CHAPITRE V
MADEMOlSELLh. DE MELUN SE RETIRE EN ANJOO
Mais elle n'eut pas le courage de découvrir son projet à sa mère. Elle connaissait la force de son affection , et savait qu'elle ne consentirait jamais à la retraite d'une fille qui lui était si chère. Elle voulut lui épargner l'amertume d'une lutte inutile et les émotions d'un dernier adieu. Partie de Mons pour n'y plus revenir, elle passa par Abbeville , et, sous prétexte d'aller à Paris consulter un oculiste pour un mal d'yeux qui l'incommodait fort, elle écrivit à son frère aîné de venir la chercher.
■ Guillaume de Melun, depuis la mort de son père, occupait un rang élevé à la cour; il y remplissait
les devoirs qu'elle impose à ceux qui lui appartiennent ; mais, au milieu de la vie du monde, il avait conservé les principes sévères et les pieuses habitudes de son enfance, sa sœur lui avait inspiré une grande confiance en ses lumières et une profonde admiration pour ses vertus. Il se hâta d'arriver à Abbeville ; Anne n'hésita pas à lui découvrir sa résolution et le service qu'elle attendait de son amitié : elle lui révéla tout ce qui se passait en son cœur, sa soif d'oubli, son besoin d'obscurité , cette invitation que Dieu lui avait adressée de se réfugier dans un désert où elle ne serait connue que de lui, cette impulsion d'en haut qui, malgré la souffrance de quitter ceux qu'elle aimait le plus, l'entraînait irrésistiblement vers la solitude; et elle le supplia de ne pas l'abandonner dans la recherche de la terre où elle devait fixer sa retraite , mais d'être le guide de son voyage et de lui prêter son appui pour aller où Dieu l'appelait.
Le prince s'effraya d'abord d'une telle entreprise, et lui opposa toutes les objections que la raison humaine , les affections , les devoirs de famille et les convenances du monde peuvent soulever ; il invoqua le bien qu'Anne répandait autour d'elle, la bonne influence de ses exemples
et les heureux effets de l'association d'une position élevée avec la pratique des vertus chrétiennes ; il trouva sa sœur inébranlable , et comme il voyait à travers sa fermeté une extrême souffrance, et au milieu de ses aspirations vers la retraite un grand sacrifice, il comprit qu'elle ne cédait ni à un caprice ni à une illusion ; mais qu'une voix l'appelait à laquelle il n'est pas permis de désobéir. Une fois dans cette conviction , il s'associa de grand cœur à sa sainte pensée, et lui promit de ne la quitter que le jour où elle aurait trouvé le refuge qu'elle cherchait.
Au jour marqué pour le départ, Anne vint avec son frère s'agenouiller devant sa mère pour recevoir sa bénédiction. Celle-ci la leur donna sans s'émouvoir, croyant à une courte séparation ; mais Anne , au moment de la quitter, ne fut plus maîtresse de sa douleur; elle éclata en sanglots et témoigna un chagrin si profond, que sa mère s'en étonnait et cherchait à la consoler par la perspective d'un prompt retour et d'une complète guérison.
Ce fut assurément un des moments les plus douloureux de sa vie, et Dieu sait ce qu'il en coûta à cette fille si respectueuse et si tendre;
mais le sacrifice était fait, son cœur fut brisé, et ne faiblit pas, et ces deux saintes âmes se séparèrent pour ne plus se revoir ici-bas.
Après quelques jours passés à Paris pour consulter l'oculiste , faire ses remèdes et tout disposer de manière à ne laisser aucun indice qui pût faire découvrir la route qu'elle allait prendre, Anne renvoya à sa mère ses équipages avec une lettre qui lui faisait connaître la vérité :
({ Permettez -moi, disait -elle, de vous faire « par écrit un dernier adieu que je n'ai jamais « osé vous faire de vive voix. Si, en partant, je « ne vous ai pas déclaré mon dessein, ce n'était « pas manque de confiance et de respect, mais « par appréhension de vous causer une trop vive « peitie. Je connais trop votre piété, ajoutait-elle, c( pour croire que vous trouverez mauvais que vos « enfants suivent la vocation de Dieu, en quelque (( lieu, en quelque état que ce puisse être. Me (( sentant pressée de quitter le monde pour mener « une vie inconnue, j'aurais cru être infidèle à c( Dieu si je n'avais pas suivi les mouvements de « ma conscience et de la grâce. Le monde, je le « sais, blâmera ma conduite; mais j'ai pour la (( justifier les paroles de Jésus -Christ, qui a dit
« qu'il était venu séparer Tenfant d'avec son père, « la fille d'avec sa mère , et que celui qui lui pré- « fère l'un ou l'autre n'est pas digne de vivre. »
La princesse d'Épinoy, à la lecture de cette lettre, comprit les pleurs de sa fille en la quittant. Elle ressentit elle-même un profond chagrin et n'eut plus qu'une pensée , le retour de celle qui la fuyait. Elle voulut se persuader qu'Anne n'avait obéi qu'à un premier mouvement qui aurait plus tard son repentir, et que sa vocation n'avait pas été suffisamment éprouvée, et elle dépêcha immédiatement à Paris une personne de confiance avec ordre de la ramener à Abbeville , quelle que fût son opposition. Mais il n'était plus temps : les deux pèlerins étaient déjà partis, personne ne put dire quel chemin ils avaient pris, et rien ne révéla la trace de leurs pas.
En partant, Anne n'avait pas arrêté le lieu où elle devait se fixer. Elle s'en remettait de ce choix à la Providence et attendait d'elle l'indication de sa demeure. Détachée de toute prédilection personnelle , elle s'était tellement donnée à Dieu , qu'elle ne cherchait que la maison où elle croyait pouvoir mieux le servir.
Comme le grand Jubilé de 1650 approchait et
commençait à attirer à Rome un grand nombre de pèlerins, Anne voulut d'abord s'y rendre avec son frère. C'était pour elle une grande joie d'aller consulter Dieu dans la capitale de son Église, d'interroger tous les grands souvenirs chrétiens et de recevoir la bénédiction que le vicaire de Jésus- Christ donne en son nom à la ville et à r univers. Elle attachait aussi beaucoup de prix aux grâces de l'année sainte, à la prière de cette multitude de pèlerins, venant de toutes les parties du monde apporter au Saint-Père les péchés de l'humanité et son repentir, et emportant en échange le pardon et la miséricorde. Elle se rendit à Avignon pour gagner la mer. Mais à cette époque les routes étaient envahies par les gens de guerre et les passages interceptés. Il n'y avait nulle sûreté pour les voyageurs : il fallut rebrousser chemin. Nos deux pèlerins revinrent à Lyon; puis, arrivés à la Loire, s'y embarquèrent pour Tours, et de là gagnèrent Saumur, attirés par le bruit des miracles qui se faisaient à Notre-Dame-des-Ardil- Hers. Ils visitèrent toutes les églises, tous les monastères qui se trouvèrent sur leur route , s' arrêtant surtout aux couvents de la Visitation. Anne s'était toujours senti un grand penchant pour cette
congrégation nouvelle que saint François de Sales avait fondée'. Elle était pleine de vénération pour le saint fondateur, aimait les règlements qu'il avait donnés à ses religieuses, leurs habitudes si simples et si pieuses et jusqu'à la première pensée qui avait présidé à leur création ; car saint François les avait destinées d'abord, comme leur nom l'indique, à visiter les malades. Avant de quitter Paris, elle avait obtenu de la mère Agnès Leroy, supérieure de la Visitation de la rue Saint- Jacques , née comme elle en Flandre, une lettre de recommandation pour toutes les supérieures de l'ordre, les priant de la recevoir si elle se présentait, mais sans l'interroger sur sa naissance et sa vie passée.
En entrant dans la Visitation de Saumur. elle fut frappée de l'impression qu'elle ressentit. La chapelle , le parloir, tout ce qu'elle vit lui plut ; il lui sembla que Dieu voulait la fixer dans cette maison, et, présentant à la supérieure. M"® de Pierre, la lettre de recommandation de la Mère Leroy, elle lui demanda de recevoir une pauvre demoiselle que Dieu poussait à se faire religieuse ,
1 Voir aux pièces justificatives.
qui se sentait portée vers son institut , et dont le parent qui l'accompagnait payerait la dot. Soumise à une épreuve de quelques jours dans une maison attenant au couvent, elle s'y montra si pieuse et si fervente , que les personnes qui étaient avec elle vinrent avertir les religieuses qu'elles avaient à leur porte une sainte.
Dès qu'elle fut entrée, voici l'opinion qu'elle donna d'elle aux religieuses, suivant la relation de l'une d'elles, dont nous citons textuellement les paroles : « M"° de Melun ne fut pas plus tôt dans « notre couvent que sa vie y parut exemplaire. Sa « vertu n'était pas commençante, mais héroïque (( et consommée. La douceur, l'égalité de son es- « prit, l'affabilité de sa conversation charmèrent « d'abord toutes nos sœurs et enlevèrent la côm- (( munauté. La piété semblait née chez elle, tant « elle avait de penchant et de facilité à en pro- « duire les actes. J'ai souvent ouï dire à nos sœurs « qu'elles n'avaient jamais remarqué en personne « une si grande estime pour nos sacrés mystères , « ni une si profonde vénération pour les choses (( saintes. Elle ne regardait toutes les pratiques « de la religion, môme les moindres, qu'avec <( un respect tout extraordinaire, les jugeant
« propres à conduire les âmes à une haute perce fection.
(( Comme elle était entrée au couvent sur le « pied d'une personne qui y cherchait une honte nête retraite, on lui voulut donner une reliée gieuse pour la servir ; mais jamais elle n'y vouée lut consentir. Elle se servait elle-même dans les ce choses les plus basses et les plus humiliantes, ee comme de faire son lit , de balayer sa chambre. u On l'a souvent surprise balayant sa cellule à geee noux , par un principe de mortification et d'huee milité. Elle s'étudiait à observer toutes nos ee pratiques et maximes religieuses, et suivait la ee communauté dans tous les exercices spirituels , ee se trouvant , comme la dernière des novices , la ee première à l'office du chœur et à l'oraison, ee Enfin, pour tout dire en un mot, toutes ses ce actions donnaient de l'émulation aux reliée gieuses les plus ferventes et faisaient confusion ee aux plus tièdcs. ))
Anne se croyait au port ; personne ne s'inquiétait de son nom et de son origine. Elle avait trouvé cette obscurité à laquelle elle s'était vouée , et attendait le jour de prendre l'habit comme le plus heureux de ses jours. La vie religieuse, en effet,
dont on a si grand' peur quand on ne la connaît pas, et que tant de mères, même chrétiennes, repoussent avec larmes pour leurs enfants, est, quand Dieu vous y appelle, la plus douce et la meilleure des vocations. Tout ce qui inquiète, agite, tourmente la vie humaine, perd dans le monastère sa puissance de troubler et d'émouvoir. La porte , en se fermant du côté de la terre , s'ouvre vers le ciel. On quitte par avance ce qui fuit et ce qui passe pour le fixe et l'éternel. Dieu, devenu le seul objet des pensées, le seul but des désirs, répond à toutes les exigences de l'âme, à toutes les aspirations de l'intelligence, et remplit cet abîme immense dont nous sentons le vide au dedans de nous - mêmes , et que les intérêts , les passions, les plaisirs de ce monde essayent en vain de combler. Quand de ces hauteurs inaccessibles aux misérables luttes de la terre on jette un regard sur ceux qui sont encore dans la mêlée et se débattent au milieu de la poussière et de la boue, ce n'est pas le regret et l'envie , mais la pitié , qui émeut le cœur, et la vraie religieuse ne pense jamais au monde que pour se réjouir de ne plus être à lui et pleurer sur le malheur de ses esclaves.
Mais ce n'était pas assez pour M"" de Melun d'avoir abandonné son nom, sa patrie, sa famille. Il lui fallut subir une épreuve plus difficile peut-être, quitter le couvent qu'elle aimait, renoncer au saint habit qu'elle se faisait une joie de porter. Chacun de ses pas dans le chemin de la perfection devait être marqué par un sacrifice.
Un gentilhomme , en passant par Saumur, vint voir la supérieure de la Visitation, et reconnut M"° de Melun, qui s'était approchée pour demander une permission pendant qu'il était au parloir. Il fît part de sa découverte à M""^ de Pierre , et celle-ci l'annonça immédiatement à la Mère Leroy, dont la lettre avait servi d'introduction à la demoiselle inconnue. Dans une visite que la reine mère fit au monastère de la rue Saint- Jacques , la Mère Leroy, qui , après la reconnaissance de Saumur, ne se croyait plus obligée au secret, lut à la reine la lettre qu'elle venait de recevoir et lui raconta ce qu'elle savait de M"* de Melun. Il était alors question d'établir en Flandre une maison de la Visitation. La reine, qui s'intéressait beaucoup à la propagation de cet ordre, et savait que la première condition de succès des communautés était dans le bon choix des supé-
rieures, eut l'idée de lui en confier la direction, et lui envoya le Père Hilarion, de l'ordre des Carmes , frère de la Mère Leroy, pour lui en faire la proposition. Anne fut inflexible devant les instances du religieux ; rien n'était plus loin de sa pensée que d'être la première et de diriger les autres ; elle remercia la reine de l'honneur qu'elle voulait lui faire , et s'excusa de ne pouvoir accepter un fardeau trop au-dessus de ses forces.
Mais cet incident avait révélé son nom, elle n'était plus la novice ignorée ; on respectait maintenant en elle autre chose que son obéissance, et chaque attention dont elle était l'objet lui rappelait son rang et sa naissance : elle crut voir du moins que cette découverte avait changé la manière dont on agissait envers elle , et , malgré son affection et ses regrets , ne put se résigner à rester dans une maison où elle n'était plus inconnue. En même temps , elle gémissait de recommencer des recherches qu'elle avait crues finies, et de marcher encore au hasard.
Pour sortir de cette alternative, elle eut recours à sa ressource ordinaire, la prière, et voulut consulter Dieu dans une retraite, sous la direction d'un Père jésuite des plus pieux et des plus éclai-
rés, nommé le P. Dubreuil. Après beaucoup de jeûnes, de mortifications et de prières, le Père Dubreuil fut d'accord avec elle sur la nécessité de quitter Saumur, et même de renoncer à tous les couvents de la Visitation , son nom ne pouvant y rester longtemps ignoré ; il lui offrit un asile dans un des monastères de la \ille de la Flèche, où les jésuites dirigeaient un collège célèbre , et où une vie obscure lui serait plus facile. Il lui proposa un couvent de Cordelières, un autre de l'ordre de Fontevrault, enfin une maison des filles de Notre-Dame, que l'on appelait de VAve Maria, en lui garantissant l'excellente tenue et la parfaite régularité de ces monastères ; et comme M"" de Melun ne répondait pas , et semblait en attendre un autre, le Père Dubreuil ajouta qu'il y avait encore à la Flèche une maison nouvellement fondée de filles hospitalières, sous le patronage de saint Joseph, faisant profession de servir les pauvres gratuitement dans les hôpitaux, sans clôture et sans vœux solennels. Cette petite congrégation, toute faible et naissante qu'elle était, avait déjà reçu de Dieu des grâces abondantes , et s'était répandue dans plusieurs villes de France et jusqu'au Canada. A ces mots, M"° de Melun, ar-
rêtant le Père : « Il est inutile de chercher ailleurs, dit-elle, c'est là que Dieu me veut. » Le Père Dubreuil, qui dès le commencement avait eu la même pensée, la fortifia dans sa résolution et lui promit de la faire admettre immédiatement dans la communauté , dont il était le directeur. Pour échapper à toute chance d'être reconnue, il lui conseilla de prendre le nom de M"® de la Haie, par allusion au nom d'Épinoy. Son frère, qui, fidèle à sa promesse, avait attendu à Saumur l'épreuve de sa vocation, consentit à l'accompagner à la Flèche, et prit lui-même le nom de M. de Baume. Cette décision rendit à M"® de Melun un calme inappréciable. A la sortie de sa retraite, elle parut aux religieuses embrasée du plus pur amour de Dieu et complètement détachée de la terre. Ce fut en ce moment qu'elle écrivit cette petite prière, qu'elle communiqua à une religieuse comme venant d'une autre, mais qui exprime ses pensées d'alors :
« Mon Dieu, détrompez mon cœur, s'il vous « plaît; que les créatures me rebutent, qu'elles « s'enfuient quand je les chercherai. Qu'elles me « servent d'épines et de tourment; qu'elles me tt payent d'ingratitude, afin qu'étant désabusée
« d'elles je vous puisse payer librement et volontt tairement le tribut d'amour que je vous dois, « que vous demandez de moi et que je désire vous « rendre pendant toute l'éternité. »
Le Père Dubreuil eut bientôt obtenu l'admission de M"° de la Haie chez les Hospitalières de la Flèche. Il lui avait suffi d'en dire tout le bien qu'il en pensait. Lorsque tout fut préparé, le prince d'Épinoy annonça aux religieuses de la Visitation l'obligation où il était d'emmener sa sœur , mais sans rien dire du but de leur voyage. Les adieux furent touchants, les regrets profonds. Anne laissait à ces bonnes sœurs un souvenir éternel de son passage. Là, comme partout où elle s'est arrêtée, personne n'oublia sa charité et sa vertu. Sa dernière visite à Saumur fut pour l'hôpital et les pauvres, et en quelques heures elle arriva à la Flèche, où la nouvelle congrégation l'accueillit comme une sœur impatiemment attendue.