FONDATION DES RELIGIEUSES UOSPITALIÈBES DE SAINT- JOSEPH
C'est un besoin et un plaisir pour l'intelligence humaine de revenir au commencement des choses , de savoir où et comment elles ont pris naissance , et de retrouver leur berceau. On aime ainsi à remonter le cours d'un fleuve et la vie d'un peuple , à découvrir le filet d'eau et la petite colonie qui en ont été la source; il n'y a pas de plus grand intérêt dans la géographie et l'histoire.
Un intérêt plus grand encore pousse le chrétien à rechercher l'origine des établissements charitables , des congrégations rehgieuses et des œuvres dont il admire les bienfaits et recueille les fruits.
Il voudrait savoir quel a été l'esprit , quelles ont été les pensées qui inspiraient les fondateurs , comment ils ont réuni les membres de ces congrégations, les pierres de ces édifices, les éléments de ces œuvres. Il y a dans cette étude quelque chose de mieux que la curiosité : l'espérance de pénétrer leur secret, de s'enrichir de leur science, de découvrir les moyens dont ils se sont servis , afin de pouvoir les imiter.
Toutes les fois que l'on recherche comment ont commencé les institutions que Dieu a bénies, on rencontre la même base. Tous les édifices de ce genre s'élèvent sur les mêmes fondements ; que l'œuvre soit modeste ou magnifique, qu'elle se renferme dans les murs d'un cloître , ou qu'elle s'étende à l'univers , dès qu'elle dure, dès qu'elle fait du bien , elle a pour premières pierres la foi , l'humilité et la charité. Seulement la forme et les moyens varient suivant le temps et le but, et Dieu se sert avec le môme succès de la faiblesse ou de la force , de la simplicité ou du génie.
Tantôt c'est un grand homme qui appelle la sainteté au secours de son intelligence, qui remue les hommes et les choses par ses miracles et sa parole, attire à sa suite les multitudes obéissantes.
et laisse au monde à genoux un nom qui protège à travers les siècles les œuvres qu'il a fondées ; ce grand homme s'appelle saint Basile, saint Benoît, saint Dominique, saint François d'Assise, saint Vincent de Paul.
Tantôt deux ou trois pauvres femmes , sans autorité , sans science , réunies d'abord pour faire un peu de bien, visiter un pauvre, soigner un malade , recueillir un vieillard, sans le savoir, sans le vouloir, sans que le monde s'informe de leur nom, sans faire le moindre bruit sur cette terre, ont bâti des hôpitaux, fondé des congrégations, comme au xvu° siècle les Dames de Saint - Joseph , comme au nôtre Iq?, petites Sœws des pauvres. Dans ces modestes débuts il n'y a rien qui frappe , rien qui sorte d'une manière tranchée de ce qui se voit , de ce qui se rencontre à chaque pas; et cependant on trouve un singulier plaisir à contempler ces âmes dont la charité fut humble et le dévouement dégagé de tout bruit et de toute gloire, et qui ont fait sans y penser de si belles choses , comme le voyageur s'arrête longtemps devant ces sources presque invisibles qui se distinguent à peine de la plus petite fontaine , du plus mince ruisseau du chemin, mais dont l'eau est si pure et le mur-
mure si doux , et qui à quelques lieues de là seront le Danube ou la Seine.
En 1G36, il y avait à la Flèche un homme vivant selon Dieu qui s'appelait Leroyer de la Dauversière; il était conseiller du roi, receveur des tailles et possédait une grande fortune. Nommé administrateur de l'hôpital, il avait trouvé une espèce de grange ouverte à tous les vents, menaçant à chaque instant ruine, avec 150 fr. de revenus, oii les malades étaient encore plus mal servis que logés. Marié, père d'une nombreuse famille, il ne recula pas devant les dépenses d'une restauration complète de l'édifice, à l'aide de ses propres ressources et de celles que lui attirait sa réputation de charité. Il parvint à en relever les murs, à en assainir les salles, et l'on remarqua que pour cette œuvre la première aumône lui fut donnée par un pauvre.
Mais il savait que le plus bel hôpital est une bien triste demeure, quand la charité n'est pas là pour recevoir les malades et pour éloigner de leurs lits l'ennui, le découragement, la tristesse, tous ces puissants auxihaires de la mort. Pour diriger sa maison et soigner ses pauvres, il s'était vainement adressé à des ordres rehgieux , qui avaient
craint d'ajouter à leurs charges un établissement si nouveau et une maison sans ressources. Repoussé de ce côté, il ne renonça pas à son œuvre, et, ne trouvant pas de communauté pour le seconder, il eut la pensée hardie, lui homme du monde , engagé dans les liens du mariage et dans les travaux d'une place de finances, de fonder une congrégation. Pour la commencer, il proposa à M"* Marie de la Ferre de venir servir les pauvres dans son hôpital.
C'était une sainte fille, appartenant à une famille distinguée du Poitou , et qui, élevée d'abord par une belle-mère protestante, n'en témoigna pas moins, dès ses premières années, le désir d'être fidèle à TÉglise catholique et de se consacrer à Dieu; confiée plus tard à une tante cathohque, mais qui était livrée à toutes les influences du monde, elle la convertit et fit de sa maison une maison de prière et de secours. Après la mort de sa tante, elle avait essayé quatre fois d'entrer dans un couvent; toujours la maladie l'en avait repoussée , et elle passait sa vie à prier Dieu , à rechercher des occasions de faire le bien, et à se priver du nécessaire pour diminuer la misère des pauvres. Sa réputation de sainteté était teUe, que
les mourants la faisaient appeler pour que ses exhortations et ses prières rendissent plus doux et plus facile leur passage dans l'éternité. M"^ de la Ferre accepta la proposition de M. Leroyer. Tous les jours elle se rendait à l'hôpital et y faisait le service d'infirmière. Elle y attira bientôt une de ses amies animée du même esprit.
Peu de temps après, M"' de Ribert, fille d'honneur de la princesse de Condé, qui, étant gravement malade, avait fait vœu de quitter le monde si elle recouvrait la santé, vint se joindre aux deux hospitalières. Le jour de la Trinité 1G3G, elles allèrent toutes trois s'établir à l'hôpital, pour vivre en commun et prendre soin des malades.
En peu de mois la petite congrégation s'augmenta de dix nouvelles associées et de quatre postulantes. Les habitants, touchés du bien qui se faisait à l'Hôtel-Dieu, se montrèrent généreux, et d'abondantes aumônes permirent d'ajouter de nouveaux bâtiments et des lits ; un traité fut passé entre les sœurs et la ville. M. Leroyer, voyant sa fondation bénie de Dieu, voulut lui donner une forme régulière; il rédigea lui-même les constitutions des hospitalières d'après la règle de Saint- Augustin, sous la direction des jésuites, qui s'in-
téressèrent beaucoup à cette œuvre. L'évêque d'Angers les approuva le 19 novembre 1643, et érigea la communauté sous le titre de Filles hospitalières de Saint -Joseph; la première supérieure, nommée à l'unanimité, fut la sœur Marie de la Ferre.
Telle fut l'origine de cet institut, qui ne tarda pas à se développer, d'où sortirent bientôt les hospitalières de Baugé, de Laval, de Moulins, de Beaufort, d'Avignon, et qui, passant l'Océan, vint jeter sur les rives du Canada une colonie de saintes religieuses.
M. Leroyer ne cessa de donner à ces fondations l'appui de son expérience, de son influence et de sa fortune. Partout où il s'agissait des intérêts de la communauté, il était son représentant et son homme d'affaires , traitait en son nom , écrivait , voyageait et plaidait pour elle. Ruiné dans sa vieillesse par les sacrifices qu'il avait faits au succès de ses œuvres, et attaqué d'une maladie mortelle, il consolait sa famille de la perte de ses biens et de sa fin prochaine , et mourut à la Flèche, le 6 novembre 16 59, à l'âge de soixantetrois ans, ne laissant rien à ses enfants , qui durent une position convenable aux démarches et aux
puissantes recommandations de M"* de Melun; mais ayant enrichi la terre d'un ordre religieux qui chaque jour applique et développe sa pensée et prie pour lui par ses œuvres.
Sept ans auparavant, le 27 juillet 1652, Marie de la Ferre , la première hospitalière de Saint-Joseph , était morte à Moulins , après y avoir fondé l'Hôtel - Dieu ^ Rien de plus touchant que la vie de cette sainte femme à travers les épreuves, les difficultés qui assaillirent sa congrégation naissante. Elle avait commencé seule l'ordre de Saint- Joseph à l'hôpital de la Flèche, et lorsqu'elle mourut à la peine et en odeur de sainteté , elle léguait déjà aux malades une nombreuse postérité de servantes et de sœurs.
Rien de plus beau que les sacrifices et le dévouement de M. Leroyer, ce serviteur de Dieu dont l'existence n'est qu'une série non interrompue de bonnes œuvres. On ne saurait dire tout ce qu'il lui en coûta de travaux, d'argent, de santé, pour établir les hospitalières , les faire accepter et reconnaître, et triompher de l'inertie des indifférents et de ropposition des malveillants.
1 Voir aux pièces justificatives.
Au Canada, la fondation d'un hôpital exigea plus de nég-ociations et de dépenses que celle d'une ville K M. Leroy er dut obtenir la cession de l'île de Montréal , y établir une colonie et y exercer ses droits seigneuriaux , afin de faire accepter le dévouement et l'abnégation des religieuses.
Dans cette conquête d'un nouveau monde, où le poussait surtout l'espérance de convertir les pauvres sauvages, il eut pour auxiliaire M. Olier , le fondateur de Saint-Sulpice. Ces deux hommes, en se voyant à Paris pour la première fois , s'entendirent au premier mot. Ils faisaient la même œuvre, lorsque l'un travaillait à préparer de bons prêtres, et l'autre de saintes hospitalières. La sœur et le prêtre n ont-ils pas tous les deux des souffrances à adoucir , des défaillances à relever , des maladies à guérir?
Malgré de si admirables fondations , le nom de M. Leroyer n'est pas arrivé à la postérité; dans la répartition de la gloire humaine , ceux qui pansent et ceux qui guérissent ne font jamais autant de bruit que ceux qui frappent et qui blessent ;
1 Voir aux pièces justificatives.
on dirait que l'humanité, dans la conscience des corrections qu'elle mérite, n'a de reconnaissance que pour le mal qu'on lui a fait et pour les coups qu'elle reçoit; ordinairement, elle ne se souvient pour les admirer que des fléaux de Dieu et des hommes de ruine. Mais si M, Leroyer n'a pas eu d'historien ici-bas , son histoire est écrite tout entière au ciel, dans le livre de vie, oiîla plus éclatante victoire ne prend pas tant de place que le verre d'eau de l'Évangile ; elle y occupe une de ces pages dont toutes les réputations de la terre ne vaudront jamais une ligne.
La communauté de la Flèche, la mère de toutes les autres, était florissante, et unissait déjà à l'ardeur de la jeunesse la sagesse et l'expérience que donne en peu d'années la pratique du bien , lorsque M"® de Melun y arriva. Anne entra à la Flèche sous les vêtements d'une servante; elle avait une robe de gros drap , un bonnet de laine , les cheveux rasés et des souliers de paysanne , et comme on lui demandait son nom , elle répondit : Anne de la terre. Et cependant, à travers cet extérieur si pauvre et si misérable perçaient un air de grandeur et des manières distinguées. EUe se dépouilla de tout ce qui pouvait rappeler son an-
ancienne fortune et se hâta de donner à la chapelle le linge fin de Hollande qu'elle avait apporté , pour en faire des aubes et des nappes d'autel, et de demander le linge de la communauté. Lorsqu'on ne la voyait pas, elle allait elle-même à la lingerie et choisissait pour elle les chemises les plus grossières et le plus souvent raccommodées.
Son humilité et sa douceur gagnèrent bientôt le cœur de toutes les religieuses, qui regardaient comme une bénédiction l'entrée d'une pareille novice. Son frère, sous le nom de M. de Baume, se logea dans la ville et allait chaque matin la visiter- au parloir, prendre ses instructions et profi- •* ter lui-même de son exemple pour s'adonner de plus en plus aux œuvres de pénitence et de charité, et elle remerciait Dieu tous les jours de lui avoir enfin donné pour demeure un hôpital. Au contentement, à la tranquillité d'esprit qu'elle éprouvait au pied du lit de ses malades, elle reconnaissait cette vocation qu'elle avait si longtemps poursuivie et qu'on lui avait prédite à Mons. EUe avait l'instinct et comme le génie de sa sainte profession, et semblait auprès des pauvres n'avoir jamais été que sœur hospitalière; elle trouvait
toujours les paroles qui leur allaient au cœur et les soins qui les soulageaient; les boissons, en passant par ses mains, paraissaient moins amères, les médicaments plus actifs. Son humble douceur et son adresse étaient telles, que ces pauvres gens , quand on \enait les voir, s'écriaient en la montrant : « Ah ! que nous avons là une bonne servante! »
Mais sa santé toujours éprouvée ne put résister au travail, aux veilles, aux exercices si nombreux des hospitalières, et au moment où elle allait commencer son année de probation, elle tomba malade d'une inflammation de poitrine. Les sœurs de La Flèche la soignèrent comme une de leurs pauvres. Obhgée d'interrompre ses exercices, elle ne fît que changer de noviciat ; elle commença son apprentissage de patience , de résignation dansles souffrances, d'obéissance aux ordres du médecin. Elle apprit à accepter sans se plaindre cette inaction forcée, ce repos involontaire , bien plus difficile à supporter que tous les travaux de l'hôpital. Elle eut grand besoin de cette science dans tout le reste de sa vie ; car cette âme si active et si forte était, comme il arrive trop souvent, attachée à un corps débile et chancelant. Beaucoup de ses jour-
nées se passèrent dans son lit, et pour une hospitalière, quoi de plus douloureux que de recevoir des soins que l'on voudrait tant donner aux autres? Sa maladie en suspendant ses travaux n'arrêta pas son zèle ; au milieu de ses souffrances elle conçut la pensée de sa meilleure et de sa plus grande œuvre.