CHAPITRE IV
vie retiree et charitable de mademoiselle de melcn jusqu'à son départ polr l'anjou
Rentrée dans son abbaye, Anne se choisit une petite chambre, au haut de la maison, bien loin de toutes les autres chanoinesses , et la tapissa d'images de tous les saints Ermites et de tous les Pères du désert. Là, couchée sur la dure, n'ayant que des racines et des légumes pour nourriture , et de l'eau pour boisson, revêtue de la haire et du cihce, elle passe des jours à prier, à méditer, à travailler pour les pauvres et pour les autels, ne sortant que pour aller entendre la parole de Dieu , visiter les malades et les monastères, et s'entretenir avec les religieuses du bonheur de la solitude
et du détachement du toutes les choses de la terre.
Dans une de ces pieuses excursions, elle s'enferma dix jours dans un petit ermitage dédié à Notre - Dame - du - Lac , à une demi - lieue de Bruxelles , qu'habitait une pauvre fille en grande réputation de sainteté. Elle fut si contente de cette retraite, qu'elle y revint plusieurs fois.
Rendue aux sentiments, aux occupations, aux inspirations de son enfance , elle mit à profit le souvenir de son passage à travers le monde. Elle gémit de sa vanité , de ses illusions , mais ne s'en découragea pas, et tira de sa faiblesse une leçon d'humilité. Comme l'enfant tombé pour avoir voulu marcher seul , elle se livra avec plus de confiance et d'abandon à la main qui seule pouvait la soutenir. Les pauvres se ressentirent de ce retour ; elle voulut leur rendre ce qu'elle avait si inutilement dépensé pour elle , leur apporter un peu de contentement et de joie , et compenser ainsi ses distractions passées.
En voyant le bonheur si vif de ces pauvres gens pour un peu de pain, une douce parole, un bienveillant accueil, la simpHcité de leurs hommages, l'élan de leur reconnaissance ; en les entendant lui promettre leurs prières, c'est-à-dire tout ce que
Dieu aime le plus à exaucer, elle comparait ce que lui avait coûté une heure passée au concert ou au bal à ce qu'elle dépensait pour faire la consolation de toute une famille, et ne comprenait plus comment elle avait sacrifié tant d'argent, tant de jours, tant d'efforts pour des plaisirs sans joie, des hommages sans affection , des remerciements sans reconnaissance, et une admiration aussi fatale à ceux qui l'éprouvent qu'à celles qui veulent l'inspirer. Mais à cette expérience de la vanité des splendeurs mondaines Dieu voulut ajouter une nouvelle leçon plus frappante encore de leur fragilité.
En 1634, comme la guerre continuait entre l'Espagne et la Hollande, et que les Flandres en supportaient impatiemment les charges et les dommages, il y eut des émeutes et des soulèvements parmi le peuple. Philippe IV crut y voir la main du cardinal de Richelieu, qui cherchait partout des ennemis à la maison d'Autriche , et attribua ces premiers symptômes du mécontentement populaire à une conspiration tramée contre l'Espagne par les principaux seigneurs flamands à l'instigation de la France. L'ordre fut donné d'arrêter en même temps le prince de Brabançon, le
duc d'Arschot, le comte d'Hénin, le duc de Bournonville et le prince d'Épinoy. Le prince de Brabançon fut pris à Anvers , lorsqu'il était en route, avec sa femme, pour le pèlerinage de Notre- Dame-de-IIall. On arrêta le duc d'Arschot à Madrid, le samedi saint. Les autres s'échappèrent.
Le prince d'Épinoy, ayant été averti que le comte de Fuentes, gouverneur de Cambrai , le cherchait pour l'arrêter, passa la frontière et alla se réfugier à Saint-Quentin. Tous ses biens furent confisqués; il fut dépouillé de ses charges et gouvernements , et l'on mit dans ses châteaux une g'arnison espagnole. La princesse d'Épinoy le suivit bientôt en France avec sa fille aînée et se retira avec elle à Abbeville , dans un couvent de religieuses dominicaines.
Ainsi une parole, une démarche imprudente, la calomnie d'un jaloux ou d'un ennemi avait suffi pour faire en un jour, d'une des destinées les plus brillantes et les plus enviées , l'existence précaire d'un malheureux exilé , et à cet homme tout à l'heure si puissant , si considéré , en si intime et si haute faveur, la fuite était maintenant la seule ressource contre la prison, peut-être môme contre l'échafaud.
Cette révolution inattendue ne troubla pas M"° de Melun. Elle était déjà trop détachée des intérêts terrestres pour donner beaucoup de regrets à des biens qui dépendent des soupçons ou du caprice d'un souverain , et , voulant imposer silence aux plaintes de la nature et aux gémissements de Torgueil, elle fit chanter un Te Deum dans l'église Sainte - Vautrude , pour remercier Dieu de l'abaissement de sa famille. Mais en même temps , craignant que ses parents ne fussent plus sensibles qu'elle à leur disgrâce, elle s'écriait à genoux, aux pieds de son crucifix : « Mon Dieu, ne m'épargnez pas ; mais ayez pitié de mon père et de ma mère. »
Comme ses biens n'avaient pas été compris dans la confiscation, elle les employa à soutenir ses parents pendant les premiers temps de leur exil. Sa mère , en quittant la Flandre , lui avait confié ses trois plus jeunes sœurs ; elle accepta avec joie et courage cette maternité , se chargea de leur éducation et pourvut à toutes leurs dépenses. Plus tard , elle obtint du roi d'Espagne pour l'aînée un canonicat à Maubeuge ; elle céda celui de Sainte -Vautrude à la seconde; la troisième mourut en bas âge.
Une année après son refuge à Saint -Quentin, et lorsque la cour de France , où il avait été élevé et où il avait beaucoup de parents et d'amis , lui offrait un rang et une position dignes de son nom, le prince d'Ëpinoy mourut. Sa Yie chrétienne l'avait depuis longtemps préparé à une mort édifiante. Il voulut mourir sous les habits de l'ordre de Saint -François, suivant un usage qui s'était conservé dans les familles chrétiennes ; à leurs derniers moments, les plus saints demandaient comme les plus coupables cette livrée de l'humilité. On espérait qu'au tribunal suprême , la robe de bure du pauvre moine ferait oublier l'or et la soie de l'homme du monde et la cuirasse de l'homme de guerre, et que Dieu ne verrait dans celui qu'il allait juger qu'un humble fils de saint François d'Assise.
Anne pleura amèrement son père ; car elle avait pour tous les siens une affection qui ne s'affaiblit jamais. Dans les nombreuses circonstances où Dieu
frappa dans sa famille, elle se soumettait à sa volonté sans révolte , sans murmures , mais sans rien perdre de la puissance de souffrir. Elle lui sacrifiait tout, ne se réservait que la douleur, et le bénissait en pleurant. Une seule pensée lui fut
d'un grand secours : quand ceux que nous aimons n'appartiennent plus à la terre, les faveurs de la fortune, les privilèges de la vie, tout ce que la foule enviait dans leur passé inquiète et fait trembler pour eux ; la foi s'effraye alors de la responsabilité de tant de talents enfouis ou inutilement dépensés ; les pertes , les sacrifices , les disgrâces deviennent ce jour- là des consolations et des espérances. Anne pensa au bien qu'avait fait son père, à ses malheurs religieusement supportés, à sa disgrâce acceptée avec une résignation chrétienne, et elle ne vit plus dans sa mort qu'un avènement et une récompense.
Mais à la suite de toutes les émotions qu'elle venait d'éprouver, une maladie se déclara qui déconcerta les remèdes, et fît, au bout d'un an, désespérer de ses jours. Abando"nnée par les médecins, elle se rendit aux eaux de Spa, pour ne négliger aucune chance de guérison. Les eaux ne firent qu'aggraver son mal , et elle reprit le chemin de son chapitre, convaincue qu'elle allait y chercher son tombeau.
Elle désira passer par Tongres, ville du diocèse de Liège , célèbre par un pèlerinage très fréquenté en l'honneur de la sainte Vierge. Elle voulait en-
core une fois avant de mourir saluer, dans un de ses sanctuaires révérés, Celle à qui elle avait si souvent demandé de prier pour elle à l'heure de la mort. Arrivée à la porte de la chapelle , et pendant qu'on était allé chercher la clef, elle se dit tout à coup : c( Si seulement je puis apercevoir l'image de la Vierge , je serai guérie. » Et comme la nuit se faisait, que la clef n'arrivait pas, et qu'on la pressait de ne pas attendre plus longtemps , elle monta sur une pièce de bois, qui lui servit d'échelle, se fît hisser par les bras, toute faible qu'elle était, jusqu'à la fenêtre de la chapelle, jeta un regard sur l'autel où était la sainte image , la salua de la tète, et sentit en ce moment, ainsi qu'elle le raconta depuis, un bien-être qui se répandait dans tout son corps et comme si la santé lui était subitement revenue. Elle voulut même s'arrêter un jour de plus à Tongres pour y faire ses dévotions et rendre grâces à Dieu. Arrivée à Mons , elle était complètement guérie. Les chanoinesses qui l'avaient vue partir presque sans espoir de retour, et ceux surtout qui l'avaient laissée mourante à Spa, ne pouvaient taire leur étonnement, et attribuaient à un miracle la rapidité de sa convalescence.
La santé ainsi rendue lui parut plus que jamais appartenir à Dieu et aux pauvres, et elle ne mit plus de bornes à sa charité. Une association fut organisée par ses soins parmi les jeunes personnes des principales familles de Mons. Elles se réunissaient sous sa présidence toutes les semaines, et après la prière s'entretenaient des besoins des pauvres , des moyens de les soulager et de multiplier leurs ressources. On se partageait la visite des familles ; on y apportait des secours pour l'âme et pour le corps; c'était dans toute sa perfection la visite à domicile que le génie de saint Vincent de Paul avait déjà sanctifiée et rendue populaire ^ La présidente, comme si elle eût été à l'école de ce grand saint, dirigeait ses associées dans la voie qu'il avait lui-même tracée. Elle leur recommandait de travailler à leur propre amélioration pour augmenter en elles la puissance de faire le bien, de donner aux pauvres l'exemple des vertus qu'elles leur prêchaient, d'être patientes pour qu'ils fussent résignés, pieuses pour qu'ils devinssent chrétiens, et dévouées à la loi du devoir, pour qu'ils apprissent d'elles à lui
1 Voir aux pièces justificatives.
obéir. Elle voulait qu'elles fussent douces à leurs plaintes , indulgentes à leurs fautes , qu'elles eussent soin d'accompagner toujours l'aumône d'un conseil amical et d'une bonne parole , se rappelant que dans leur abandon ils avaient encore plus besoin d'affection que de secours.
Sous cette puissante protection et avec de tels conseils, l'association ne pouvait manquer de prospérer. Elle remplissait admirablement sa tâche, sans s'inquiéter des difficultés et de la pénurie des ressources , sans se laisser arrêter par les mécomptes et les désappointements ; car elle avait appris de sa présidente que le plus riche trésor d'une œuvre est le dévouement de ses membres, que le Seigneur ne manque jamais à qui viçnt le chercher dans les pauvres, et que si ceux-ci semblent résister à tous les efforts de la charité , Dieu est toujours là pour recevoir la visite sans résultat , prêter l'oreille aux paroles qui semblent stériles, et compter l'argent et les pas que l'on croit perdus.
Anne avait aussi un grand zèle pour l'œuvre des filles repenties. Émues de pitié pour ces pauvres brebis que le bon Pasteur ne veut pas qu'on abandonne au milieu de leurs égarements , quelques
personnes avaient fondé une maison pour les recevoir et leur faire expier dans la pratique de la pénitence les fautes de leur vie passée. Anne aurait voulu être reçue comme sœur domestique dans cette maison , et s'offrait à quêter au dehors pour les pénitentes; car elle sentait en elle un grand désir d'aller à la poursuite des âmes, de les retirer de leur misère et de diminuer ainsi le mal qui se fait sur la terre .
Mais sa véritable vocation l'appelait dans les hôpitaux. C'est là qu'elle était heureuse de soigner, de servir, de panser les pauvres malades, et cette vocation était d'autant plus sûre qu'elle avait surmonté toutes les résistances de la nature. Au commencement, la vue d'une blessure lui faisait horreur. EUe ne pouvait sentir sans se trouver mal l'odeur de l'hôpital, et sa répugnance était si grande, qu'elle se croyait incapable d'en triompher. Mais jamais elle n'y céda. Sa charité, plus forte que tous les instincts, s'habitua bien vite à rechercher les dégoûts et à aimer ce qui lui répugnait. Elle lui montrait la passion de Notre- Seigneur dans chaque maladie, et une de ses plaies dans chacune des plaies qu'il fallait panser.
Un jour, occupée à nettoyer un ulcère des plus
dégoûtants et des plus infects, le cœur lui manqua jusqu'à trois fois; mais, retournant chaque fois au lit du malade , elle acheva son pansement et réclama le privilège de le soigner à l'avenir. Toutes les personnes qui la voyaient si empressée auprès des malades, si attentive à leurs besoins, si compatissante à leurs souffrances , les aimant comme une mère, les servant comme une sœur, lui disaient qu'elle serait un jour hospitalière, et elle eut elle-même la pensée de faire bâtir un hôpital pour pouvoir y servir de ses propres mains les malades de ses terres. Mais elle ne devait faire en Flandre que son apprentissage, et Dieu la réservait à d'autres malades et à un autre pays.
En 1611, l'aîné de ses frères étant mort d'une blessure reçue au siège d'Aire , Anne voulut aller consoler sa mère, et lui mena à Abbeville ses deux jeunes sœurs. La princesse d'Épinoy jouit pendant quelques mois de la douce intimité de sa fille, dont elle admirait les vertus et qu'elle regardait comme l'ange tutélaire de sa maison. Anne n'abandonna pas en Picardie les œuvres de Mons. En quelque lieu que nous soyons, Dieu nous offre toujours quelque chose à faire, et il n'est pas un
coin de terre qui n'ait besoin d'une sœur de la charité. L'année avait été mauvaise, et la cherté du pain entraînait avec la misère beaucoup de maladies. Ayant appris que dans les environs d'Abbeville, plusieurs pauvres familles languissaient sans ressources, Anne s'empressa de les visiter, de leur distribuer du pain , de pourvoir à leurs premiers besoins. Dans un village, cinq malades atteints d'une maladie contagieuse étaient réunis dans une seule chambre ; personne n'osait les visiter, et ils allaient mourir sans remèdes et sans secours. Malgré les représentations de ceux qui l'entouraient, Anne pénétra jusqu'à eux, se fit leur garde-malade, leur amena un médecin, et ne les quitta que guéris.
Des pécheurs n'avaient plus rien pour soutenir leur famille et mouraient de misère et de faim : (( Pauvres gens , disait-elle , ils font le métier des apôtres, et nous les abandonnerions! » Elle alla les trouver, entendit l'histoire de leurs peines , les aida de son argent et de ses soins, et voulut leur apprêter elle-même la soupe qu'elle leur portait. Aussi était-elle vénérée dans tout le pays comme un" envoyé du Ciel. Sa visite était attendue, ses conseils accueillis avec respect, et chacun voulait
avoir pour lui une parole et pour son enfant une caresse de la bonne demoiselle.
Il lui en coûta beaucoup de quitter,' cette population, qu'elle avait adoptée; mais son chapitre la réclamait. Elle y reprit ses habitudes, ne cessant d'ajouter quelque chose à ses austérités et à ses œuvres, et marquant chacun de ses jours par un progrès. Il ne se fondait pas à Mons ou aux environs une institution charitable à laquelle elle fut étrangère; elle était de tous les efforts, de toutes les conspirations contre la misère , et avait sa large part dans tout le bien qui se faisait. Ainsi occupée, elle ne connaissait pas ces heures qui s'écoulent si lentement sous le poids de l'ennui et ne laissent aucune trace après elles ; tous ses pas la conduisaient à une bonne action , tous ses instants correspondaient à un devoir, et sa jeunesse amassait des trésors de bénédictions et de reconnaissance.
Sa renommé croissait avec sa vertu; déjà la vénération publique lui faisait une auréole. Son nom était cité partout par les riches comme un exemple, par les pauvres comme une espérance. Chacun venait lui apporter ses doutes, ses larmes et ses misères, pour en obtenir un conseil, une consolation , un secours. Cet empressement , cette
faveur universelle, inquiétèrent son humilité. Elle eut peur de la popularité et du bien qu'on disait d'elle, et résolut de se dérober à l'admiration qu'elle inspirait.
Elle fut longtemps retenue par les affaires et les devoirs envers sa famille et par l'incertitude du refuge qu'elle devait choisir. Enfin, en IGiO, ses deux jeunes sœurs n'avaient plus besoin d'elle, ses frères avaient repris leur rang et leur ancienne situation , les uns en France, les autres en Espagne, à force d'intelligence et de soins elle avait arrangé toutes ses affaires, et sa mère avait avec elle sa fille aînée, qui partageait sa retraite. Anne crut que le moment de sa liberté était venu , et , après avoir consulté Dieu et son directeur, elle se décida à aller cacher dans la plus profonde obscurité une vertu qui l'exposait à tant d'hommages.