CHAPITRE XI
BETOCR A BAUGE
Enfin Dieu permit qu'elle pût retourner à son hôpital. Le prince d'Épinoy, guéri de ses blessures, épousa en secondes noces, le 11 avril 1668 , M"' Pélagie de Léon , fille de Henri Chabot , duc de Rohan. Sa fille allait avoir une mère, et M"" de Melun obtint de revenir à ses pauvres ; mais elle ne partit que sous l'apparence de leur faire une visite de quelques semaines, et elle accompagna jusqu'au Mans son frère, qui allait à Bagnères prendre les eaux.
Avant de quitter Paris elle avait placé sa nièce chez les rehgieuses pour y achever son éduca-
tion ; il lui avait fallu un effort violent sur ellemême pour commander à l'émotion des adieux. Elle avait beaucoup désiré cette séparation , parce que, comme elle l'avait dit à M"° Roseau, elle sentait combien elle aimait cette enfant, et avait peur de tout ce qui pouvait dérober à Dieu une part de son cœur ; mais cette exclusion , qui lui avait déjà inspiré tant de sacrifices, avait d'autant plus de mérite qu'elle n'y arrivait jamais qu'à force de souffrance ; elle n'était pas de ces âmes qui aiment Dieu par indifférence de tout ce qui les entoure et lui sacrifient ce qu'elles sont heureuses de quitter. Du Mans, Anne prit la route de Baugé avec sa jeune Flamande et une sourde-muette qu'elle avait adoptée. A mesure qu'elle approchait, son cœur se dilatait; elle était comme le pèlerin qui, après une longue course, entrevoit le but de son pèlerinage et commence l'hymne qu'il va chanter au pied de l'autel.
Arrivée à Baugé sans qu'elle y fût attendue, elle entra seule dans les salles. Presque toutes les Hospitalières y étaient; mais personne ne la reconnut, parce qu'elle avait gardé son masque de voyage. Elle demanda la supérieure, lui fît plusieurs questions sur sa communauté et la pria de
la faire entrer dans la clôture et de lui montrer la maison. La supérieure refusa de l'admettre dans l'intérieur, n'en ayant pas, ajouta-t-elle, la permission de Monseigneur. A ce moment, l'une des sœurs, étant survenue, la reconnut à sa voix et s'écria : C'est ma sœur de La Haie ! alors, ôtant son masque , elle vit les sœurs à ses pieds et se mit à pleurer avec elles, puis elle les pressa toutes sur son cœur.
Le bruit de son retour fit retentir un cri de joie dans toute la maison. Les convalescents se pressaient autour d'elle pour lui baiser les mains; les malades se levaient sur leur lit pour la voir et la saluer. On eût dit que la santé rentrait à l'hôpital avec elle. Bientôt la ville entière accourut lui faire compliment; il semblait que chacun avait retrouvé une personne de sa famille.
M"" de Melun reprit ses exercices et ses habitudes avec un redoublement de zèle et de détachement, comme si elle avait voulu réparer le temps passé ailleurs ; elle quittait moins que jamais le chevet du lit de ses pauvres. Elle ne pouvait se rassasier de les voir et de leur faire du bien; puis elle allait souvent retremper son âme dans la retraite. Ces quelques jours d'intimité avec
Dieu, en dehors de tout autre devoir, lui donnaient des forces pour de longs mois de travail et d'austérités. C'est dans une de ces retraites, faites quelque temps après son retour, qu'elle écrivit les résolutions suivantes :
« 1" Tous les ans je ferai. Dieu aidant, une retraite de quelques jours pour remarquer mes progrès ou mes égarements au service de Dieu et me renouveler, soit par la pratique spéciale de quelques vertus, soit par la mortification de quelque passion, selon mes besoins et l'avis de mon directeur;
« 2° Tous les trois mois je ferai une revue de mon intérieur par une confession extraordinaire de mes principaux manquements, à mon directeur habituel ou à un autre, suivant son conseil;
« 3" Tous les mois je lui rendrai un compte exact des dispositions de mon âme et de mes différentes pratiques; j'en prendrai de nouvelles ou je continuerai les mêmes, selon son avis et mes besoins , et cela franchement , librement , brièvement. Je me préparerai à cette retraite du mois un jour ou deux auparavant, par l'oraison, par des visites au saint Sacrement, tâchant de découvrir la cause de mes dérèglements et de pré-
voir les moyens que je pourrais prendre pour m'en corriger ;
« 4° Quant à l'ordre de chaque jour, je suivrai ponctuellement ce qui me sera prescrit par mon directeur, pour acquérir enfin l'esprit d'une fille hospitalière qui se donne à Dieu tout de bon sous la protection du grand saint Joseph. Je m'estimerais heureuse si je pouvais imiter cet illustre saint, sous les auspices duquel je veux consacrer ma vie k l'instruction, à l'éducation des petites orphelines, suivant le conseil que j'en ai reçu de mon directeur, dont je m'efTorcerai en toutes choses de suivre les intentions ;
« 5° Surtout je ne manquerai jamais de faire mon oraison tant que j'aurai de la santé, m'imposant une pénitence, et la reprenant à quelque autre heure du jour, si par malheur j'avais manqué de m'en acquitter le matin;
« 6° Je n'interromprai jamais, sans une grande nécessité, l'ordre de mes pratiques de dévotion, assistant surtout avec recueillement à la sainte messe, me formant quelque pieux exercice, pour y communier spirituellement, lorsque je ne pourrai le faire réellement ;
« 7" Outre mes lectures ordinaires, j'en ferai
une particulière de quelque bon livre que mon directeur aura jugé le plus propre à mon avancement; faisant néanmoins mon principal du petit livre de l'Imitation de Jésus-Christ et de l'Introduction à la Yie dévote. Je ne manquerai pas un seul jour d'en lire quelque chose pour me tenir toujours en goût et en appétit des choses spirituelles ;
« 8° Je serai bien exacte à garder le silence et fidèle à fuir tout entretien inutile , principalement les conversations qui pourraient me détourner de Dieu et donner occasion de parler du prochain ou de le mal édifier. Je me rendrai affable , obligeante et cordiale dans la charité que je dois à tout le monde;
« 9" Je prendrai mes repas avec tranquihité, modestie, recevant de la main de Dieu ce qu'il lui plaira de me donner, avec esprit de pauvreté et de reconnaissance, m'estimant indigne de la nourriture que sa providence m'accorde pour m'entretenir à son service. En même temps que je prendrai la nourriture de mon corps, je tâcherai de nourrir spiritueUeraent mon âme en profitant de la lecture;
(( 10" J'aimerai le travail manuel et m'y affectionnerai, m'efforçant, avec toute la charité, le
support et la tendresse dont je serai capable , d'apprendre à travailler aux petites filles que j'aurai sous ma conduite, leur imprimant toujours l'appréhension des maux que cause l'oisiveté ;
« 11° J'aurai un soin très particulier de leur bien apprendre à lire et un zèle ardent de les faire entrer dans la solide pratique des vertus chrétiennes , comme sont la modestie , la douceur, la gravité , conformément à leur sexe , à leur âge et à leur condition , me regardant comme l'ange tutélaire et visible de leurs âmes.
a Pour ce qui est de la pratique particulière des vertus dont j'ai besoin pour mon salut et ma perfection, je prends les résolutions suivantes :
« 1° Opposer à l'orgueil, vanité et suffisance de mon esprit , à la propre estime et préférence de ses opinions, sentiments et jugements à ceux des autres, un grand fonds d'humilité, d'abaissement et de soumission d'esprit ;
(( 2" A tout ce qui peut venir de moi et de mes propres lumières, opposer un dénuement et un désavœu très simples pour l'amour de Dieu et pour lui plaire davantage en vue de ma petitesse, de mes misères et de mon néant ;
« 3° Tâcher d'acquérir une grande mortification
et un renoncement universel à tous les plaisirs de mes sens, surtout à la curiosité de savoir et de connaître ce que font, disent ou prétendent les autres dans les choses qui ne me regardent point , qui me dissipent au dehors , empêchent que je n'habite en moi-même et me portent à me troubler, m'iuquiéter et à faire mille petits jugements sans aucun fondement que celui que mon imagination me fournit ;
« i° Opposer à cela le silence, la tranquillité, le recueillement, la présence de Dieu, l'attention sur moi-même, l'apphcation sérieuse à ce que je dois faire pour mon avancement , voir ce qui me manque, m 'étudier à bien faire mon office et ma charge pour plaire uniquement à Dieu , sans tant de retours sur moi et sur les créatures ;
« 5° Veiller sur mon naturel vif, critique et pointilleux , prenant garde de me laisser échapper à des pensées et à des paroles qui ressentent le moins du monde l'aigreur ou la vengeance. Je ne dois pas surtout traiter rudement les petites filles que j'aurai à ma charge ;
« 6" Pour cela, faire provision d'un grand fonds de charité , de douceur et de patience , de support, d'affabilité , de bénignité , de cordialité et de ten-
dresse pour le prochain , me servant de ses vertus pour dissimuler ses défauts ou pour trouver moyen de les excuser ; soit pour aller au-devant des autres et les prévenir lorsque je sentirai quelque éloignement ou aversion contre eux ; soit pour ne pas juger, parler mal, désapprouver ni condamner leurs actions et leur conduite, les regardant toujours comme les images et enfants de Dieu , les héritiers du paradis, participant aux mêmes sacrements et aux mêmes grâces que moi, et à qui , sans haïr Dieu, je ne puis pas refuser mon amour ;
« 7° Faire profession d'une grande ouverture de cœur, franchise, sincérité et simphcité dans ma conduite, n'usant jamais d'aucune duplicité, dissimulation, déguisement ni équivoque en toute ma conduite, ne penser jamais d'une façon et parler de l'autre , en quelque temps , occasion et affaires qui se présentent , de quelque importance qu'elles soient;
« 8° Pour cela, avoir en toutes choses un très pur regard , une très simple vue de Dieu , n'envisageant que lui en toutes mes intentions, représentations ; ne me divertissant jamais de sa sainte présence et me remettant souvent dans l'esprit la
connaissance qu'il a très intime du fond de mon cœur, de mes desseins et de mes actions.
(( Voilà, mon Dieu , les lumières et les vues que votre souveraine bonté m'a données pour ma perfection et pour l'amendement de ma vie. Mais que peuvent la faiblesse et le néant de la créature pour l'exécution de la moindre de ces choses? Rien, mon Dieu, sans le secours de votre divine grâce. Ne la refusez pas. Seigneur, à mon impuissance , et ne permettez pas que tant de saintes pensées périssent par ma faute , puisque tout vient de vous et de l'inspiration que vous en avez jetée dans mon cœur. »
Ces résolutions, écrites sur le papier, se gravaient en son âme en caractères ineffaçables; chaque année, chaque mois, elle sortait plus sainte de la retraite et du tribunal de la pénitence ; chaque jour l'Imitation de Jésus- Christ lui apprenait à préférer la vertu au savoir et la vérité à l'éloquence , à rechercher dans le silence les mystères cachés de l'Écriture, à traverser la vie comme un étranger qui n'a pas d'intérêt aux affaires du monde, et à s'élever sur les deux ailes de la simplicité et de la pureté au-dessus des choses de la terre , pendant que saint François de Sales l'intro-
duisait dans cette voie étroite et ardue, si pleine de sacrifices et d'austérités , qui conduit à ]a perfection, mais dont les ronces et les épines disparaissaient sous les riantes fleurs de son affectueuse parole, comme les disciples d'Emmaiis, en entendant les doux enseignements du Sauveur, oubliaient la longueur et les difficultés de la route.
En revenant des eaux de Bagnères , le prince d'Épinoy passa par Baugé pour reprendre sa sœur et la ramener à Paris. Il n'avait consenti à la conduire au Mans qu'à cette condition , et fit les plus grands efforts pour l'arracher à son Hôtel-Dieu. Il lui rappelait tout ce qu'il avait fait pour elle , et la conjurait, au nom de ce souvenir, de retourner auprès de sa fille et de renoncer à une retraite dont l'hospice de Baugé n'avait plus besoin. La pauvre hospitalière ne savait comment résister à ces instances. Mais cette fois la maladie vint à son secours; elle était tellement souffrante, que le médecin déclara que le voyage mettrait sa vie en danger.
Le prince partit désespéré , et depuis ce temps sa famille ne cessa de lutter contre la résolution de M"' de Melun; chacun de ses frères essaya à son tour. Lettres, supplications, menaces même,
rien ne lui fut épargné. On alla jusqu'à lui dire que si elle persistait dans son éloignement, on retiendrait ses revenus et on la dépouillerait de ses biens. Elle se contenta de répondre que toute sa joie serait de se voir réduite à l'aumône, espérant que les pauvres à qui elle avait donné du pain lui en rendraient avec usure.
Pendant la maladie qui la retenait au lit lors du passage de son frère , elle obtint de se faire transporter dans une petite cellule qui n'était séparée des salles que par une très minime cloison. Ne pouvant plus rendre aucun service, elle demanda qu'on attachât au chevet de son lit la corde de la cloche du couvent, et elle se chargea de sonner pendant ses longues insomnies pour réveiller les religieuses et indiquer les exercices de la journée. Ce fut pour elle une consolation de n'être pas tout à fait inutile. Son inaction était encore plus profitable à la communauté que le travail des autres , car les sœurs venaient s'édifier auprès d'elle ; sa cellule leur était comme un oratoire, sa patience la plus éloquente des prédications, et toujours elles la quittaient plus zélées et meilleures.
Anne était ainsi cachée dans cette pauvre petite chambre sans meubles, lorsque deux de ses pa-
rentes, religieuses dans un riche monastère, vinrent la visiter en allant aux eaux. Elles arrivèrent au moment où on allait la saigner. Loin d'être édifiées de la pauvreté de la chambre et de l'humilité de leur parente , elles s'indignèrent de cet abaissement, et ne voulurent pas même loger à l'hôpital et recevoir, suivant l'usage , la portion des pauvres. Elles préférèrent aller chercher dans une hôtellerie un appartement et une table plus en harmonie avec la grandeur de leur rang et la dignité de leur naissance. Pauvres femmes, qui avaient enfermé avec elles dans leur couvent les misères et les illusions de la vanité ! Combien elles auraient eu besoin de cette grande leçon qu'elles ne voulaient pas recevoir !