne cessait-elle d'appeler de ses vœux le moment où elle retrouverait sa liberté.

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« Mes sœurs, écrivait-elle le 10 mars 1668 à « ses religieuses de Baugé, je suis aussi touchée « que jamais de tendresse pour vous toutes et de « compassion pour les peines qui ne manquent « pas de vous arriver ; mais chacun a les siennes , « et vous me permettrez, s'il vous plaît, de sou- « pirer après un petit coin de notre chère solitude « oii Dieu sait la passion que j'ai d'aller me dé- « lasser avec vous aussitôt qu'il me sera possible, « afin de contribuer de ma part à la gloire de Dieu « et à notre commun repos. Je ne doute pas à ce « que vous ne teniez la main à ce que les visites « que vous recevez du dehors ne passent pas une « demi-heure, et que vous ne gardiez la résolution « que je vous ai vue, et que j'ai souvent souhaité « être inviolable, de ne laisser entrer personne « ^ans le jardin ni dans le cloître. »

C'était de l'hôtel de son freine qu'elle écrivait aux religieuses de Baugé ces conseils plus sévères de solitude et de silence, comme si le spectacle qu'elle avait sous les yeux lui avait fait comprendre la nécessité de compenser le bruit et le mouvement du monde par un redoublement , dans les monastères , de cfôture et de retraite.

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