MADEMOISELLE DE MELUN DANS LE MONDE
Toute disposée qu'elle était à suivre pas à pas les traces du Sauveur, M"" de Melun devait avoir son instant d'illusions et son heure de faiblesse. Au moment où elle demandait les austérités et aspirait à la perfection de sainte Thérèse , elle allait imiter la première partie de sa vie, et le monde était sur le point de s'emparer d'elle. Elle devait apprendre par sa propre expérience que les plus fortes résolutions, que les meilleures pensées sont de faibles armes contre un ennemi qui a toujours quelques-uns de nos penchants pour complices, et
que la fuite est le plus sur moyen de triompher des dangereuses occasions. Ne fut-ce pas aussi une permission bienveillante de la Providence , qui voulait que sa persévérance eût la grâce du retour, et qu'un peu de repentir ajoutât un mérite de plus à sa vertu?
En 1633, le vicomte de Gand, oncle d'Anne, et qui n'avait pas d'enfants, voulut l'adopter, et la demanda à sa mère. Anne avait alors quinze ans. Un portrait en pied, qui porte la date de cette époque, et qui est encore dans le réfectoire des Dames Hospitalières de Baugé, la représente avec tout le charme, toute la distinction d'une beauté à la fois gracieuse et sévère , une physionomie pleine d'intelligence et de réflexion, une expression dont la vivacité est tempérée par la douceur et qui part d'une âme beaucoup plus avancée que son âge.
A peine eut-elle été installée dans la maison de son oncle, que, ravi de ses manières et de son esprit , il lui donna le marquisat de Richebourg et plusieurs autres terres considérables , la présenta dans le monde comme son héritière, et voulut la marier dans des conditions dignes de son rang et de sa fortune.
Tout ce qu'il y avait de grand en Espagne et en Flandre s'empressa autour d'elle, s'efforça de lui plaire, brigua son sourire et demanda sa main. Les fêtes se multipliaient, et rien ne fut négligé pour l'enlever à la sévérité de sa vie et lui faire aimer le monde, qu'elle voyait pour la première fois, et qui se montrait si bienveillant et si plein d'attention pour elle.
Anne résista d'abord, se refusant à toute proposition de mariage, répondant aux attentions par la politesse et ne donnant au plaisir que ce que demandaient les convenances. Mais peu à peu elle se départit de sa première réserve. L'exemple de jeunes personnes de son âge et de son rang, et surtout de quelques chanoinesses qui avaient la dangereuse habitude d'associer la vie mondaine à la prière et quittaient l'office pour aller au bal, triompha de ses scrupules." Elle ne put rester longtemps insensible à l'impression qu'elle produisit et aux hommages qui lui venaient de toutes parts. La vanité ouvrit son cœur à la dissipation ; elle commença à prendre goût à ce qui au premier moment lui inspirait crainte et ennui, et sourit avec complaisance aux paroles que d'abord elle n'écoutait pas.
Appelée à la cour de Bruxelles par l'infante d'Espagne gouvernante des Pays-Bas, elle se lança de plus en plus dans ce tourbillon si plein d'enivrement pour ses victimes. Ce n'étaient que bals, concerts, comédies. Les jours étaient trop courts pour tous les plaisirs qu'on voulait y mettre. Une fois sur cette pente , Anne y apporta sa vivacité et son caractère. Comme elle avait été la plus modeste et la plus régulière , elle fut la plus élégante et la plus dissipée , et voulut être la première en recherches de luxe et en excès de délicatesse. II fallait que son linge, que ses vêtements, son lit même fussent parfumés , que sa toilette éclipsât toutes les autres, que sa beauté fût la plus admirée. Elle oubha bien vite à ce terrible jeu les pratiques de son enfance ; les heures qu'elle consacrait autrefois à méditer sur les vanités du siècle se passèrent à faire ressortir la blancheur de ses mains , à rehausser l'éclat de son teint, à répéter un pas, à essayer une parure ; le succès d'une robe ou d'un quadrille était devenu sa grande affaire. Les salons, fiers de leur conquête, redoublaient pour elle de soins et de flatteries. Elle était devenue l'éclat de toutes les fêtes et l'âme de tous les plaisirs.
Au milieu de cette ivresse, Anne n'éprouvait
aucun remords et se croyait en sûreté de conscience. Le monde , en la fascinant, lui avait insinué ses théories et appris son langage. Elle prenait complaisamment son désir de plaire pour de ja bienveillance, et justifiait l'éclat de son luxe par les nécessités de son rang ; son âme, engourdie par ce triste régime, se croyait saine parce qu'elle n'avait pas le sentiment de son malaise ; aussi avaitelle soin à Mons de quitter chaque jour ses habits de ville , pour aller réciter l'office , pendant que les jeunes seigneurs attendaient sa sortie avec des violons et commençaient la fête sur le seuil même de l'église ; elle se mit en révolte contre un confesseur qui, à Bruxelles, lui refusa la permission de communier entre deux bals.
Le prêtre auquel elle s'était adressée lui avait représenté le danger de cette vie si opposée à ses principes et à son caractère, la nécessité où elle était de choisir entre l'Évangile et le monde , et le scandale d'apporter à la table sainte un cœur tout remph d'illusions et de vanité, et plus occupé de plaire aux hommes qu'à Dieu. Anne l'accusa d'outrer la morale, d'exagérer la religion , et de vouloir par un excès de zèle malentendu lui interdire des ' distractions innocentes que sa position lui impo-
sait. Puis elle revint plusieurs fois non pour se soumettre, mais pour couvertir son confesseur à sa doctrine. Elle y déployait beaucoup d'esprit et d'éloquence, et mettait en avant cette multitude d'arguments tirés de certains devoirs et de certaines positions , qui justifient tout ce que l'Évangile condamne et rendent si difficile aux riches l'entrée du royaume des cieux.
Enfin , ne pouvant vaincre son obstination et ne voulant pas la décourager, son confesseur lui permit d'aller au bal et à la comédie ; mais il y mit une condition : Elle ne chercherait ni à plaire ni à être admirée, se représenterait au milieu de ses plaisirs les souffrances des âmes qui gémissent en enfer et en purgatoire, et penserait au compte qu'elle aurait à rendre un jour de ces divertissements si vains et qui passent si vite. La pénitente accepta ces conditions, mais revint bientôt se plaindre de troubler par de si rigides pensées tout le plaisir de ses fêtes.
En vain le prêtre lui fit sentir alors par quelle lourde chaîne elle était déjà attachée au monde, et comme chaque jour elle lui laissait prendre en son âme la place de Dieu. En vain, à son retour à Mons, l'abbesse de son chapitre la rappela à ses devoirs
de chanoinesse et lui mit sous les yeux l' inconvenance de cette existence si peu en harmonie avec son passé et le caractère dont elle était revêtue. En vain fut-elle vivement frappée par un incident qu'elle racontait longtemps après avec une grande confusion aux religieuses de Baugé. Un soir, au milieu d'un bal, elle était tombée sans connaissance , et il avait fallu l'emporter, pâle comme une morte, pour avoir voulu, par une préparation qu'elle s'était appliquée le matin sur le visage, donner plus d'éclat et de fraîcheur à son teint. Tout cela faisait une impression d'un moment, éveillait une résolution passagère , mais ne tenait point contre de nouvelles fêtes et de nouveaux succès. Enfin Dieu l'avertit par une voix plus sévère. La pensée de la mort, cette rude et sage conseillère qu'enfant elle avait appris' à écouter, se glissait quelquefois au milieu de ses plaisirs. On l'entendait alors dire aux chanoinesses qui partageaient sa vie dissipée : « Mes sœurs, il faudra mourir, et nous n'y pensons pas! » Elle retrouvait surtout cette pensée salutaire et menaçante , lorsqu'à la sortie du bal , en rentrant chez elle au milieu de la nuit, elle apercevait de sa fenêtre un cimetière qui se trouvait au-dessous. A cette
heure où il n'y avait plus personne entre elle et la vérité, la recommandation du confesseur si importune au milieu d'un salon lui revenait naturellement à l'esprit. Elle se demandait ce qu'étaient devenus ceux qui reposaient là sous ces pierres, ce qu'il leur restait de leur beauté, de leur jeunesse, de l'éclat de leur parure, des hommages qu'ils avaient reçus, de l'effet qu'ils avaient produit dans le monde ; quel compte ils avaient à rendre de leurs années si vite écoulées et ce qu'ils regrettaient le plus aujourd'hui de la peine ou du plaisir, de la tristesse ou de la joie éprouvée sur la terre.
Un de ses cousins, qu'elle voyait tous les jours, tombe malade. Il était jeune, frivole, aimant le plaisir, et ayant pris sa part de toutes ces fêtes. Anne assiste à ses trois jours d'agonie, aux inquiétudes, aux angoisses de ses derniers moments, aux cris qu'il ne cessait de pousser : « Oh! mes amis, priez Dieu qu'il me fasse miséricorde! » Ce spectacle , ces dernières paroles , cette mort si rapide, achevèrent de déchirer le voile.
Anne sortit de la maison funèbre bien résolue d'en finir avec les illusions et les sophismes , et de revenir entièrement à Dieu. Un orage avait passé
sur sa tête, mais n'avait fait qu'effleurer sa vie. Une fois qu'il fut dissipé , elle revint à son passé avec l'énergie et l'abandon complet d'une conversion nouvelle , et cette puissance de réparation que la grâce accorde au repentir. La mort du vicomte de Gand , son oncle , arrivée à ce moment , lui ayant rendu sa liberté, elle n'eut plus qu'une pensée , expier dans la solitude et la prière un temps si follement perdu.