‹ Vie de mme de SévignéChapitre 17 sur 22 · VI R · texte numérisé non relu

VI R

Frovidence, qui permet qu'avec tant de grandeuri et de choses agréables dans votre établi ueinent il s'y trouve des abîmes qui otent tous les plaisirs delà vie, et une séparation qui me blesse le cœur à toutes lesheuresdu jour et bien plus que jene voudrais à celles de la nuit. Voilù mes sentimens, ils ne sont point exagérés, ils sont simples et sincères ; j'en ferai un sacrifice pour mon salut. Voilà qui est fini, je ne vous en parlerai plus, et je méditerai sans cesse sur la force invincible de vos raisons , et sur votre admirable sagesse dont je vous loue et que je tâcherai d'imiter, «

Apres ces premières pages de sa letlrc, madame de Sévigné s'efforce de vouloir sourire; elle cherche encore à raconter la cour, à parler àc Quantova (madame de Monstespan), de son amie ( madame Scarron) , de l'amie de l'amie {madame de Coulanges), et d'autres encore; mais un voit que sa pensée est ailleurs, que son cœur souffre , et que si elle parle de choses indicérentes , c'est que la pauvre mère blessée , contristée au fond de l'àme, cherche àmettre un voile Kur sa douleur, pour que sa fille n'en ressente pas.

Celui qui mesure le vent ù la toison de la brebis , devait un adoucissement à la profonde tristesse de madame de Sévigné. Le lendemain du jour où elle avait écrit à madame de Grignan la lettre que je viens de transcrire, et dont chaque mot a dû lui déchiret le cœur, son lîls est .arrivé

DE MADAME Ut. SLVIGNÉ. 269

k Paris. Celle joie ne fut qu'un éclair, oar deux jours après , à peine débotté , le jeune guidon fut obligé de se remettre en route pour rejoindre son corps. M. le Prince; M. de Turenne, tout le monde repartait avec de nouveaux renforts pour aller au secours de M. de Luxembourg, un peu oppressé près de Maëstricht par t'amiée de M. de Monterei et du prince d'Orange.

« Tous les courtisans du bel air, écrit M. de Sévigné à madame de Grignan , dans une lettre de sa mère, sont au désespoir ; ils avaient iait les plus beaux projets du monde pour passer agréablement leur hiver après vingt mois d'absence , tout est renversé, t

Sur ces entrefaites, au milieu des émotions de longues tristesses et de courtes Joies, arriva le premier jour de l'an 1674. Pour madame de Sévigné , comme pour tous les êtres qui réfléchissent , une nouvelle année qui commence a quelque chose de grave et de solennel. L'enfance et la jeunesse la voient arriver en souriant; mais les mères comptent celles qui sont passées et celles qu'elles auront encore à passer avec leurs enl«ns ; une nouvelle année, c'est une porte que l'on voit s'ouvrir devant soi ; la verra-t-on se refermer?

Oh ! si dans ce jour où tant d'hommes n'usent de la parole que pour déguiser leur pensée, il y a des souhaits menteurs et des vœux qui ne panent que des lèvres , ce n'étaient pas ceux de

madanifl de Sévigaë. Quand, en pensant fc sa fille, elle écrivait le mot bonheur, pour aiasi dire chacune des lettres qui composent ce mot lui par* tait religieusement du cœur- Aussi je me la représente souhaitant de bonnet années à ta toute heUe, à ta toute aimable fille. Oh! comme a|ort elle devait être recueillie : pour elle, c'était comma un acte religieux, comme une prière !

Dan» les premiers jours de l'année qui venait de commencer, M. de Pomponne accorda à M. de Grignan le congé que ses amis avaient sollicita pour lui ; mais madame de Sévigné, malgré cette faveur, ne voulait pas se laisser aller à l'espérance de voir arriver sa fille, car elle savait toutes les incertitudes de son caractère. Elle lui disait : I Vous êtes bien aise que ce ne soit pas votre affaire de résoudre , car une résolution est quel> que chose d'étrange pour vous , c'est votre béte. Je vous ai vue long-temps à décider d'une couleur; c'est la uuirque d'une àme trop éclairée, et qui, voyant d'un coup d'œil toutes les difficultés, demeure en quelque sorte suspendue comme le tomheau de Mahomet ; tel a été M. Bignon , le plus bel esprit de son siècle. Moi , qui suis Je plus petit du mien, je hais l'incertitude, et j'aime qu'on me décide. M. de Pomponne me mande que vous avez aujourd'hui votre cougé, vous voilà par conséquent en état de faire ce que vous voudrez, et de suivre ou de ne pas suivre le conseil de vos amis, i

DE MADiUE DE SËVI6MÊ. 271

Cette fois, malgré toul le désir qu'elle en a, la Undre mèi-e ne joint pas de prière à sa lettre ; vous TOUS souvenez qu'elle a écrit : Je me rends à votre .invincible raison ; je ne vous demanderai plus de venir...

Le 5 février, elle ne le laissa point passer inaperçu \ c'est le jour anniversaire de sa naissance ; aussi elle écrit :

s 11 y a aujourd'hui bien des années, ma tille, qu'il vint au inonde une créature destinée à vous aimer préférablement à toutes choses : je prie votre imagination de n'aller ni à droite, ni à gauche; cet kommclà. Sire, c'était moi-même (i). W y eut trois ans hier que j'eus une des plus sensibles douleurs de ma vie : vous partîtes pour la Provence, où vous êtes encore. ■

Comme toutes les âmus aimantes , madame de Sévigné avait le culte des anniversaires, son cœur ne voulait rien oublier, ni de ses bonheurs , ni de ses tristesses. Ce qu'elle détestait , c'était le vide dans la vie.

Peu de jours après l'anniversaire de sa naissance, la meilleure des mères eut le bonheur d'embrasser sa fille. Si elle avait écTit , pour redire la joie, le ravissement qu'elle éprouva alors, je prendrais ses paroles pour vous peindre toute

(i) VmdcMirot.

Qui, uni minlir.tutun nuiin bien blcinic

sa félicité ; mais comme elle ne l'a pas tait, je me tairai , et les mères qui me liront m'en sauront gré ; elles ont des joies, des douleurs devant lesquelles il faut s'arrêter.

.,C.aog\c

KOBLES AMITIES.

Voilà sa fille revenue auprès d'elle, avec toute sa beauté , tout t'édat d'une belle réputation , tout l'aplomb que donnent une renommée bien établie et un haut rang dans le monde. La belle Marguerite de Sévigné , qu'a chantée Benserade lorsqu'elle apparut à la cour, est devenue une des grandes dames de son temps : on la cite pour son esprit supérieur, son bon jugement, son savoir et sa sagesse.

Le baron de Sévigné est aussi venu embrasser sa mère ; les hasards de la guerre ne lui ont été que glorieux : le feu des batailles , la vie des camps ont bruni son teint de jeune homme, sans dessécher son cœur; il est reste (ils tendre et caressant, et s'il s'éloigne encore, c'est pour aller

274 VIP

rejoindre le roi, partager sa gloire et revenir

avec lui ; ainsi donc le bonheur lui sourit : elle a

tous ses amis auprès d'elle Non , elle ne les a

pas tous , il lui en manque deux , qu'elle oublie d'autant moins qu'ils sont tous deux frappas de disgrâce ; et , pour elle , la mauvaise fortune ne déliait point les attaches de l'amitié ; bien loin de là, elle les resserrait, les rendait plus fortes et leur donnait quelque chose de saint.

Parmi les jeux d'esprit qui viennent quelquefois ranimer les soirées de château, où la conversation s'est éteinte , il y en a un que j'ai toujours assez aimé, c'est celui du devin.

Voici comment il se joue ;

Celui que le sort ou le choix du cercle a désigné comme devin, doit, à l'aide de sept ou huit questions, deviner le caractère de la personne mise sur la sellette ; h celui ou à celle qui a consenti à être révélée à la société, le devin de- ,mande :

Quelle est la fleur que vous aimez le plus?

Quel est le parfum qui vous platt davantage?

Quel est votre auteur favori?

L'aspect de la mer parle-t-il pliïs à votre imagination que celui d'une riante campagne ?

Quelle est l'heure ovi vous rêvez le plus ?

Votre cœur bat-il mieux sous le firmament étoiM qu'en plein jour, sous les rayons d'un beau soleil ?

Et, d'après les réponses vraies, faites însunta-

nÉment à ces demandes , le caractère du patient doit être aussitôt r»!vélé à tous par le devin.

Ce badinage de salon a du vrai ; et j'ai vu, tout en jouant ainsi, plus d'une àme mise à jour. Mais il y a pour connaître les caractères quelque chose de plus sûr que les réponses faites aux questions da devin , ce sont les amis de la personne dont on veut mettre en lumière le cœur et l'esprit.

Les amis de madame de Sévigné font connatire tout de suite son caractère. Quand on a passé en revue les personnages avec lesquels elle aimait à vivre et à correspondre, son àme vous est connue tout entière.

Arnaud, Pomponne, Fouquet, Corbinelli , d'Hacqueville , Bussy, Coulanges, Ménage, Chapelain, Boileau, Lafontaine, ïtacine, LaRoche- (bocauld, Bossuet, le cardinal de Retz, madame de Lafayette, mademoiselle de Scudérî, madame deCoulangeset madame de Maintenon, l'intéres- »ient, lui plaisaient, la charmaient tour à tour. La profondeur des solitaires de Porl-Royal , les laveries sentimentales de mademoiselle de ScudW, la solidité de madame de Maintenon, la folle galté des Coulanges, la sagesse un peu sèche de Boileau , la tendresse de cœur de Racine, la roideur sentencieuse de La Rochefoucauld , la naïveté de Lafontaine , la turbulence du cardinal de Retz; le quiéiisme de Fénelou, lantorilé du g^ie de Bossuet , tous ces contrastes ne lui fai-

saieiit pas petir; et son esprit, trop juste pour

être exclusif, s'en arrangeuità merveille.

Ckimme àe toutes cn^ célébrités la part que le cardinal de Belz a dans l'histoire est la moins bonne , bien de sages csprit<i se sont étonnés de l'amitié que madame de Sévigné a toujours eue pour lui. Pour expliquer cet attachement de famille ( la maison de Betz comptait de nombreuses alliances avec celle de Sévigné), il me faut raconter rapidement ici la vie de cet homme de mouvement et de bruit.

Jean-François-Paul de Gondi , cardinal de Betz, descendant d'une très ancienne famille originaire de Florence, comptait parmi ses devanciers Albert de Gondi, plus connu sous le nom de maréchal de Iletz.

Pierre de Gondi, cardinal de Retz, frère du maréchal, nommé en i565 évéque de Langres et transféré sur le siège de Paris en 1670, était grand-oncle du coadjuteur, parent et ami de madame de Sévigné. Celui-ci, Jean-François-Paul de Gondi, était né à Montmirail au mois d'octobre i6i4;il était le deuxième fîls de Philippe-Emmanuel de Gondi, général des galères de France - sous Louis XUI. Pour conserver dans sa tamille l'archevêché de Paris , Philippe-Emmanuel destina , dès son entance, le second de ses hls à l'Eglise , et pour le rendre digne d'entrer dans le sanctuaire et de s'y asseoir avec éclat, le père

ambitieux, mais bon catbolique, le conRa à Vrci- CENT DE Paul. Un tel précepteur aurait dû faire un saint de son élève ; mais cette fois Dieu ne bénit pas les soins de l'humble prêtre, qui a réussi dans tant de grandes œuvres. Le jeune de Retz, à peine écbappë à l'enfance, tenta d'enlever sa cousine, mademoiselle de Gondi. A ce scandale, il enjoignit d'autres, et se battit plusieiu-s fois en duel. Il se sentait si peu feit pour la paix, pour la pureté du sanctuaire, qu'il avait recours à ces éclats , dans l'espoir que son père verrait enfin qu'il n'était pas né pour être prêtre. Trompé dans cet espoir, il résolut de se faire un nom par la Sorbonne , qui avait été la source de la fortune et de la réputation de Richelieu. Mais à un esprit comme le sien , l'étude grave de la théologie et des lois religieuses ne pouvait suffire, et quoiqu'il y consacrât beaucoup de temps, il lui en restait encore pour rêver aux républiques de l'antiquité. Rome surtout avec ses factions et ses tribuns l'empêchait de dormir ; dans cet enthousiasme pour le passé, il se mit à dix-huit ans à écrire , avec ses souvenirs de Salluste , la conjuration de Fiesque.

Livre assez remarquable pour attirer l'attention du cardinal de Richelieu , qui , après l'avoir lu, dit : f^oilà un dangereux esprit! et témoigna le désir de voir le jeune abbé de Retz , qui s'excusa plusieurs fois d'être présenté au ministre. Au début de sa carrière, Paul de Gondi en voulait au

vieux cardinal de l'immense renommée qu'il s'était faite. Le jeune homme semblait croire que l'ambition jalouse du vieillard ne lui laisserait rien à glaner... Et cependant, lui aussi, voulait de la gloire j une fois il osa disputer le premier rang à l'un des protégés du card inal -ministre , dans les exercices publics de la Sorbonne ; il l'emporta sur son rival, et redoutant le courroux qu'ezcitenit son triomphe, il s'enfuit à Venise, où il ne tint pas à lui de se faire assassiner pour une nouvelle intrigue.

 Rome , où il parut bientôt , sa conduite fai plus sage ; il se iît admirer dans les écoles , respecter dans le public, et obtint du Saint-Père des paroles de bienveillance et d'intérêt. Ainsi puriBé, il se remit à penser à l'archevêché de Paris, et cette idée lui fit reprendre le chemin de la France. De retour à Paris, il prêcha devant la cour, et ce début d'un prédicateur de vingt-deux ans prouva qu'il y avait beaucoup de choses dans la tête et le cœur du jeune homme qui avait ému, par sou éloquence , un monde que les grandeurs dessèdient et refroidissent. Ce succès aurait dû affermir l'abbé de Retz dans le sentier du bien; mais des liaisons avec le comte de Soissons l'entraioèrent parmi les mécontens , et pour achever de l'égarer tout-à-foit, survint une rivalité Û6 galanterie avec Richelieu. Cette iàute le mena & un crime : il se laissa aller, quoique avec répugnance, à entrer dans iin complot contre la vie

nMOtCoOt^lc

I>H MADAME DE SËVIGKÉ. 279

du premier ministre. Avec cette admiration qu'il 3'était faite pour les tribuns, en lisant i'hi^ toire des républiques, il voyait de la gloire i changer, même par un coup de poignard, les destinées de l'Europe. A ses yeux, un assaesinatpolitique perdait de son horreur, quand , pour porter le coup , il y avait de grands dangers à courir. ■ L'ancienne Rome, disait-il, aurait admiré le coup que nous voulons frapper, x il ajoutait : x Je suis persuadé qu'il faut de plus grandes qualités pour être un bon chef de parti que pour être empereur de f univers. »

Heureusement que l'occasion manqua aux con' spirateurs, qui n'avaient pas reculé devant l'idée du meurtre.

La pensée qui avait dicté à Paul de Gondt les paroles que je viens de transcrire, a fait la destinée de la moitié de sa vie.

Le complot contre Richelieu manqué , Gondi fut réduit à regarder comme une illustre issue la levéede boucliersdu comte de Soissons, à laquelle il s'était d'abord fortement opposé... Oh! quand une fois on a fait un pas dans le chemin des abîmes, il est si difficile de s'arrêter! Et puis pour le pousser dans ce chemin, l'abbé de Betz avait toujours cette pensée d'échapper à l'Église, pour laquelle il ne se sentait pas fait.

C'est de cette époque qu'il faut faire dater le commencement de ses liaisons avec les chefs de quartiers de Paris, sa popularité, ses aumônes

secrètes; alors il se croyait à moitié :9orti du sanctuaire et ne devant plus y rentrer, quand la mort du comte de Soissons' à la bataille de la Marfée vînt tout-à-coup le repousser dans sa première carrière et le lixer dans sa profession.

Cette vie toute de moavemens et d'incertitudes, d'entraînemens politiques et de mécompte», d'in* trigues et de dégoûts , de bonnes résolutions et de rechutes, semble alors être finie pour lui.

Par momens , il se mit à penser que dans l'état ecclésiastique il pouvait bien y avoir plus de calme ut de contentement qu'ailleur:< , et, dans cette disposition, ses études devinrent plus suivies, il s'attacha peu à peu le clergé , visita les chanoines, les invita chez lui , et prît habitude avec tout et qu'Uy avait de gens de science et de piété dans laçapitale.

Pour bien convaincre les Parisiens de son retour aux choses saintes, il eut des conférences publiques avec un ministre pi^testant, qui furent couronnées par la conversion d'un geatilhomme du Poitou.

Cette conversion eut un grand retentissement à la cour : Louis XIII en parla sur son lit de mort , et , a%-ant d'entrer dans les douleurs de l'agonie, désigna l'abbé de Retz comme coadjuteur de Paris. Ce choix fut confirmé parla régente, qui offrit à Philippe-Emmanel de Gondi, père de l'abbé , Ja place de premier ministre.

L'acceptation du ministère par Philippe-Em-

DK MAUAME DE SÉVIGKÉ. 281

manuel aurait probablement cbangé la destinée de son fils; à' même de choisir, l'abbé de ReU ne serait pas allé plus loin dans l'état ecclésiastique; mais il refusa. Mazarin fut nommé , et Paul de Gondi commença ses fonctions arcbiépiscopales (i) avec vne ferme résolution de remplir scrupuleusement tousses devoirs exiérittws, etctétre aussi homme de bien pour le salut des autres ijuil pourrait être mécfumt pour lui-même.

Pour début dans la sainte carrière , il se mit, à la grande édification de tous, à prêcher l'avent dans une des paroisses de Paris. Sa parole eut bientôt de l'empire sur le peuple, et Mazarin en prit ombrage.

Dans la vie, il y a des hommes qui savent tourner les obstacles , éviter les difficultés «pii se rencontrent sur leur cbemin; il y en a d'autres qui les cherchent : leur caractère prend la discussion et la lutte comme des plaisirs. Paul de Gondi était de ces derniers. Lorsque l'assemblée de i645 s'ouvrit, un point de cérémonial qui touchait les droits de la cathédrale de Paris , un autre qui tenait à la préséance archiépiscopale le brouillèrent avec la cour. N'ayant ]>Jus l'appui de la Reine et du ministre, il voulut s'en cré«- un parmi le peuple, et ce fut alors qu'il commença à répandre ses prodigalités.

Un jour on lui reprochait les sommes énormes

^'il d^ensait ainsi. Boni réponàivû , César à

ntûtt âge devait tixfois plus tfue moi.

En racontant dans ses mémoires les commeO' Mmeiu de la Fronde, Paul de Gondi a écrit ce pauage remarquaMe : «Le pariement gronda, «t,

■ sitôt qu'il eut seulement murmuré, tout le • monde s éveilla; on chercha, comme à tâtons,

■ les lois, OQ ne les trouva plus; on s'effara, on

■ cria , on se les demanda, et dans cette agitation « le peuple entra dans le sanctuaire ; leva le voile

■ qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut

■ dire, et tout ce que l'on peut croire du droit K des peuples et du droit des rois, qui ne s'ac>

■ cordent jamais mieux que dans le silence. > Avec un caractère comme le sien, le coadju-

teur ne pouvait laisser passer, sans la saisir, cette eccasion de se lancer dans ce mouvement, dam cette agitation , dans ces entreprises aventureuses qu'il aimait. Ce qui le frappa surtout, il le raconte lui-même, ce fut la possibilité pratique des grandit choses, dont la spéculation Fanait touché beaucoup dès son enfance.

U venait de dépenser plus de aoo,ooo francs «n aumônes pour s'attacher le peuple, et il écri- TÎt & la reine, 'que la révolte se préparait, que l'agitation des esprits était extrême et qu'il fallait surveiller plus que jamais les factieux, qui ourdissaient des complots contre l'autorité royale. La reine regarda cet avertissement comme une bravade , et fut au moment de lui répondre , s'il y

nMOtCoOt^lc

y a des fiactîetu , tous êtes un de leurs chefs.

Quoique ses avis eussent été reçus avec aigreur, quand vint Ja journée des barricades, il offrit de nouveau ses bons offices à la cour, et Mazarin, qui n'était pas fâché de compromettre I« popularité dé son ennemi , le força de promettre au peuple la liberté du conseiller Broussel, promesse qu'il se réservait d'éluder , quand l'insurnction serait calmée. Le coadjuteur emporté par le goût qu'il avait toujours eu pour les choses périlleuses , alla se montrer à la foide en fermentation, éleva la voix pour la faire se disperser, et pendant qu'il parlait, fut blessé par une pierre; renversé h terre , il n'échappa à la mort que grâce à sa présence d'esprit. A force de peines, il parvint enfin à dissiper les séditieux et à empêcher le pillage de Paris. Ce service rendu à la capitale, méritait de la part de la reine un meilleur accueil que celui qu'il obtint d'elle. Lorsque , aprôs l'émeute apaisée , il se présenta à elle , au Louvre, au lieu de remerciemens elle lui dit avec amertume : Jliez vous reposer. Monsieur, vous avez «uses bie» travaUlé.

Semblable réception lui mettait presque les armes à la main; il hésitait, quand le soir même il apprit que la] cour voulait l'exiler ou l'arrêter le lendemain , comme le principal auteur de Ja révolte. Alors, pour se sauver de ce péril, il tenta deracbef ceux d'une nouvelle émotion populaire. // se laissa tkatomller pmr ce nom de chef de

parti , çuil avait toujours honoré dans les vies de Plutarque. Et s abandonnant à la pente de son esprit et à la turbulence de son caractère , il dit aux uiëcontens qui s'étaient engagés à suivre sa fortune, demain , avant qu'il soit midi, je serai maître de Paris. Dans les jours de perturbations politiques , les hommes vont vite ; quelques heures suffirent pour faire de lui un factieux décidé. Je ne raconterai pas ces secondes barricades; c'est dans ses mémoires qu'il faut voir Tincroyable activité de cet homme, si peu fait pour la paix de rÉgiise. C'est en lisant les pages qu'il a écrites lui-même , sans trop manquer de franchise , qu'il faut voir avec quelle activité le coadjuteur était partout , en ne paraissant nulle part. Comment avec des sermons, des aumônes, des cérémonies et des couplets, il gouvernait Paris. Pendant que le grand Condé, qui avait juré de châtier l'impertinence des bourgeois, s'apprêtait à faire le siège de la capitale , avec une année de huit mille hommes.

Paul de Gondi se sentait bien maintenant mattre du peuple; mais ce n'étaient ni la mitre, ni la crois d'or qui pouvaient briller à la tête des rassemblemens. « Il me fallait, disait-il, un fantôme que je pusse mettre devant moi; par l>onheur pour moi , il se trouva que ce fantôme était petit-Bis de Henri-le-Grand; qu'il parl&t comme on parle aux halles , et qu'il eût de grands cheveux bien longs et bien blonds: on ne saurait

nMOtCoOt^lc

imaginer le poids de ces circonstances, et concevoir l'effet qu'elles firent dans le peuple (i). -

Homme habile, le coadjuteur savait que les petites causes produisent souvent de grands effets, et il n'en dédaignait aucune; avant de placer le duc de Beaufort au devant de lui pour le masquer, il avait remarqué sa beauté qui frapperait la multitude, et son langage qui plairait à ta populace.

Tout en marchant avec la révolte, qui avait réponduàson appel, il ne se dissimulaitpoint toutes les difficultés de l'entreprise : il savait lesprétentions des générau:^ , les jalousies , les rivalités des gentilshommes engagés dans sa cause ; la tiédeur, l'apathie des bourgeois et les violences tonjotu>s aveugles de la foule ; et cependant il allait vers le but, l'esprit plein de rêves ambitieux et le cœur plein de remords.

Puisque je redisses torts, il faut que je dise aussi ce que , dans sa criminelle révolte, il Et de généreux et de noble. 11 protégea contre la fureur du peuple le chevalier de la Valette , qui avait ordre de l'assassiner, et ne voulut pas souffrir que l'on vendit les meubles, les livres et les objets d'art qui se trouvaient chez Mazarin. A ce même moment de trouble et de perturbation , il obtenait du parlement des secours pour la veuve de Charles F', dont ta cour de France oubliait le

(.) BioBrR,.!»..

sse VIE

dfloûmeM- C'est en voyant des (rails serablablei, c'est «n «tudiant son activité, son énergie et son courage, que l'on compreDd l'amitié qu« madame de Sévigné avait pour lui. Elle avait penr de ses actes de révolte , elle les blAmait sans doutt, mais ses brillantes qualités flattaient son amour* propre.

Encore un fait dont il faut grandement louer Paul de Gondi, c'est que dans l'entratnement d« la révolte contre l'autorité royale, il repoussa avec indignation la proposition qui lui fut laite par la sœur de Turenne, madame la duchesse de Bouillon, de s'unir aux Espagnols, toujours prêts alors à se mêler à nos différends; il refusa aussi de soulever le peuple contre les magistrats. Son esprit éclairé avait conçu qu'il n'y avait que danger à se séparer de ces grands corps judiciat' res, qui vivent plus long-temps que les factions; atplus d'unpfois on l'entendit répéter qu'il setn- Mait qu'avec eux , on ne pouvait pas laillir.

» Tribun (i) par cboix, mais trop grand sei» j^aur pour aimer long-temps les mouvemens po> pulaires, dès qu'il fot place entre la paix «t la nécessité d'accabler le parlement par le peuple, il n'bésita plus à calmer les esiH*its. Le retour du roi à Paris semUa son ouvrage; toutefois il se maintint dans une neutralité menaçante , refusant avec quelque hauteur les libéralités de l'Espagne,

|i) BioQrspbie iinîvcriflU.

ovGoot^lc

DE MADAME DE SÉVIGNË. t87

et paraissant dédaigner les fiaveurs de la régente. « Une partie dea frondeurs crut entraîner le parlement par l'assassinat simulé de Joly, l'un des ijmdics, depuis secrétaire de Gondi. Masaria risqua le même jour une tentative de même nature, en faisant tirer sur le carrosse de monsieur le Prince : ce qui produisit une bien autre commotion dans les esprits. Le procureui^génëral accusa solennellement le coadjuteur de complot contr« lepremier prince du sang. Le président de Mesmer rappela la conjuration d'Âmboise ; tous les cour* lisans crurent Gondi perdu. »

Les courtisans se trompaient : ils ne savaient pas tout ce qu'il y a de ressources dans une Ame qui n'a pas peur. Et pendant que Taccusation dtf procureur-général et les paroles du président de Mesmes retentissaient encore dans la grande salle, Gondi y apparut tout-à-coup , accompagné d'un seul aumànier; et relevant en très peu de mots , et avec beaucoup de dignité, l'invraisemblance des dépositions produites contre lui , il demanda si le coadjuteur de Paris pouvait être soupçonna de meurtre sur les ouï-dires de témoins brevetés par le cardinal , pour accuser ses ennwnis, et dont plnsieursétaient condamnés fa la roue. Voilà, >jotita-t-il, tout ce que je sais de ta moderne coO" juratiou d'Amboise.

Après ce moment d'éclat, son étoile pâlit; la faveur populaire commença à l'abandonner, et pour se montrer dans les rues , il lui fallait une

escorte de cent cinquante (gentilshommes armés, Ce fut alors que ses amis le forcèrent de cacher un poignard sous sarohe violette et son camail, et que le duc de Beaufort , celui que l'on avait surnommé le Roi des Halles, disait : f^oilà U bréviaire de notre archevêque '

Quand on cherche à raconter toutes les intrigues, toutes les paroles données et faussées, tous les revîremens de partis des jours de la Fronde, on s'embarrasse, on se perd daas ce dédale de roueries et de faussetés , et l'on s'en étonnerait davantage si Mazarîn n'avait été italien , et si Gondi n'avait eu une origine italienne. 11 y avait dans toutes ces astuces et ces tromperies quelque chose d'étranger à la France.

Le coadjuteur ne tarda pas à se conwncre qu'il n'y avait aucune sûreté pour lui dans sop rapprochement avoc la cour.

Dans ce même temps-là, Cromwell, souillé du sapg de Charles I", avait t^it sonder le coadjuteur; mais celui-ci avait repoussé avec indignation toute pensée de bon accord avec le lord protecteur. Il avait bien des intelligçÉtces en Angleterre, nais c'était avec le loyal et fidèle M ontrose , noble et dévoué défenseur de la légitimité anglaise. Oondi fit même accepter des offres de service à Charles II dans son exil; et Clarendon , dans ses mémoirf^ , rend hommage au- respect de Gondi pour cette royale famille.

Voil<i de ces choses qui me font pardonner an

i,fMo>Goot^[e ,

coadjuteur bien de ses torts. Ce dévouement au malheur devait aussi plaire à madame de Sé- Tigoë.

L'envoyé de Cromwell trouva le prélat inaccessible à toute séduction. Le lord protecteur dit publiquement, à la ^oire de Gondi, mais à la bonté de l'époque : // ny a <fùun homme en Europe qui me méprise : c'eUU cardinal de Retz.

On avait dû croire que les princes sauraient gré au coadjuteur de rtiabileté qu'il avait montrée pour leur cause : il n'en fut rien , et ce fut là un désappointement si amer pour lui, qu'il parut alors , aux yeux de beaucoup de gens , être toutà-fait dégoûté des agitations de la politique. Il s'enferma dans le clottre Notre-Dame , et les âmes pieuses disaient : Il ne va s'occuper que de Dieu et du salut du prochain. Que le nom du SeigDeur soit béni ! Mais la couversioB du prélat n'était pas encore si bien achevée. Dans ce cloitre Notre-Dame , il y avait logé une foule de gentilshommes dévoués à sa cause, et qui ne s'étaient pas ainsi rapprochés de la cathédrale seulement pour prier.

De sa retraite, le coadjuteur était encore à ménager; la reine le sentît, et lasse des hauteurs de M. le prince , elle fit parler au prélat de la simarre de premier ministre et de la pourpre de cardinal. Gondi n'accepta que la pourpre. Et comme il (iallait toujours à cet esprit de l'agita-

tion, il commença une guerre de plum<) contre le

grand Condë.

Condé quitta quelque temps Paris (i); >I n'y rentra que pour se plaindre des conseils qu'on donnait contre loi à la reine : c'était désigner Gondi aux soupçons de la Fronde et à la baine du peuple de Paris. Le coadjateur enchérit sur ses plaintes , et opina sur-le-champ à pourauiTre les créatures de Mazarin et à commettre le procureur^énéral pour informer contre ceux dont les conseils compromettaient la sâreté de M. le prince. Condé ne put s'empêcher de sourire, et cet avis passa tout d'une voix. Cette lutte singulière, qui plaisait à l'esprit aventureux du prélat, Ne pdvivait se prolonger. Une foule de seigneurs né fffeisaient sur les pas du prince , lorsqu'il marchait au palais. Le coadjuteur, fort de l'appui de Ik reine , se vanta de ne céder le pavé qu'au roi. C'est dans une de ces rencontres que, vaincus par. les prières et par tes vertus de Mole, le pré- Ut et le prince allèrent inviter leurs amis à ne pas assiéger le temple de la justice. Gondi, comme il rentrait dans le vestibule de la grande chantbre, se trouva pris entre les deux battans de la porte , et , .s'il faut l'en croire , le duc de La Bochefoucauld, qui le tenait serré dans cette position , donna ordre de le tuer. La Rochefoucauld

i„M(>Goo*^[c

s'en défend dans ses Mémoires : peut-être ne futce ipi'une menace. Quoiqu'il en soit, le coadju- (eur était perdu, si Champlatreux , fils du président MoU , ne l'eût tiré des mains de ce duc. Ce service le pénétra de reconnaissaDce ; et quand Mole vint le prier, au nom de la reine, de cesser d'exposer sa vie, en ne reparaissant plus an palais, ils se jurèrent amitié; et, depuis, ils se (inrent parole.

Avec la turbulence de son caractère , ce prélat De sortait d'une mésaventure que pour tomber dans un malbeur. Comme je l'ai dit, il s'était, dans un moment de sagesse et peut-être avec une arriére-pensée, cantonné dans son archevêché. Peut-être s'y serait-il enveloppé dans ses digoi> tés et l'inaction , mais des hommes qui avaient à gagner aux dissensions et aux troubles, et qui, depuis long-temps, avaient desrelatiohs avec lui , le raillèrent de sa prudence et lui firent honte d'avoir reculé devant le prince de Condé. La guerre des pamphlets recommença alors, et ne fut terminée que lorsqu'une députation solennelle de tout le clergé de Paris fut envoyée auprès du jeune roi pour le supplier de revenir à Parie,

Le cardinal de Retz , qui avait obtenu la pourpre en dépit des intrigues gourdes de Masarin, eut tout l'honneur de ce retour : il s'ensuivit pour lui à la cour une espèce de &veur. On y fut plein de grâces pour lui^mais, malgré les paroles flatteuses qu'on lui adressftit dans la chambre royale, on vou-

lait le décider à s'éloigner de Paris , et, pour se dekaitasser de .sa turbulence, on lui offnut une des plus brillantes ambassades : celle de Rome. Ces honneurs ne le tentèrent que faiblement; et, refasant les offres qui lui étaient personnelles , il continua à demander beaucoup pour ses nombreux amis , qui ne se lassaient pas plus d'exiger, que lui de se compromettre. Pour lui, il yavait un attrait irrésistible dans la lutte. Se laissant aller It cette tentaùon, il fut arrêté au Louvre le ig décembre i653, sans que le peuple qu'il avait tant cherché à s'attacher, et qui était las de guerre civile , fit la moindre démonstration en sa faveur.

Dans ce moment d'épreuve pour ses amis, madame de Sévigné lui prouva qu'elle était au rang des plus fidèles et des plus dévoués; et quand elle sut combien saprison de Vincennes lui était insupportable , elle St agir ses connaissances les plus influentes , pour qu'il fut transféré ailleurs. Ce ne fut qu'en donnant, sa démission de l'archevêché de Paris qu'il obtint sa translation au château de Nantes.

Dans toute cette persécution , Mazarin montra contre son rival un grand acharnement. Contre toute justice , Philippe-Emmanuel de Gondi, son père , qui, depuis plus de vingt ans , vivait retiré dans la pieuse et tranquille retraite de l'Oratoire , dont il avait adopté la règle , fut Compris dans sa disgrâce.

LesprisoQS,pourtousleshommes,sont de dures

r&idences; mais pour un caractère comme celui de Gondi, les ennuÏR de la captivité devenaient conmie des tortures qu'il ne pouTait supporter; aussi pensa-t-il bientôt aux moyens de son évasion. Souvent, j'ai vu la chambre que le cardinal babitait au château de Nantes : elle était an second étage d'un bâtiment moderne, au fond de la grande cour et adossée au rempart que les flots de la Loire battaient du temps de Louis XIV; depuis, un quai sépare cette beÛe muraille cré^ nelée des eaux du Seuve. La porte de la chambre de Paul de Gondi ouvrait sur la plate-forme d'une tour. De là , la vue était immense et belle ; et toutes les verdoyantes campagnes que l'on apercevait de cette haute terrasse devaient redoubler au cœur du captifle désir de liberté.

Sur l'ëpaissenr de la muraille qui liait les unes aux autres les tours du vieux château , il y avait comme une allée , et c'était là que de la ville on voyait les sentinelles aller et venir en montant leur garde. Cette muraille ou ce rempart aboutissait d'un côté à la tour où logeait le cardinal, et de l'autre au bastioa Mercœur. Sur ce bastion, le gouverneur du château avait arrangé un jardin que de vieux invalides cultivaient; de petits arbustes et des treilles de vigne y donnaient un peu d'ombre. Le cardinal avait obtenu la permission d'y venir dire son bréviaire. D'autres fois , avec cet esprit et cette grâce qu'il savait employer,

quand il voulait se feire aimer , il y causait avec l'offîcier commandant du cbàteau.

Les babitaus de Nantes, qui passaient de l'autre coté du large fossé , en longeant Téglise des Jacobins , s'arrêtaient souvent pour regarder le cardinal se promenant dans ce petit jardinet , se courbant) se penchant sur les fleurs comme s'il les aimait beaucoup. H importait au captif de faire croire qu'il s'était habitué à sa vie de prison ; et le commandant de l'antique forteresse avait fini par le penser, laot il voyait de gaieté et d'esprit à son bote. Une après-dinée , le prélat se fendant de sou appartement au jardin , en pas* sant sur la terrasse du rempart qui y conduisait, se rencontra Face h face avec la sentinelle. Accou< tumé à étudier les physionomies de ceux avec . lesquels il pouvait avoir affaire, le cardinal s'aperçut que ce soldat était une nouvelle recrue, et trouva le moyen de lier converéation avec lui. Après quelques instans , le factionnaire, sans s'en douter, était sous le charme; car Paul de Gondi avait une incroyable magie de parole.

Arrivé au jardin, le prélat en simarre, son bréviaire à la main , se mit, comme de coutume , à se promener dans l'allée plantée, de droite et de gauche , de giroflées et d'œillets. Dès son entrée dans le jardin, son regard vif et perçant s'était assuré que ce qu'il avait demandé avait été apporté et déposé au coin du bastion, (jerrière de

,Coot^[c

DE MADAMK DE SÉVIGNÉ. jt95

petits pommiers nains. « Voici de quoi faire un pas hors d'ici, se dit l'aventureux prélat; maintsnant, pensons à la sentinelle, r Et épiant le moment où le soldat , dans sa marche monotone et régulière, tournait le dos au jardin, dèi qu'il le Tit feire volte-face et marcher vers son loge' ment, il jeta son manteau rouge sur tm pieu qui servait à étendre du linge , mit sa calotte de pourpre sur le haut du piquet , et courant en sf cDuribant vers le coin du hastioo, il y saisit la corde roulée qui y était cachée et dont l'e^itrémite était attachée à un fort crampon de fer enfoncé entre les grosses pierres de fdpaisfie muraille; pour tenter de se sauver par ce moyen, il fallait ne pas manquer de cceur. Paul de Gondî avait fait ses preuves, il n'hésita poin^: en uq clin d'œil il eut déroulé la corde, et la saisissant des deux mains , se laissa ghser le long du mur, qui avait alors plus de quatre-vingts pieds d'élévation (car en ce temps le quai qui longe aujourd'hui le château n'était pas construit). Par une étrange et fâcheuse méprise, la personne qui avait procuré cette corde au cardinal l'avait piisc trop courte: il s'en fallait de près de trente pieds qu'elle ne touchât le sol rocailleux que la Loire laissait quelquefois à sec à la hase du château. En cette occurrence , il n'y avait que deux choses à faire : ou remonter à l'aide des nœuds pour rentre ren captiyité, ou se laisser choir pour gagner sa liberté. Gondi eut bientôt choisi > Uicba la corde

et tomba à terre... Tout de suite, il fut debout; mais dès qu'il voulut se mettre à courir, j)ourgEtgner la me de Bichebourg où une charrette de foin l'attendait, il sentit d'horribles douleurs: dans sa cbute, il s'était démis une jambe. Cependant, à force de courage et d'efforts, il parvint à l'entrée de Richebourg (l'un des faubourgs de Nantes}, et s'étant caché dans le foin de la charrette qu'il savait trouver là , il partit , sans permettre que l'on s'arrêtât en chemin. Le lendemain, il était eo sûreté au château de Beaupréau.

Pendant que le cardinal s'évadait , pendant qu'il se laissait glisser de la haute muraille, le soldat en Ëiction , et dont la consigne était de le surveiller, avait plus d'une fois regardé dan^ le jardin, et , chaque fois que sen yeux s'étaient fixés de ce côté, il avait vu le prélat immobile lui tournant le dos, et avait pensé qn»gi le cardinal s'airêtail ainsi , c'est que la prière et la méditation l'absffl^ baient par momens.

Ce qu'il avait pris pour le prisonnier, c'était la simarre et la calotte rouge, qu'il n'avait cessé d'apercevoir à travers les treilles et les arbbgtes, et que Gondi avait placées \k, avec succès, pour le représenter.

Entre ie bastion Mercœur , où se voit la double croix de Lorraine , et la tour qu'habitait le cardinal , il y avait encore , il y a trente ans , une porte gothique donnant sur la rivière. C'est par cette porte que madame de Sévigné est entrée ^

i,fMo>Goot^[e

DE «ADAltS DE SÉVIGNÉ. 297

Nantes, en venant du château de la SeîUeraie (appartenant aujourd'hui au marquis de Bec-deliévre) , mais qui , en 1 654 , était la propriété de M. d'HarrouiR, parent et ami de la marquise de Sévigné; un charmant portrait d'elle est précieusement conservé par les nobles propriiétaîres actuels. Ce portrait a cela de remarquable, c'est de dater d'avant son veuvage; tous les autres que l'on a d'elle , nous la montrent à l'âge de trente et de trente-six ans. Dans le poitrait de la Seilleraie , elle n'en a que vingt.

Cette porte du château de Nantes , désignée par son nom, a presque entièrement disparu par l'exhaussement du quai. On n'en aperçoit plus que les pmemens gothiques , qui en surmontaient l'ogive. Voilà comment les choses commodes nuisent souvent à la beauté des édifices. Le 'quai qui s'allonge maintenant entre le château et le fleuve , est d'un grand agrément pour les habitans de Nantes, mais il engonce la vieille demeure ducale, en lui ôtant de sa hauteur; elle était bien plus noble , lorsqu'elle baignait ses pieds dans la Loire.

Le chevalier de Sévigné avait activement aidé à l'évasion du cardinal de Betz , et le maréchal de Meilleraie lui en a long-temps voulu d'avoir contribué à tromper sa surveillance.

Après mille dangers, Paul de Gondi parvint entin à se réfugier en Espagne, et de là écrivit à

madame de Sévigné sous le couvert de Ménage, craignant que sa lettre ne fût interceptée.

Arrivé eu Espagne , le cardinal , après quelques instans de repos , se rendit à Borne , où il travailla avec succès à l'élection du pape Alexandre VU. Avec cette iuatabilité d'esprit qui fo'isait le fond de son caractère , il révoqua la démission qu'il avait donnée , et vint en Hollande et dam les Pays-Bas. La haine de Mazarin s'était tellement attacliée à lui, qu'elle le suivait partout, pour lui ôter cette triste tranquillité que l'on peut espérer quelquefois trouver dans l'exil. A fouxelles , le cardinal qui n'avait pas voulu faire alliance avec l'usurpateur Cromwell, rencontra le lils de Charles I*', auquel il eut à cœur de prouver qu'il persévérait toujours, au milieu des agitations de sa destinée , dans son dévouement à l'auguste et malheiu-euse famille des Stuarts; là aussi il trouva le grand Condé, dont la vie était presque aussi towmentée que la sienne. Ce fut de cette ville qu'il se démit définitivement de son archevêché ; mail non sans avoir, suivant sa coutume, stipule pour les intérêts de ses amis, que la mauvaise fortuns lui avait laissés.

En échange du siège qu'il abandonnait, il oI>' tint de Louis XIV l'abhaye de Sainte-Denis. Ben' tré en France, il vit que le roi ne lui avait paa entièrement pardonné; l'accueil qu^il en reçut fut iTQtd : cependant il fut nommé par Sa Majesté

.,C.aog\c

pour se rendre à Rome et aider à l'élection de Clément IX. Ce fut son dernier acte politique.

Ëofin le moment de la vie privée était venu, et dans ce genre d'existence si nouveau pour lui, il sut encore montrer de la grandeur et de la force d'âme. 11 vendit généreusement ses deux iiouveraînetés , se réservant à peine vingt mille livres de rente , et abandonnant le reste de sa fortune à ses créanciers. Tranchant ainsi dans le vif, il acquitta onze cent dix mille ëcus db CETTËa (plus de quatre mUlions denotre monnaie), (ans renoncer au plaisir de créer des pensions pour ceux de ses amis qui en avaient besoin.

Vous voyez bien que madame de Sévigné , en lui vouant de l'amitié , ne l'avait point fait au ha> nrd : il y avait dans 1g caractère de cet homme extraordinaire de quoi se faisre détester et aimer. Dans sa vie, si troublée, il avait eu assez de traverses, assez d'élévations et de disgrâces, de faveurs et de mécomptes, pour se convaincre du néant, et du peu de bonheur que donnen^les grandeurs de ce monde ; aussi , pour qu'avant dt mourir il sût un peu ce que c'était que le repos , i) reçut de Dieu , qu'il avait long-temps négligé , la grâce d'une sincère piété : alors deux fois il voidut renvoyer la pourpre par humilité. C'est surtout dans ses dernière* années que madame de Sévigné fut à même d'apprécier ce qu'il y avait de bon et de noble es lui ; c'est alors qu'elle loue avec entrainemeDt les charmes de sa con-

Page 1