‹ Vie de Mlle de MelunChapitre 3 sur 20 · ANNE CHANOINES SE A M 0 N S 1G · texte numérisé non relu

ANNE CHANOINES SE A M 0 N S 1G

C'était alors un usage fort répandu dans les grandes maisons d'Espagne et de Flandre de faire entrer les filles dans les chapitres nobles , où elles recevaient une éducation chrétienne , consacraient une grande partie de leurs journées à louer Dieu , et avaient ensuite la faculté de rentrer plus tard dans le monde. Lorsque Anne eut six ans, le prince d'Épinoy obtint pour elle du roi d'Espagne une place au chapitre noble de Sainte -Yautrude.

Ce chapitre avait succédé à un monastère fondé par sainte Yautrude , parente du roi Dagobert , sur

la montagne qui a donné son nom à la ville de Mons ; mais il n'avait pas hérité des règles et de Taustérité du couvent. Ne recevant que des demoiselles nobles et dès l'âge de cinq ans , il ne leur imposait aucune clôture, aucun vœu perpétuel. Les chanoinesses s'engageaient seulement à réciter tous les jours l'office canonial en habit de chœur. Le reste du temps, elles pouvaient s'absenter en habit séculier , à la charge de rentrer le soir , et avaient le droit de quitter entièrement la maison et les devoirs faciles qu'elle imposait , en renonçant à leur canonicat. Le roi d'Espagne, en qualité de comte du Hainaut , avait droit de présentation aux places vacantes dans le chapitre.

L'absence de vœux et surtout la faculté de passer une partie de sa vie au dehors , sans la protection de l'habit religieux , les titres de noblesse demandés comme condition d'admission, les immenses richesses qui étaient attachées à ces chapitres, tout semblait en opposition formelle avec les bases fondamentales de la vie religieuse, la mortification, l'humilité, la pauvreté. De telles institutions devaient ouvrir la porte à de grands abus , et nous verrons bientôt M"° de Melun en éprouver elle-même les dangers. Toutefois il serait

injuste de les juger d'après les règles d'un couvent. Elles répondaient à une autre idée et avaient un autre but. Elles ne se proposaient pas de faire des religieuses, mais d'offrir à des jeunes filles de famille noble un refuge contre la pauvreté et l'isolement , et à celles qui ne pourraient ou ne voudraient pas se marier, une position convenable et honorée , telle que le monde ne savait pas la leur donner. C'était moins une communauté de vie qu'une association de prières, un degré entre le monde et la retraite, entre le salon et le cloître , mais qui valait mieux pour le salut que les libertés de la vie ordinaire, car on reprochait surtout aux chapitres nobles d'avoir toléré quelquefois parmi leurs membres des plaisirs et des habitudes que l'on ne songe pas à blâmer dans le monde. Leur plus grand tort est d'avoir fait porter aux ordres rehgieux la responsabihté de leur vie douce et facile, d'avoir contribué par les indulgences de leur règle à affaiblir dans l'esprit des peuples le respect pour l'autorité des monastères. Mais l'Église , moins exclusive que le monde, parce qu'elle voit de plus haut et de plus loin , ne s'effrayait pas de ces fondations, et les comptait comme un aniieau de plus de cette longue chaîne qui commence

aux devoirs simples du fidèle, pour arriver aux austérités de la Chartreuse ou de la Trappe.

Au moment où M"° de Melun entra dans le chapitre de Sainte -Vautrude, l'éducation religieuse y était sévère, Toffice fait avec régularité , et les inconvénients attachés aux sorties du dehors ne pouvaient atteindre les entants qui se formaient au service de Dieu. Anne fut confiée aux soins d'une chanoinesse vieillie dans la piété et la vertu , qui enseignait à cinq autres enfants de son âge les prières, les cérémonies et les devoirs de leur profession. Elle fut bientôt la première au travail, à la prière, et le modèle de ses compagnes. Avec une grande activité d'esprit, une attention soutenue et une heureuse mémoire, elle réussit dans tout ce qu'elle voulut apprendre; mais déjà elle avait un attrait particulier pour les choses de Dieu, et elle n'oublia jamais les leçons de la vieille chanoinesse.

La récitation de l'office, disait souvent celle-ci à ses élèves, est, dans un chapitre, de la plus étroite, de la plus stricte obligation, engageant la conscience, et à laquelle, à moins d'impossibilité absolue, il n'est jamais permis de se soustraire. Elle ajoutait qu'en allant chaque soir réciter les lou-

anges de Dieu, on remplissait le ministère des anges, et que par conséquent il fallait en prendre les sentiments et en imiter la perfection.

Pendant vingt-deux ans qu'Anne fut chanoinesse, elle resta fidèle à ce double précepte. Nulle affaire, nul devoir ne passa jamais avant l'office. Malade , clouée sur son lit par un rhumatisme aigu, livrée par les médecins aux plus violents remèdes , elle surmontait tout et trouvait des forces pour se rendre à l'église; la communion elle-même ne lui paraissait pas un motif d'absence. Elle s'arrangeait toujours pour être exacte au chœur, et, dès son entrée au chapitre, telles étaient déjà sa dévotion, la modestie de sa tenue, la profondeur de son recueillement, qu'en voyant ce visage si brillant de jeunesse et si beau de piété, de candeur et d'innocence, on eût dit un ange à genoux.

Anne prenait les habitudes et les pratiques qui devaient occuper toute sa vie ; elle remplissait ses journées de méditations, de lectures pieuses, étudiait le catéchisme et allait sans cesse visiter le saint Sacrement ; deux fois par semaine elle suivait le chemin de la croix tracé sur les remparts de Mons. La sainte Yierge avait une grande place dans sa dévotion. Il v a dans le culte de Marie

quelque chose qui répond à tous les sentiments et à toutes les heures de la vie d'une femme chrétienne. L'enfant aime à jouer et à reposer dans ses bras avec le nouveau-né deBethléhem; la jeune fille abrite son innocence dans son cœur de vierge , et la mère veille et pleure comme elle sur le berceau et la tombe de son fils.

Avec cette famiharité que la foi sait allier au respect, Anne l'avait prise pour sa confidente ; elle la consultait sur toutes choses , lui racontait ses petits chagrins et venait s'entretenir avec elle chaque jour. Elle avait réuni ses jeunes compagnes pour célébrer ensemble les grandeurs et les bontés de la mère du Sauveur , elle les conduisait devant les autels qui lui étaient consacrés, leur faisait chanter des cantiques à sa louange, et avait formé entre elles , sous son invocation , une de ces associations dont la piété est le principe , la prière le lien, et la sanctification de chacune le profit et la récompense. Pour avoir toujours la sainte Yierge présente à sa pensée et à ses hommages , elle ne quittait jamais une petite statuette que lui avait donnée son oncle, le vicomte de Gand. Il l'avait fait faire du bois d'un chêne devenu l'objet d'un célèbre pèlerinage parce que, disait- on , on avait

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trouvé au milieu de ses branches une image de la sainte Vierge , et qu'il s'y faisait beaucoup de miracles. Anne avait pour cette statuette un extrême attachement; elle l'emporta dans tous ses voyages , et elle l'avait encore auprès d'elle le jour de sa mort.

Le goût des mortifications et de la souffrance était déjà entré dans cette jeune âme. Un jour , au chemin de la croix, sur les remparts de Mons , des gens ivres et grossiers l'insultèrent et la firent tomber dans la boue ; elle se releva en riant , heureuse, disait -elle, d'avoir quelque chose à offrir au Dieu crucifié. Une autre fois, reprise pour une faute qu'elle n'avait pas commise, elle se plaignit à sa femme de chambre, qui l'avait justifiée. « Si vous m'aimiez, lui disait-elle, vous ne m'auriez pas ôté l'occasion de souffrir uij peu pour Notre- Seigneur. » Enfin, à l'âge de neuf ans, après une instruction sur la mortification , on la surprit occupée à faire un discours aux petites chanoin esses de son âge ; elle cherchait à les convaincre de l'obligation oîi elles étaient de se donner la discipline pour la rémission de leurs péchés.

Il est un jour dans la vie cathohque qui se distingue entre tous les autres, c'est celui de la pre-

mière communion. Dieu , après avoir parlé à l'enfant par la voix de sa mère et du prêtre , par la lecture de l'Évangile , par Tétude du catéchisme , après s'être révélé à son intelligence naissante par les premières impressions des choses qui l'entourent, descend ce jour-là dans son cœur, se montre à sa foi , et vient lui-même lui dire de ces paroles que l'oreille n'entend pas , que la bouche ne saurait répéter, mais qui retentissent au fond de l'âme comme un écho de la parole à la fois douce et puissante qui a créé et sauvé le monde. Cette voix divine parlera au chrétien toutes les fois qu'à l'avenir il s'approchera de la table sainte et sera digne que le Seigneur entre dans sa maison, mais jamais si éclatante et si sonore , parce que jamais l'âme , après avoir goûté les fruits amers de la vie , ne sera si belle d'innocence et si pure de tout alliage humain. Anne était bien préparée à cette grande œuvre. Toute petite enfant, elle gémissait d'être trop jeune pour communier, s'approchait les jours de grande fête le plus près qu'elle pouvait de l'autel et répondait à une de ses compagnes qui lui demandait pourquoi, à son âge, elle se mettait si près du saint Sacrement : « Ma sœur, c'est que je l'aime tant! »

A mesure qu'il approchait, ce jour devint le but , le désir de tous ses moments. C'était pour elle comme un voyage qu elle allait faire au ciel. Elle ornait son âme de toutes les pensées qu'elle croyait être agréables à Dieu. Lorsque le moment si désiré fut venu, elle était digne de Celui qu'elle appelait depuis si longtemps. Personne ne sentit mieux sa présence sous les espèces mystérieuses, n'entendit plus clairement sa voix et ne lui répondit avec plus d'abandon et d'amour. Aussi son confesseur, la voyant si avide et si digne de cette nourriture céleste, lui permit-il dès lors de communier plusieurs fois la semaine. Dans ces unions intimes , toute pénétrée de la présence réelle et des enseignements divins, elle refaisait en son âme l'Évangile, et renouvelait pour elle-même la mission du Sauveur. Elle le suivait avec les apôtres, lui demandait d'ouvrir ses yeux à la lumière comme l'aveugle -né, ses oreilles à la vérité comme le sourd- muet, et le priait comme le lépreux d'avoir pitié de sa misère.

A l'âge de douze ans et demi, elle convertit une jeune Hollandaise protestante de dix-sept ans , que la chanoinesse chez qui elle était avait recueillie.

Anne gagna son affection par sa douceur et les petits services qu'elle lui rendait; elle n'entra pas

en discussion avec elle ; à peine lui dit-elle un mot de religion , seulement elle lui parlait des bontés de la mère de Dieu , et l'engageait à s'adresser à elle dans ses vœux et dans ses besoins. La jeune fille le lui promit, et de temps en temps elle allait s'agenouiller devant une image de Marie, et lui faisait une courte prière. Un jour elle crut voir la sainte Vierge lui sourire , et demanda à se faire catholique. Anne la conduisit joyeuse à l'autel prononcer son abjuration, et la nouvelle convertie commença une vie pieuse qui ne s'est jamais démentie.

Ce fut à cette époque qu'Anne résolut de se consacrer entièrement à Dieu et de renoncer au mariage. Son directeur, qui craignait les regrets des engagements précipités , lui ordonna de réfléchir et de ne rien presser ; mais elle insistait toujours sur sa résolution. Dans presque tous les couvents, on a coutume chaque mois ou chaque année de tirer au sort le saint qui doit servir de patron à chacune des religieuses. Saint Jean l'Évangéliste échut à Anne de Melun. On avait observé que toutes les chanoinesses à qui le sort avait donné saint Jean pour patron ne s'étaient point mariées. Ses compagnes lui en firent en riant la remarque en lui

prédisant la même destinée. Anne interpréta ce petit incident comme une indication de la Providence , qui approuvait son dessein , et elle alla immédiatement faire dans l'église de Mons, devant une image de la sainte Yierge , vœu perpétuel de chasteté. Personne n'y fut plus fidèle. Pendant le reste de sa vie, elle évita jusqu'à la moindre occasion de manquer à sa parole, et ne reçut jamais aucun homme dans sa chambre, prêtre ou laïque, qu'en laissant la porte ouverte.

Youée ainsi au service de Dieu, les devoirs de chanoinesse lui parurent bientôt trop légers et trop faciles. Elle eut la pensée d'entrer dans l'ordre des Carmélites que sainte Thérèse avait fondé en Espagne, en 1562, et que M"" Acarie, béatifiée dans ces derniers temps sous le nom de Marie de l'Incarnation, venait d'établir en France ^ La sévérité de la règle, la continuité de l'abstinence et de la prière , l'attiraient ; mais elle était surtout séduite par la charité de ces âmes saintes ; elle ne croyait pas leurs prières inutiles aux autres , et ne taxait pas d'oisiveté leur méditation; elle savait que du fond de leur re-

• Voir aux pièces justificatives.

traite , en élevant leurs mains et leurs voix au ciel pour les péchés du peuple , elles font plus en sa faveur que ceux qui s'agitent pour lui , et que leur innocence est la plus charitable des vertus, quand elle offre ses souffrances pour sauver les âmes qui ne savent pas souffrir et qu'elle expie pour ceux qui ont besoin de pardon. Mais ses parents n'y voulurent jamais consentir ; et elle se soumit à leur volonté ; leur résistance lui paraissait la voix de Dieu qui l'appelait ailleurs.

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