CHAPITRE XIII
ÉTABLISSEMEM DES HOSPITALIERES A BEAUFORÏ
En 1413, le maréchal de Boucicaut fit construire dans la ville de Beaufort , située à cinq lieues de Baug-é, un petit hospice sous Tinvocation de Saint-Jean. Cet hospice étant tombé en ruines, on en donna les pierres et le terrain à des Récollets pour y bâtir leur couvent , et les pauvres malades furent relégués dans un bâtiment du faubourg tellement incommode et malsain, qu'ils ne voulaient pas s'y faire porter Tout le monde se plaignait de cet état de choses, et personne ne songeait à y porter remède. L'évêque d'Angers
résolut de prendre Finitiative de la réforme; il vint à Beaufort, réunit une assemblée de la commune, lui exposa Thorrible situation des malades, le bien que les sœurs de Saint- Joseph avaient fait à La Flèche et à Baugé, et obtint qu'on demanderait des Hospitalières à la maison de La Flèche. Six sœurs partirent en effet, et vinrent rejoindre à Baugé la Mère des Essarts , première professe des Hospitalières de Laval, qu'elles avaient demandée pour leur supérieure. Comme elles attendaient à Baugé qu'on préparât la maison où elles devaient loger, le Père Valogne, jésuite, qui s'intéressait fort à l'établissement, voulut reconnaître par lui-même la vérité sur l'état de l'hApital de Beaufort, alors en très mauvaise réputation. Il en revint effrayé, et raconta devant M""' de Melun toutes les misères qui attendaient les nouvelles Hospitalières. Ce terrible tableau lui sourit; elle sentit un grand désir de prendre sa part d'une œuvre si difficile, et au moment du départ elle proposa à la Mère des Essarts de l'accompagner. La Mère des Essarts accepta cette offre inattendue comme un gage de la bénédiction du Ciel, et le 11 mai 1671 toutes les sœurs partirent pour Beaufort avec M"" de Melun et la bonne
sœur Marthe de la Beauce, chargée par la commuûauté de ramener le plus vite possible leur chère bienfaitrice.
Le mal n'avait pas été exagéré; tout était en dégradation et en ruine. La chambre où les sœurs durent passer la nuit était tellement sale et infecte, que Marthe voulut , mais inutilement, empêcher M'" de Melun d'y loger; et le lendemain elle était debout à trois heures du matin, la priant de se lever et de partir avec elle. Elle eut beau insister : «. Je vois bien, lui répondit M"" de Melun, que Dieu demande ma présence à l'hôpital de Beaufort pour encourager les Hospitalières à y faire son œuvre; je n'aurais garde de les abandonner si promptement, et je suis bien plus disposée à aimer qu'à craindre les peines qu'il faudra souffrir au commencement. » La sœur Marthe fut obligée, h son grand regret, de revenir seule à Baugé.
Dès le début, tout semble conspirer contre l'œuvre; la maison des sœurs était à peu près sans porte et sans fenêtres; la neige et la glace pénétraient jusque sur les lits, et, pendant le premier hiver , les Hospitalières , couchées cinq dans une seule chambre, ne pouvaient faire de
feu et étaient obligées d'aller dire leur office dans un poulailler.
La ville ne montrait aucun zèle pour la fondation; les administrateurs refusaient la moindre réparation , sous prétexte de ne pas diminuer les revenus de l'hôpital, et l'on ne consentait à garder les sœurs qu'à la condition qu'aucune somme ne S€rait prise sur les fonds hospitaliers pour les bâtiments , attendu , disait-on , que les pauvres ayant jusque-là vécu dans cet état, il n'y avait aucun motif pour le changer.
Trois jours après l'arrivée des sœurs, une d'elles tombe malade et meurt au bout d'un mois. Deux autres la suivent au tombeau en quelques semaines. Le bruit se répand que la peste est à l'hôpital , la terreur s'empare de la ville, personne ne veut plus approcher de ce foyer d'infection, les pauvres le fuient comme un tombeau. La maison de Laval réclame la Mère des Essarts, et son envoyé n'ose pas même s'avancer au delà de Baugé. Un des amis de la supérieure, qui était allé la visiter, respire un air si malsain, qu'il se dit empoisonné. Chacun croit voir dans un tel début une protestation de la Providence contre la fondation nouvelle. Seule,
M"" de Melun, malgré sa santé chancelante, résiste avec la Mère des Essarts, elle combat toutes les craintes, oppose une âme sereine au trouble universel et interprète cette épreuve comme une exhortation divine à la persévérance.
La sainte et courageuse supérieure a laissé sur ces premiers temps de Beaufort un mémoire dont il serait téméraire de vouloir changer une parole.
« M'"' de Melun, dit-elle, qui avait un attrait si prononcé pour la pauvreté et le mépris , était dans son centre. Toute sa peine était de voir souffrir les Hospitalières et les pauvres. C'est pourquoi elle voulut commencer par nettoyer la maison et en ôter les plus grosses ordures , afin de leur donner du soulagement en purifiant l'air. Il n'est pas concevable combien cette occupation lui causa de peines et de fatigues ;' car , comme elle était d'un tempérament fort délicat et qu'elle voulait d'ailleurs animer les autres au travail par son exemple et les empêcher de tomber dans le découragement, elle fit d'étranges efforts pour ne paraître pas incommodée. Elle travailla sans cesse, comme la dernière des servantes, et ne s'épargna ni jour ni nuit. Il n'y eut pas d'emplois, quelque
bas qu'ils fussent, qu'elle ne Youlùt exercer; car elle faisait quatre ou cinq personnages à la fois : religieuse au chœur, servante à la cuisine, hospitalière au dedans de la maison, tourière au dehors, allant au marché elle-même et apportant au logis les provisions qu'elle avait achetées, balayant les chambres, faisant les lits, tirant de l'eau et quêtant en ville du hnge pour les malades ; enfin se faisant toute à tous pour les gagner tous, w
M""" l'évêque d'Angers voyant la mauvaise disposition des habitants, voulut les rappeler à de meilleurs sentiments ; il revint encore à Beaufort , et réunit la commune le 13 juin 1(571 ; l'assemblée montra la plus vive opposition, objecta la dépense extrême , la pénurie des ressources, tous les raisonnements que la routine et l'indifférence sont si ingénieuses à trouver pour tout laisser tomber au nom de la conservation et tout perdre sous prétexte d'économie. Après avoir exposé luimême la nécessité de soutenir les filles de Saint- Joseph et les immenses services qu'elles allaient rendre à l'hôpital, il ordonna à la supérieure de prendre la parole et de répondre à toutes les objections.
« Dieu, ajoute la supérieure, qui sans doute avait inspiré Monseigneur de me donner cet ordre , me fît la grâce de l'exécuter d'une manière qui contenta tout le monde. Je répondis à toutes les objections , et il me semble que je dis des choses auxquelles je n'aurais jamais pensé dans un autre temps. Ces paroles, jointes à la douceur et à la modération que notre bon prélat fît paraître en cette occasion, touchèrent le cœur des plus opposés et les obligèrent de donner la main au dessein qu'il avait de nous établir à Beaufort pour notre propre bien ; le besoin pressant qu'avaient les pauvres d'être promptement secourus, la ferveur admirable de toutes nos sœurs et particulièrement le courage invincible que faisait paraître ma sœur de La Haie à supporter toutes les peines déterminèrent JVIonseigneur, plus que le consentement des habitants , à croire que Dieu voulait que nous demeurassions àBeaufort, et qu'il tirerait sa gloire de notre établissement. C'est pourquoi il en fît ensuite la cérémonie, et, en nous quittant, il nous exhorta toutes à demeurer fermes dans notre vocation et à bien servir les malades.
«Nos sœurs s'en acquittèrent avec une charité indicible, et donnèrent en peu de temps une non-
velle face à l'hôpital de Beaufort. Les habitants furent plutôt persuadés de la ferveur de leur zèle que de Fextrémité de leur misère et de l'obligation qu'ils avaient de les soulager ; car , outre le soin des pauvres malades, on les chargea encore de la conduite de plusieurs petits enfants orphelins qu'on avait ramassés par la ville et à la campagne, et qu'on avait mis coucher dans un coin de la cour, dans un colombier rempli d'une saleté épouvantable...
c( J'étais dans de continuelles appréhensions pour la santé de ma sœur de La Haie, et, bien qu'il me semblât qu'elle fût visiblement préservée de la mort et soutenue de la main de Dieu comme par miracle, je ne pouvais m'empêcher de craindre qu'elle ne tombât malade. Elle était déjà avancée en âge et d'un tempérament fort délicat ; il y avait bien de la différence entre l'hôpital de Baugé et celui de Beaufort ; elle n'y trouvait ni le même logement ni le même repos; il était même impossible de le lui procurer; car à peine, pendant la maladie de nos sœurs, pouvions-nous dormir une heure de suite. Sa charité l'engageait à ne point me laisser seule; lorsque je restais auprès des malades, elle y veillait toujours jusqu'à minuit.
Souvent j'étais obligée de la quitter plus tùt que je ne l'eusse fait et de m' aller coucher, afin de lui faire prendre un peu de repos. Enfin je ne saurais dire combien d'assistance elle a rendu à nos sœurs pendant leurs maladies, tant pour les besoins de l'âme que pour les nécessités du corps. Elle leur allait chercher le médecin et le confesseur, leur apportait des remèdes et des bouillons, tâchait de les consoler et de les animer à la patience. En leur annonçant la mort, elle les encourageait à la désirer ; car alors elle leur parlait comme un ange du bonheur qu'il y a à soulfrir pour Jésus- Christ et de quitter la terre pour aller jouir de sa gloire dans le ciel. Lorsqu'elles étaient agonisantes, eUe demeurait toujours auprès d'elles, sachant le besoin qu'ont les âmes en ce temps-là d'être exhortées à résister au démon et à la tentation. Elle ne quitta pas la Mère Giroust pendant son agonie , qui dura trois jours, se tenant continuellement à genoux en prières et toute en larmes aux pieds de son lit. Son air doux et tranquille marquait pourtant toujours la paix qu'elle conservait au milieu de tant d'afflictions , et sa soumission parfaite à la volonté de Dieu, qui dispose de sa créature comme il lui plaît.
« Je n'aurais jamais fait , si je voulais raconter en détail tous les actes de vertu qu'elle a pratiqués au commencement de cette fondation. Sa mortification y a surtout éclaté, et comme elle aimait naturellement la propreté et qu'elle avait une aversion étrange pour les mauvaises odeurs qu'on y respirait de toutes parts, elle a souffert une espèce de martyre pendant neuf mois, et il est visible qu'elle n'a échappé que par miracle aux malignes influences de cet air corrompu qui , au sentiment de tout le monde , causa la mort à nos trois sœurs.
« Cette mortalité obligea les amis des Hospitalières qui restaient de leur conseiller d'abandonner cet hôpital , de changer d'air et de pourvoir à leur vie par la fuite, disant qu'il était impossible de subsister plus longtemps, et que c'était tenter Dieu que d'attendre un miracle. Quelques-unes paraissaient disposées à suivre cette proposition; mais M"° de Melun ne la voulut pas écouter; tant de misères compliquées ensemble ne firent qu'augmenter sa confiance , et la persuader que Dieu serait glorifié par cette fondation, qui semblait ensevelie dans son berceau. Elle demeura toujours ferme comme un rocher contre qui les
vagues de la mer vont se briser, et, voyant ses sœurs chancelantes, elle fit l'office d'un vaillant capitaine qui , voyant ses troupes effrayées par l'ennemi et près de succomber ou de s'enfuir, les rassure et les anime au combat par ses exemples et par ses paroles.
(( Craignant d'ailleurs que cette désolation de l'hôpital n'étonnât nos habitants et n'augmentât leur indisposition contre les Hospitahères , elle fut trouver M. le sénéchal de Beaufort et les administrateurs , leur faisant offre d'une autre religieuse à la place de la sœur de la Guitière, qui était morte la première. Son offre fut bientôt acceptée, et, pour se détacher de toutes choses^ elle jeta les yeux sur celle des Hospitalières de Baugé pour qui elle avait le plus de tendresse, c'était la sœur Roseau. «
A peine arrivée, la Mère Labarre mourut avec une sœur venue de La Flèche. Après la mort des trois Hospitahères, leurs héritiers, quoiqu'elles aient légué leur bien aux pauvres et à l'hôpital, vinrent redemander leur dot , parce qu'ehes n'avaient pas fait des vœux solennels. Ce nouvel incident parut un dernier coup porté h la fondation , qui n'avait plus aucune ressource : il ne restait
qu'une ancienne fille mourante avec la sœur domestique et une postulante. Les deux premières demandaient qu'on les renvoyât à La Flèche ; la troisième sollicitait M"^ de Melun de l'emmener avec elle à Baugé. Dieu, qui se cache quelquefois pour mieux se manifester, permit que la confiance, jusque-là inébranlable, eût un moment d'hésitation et de faiblesse; sans crainte pour elle-même, et toujours prête à affronter la mort qu'elle aurait voulu recevoir pour racheter la vie des malades, M"" de Melun se laissa gagner par les instances de ses compagnes ; elle se fît un moment scrupule de persévérer , et parut céder à l'impression générale ; elle eut peur que la généreuse fermeté qu'elle avait opposée jusqu'ici à toutes les contradictions et à toutes les disgrâces ne dégénérât en obstination, et que Dieu ne l'eût pas jugée digne d'être la victime expiatoire de ce malheureux pays ; mais elle fut bientôt ramenée à sa première résolution par la parole même de son évêque, comme le raconte en ces termes la Mère des Essarts :
« Jugeant que la partie n'était plus tenable et qu'il n'y avait pas de meilleur parti à prendre que d'enrichir l'hôpital de Baugé des débris de
celui de Beaufort, dont on ne pouvait empêcher le naufrage, ma sœur de La Haie me conseilla de m'en retourner à Laval pour m'arracher d'entre les bras de la mort, qu'on croyait en ce temps-là inévitable à toutes celles qui ne prendraient pas la fuite. J'en avais moi-même été effrayée par un accident qui m'était arrivé depuis peu de jours. Nous avions eu deux corps morts à ensevelir dans nos pauvres petites chambres. Le soir, la servante et moi nous les avions portés dans la chapelle. La nuit, ayant eu besoin de lumière, j'en fus chercher à la lampe qui Ijrùlait devant le saint Sacrement , sans faire réflexion que ces deux cadavres étaient là. Je m'avançai, et tombai dessus sans m'en apercevoir; car la lampe était éteinte. L'idée de la mort , jointe aux ténèbres de la nuit dont j'étais environnée, me fit une telle frayeur, que je demeurai quelque temps compie évanouie. Mais ayant un peu repris mes esprits et m'étant recommandée à Dieu , qui ne manque jamais au besoin , je me sentis tout à coup remplie d'une joie extraordinaire et que je ne puis exprimer, et voyant, pour ainsi dire, la mort devant moi, je fus inspirée dans ce moment de faire un sacrifice de ma vie à Dieu pour le service des pauvres , et il
me sembla même entendre une voix qui me disait intérieurement : Les pauvres ont besoin de toi ici , j'y ferai voir ma puissance. Ces pensées, que je n'osais communiquer à ma sœur de La Haie , ne me permettaient pas d'entrer dans ses sentiments qui étaient de se retirer et de céder à la force , et me jetaient cependant dans d'étranges embarras. Je la voyais incessamment sollicitée par nos sœurs , en sorte que , ne pouvant plus résister à leurs raisons et à leurs prières, elle résolut un jour d'écrire à Monseigneur notre évoque pour lui représenter l'état des choses, et lui demander en même temps notre congé et la permission de nous emmener toutes avec elle. Mais ce prélat arriva à l'hôpital au même moment oii elle faisait ses dépêches pour les lui envoyer à Angers. 11 nous dit en nous abordant qu'il était parti sans aucun dessein ni même la pensée de venir à Beaufort ; qu'étant en chemin pour aller à un autre lieu où ses affaires l'appelaient, il s'était senti fortement inspiré de nous venir voir, sans en savoir la cause.
« A ces mots je vis bien que la Providence se mêlait de nos affaires. Ma sœur de La Haie lui dit qu'au moment où. il était arrivé , elle avait la plume à la main pour lui mander l'état déplorable où
nous étions réduites et le prier de nous en délivrer au plus tôt. En même temps cette ancienne hospitalière qui était restée seule des quatre venues de La Flèche, vint se jeter à ses pieds, les larmes aux yeux , pour lui demander en grâce la permission de s'en retourner. Tout le monde connaît la bonté du cœur de M^'" d'Angers , et chacun sait qu'il n'a pas coutume de rien refuser aux personnes affligées quand il peut les soulager. Cependant il fut inébranlable dans cette occasion , et sa charité ne se laissa fléchir ni par les larmes ni par les prières. Il nous parla d'une manière si touchante et nous exhorta si fortement à la persévérance dans notre vocation, que, nonobstant l'accablement où nous étions , aucune de nous ne put résister à la sagesse et à la force de l'esprit de Dieu, qui parlait par sa bouche. Je me souviens qu'il nous dit , entre autres chqses , que Dieu lui donnait intérieurement une affection extraordinaire, et je ne sais quoi de si tendre pour notre établissement, qu'il ne consentirait jamais à sa ruine ; qu'il y avait donné trois ans d'application , et qu'il avait une confiance extrême que Dieu , qui avait tiré tous les êtres du néant , tirerait un jour sa gloire de nos misères ; qu'il fallait prendre
courage et ne pas nous laisser vaincre par la tentation.
c< Après cette exhortation, nous demeurâmes toutes sans paroles ; chacune consentit volontiers à rester à Beaufort tant qu'il plairait à Dieu. Ainsi , nonobstant les répugnances de la nature , la grâce fut la plus forte. Ma sœur de La Haie, qui n'avait voulu sortir qu'à la sollicitation de ces deux filles, envisagea alors la volonté de Dieu qui nous était marquée par celle de notre évêque. Elle fut la première à s'accuser de lâcheté et à dire que son peu de foi l'avait fait douter. Elle nous encouragea toutes à recommencer nos petits travaux avec plus de ferveur que jamais, nous donnant l'exemple d'une vie laborieuse et pénitente , d'une charité ardente envers les pauvres , d'une humilité profonde et d'une mortification parfaite de tous ses sens. Un jour elle me vint prier de trouver bon qu'elle recommençât ici son noviciat avec notre postulante, disant que comme j'étais leur supérieure et leur maîtresse ^ elle me suppliait de la bien exercer dans la pratique des vertus. Je n'ai point de paroles pour exprimer les instances qu'elle m'en fît. Son humilité me jetait souvent dans la confusion; car elle se prosternait à mes
pieds pour me dire sa coulpe comme une jeune novice, et pratiquait avec une extrême exactitude jusqu'aux moindres observances de notre règle, surtout le silence. Elle s'était aperçue que notre postulante avait peine à s'assujettir au silence; c'était une bonne fille, âgée de quarante ans, qui avait toujours vécu à sa liberté dans le monde et n'avait dépendu de personne ; pour la gagner tout à fait à Dieu et la porter à une parfaite régularité , M'"= de Melun me demanda un jour permission de faire un défi avec eUe à qui garderait mieux le silence ; que celle qui serait aperçue par l'autre l'avoir rompu sans nécessité se donnerait la discipline. La postulante prit d'abord cette proposition pour une plaisanterie et ne crut pas que ma sœur de La Haie en voulût venir à l'exécution. Elle fut bien surprise lorsqu'elle l'entendit un jour traiter son corps d'une manière cruelle, lui apprenant en même temps que c'était pour se punir d'une parole inutile. Cette condescendance toucha si vivement la novice , que depuis elle s'appliqua à garder le silence avec beaucoup d'exactitude.
« Sa charité envers les pauvres de l'hôpital était inexplicable, et je puis dire, en vérité,
qu'on ne peut rien faire pour les soulager et se mortifier auprès d'eux, qu'elle ne l'ait fait ici pendant les neuf mois que nous avons eu le bonheur de la posséder. Nous avions trouvé en arrivant des incurables et des pauvres attaqués de maladies qui ne se reçoivent pas dans nos maisons; mais, dans l'aigreur où l'on était au cominencement contre nous, il fallait les souffrir, et nous n'osions les congédier ni même représenter qu'ils étaient incurables.
(( C'était là que M"^ de Melun s'attachait davantage; mais entre tous les actes héroïques que nous lui avons vu faire ici , celui qu'elle a fait à l'égard d'une fille brûlée par un feu de poudre à canon l'emporte sur tous les autres. Son corps était tout corrompu et exhalait une odeur insupportable ; son humeur , outre cela , était si fâcheuse , qu'elle s'emportait continuellement contre ceux qui l'approchaient, mais particulièrement contre M"'' de Melun, à qui elle disait des injures en lui crachant au visage. Ses emportements allèrent si loin, qu'elle voulut la frapper. M"® de Melun , malgré ses manières choquantes, ne s'est jamais rebutée ni lassée de lui faire du bien. Elle cherchait, au contraire;, les moyens de l'adoucir
et de la soulager; s'étant aperçue qu'elle aimait les confitures et les dragées, elle lui en apportait, et lui donnait généralement tout ce qu'elle croyait lui pouvoir être agréable , pour captiver son esprit et gagner son cœur. Elle en vint à bout après beaucoup de peines, et l'ayant apprivoisée et rendue docile, elle lui obtint la grâce de mourir avec des sentiments tout à fait chrétiens. »
La sœur de La Haie ne se contenta pas d'être l'exemple des sœurs ; elle travaillait à gagner à son hôpital des auxiliaires, et des amis à ses pauvres. Une personne de qualité qui avait dans le monde une réputation de bel esprit , étant venue la voir, fut charmée de sa conversation. M'"' de Melun l'engagea à visiter l'hôpital, lui apprit à soigner les malades et la gagna tellement au service des pauvres, qu'elle avait coutume de dire en entrant : « Mes sœurs, demandez -moi tout ce qu'il vous plaira; je ne saurais rien vous refuser; mon cœur et ma bourse sont à vous. Après ce que j'ai vu faire à la princesse d'Épinoy , il n'est pas possible de se dispenser de quoi que ce soit. » Elle .donna, en effet, plus de deux mille écus à l'hôpital de Beaufort. Comme elle avait un grand goût pour les ouvrages des anciens et qu'elle van-
tait sans cesse Platon et Cicéron , M"" de Melun lui persuada de lire rÉcriture sainte et la Yie des Saints. « Madame, disait-elle, méprisera son sage, lorsqu'elle aura goûté la folie de la croix. »
Elle sut si bien faire goûter à une autre dame du plus haut rang et du plus grand esprit toutes les douceurs de la charité, que, malgré l'opposition de ses parents, elle vint loger à l'hôpital et consacra son temps et sa santé au soin des malades.
Malgré ces progrès et ces recrues , il était impossible de demeurer plus longtemps à Beaufort si on n'y faisait pas bâtir ; les pauvres et les sœurs y étaient exposés à mourir de froid ou d'humidité , et la ville persistait à ne rien voter pour les réparations.
« Un soir, dit la supérieure, ma sœur de La Haie nous proposa de devenir nous-mêmes les fondatrices de notre Hôtel-Dieu, et de faire faire un bâtiment à nos propres frais. Nous nous prîmes à rire ; mais elle nous dit sérieusement qu'il fallait commencer cet ouvrage, mettre toute notre confiance en Dieu et le laisser faire : que si nous voyions réussir la chose, ce ne serait ni le plus grand ni le dernier des miracles, et en même
temps elle fit une petite quête parmi nous , nous excitant toutes à donner selon notre pouvoir. Les sœurs, qui étaient en habit séculier, firent chacune leurs présents; une dame qui visitait l'hôpital donna un louis; elle recueillit cinquante livres. On n'avait pas davantage quand on commença à faire venir des pierres et quelques autres matériaux. » Voici comment la supérieure rendait compte, dans une lettre du 18 mai 1672, de cette première quête et de la résolution hardie de M'"" de Melun : « Le Dieu d'amour et de bonté commence à nous faire éprouver qu'il est vrai qu'on ne gémit pas longtemps sous le poids de la croix de son Fils sans en être récompensé ; il se fait ici des prodiges de grâce en faveur de nos chers pauvres. Depuis le 5 de ce mois que Monseigneur posa la première pierre de leur bâtiment, avec toutes les cérémonies requises et les acclamations publiques, nous ne pouvons nous lasser d'admirer la bonté de Dieu dans le changement qu'il a fait de tous les cœurs de nos habitants qui ne voulaient pas, il y a un an, entendre parler d'aucun bâtiment , et qui présentement n'épargnent rien pour rendre le nôtre magnifique. On a été obligé de creuser jusqu'à dix à douze pieds pour trouver la terre
ferme et faire des fondements solides. Cette profondeur faisait croire qu'il n'y aurait pas de la pierre suffisamment pour faire le quart des fondements. Les ouvriers mêmes protestaient qu'il n'y en avait que pour les occuper trois jours, et il se trouve que voilà les fondements plus de moitié faits, et que la pierre ne paraît pas beaucoup diminuée , non plus que le tonneau de vin que l'on tire depuis si longtemps pour les charretiers , qui est présentement meilleur qu'il n'a jamais été. Vous voulez bien que je vous rapporte ces grâces que Dieu répand sur sa maison naissante, pour l'en bénir et l'en remercier avec nous , aussi bien que celles qu'il fait encore plus abondantes aux âmes de nos très chères sœurs, qui vivent dans une très parfaite union et une grande intelligence. « L'administrateur qui a pris la conduite des bâtiments m'a très souvent assuré qu'il remarquait de jour en jour que la pierre , la chaux, les autres matériaux se multipliaient; car il semblait que plus les ouvriers en employaient , plus il en restait à mettre en œuvre ; et il ne peut comprendre , ni nous non plus, comment on a pu faire un bâtiment aussi grand qu'est le nôtre et celui des pauvres avec le peu d'argent qu'il a reçu.
« D'abord on se raillait en ville de l'entreprise , de ma sœur de La Haie ; tout le monde la jugeait téméraire, et ce ne fut que par une pure complaisance à ses désirs que l'on fit venir les premières charretées de pierres. Elle alla les faire décharger elle-même, et on remarquait qu'elle ramassait de ses propres mains jusqu'aux plus petits cailloux, priant Dieu de les bénir. Monseigneur l'évêque est persuadé que notre établissement s'est fait ici comme par miracle. Après Dieu, c'est aussi son ouvrage. Depuis notre fondation il a donné le voile à près de soixante religieuses de sa propre main, n'ayant jamais voulu commettre personne pour nous faire cette grâce , et je puis dire , ajoutet-elle, que parmi un si grand nombre de religieuses il n'y a qu'un même esprit , un même cœur et une même volonté. »
En lisant ce récit de la fondation de l'hôpital de Beaufort par celle qui en surmonta toutes les difficultés, en suivit toutes les vicissitudes, et au milieu de la misère et de la mort n'en désespéra jamais, en voyant ici comme à Baugé sortir de terre des bâtiments magnifiques là où la prévoyance et la sagesse humaines n'auraient pas risqué la construction d'une cabane , qui ne recon-
naît l'histoire ordinaire des œuvres divines? Les pierres se multiplient comme jadis les pains au désert , parce que ce pauvre peuple est malade et ne peut aller plus loin sans trouver un abri pour se faire guérir. Une petite pièce d'argent devient un inépuisable trésor, parce que, donnée par la Foi, elle a été recueillie par la Charité. Enfin la sœur de La Haie, dépouillée de sa fortune en faveur de Baugé, fonde avec sa pauvreté un Hôtel -Dieu à Beaufort ; car Dieu , suivant sa promesse , a exalté son humilité et a enrichi son intelligence. Aussi aimait-elle de plus en plus cette si riche et si puissante pauvreté, et écrivait -elle à cette occasion à la bonne supérieure de Beaufort : « Vous êtes heu- « reuse et très heureuse , ma chère mère , d'être « logée comme l'enfant Jésus; car je ne vois pas « d'autre différence entre votre hôpital et Tétable M de Bethléhem , sinon que l'étable était beaucoup (( plus pauvre. On fait un si grand bruit et un si « grand fracas dans le monde, surtout dans les (( palais des princes où on trouve toutes sortes de « magnificences , que ceux qui les habitent sont « empêchés d'entendre la bonne nouvelle que les « pasteurs viennent nous annoncer ! L'état de pe- « titesse et de pauvreté où Notre -Seigneur vous
« tient est tout propre à vous y rendre attentive. » Le succès de Beaufort ne lui faisait pas oublier Baugé, elle allait souvent visiter ses religieuses; mais tant que l'ordre ne fut pas complètement établi dans le nouvel Hôtel-Dieu, on avait peine à la retenir , tant elle se sentait pressée de retourner à ses souffrances. (^ Elle passait, dit une des hos- « pitalièresde Baugé, presque tout le temps qu'elle « était avec nous à nous entretenir du bonheur de « notre vocation, qui nous donnait les moyens de « pratiquer les vertus que Jésus -Christ a pratiquées « sur la terre, entre autres la charité envers les « pauvres ; et nous donnant des nouvelles de la ma- <( ladie et des décès de nos sœurs de Beaufort, elle « était ravie de nous parler du jugement et de la « mort, disant que ces fins dernières devaient in- « cessamment occuper l'esprit des véritables IIos- « pitalières, qui en ont continuellement des objets « présents sous les yeux ' . »
1 EUe avait fait graver sur le frontispice de l'iiôpital de Beaufort ces vers, qui renferment une philosoptiie profondément clirétienne:
« Mourir à l'hôpital ou mourir sur dès roses,
« Sont deux semblables choses,
« Car c'est toujours mourir.
« Mais c'est dans l'hôpital et non pas sur des roses
« Que l'homme apprend les choses
« Pour bien vivre et mourir. »
Lorsque enfin la communauté de Beaufort fut sortie des difficultés de son installation et que les pauvres eurent trouvé un asile et des soins dignes des membres souffrants de Notre-Seigneur, M"° de Melun songea à reprendre sa place à l'hôpital de Baugé, et n'en sortit plus que pour quelques pèlerinages , quelques visites de bienveillance et de charité , quelques courses en faveur des pauvres. Elle ramena à Laval la supérieure, qui était venue préparer les sœurs de Baugé à la profession solennelle , et y fut reçue avec un grand témoignage d'affection et de respect : la ville entière se porta sur son passage.
Elle fit aussi en l'année 1672 un voyage à Angers, logea au couvent de la Visitation pour se pénétrer de plus en plus de l'esprit de saint François de Sales, qu'elle avait pris pour guide et pour modèle, et y recueilHr ses exemples et ses traditions. Elle visita ensuite en grand détaill' Hôtel -Dieu, et s'entretint longtemps avec les sœurs de la Charité qui en étaient chargées. Elle ne pouvait se lasser de les interroger sur leurs règles, sur leur manière de traiter les malades , sur les conseils et les prescriptions qu'elles avaient reçus de leur fondateur ; elle s'instruisait ainsi à l'école de ces grands
maîtres de la ^ie spirituelle et charitable, demandant à saint François comment on aime et glorifie Dieu, et à saint Vincent de Paul comment on aime et sert les pauvres.
L'année suivante elle obtint de la compagnie de charité fondée par saint Yincent de Paul à Paris , six lits garnis pour l'hôpital de Baugé. A CÊtte occasion, elle fit agrandir les salles et bâtir un parloir et une pharmacie qui est un chefd'œuvre d'élégance et de propreté. On aime à voir la main de l'apôtre de la charité , qui soutenait tant de grandes entreprises et nourrissait des provinces entières, s'étendre jusqu'à Baugé et associer une de ses plus belles œuvres à celle de M"" de Melun.