PROFESSION SOLENNELLE DES SŒUKS DE BAUGE
A mesure que la congrégation des sœurs de Saint-Joseph s'était étendue et avait multiplié ses œuvres, elle avait marché dans la voie du progrès. Formée d'abord comme une association sans lien perpétuel et sans autre engagement que de servir temporairement les pauvres, elle avait peu à peu augmenté ses exercices , ajouté à ses mortifications et accepté tous les devoirs de la vie religieuse ; la retraite était devenue plus complète , la clôture plus sévère, et plusieurs maisons étaient arrivées à prononcer les vœux perpétuels. Pour donner à ce progrès uq caractère immuable, les
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anciennes Mères sollicitèrent l'approbation du Saint-Siège et obtinrent, en 1667, du Pape Alexandre VU , le bref suivant :
« Le devoir de la charge apostolique à laquelle Dieu nous a élevé demande de nous que, favorisant d'une bienveillance paternelle la congrégation de saintes filles et femmes dévouées à Dieu qui, fortifiées d'un secours divin, produisent partout les plus grands fruits d'une pénitence , d'une charité et d'une piété vraiment chrétiennes, nous nous portions d'affection, suivant qu'il nous est possible , selon Dieu , à procurer le bonheur et le progrès de leur état. Nos chères filles en Jésus- Christ, les religieuses hospitalières de la congrégation de Saint -Joseph, sorties du monastère, autrement dit de la Maison-Dieu de La Flèche, diocèse d'Angers, nous ont fait exposer depuis peu qu'ayant été autrefois érigées et établies avec permission et approbation expresse de l'ordinaire d'Angers, conformément au décret du concile de Trente, elles ont, avec la même permission, établi des monastères de leur institut dans les villes de Nîmes, de Baugé, diocèse d'Angers, de Laval, diocèse du Mans, de Moulin, diocèse d'Autun, et à Montréal dans la Nouvelle-France ; que dans ces
monastères elles ont donné l'habit à des novices et les ont reçues à la profession de trois vœux essentiels de pauvreté , de chasteté et d'obéissance, avec un quatrième d'exercer l'hospitahté envers les pauvres malades, et que depuis plusieurs années elles ont exercé et exercent les fonctions de véritables religieuses, gardant la clôture et faisant communauté régulière, vivant selon la règle de Saint-Augustin et leurs constitutions particulières , approuvées de l'ordinaire avec l'estime des évêques, la grande édification des peuples et leur particulière utilité spirituelle ; et afin qu'il soit pourvu , suivant les termes de leur exposé, à leur accroissement, et que leur repos soit établi avec plus de fixité , elles désirent beaucoup que nous leur soyons favorable. Voulant les gratifier de grâces et de faveurs spéciales, relevant chacune d'elles de toute excommunication, suspension, interdit et de toute autre censure et peine ecclésiastique de droit ou de fait , si aucunes par elles ont été encourues ; touché des humbles supplications qui nous ont été faites de leur part , de l'avis de nos frères les cardinaux de la sainte Église romaine préposés pour examiner les affaires des évêques et des réguUers , le tout consi-
déré et rapporté , et lecture par eux dûment examinée, nous confirmons et approuvons de notre autorité apostolique, par ces présentes, la congrégation et l'institut des dites exposantes, déclarons qu'elles sont véritablement religieuses , voulant que ces présentes soient fermes, valides et efficaces pour toujours , qu'elles aient leur plein et entier effet, et qu'elles protègent en tout et partout les exposantes, etc.
« Donné à Rome, à Sainte-Marie-Majeure, sous l'anneau du Pêcheur, le 8 janvier 1666, signé par le cardinal Ugolino. »
Après cette haute approbation du Saint- Père, les différents monastères de Saint -Joseph avaient pris la clôture et fait profession solennelle. Seules , les llospitahères de Baugé avaient cru ne devoir rien changer à leurs règles. Depuis longtemps elles se soumettaient à tous les exercices des religieuses et donnaient l'exemple do l'austérité la plus exemplaire; mais, retenues par un respect littéral pour leur première constitution , elles ne sentaient pas l'utilité de changer en perpétuels les vœux temporaires auxquels elles étaient restées si fidèles. M"^ de Melun désirait beaucoup
ce progrès dans sa maison ; elli' était frappée des mêmes raisons qui engagèrent saint François de Sales à modifier les règles de Tordre de la Yisitation. Une religieuse, répétait - elle , ne saurait remplir exactement toutes les conditions de sa sainte profession , lorsqu'elle n'a pas pour garanties les engagements perpétuels et une séparation complète du monde. Pour rendre le joug plus facile à supporter, il fallait qu'il fût irrévocable, et que la possibilité de s'y soustraire ne vint pas en exagérer le fardeau et enlever un argument décisif à la résignation. Elle parlait avec douceur à ses sœurs de la nécessité de s'engager pour toujours à Dieu , cherchait à leur en faire naître la pensée et regrettait de les trouver si mal disposées . non par faiblesse et relâchement, mais par un attachement trop scrupuleux à leur passé. Un jour, les pressant plus qu'à l'ordinaire, elle leur représenta qu'étant à Paris elle avait consulté sur ce point les hommes les plus habiles dans la direction des communautés ; tous avaient répondu qu'il était impossible de tenir des filles dans des emplois aussi pénibles, aussi contraires à la nature , sans la perpétuité des vœux et la renonciation complète à la propriété personnelle.
L'avenir, d'après eux, n'existait pas pour une congrégation incapable de posséder et à laquelle on n'est attaché que par un lien trop facile à rompre. La liberté de rentrer dans le monde, le droit de succéder à sa famille étaient des tentations de quitter l'ordre à la moindre réprimande, à la plus petite difficulté, et les parents, d'un autre côté, lutteraient toujours contre les vocations de leurs enfants dans la crainte de les voir, à la fin de leur vie, sans retraite et sans ressource. Enfin , elle n'omit rien de ce qui pouvait convertir le sœurs de Baugé à la loi ordinaire des communautés; mais elle ne put rien obtenir, et les Hospitalières , chagrines de n'être pas d'accord avec elle, la supplièrent de ne plus insister sur ce point.
M'" de Melun se contenta alors d'adresser à Dieu de ferventes prières pour le changement d'esprit des bonnes sœurs et de leur témoigner de plus en plus son affection ; car ayant fait trois parts du produit de la vente de ses terres, elle en envoya une à un ecclésiastique de Paris , la deuxième forma un fonds pour l'entretien des malades et le complément de l'ameublement de l'Hôtel-JJieu, et la troisième servit à payer la dot de pauvres filles qui avaient la vocation reli-
gieuse, ce qui permit d'en recevoir d'excellentes et en grand nombre.
Sur la fin de 1670, la sœur chargée de la visite des malades entra un soir chez la supérieure. c( Ma mère, lui dit-elle , depuis longtemps Dieu me dit au fond de mon cœur que nous devrions prononcer des vœux solennels pour le bien de la maison et pour le repos de nos consciences. Je n'ai pas osé en parler à nos sœurs de peur d'alarmer la communauté , qui , vous le savez , est contraire à une pareille résolution ; mais cette pensée ne me donne relâche ni jour ni nuit, et je viens vous avouer mon secret comme une fille à sa mère. » La supérieure était poursuivie depuis quelque temps de la même idée et tourmentée du même scrupule , mais n'en avait parlé à personne ; ravie de cette communication , elle la prit par la main et la conduisit chez M"" de Melun , alors en oraison. « Enfin, lui dit-eUe en entrant, ma sœur, il me semble que c'est à ce coup que Dieu veut que nous nous fassions religieuses; il en a donné des pensées si fortes à ma sœur que voici et à moi , que ce serait lui être infidèle que de lui résister plus longtemps ; après notre opposition, la conformité qui se trouve maintenant entre vos pensées
et les nôtres me paraît une marque évidente de la volonté de Dieu. »
Anne remercia Dieu du changement qu'elle n'espérait plus, mais ne voulut rien précipiter, et engagea la supérieure à écrire à l'évêque d'Angers pour lui demander son avis et sa protection dans une si grave affaire. Le prélat, guidé par une prudence toute pastorale , conseilla de consulter chaque sœur en particulier et d'ajourner l'exécution si une seule opposition se manifestait, préférant, disait-il, renoncer à un projet qu'il désirait ardemment plutôt que de diminuer la charité parfaite qui liait tous les membres de la congrégation. Il écrivit lui-même aux Ilospitahères pour leur exposer tous les avantages des vœux perpétuels et le prix qu'il attachait à les voir devenir de véritables religieuses.
La supérieure assembla la communauté tout entière, sans excepter les novices, et lui donna lecture de la lettre de Monseigneur. Elle eut plein succès ; contre son attente , aucune objection ne s'éleva; il semblait que toutes les oppositions avaient été brisées par une volonté supérieure , et que les obstacles, jusque-là insurmontables, s'étaient aplanis sous la main de Dieu. Sur les
trente soeurs, deux seulement demandèrent, avant de s'engager, à connaître la nature et la portée de leurs obligations. M"*" de Melun, pour les satisfaire, fît venir de La Flèche un exemplaire des constitutions nouvelles. Au même moment l'évêque d'Angers ordonna d'appeler pour être supérieure à Baugé et préparer les sœurs à la profession solennelle, quelqu'une des religieuses ayant déjà prononcé des vœux perpétuels dans une des maisons sorties de la congrégation de La Flèche.
On choisit la saur du Uois-Moriu, professe des Hospitalières à Laval, dont l'expérience égalait la charité. L'évêque du Mans accorda robédience pour la faire venir en Anjou, et M""" de La Haie voulut aller la chercher elle-même. Elle partit au mois de février, au commencement du carême. Le froid était. extrême, les chemins détestables, rien ne put l'arrêter. Elle n'interrompit ni le jeune ni les pratiques de dévotion, refusa de se servir de voiture ou de litière , et se fit accompagner d'un ecclésiastique et d'une sœur. Elle espérait surprendre les Hospitalières de Laval; mais la supérieure avait été avertie; elle prépara à M"° de Melun une réception magnifique. La
chambre qu'on lui destinait fut meublée et tapissée avec la plus grande richesse , on emprunta de l'argenterie pour sa table; toute la communauté alla au-devant d'elle et la conduisit processionnellement au chœur. Un carreau avait été placé vis-à-vis la stalle de la supérieure pour qu'elle pût s'y mettre à genoux. Anne n'accepta aucun de ces honneurs, elle refusa sa chambre, et supplia qu'on la traitât en simple religieuse au réfectoire et au dortoir. Il fallut bien céder à ses instances; mais le lendemain, s'apercevant qu'on avait encore pour elle trop de déférence et de respect, elle repartit pour Baugé avec la nouvelle supérieure, à la grande mortification des sœurs de Laval, qui avaient espéré la posséder plus longtemps.
Son humilité, sa pauvreté, ses manières si simples et si charitables les laissèrent dans une profonde admiration , et elles conservèrent de cette trop courte visite la plus douce et la plus salutaire impression. M"' de Melun, au contraire , ne se la rappelait jamais qu'avec tristesse. Elle a dit depuis qu'à Laval on lui avait fait souffrir une espèce de martyre , tant lui était amer tout ce qui sentait l'éclat, tout ce qui blessait son amour de l'obscurité.
Le 11 mars 1671, M'" Tévèque d'Angers, suivant sa promesse, donna le voile aux Hospitalières de Baugé , après un sermon très édifiant sur la sainteté de la vie religieuse, prononcé par un Père jésuite , et , un an après , il revint faire la cérémonie de la profession solennelle de toute la communauté, le jour même de saint Joseph. Toute la congrégation apprit avec la plus grande joie la résolution des sœurs de Baugé. Quoique chacune soit indépendante, n'obéisse qu'aux supérieures qu'elle a nommées et se gouverne elle-même, les maisons de l'ordre n'ont jamais oublié leur communauté d'origine, de règles et de bonnes œuvres. Les progrès, les pertes de l'une sont la consolation ou l'affliction des autres; elles forment une grande famille intimement unie par un échange continuel de services et des prières, et alors comme aujourd'hui elles s'associaient toutes d'un même sentiment et d'une même émotion aux épreuves et aux bénédictions que Dieu envoyait à l'une d'elles.
Anne était au comble de ses désirs , mais elle éprouvait en même temps le chagrin de ne pas suivre à l'autel ses chères sœurs et d'être la seule qui ne se liât pas; il fallut toutes les instances
de son directeur pour l'empêcher de prononcer ses vœux. Chaque fois qu'une novice s'engageait pour jamais et se donnait à Dieu sans retour, M"" de Melun, au milieu des actions de grâces qu'elle adressait au Ciel , avait peine à ne pas y mêler l'expression du regret de ne pouvoir la suivre ; mais toujours, comme au premier moment, on lui demanda de rester libre, et on l'obtint au nom des pauvres.
En se résignant à ne pas être religieuse, elle en accomplit avec la plus grande exactitude tous les devoirs, et ce fut pour elle un mérite de plus; car, à chaque instant de sa vie, son obéissance fut libre et sa soumission complètement volontaire, et si aux yeux de la loi humaine elle n'abdiqua jamais les droits et la liberté auxquels on renonçait alors en entrant dans le cloître , Dieu , à son dernier jour, a pu lui rendre cette justice que personne dans la communauté n'avait mieux rempli les engagements qu'elle n'avait pas pris et les vœux qu'elle n'avait pas prononcés. Elle reçut bientôt la récompense de ce sacrifice, en trouvant une occasion nouvelle de dévouement et d'abandon.
A peine les sœurs de Saint-Joseph avaient-elles
prononcé leurs vœux perpétuels et imprimé ainsi au service de Thôpital un caractère de perpétuité, que M"" de Melun aperçut à quelques lieues de là une nouvelle congrégation à établir et un nouvel Hôtel -Dieu à fonder. Au milieu de ses travaux, pendant qu'à Baugé elle apaisait les plaintes et essuyait les larmes de ses malades , elle entendit des plaintes plus profondes et vît de loin couler des larmes plus amères ; car ceux qui se lamentaient n'avaient pas de maison pour les recevoir ni de sœurs pour les consoler.
A ces voix douloureuses elle n'hésita pas à accourir, et, missionnaire de la miséricorde, elle quitta ses sœurs chéries, sa douce maison des pauvres, sa chapelle bien- aimée, pour aller porter ailleurs sa puissance de consolation et ses œuvres. Telle est l'ardeur des âmes que la charité brûle de son feu. Dans le voyage qu'ehes entreprennent à travers les régions de la souffrance et du malheur, les maux soulagés, les œuvres accomplies ne comptent plus ; la route parcourue est toujours trop petite à côté de celle qu'il faut encore franchir.. Comment songer au peu qui a été fait en présence de tout ce qui reste â faire? Comment penser à s'asseoir un moment pour jeter un re-
gard de complaisance sur le passé et se réjouir des résultats obtenus, lorsque devant yous s'ouvrent des horizons nouveaux de calamités et de désespoir? Comment s'arrêter pour écouter le remerciement du malade guéri, lorsque l'oreille est frappée de tant de soupirs, de tant de gémissements qui appellent au secours? La charité est comme la mort ; elle ne permet ni arrêt ni retard ; elle crie sans cesse comme elle : Marche, marche ; mais à la fin de cette course incessante , l'une vous montre la terre qui doit vous engloutir, l'autre le ciel où Dieu vous attend !