FONDATION DE L HOTEL- DIEU DE BAUGE
IGoO
La \ille de Baugé, fondée en 996 par Foulques Néra, comte d'Anjou, aujourd'hui chef-lieu d'un arrondissement du département de Maine-et- Loire, et qui possède un hôpital, un hospice d'incurables, des asUes, des écoles gratuites, un bureau de bienfaisance et une association de charité, n'avait encore, au milieu du xvii" siècle, aucun étabHssement pour les pauvres. Ils étaient abandonnés en grand nombre aux dangers et aux tristes hasards de la mendicité.
Une pauvre fille venue de la campagne avec les seules ressources de sa charité et de sa con-
fiance en Dieu, entreprit de la doter d'un hôpital. Marthe de la Beauce, ainsi nommée de la province où elle était née , avait quitté son pays pour aller avec sa famille habiter Baugé. Ses parents, quoique pauvres, l'avaient habituée dès sa plus tendre enfance à donner à de plus pauvres qu'eux , et son père à son lit de mort lui avait recommandé deux choses , l'éducation de son plus jeune frère et la fondation d'un hôpital à Baugé.
Elle parvint à force de travail et d'ordre à élever son frère et à le placer convenablement ; puis n'ayant rien pour bâtir un hôpital, elle en fît un de sa modeste chambre. Elle y réunissait quelques malades , les soignait et allait par la ville quêter pour les faire vivre. En la voyant passer, son panier à la main, les riches y jetaient quelques pièces de monnaie, les marchands un peu de pain, de viande et de légumes, et les pauvres la saluaient avec respect , en l'appelant : Ma sœur. C'est ainsi que deux siècles plus tard devaient commencer , dans une province voisine, les j^etites Sœurs des pauvres ^
La voyant si bonne et si zélée hospitalière , on
1 A Saint-Servan, département d'IIle- et -Vilaine, province de Bretagne.
— vola pressa d'entrer dans la nouvelle communauté de La Flèche ; elle en fut tentée elle-même ; mais un Père capucin , son confesseur , ne cessait de lui répéter qu'elle serait un jour hospitalière , non à La Flèche, mais à Baugé, et qu'elle devait se réserver pour accomplir le vœu de son père mourant et bâtir un Hôtel -Dieu. En vain Marthe lui représentait sa pauvreté et les tentatives restées sans résultat, quoique faites déjà par des personnes riches , influentes et bien supérieures en autorité et en science à une pauvre fille comme elle. Le Père capucin insistait toujours. Forcé d'aller habiter Chinon, il ne cessait de lui rappeler en toute occasion les dernières paroles de son père, et, au commencement de l'année 1643, il chargea deux de ses frères capucins qui allaient à Baugé de dire à Marthe qu'il était temps de commencer, et que Dieu lui enverrait des auxiliaires qui ne laisseraient point son œuvre incomplète.
Marthe alors n'hésite plus : elle va trouver deux hommes de bien et les supplie d'obtenir du lieutenant général une assemblée des habitants pour aviser au moyen de bâtir un Hôtel-Dieu. La commune se réunit , reconnaît l'utilité de l'établisse-
ment et en vole la fondation. L'évêque, Monseigneur de Rueil, et le lieutenant général F autorisent, chacun en ce qui le concerne. Marthe fait nommer intendant des travaux et administrateurs de l'Hôtel-Dieu ses deux premiers conseillers , et un troisième, digne de leur être associé. Sur sa proposition, on décide que l'hôpital sera placé à la porte de la ville, du côté de la maison des Capucins. Mais en ce temps on avait encore l'habitude , pour fonder des institutions charitables, de compter exclusivement sur la charité. Tous les établissements de ce genre qui couvraient déjà la surface de la France étaient nés de la générosité des princes et des dons des particuliers. La ville de Baugé ne vota aucun fonds pour son Hôtel-Dieu, et s'en rapporta, pour le bâtir, aux aumônes individuelles et aux quêtes à domicile. Marthe raconta, depuis, qu'elle commença son œuvre avec vingt sols. Sa première quête lui rapporta cinquante livres. Avec ce petit fonds, elle achète de la chaux, quelques charges de pierres, les fait apporter sur la place , comme un appel aux habitants. Ceux-ci, voyant de si pauvres commencements, ne prennent point l'affaire au sérieux et la regardent comme un de ces mille pro-
jets dont on accueille l'idée sans jamais la réaliser , taxent d'obstination insensée et de manie puérile la persévérance de la pauvre Marthe et publient partout que sa dévotion lui a fait perdre la tête. Elle, sans s'inquiéter de l'opinion, redouble de jeûnes , de mortifications et de prières. A force de mouvement et d'importunités , à l'aide de cette éloquence que donne la foi quand elle se fait l'interprète de la charité , elle obtient que le 1" avril 1643, à la suite d'une procession solennelle, le curé pose la première pierre de la chapelle , et le lieutenant général celle des salles.
Les frais de cette cérémonie avaient épuisé toutes ses ressources; elle fait mettre une grande croix et un tronc à la place même oii devait être l'hôpital, et persuade aux administrateurs d'entreprendre eux-mêmes une quête à domicile. Chaque soir elle allait ramasser dans le tronc les aumônes de la journée, les inscrivait avec soin sur son livre de comptes, et pendant sept ans elle recueillit en tout 120 livres 14 sols 6 deniers. Les administrateurs ne retirèrent de leur quête que 11 livres.
Une autre collecte lui réussit mieux. Les jours de marché, elle s'adressait aux gens de la cam-
pagne qui apportaient leurs denrées à la ville. A l'un elle demandait une journée de travail; à l'autre un charroi; à celui-ci du blé, à celui-là des pierres. Ces pauvres gens se montraient plus généreux que les riches : ils ne savaient pas refuser à la sœur Marthe : n'était-ce pas leur maison qu'elle bâtissait?
Puis , chaque jour , elle parvenait à créer quelques ressources nouvelles à son édifice ; tantôt apprenant qu'un legs de 1,000 francs avait été fait il y avait déjà longtemps, dans le cas où l'hôpital serait bâti, elle va trouver les héritiers, les menace d'aller jusqu'à Paris plaider la cause des pauvres, et leur arrache ce petit héritage. Tantôt elle obtient de l'intendant de la généralité de Touraine, en passage à Baugé, les matériaux d'une chapelle abandonnée ^ et se fait donner la permission d'abattre des chênes dans la forêt de la ville. Une autre fois, le bénéfice de l'aumônerie de Saint- Michel, dont les habitants avaient la présentation, étant devenu vacant, elle inspire
1 On assure que la premiers signature donnée par Louis XIV, devenu roi à l'âge de cinq ans , fut mise au bas de l'acte de donation à l'Hôtel -Dieu de Baugé des débris de cette ancienne chapelle.
aux administrateurs la pensée de le demander pour l'hôpital, et l'obtient de l'assemblée populaire. De temps en temps, des mains inconnues* lui remettent de petites sommes. Un riche couvreur se charge gratuitement de la couverture de la chapelle et de son entretien. Enfin Marthe, pénétrant jusque dans la chambre des malades en danger de mort, en revenait quelquefois après leur avoir fait faire une dernière bonne œuvre et réserver une place à ses pauvres dans leur testament.
Il y avait une pauvre vieille femme qui, elle aussi , travaillait à la fondation de l'hôpital. Très pieuse et toujours en prière, elle ne cessait d'encourager Marthe et de lui prédire son succès. Comme elle était si pauvre, qu'elle n'avait rien à donner, et si vieille, que tout travail lui était interdit, elle ramassait tous les matins les petites pierres qu'elle rencontrait en son chemin , et les apportait dans son tablier aux ouvriers , afin , disait-elle, de contribuer à la bonne œuvre.
Mais tous les petits succès de Marthe étaient achetés bien cher; on se moquait de ses espérances, on se plaignait de ses importunités. Les maîtres lui défendaient l'entrée de leurs maisons ,
les valets la mettaient à la porte , les héritiers la repoussaient du lit de leurs parents malades, en .l'appelant l'oiseau de mauvais augure. Sa famille elle-même rougissait d'elle comme d'une mendiante.
Marthe, sentant sa confiance en Dieu s'augmenter à mesure qu'elle avançait dans son œuvre , se réjouissait d'un refus comme d'un succès , d'une humiliation comme d'un bon accueil, priait pour ceux qui la maltraitaient, et les remerciait d'entretenir sa patience et son humilité. Pour attirer la bénédiction de Dieu sur son hôpital, elle ne néghgeait aucune occasion de faire le bien. Toutes les fois qu'il y avait une aumône à distribuer , une conversion à poursuivre, quelque service à rendre, quelque conseil à demander , on allait chercher la sœur Marthe, et on la trouvait toujours. Gaie dans toutes ses peines, infatigable dans toutes ses démarches, avec la foi d'un martyr et la naïveté d'un enfant, si elle avait éprouvé plus d'hostihté qu'à l'ordinaire, si de sa quête elle revenait les mains vides , n'ayant rien à donner aux pauvres qui demandaient du pain, aux ouvriers qui réclamaient leur salaire, elle entrait dans une église, elle se prosternait devant le saint Sacrement , et elle di-
sait à Jésus-Christ, dans la simplicité de son cœur : « Mon Dieu , je ne sortirai pas d'ici que vous ne m'ayez accordé ce que je vous demande. Vous avez promis que votre Père accorderait aux hommes tout ce qu'ils lui demanderaient en votre nom et pour l'amour de vous. Je vous somme de tenir votre parole, ô mon Jésus; j'ai besoin de cette chose, non pas pour moi. mais pour les pauvres, qui sont vos membres : vous ne pouvez donc pas me la refuser. »
Le but de toutes ces prières , l'objet de toutes ces demandes, c'était un large secours pour achever l'hôpital , une volonté puissante pour finir les murs qui s'élevaient peu à peu , et mettre la dernière main à une œuvre commencée depuis si longtemps. Dieu entendit la prière de sa servante et lui prouva qu'elle avait eu raison d'ajouter foi aux promesses de son Évangile.
Au milieu de 1650, comme la chapelle s'avançait et que les murs des salles commençaient à sortir de terre, Marthe alla à La Flèche visiter l'hôpital nouvellement réparé ; elle examina avec la plus grande attention toutes les parties de l'édiûce , les lits des salles , les ornements de la chapelle, s'enquit des règlements des hospitalières,
de leur manière de traiter et de nourrir les pauvres. La sœur de La Haie était alors retenue au lit par son inflammation de poitrine. Elle aperçut cette fille , fut frappée de son air, de sa manière de regarder et d'interroger, et demanda qui elle était. On lui raconta sa vie, son dévouement aux pauvres et ses efforts pour doter Baugé d'un hôpital.
Quelques jours après, à la sollicitation de Marthe, une députation de la ville de Baugé arrive à La Flèche demander des hospitalières de Saint -Joseph pour les mettre à la tête de son Hôtel -Dieu. La supérieure fut fort étonnée d'une pareille demande; car elle savait qu'on ne trouverait à Baugé ni logement , ni mobilier pour les sœurs, que les salles n'étaient pas en état de recevoir les malades, et qu'il n'y avait aucun fonds pour achever les travaux. Elle en fit part à la communauté , qui ne crut pas prudent d'accepter. Quelques religieuses qui n'avaient pas pris au sérieux cette proposition vinrent la raconter à la sœur de La Haie, encore malade. Une d'elles lui demanda en riant s'il ne lui plairait pas d'aller soigner et diriger les pauvres à Baugé dans cette magnifique maison, si bien bâtie, si bien meu-
blée , si bien rentée. D'autres , plaisantant à la fois sur sa pauvreté et sur celle de l'hôpital : a Ne voudriez-vous pas, lui dirent -elles, en être la fondatrice?— Oui, mes sœurs, répondit-elle avec un sourire plus grave, j'irai très volontiers à Baugé, pourvu que l'obéissance m'y envoie, et j'espère de la bonté divine qu"il se trouvera une fondatrice de ce pauvre hôpital, que Ton dit être si abandonné. »
Dès qu'elle fut rétablie, elle pria son frère d'aller à Baugé s'informer de la situation des choses. Marthe, avertie de la venue de M. de Baume, va le trouver, suivant sa coutume, à l'hôtel où il était descendu, et lui demande l'aumône pour son hôpital. Le voyageur la prie en échange de lui faire visiter les bâtiments. La bonne sœur, peu accoutumée à de pareilles sollicitations, s'empresse de le promener à travers l'édifice commencé, et, chemin faisant, lui raconte l'histoire de la fondation , tout ce qu'il en avait coûté d'efforts et de démarches pour la conduire au point où elle en était, et combien il était difficile de trouver les moyens de l'achever.
A son retour, le prince d'Épinoy rendit compte à sa sœur de son voyage et de ses impressions;
il était très édifié de tout ce qu'il avait vu et entendu, l'éloquence de Marthe l'avait gagné : ce Baugé, ajouta-t-il, est un beau désert où vous pourrez vivre parfaitement inconnue; l'hôpital y est très pauvre , très délaissé , et par conséquent très propre à exercer votre charité. Enfin l'air y est doux, sain, tempéré, et de nature à rétablir votre santé. » A ces signes , Anne ne douta pas que Dieu ne la voulût à Baugé, et elle fit demander Marthe de la Beauce.
Ce fut un touchant spectacle pour les anges et pour les hommes que la rencontre de ces deux femmes, étrangères au pays auquel elles se consacraient, et parties toutes deux des extrémités les plus opposées de la société, l'une princesse, l'autre paysanne, pour se réunir dans la même œuvre, sous la sainte égalité de la charité et de la foi. Toutes les deux avaient passé leur vie en faisant le bien. L'une, dans la richesse, avait tout quitté pour se faire pauvre avec les pauvres ; l'autre , dans la misère , n'avait rien néghgé pour devenir riche, afin de les enrichir. Anne avait parcouru le monde , cherchant partout une sainte pensée à réahser, une belle et grande œuvre à laquelle consacrer sa fortune et sa vie. Les an-
nées déjà longues de la vie de Marthe s'étaient écoulées à découvrir une fortune à son projet et une âme à son œuvre ; chacune apportait ce qui manquait à l'autre , et de cette association devaient sortir un des plus beaux hôpitaux de France et une de ses plus saintes communautés.
Aussi se reconnurent-elles en se voyant pour la première fois , car elles étaient sœurs par la charité et de la famille des saints. Elles vivaient depuis longtemps des mêmes idées, parlaient le même langage, et habitaient, par la méditation et la prière, un monde où les différences de convention , où les distinctions de la terre n'existent plus et où les choses se voient et se jugent d'un seul point de vue, de celui de la Providence. Marthe se trouva aussi à l'aise avec la princesse d'Épinoy que si elles avaient toujours vécu ensemble. Mademoiselle de Melun fît de Marthe, dès le premier moment , sa confidente et' son amie ; leur entretien n'était que la répétition de ce que tous les jours elles disaient aux saints et à Dieu.
Dès le premier moment, la sœur de La Haie avait exprimé à Marthe son désir et celui de son parent de contribuer à la fondation d'un Hôtel-
Dieu. L'hôpital de Baugé leur paraissait désigné par la Providence à leur bonne volonté ; ils étaient résolus à se dévouer à cette œuvre, à seconder ses démarches , à partager ses travaux, pour la construction et l'organisation de la maison des pauvres; à l'avenir, elle ne serait plus seule à porter ce lourd fardeau , elle aurait une sœur qui prierait , agirait avec elle, et leurs efforts réunis achèveraient ce que sa foi et sa charité avaient si courageusement commencé. Marthe attendait cette parole depuis longtemps. Elle en remercia Dieu et la sœur, et courut à Baugé annoncer cette bonne nouvelle. On se décida à envoyer à La Flèche une nouvelle députation ; la sœur de La Haie se chargea de présenter la requête et de Fappuyer; sous son patronage, la demande eut meilleur succès; les sœurs commençaient, sans bien s'en rendre compte , à suivre ses conseils , à obéir à ses inspirations , et sa parole leur parut une garantie plus forte que les plus brillantes promesses. M. Leroyer, toujours prêt à représenter la congrégation qu'il avait fondée , et à ajouter au bien qu'elle faisait, fut chargé par la communauté de La Flèche de régler les conditions de l'établissement des sœurs à Baugé, et, le 25 avril 1650,
un traité fut signé entre M. Leroyer et la ville de Baugé dans les termes suivants :
(c Le lundi vingt -cinquième jour d'avril mil six cent cinquante, les habitants de la ville de Baugé, assemblés devant nous, Raoul Pincé, écuyer, conseiller du roi, lieutenant général es la sénéchaussée de Baugé, et maire perpétuel audit lieu, es personnes de maître Jacques Denays, conseiller du roi, Jacques Bordeau, avocat audit Baugé, René Foiiy de la Ramière et Jacques Besnard , marchand , demeurant audit Baugé, leurs députés , et maître Pierre Gauldry , avocat , leur procureur- syndic, et autres notables de ladite ville, soussignés;
(( Sur l'avis qui nous a été donné par noble homme Claude Richer, conseiller du roi, élu en l'élection de cette ville , et Jean Lefebure , chirurgien, pères administrateurs de l'Hôtel -Dieu de cette ville, que pour le bien et augmentation d'icelui, il serait utile et avantageux d'avoir des filles hospitalières de Saint- Joseph de l'Hôtel -Dieu de La Flèche , pour gouverner les pauvres de l'Hôtel-Dieu de cette ville de Baugé, et que, pour en avoir une plus particulière connaissance, lesdits pères administrateurs se seraient transportés au-
dit lieu de La Flèche, où ayant vu et appris l'ordre observé en icelui par lesdites Filles, les auraient conviées vouloir charitablement s'établir audit Hôtel -Dieu de cette ville de Baugé, pour y gouverner les pauvres, et faire les autres fonctions portées par leurs instituts, ce qu'elles auraient volontiers accordé, à l'effet de quoi elles auraient donné pouvoir à noble homme Jérôme Leroyer, sieur de la Dauversière, demeurant audit La Flèche, de traiter en leur nom , avec lesdits habitants de Baugé , leur établissement audit Hôtel -Dieu de cette ville.
« Sur quoi , la matière mise en délibération en présence dudit sieur de la Dauversière, comme procureur, ayant Charge de la Révérende- Mère supérieure et communauté desdites Filles hospitalières de La Flèche , et auxquelles il promet faire ratifier le présent concordat dans quinzaine prochaine ,
« Ont, lesdits habitants de Baugé, été d'avis et arrêté , sous le bon plaisir du roi et de Monseigneur l'illustrissime et révérendissime évêque d'Angers, que lesdites Filles hospitalières de Saint- Joseph de La Flèche seront reçues et éta-
blies audit Hôtel-Dieu de cette ville de Baugé, aux charges qui suivent , savoir :
« Que, pour commencer ledit établissement, lesdites Filles hospitalières de Saint -Joseph de rHôtel-Dieu de La Flèche enverront en celui de cette ville quatre de leurs sœurs , aussitôt qu'il y aura commodité de les loger , qui y apporteront ce • qui sera nécessaire pour leur nourriture et entretien, sans qu'il en coûte rien aux pauvres dudit Hôtel-Dieu de Baugé, ni qu'elles puissent rien prétendre au bien desdits pauvres;
« Que les Filles hospitalières qui seront reçues en la communauté de l'Hôtel-Dieu de Baugé , auront pris l'habit et fait leurs vœux en icelui , venant à décéder audit Hôtel-Dieu ou autres où elles pourront être envoyées, de la dot de chacune d'icelles en sera délivré , par la supérieure de ladite communauté, la somme de trois cents livres, six mois après le décès de chacune desdites Filles , entre les mains des administrateurs du bien des pauvres dudit Hôtel-Dieu de cette ville, pour être employée en fonds ou rentes au profit desdits pauvres , à l'exception des sœurs domestiques ;
c( Qu'il ne sera reçu audit Hôtel -Dieu aucun pauvre atteint de maladies contagieuses , commu-
nicables ou incurables, aucune femme grosse ni enfant au-dessous de quatre ans ; à cette fin , visite en sera faite par les médecins ou chirurgiens qui auront soin des malades audit Hôtel -Dieu, avant que lesdits pauvres malades y puissent être reçus , lesquels pauvres n'y pourront demeurer étant guéris , sous quelque prétexte que ce soit ;
« Que lesdites Filles hospitalières ne pourront être contraintes en aucune façon que ce soit de recevoir en leur communauté aucune personne de quelque quaUté ou condition que ce puisse être, pour avoir communication avec elles, si ce n'est de leur consentement;
« Que lesdites Filles hospitalières ne seront tenues de rendre compte de leur revenu et autres choses qui appartiendront à la communauté, à autre personne quelconque qu'à mon dit seigneur évêque d'Angers ;
(( Qu'il sera fourni par les administrateurs , au commencement de chaque mois, entre les mains de ladite supérieure et de la dépositaire desdites Filles hospitalières, les sommes nécessaires pour la nourriture et entretien desdits pauvres malades , proportionnément au nombre des pauvres qui seront reçus audit Hôtel-Dieu, de l'emploi desquelles
sommes, lesdites supérieure et dépositaire rendront compte en fin de chacun desdits mois , par le même, auxdits administrateurs, sur le grand livre qui sera signé d'eux et desdites supérieure et dépositaire, lesquelles en fourniront un bref état signé d'elles auxdits administrateurs, qui le rapporteront au compte qu'ils rendront de leur administration en fin de chaque année à Messieurs de cette dite ville ;
(( Que le confesseur ou chapelain dudit Hôtel- Dieu sera choisi par lesdites Filles hospitalières , et approuvé par mon dit seigneur évêque d'Angers , lequel sera chargé de dire tous les jours la sainte messe , et administrer les sacrements aux pauvres malades dudit Hôtel -Dieu et auxdites Filles hospitalières et sœurs domestiques, quand il en sera par elles requis; lequel confesseur sera payé par lesdites Filles hospitahères , auxquelles lesdits administrateurs fourniront les deniers pour faire dire les messes et services de fondation dudit Hôtel-Dieu, et toutefois est accordé que le sieur Chaillou, prêtre, dira les messes qu'il a coutume de dire audit Hôtel-Dieu , sa vie durant , aux heures qui lui seront prescrites par la supérieure ;
<( Que les habitants de cette dite ville bailleront
auxdites Filles hospitalières l'emplacement dudit Hôtel -Dieu, bâtiments, circonstances et dépendances d'icelui, et tout ainsi qu'il se poursuit et comporte à présent , sans en rien retenir ni réserver audit Hôtel-Dieu ; les bâtiments qui regarderont la commodité desdites Filles hospitalières, outre ceux qui sont faits, et desquels elles se pourront servir, seront construits aux frais desdites hospitahères sur ledit emplacement ou tel autre qu'elles voudront acquérir à mesure qu'elles en auront le moyen; et pour cela, lesdites Filles hospitalières pourront accepter un ou plusieurs fondateurs ou fondatrices , quand il plaira à Dieu leur en susciter. Et seront les logements , offices , cours et jardin desdites Filles hospitalières séparés des appartements des pauvres, lesquels bâtiments, qui regarderont leur communauté, elles feront réparer à leurs frais , comme étant leur propre bien ; et seront les deux chambres retranchées du dortoir des pauvres réunis audit dortoir, quand lesdits pauvres auront assez de bien pour pouvoir gouverner plus de pauvres que l'on n'en peut loger dans ledit dortoir en l'état qu'il est à présent.
« Et tout ce que dessus a été voulu , stipulé et
accepté respectivement, tant par lesdits habitants de Baugé que par ledit sieur de la Dauversière, audit nom , à l'exécution duquel présent concordat se sont lesdites parties obligées , dont nous leur avons décerné acte, et jugé de leur consentement.
« Fait et arrêté par-devant nous lieutenant général susdit, les jour et an que dessus. Signé : de Pincé, Charbonnier, Denays, Leroyer, A. Cessault, J. Heslie, Lefebure, Besnard, Gauldry, Yvain , Froger , Favereau, R. Cailleau, J. Cointreau, R. Lemaçon, CouefFé, Bordeau, Foiiy, F. Bernard, Marquis, Cointreau, Le Mercier, et Guehéry, greffier. »
Comme on le voit, dans ce traité, qui ressemble à tous ceux passés en ce temps- là par les sœurs hospitalières, la générosité des sœurs est sans limites et sans compensation humaine. Elles apportent leurs soins, leur dévouement, leur vie, et elles ne demandent en échange ni indemnités ni pension ^ , pas même le pain et le vêtement de
1 Aujourd'hui les sœurs de l'Hôtel -Dieu de Baugé, fidèles au désintéressement qui inspirait leurs fondatrices, ne touchent aucune indemnité , et malgré la loi qui accorde aux sœurs hospitalières un modique traitement, bien légitimement acquis, ne veulent rien recevoir de l'administration des hospices.
chaque jour. La mort ne finit pas leurs engagements envers les pauvres malades ; elles les reconnaissent pour leurs héritiers légitimes, et leur lèguent une partie de leur modeste dot. Mais aussi la ville ne se défie pas de ses hospitalières ; elle ne leur demande ni ces longues formalités, ni ces écritures sans fin , ni ce luxe de chiffres , ni cette complication de comptabilité qu'on élève de nos jours comme une barrière contre la fraude , et qui pourraient cependant si facilement la cacher. Elle ne leur impose ni surveillant ni intermédiaire; elle leur laisse la direction de ceux à quielles consacrent leur vie, le soin de pourvoir à leurs besoins , d'acheter ce qui leur est nécessaire , en un mot , tout ce qu'on laisse à une mère chargée de veiller sur ses enfants. Seulement, au premier jour de chaque mois, elles reçoivent la somme nécessaire à la dépense , le dernier jour elles en rendent compte à l'administrateur. Quelques chiffres sur un registre et une signature suffisent, parce que c'est la charité qui rend ses comptes , et la confiance qui les reçoit.
Pour hâter le moment oii l'hôpital serait en état de recevoir les sœurs , W" de La Haie vint habiter Baugé, avec son frère, le 10 août 1650. Ex-
cepté Marthe, personne ne la connaissait. Quand elle arriva à Baugé, personne ne détourna la tête pour voir passer une femme en habit de servante, avec un compagnon en vêtements presque aussi modestes que les siens. Son premier gîte fut une petite chambre délabrée dont les fenêtres n'étaient fermées qu'avec de la paille , et à laquelle elle s'attacha en souvenir de la crèche de notre Sauveur, et pendant ces premiers jours elle goûta la joie de n'être connue, visitée et honorée par personne , et de pouvoir à son gré souffrir du froid et vivre dans la misère.
En peu de temps , les ouvriers , réunis et payés par M. de Baume, eurent achevé le bâtiment. M. de Baume prenait lui-même la truelle, et portait la hotte pour fournir des matériaux aux maçons. Mademoiselle de la Haie se faisait leur cuisinière , et leur apprêtait à manger.
Un tel spectacle fit bien vite sensation , et éveilla la curiosité. On se demanda quels étaient ces étrangers, sans lien avec la ville, sans qu'il fût possible de dire un mot de leur origine et de leurs antécédents , qui venaient apporter ainsi à Baugé leur argent et leur travail, et faisaient achever en quelques mois ce qu'en tant d'années les habitants de
la ville n'avaient pu faire. La malignité humaine, si habile à soupçonner ce qu'elle ne connaît pas , et incapable de comprendre la sublimité d'un sacrifice, s'empara de cette obscurité et de ces dépenses , et en fit le texte d'injures et de calomnies. On supposa qu'ils avaient plus d'une faute à cacher, puisqu'ils voulaient rester inconnus ; les meilleurs firent de leur générosité l'expiation de quelque grand crime. M. de Baume, disait-on, était un partisan qui venait restituer à Dieu, dans un pays éloigné, l'argent 'qu'il avait volé chez lui aux hommes. La vertu de Mademoisellede Melun ne fut pas à l'abri des plus odieuses suppositions. On alla jusqu'à la soupçonner d'être venue cacher àBaugé les suites d'une vie déréglée , et , comme efie était souffrante et obligée de garder sa chambre pendant quelques jours, on fit de son malaise la conséquence de sa faute , et il fallut la faire descendre dans la salle même de l'hôpital, et la placer parmi les pauvres pour justifier sa maladie aux yeux du peuple abusé.
Ces deux serviteurs de Dieu plaignirent les calomniateurs, et s'affligèrent de leur manque de charité; mais ils ne pouvaient s'empêcher de se réjouir d'être traités comme leur divin Maître , si
méconnu sur la terre et si souvent injurié. Dè§ que les murs furent élevés et le bâtiment couvert, M"° de La Haie fît appeler les hospitalières de La Flèche qui n'attendaient plus que son signal.
Le siège épiscopal d'Angers venait d'être occupé par M"' Henri Arnaud. Ce prélat appartenait à la célèbre famille qui prit une si grande part dans les discussions théologiques au xvn'' siècle. Après avoir penché pendant plusieurs années du côté des erreurs de sa famille , il finit par se réconcilier avec l'Église, et mourut dans la communion du Pape. Il avait mérité de ne point persévérer dans l'erreur ; car, au dire de ceux-là mêmes qui attaquèrent avec le plus d'énergie les égarements momentanés de sa doctrine , sa vie épiscopale fut un modèle de régularité, de zèle et de dévouement. Tous les jours il recevait les pauvres dans son palais , les visitait chaque semaine à l'Hôtel -Dieu d'Angers , encourageait dans tout son diocèse la formation et la propagation des ordres religieux voués au service des indigents et des malades, et provoquait partout les associations de charité. Dès qu'il apprit l'œuvre qui se commençait à Baugé, il s'empressa de délivrer aux sœurs de La Flèche qui partaient pour Baugé la lettre d'obédience suivante :
« Henri, par la miséricorde de Dieu et par la « grâce du Saint-Siège apostolique évêque d' Ance gers, à nos très chères Filles en Jésus-Christ (( sœurs Renée Lejumeau, Françoise Pilon, Renée « Legras, et Anne de La Haie, hospitalières de la « congrégation de Saint- Joseph de La Flèche, (( salut.
« Très chères Filles, quand Notre-Seigneur vous « a appelées à son service , vous êtes allées au- « devant de l'époux par une prompte obéissance, « et après une année de probation, vous lui avez <( consacré , par des vœux exprès , votre vie , votre « temps et tous vos travaux. La fidélité de ces « vœux consiste en la pratique de deux excel- « lentes vertus, la charité et l'humilité.
c( L'humilité contient en soi tous les moyens né- « cessaires pour vous rendre capables d'exercer « comme vous le devez la charité , qui est le (( comble de toute perfection. Vous servez par (( l'humilité les corps des pauvres malades comme <( membres de Jésus -Christ; par la charité, vous « servez leurs âmes, et en leur gagnant le cœur « par vos soins et votre assistance, vous les por- (( tez à faire ce qui est de leur salut. Si vous êtes <( assez viles à vos propres yeux , il n'y a point de
« ministère si bas et si abject que vous n'embras- « siez très volontiers pour les servir et pour les « soulager. Si vous aimez Dieu véritablement, il « n'y a rien que vous ne fassiez avec abondance « d'amour pour leur consolation spirituelle et « pour leur salut. Vous êtes donc par votre con- « dition les Filles de la charité et les Filles de « l'humilité.
« Voici une seconde vocation que Dieu vous fait « par l'ordre de notre autorité en la ville de Baugé, c( en l'Hôtel -Dieu, de laquelle les habitants vous « désirent pour y servir et assister les pauvres (( malades, selon votre institut, sous notre juri- « diction, Visitation et régime , et de nos succes- « seurs évêques d'Angers à venir. Les bons tête moignages qui nous ont été rendus de votre « vertu , de votre zèle et de votre industrie à ser- « vir les pauvres, nous ont obligé de faire choix « de vos personnes pour contenter la piété de ces i'. bons habitants. Allez donc au nom du Seigneur. « Dans cette mission, et pour l'amour de lui, pre- « nez une sainte résolution d'y remplir tous les « devoirs de ses fidèles servantes , vivant ensemble « dans une union parfaite et une observance exacte « de vos constitutions sous l'obéissance de sœur
« Renée Lejumeau, laquelle nous vous donnons « pour Mère et pour supérieure.
« Souvenez-vous tous les jours que le but de « votre vocation est de procurer le salut des âmes « des pauvres , en donnant quelques soulagements (( aux corps. Veillez sur vous de cette sorte, que « parmi tous vos ministères vous donniez de l'é- « difîcation à un chacun. Nous vous donnons à « cette fin notre bénédiction , et vous ordonnons « pour conducteur en ce voyage le vénérable et « discret messire Jean Girot, votre confesseur, « avec la compagnie de quelques honnêtes dece moiselles qui seront choisies par la prudence « de la supérieure de votre maison de La Flèche , « vous enjoignant, au reste, d'aller directement « audit lieu de Baugé sans vous arrêter en aucun « HeU;, si ce n'est par nécessité.
c( Donné à Angers, sous notre seing et sceau , le « seing de notre secrétaire ordinaire, le 20' jour « de novembre IGoO. Sig7ié : ïlenTi , évêque d'An- « gers; et plus bas, Musard. »
La mère Marie de La Ferre, supérieure de La Flèche, conduisit elle-même ses sœurs à Baugé. Le lendemain, M. le curé les mit en possession de
l'Hôtel-Dieu, qui fut placé sous l'invocation de saint Joseph, patron de la congrégation des hospitalières. Deux ans après la mort de Mademoiselle de Melun, la chapelle fut consacrée à sainte Anne, sa patronne.
La ville tout entière s'associa à l'inauguration de cet hôpital , dont elle avait si longtemps désespéré. Sept ans s'étaient écoulés depuis la pose de la première pierre, et combien de temps aurait- il fallu encore sans cette sœur inconnue qui paraissait si pauvre et se montrait si généreuse ! Le nom d'Anne de La Haie fut bien souvent répété ce jour-là avec respect et reconnaissance. Sa vertu avait imposé silence à la calomnie, et maintenant on lui faisait un mérite de son obscurité. Marthe de la Ceauce avait aussi sa grande part de bénédictions ; elle était au comble de la joie , et recevait la récompense de tant d'années de travaux et de prières ; son œuvre était accomplie, les pauvres avaient leur hôtel. Il ne lui restait plus qu'à y entrer pour les servir. Elle s'empressa de prendre l'habit des sœurs hospitalières à Baugé, suivant le vœu de son père et la prédiction du bon capucin.
Mademoiselle de Melun aurait bien voulu l'imiter ; mais son frère et son directeur lui représen-
tèrent qu'en restant libre de ses mouvements et de ses actions, et en conservant son existence civile, elle serait plus utile à la communauté et aux pauvres. Elle obéit à leurs conseils; quel que fût son désir, elle le maîtrisa, ne se servit de sa liberté que pour se montrer plus généreuse , et associer à la vie intérieure les démarches du dehors , et se consola de ce sacrifice en pensant que la privation de l'habit religieux la plaçait au-dessous de toutes ses compagnes , et que dans la maison de Dieu elle était la dernière et la plus infime des servantes. Dès le premier jour elle en remplit toutes les fonctions ^
Mais, àpeine installée, la maladie, qui ne s'éloignait jamais pour longtemps, ne tarda pas à la visiter. Elle voulut être portée dans la salle des femmes malades, afin de souffrir et de mourir avec celles qu'elle ne pouvait soulager. Comme la maladie empirait, il fallut lui faire violence pour la
1 A cette époque, plusieurs femmes pieuses, même mariées, quittaient le monde, s'attachaient à des congrégations, habitaient dans leur enceinte, se soumettaient à leurs règles, sans en prendre l'habit et sans en prononcer les vœux; elles conservaient ainsi la libre disposition de leur fortune et le pouvoir d'agir au dehors, et rendaient de grands services aux communautés , dont elles étaient les intermédiaires, et qu'elles représentaient pour les affaires extérieures.
conduire à l'infirmerie. Les sœurs pleuraient autour de son lit. Anne les consolait et les frappait d'admiration par sa patience, la sérénité de son âme, et sa sainte indifférence pour la mort. Un seul regret se mêlait à sa résignation : elle ne pouvait s'empêcher de témoigner sa peine de laisser inachevés les travaux qu'elle venait d'entreprendre pour augmenter l'hôpital, sans prévoir qui pourrait continuer son œuvre, et elle demandait seulement à Dieu encore une année pour finir la maison des pauvres et des rehgieuses. « Eh! quoi, disait- « elle, faut-il laisser ces pauvres filles sans être « logées , après leur avoir donné la peine de venir « ici! Néanmoins, mon Dieu, que votre volonté (c soit faite, et non la mienne. »
Déjà le bruit de sa piété et de son mérite s'était répandu au loin , on savait combien sa vie était nécessaire à l'hôpital de Baugé, on priait pour elle par pitié pour les malades et par charité pour les pauvres, et de toutes parts on demandait à Dieu sa guérison; toutes ces prières furent exaucées. Pendant sa convalescence, encore incapable de marcher, elle se faisait porter jusqu'à sa fenêtre pour voir travailler les ouvriers. La première fois qu'elle aperçut le bâtiment, qui déjà s'avançait,
elle versa des larmes de joie. Dès qu'elle fut rétablie, elle pressa l'achèvement des travaux et changea beaucoup le plan primitif, car le nombre des malades augmentait : déjà la salle était trop petite , et elle ne pouvait se consoler lorsqu'il fallait refuser un lit au malheureux qui , plein d'espoir, venait frapper à la porte de sa maison ; toute faible qu'elle était, on avait grand'peine à l'empêcher de lui céder sa chambre et de passer les nuits sur un banc ou sur une chaise. Elle acheta des terres au nom des hospitalières , ajouta des cours et des jardins à leur maison , pourvut au mobilier des sœurs et des malades et agrandit tellement les bâtiments, que l'Hôtel-Dieu, qui d'abord se bornait à quelques cellules et à une salle, prit les grandes et beUes proportions que tout le monde admire aujourd'hui. Ces dépenses ne s'élevèrent pas à moins de cinquante mille écus ; mais Anne de La Haie et la petite communauté à laquelle elle s'était associée et qui la regardait déjà comme sa bienfaitrice, ne s'occupèrent pas seulement des murs et des meubles.
Le bâtiment qui abrite le malade , le lit où se reposent ses membres brisés par les fatigues et la souffrance, la visite du médecin qui cherche à
connaître son mal, les médicaments qui le com-' battent, ne sont, pour ainsi parler, que la matière, le corps d'un hôpital. Envisagé sous ce point de vue, il n'est accepté qu'avec répugnance, et le pauvre n'y arrive qu'à la dernière extrémité ; car il n'y voit que le dernier gîte où il doit inévitablement s'arrêter avant de mourir, et comme le commencement de la suprême séparation. En passant ce seuil fatal , il lui a fallu quitter ses amis, sa famille, l'humble chambre où il a vécu, l'intérêt de son voisinage. Il lui semble qu'il a dit adieu pour jamais au monde et à la vie , et qu'il n'appartient plus, malade, qu'aux expériences de la médecine; mort, qu'au scalpel de l'anatomie. Mais Dieu a mis dans les hôpitaux catholiques une âme qui en réchauffe les murs glacés et en bannit l'indifférence , qui accueille le patient comme un ami , lui rend les soins de sa famille , et fait asseoir au chevet de son lit la consolation et l'espérance ; cette àme , c'est la charité des . sœurs hospitalières. Il y a, en effet, dans les soins qu'elles prodiguent au malade, dans l'adresse affectueuse avec laquelle elles manient ses plaies, dans- les bonnes paroles dont elles bercent ses douleurs, quelque chose qui soutient et ranime, qui
semble assainir l'air, activer les remèdes, hâter la guérison et dissiper toutes les menaces de la mort. Le soldat l'éprouve encore mieux que tout autre , lorsque, tombé sur un champ de bataille lointain, il croit rencontrer dans la main qui le panse , dans la voix qui lui dit d'avoir confiance, la main et la voix de ses sœurs et de sa mère.
Les règlements donnés à l'ordre de Saint- Joseph avaient surtout pour but l'accomplissement de cette sainte mission. Pendant que tout était organisé pour que les soins, les lumières et les ressources de la science fussent appelés au secours du malade , les sœurs devaient s'occuper de ses tristesses, de ses langueurs, de son malaise moral, lui apprendre à opposer aux défaillances de l'inquiétude la fermeté de la foi, à sanctifier par sa résignation sa souffrance, et à remplacer sa plainte par la prière. Elles devaient surtout se montrer les vraies disciples de Celui qui a ressenti une si immense pitié des douleurs humaines et a fait tant de miracles pour les guérir; en sorte que l'hôpital, fidèle à son nom d'Hôtel-Dieu, devînt un sanctuaire où Dieu reçût, soignât, veillât lui-même les pauvres par la main de ses servantes, et où la gué- ,rison parût moins encore le fruit de la science que la récompense de la prière.
Grâce à ces règlements admirablement suivis , les pauvres de Baugé, naguère abandonnés, errant par les rues, gisant sur le fumier ou la paille, mourant faute de secours et de médicaments, étaient mieux logés, plus aimés et mieux servis que beaucoup de ceux dont autrefois ils imploraient la pitié. La maladie reprenait pour eux le but que lui a donné la Providence; elle devenait une grâce qui, s'ils se relevaient, les ramenait au bien, et, s'ils devaient succomber, les conduisait au ciel.
Aussi se présentaient- ils en foule à l'Hôtel- Dieu, et surtout, quand ils étaient guéris après y avoir demeuré, quittaient-ils leur salle avec une reconnaissance que trop rarement inspire l'hôpital.
Lorsque les bâtiments furent complètement achevés et les hospitalières établies dans i'Hôtel- Dieu, le prince d'Épinoy, qui jusque-là avait aidé sa sœur de ses conseils, partagé ses travaux et était devenu en quelque sorte son homme d'affaires , songea à regagner Paris , où l'appelaient de graves intérêts et d'importants devoirs. Depuis son arrivée à Baugé, il avait donné un grand exemple. L'homme de cour et de guerre était descendu, à
la suite de sa sœur et par la puissance de son éducation chrétienne, au dernier degré de l'humilité. Pour bâtir lllôtel-Dieu, il avait porté la chaux dans une hotte et servi de manœuvre aux maçons. Dans les salles il s'était fait infirmier auprès des malades , et sacristain à la chapelle, il la balayait, entretenait la lampe devant le saint Sacrement, servait tous les jours la messe à l'aumônier ; c'était entre le frère et la sœur une sainte émulation d'abaissement et de charité. Depuis qu'elle n'appartenait plus au monde, Anne s'était habituée à l'associer à toutes ses pensées comme à chacun de ses pas. Il lui représentait ses plus chères affections et ses sacrifices les plus méritoires. Elle aimait en lui non seulement sa mère , ses sœurs , ceux qu'elle avait quittés avec un si grand déchirement de cœur, mais encore le confident de sa fuite, le compagnon de ses voyages, le guide dont Dieu s'était servi pour lui faire trouver sa vocation et sa demeure. La séparation fut cruelle ; Anne sentit se briser le dernier lien qui l'attachait à sa famille ; il lui sembla qu'elle quittait une seconde fois la maison maternelle, et cette fois elle n'avait plus de frère pour l'accompagner; mais il lui restait ses pauvres, et ils se chargèrent de la consoler de la perte qu'elle venait de faire.
Le prince d'Épinoy partit pour Paris sans que personne à Baugé se fût douté de ce qu'il était. Il retrouva son nom, son rang , de hautes fonctions, de grandes dignités, servit son pays, brilla à l'armée et à la cour ; mais à travers cet éclat et cette splendeur, il revenait souvent par la pensée auprès de sa sœur; il aimait à se rappeler le temps où il était l'infirmier des pauvres et le gardien de la chapelle des Hospitalières, et où Dieu était le seul maître auquel il fût obligé d'obéir, et plus d'une fois le prince d'Épinoy regretta à la cour de Louis XIV l'obscurité de M. de Baume à l'Hôtel- Dieu de Baugé.