I;G6 VIE
drais que vous eussiez vu l'air de M. de Locmaria (i), et de quelle manière il ôte et remet son chapeau. Quelle légèreté ! quelle justesse ! il peut défier tous les courtisans et les confondre, sur ma parole. Il a soixante mille livres de rente et sort de l'Académie i il ressemble à tout ce qu'il y a de plus joli , et voudrait bien vous épouser. Au reste , ne croyez pas que votre santé ne soit pas bue ici ; celte obligation n'est pas grande , mais telle qu'elle est , vous l'avez tous les jours en toute la Bretagne : on commence par moi, et puis madame de Grignan vient tout naturellement. M- de Chaulnes vous fait mille complimens. IjCS civilités que l'on me fait sont si ridicides, et les femmes de ce pays si étranges , qu'elles laissent croire qu'il n'y a que moi dans la ville , quoiqu'elle soit toute pleine. Il y a de votre connaissance , Tonquedec , le comte de Chapelles , Pomenars, l'abbé de Montigni, qui est évéque de Saiot-Paul-de-Léon , et mille autres; mais ceuxlà me parlent de vous , et nous rions un peu de notre prochain. Il est plaisant ici le prochain ! particulièrement quand on a dtné. Je n'ai jamais va tant de bonne chère. Madame de Coëtquen est ici avec la fièvre ; Chésières se porte mieux ; on a député des États pom- lui faire an compliment. I^ous sommes polis , pour le moins autant que le poli Lavardin. On l'adore ici ; c'est un gros
mérite qui ressemble au via de Grave. Mon abbé bâtit et De veut pas venir s'établir à Vitré ; il y vient dtner. Pour moi , j'y serai encore jusqu'à lundi , et puis j'irai passer buit jours dans ma pauvre solitude ; après quoi je reviendrai dire adieu , car la fin du mois verra la fin de tout ceci. Votre présent est déjà fait ; il y a plus de buit jours : on a demandé trois millions , nous avons offert sans cbicaner deux raillions cinq cent mille livres. Du reste, M. le gouverneur aur» cinquante mille écus , M. de Lavardin quatre-vingt mille francs ; le reste des officiers à proportion ; le tout pour deux ans. U fiaut croire qu'il passe autant de vin dans le corps des Bretons, que d'eau sous les ponts , puisque c'est là-dessus que Ton prend l'infinité d'argent qui se donne à tous les États.
< Vous voilà bien instruite, Dieu merci, de tout ce qui se passe dans votre bon pays. Mais je n'ai point de vos lettres, et , par conséquent , pas de réponses à vous faire. Ainsi je vous parie tout naturellement de ce que je vois et de ce que j'entends. Pomenars est divin; il n'y a point d'homme à qui je souhaite plus volontiers deux têtes, jamais la sienne n'ira jusqu'au bout. Pour moi, ma fille, je voudrais déjà être au bout de la semaine, afin de quitter généreusement tous les honneurs de ce monde, et de jouir de moi-même aux Rochers. Adieu, ma très chère , j'auends toujours vos lettres avec impatience ; votre santé est
un point qui me touche de bien près. 3e crois
3ue vous en êtes persuadée, et que sans donner ans la justice de croire, je puis finir ma lettre et dormir en repos sur ce que vous pensez de mon amitié pour vous. Ne direz-vous poiat à M. de Grignan que je l'embrasse de tout mon cœur? t
Dans toutes ces lettres , il tout que je l'avoue , Ih grande dame de Paris rit un peu et se moque trop de la province ; le prochain qui est singulief en Bretagnt, surtout après dtner, à droit de se plaindre de plusieurs passages malins et «loqueurs. Mais , parmi toutes ces plaisanteries , on voit cependant que madame de 8évîgné conçoit ce qu'il y avait d'indépendance et de liberté dan* ces assemblées d'États. Ce n'était point un esprit tel que le sien qui n'aurait pas vu ce qu'il y avait de beau et de noble dans ce mouvement, dans cette agitation de tout une province, qui venait rappeler à la France à quelles conditions elle s'était donnée à elle , et quels étaient , d'une part, les droits, et de l'autre, les promesses. Alors les Intérêts publics s'agitaient avec asseï d'éclat pour frapper les caractères élevés.
Cette noblesse, qui ne s'était point énervée à la cour, sortant de ses châteaux, avait peut-être le verbe un peu haut, les allures un,peu libres, et les manières un peu surannées ; mais son faste , p6ur être tieux, ne manquait pas d'une certaine
nMOtCoOt^lc
DE MADAME DK SÊVICNÉ. 199
magnificence. Et pniâ , rroyez-vous que ta mère du baron de Sèvigné , que la veuve du marëchalde-camp , gouverneur de Fougères , que la feminft qui portait un des plus anciens noms de Bre- U^e, n'aimât pas l'usage qui existait alors au pi^s de la bonne duchesse Jtime; usage qui permeltaït ati gentilhomme pauvre, et réduit k traraller pour vivre, d'aller déposer et suspendre soadpée, dans la salle des Ëtats, au-dessous de ffensson de sa famille , avec le droit de venir la reprendre dès que sa position serait redevenus meilleure... Oh! ce n'est point sur des mœu^ pareilles que, dans ses lettres à sa flile, nous la voyons plaisanter; ce qui est ridicule la frappe , ce qui est noble !a touche, ce qui est bon elle le loue.
L'année 1671 , elle la passa presque en entier en Bretagne , et c'est aux Rochers qu'elle apprit que madame de Grignan venait d'accoucher et de lui donner un petit-fils , tenu sur les fonts dé Baptême par la Provence. Dans la joie de l'heureuse délivrance de sa fille, voici ce qu'elle écrit : " Que pensez-vous , ma très belle , que l'on fasse dans ces excès de joie ? Demandez au coadjuteur, vous ne vous y êtes jamais trouvée. Savez-vous ce que l'on fait? Le coeur se serre, et Ion pleure sans pouvoir s'en empêcher; c'est ce que j'ai fait, ma chère entant, avec beaucoup de plaisir. Ce sont des larmes d'uhe douceur que l'on ne peut comparer à rien , \>m même aux
joies les plus brillantes. Coininç vous êtes philosophe , vous savez les raisons de tous ces effets j pour moi je les sens, et je m'en vais faire dire autant de messes pour remercier Dieu de cette grâce, que j'en faisais dire pour la lui demander. Si l'état où je suis durait long-temps, lavieserait trop agréable; mais il faut jouir du présent, les chagrins reviennent assez tôt. La jolie chose d'accoucher d'un garçon et de l'avoir feit nommer par la Provence ! Voilà qui est à souhait. Ma fille, je vous remercie plus de mille fois des trois lignes que vous m'avez écrites ; elles m'ont donné ' l'achèvement d'une joie complète. Mon abbé est transporté comme moi , et notre Mousse est ravi. Adieu , mon ange , j'ai bien d'autres lettres à écrire que la vôtre, n
Ce fut peu de jom-s après avoir écrit cette lettre, le 9 décembre 167 1, que madame de Sévigné quitta les Rochers pour revenir à Paris. Avant de se mettre en route elle dit à sa fille :
( Je suis accablée de complimens pour la naissance de mon joli petit-fils. Je serai fort aise de savoir encore de ses nouvelles vendredi , et des vôtres encore davantage. Le pauvre F... est à Pignerol, M. d'Harouïs en est très affligé; mais il me mande que la joie de votre accouchement , et le nom et la naissance de votre fils , se sont fait un passage au travers de sa tristesse , et je l'assure aussi , en récompense , que sa tristesse s'est fait un passage au travers de ma joie- Adieu ,
nMOtCoOt^lc
DE MADAME DK SÉVICNÉ. 201
ma très belle , il faut paitir. Je suis épouvaniée du regret que j'ai à quitter ces bois. Je ne veux point vous dire la part que vous avez à mon indifférence pour Paris ; vous ne savez que trop combien vous m'êtes cbère. s
Ce qui brille le plus dans les lettres ëorites de Paris, c'est l'esprit; ce qui se montre davantage rlans celles datées des Rochers , c'est la tendresse ; ce que l'amour aime le plus, ce ne sont pas les distractions du monde, c'est la rêverie : madame de Sévigné en trouvait plus sous ses grands arl»-es, que dans les salons.
BETOUR A PAKIS.
Arrivée à Paris le i8 décembre 1671, le premier soin de madame de Sévigné est d'écrire à la nouvelle accouchée ; elle lui apprend qu'en descendant de voiture elle a trouvé, son cousin, M. de Coulanges, qui l'a enmenée chez lui, parce que la petite vérole était dans sa maison. Elle écrit à sa fille : ■ Vous dites bien ^Tai quand vous dites que la Provence est ma demeure fixe , puisque c'est la vôtre : Paris me suffoque , je voudrais déjà être partie pour Grignan. Mais, ma fille , quelle solitude si vous allez dans votre château , vous serez comme Psyché sur sa montagne. Je ne puis être contente où vous n'êtes pas; c'est une vérité que je sens à toute heure. Vous me manquez partout , et tout ce qui me hiît
nMOtCoOt^lc
TIE OBIllADAME DE SÉVIGNÉ. 205
me souvenir de vous me traverse le cœur. Le voyage du roi devient incertain, quoique les troupes marchent. Le pauvre La Trousse s'en va, et Sévigné s'achemine déjà ; ils vont à Cologne. Cetti équipée les désespère. Adieu, mon ange, jtine trouve très bien cbee M. de Coulanges, et je pousserai l'air de la petite vérole fort loin, Cett« grande maison , où je ne trouve que maime de Bonneuil au lieu de vous , ne me donne nulle envie d'y retourner. M. de Coulanges m'est délicieux; nous parlons sans cesse de vous. Je doDoerai votre lettre à M. de La Rochefoucauld, jt suis assurée qu'il la trouvera très bonne. Je Jnis le dessus de vos lettres : A madaniexh marquise de Sévigné; appelez-moi Pierrot. Les autres «nt aimables et donnent une disposition tendre i lire le reste. >>
■ Votrefil1e«6t jo1ia,ell«a «Qson dsïoixqui m'entre dans le cœur, elle a de petites mauièreG qui plaisent. Je m'en amuse et je l'aime ; mais je n'ai pas encore compris que ce degré puisse jamais vous passer par dessus lai tète. Je vous embrasse de la plus vive tendresse de mon cœur.
■ Adieu, ma bonne, il y -a une heure que je me joue avec votre fille , elle est aimable. Il est tard
et je vous <]uiue pour aller pleurer à Livry et pensera vous tendrement.*
Aux Rochers, madame de S^vigné parlait souvent de ses belles allées, de son mail, de son labyrinthe, de ses bois et de sa tranquille solitude. De retour à Paris elle va en mander les nouvelles et reprendre , ce que l'on pourrait appeler : Its Mémoires du grand monde ; sa pensée se portera aussi souvent du coté de l'Allemagne, car son fils y est aux postes avancés. Écoutons-la encore.
« Je ne vous épargnerai, ma Slle, aucune 1»gatelle, grande ou petite, qui vous puisse diver tir ; pour moi , c'est ma vie et mon unique plaisir, que le commerce que j'ai avec vous ; toutes les autres choses sont ensuite bien loin après. Je suis en peine de votre petit frère ; il a bien froid, il campe , il marche vers Cologne pour un temps infini. J'espérais de le voir cet hiver, et le voilà. Enfin, il se trouve que mademoiselle d'Adhémar ( i ) est la consolation de ma vieillesse. J e voudrais aussi que vous vissiez comme elle m'aime, comme elle m'appelle , comme elle m'embrasse. Elle n'est point belle, mais elle est aimable, elle a un son de voix charmant , elle est blanche , elle est nette; enfin je l'aima. Vous me paraissez folle de votre fils, j'en suis fort aise ; on ne saurait
(OSapciiit-GIlc.
,Coot^[c
avoir trop de fantaisies musquées ou point musquées, il n'importe.
11 y a demain un bal chez Madame, J'ai vu chez MiDEHOiSELLE Tagitation des pierreries , cela m'a bit MHivenir de nos tribulations passées; et plût à Dieu y être encore ! Pouvais-je être malheureuse avec vous? Toute ma vie est pleine de repentir : monsieur Nicole , ayez pitié de moi , ei me faites bien envisager les ordres <le la Providence. Adieu, ma chère Elle, je n'oserais dire que je vous adore , mais je ne puis concevoir qu'il y ait un degré d'amitié au-delà de la mienne; TOUS m'adoucissez et m'augmentez mes ennuis , par tes aimables et douces assurances de la vôtre.
Quelques uns ont prétendu que madame de Sévigné ne vantait la grandeur de Louis XIV ipe ItH^qu'îl faisait attention à elle. Cette inculpation est une injustice : toutes les t'ois qu'elle tait un trait de justice , de générosité et de bonté de ce modèle des rois , elle le mande à sa fille. Certes, c'était un plaisir, un honneur pour elle d'être distinguée par lui au milieu des illustralions de son siècle ; mais pour le louer, elle avait un autre motif qu'une pensée vaniteuse. Elle ainiait la France avec le noble patriotisme d'alors, et se sentait fière de la grandeur du monarque.
,,....,■ filous soupons tous las soirs avec madame Scarron , elle a Tesprit aimable et raerveilleusemeot droit. Ceat ua plaisir que de l'entfiudre raisonner sur les horribles agitations d'uif certain pays, qu'elle connaît bien. Les dése^oi^ qu'avait cette Heudicoutt dan^ le temps que se place parraissait si miraculeuse, les rage$ continuelles de I^auzun, les noirs chagrins ou les tristes Btiouîs des dames de Saint-Germain, et peutêtre que la plus enviée (madame de Montespan) n'eu est pas toujours exempte- C'est une plaisante ctiose que de l'entendre causer sur tout cela; ces discours nous mènent quelquefois bien loin, de moralité en moralité, tantôt chrétienne •t tantôt politique. Nous parlons très souvent de TOUS. Elle aime votro esprit et vos manières ^ et quand vous vous retrouverez ici, vous n'aurez |KMnt à craindre de n'étrv pas k la mode.
K Mais écoutex la bonté du roi, et ungez mi l^aiiir de servir un si aimable nmttre. Il a fait a^ peler le nnurédial de BdleËMidsdaiis son cabinet, ec lui a dit : « Monsieur le maréchal , je veux savoir pourquoi vous voides me quitter; est-ce dévotion, est-ce envie de vous retira:? est^^^e accablement de vos deues? Si c'est le dernier, j'y veux donner ordre, et entrer dans le détail de vosaiïaires. *Le maréchal fut sensiblement touché de cette bonté, b Sire, d dit-il , « ce sont mes det-
D£ MADAME DE SËVICNÉ. 207
les; je suis abîme. Je ne puis voir souFfrîr quelques uns de mes amis , qui m'ont assisté et que je ne puis satisfaire. >
< En bien , dit le rot, il laut assurer leur dette ; je TOUS doDoe cent mille francs de votre maison de Versailles, et un brevet do retenue de quatre cent mille francs qui servira d'assurance; si vous veniez à mourir, vous paierez les arrérages avec Wcent mille ft^ncs. Cela étant, vous demeurerez à mon service.
« En vérité, il faudrait avoir le cœur bien dur pournepasobéiràunmaitrequî entre avec tant de bonté dans les peines d'un de ses domestiques. Aussi le marécbal n'y résista pas; et le voilà remis i sa plage, comblé de bienfaits. Tout ce détail est
Dnits aneabtre lettre :
N Écoutes, ma fille, uxib bonté, une douceilf ehânnaue du rot votre mattre , cela redoublera bien votPe zèle pour son service. Il m'est revenu Aé tti9 bon lieu que l'autre jour M. de Montaugier (i) demanda une petite abbaj'e b Sa Majesté pour un de ses amis; il en fut refusé et sortit f4<:hâ de cbee le rul en disant : * Il n'y a que les ministres et tel mottressei gui aient du potmoti" en Ce pays^ » Ces paroles n'étaient pas trop bien
[OCbarkideSaint-Maiir.ducdeMDiiiausicr.GOiivcrDenrilïLouH, dïu|ihiD de Ftaacr, EU unique de Louis XIV.
208 TiE
choisies. Le roi le sut , il fit appeler M. de Modtausier, lui reprocha avec douceur son emportement , le fit souvenir du peu de sujet qu'il avait de se plaindre de lui, et le lendemain il fit madame de Crussol dame du palais. Je vous dis que voilà des conduites de Titus. Vous pouvez juger si le gouverneur a été confondu, aussi bien que l'évéque qui vous doit sa députation. Ces manières de se venger sont bien cruelles 1 •
Elle écrit ailleurs :
■ La guerre est déclarée, on ne frârie que de partir. C^naptes a demandé au roi d'aller servir dans l'armée du roi d'Angleterre : et en effetil est parti malcontent de n'avoir pas eu d'emploi en France. Le maréchal Duplessîs ne quittera point Paris; il est boui^eoiset chanoine, il met à couvn't tous ses lauriers et jugera des coups. Je ne trouve pas qu'avec une si belle et une si grande réputation , son personnage soit mauvais. 11 dit an roi qu'il portait envie à ses enfons qui avaient l'honneur de servir Sa Majesté. Que pour lui , il souhaitait la mort puisqu'il n'était plus bon à rien. Le roi l'embrassa tendrement et lui dit : ■ Monsieur le maréchal , on ne travaille que pour approcher de la réputation que vous avez acquise, il est agréable de se reposer après tant de victoires. ■
.ya^riliS,,.
I Le roi part demain; il y aura cent
mille hommes hors de Paris : on fait ce calcul dans les quartiers à peu près. 11 y a quatre jours que je ne dis que des adieux. Je fus hier à l'Arsenal. Je voulais dire adieu au grand-mattre (t), qui m'était venu chercher ; je ne le trouvai pas , mais je trouvai Latroche qui pleurait son Ris , et la comtesse (2) qui pleurait son mari. Elle avait un chapeau gris , qu'elle enfonçait dans l'excès de ses déplaisirs ; c'était une chose plaisante , je crois que jamais chapeau ne s'est trouvé à une pareille fête (3) : j'aurais voulu ce jour-là mettre une coiffe ou une cornette. Enfin ils sont partis tous deux ce matin, la femme pour le Lude , et le mari pour la guerre : mais quelle guerre! la plus cruelle , la plus périlleuse dont on ait jamais ouï parler, depuis le passage de Charles Vil] en Italie. On l'a dit au roi , l'issel est défendu et bordé de deux cents pièces de canon , de soixante mille hommes de pied, de trois grosses villes, d'une large rivière qui est encore au devant. Le comte de Guiche qui sait le pays, nous montra l'autre jour cette carte, chez madame de Vemeuil ; c'est une chose étonnante. M. le prince est fort oc-
[■) Le comte de Lude, f^ranJ-nuïire d'artillerie.
(■•) Reoee ËIccnore de BoùiUé, prcmièn femme du cornu de Lnde.
(3) La comteise de Lude paiiaiit presque toute la vie à Ia citm^
cupë de cette grande affaire ; il lui vint l'autre jour une manière de fou assez plaisant , qui lui dit c[u'il savait fort bien faire de la monnaie, i Mon ami , lui dit-il, je te remercie ; mais si tu sais une invention poiu- nous faire passer l'Issel sans être assoi;nmés, tu me feras grand plaisir, car je n'en sais point. >
« 11 aura pour lieutenans-généraus MM. les maréchaux d'Humiéres et de Bellefonds. Voici un détail qu'on est bien aise de savoit. Les deux armées se joindront : le roi commandera à Monsieur ; Monsieur, à M. le prince; M. le prince, à M. de Turenne , et M. de Turenne aux deux maréchaux , et même à l'armée du maréchal de Créqui. Le roi parla donc à M. de Bellefonds , et lui dit que son intention était qu'il obéît à M. de Turenne, sans conséquence. Le maréchal, sans demander de temps (voilà sa faute), répondît qu'il ne serait pas digne de l'honneur que lui a fait Sa Majesté , s'il se déshonorait par une obéissance sans exemple. Le roi le pria fort bonnement de songer à ce quil lui répondait, ajoutant qu'il souhaitait cette preuve de son amitié, qu'il y allait de sa disgrâce. Le maréchal lui dit qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes grâces de Sa Majesté et sa fortune, mais qu'il s'y résolvait plutôt que de perdre son estime; qu'il ne pou* vait obéir à M. do Turenne sans dégrader la dignité où il l'avait élevé. Le roi lui dit : M. le maréchal , il faut donc se séparer.
.,C.aog\c
* Le maréchal lui fit une profonde révérence et partit. M. de Louvois, qui ne l'aime point, lui expédia tout aussitôt un ordre d'aller à Tours; il a été rayé de dessus Tétat de la maison du roi ; il a cinquante mille écus de dettes au-dt:là de son bien. Il est abîmé, mais il est content, et l'on ne doute pas qu'il n'aille à la Trappe. 11 a offeit au roi son équipage, qui était fait aux dépens de S{i Majesté , pour en faire ce qu'il lui plairait ; on a pris cela comme s'il eût voulu braver le roi. Jamais rien ne fut si innocent. Tous ses parens, les Villars, et tout ce qui est attaché à lui, est inconsolable. Ne manquez pas d'écrire à madame de Villars et au pauvre maréchal. Cependant le maréchal d'Humières, soutenu par M. de Louvois, n'avait point parii et attendait que le mar^ cbal de Créqui eut répondu. Ce dernier est arrivé de son armée, en poste, répondre lui-même. Il arriva avant-hier, et il a eu une conversation d'une heure avec le roi. Le maréchal de Graounont, qui fut appelé , soutint le droit des maréchaux de France, et fit le roi juge de ceux qui faisaient le plus de cas de cette dignité , ou ceux qui , pour en soutenir la grandeur, s'exposaient au danger d'étrè mal avec lui , ou celui ( M. de Turenne ) qui était honteux d'en porter le titre , qui l'avait effacé de tous les lieux où il pouvait être , qui tenait le nom de maréchal pour une injure, et qui voulait commander en qualité de prince. En- Ëa la conclusion fut que le maréchal de Créqui
est allé à la campagne , clans sa maison , planter des choux, aussi bien que le maréchal d'Humières.
■ Voilà de quoi l'on parie uniquement : les uns disent qu'ils ont bien f^t, d'autres qu'ils ont mal fait, La comtesse (de Fiesque) s'égosille , le comte de Guiche prend son fausset; il les faut séparer, c'est une comédie. Ce qui est vrai , c'est que voilà trois hommes d'une grande importance pour la guerre , et qu'on aura bien de la peine à remplacer. M. le prince les regrette fort pour l'intérêt du roi. M. de Schomberg n'est pas plus disposé que les autres à obéir à M. de Turenne, ayant commandé des armées en chef. EnSn la France , qui est pleine de grands capitaines, n'en trouvera pas assez par la circonstance de ce malheureux contre-temps.
(M. d'Aligre a les sceaux: il a quatre-vingts ans; c'est un dépôt, c'est un pape.
•I Je viens de faire un tour de ville. J'ai été chei M. de La Rochefoucauld , il est accablé de douleur d'avoir dit adieu à ses enfans. Au travers de cela il m'a priée de vous dire mille tendresses de sa part. Nous avons fort causé. Tout le monde pleure son fils, son frère, son mari, son amant; il faudrait être bien misérable pour ne pas se trouver intéressée au départ de la France tout entière. Dangeau et le comte de Sault sont venus nous dire adieu ; ils nous ont appris que le roi , afin d'éviter les larmes , est parti ce matin à dix
otGoot^te
heures , au lieu de partir demain comme tout le monde le croyait. Il est parti , lui douzième , tout le reste courra après. Au lieu d'aller à Villers- Cotterets, il est allé à Nanteuil , où Ton croit que d'autres, qui ont aussi disparu, se trouveront (i). Il ira demain à Soissons , et tout de suite comme il l'avait résolu. Si vous ne trouvez cela galant, vous n'avez qu'à le dire. I^a tristesse où tout le monde se trouve est une chose que l'on ne saurait imaginer au point qu'elle est. La reine est demeurée régente ; toutes les compagnies souveraines l'ont été saluer. Voici une étrange guerre, qui commence bien tristement.
n En revenant ici j'ai trouvé notre pauvre cardinal qui venait me dire adieu; nous avotis causé une heure ensemble; il part demain matin. M. d'Usez part aussi. Qui est-ce qui ne part point? Hëlas! c'est moi... Mais j'aurai mon tour comme les autres, u
Ce tour, ce moment du départ , n'arriva pas tout de suite. Cet amour maternel , si vif, si profond , si puissant , s'arrêta devant le devoir. Une tante âgée et malade , une femme douce , bonne et pieuse comme un ange , avait besoin de ses soins, et madame de Sévîgné, malgré sa pensée fixe, malgré son incessant désir de se trouver
(i) MacUn» de Monleipiiti.
auprès de sa fille , doiiicura à l'aris. La vie qu'elle y menait n'était plus une vie de distractions et de plaisir; trois pensées robsédaicnt : l'imputienco de se trouver à Grignan , l'inquiétude que lui inspirait la guerre dans laquelle son fils se trouvait lancé , et l'état presque désespéré de sa tante. Aussi ses lettres se ressentent de cette triple cause de tristesse, b Mon fils, dit-elle, ine mande qu'ils sont misérables en Allemagne, et ne savent ce qu'ils font; ils ont été très affligés de la mort du chevalier de Grignan. Vous me demandez , chère enfant , si j'aime toujours la vie : je vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisans ; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort. Je nie trouve si malheureuse d'avoir à'finir tout ceci par elle , que si je pouvais retourner ea arrière je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m'emharrasse ; je suis embarquée dans ta vie sans mon consentement, il faut que j'en sorte; cela m'assomme. Et comment en soriirai-je? par où? par quelle porte? quand sera-ce? en quelles dispositions? souffrirai-je mille et mille douleurs, qui nie feront mourir désespérée? Aurai-je un transport
au cerveau? mourrai-je d'un accident? Gomment serai-je avec Dieu? qu'aurai-je à lui présentcrt' La crainte, la nécessité, feront-elles mon retour vers lui? n'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur? Que puis-je espérer? suis-je digne du paradis ? suis-jc digne de l'enfer ?
nMOtCoOt^lc
DE madame: df. si^vigni^. 215
Quelle alternative! quel embarras! Rien n'est si fou que (le mettre son salut dans l'incertitude , mais rien n'est si naturel , et la sotte vie que je mène est la ebose du monde la plus aisée à comprendre. Je m'abtme dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible , que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène , que par les épines dont elle est semée. Vous me direz que je veux donc vivre éternellement : point du tout ; mais si l'on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé !i mourir entre les bras de ma nourrice ; cela m'aurait oté bien des ennuis, et m'aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément. »
n y a, dans ce passage, la révélation d'uae profonde tristesse. Auprès de sou fils, auprès de sa fille, ces sombres pensées ne lui seraient point venues; le bonheur d'être avec eux aurait éloigné les nuages. L'amour satisfait , c'est le bonheur. Si elle a\'ait été entre ses deux enfans, sa tendtesse maternelle n'ayant plus rien à désirer, elle aurait vu la vie sous des couleurs moins noires.
Rien n'agite, rien ne' tourmente nos jours conune une lutte prolongée entre un désir et un devoir. Dans ce tiraillement, quand il dure trop, nos forces s'épuisent et alors la mélancolie nous arrive avec ses longues rêveries et ses pressentie mens. C'était dans un de ces momens que madame de Sévigné a écrit sa lettre sur ses terreurs de la mort.
Puis, pour les pauvres mères, les temps où
éclate la guerre n'ont que des jours pleins d'alarmes. Le baron de Sévigné était aux avantpostes, en f^ce de l'ennemi; les communications avec l'armée d'Allemagne étaient lentes et rares; il n'en fallait pas tant pour remplir d'inquiétudes l'àme de la meilleure des mères. Cependant ce n'était pas là encore toutes les causes des angoisses qui la faisaient souffrir, l'état de sa tante y ajoutait d'une manière cruelle. Quelquefois elle se croyait prête à partir pour cette Provence où eUe avait attaché son cœur depuis que sa fille bien-aimée y était fixée; pays où elle verrait son idole , adorée de tous , entourée de respects et d'hommages. Alors elle écrivait : < Je touche enfin à mon départ du bout du doigt , mais ce qui me donne congé me coûtera bien des larmes. C'est quelque chose de pitoyable que l'état de ma pauvre tante, son enflure augmente tous les jours ; c'est un excès de douleur qui serre le cœur des plus indifférens. Madame de Coulanges pleura hier en lui disant adieu. Ce ne fut pourtant pas un adieu en formes; mais comme elle et son mari pensaient que c'était pour jamais, ils étaient très affligés. Pour moi, qui passe une grande partie de mes jours à soupirer auprès d'elle, je suis accablée de tristesse. Elle me fait des^-taresses qui me tuent. Elle parle de sa mort comme d'un voyage. Elle a toujours un très bon esprit; elle le conserii-e jusqu'au bout. Elle a reçu ce matin Notre-Seigneur en forme de viatique, et
Di8 J,fM0>GoOJ^[C
pour ses paques; mais elle croît le recevoir encore une fois. Sa dévotion était admirable ; nous fondions tons en larmes. Elle était assise , elle ne peut durer au Ut, elle s'est mise à genoux. C'était un spectacle triste et dévot tout ensemUe...
■ On ne voit ici que des équipages
qui passent dans les rues, demain je vais faire partir Celui de mon fils; mais il né fera point d'eiDbarras , ce sont des cof&es qui vont par des messagers ; il a acheté ses «.'hevaus en Allemagne. J'ai donné de l'argent à Barilloo pour lui donner pendant la campagne. Je suis une marâtre. Je dis hier adieu au petit dénatnré (le chevalier de Grignan ) , je pensai pleurer. Cette campagne sera rude , et je ne me lie guère à lui pour se conser-ver, poco duri, par che s'innalzi. Il en est revenu là, c'est sa vraie devise.
». Un jour, l'abbé et moi, nous nous
disons allous Dous-en, ma tante ira jusqu'à l'automne. Voilà qui est résolu. Le jour d'après nous la trouvons si extrêmement bas, que nous nous disons il ne làut pas songer k partir, ce serait une barbarie , la lune de mai l'emportera ; et ainsi nous passons d'un jour à l'autre avec le désespoir dans le cœur. Vous comprenez bien cet état, il est cruel. Ce qui me ferait souhaiter d'être en Provence, ce serait afin d'être sincèrement affligée de la perte d'une personne qui m'a toujours été si chère, et je sens que,sije suis ici, )a liberté
..,Coog[c .
(fu'elle me donnera m'trt^s une partie de Ma tendresse et de roon bon naturel. N'admirez-vons point la bizarre disposition des choses de ce monde, et de' qu^e manière elles viennent croiser notre cheinin ? Ce qu'il y a de certain , c'est que, de quelque manière que ce puisstt être, bousirons cet été à Grtgnan; laisgez-nou» démdler toute cette triste aventure, et soyes assurée que, Tabbé et moi, nous sommes [Jus près d'offenser la bienséance en partant trop t6t, que l'amitié que nous avons pour vous en demeurant sans nécessité. » *
Ce fut le 3o juin que madame de La Troatse rendit le dernier soupir, et madame de Sévigné tfut alors la liberté de partir; liberté bien arrosée de larmes et toute mêlée de cuisans regrets. En ce monde il y a bien des libertés qui sont de cette nature , et bien des soubaits qui ne sont ■réalisés qu'au travers de malheurs.
Quand on sait l'ardent désir qu'avait madame de Sëvigné de voler à Griguan pour y embrasser s? fille, pour passer tout une suite d'beureux ifoars avec elle , on se prend à admirer comme les soins qu'elle prend de sa tante la retiennent. Au temps où ^e vivait, il y avait, en outre des sentimens naturels que Dieu nous donne pour les nôtres, une chose respectée et puissante : la BiKKSÉiNCE. Aujourd'hui cette puissance, qbi ré-
nMOtCoOt^lc
DE MADAME DE SÉVICHi. 219
glait jadis les démarches et les actions de nus pères , s'e^ce et s'en va du milieu de nous. La BiEKSÉAKCE avait une étiquette, des règles, des devoirs; à notre époque d'indépendance nous n'ieD voulons plus. A présent un moribond ne nous retient guère auprès de son lit, un mort auprès de son cercueil; les égards envers les malades et les vieux g'afbiblissent , et .les deuils pour les trépassés vont toujours en sfe raccourcissant. De nos jours on voit des morts tenues secrètes pendant des semaines pour ne rien déranger à des invitations de bal, la robe noire empêcherait la robe rose, et l'on veut danser. Les morts sont bien morts et ne doivent en rien gén«r les vivans.
Au temps de madame de Sévigné on n'en était pas venu là.
En attendant le jour de son départ pour la Provence, deux choses occupaient madame de Sévigné : elle menait souvent, sous les beaux ombrages de Livry, mademoiselle de Grignan, qu'elle aimait de plus en plus, et, quand elle revenait le soir, elle allait chez madame de Ia Fayette et chez M. de La Bochefoucaùld savoir des nouvelles de l'armée oit se distinguait le baron de Sévigné. Toute la France regardait de ce coté , le roi y était. Le roi! alors il y avait dans ce mot une magie qui s'en est allée comme tant d'autres choses, une magie qui taisait faire des prodiges.
■ Mon hii m'a écrit, dit-etle, et me parle <;oinme un homme qui croit avoir fini !ia campagne et attrapé M, de Grigpan. Il dit que tont est soumis au roi, que Grotius est revenu pour achever de conclure la paix , et que la seule diose qui soit impossible à Sa Majesté, c'est de trouver des ennemis qui lui résistent. Il ajoute que si les armées se retirent d'aussi bonne heure qu'on le croit , il viendra nous trouver k Grignan. Il me parle fort de vous ; quand vous lui écrirez , priesle bien de fiaire cette jolie équipée. Il a vu le chevalier de Grignan, qui lui a dît qu'il ne m'écrivait pas souvent; mais il ne s'est pas vanté de n'avoir seulement pas fait réponse à un billet que je iui avais écrit. C'est le petU glorieux i on lui pardonne pourvu qu'il ne soit pas tué. >
Enfin voici le moment du bonheur arrivé , tous les devoirs sont religieusement remplis, tous les préparatifs faits, toutes les précautions, pour la petite de Grignau, prises; elle ne rest«^ point k Livry, elle sera établie dans la maison de Paris , M. de Coulanges et ses meilleures amies en auront un soin extrême ; l'heureuse mère va enfin se mettre en route. Le lundi, it juillet, elle écrit dans toute la joie de son &me :
■ Ne parlons plus de mon voyage , ma lille , il y a si long-temps que nous ne disons autre chose, qu'enfin cela fatigue ; les longues espérances
,Coot^[c
utient la joie, comme les longues maladies usent la douleur. Vous aurez dépensé tout le plaisir de me voir en m'attendant; quand j'arriverai, vous serez tout accoututnée à moi. J'ai voulu rendre les derniers devoirs à ma tante, tout est terminé ; je pars enfin mercredi et vais coucher à Essoune ou à Melun. Je vais par la Bourgogne; je ne m'arrêterai point à Dijon; je ne pourrai pas refuser quelques jours, en passant, à quelque vieille tante que j e n'aime guère ( i ). Je vous écrirai d'où je pourrai, je ne puis marquer aucun jour. Le temps est divin , il a plu comme poiu* le roi. Notre abbé est gai et content, la Mousse est un peu etTrayé de la longueur du voyage ; mais je lui donnerai du courage. Pour moi , je suis ravie , et, si vous en doutez, mandez-le moi à Lyon, afin que je retourne sur mes pas. v
Le lendemain elle écrivait d'Auxerre , puis de Montjett, près d'Autun, puis de Lyon, d'où elle mande à sa fille : « Je suis logée chez M. l'intendant (2), madame sa femme et madame de Coulanges vinrent me prendre au sortir dil bateau. Lundi je soupai chez eux, j'y dtnai hier; on me promène , on me montre , je reçois mille civilités ; j'en suis honteuse , je ne sais ce que l'on a à me
(i)FranfoiKilc Rabatip,vcDv«il'ADU>iac de TouIonBioa, KiBocur irAlooDc.
(1) H. Diisni-B(|;iioli , père de madimc d« CouWi^a.
222 VIE DE UAOAME DE SËVIGNÉ.
tant estimer. Je voulais panir ce matin , de Coulanges a voulu encore un jour, et met à ce prix son voyage à Grignan. J'ai cru vous faire plaisir en concluant ce marclië. Je ne partirai donc que vendredi matin. Nous irons coucher à Valence. J'ai de bons patrons; surtout j'ai prié qu'on ne me donnât pas les vôtres , qui sont de Irancs coquins. On me recommande comme, une princesse. Je serai samedi à une heure à Robinet ( I ) , à ce que dit M. le Ghamarier ; si vous m'y laissez, j'y demeurerai. >
(OC'eUiw l'on (Ubarque pour u rendre à Grignin. BobÎDCI oli une dcmi-licac de Monlélinutt et i ciaq it Grignui.
sijOUK A GmCNAN.
Maintenant -que la voilà heureuse , que la voilà au comble de ses souliaits , nous n'aurons plus de ses lettres à sa fille. Vous avez entendu les gens de la campagne dire que le rossignol ne chante plus quand il sent autour de lui sa couvée vivante. Son honheur le rend muet, le bocage et la nuit s attristent de son silence, et regrettent le temps où des petits lui manquaient.
Nous aussi , malgré notre amom- pour madame de Sévigné, nous allons être comme tâches de la félicité dont elle va jouir; à présent qu'une part de sa vie ne va plus rechercher l'autre, à présent que les deux moitiés vont être réunies , nous n'allons plus l'entendre , nous en voudrons à son bonheur; mais nous ne croirons ])oinC k ces dé-
nMOtCoOt^lc
tracteurs de la mèie et de la fille , qui ont prétendu qu'elles ne s'aimaient que lorsqu'elles étaient séparées ; que réunies elles ne pouvaient se soutïrir, et vivaient en mau\'aise intelligence.
Caraccioli, mademoiselle de Sommery, et le duc de Nivernais, ont mis de l'entêtement à répéter: Que le langage trop passionné de madame de Sévtgné, ^uand elie écrit à madame de Grignan , ne saurait être celui de la sincérité. Ehl mon Dieu! pour protester victorieusement contre cette calomnie , il n'y a pas un seul des mots tombés de la plume de la meilleure r de la plus tendre des mères , qui ne soit comme un témoin , et qui ne repousse l'odieuse accusation.
Je sais bien qu'un fameux diplomate, qui fait école de nos jours , a prétendu que la parole n'avait été donnée à thomme, que pour qu'il pût déguiser sa pensée ; mais , si cet infernal propos avait été tenu du temps de madame de Sévigné , elle l'aurait flétri, ainsi que l'être dépravé qui l'a inventé. Si jamais style a été vrai, si jamais les mots ont poné avec eux la preuve qu'ils étaient partis du cœur, ce sont ceux de la femme dont j'écris la vie. La fausseté a de la ruse, de l'art, de l'étude; madame de Sévigné brille par son abandon et son laisser-aller. Une lettre d'elle, c'est son cœur mis en dehors et rendu visible. Loin de feindre une tendresse qu'elle ne ressentait pas, la mère, séparée de sa fille, déplore l'amour qui l'absorbe , elle se le reproche et s'en
lait un scrupule. < Hélas! s'écrie-t-elle , c'est ma lolie de vous voir, de vous parler, de vous entendre. Je me dévore de cette envie et do déplaisir de ne vous pas avoir assez écoutée, pas assez regardée; il me semble pourtant ([uc je n'en perdais guère les momens ; mais enfin je n'en suis pas contente.' Je suis Folle , il n'y a rien de pins vrai ; mais , cbère enfant , vous êtes obligée d'aimer ma folie. Je ne comprends pas comment on peut Oat penser à une personne. N'aurai-je jamais tout pensé? Non, que lorsque je ne penserai plus. *
Oh! si cbacun de ces mots n'est pas vrai, c'est à prier Dieu de nous retirer la parole ; car, en vàité, ce serait une lamentable, une horrible chose que de pouvoir mentir ainsi.
Si madame de Sévigné était vraie dans toute l'acception du mot , l'altière madame de Grignan dédaignait de s'abaisser au moindre déguisement. Entre elles donc il ne pouvait exister aucune ^usseté. Madame de Sévigné, dans les'instans mêmes où de tendres reproches s'échappent de son àme oppressée , convient que sa fille est essentiellement franche, et qu'elle a un caractère de vérité qui se soutient toujours.
L'artifice n'était pas moins étranger k la mère qu'à la fille, et madame de La£ayettc, son amie, la blâme de laisser voir t/uelquefois ce que la prudence obligeraA de cacher.
Plus on étudie les deux caractères, et plus on
est convaincu que la dïlïerence qui existait entre eux pouvait bien causer à lamitië quelque agitatioa, mais de cette agitation qui fait vivre davantage , par le mourement qu'elle donne à Tâme. IjB douce brise qui fait onduler les ondes du lac, pour qu'elles brillent mieux au soleil , n en altère pas la pureté.
La mère , vive , enjouëe , indulgente , était affectueuse ; la fille , grave , réservée , mélancolique et sévère. Si l'une péchait par quelque chose , c'était par trop d'expansion ; l'autre , c'était par trop de réserve. « Nos humeurs , écrivait madame de S&^ vigne, sont un opposé; mais il y a bien d'autres choses sur quoi nous sommes d'accord , et puis, comme vobs dîtes , ma fille , nos cœurs nous répondent quasi de notre degré de parenté. »
Madame de Crignan portait en elle le germe d'une maladie mortelle, sa poitrine était faible, et donnait de constantes inquiétudes à sa mère. Ses inquiétudes maternelles avaient parfois leurs exigences , et parfois importunaient la malade... Les personnes affectées de maux de poitrine sont sujettes à des accès de mélancolie , et souvent leurs nerfs s'îrrîtent des soins qu'on leur donne, de l'intérêt qu'on leur montre; comme elles s'abusent elles-mêmes , elles ne veulent pas que l'on voie clair dans leur étal.
Cette disposition qu'avait madame de Grignan a donné lieu à ces prétendues incompatibilités
nMOtCoOt^lc
d'humtur, miRes en avant par mademoïselle de SfHnmery et le duc de Nivernaii.
Pendaiit que madame de Grignan était it Paria dangereusement malade, et que son caractère s'aigrissait par ses souârances , sa mère lui mandait:
■ lilaut, ma cbère bonne, que je me donne le plaisir de vous écrire, une fois pour toutes, comme je suis pour vous. Je n'aip<iint l'esprit de TWiile dire, je ne vous dis rien qu'avec timidité elde mauvaise grâce, tenez-vous donc à ceci... Voua disiez bien cruellement , ma bonne, que je Mtais trop heureuse quand vous seriez loin de moi, qne vous me donniez mille chagrins, que vous ne taisiez que me contrarier... Ma très chère, TOUS ignorez bien comme je suis pour vous, si TOUS ne savez que tous les chagrins que me peut donner l'excès de ma tendresse pour vous, me sont ' ]dus agréables que tous les plaisirs du monde où TOUS n'avez point de part. 11 est vrai que je suis cpelquefois blessée de l'entière ignorance où je Sois de vos sentimens, du peu de part que j'ai à votre confiance. J'accorde avec peine l'amitié que VOUS avez pour moi avec cette séparation de toutes sortes de confidences... Votre présence, un mot d'amitié, un retour, une douceur me ramène et me fait tout oublier... Hélas! je n'ai jamais eu qu'un but, qui est votre ^nté, votre présence, et de vous retenir avec moi... Ma pauvre bonne, voilà une abominable lettre... Je ne veux point
de réponse. Erabrassez-moi seulement et me demandez pardon , mais je dis pardon d'avoir cru que je puisse trouver du repos dans votre absence. >
Ainsi , quand on va au fond des choses , quand ou étudie les caractères de la mère et de la fille , l'un tout d'instinct et d'abandon, l'autre tout de raison et de sagesse, on voit que ces légers nuages sur un beau ciel , ont été bien assombris par ïenviei Je n'efface point ce mot d'eavie que je viens d'écrire , parce qu'à présent que bien des années me sont venues , elles m'ont appris que ce qui ronge le plus la société , c'est l'envie. Ce vice a beau se pater, se faire poli, obséquieux, généreux en dehors, malgré son masque on le reconnaît dans la plupart des cercles du niondej ceux qui lui ont donné accès dans leur âme n'ont plus de tranquillité intérieure. Les eaux ont beau être calmes à la surface, si vous regardez bien vous apercevrez , comme dit Chateaubriand , le crocodUe au fond du puits des Apalaclies. Eh bien ! du temps de madame de Sévigné c'était comme aujourd'hui , et il y avait des êtres jaloux qui s'ennuyaient de l'entendre toujours vanter. Ses grands torts, c'étaient ses succès à la cour, ^ la ville, à la campagne , et partout. Si sa conduite avait été légère , la médisance auniit été toute prête pour signaler ses fautes et nommer ses amans; mais' comme te scnndale faisait défaut , comme sa vie'
i,fMo>Goot^[e
restait pore dcTaot Dieu et devuit les homues , il (allait pour lui ouire se tourner d'uD autre coté. S'attaquer à son esprit aurait tait rire ; rire de ses belles manières aurait tait pitié ; ne pas trouver ses lettres admirables, c'était courir le risque de passer pour sot. L'embarras de l'envie était donc grand; le serpent ne trouvait rien à mordre , et cependant il lui fallait quelque chose; car la jalousie ne vit que des taches qu'elle rencontre , et quand elle n'en découvre pas elle en invente.
C'est dans cet embarras de trouver un tort réel à madame de Sévigné , que mademoiselle de Sommery , connue par son humeur caustique ec par son esprit de contradiction, s'efforça de vei^ ser le ridicule sur la mère et sur la tille , et ce fut elle qui , la première , se mit à dire qu« madame de Sévigné et madame de Grignan ne pouvaient se souffrir quand elles étaient ensemble.
Pour répéter cette fausseté , il y eut peu d'échos; car, parmi les choses reconnues et inton-, tesiables, les contemporains de madame de Sévigné plaçaient en première ligne sa tendresse pour madame de Grignan.
Depuis, deux hommes ont relevé de l'oubli la calomnie de mademoiselle de Sommer^- , Caraocioli etle duc de Nivemais(i). » Ce dernier, dans . im dialogue rempli d'ailleurs d'observations tînes,
(i)Koiice*>r madone dtSnigoj, ëdiiion de BWh>
)Ot^[c
attaque leur r^utation avec une injustice poussée jusqu'à l'ouirage ; écan bien étrange de la part d'un grand seigneur, dont, sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI , on vantait la déli- CBtesse , la réserve et l'aménité. *
Mais finissons-en avec ces incnlpations dont le temps a fait justice, et puisque la mère et la fille , se trouvent réonies sous le noble toit du château de Grignan, jouisBons de leur bonheur.
Oh! oui, le bonheur devait éti^ immense pour toutes deus. Madame de Grignan aurait-elle pu ne pas être heureuse de posséder chez elle , de pouvoir montrer à laiProvence celle dont Paris et Versailles étaient fières? Et madame de Sévîgné, ne devinez-vous pas sa joie, son ravissement, son M^eil de voir sa fille si bien établie dans cette illustre famille des Adhémar de Monteil , que le midi de la France appelle ses Montmorency?
Certes , un des bonheurs de ce monde , c'est d'y être bien, c'est d'y être assis dans le repos et ' la prospérité ; mais il y a une autre félicité qui passe avant le bonheur, c'est de voir cette prospérité et ce repos être le partage de ses enfans. Avec un cœur fait comme celui de madame de Sévigné, l'existence de sa fille passait bien avant la sienne ; quand elle priait pour elle , elle ne demandait jamais qu'une seule et même chose , ^itre auprès de sa fiUe : qOand elle priait pour les siens, sa prière devenait bien plus ambitieuse, et Dieu, qui aime tant à éconter et à exaucer les
■M~,Goot5lc
DE MADAME »E SÉVICNÉ. 231
vœiu àes mères, aurait p^i quelquefois la trouver
exigeante.
Je me figure la vie de château , patsëe à Grigoan , pleine de charme et d'attrait ; je l'ai dit ailleurs, et je le pense toujoiu^, les choses extérieures ont une grande influence sur notre esprit. Dans la demeure des vieux. chevaliers, la conversation ne prend point l'allure qu'elle peut avoir dans une maison de financier; comment voudriez-vous parler à votre aise lucre et spéculalion, dans une salle tout illustrée de gnmdeurs historiques? Entre des murs où de nobles souvenirs se sont inscrustrés avec la poussière des siècles, comment faire pour être vulgaire et tn>viat ? -Avec madame de Sévigné, madame de Grt« gnan , madame de Coulanges et son mari , avec Corbinelli et le seigneur châtelain , bomme de sens , de bon goût et de bonnes manières , comment ne pas avoir de l'esprit? comment faire pour que la conversation languisse, et que le salon ne soit pas tout rempli d'agrément?
Supposes le courrier, ou, comme on disait alors, l'ordinaire de Paris arrivant au cbAteau... Voilà que le valet de chambrede monsieur le comte apporte sur un plateau d'argent, à chacun les lettres qui lui sont adressées. Je l'avouerai , ces lettres ne sont point , comme de nos jours , sous de jolies env^ loppesmusquées, dorées etsatinéesije dirai même que le papier en était grossier et commun; mais j'ajouterai tout de Huite, que ceux et celles qui
écrivaienl sur ce papiev. que dédaigneraient les épiciLTâ d'aujourd'hui, s'appelaient La Elochefoneauit, de Beu, Crëqui, Bellet'onds, d'Humièrei, Schomberg, Lauzun, Môntausier, de Cbaulnet, Lavardin, LaTroctie,d'Haroiiïs,Méré, du Lude, Longueville, Bussy, Coulanges , Pomponne , U Fontaine, Bojleau, Bacinc , Scudéri , Ménage, Maintenott , Monte^pan , La Vallière , Tliîanges, Lafayette, Arnaud, Nicole, Bossuet, FéDeïon, Rohan, M. le Prince et Turenne.
L'ouverture du courrier, cotome on peut le penser, n'était pas sans un vif intérêt ; il apportait des nouvelles de Paris, de la cour et de l'armée ; des nouvelles d'Allemagne , où tant d^ mères avaient leurs flls ! tant de soeurs leurs frères ! où le roi triomphait en courant! où la gloire de la France s'accroissait à chaque hataille!
Pendant que dans une embrasure de t'enétri:^ madame de Sévignë lisait une lettre de son tib, et essuyait leslannesdejoie qui s'échappaient de ses yeux, en voyant qu'il allait droit et terme et portait bien sou nom , madame de Grignan riait de ce que lui mandait M. de Coulanges. Parmi ces lettres, il y en avait de venues de Versailles, d'autres de Port-Royal ; les gens du monde , les solitaires , les théologiens «t les poètes aimaient à écrire à des femmes capables de les comprendre. Aussi , quand toutes les dépêches apportées par Cordinaire avaient été lues et relues « la conversation des promenades et du soir ne manquait
lOt^lc
pas de matière , il en était venu (le toute sorte , de légère et de grave , de gaie et de triste , de futile et de profonde : ici l'annonce d'un nouveau livre r[ui fait du bruit dans le monde ; là des propos de cour, des détails sur les douleurs de celles qui ont été délaissées pour la gloire ; là un peu de médisance, ici beaucoup d'édification, des récits de victoires et des récits d'intrigues, des sujets de larmes et des caiises de joie, enfin tout ce qui remplit la vie ^ tout ce qui se voyait , tout ce qui se passait sur les hauteurs de la société d'alors.
A peine arrivée au château de sa fille, madame de Sévigné avait ressenti le besoin d'écrire à tous ceux qu'elle aimaitle plus, pour leur faire part de toute la joie qui remplissait son âme et qui débordait de son cœur, La première de. ses lettres , datée de Grignan, fut pour son fils, qui continuait à se distinguer en Allemagne ; la seconde , pour son amie madame de Lafeyette. Pour ajouter encore un charme au salon du grand château, madame de Coulanges, dont l'esprit était si vif et si gai, devait venir passer quelque temps chez madame de Grignan , qui voulait que rien ne manquât au cœur de sa mère, et qui lui avait ménagé bonne et nombreuse compagnie.
Voici une lettre de madame de Coulanges à madame de Sévigné qui le prouve :
Lyon , le i» aoAl iG^i.
1 J'ai reçu vos deux leures , ma belle. Je voui rends raille grâces d'avoir songé à moi dans le lieu où vous êtes. Il tiait un chaud mortel ; Je n'ai d'espérance que dans sa violence (i). Je meurs d'envie d'être à Grignan; ce mois passé, il n'y faudra plus songer : aussi je vous irai voir assurément, s'il est possible que je puisse arriver en vie; au retour, vous penses bien que je ne serai pas dans cet embarras. La marquise de Villeroy passe sa vie à regretter le malheur qui Ta empêchée de vous voir. Les violons sont tous les soirs à Bellecour (2); je m'y trouve peu par la raison que je quitte peu mon mari. Dans Tespoir d'aller à Grignan, je fais mon devoir à merveille: cela m'adoucit l'esprit. Mais quel changement! Vous souvient-il de la Ëgure que madame Solus faisait dans le temps que vous étiez ici ? Elle a fait imprudemment ses délices de madame Carie; celle-ci avait, dit-on, ses desseins; pour moi, je n'en crois rien; cependant c'est le bruit de Lyon; ^ un mot, c'est- de madame Carie dont le mar> quis est amoureux. Madame Solus se désespère ; mais elle aime mieux voir monsieur le marquis infidèle que de ne point le voir : cela fait croire qu'elle ne prendra point le parti de se jeter dans un couvent. Cette histoire vous paraît-elle avoir
( I ) Scion le proverbe , ce ijui tst vhttnt ne dure pas, (3) Plue publi<|ae de Ljou,
,C.<,„sk'
DE MADAME DE SÉVICNt. 255
le genre de la nouveauté? Continuez à mecrire, ma très belle , vos lettres me touchent le cœur. Madame de Rochebonne est toujours dans le dessein de vous aller voir. Je ne savais point que madame de Grignan eût été malade ; si c'est une maladie sans suite, sa beauté n'en souffrira pas long'temps. Vous savez l'intérêt que je [M^nds à tout ce qui pourrait cet hiver vous empêcher l'une et l'autre de revenir de bonne heure.
■ Adieu , ma très chère amie. J'oubliais de vous dire que le marquis de Villeroy se propose d'aller à Grignan avec votre ami le comte de Rochebonne. Je vous suis bien obligée de vouloir bien de moi , il y a peu de choses que je souhaite davantage que de me rendre au plus vite dans votre château. Mon impatience, quoique violente , dure toujours. Cela me fait craindre pour le chaudj il doit être iDsupportable,puîsque jenem'ye^ose pas. La rapidité du Rhône convient au désir que j'ai de vous embrasser. Ainsi,mBdame,je ne désespère point de vous aller conter les plaisirs de Betlecour. Vous me promettez de ne me point dire : Allez, ailes , vous êtes une laide; cela me suffit. J'ai peur que vous ne traitiez mal notre gouverneur (i); vos manières m'ont toujours paru différentes de celles de madame Solus. Vous savez bien que l'on dit à Paris que Vardes et lui se sont rencontrés; devinez où? ■
(i)Lt Dunjiiude Villcroi.
Dans une lettre que Corbinelli écrit de Grignan au comte de Bussy, madame de Sévigné joint ce peu de mots :
4 Les oreilles ne vous ont-elles pas coni^ , depuis que j'ai ici notre cher CdrbineUi, et surtout l'oreille droite, qui corne quand on dit dw bieti. Quand nous avons fini de vous louer par ce que vous avez de louable , nous pleurons sur votre malheur et sur l'abtme où votre étoile vous a jeté.
( Mais finissons ce triste chapitre, en attendant que la mort finisse tout. Je vous conseille de vous mettre dans l'italien , c'est une nouveauté qui vous réjouira. Mes nièces , vos filles , sont aimables , elles ont bien de l'esprit ; mais le moyen d'être auprès de vous sans en avoir? M, et madame de Grignan voue font mille complimens. Si Bussy était en Provence , ou Grignan en Bourgogne , nous nous jcn trouverions tous très bien, ■
Quelque temps après son arrivée en Provence, madame de Sévigné alla avec son gendre visiter laville de Marseille. En 167a, les explorations n'étaient pas à la mode comme elles sont aujourd'hui : alors il q y avaitpas de ces nuées de touristes et de ces preneurs de desseins et de notes, qui parcourent de nus jours tous les pays. Mais uri esprit vif, comme celui de madame de Sévigné, devait être
avide de voir et de coiinaitre. Aussi , elle consentit , pour quelques jours , à quitter sa tille iOtiflrante, et à se rendre dans la capitale du Midi avec M. de Grignan , qui était toujours reçu avec honneur et distinction , à cause de son nom et de sa charge de lieutenant général au gouvernement de Provence. A cette réception brillante, madame de Sévîgné prenait plaisir ; car une part en revenait à sa lille, et elle pouvait se dire: 'Si elle est loin de moi , elle est bien, elle^est haut placée ici.
Voici ce quelle écrit à madame de Grignan :
Mancillc, . . - i(>7]' ' ( Je vous écris,après la visite de madame l'intendante et une harangue très belle. J'attends un présent, et le présent attend ma pistole. Je suis ravie de la beauté singulière de cette ville ; hier le temps fut divin , et l'endroit d'où je découvris la mer , les bastides , Içs montagnes et la ville, est une chose étonnante; mais surtout je suis ravie de madame deMontfuro^ (i) : elle est aimable, et on l'aime sans balancer. La foule des chevaliers qui vinrent hier voir M. de Grignan à son arrivée, des noms connus, des Saint-Herem et des Bventiuiers , des épées , des cbapeaox du . bel air, une idée de guerre , des romans d'embarquement, d'aventures, de chaînes, de fers,
(i) Couiine Btrinaiiic de M, de Grigoau,
lOt^lc
d'esclaves , de servitude , de captivité : moi qni
aime les romans , je suis transportée.
f M. de Marseille vint hier au soir ; nous dtnons cher lui ; c'est Taffaire des deux doigts de la main. Il lait aujourd'hui un temps abominable ; j'en suis triste : nous ne verrons ni la mer , ni galères, ni port. Je demande pardon à Aix, Marseille est bien plus joli et plus peuplée que Paris, à proportion; il y a cent mille âmes au moins: devons dire combien il y en a de belles, c'est ce que n'ai pas le loisir de compter. L'air en gros y est un peu scélérat ; et parmi tout cela , je voudrais être avec vous. Je n'aime aucun lieu sans vous, etmoins la Provence qu'un autre; c'est un vol que je regretterai. Remercies Dieu d'avoir plus de courage que moi ; mais ne vous moquez pas de mes faiblesses, ni demes chatnes. ■ Le surlendemain , elle écrit encore :
1 Je vous ai écrit ce matin , ma fille ; voici ce que j'ai fait depuis : j'ai été à la messe à Saint- Victor avec l'évéque ; de là par mer voir la Réole, et l'exercice et toutes les banderoles, et des coups de canon , et les sauts périlleux d'un Turc; enfin, on dtne, et après dtner me revoilà sur le poing de M. de Marseille à voir la citadelle, la vue que l'on y découvre, et puis à l'arsenal voir tous les magasins et l'hôpital, et puis sur le port, et puis souper chez ce prélat , oii il y avait toutes sortes de musiques. »
nMOtCoOt^lc
De retour à Grignao , où sa fille avait été retenue par sa grossesse , madame de Sérigné reprit ses habitudes de correspoodance , et ce fut en y anÎTsat qu'elle reçut la lettre suivante de sa cousine madame de Coulantes.
t Le siège de Gharleroi est enfin levé; je ne Toas mande aucun détail de ce qui s'y est passé, sachant que mademoiselle de Méry en envoie une relation il madame de Grignan. Ou ignore jusqa'à présent quelle route le roi prendra ; les uns disent qu'il retournera toiu droit à Saint- Germain; les autres, qu'il ira en Flandre. Nous serons bientôt éclaircis de sa marche. Sans vanité , je sais les nouvelles à l'arrivée des courriers. CTesl chez M. Le Tellier qu'ils descendent, et j'y passe mes journées ; il est malade, et il parait que je l'amuse, cela me suffit pour m' obliger à une gnode assiduité. Je ne comprends point par quelle aventure vous n'avez pas reçu la lettre de M. de Coulanges, dans laquelle je vous écrivais. C'est une médiocre peine pour vous. J'ai cependant la confiance de croire que vous regrettez cette lettre , parce que vous m'avez toujours paru reconnaissante.
a J'ai été à la messe de minuit. J'ai mangé du petit salé au retour. En un mot , j'ai un assez bon corps cette année, pour être digne du vôtre. J'ai
aso vit
tait des visites avec madame de Layette; je me trouve si bien d'elle, que je crois qu'elle s'accommode de moi. Nous avons encore ici madame de Richelieu, j'y soupe ce soir avec madame Dufresnoy (])■ 11 y a grande presse de cette dernière à la cour ; il ne se fait rien de considérable dans l'État , où elle n'ait sa part. Pour madame Scarron , c'est une chose étonnante que sa vie; aucuo mortel, sans exception, n'a conmierce avec elle (2)- J'ai reçu une de ses lettrés, mais je me garde bien de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela attire ; le rendez-vous du beau monde est aux soirées de la maréchale d'EsIrées. Manicamp et ses deux sœurs sont assurément de bonne compagnie. Madame de Senneterre s'y trouve quelquefois , maïs toujours sous la figure d'Andromaque. On est ennuyé de sa douleur. Pour elle, je comprends qu'elle s'en accommode mieux que de son mari ; cette raison devrait pourtant lui faire oublier qu'elle est affligée ; je la crois pourtant de bonne foi, aussi je la plains. Les gendarmes-dauphin sont dansl'armée de M. le Prince , il faut espérer qu'on les mettra bientôt en quartiers d'hiver, et qu'ils auront un moment
Ellehabiuiiiu fond du iàuboure Saml-Gonuin , une nu , liant le plug protaDdiscrel; ïlley clnait le duc du Mair au dn Veiin , eahai de madamt de Montctpan.
pour donner ordre à leurs affaires. Je connais des gens qui en sont accablés.
Une autre correspondante assidue de madame de Sévigné, était la douce et maladive madame de Lafayette. Ses lettres ont un grand charme. En voici une toute cotute, qui prouve (fie le baron de Sévigné lui croyait du crédit sur sa mère. Le jeune guidon arrivait de l'armée, où il avait bien fait son devoir. Il avait besoin d'argent. En ce temps-là, c'était déjà comme çà.
1 M. de Bayard et M. de Lafayette arrivent d^ns ce moment; cela foît , ma belle , que je ne puis vous dire que deux mots de votre fils, il tort d'ici, et m'est venu dire adieu. II me prie de vous éoire ses raisons sur l'argent. Elles sont si bonnes , que je n'ai pas besoin de vous les expliquer fort au long; cpr vous voyez, d'où vous êtes, la dépense d'une campagne qui ne finit point; tout 1q monde est au désespoir et se ruine. U est impossible que vo.tre fils ne fasse pas un peu comme les autres, et de plus, la grande amitié que vous avez pour madame de Grignan, tait qu'il faut en témoigner à son frère. Je laisse au grand d'Hacqueville à vous en dire davantage. Adieu , ma très chère. ■
,Coot^[c
Madame de La¥e avait écrit quelque temps avant la lettre que je viens de traD»crire.
t La Marans est dans une dévotion
et dans un esprit de douceur et de pénitence qui ne se peut comprendre: sa sœur (i], qui ne l'aime pas, en est surprise et charmée; sa personne est changée h n'être pas reconnaissable ; elle paraît soixante ans. Elle trouva mauvais que sa sœur m'ait conté ce qu'elle lui avait dit sur cet entant de M. de Xongue ville. I! se plaignit aiissî de moi, de ce que je l'avais redonné au public; mais des plaintes si douces, que Montalais en était confondue pour elle et pour moi ; en sorte que, pour in'excoser, elle lui dit que j'étais informée de la belle opinion qu'eUe avait, que j'aimais M, de LonguevtUe. La Marans , avec une justice admiraUe, répondît que, puisque je savais cela , elle s'étonnait que je n'en eosse pas dit davantage, et que j'avais raison de me plaindre d'elle. Or parla de madame de Grignan; elle en dit beaucoup de bien, mais sans affectation. Elle ne voit plus qui que ce soit au monde , sans exception. Si Dieu fixe cette bonne tête là , c'est un des plus grands miracles qnc j'aie jamais vus.
■ J'allai hier au Palais-Rôyal avec madame de
(i) ïfadiiaiiiieHe de MoBlalaia, fillc d'Iumoew de SMbiM B<ariclK-Aane d'Angleterre.
Monaco, je m'y enrhumai à mourir. J'y pleurai Madame de tout mon cœur. Je fus surprise de l'esprit de c^e-ci (i), non pas de son esprit agréable, mais de son esprit de bon seij^s. Elle se mit sur le ridicule de M. de Medtelbourg, d'être à Paris présentement, et je votfs assure que l'on De peut mieux dire. C'est une personne très opiniâtre et très résolue , et assurément de bon goût , car elle hait madame de Gourdon, à ne la pouvoir soutîrir. Monsieur me fit toutes les caresses (biraondeau oez de la maréchale de Clérambault. fêtais soutenue de la Fienne, qui la bait mortellement , et à qui j'avais donné à dtner, il n'y a que deux jours. Tout le monde <Toit que 11 comtesse du Ples^is va épouser Clérambault.
■ M. de La Rochefoucault vous fait cent mille compliinens; il y aquatre jours qu'il np sort pas, il a la goutte en miniature. J'ai mandé à madame du Plessis, que vous m'aviez écrit des merveilles de son fils. Adieu , ma belle , vous saves combien
On devine facilement le plaisir que devaient bire aux babitans du noble château de Grignan , toutes ces lettres, qui donnaient des nouvelles de la cour et de la ville , des camps et des salons.
<i)Éli»beih Cbarlolic, paUiine duRhiQ, que Moasicar, frtrc unique dcLouit XIV, «pousa en setondci oocc^.
Cette lettre , qui racontait la coDTersion de la Marans, dut certes étonner grandement, et inadauie de Sévign4 et sa fille; car, A)us le savez, dans l'àme de la première , il n'y a jamais eu de tiel et de rancune que pour cette femme, qui avait osé calomnier madame de Grignan. Aussi, pour que la mère cruellement offensée lui accorde quelques paroles de pitié, que de larmes et de sanglots', quelle pénitence ne lui feudrat-il pas ?
Le duc de La Rocbefoucault écrivait aussi de temps eii temps à Grignan , et ses lettres y étaient lues et relues, on y cherchait des maximes. En voici une de lui à madame de Sévigné.
AParii.lcpfétrier 167].
■ Vous ne sauriez croire le plaisir, que vous m'avez fait de m' envoyer la plus agréable lettre qui ait jamais été écrite. Elle a été lue et admirée , comme vous pouvez \e souhaiter. U me serait difficile de vous rien envoyer de ce prix-là; mais je chercherai k m'acquitter, sans espérer néanmoins d'en trouver les moyens , dan» le soin de votre santé; car vous vous portes si bien , que vous n'avez pas besoin de mes remèdes. Madame la comtesse ( madame de Lafayette) est allée ce matin à Saint-Germain remercier le roi d'une pension de cinq cents écus qu'on lui a donnée sur une abbaye ; cela lui en vaudra mille avec le temps , parce que c'est
.COLSIC
DE MADAME UB SEvrG.NK. 2q5
un bôuHiie qui a la même pension sur t'abbé de Latayette. Ainsi, il:i sont quitter présentement; et quand ce premier mourra, la pension demeurera toujours sur son abbaye; le roi a même accompagné ce présent de tant de paroles agréables, qu'il y a lieu d'attendre de pins grandes grâces. Sijesuislepremierà vous apprendre ceci, voilà déjà la lettre à M. de Coulanges à moitié payée; mais qui nous paiera le temps que nous passons ici sans vous? Cette peite est si grande pour moi , que vous seule pouvez m'en récompenser; mais vous ne payez point ces soites de dettes-là. J'en ai bien perdu d'autres, et pour être ancien créancier, je n'en suis que plus exposé à de telles banqueroutes,
t L'aftaire de M. le chevalier de Lorraine et de M. de Ilohan est heureusement terminée; le roi a jugé de leurs intentions, et personne n'a eu dessein de s'offenser. M. le duc est revenu. M. le Prince arrive dans deux jours. On espère la paix ; mais vous ne revenez pas , et c'est assez pour ne rien espérer.
4 Quoi que vous me disiez de madame de Grignan.je pense qu'elle ne se souvient guère de moi. Je lui rends cependant mille très humbles grâces, ou à vous, de ce que vous me dites de sa part. Ma mère (i) est un miroir de dévotion ,
(>) .MadiiiK: de Maraui que M. ilc La Itrclitruuciiiili ip|>i*llc in
nMOtCoOt^lc
elle a fait un cantique pour ses ennemis , où la reine de Provence (i) n'est point oubliée. Embrassez M. l'abbë (de Goulanges) à mon intention; dites-lui , qu'après M. de Villeroy, je suis mieux que personne avec M. de Goulanges.
■ Si TOUS avez des nouvelles de notre pauvre Corbinelli , je vous prie de m'en donner. J'ai pensé effacer l'épithète , mais j'apprends toujours, k la honte de ses amis, qu'elle ne lui convient que trop. >
Madame de Liiajciie.
■ Voilà une lettre qui vous dit, ma belle, tout ce que j'aurais eu à vous dire. Je me porte bien de mon voyage à Saint-Germain ; j'y vis votre fils , j'en fis comme du mien ; il est très joli. Adieu. •
Madame de Goulanges était la plus gaie des correspondantes du grand château. Elle écpTaît :
H ..... Le marquis de Villeroy est si amoureux , qu'on lui tait voir ce que l'on veut. Jamais aveuglement n'a été pareil au si«n. Tout le monde le trouve digne de pitié , et il me parait digne d'envie. U est plus charmé qu'il n'est ckarmant; il ne compte pour rien sa fortune , mais sa belle compte Caderousse pour quelque chose, et puis un autre pour quelque chose encore, un, deux , trois , c'est la pure vérité (3). Fi ! je hais
(1] Hadunedc Gri{iian. ' .
(]} L« conKwe de Soiasoos , selon bien det appweatet.
nMOtCoOt^lc
DE MADAME DE SÉVICNÉ. Hl
les médisances. J'embrasse madame la comtesse de Grignan ; je voudrais bien qu'elle fut beureusèment accoucbée , qu'elle ne fût plus grosse , et qu'elle vint ici désabuser de tout ce qu'on y admire. Adieu , ma véritable amie , vos petites entrailles (i) se portent bien^ elles sont faroucbes, elles ont les cbeveux coupés, elles sont très bien vêtues. Madame.Scarron ne paraît point, j'en suis très fâchée, je n'ai rien cette année de tout ce que j'aime. L'abbé Têtu et moi nous sommes contraints de nous aimer. Mademoiselle a songé que vous étiez très malade, elle s'éveilla en pleurant , elle m'a ordonné de vous le mander. >
Dans une autre lettre elle écrit :
t Nous avons enfin retrouvé madame Scarrpn , c'est-à-dire que nous savons où elle est; car pour avoir commerce avec elle , cela n'est pas aisé ; il ï a, cbez une de ses amies (2), un certain nomme (3) qui la trouve aimable , et de si bonne compagnie, qu'il souffre impatiemment son absence. Elle est cependant plus occupée de ses ■nciens amis qu'elle ne l'a jamais été , elle leur , donne le peu de temps qu'elle a avec un plaisir qui imi regretter qu'elle n'en ait pas davantage.
(i) Madame de Scïigné nDDiiniiilaiiui*a |MliUfilk,H>mBI*n<;bg (i) Madame de Honlcspan.
i,f.<n>CiOot^[c
Je suis assurée que vous trouvez que d'eux mille écug de pension sont médiocres i j'en conviens, mais cela s'est fait d'une nunière qui laisse espérer d'autres grâces. Le roi vît l'état des peasions, il trouva deux mille francs pour madame Scarron , il les raya, et mit deux mille ëcus.
t Tout le monde croît à la paix ; mais tout le monde est triste d'une parole que le roi a dite , qui est que, paix ou guerre, il n'arriverait à Paris qu'au mois d'octobre. Je viens de recevoir une lettre du jeune guidon (M. de Sëvigné ); il s'adresse à moi pour demander son congé , et ses raisons sont si bonnes, que je be doute pas que je l'obtienne.
< J'ai vu une lettre admirable , que vous avez écrite à M. de Coulanges; elle est si pleine de bon sens et de raison , que je suis persuadée que ce serait méchant signe pour quelqu'un qui trouverait à y répondre. Je promis hier à madame de Labyette qu'elle la verrait. Je la trouvai tète à tête avec un appelé M. le Duc. On regretta le temps que vous étiez à Paris ; on vous y souhaita; mais , hélas ! qu'ils sont inutiles les souhaits , et cependant on ne saurait se coiriger d'en faire. M, de Grignan ne s'est point du tout rouillé en province , il a un très bon air h la cour ; mais il trouve qu'il lui manque quelque chose. Nous s de son avis. ■
nMOtCoOt^lc
DE madame: de SbVICNÉ. 2ii9
' J(! ne veux pas oublier ce qui m'est arrivé ce
matin ; od ma dit : Madame , voilà ua laquais de
umdame de Thianges. J'ai ordonaé qu'on le fit
eotrer. Voici ce rju'il vint me dire :
< Madame , c'est de la part de madame de Tluatir jei, qui vous prie de lui envoyer la lettre du cheval de madame de Sévigné et celle de la prairie.
< J'ai dit au laquais que je les porterais à sa ■nattresse , et je m'en suis défaite. Vos lettres font tnit le bruit qu'elles méritent, comme vous rayez; il est certain qu'elles sont délicieuses, et qoe vous êtes comme vos lettres.
> Adieu , adieu , ma très belle ; j'embrasse bien doucement cette belle comtesse, de peur de lui ^ire mal. J'ai bien senti, je vous jure, sa talieuse aventure ( i ) ; je souhaite , plus que je ne l'espère , qu'elle ne soit jamais exposée à pareil accident. Le roi dit hier qu'il partirait le 35 sans aucune remise. •
Pour la mère et la fille , les jours passés ensemUe sous le noble toit de Grignan , coulèrent rite , et le moment d'une nouvelle séparation arriva. Cette fois, pour en diminuer un peu l'amertume , madame de Sévigné emportait l'espérance de voir sa fille venir dans quelques mois la rejoindre à Paris , pour y passer l'hiver avec elle.
(i] MiiliHc t<t Griijnia t>ai(cu une i;oiichc lachcuie.
Mais <|uan<l il fallait s'éloigner de son idole , la pauvre mère ne savait aucunement tempérer se» larmes ; en vain elle cherchait à appeler à elle d'autres pensées que celle du départ.. Il ne lui en venait point , et elle avait tant de pleurs aux yeux, tant de tristesse au cœur, qu'elle ne pouvait rien voir dans l'avenir.
Ce tîit le 5 octobre 1673 que madame de Sévigné, après avoir passé quinze mois avec sa Slle, la quitta. La même douleur que celle qu'elle avait éprouvée quand madame de Grignan était partie de Paris un an auparavant , lui retomhs alors sur le cœur ; mais son désespoir maternel n'aura point pour se plaindre et pour se lamenter, les mêmes paroles, avec les mêmes angoisses, il aur^ d'autres termes , d'autres expressions ; sa tristesse, pas plus que sa joie, ne se répète, mais son chagrin a mille voix. Montélimart n'est qu'à quatre lieues du château de Grignan , et à peine arrivée à ce premier repos, elle écrit à celle qu'elle vient de quitter, elle cherche partout, elle la cherche toujours, et tout lui manque, parce que sa Bile n est pa» là. Elle ne peut pas e^érer mieux de l'avenir que du passé ; elle sait ce que la [«emière ahsence lui a fait souffrir, et elle prévoit qu'elle va être encore plus à plaindre, parce qu'elle s'est &it in^rudemnient Tha* bitude de la voir. Il lui semble qu'elle ne l'a point assez embrassée en partant ; elle ne lui a point assez dit combien elle avait été heureuse de sa tendresse ; elle n'a point assez remercié M. de
,Coot^[c
Grifpaan de ses égards; elle est tentée de retourter pour l'embrasser mietix , fo\a la remercier (laTantage dn temps qu'elle a passé ches elle.
Entre Orignan et Paris, elle lui écrit neuf fois I I^raii ces lettres qo'tl faudrait toutes transcrire , taal elles sont admirables, en voici une datée de Boniitilly, du lieu de sa naissance.
A Bonibïllj, lundi iGoclohn 167S.
■ Enfin , ma chère fille , j'arrÎTe présentement dans le vieux château de mes pères ; voici où ils ont triomphé suivant la mode de ce temps-là. Je retrouve mes belles prairies , ma petite rivière , mes magnifiques bois et mon beau motdin , à la même place où je les avais laissés. Il y a eu ici <Ie plus honnêtes gens que moi ; et cependant, au sortir de Grignan, après vous avoir quittée, je me meurs de tristesse. Je pleurerais présentement de tout mon'cœuf, sije m'en voulais croire, mais je m'en détourne sUiviint vos conseils. Je vous ai vue ici; Bussy y était, cpii nous empédwit de nous y ennuyer. Voife'où vous m'appelâtes mâraé-e, d'un si bon ton. On a ékgué des arbres devant cette porte , ce qui fait une allée fort agréable. Tout crève ici de blé, et de Canm ( i) pas UD mot, c'est-à-dire pas un sou. Il pleut à verse : je suis désaccoutumée de ces continuels
(1) ADutioa au dialtrciu de Lucien , Camn ou le Contemplatear.
orages , j'en suis en colère. M, de Ouîuitit esi à Ëpoisses ; il enyoie tous les jours ici pour savoir quand j'arriverai et .pour m' emmener chez Ini; mais ce n'est pas ainsi que l'on lait ses affaires; j'irai pourtant le voir, et vons prévoyez bien que nous parlerons de vous. Je vous prie d'avoir l'esprit en repos sur tout ce que je dirai , je ne si» pas assurément fort imprudente. Nous nous écrirons , Guitaut et moi. Je ae puis m'accoutuma ù ne vous plus voir ; et si vous m'aimez , vous m'en donnerez une preuve cette année. Adieu, mon enfant i j'arrive; je sois un peu fatiguée; quand j'aurai les pieds chauds , je vous en dirai davantage. ■>
Vous voyez cette impatience maternelle ; h peine descendue de voiture , ayant le moindre repos, Marie Babutin de Chantai , tout entourée de souvenirs d'enfance, n'a qu'une pensée, celle d'écrire tout de suite à sa fille.
« Je coitclus aujourd'hui toutes mes affaires, écrit-elle le 3 1 octobre: si vous n'aviez du blé, je vous offrirais du mien ; j'en ai vingt mille boisseaux à vendre ; je crie famine sur un tas de bié. J'ai pourtant assuré quatbrae mille fra^^, et ià'C un nouveau bail sans rabaisser. Voilà, ma très chère , tout ce que j'avais à faire , et j'ai l'honneur d'avoir trouvé des expédiens que le bon esprit de l'abbé ne trouvait pas. . *
DE MADAME BE SÉVICSli. 253
Je suis triste à mourir de ne pas avoir de vos lettres , et de ne pouvoir faire ici lin pas , qui puisse vous être bon à quelque chose. Cet état n'est pas supportable, j'espère qu'il en viendra un autre. Bussy est encore à Paris , faisant tous les jours des réconcilia tiens; il a commencé par madame de la Baume. Ce brouillon de temps qui cbange tout, cbangera peut-être sa fortune. Vous serez bien aise de savoir qu'avant de partir il se lit habiller à Sémur, lui et sa famille. Jugez comme il sera d'un bon air. 11 s'est raccordé en ce pays avec Jeannin et avec labbé Fouquet.
Je reçois un paquet de Guitaud : il m'envoie les nouvelles que vous aurez de votre côté ; il me viendra prendre demain oulundi ; adieu, ma chère entant. Puis-je trop vous aimer? J'embrasse monsieur de Grignan et je l'assure qu'il aurait pitié de moi , s'il savait ce que je souffre de votre absence. Kt vous, ma fille, je vous embrasse avec une tendresse qu'il n'appartient pas à tout le monde de concevoir. »
A Eliol9<es,tDcrcrpiliiî octobre 1C73.
< Je n'achevai qu'avant hier toutes mes affaires à Bourbilly , et lemèmejourje vins ici, où l'on m'attendait avec quelque impatience. J'ai trouvé le maître et la maîtresse du logis ,^ avec (out le mérite que vous leur connaissez , et lu comtesse {de Fiesque ) qui pare et qui donne de la joie à tout un pays. J'ai ïnené avec moi M. et
Inatliitnr de Toiilongeun , qui ne sont pan étrangers dans cette mui.son. Il (Jst survenu encoFe madame de Chatelu^ et M. le marquis de Bonaeval, de sorte que la compagaîe est complète. Cette maison est d'une grandeur et d'une beauté sur prenante. M. de Guitaud se divertit fort à la faire ajuster, et y dépense bien de l'argent; il se trouve heureux de n'avoir point d'autre dépense à faire. Je plains ceux qui ne peuvent pas se donner ce plaisir. Nous avons causé à l'infini , le maître du logis et moi, c'est-à-dire j'ai eu le mérite de savoir bien écouter. On passerait bien des jours dans cette maison sans s'ennuyer. Vous y avez 4lé extrêmement célébrée. Je ne croîs pas que j'en pusse sortir, si on y recevait de vos nouvelles; mais, ma fdie, sans vous faire valoir ce que vous occupez dans mon cœur et dans mon souvenir, cet état d'ignorance m'est insoutenable. Je me creuse la tête à deviner ce que vous m'avez écrit, et ce qui vous est arrivé depuis trois semaines, et cette application inutile trouble fort mon repos. Je trouverai cinq ou six de vos lettres à Paris, car vous vous souvenez bien, on passe devant cette porte , où HI. de Guitaud vint nous faire un jour des civilités, Je ne serai à Paris que la veille de la Toussaint. On dit (fie les chemins sont épouvantables dans cette province. Je ne vous parle point de la guerre. On mande qu'elle est déclarée; d'autres, qui sont des manières de ministres , (lisent que c'est le chemin de la paùh-
DE MADAME D!-; StVICNÉ. 255
Voilà ce qu'un peu de temps nous apprendra. M. d'Autun (Gabriel de Roquette) est en ce pays. Ce n'est pas ici où je l'ai vu, mais il en est pràs fit l'oD voit des gens qui ont eu le bonheur d« recevoir sa bénédiction. Adieu , ma très cbère et très aimable en&nt. Je ne trouve personne qui ne s'imagine que vous avez raison de m'aimer, ' voyant de quelle façon je vous aime. >
Parli, jeudi i novembre [67:1.
Enfin, ma chère enfant, me voilà arrivée après quatre semaincB de voyage, ce qui m'a pourtant moins fatiguée que la nuit que je viens de passer dans le meilleur lit du monde : je n'ai pas ferpié les yeux; j'ai compté toutes les heures de nU montre; et enfin, à la petite pointe du jour, je ms mis levée: car que faire enunlit,àmoins que Ton y songe ? J'avais le pot au feu; c'était une aille et un consommé qui cuisaient séparément. Nous Vrivâmes hier , jour de la Toussaint , bon jour, bonne œuvre. Nous descendîmes chez M. de Coulanges. Je ne vous dirai point mes faiblesses ni mea sottises en rentrant dans Paris. Enfin je vis l'hflurs et le moment que je n'étais pas visible ; mais jo détournai mes pensées et je dis que le vent m'avait rougi le nez. Je trouve M. de Coulanges qui ni' embrasse; M. de Itarai, un moment après; madame de Coulanges, mademoiselle (!eMéri,UQ autre moment après : arrivent ensuite madame de Sanzei, madame de Bagnolt, M. l'archevêque
de Iteiins (M. Letellier) tout transporté d'amour pour le coadjuteur; un autre moment après , madame de Lafayette, M. de La Itochefoucault, madame Scarron , d'Hacqueville , Lagardc, l'abbé de Grignan , l'abbé Têtu. Vous voyez d'où vous êtes tout ce qui se dit, et la joie qu'on témoigne. Et madame de Griijnan , et voire v<yyage ? et tout ce qui n'a point de liaison ni de suite. Entîn on soupe, on se sépare, et je passe cette belle nuit. Ce matin à neuf heures, I^agarde, l'abbé de Grignan, Brancas, d'Hacqueville sont entrés dans ma chambre , pour ce qui s'appelle raisonner pantoufle. Premièrement je vous dirai que vous ne sauriez trop aimer Brancas, Lagarde et d'Hacqueville ; pour l'abbé de Grignan , cela va sans dire. J'oubliais de vous mander qu'hier au soir, avant toutes choses, je lus vos quatre lettres des i5, i8, 32 et z5 octobre. Mais puis-je assez vous remercier, ni de votre bonne et tendre amitié, dont je suis très convaincue , ni du soin que vous prenez de me parler de toutes vos affaires. Eh ! ina fille , c'est une grande justice , car rien au monde ne me tient tant au cœur que tous vos intérêts, quels qu'ils puissent être! vos lettres sont
ma vie , en attendant mieux
Vous avez raison de dire que les honneurs ne me changeront pas pour vous : hélas ! ma pauvre belle, vous m'êtes toutes choses, et tout tourne autour de vous, sans vous approcher, ni me distraire. N'étes-vous pas jolie d'avoir écrit à mon
VIE DE MiDAHE DE SÉVIGNÉ. 257
ami Corbinelli et à madame de Lafayette? Cette dernière est charmée de vous ; elle vous aime plus qu'elle n'a jamais fait et vous souhaite avec empressement. Vous la connaissez, il faut la croire sur parole. M. de La Boche foucault est aimable comme à son ordinaire. Il a gardé deux jours ma chambre : vous pouvez compter sur son amitié et sur celle de bien d'autres, que je ne dis pas, car c'est une litanie. J'ai eu quelques visites du bel air, et mes cousines de Bussy qui sont fort parées des belles éto^es qu'elles ont achetées à Sémur. La duchesse d'York est à l'arsenal, tout le monde y court; le roi est venu la voir. Elle est allée à Versailles voir la reine, qui lui donne un fauteuil. La reine lui rendra demain sa visite, et jeudi elle décampera.
J'ai dtné aujourd'hui chez madame de Lafayette pour ma première sortie ; car j'ai (ait jusqu'ici fentendue dans mon appartement. J'ai entendu chanter HUaire tout ce jour ; j'ai bien souhaité M. de Grignan. •
Je ne comprendrai guère que vos politiques ne s'accordent pas avec les raisonnemens qu'on tait ici pour votre retour; il feut suivre l'avis des sages; s'il n'y avait que moi, vous en pourriez douter, car je suis trop intéressée. Mais vous voyez ce qu'on vous dit; au moins ne décidez rien que pendant l'assemblée, et ne faites rien d'opposé à votre retour. , Si vous avez autant d'amitié pour moi qu6 vous le dites , vous vous lais-
serez un peu gouverner, et vous coderez aux vues
que nous avons ici
Quoi <|ue vous me disiez, ma chère enfant, je suis en peine de votre santé; vous donnez mal, j'en suis assurée , et toutes vos pensées vous font mourir. Revenez un peu après trois ans respirer l'air natal. Si votre famille vous aime, elle doit considérer votre santé et votre conservation. Je ne dis rien à M. de Grignan , il ne peut me soupçonner de ne pas penser à lui
Chapelain se meurt. Il a eu une manière d'apoplexie qui l'empêche de parler; il se confesse en serrant la main ; il est dans sa chaise comme une statue : ainsi Dieu confond l'orgueil des philosophes. «
Chapelain avait été un des maîtres de madame de Sêvîgné, et comme il avait contribué à éclairer son esprit , elle ne parle jamais de ses défauts; il était orgueilleux et avare à l'excès. Ce poète, dont les ouvrages n'ont aujoiu-d'hui d'autre célébrité que celle du ridicule, fut cependant plus récompensé qu'aucun des grands poètes de son époque; à détaut de talens, il avait de bonnes cotmaissances. Il était d'une extrême avarice ; on raconte de lui des traits qui manquent à l'avare de Molièrei 11 portait au plus fort de l'été un manteau, pour cacher un habit si racommodé, si recousu, qu'il était devenu semblable ji une toiU
nMOtCoOt^lc
d'araignée. Allant un jour de pluie à l'Acadâmie, il aima mieux passer dans l'eau que de payer pour traverser le ruisseau sur une planche : il revint chez lui pour mourir; on lui trouva caché dans «a chambre 50)000 écus.
Quand madame de Sévi{[né croyait avoir de* obligations à quelqu'un, elle se feisait muette lur iti delauts; son esprit les lui rendait visibles, mats son cceur les laissait dans le silence.
Toujours occupée du soin de faire arriver M. et madame de Grignan à Paris, elle écrit à sa Bile, le i'' décembre lÔyS:
M. de Turenne a son congé. Varméa
de votre frère va être mise dans ses quartiers d'hiver. J'attends mon Sis au premier jour, et vous arriverez un peu après , si vous voulez me témoigner un peu d'amitié. L'ahbé Têtu ne perd pas l'occasion de vous rendre service en bon lieu; c'est encore un des ces hommes que j'ai dësabu» m. Ma chère eniisnt, ayez quelquefois soin de voire santé; tachez surtout de dormir et d'éloir gner, dès le soir, toutes les pensées qui vousrc>veillent.
Nous soupâmes encore avant hier avec madame Scarron etl'ahbé Têtu, chez madame de Coulantes ; nous causâmes fort; vous n'êtes jamais oubliée. Nous trouvâmes plaisant d'aller ramener madame Scarron à minuit, au Fond; du faubourg Saint-Germain, fort au-delà de madame de Latayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la cam-
jiagne ; une belle et grande maison , où l'on n'entre point; il y a un grand jardin , de beaux et gronds appartemens; elle a un carrosse, des gens, des chevaux ; elle est habillée modestement et magnifiquement , comme une femme qui fasse sa vie au milieu de personnes de qualité ; elle est aimable , belle , bonne et négligée : on cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiment à la faveur des lanternes, et dans la silreté des voleurs (i). ■
On disait l'autre jour à M. le Dauphin, qn'il j avait un homme à Paris qui avait fait pour clieFd'ceuvre un petit chariot traîné par des puces. M. le Dauphin dît à M. le prince de Conti : Mon cousin , qui est-ce qui a fait les harnais? Quelque araignée du voisinage, a répondu le prince. Cela n'est-il pas joli?»
Le lendemain du jour où elle mandait cesfotia k sa fille , elle écrivait :
o II faut commencer, ma chère enfant , par la mort du comte de Guiche : voilà de quoi il est question présentement. Ce pauvre garçon est mort de maladie de langueur , dans l'année de M. de Turenne; la nouvelle en vint mardi maiiii' Le père Bourdaloue l'a annoncée au maréchal de Grammont, qui s'en douta, sachant l'extrémité de son fils. Il fit sortir tout le monde de sa chambre ; il était dans un petit appartement qu'il a au
(i) La rude ViDginrd nt anjourd'hnî éclairée an gai.
nMOtCoOt^lc
DE MADAME Di; SI^VICNÉ. 261
dehoi's des Capucines. Quand il fut seul avec ce père, il se jeta ù son cou, disant qu'il devinait bien ce qu'il avait a lui dire; que c'était le coup de sa mort; qu'il le recevait de la main de Dieu; qu'il perdait le seul et véritable objet de sa tendresse et de toute son inclination naturelle; que jamais il n'avait eu de sensible joie ou de violente douleur que par ce fils , qui avait des clioses admirables.... 11 se jeta sur un lit, n'en pouvant plus , mais sans pleurer , car on ne pleure point en cet état. Le père Bourdaloue pleurait et n'avait encore rien dit. EnSn il lui parla de Dieu, comme vons savez qu'il en parle. Ils furent six heures ensemble ; et puis le père , pour lui faire faire son sacrifice entier, le mena à l'église de ces bonnes Capucines , où l'on disait vigiles pour ce cher Bis. Le maréchal y entra en tombant, en tremblant , plutôt traîné et poussé , que sur ses jambes ; son visage n'était plus connaissable. M. le duc le vit en cet état, et en nous le racontant chez madame de Lafeyette , d pleurait. Ce pauvre marëcbal revint enfin dans sa petite chambre. Il est comme un homme condamné; le roi lui a écrit ; personne ne le voit. Madame de Monaco est intiérement inconsolable ; madame de Louvigny l'est aussi, mais c'est par la raison qu'elle n'est point affligée : n'admirez-vous pas le bonheur de cette dernière? la voilà dans un moment duchesse de Grammont. La chancelière (i) est
(i) Charlolle de Stguifr, mire de U comlcisc de Guichc.
262 viK
transportée de Joie. La comtesse de Guiche feit fort bien ; elle pleure quand on lui conte les honnêtetés et les excuses que son mari lui a faites en mourant; elle dit: ■ 11 était aimable , je l'aurais aimé passionnément s'il m'avait un peu aimée; j'ai souffert ses mépris avec douleur ; sa mort me touche et me fait pitié; j'espérais toujours qu'il changerait de sentimens pour moi. n Voilà qui est vrai , il n'y a point là de comédie. »
J'ajoute, voilà qui est beau, qui est peint à grand coups de maître ; voilà de ces tableaux qui font mieux connaître les mœui^ d'un siècle que bien des volumes. Tout à l'heure cette mère séparée de sa fille et qui porte partout avec eU« la même pensée ûxe, son amour maternel, racon* tant à madame de Grignan, dont elle vient d'être éloignée, le monde qu'elle voit , cherche partout ce qui peut la distraire et égayer sa solitude de Provence. Conune elle a besoin de distraction, elle veut que sa fille en ait; elle lui redit la cour et Iqville, la place Royale, le faubourg Saùtt-Ctf' main, et cette solitude de la rue de Vaugirard, et cette maison mystérieuse ou vît madame ScarroD, et tout ce qu'on conte à M. le Dauphin pour l'amuser. A ces détails légers, mais qui peignent le temps et l'état de Paris à cette époque, s'il arrive quelque événement grave, voyez commeelle s'en saisit pour sa correspondance , et comment ccUe qui In*
DE MADAME DE SÉVIfîNé. 263
dinait avec tant de grtce , se fuit tom-à-coup aublime. Ce récit où elle nous fait voirie P. Bourdatoue entrant dans la petite chambre dû diic de Grammont, et le vieux marëchal connaissant à la tristesse du front du religieux le terrible message qu'il lui apporte , est un magnifique tableau de mœurs , et je m'étonne qu'aucun grand peintre ne se soit encore emparé de ce sujet.
Il nous montre si bien qu'il n'y a que ta religion <]ui puisse, avec quelqueraison, espérer pouvoir alléger les grandes douleurs: toute autre bouche que la sienne aurait-elle le droit de commander la résignation?
En partant de Grignan , madame de Sévign^ avait emporté la promesse que ta fille viendrait bientôt la rejoindre à Paris. Pour ce projet auijuel elle attache tout son bonheur , elle met tous ses nombreux et puissans amii en mouvement; il fout qu'elle obtienne un ordre de venir, un congé pour M. de Grignan. Ce congé, cet ordre s'auraient pas offert de grandes diHicultés ; maia une malheureuse question de syndicat s'élève entre l'évêquede Marseille etM.de Grignan ;celui<ci veut faire nommer syndic M. de Buous ; le prélat porte un autre protégé , et de cette divergence d'opinions, que de soucis, que d'inquiétudes, que de tQurmens pour la ■ pauvre mère I Si son gendre est vainqueur, elle verra promptement arriver sa fille; dès lors, les grands événemens qui se passent dans le nord ne sont plus qu'en
26/i VIE
seconde ligne dans sa penste; cependant elle y a son fils, et le nom du chevalier de Grignan y fait du bruit ; sept cents gentilshommes l'ont suivi pour aller assiéger Orange, et leur valeur s'emparera de )a place.
Enfîn, M. de Buous est nommé ; M. de Grignan a triomphé de la cabale de monsieur de Marseille. Ecoutons-la redire sa joie à cette heureuse nouvelle :
Paria, dimiinclie i4 décembre ,6ji.
" Il y a longtemps , ma très chère, que je n'ai eu une joie si sensible que celle que j'eus hier à ■ onze heures du soir. J 'étais chez madame de Coulanges : on vint me dire que Janêt ( i ) était arrivé ; je cours chez moi , je l'embrasse. Eh bien ! avonsnous un syndic? Est-ce M. de Buous? Oui, madame , c'est M. de Buous 1
f Me voilà transportée. Nous lisons nos lettres. J'envoie dire à d'Hacqueville que nous avions tout ce que nous souhaitions, et que monsieur Janét, qu'il connaît, est arrivé. D'Hacqueville m'écrit un grand billet dejoie et de soulagement de cœur. Je cause un peu avec Janét, nous soupons, puis il va se coucher bien à son aise. Pour moi, je ne me suis endormie qu'à quatre heures : la joie n'est pas bonne pour assoupir les sens.
< M. de Pomponne vient aujourd'hui. Voilà
(ij CeniiUiomiac ilc l'raTcuce, Ton aimcli^ i la mslion ilcGrigniiti
présentement ce que je puis vous dire ; mais entre ceci et demain que partira «-ette lettre , il y aura bien des augmentations.
« Dès huit heures, ce matin, toute ma chambre était pleine. La Garde, l'abbéde Gngnan,lechevalier de Buous, le bien bon, Coulanges, Corbinelli; chacun discourait, raisonnait et lisait les relations : elles sont admirables, ma fîUe. Jamais il n'y eut une si délicieuse conclusion. Ahl quel succès ! quel sdccèsU L'eussions>nous cru à Gri>
Eh bien! ce succès ne décida pas encore le départ de Grignan , le château était vaste, ses tours étaient hautes, ses dépendances grandes, son aspect imposant , mais avec la grandeur , les embarras de fortune se rencontraient parfois sous ses lambris dorés, où, comme l'a dit madame de Sévigné, il fallait fournir aux fantaisies ruineuses oui y servaient par quartier. Au moment où Theureuse mère croyait voir arriver sa fdle , elle en reçut une lettre, où celle-ci se plaignait de quelques uns de ces embarras, que les ridies ont presque tous, comme pour protester contre le bonheur de ce monde,
A cette lettre qui dut affliger profondément madame de Sévigné, voici comme elle répondit. Depuis la première jusqu'à la dernière ligne de
cette réponse , il y a une résignation qui serre le cœur <le ceux qui la lisent.
Parii, iSd^cBdlin! 1G73.
■ Je comaience dès aujourd'hui ma lettre, je ne la finirai que demain. Je veux d'abord traiter le chapitre dé votre voyage à Paris : vous apprendrez pA- Janét que La Garde est celui qui l'a trouvé le plus nécessaire et qui a dit qu'il allait demander votre congé ; peut-être l'a-t-il obtenu, ear Janét a vu M. de Pomponne. Mais ce n'est pas, dites-vous , une nécessité de venir, et le raisonnement que vous faites est si fort et vous rendez si peu considérable tout ce qui le parait aux antres pour vous engager à ce voyage , que pour moi j'en suis accablée. Je sais le ton que tous prenez, mafille.je n'en aipoinc au-dessus du vôtre ; et surtout quand TOUS me demandczs'(/et( possible que moi,<]uidf vrais songer plut t)u' un autre à la suite de votre vie, je veuille voits embarquer dans une excessive dépense, tjuiptut donner un ^and ébranlement au poids que vous soutenez déjà avec peine; et tout ce qui suit. Non, mon enfant, je ne veux point vous faire tant de mal , Dieu m'en garde ; et pendant que voua êtes la raison , la sagesse et la philosophie même , je ne veux point que l'on me puisse m'accoser d'être une mère folle , injuste et frivole, qui dérange tout , qui ruine tout , qui vous empêche de suivre U droiture de vos sentimeUs , par une tendresse de femme. Mais j'avais cm que tous pouviez faire ce voyage : vous me l'aviez promis ;
nMOtCoOt^lc
1)E M4D4Mii DE SÉVIGNÉ. 267
et quand je songe à ce que vous dépensez à Aix, et en comédiens , et en fêtes, et en repas dans le carnaval, je crois toujours qu'il vous en coûterait moins de venir ici, où vous ne serez point obligée de rien appotter. M. de Pomponne et M. de Lagardemefont voir milie affaire» où vous et M. d« Grignan êtes n^eesaires. Je joins à cela cette tutelle : je me trouve disposée à vous recevoir; mon cœur s'abandonne à cette espérance. Vous n'êtes pas grosse , vous avez besoin de changer d'air. Je me tlattais que M. de Grignan voudrait bien vous laisser avec moi cet été , et qu'ainsi vous ne feriez pas un voyage de deux mois comme un bomme. Tous mes amis avaient la complaisance de me dire que j'avais raison de vous souhaiter avec ardeur : voilà sur quoi je marchais. Vous ne trouvez point que cela soit ni bon, ni vrai; je cède i la nécessité, à la force de vos raisons. Je veux lâcher de m'y soumettre , à votre exemple , et je prendrai cette douleur , qui ne m'est pas médiocre, comme une pénitence que Dieu veut que je fasse et que j'ai bien méritée : il est difficile de m'en donner une meilleure, ni qui frappe plus droit à mon cœur. Mais il faut tout sacrifier et me résoudre à passer le reste de ma vie, séparée de la personne du monde qui m'est la plus sensiblement chère , qui touche mon goût , mon inclination , mes entrailles , qui m'aime plus qu'elle n'a jamais Init: il fout donner tout cela il Dieu , et je le ferai avec sa grAce , et j'admire sa