partie à Paris et partie en Breugne , k sa terre àei Rochers
Au retour du printemps, quand ces pluies de déluge f qui lui avaient fait tant de peur pour sa fîtie , furent passées , elic s'éloignait par momens de Paris, pour aller penser à son idole dans la solitude de Livat ; elle voulait en faire , pendaut les jours saints, une petite Trappe pour y prier Dieu. ■< J'ai résolu , ëcrit-elle , d'y jeûner beaucoup pour toutes sortes de raisons, de marcber pour tout le temps que j'ai été dans ma chambre , et surtout de m' ennuyer pour Tamour de Dieu. » Mais ce qu'elle faisait beaucoup mieux que tout cela, dans cette jolie demeure, c^était de penser sans relâche à son idole , de lui écrire encore plus de cette retraite que de Paris ; là , il n'y avait point d'endroit où elle n'eût vu sa fille, dans les jardins, dans les grandes et petites al- . lées , dans le château , dans l'église , elle la retrouvait toujours. Elle la voit présente , elle y pense et repense, sa tête et son esprit se creusent, elle a beau tourner, beau chercher; celte chère enfant qu'elle ahne avec passion est à deux cents lienes d'elle! Elle ne l'a plus, et sur cela, elle pleure sans pouvoir s'en empêcher. Elle s'avoua qu'elle est bien faible et déclare qu'elle ne sait point, qu'elle ne veut point être forte contra une telle tendresse. Ah ! s'écrie-t-elle , en écrivant de Livry à madame de Grignan : (Le jeudî-saint, 26 mars 1671.) «Si j'avais autant pleuré mes pcchéa
ftE MADAME DE SÉVIONÉ. Ifig
<|Ue j'ai pleuré pour vous depuis que je snis ici ,ja •erais bien disposée pour faire mee Pâques et mon Jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais résolu, de U manière dont je l'avais imagiaé , à la réserve de votre touTeuir , qui m'a plus tourmenté que je ne l'avais prévu. Cest une chose étrange qu'une imagination vive, qui représente toutes choses conune si «lies étaient encture : sur cela on songe •D présent, et quand on a le coeur cmome je l'ai , on se meurt, le ne sais où me sauver de vous : notre maison de Paris m'assomme tous les joiu^ , et Livry m'achève. Pour vous » c'est par un effort de mémoire que vous pensez k moi ; la Provence a'est point obligée de me rendre k vous, comme ces lieux-ci doivent vous rendre à moi.
J'ai trouvé .de la douceur dans la tristesse que j'ai eue ici. Une grande solitude, un grand silence, un oiïice triste, des ténèbres ctiantées avec dévotion, un jeûne canonique , et une beauté dans ces jardins , dont vous séries charmé ; tout cela m'a plu , je n'avais jamais été à Livry dans la semaine sainte. HélasI que je vous yaisouhaitéel quelque diEBcile que vous aoyes sur la solitude, vous auriez été contente de celle-ci ; mais je m'en retourne à Paris, par nécessité. J'y trouverai de vos lettres, et je veux aller demain à la Passion du père Bourdaloue ou du père Mascaron, j'ai toujours honoré les belles Passions.
Adieu, ma chère petite , j'achèverai ceue lettre à Paris; voilà ce que vous aurez de Livry. Si j'a-
vais eu la force de ne vous y point écrire, et de bire un sacrifice à Dieu de tout ce que j'y ai senti , cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du inonde : mais, au lieu a en faire un bon usage, j'ai cherché de la consolation à vous en parler. Ah^ ma fille, que cela est faible et misérable ! >
Si tout, avant cette lettre, n'avait déjà révélé comment madame de Sévigné savait aimer sa fille, la page que je viens de copier le prouverait. Voyez ta femme pieuse et pleine de foi , se retirer du bruit de Paris pour venir, pendant les jours saints , penser à Dieu dans la retraite- et le silence. Eh bien! là, elle ne peut se défaire de sa pensée fixe ; elle voudrait pour quelques jours se dépouiller de sa tendresse; mais m tendresse tient à elle , comme une autre robe de Déjanire... Puis viennent à la femme chrétienne des remords, elle se reproche sa feiblesse , elle s'en veut de ne pouvoir , ' pendant quelques instang , chasser de son cœur l'image de sa fille... Ah ! qu'elle se ras- .sure , Dieu ne lui en voudra pas de cet amour. C'est lui qui a créé le cœur d'une mère , et c'est là un de ses grands chefs-d'œuvre.
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Tout6'I&«endresse que Dieu avait mise au cœur de matlame de Sévigné n'était pa£ exclusivement réservée i madame de Grignan ; son frère le baron deSévigoé avait aussi une part dans l'amour maternel. Cependant , il faut l'avouer , il n'avait pas été partagé en aîné, en héritier chef de nom et d'armes ; sa part n'avait pas été la meilleure. Bien des points de ressemblance avec sa mérç, se trouvaient pourtant en lui , le fond de son caractère se composait de gatté et de franchise , et son esprit, parfois léger, avait de l'élévation et de l'ap* litude aux études sérieuses.
Son éducation fut aussi soignée que celle de sa sœur: des principes religieux lui furent de bonne heure inculqués; aussi, après les égaremens un
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peu vifs de sa jeunesse, se retrouvèrent-ils. L'amant de Ninon de Lenclos et de la Champmélé, dès qu'il fut marié , renonça à tous ses brillana travers, à toutes ses liaisons dangereuses, et devint un homme grave et régulier. Pour arriver à cette sagesse il avait traversé les camps, il sYtait souvent distingué parmi ses compagnons d^armes, la chevalerie de ses devanciers revivait en lui , et ajouta à la gloire de son nom. Dès avant le mariage de sa sœur il s'était ennuyé au milieu des plaisirs; il avait senti qu« noblesse obligeait, et qu'un gentilhomme devait prouver que le sang des chevaliers coulait en lui.
« Je crois , écrit madame de Sévigné au comte de Bussy, que vous savez que mon fils est allé m Candie, avec M. de Roannès et le comte de Saint-Paul; cette fanuisie lui est entrée forte^ w«nt dans la tête , il l'a dit à M. de Turenne , au cardinal de Rmx, à M. de La Hochefoucault ; toyes quels personnages! tous ces raegftieurs l'ont tellement approuvé , que la chose a été résolue, « été répandue avant que j'en susse rien : enSn il est parti. J'en ai pleuré amèrement; j'en suis •eitsiblemeat affligée , je n'aurai pas un moment de repos pendant tout ce voyage, j'en vois tous les périls, j'en suis morte. Mais enfin je n'en ai pas été la maîtresse, et, dans ces occasions-là, lies mères n'ont pas beaucoup de voix au chapitre, i
Comme les anciens croisés , le jepiM bu-oo de
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DE MADAME DE SI^VIGNli. 159
Sévigoé <lépIoyà une brillante vatear contre les iofidétes , térit de boni coups d'ëpée contre les Turcs, et, conune lea compagnons de Tancréde et de Renaud, eut ses écarts de galanterie, et ses admirations pour les abhidbs de son temps. Ce fut à son retow de rezpédition de Candie , alors que sou teint blond s'était basané sous le soleil et à la poudre des batailles , qu'il devint amoureux de Ninon de Lenclos , et un peu plus tard , de la Champmélé.
On a répété plusieurs fois que nuulame de 6évigne (i)traitait Ninon avec trop peu de ménage* tnent. Sa prévention serait sans doute excusable, DWis R-t-elle encouru ce reproche? Les égare- Bwos du père ne devaient-ils pas l'alarmer pour le fils? P'^rès dea révélations non suspectes, elle se plaint de l'empire cpie Ninon exerce sur les jeunes gens, dont elle pervertit l'aveugle inexpérience par ses doctrines irr^gienses. Elle mpporte un trait qui prouve que ceue personne si vantée , avait tn se faisant homme renoncé ans premières vertus de son sexe , et ne s'était pas élevé aux BObIeg sentimena dii nôtre , comme ses panégyristes voudraient nous le persuader. Piquée des soins que le baron rendait à la Champmdlé, la moderne Leontium (a) exigea non seulement qu'il y mit un terme , mais qu'il lui confiât les
<i] Noiice nir'iaadiiuu pmu modelé.
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lettres qu'il ea avait reçues. Citait en apparence le gage d'un retour sincère; dans la vérité, c'était un sacrifice imposé par la vengeance. Elle voulait envoyer ces lettres à l'amant en titre de l'actrice, afin de lui faire donner t/uett/ues petits coups de baudrier. Dès que la marquise eut connaissance de ce projet bien peu philosophique , elle écrivit à sa fille.
A Part, 31 Mrili67i.
■ Avez vous bien peur que je n'aime madame de Brisssc plus que vous? craignez-vous , de ta ma* nière dont voas me connaissez, que ses façons ne me plaisent plus que les vôtres? croyez-vous que son esprit ait retrouvé le chemin de me plaire? avez-vous l'opinion que sa beauté eFEace vos charmes? enfin pensez-vous qu'il y ait quelqu'un au monde qui puisse, à mon gré, surpasser madame de Grignan , et même dépouillée de tout l'intérêt que j'y prends? Songez à tout cela un peu à loisir, et puis soyez assurée qu'il en est justement ce que vous croyez. Voilà toute ma réponse que vous connaîtrez par la vôtre , si vous me répondez sincèrement.
Parlons un peu de votre frère, ma (îUe; il est d'une faiblesse à feire mal au cœur. Il est tout ce qu'il plaît aux autres(i) Il a quitté sa comédienne après l'avoir'aiméeparM^i par-là : quand
( I ) Le haron de Scvigni avait alori vin(>l-qaalK aM.
il la voyait , quand il lui écrivait , c'était de bonne foi; un moment après il s'en moquait à bride abattue, Ninon l'a quitté : il était malheureux quand elle l'aimait; il est au désespoir de n'être plus aimé, et d'autant plus qu'elle n'en parle pas avec beaucoup d'estime. Cest une âme de bouillie, dit-elle , c'est un corps de papier mouillé, c'est un ciEur de citrouille Jrtcassé dans de la neige.
Je vous l'ai déjà dit , elle voulut Tautre jour luiiaire donner les lettre^ de la comédienne, il les lui donna , elle en a été jalouse ; elle voulait les donner à un amant de la princesse afin de lui faire donner quelques petits coups de baudrier; il me le vint dire. Je Jui dis que c'était une infamie que de couper ainsi la gorge à cette petite créature , pour l'avoir aimée ; qu'elle n'avait point sacrifié ses lettres, comme on voulait lé lui faire croire, pour l'animer; qu'elle les lui avait rendues , que c'était une trahison basse et indigne d'un homme de qualité, et que, même dans les choses malhonnêtes , il y avait de l'honnêteté à observer. 11 entra dans mes raisons, et courut chez Ninon , et moitié par adresse , moitié par force , il retira les lettres de cette pauvre diablesse : je les ai feit brûler. Vous voyez par là combien le nom de comédienne m'est de quelque chose, cela est un peu de la vûionnai>edelacomédie(i). Elle en eût fait autant, et je fais comme elle.
i une ciHD^ilie dei fisio»-
Mon fils a conté ses folies à M. de La Boche* foucault, qui aime les originaux. Je lui disais l'autre jour que Sévign^ n'est point fou par la tête , c'est par lo cœur. Ses sentimens Bout tout vrais, sont tout faux, sont tout froids, sont tout brâlans; sont tout fripons, sont tout sincères; enfin son cœur est fou. Nous rtmeg fort de tout cela, et avec mon flls mâme, car il est de bonne compagnie , et dit tôpe à tout. Nous sommes très bien ensemble, je suYs sa confidente, et je conserve cette vilaine qualité, qui m'attire de sï vU laines confessions, pour être en droit de lui dire mes sentimens sur tout. Il me croit autant qu'il peut, il me prie de le redresser; je fais comme une amie. Il veut venir avec moi en Bretagne, pour cinq ou six semaines; s'il n'y a point de camp en Lorraine , je l'emmènerai. Voilà bien dm folies , mais comme vous y prenee intérêt, il m'a semblé qu'elles ne vous ennuieraient paf. »
Ailleurs , elle écrit encore :
n Mon fils me disait hier au soir que, pendant la semaine sainte , il avait été si épouvantablement dévergondé, qu'il lui avait pris un dégoût de tout cela, qui lui faisait bondir le cœur; il n'osait j penser, il avait' etivie de vomir; il lui semblait toujours des panerées de baisers , des paneréet de toutes sortes de choses , en telle abondance, qu'il en avait Timagination frappée, et ne pouvtit pat
n^rdet uns femme. Ce mal n'a pas été d'un moment ; j'ai pris mon temps pour faire un petit sermon lë-dessus : nous, avons fait ensemble des réflexions chrétiennes, il entre dans mes sentiment (i), et particulièrement pendant que son dégoût dure encore. Il me montra des lettres qu'il a retirées de cette comédienne (a). Je n'en ai jamais tu de si chaudes, de si passionnées ; il pleurait, il mourait j il croit tout cela quand il écrit, il s'en moqne un moment après : je tous dis qu'il vaut son pesant d'or. Adieu , mon aimable enfent, je souhaite que vous m'aimiez toujours, c'est ma vie, c'est l'air que je respire; je ne vous dis point si je suis à vous ,cela est au< dessous du mérite de mon amitié. Vmis voulez bien que j'embrasse ce pauvre comte; mais ne vont «unons-n'ov* point trop tous les deux ? *
Il y a dans ce que je viens de transcrire une dtose qui lait envie ; c'est cette confiance sans ^me du fils dans sa mère ; c'est à elle qu'il (Ut ses confidences; c'est elle qui le gronde avec tendresse', qui lui fait des sermons sans aigreur; aussi le jeune homme , fou par le cœur, revient à elle, dans ses chagrins, dans ses dégoûts, dans ses embarras, comme à sa meilleure amie. Depuis
(<) L« barqn de ScviGoi r«cul du» imï grudi; rëf^luii^ 'f**
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madame de Sévignë, bien des pères, bien des mères ont voulu aussi obtenir, à force de tendresse, cette intimité avec leurs fils , et ils les ont g&tés sans les rendre confîans.
Alors , il n'y avait point dans l'air ce qui y sou^e aujourd'hui , une sorte de mépris superbe; pour ce qui est plus âgé que vous.
Sans cesse occupée du bien-être de ses enSans, madame de Sévigné acheta pour son fils , d'abord la charge de guidon, ensuite celle de sous-lieutenant des gendarmes du Dauphin. Prévoyante, elle pensait à l'avenir , et elle voulait que son fils fût connu et estimé do prince qui devait être un jour roi.
Si tout h l'heure nous l'avons vu faible et léger, quand l'occasion viendra le baron de Sévigné sortira de ses molles amours, de ses enivrantes voluptés , et courra aux hasards de la guerre. A 33 ans , il se trouva dans plusieurs actions périlleuses, au combat de Senef (le ii août '674} > quoique long-temps en butte à l'artillerie des ennemis , il ne reçut qu'une légère blessure à la tête. On le désigna au roi comme l'un de ceux qui s'étaient le plus distingués an siège d'Aire; et, suivant le rapport du chevalier de Grignan, U s'était établi dans la trancliéeet sur la contrescarpe, comme s'il avait été chez lui,
A Saint-Denis , près de Mons , il se distingua de nouveau et soutint une batterie contre le feu de neuf canons, avec une telle intrépidité, que le
lendemain de Taffaire, le marquis de Grana, général espagnol, auxiliaire du prince d'Orange , demandant au duc de Luxembourg quel était l'escadron qui lui avait si bien résisté , le maréchal lui nomma les gendarmes-dauphin, et lui présenta l'officier qui les commandait, dont il fit un brillant et véridique éloge.
Pour des parens , le plus grand bonheur qi^e Dieu puisse leur accorder sur la terre, c'est que leurs fils, après avoir passé par la gloire, ne se soient pas desséché le cœur... Un fi\t qui sent la poudre des batailles et qui se voue à soigner sa mère , est une des plus enviables félicités qui se trouvent sous le soleil. Le baron de Sevigné était un de ces fils-là.
Dans sa légèreté, dans ses amours, dans son ambition il lui était resté une adoration pour sa mère ; las de la vie dissipée , il aimait à se réfugier auprès d'elle, dans leur belle solitude des rochers. C'est là qu'il déposait ses soucis, ses inquiétudes , son repentir dans le sein de sa meilleure confidente; c'est là qu'il réfléchissait te mieux sur le vide et surle danger de ses liaisons... Oh! dites-moi, n'était-ce pas un ravissant, un touchant tableau, que ce beau jeune homme à genoux devant sa mère , les deux mains dans les siennes , et lui jurant une sagesse qu'il enviait , et dont pour son repos il sentait le besoin. Alors la mère avait bien la résolution de gronder , mais ne savait plus où trouver de la colère ; le bonheur
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de le voir si doux, si caressant, si beau, Vembrassant mille fois, faisait fondre dans son Âme tout sujet de mécontentement maternel. Et dans ces heureux momens , elle prenait pour bonnes Içs plus méchantes raisons.
Tantôt il écrivait sous la dictée de sa mèn lorsqu'elle était malade ( quelle école pour apprendre à bien écrire!); tantôt il lui lisait avec uç rare talent, des pièces de théfttre, des romans, des histoires et jusqu'A des Pères de ITglise.
Certes nmlame de Sévigné , recherchée , écoutée, admirée A la cour de Louis XtV, se sentait heureuse ; mais cette vie intime de la campagne la touchait davantage; les joies de Versailles charmaient son esprit , le bonheur des Rochers lui allait au cœur.
Ses ROCHEiis,elle les aimait de prédilection.
AuiRocbtn.iUMUElM SiMid 1571;
* Enfin, ma fiUe , me voici dans mes pauvres Rochers : peut-on revoir ces allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre , sans mourirde tristesse? Il y a des souvenirs agréables, mais il y en a des! vifs et de si tendres qu'on a peine & les supporter; et ceux que j'ai de vous sont de ce nombre. Ne comprenez-vous pas bien l'effet que cela peut faire sur un cœur comme le mien?
< Si vous continuez à vous bien porter, ma chère eniant,je ne vous irai voir que rannéequi vient. La Bretagne et la Provence ne sont pas
DE MADAME DE SÉVICNé. 167
compatibles. C'est une chose étrange que les grands voyages; si l'on était toujours dans lesentiment qu'on a, quand on arrive, on ne sortirait jamais du lieu où l'on est; mais la Providence (ait que l'on oublie , .
Ne manquez pas, ma toute bonne, de me mander comment vous avez été reçue à Grignan* Ils avaient fait ici une manière d'entrée à mon fils} Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les armes, tous fort bien habillé«, un ruban aeuf à la cnivatte. Us vont en très bon ordre nous attendre à une lieue des Rochers. Voici un bel incident : monsieur l'abbé avait mandé que Bous arriverions le mardi, et puis tout d'un coup il Toublie; ces pauvres gens attendent le mardi, jusqu'à dix heures du soir, et quand ils sont tous arrivés chez eux, bien tristes et bien confus, nous arrivons paisiblement le mercredi, sans songer qu'on eût mis une armée en mouvement pour nous recevoir : ce contre-temps nous a fâ(^és ; mais quel remède? Voilà par où nous avons débuté. Mademoiselle duPlessis (i) est tout juste'ment comme vous l'avez laissée. Elle a une nouvelle amie à Vitré, dont elle se pare, parce que. c'est un bel esprit qui a lu tous' les romans , et qui a reçu deux lettres de madame la princesse
de Tarente. J'ai fait dire mëchamment par Vaillant, que j'étais jalouse de cette amitié, que je n'en témoignerais rien , mais que mon cœur était tout saisi. Tout ce qu'elle dit là-dessus est digne de Molière. Cest une plaisante chose que de voir comme elle me ménage, et comme elle détourne adroitement la conversation, pour ne pas parler de ma rivale devant moi. Je fais aussi fort bien mon personnage.
Mes petits arbres sont d'une beauté surprenante; Pilois (t] les élève jusqu'aux nues avec une probité admirable : tout de bon, rien n'est si beau que ces allées que vous avez vues naître. Vous savez que je vous donnai une manière de devise qui vous convenait; voici un mot que j'ai écrit sur un arbre pour mon fils, qui est revenu de Candie. Fago di fama : n' est-il pas joli , pour n'être qu'un mot?.... Je fis écrire encore hier, en l'honneur des paresseux : Bella cosa far niente. Hélas! ma fille, que mes lettres sont sauvages! Où est le temps où je parlais de Paris comme les ' autres? C'est purement de mes nouvelles que vous aurez; et voyez ma confiance, je suis persuadée que vous aimez mieux celles-là que les autres. La compagnie que j'ai ici me plaît fort; notre abbé est toujours admirable. Mon fils et la Mousse s'accommodent fort bien de moi , et moi d'eux ; nous nous cherchons toujours , et quand
(i) Jucilinier Jet Rochcrt.
i,fMo>Goot^[e
DE H&DAHE DE SÉVICNÉ. 169
les affaires me séparent d'eus , ils sont au désespoir et me trouvent ridicule de préférer un compte de fermier aux contes de Lafontaine. Ils tous aioieat tous passionnément. Je crois qu'ils vous écriront : pour moi je prends les dedans et n'aime point vous écrife en tumulte. Ma fille , aimez^noi toujours; c'est ma vie, c'est mon àme que votre aniitié. Je vous le disais l'autre jour, elle fait toute ma joie et toutes mes douleurs. Je vous avoue que le reste de ma vie est couvert d'ombre et de tristesse, quand je songe que je la passerai si souvent éloignée de vous.
( Nous avons ici des pluies continuelles, et, au lieu de dire après la pluie vient le beau temps, nous disons, après la pluie vient la pluie. Tous nos ouvriers ont été diverses, et au lieu de ro*adresser votre lettre au pied d'un arbre , vous auriez pu l'adresser au coin du feu. Nous avons eu, depuis mon arrivée, beaucoup' d'affaires; nous ne savons encore si nous fuirons les États ou si nous les affi-onterons ; ce qui est certain , et dont je crois que vous ne douterez pas, c'est que nous sommes bien loin de vous ouÛier. Nous en parlons très souvent; mais quoique j'en parle beaucoup, j'y pense encore davantage; ei jour et nuit, et quand il semble que je n'y pense plus, et enfin, comme on devrait pensera Dieu, si l'on était véiitablement touché de son amour; j'y pense en