‹ Vie de Mlle de MelunChapitre 9 sur 20 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DÉLlVRAiNCE DE BADGÉ. — MORT DE LA SŒUR ET DE LA ilÈRE DE MADEMOISELLE DE MELUN

Pendant que la charité de M"° de Melun travaillait à la guérison de quelques-uns des habitants de sa ville adoptive, Dieu lui fournit Foccasion de la sauver tout entière.

En 1652, la ville d'Angers, qui, dans les troubles de la Fronde, avait pris parti pour les princes contre la régente, fut assiégée par le maréchal d'IIocquincourt. Pendant un passage de troupes à travers Baugé, une querelle s'éleva entre les habitants et les soldats; un soldat fut tué, et, suivant l'usage impitoyable de ce temps, la ville fut condamnée au pillage et l'ordre fut donné de la pren-

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dre d'assaut. Toute résistance était impossible, le feu avait déjà été mis à l'un des faubourgs, et chacun n'attendait plus que la ruine et la mort.

Anne balança un instant entre la crainte de se faire connaître et l'espérance de sauver la vie à tant de victimes. Une voix lui disait au fond de son cœur que peut-être en se nommant , en invoquant l'influence de sa famille, elle obtiendrait grâce pour la ville ; mais, d'un autre côté , devaitelle , pour cette fragile chance , quitter l'obscurité dont elle s'était enveloppée avec tant de soin, perdre en un moment tous les fruits de sa vie cachée? Son combat intérieur ne fut pas long : elle ne put résister aux cris de terreur, aux lamentations qui s'élevaient de toutes parts. Sa charité imposa silence à son humilité. Se jetant à genoux au pied de l'autel, elle invoque Celui qui donne la force aux plus humbles et fait triompher la faiblesse, sort secrètement de l'hôpital, va trouver l'officier qui commandait, se nomme, et lui demande au nom de Dieu la grâce de la ville.

Cet officier connaissait le rang et la famille de M"" de Melun. La vue de cette princesse sous la robe d'une hospitalière, son air si plein de douceur et de majesté , sa parole qui semblait in-

spirée, lui Orent tomber les armes des mains; il arrête le pillage , interdit toute violence et ordonne à ses troupes de sortir immédiatement de Baugé. Anne , en le remerciant , le supplie de ne pas trahir son secret, il le lui promet, mais il met à tout ce qu'il accorde une seule condition; il demande qu'avant leur départ les soldats rendent à Thospitalière les honneurs militaires. Il fallut bien y consentir. Le soir même, devant la sœur de La Haie, entourée des rehgieuses et des pauvres , à la porte de son hôpital, et au grand étonnement de la foule assemblée , le corps d'armée défila tout entier , les soldats présentant les armes et les officiers saluant de répée.

Les cris de joie et les applaudissements de la ville se mêlaient au bruit des tambours et de la mousqueterie. Chacun célébrait les louanges de cette sœur de La Haie qui dans un instant faisait sortir de terre les murs d'un hôpital, et d'une parole désarmait les bataillons.

Seule, l'humilité d'Anne souffrait de ces honneurs ; elle était honteuse de tout le bruit que Ton faisait pour elle, elle entrevoyait déjà que, malgré ia discrétion du commandant , sa véritable condition était soupçonnée et son passé presque décou-

vert. Lorsque le lendemain le clergé, les magistrats , les notables vinrent en corps la remercier du salut de la ville, elle les pria, les larmes aux yeux , de cesser toute manifestation de respect et d'honneur , car sans cela elle serait forcée de partir le lendemain et de quitter Baugé pour jamais. La ville se tut pour ne pas l'affliger et fit semblant de n'avoir rien appris ni deviné; mais, dès ce jour, personne à Baugé ne crut plus à la pauvre condition de la sœur de La Haie, et la curiosité , stimulée par la reconnaissance , ne fut pas longtemps sans retrouver son nom , ses antécédents et lui refaire la position dont elle ne voulait pas ; l'admiration s'en accrut avec l'affection. Dans ces temps où la différence des rangs était plus marquée , où l'intervalle était grand entre les classes de la société , le pauvre tenait plus grand compte du long chemin que l'on parcourait pour se rapprocher de lui; car avec juste raison il mesure encore plus le mérite du bien qu'on lui fait, au sacrifice qu'il a coûté, qu'à l'avantage que lui-même en reçoit. Rien n'était plus touchant que les efforts des malades pour ne pas laisser voir à M"° de Melun le profond respect qu'elle leur inspirait, et conciher avec les hommages qu'ils croyaient de-

voir à son rang l'oubli et l'indifférence que cherchait sa vertu.

Peu après la délivrance de Baugé , Anne apprit presque en même temps la mort de sa sœur aînée et celle de sa mère.

Marie-Claire de Melun, plus âgée qu'Anne de deux ans , avait profité , comme sa sœur, des leçons puisées dans la maison maternelle , et , sous une autre forme et dans d'autres conditions, avait pratiqué les mêmes vertus. Elle aussi , dès sa première enfance, s'occupait exclusivement de Dieu et des pauvres. Placée très jeune à la cour des Pays-Bas , elle savait obtenir des seigneurs qui y jouaient gros jeu une part de leur gain, tantôt pour payer la dot d'une religieuse , tantôt pour donner du pain à un pauvre honteux. Comme Anne , elle ne voulut jamais d'autre époux que Notre-Seigneur, et toute sa vie ne fut qu'une bonne œuvre et une longue prière. Retirée au couvent des Dominicaines avec sa mère, elle suivait avec exactitude les exercices des religieuses , et se livrait avec un zèle infatigable à toutes les pratiques de la plus austère pénitence. Dans les derniers temps, son corps était couvert d'ulcères qui exigeaient les opérations les plus douloureuses. Elle se les faisait

elle-même, sans que sa main tremblât, sans qu'une plainte vînt soulag-er son extrême souffrance. Elle disait seulement aux personnes qui la plaignaient :

« Priez Dieu d'ajouter âmes maux, pourvu qu'il ajoute à ma patience ; j'ai peur de la perdre. »

Elle avait auprès d'elle une religieuse à qui elle ne cessait de demander ce qu'elle devait faire pour bien souffrir. Au moment de sa mort , elle fit rassembler autour d'elle toute la communauté, qu'elle avait tant édifiée pendant sa vie , lui demanda pardon des mauvais exemples qu'elle avait pu lui donner, se fit raser les cheveux et pria qu'on la revêtît de Thabit des religieuses. Elle mourut le 17 décembre 1652, et fut enterrée dans la chapelle du couvent.

Vingt-deux ans après, on transporta son corps dans une maison nouvelle que les Dominicaines venaient de faire bâtir. A cette occasion, son cercueil fut ouvert; on trouva eon corps et ses vêtements entiers, sans nulle corruption. La couronne de roses et de romarin qu'on avait placée sur sa tète était à peine flétrie.

Sa mère la suivit au tombeau quelques mois après, le 12 janvier 1653. Elle n'avait jamais pu se consoler du départ d'Anne; lorsque, peu de

temps après sa fuite , elle eut connaissance du lieu où elle s'était retirée, elle refusa de croire à la persévérance de sa vocation , et lui fit sans cesse demander de revenir; mais à son lit de mort, quand les choses lui apparurent à la clarté du dernier moment, elle comprit le sacrifice de sa fille, la grandeur de ses œuvres, la remercia de ne pas avoir cédé à ses instances et lui envoya sa plus maternelle bénédiction. La princesse d'Épinoy mourut saintement, comme elle avait vécu. La retraite de ses dernières années avait été comme le complément et la récompense du temps qu'elle avait passé si religieusement dans le monde ; elle avait purifié dans les austérités du monastère ce qui pouvait lui rester encore d'imparfait et d'inachevé. Par sa vie toute chrétienne, par tant d'heures passées au pied des autels et surtout par l'éducation des ses enfants , elle a mérité la plus grande grâce que Dieu accorde à une mère ; elle a pu se présenter devant son tribunal appuyée sur deux anges dont l'un venait de la précéder, et dont l'autre restait sur la terre à mériter et à prier pour elle. Anne offrit pour ces âmes si chères ses larmes , ses prières et ses aumônes; la mort avait fait disparaître l'espace

qui les séparait sur la terre , et elle se sentait plus près d'elles, maintenant qu'elle les espérait au sein de Dieu.

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