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goût à ponTOÎr être asBurë -que l'on n'a eu nol dessein de faire plaisir , et que voilà ce qu'on dit quand on dit la vérité toute nue , toute naïve.
« On* attend des nouvelles de Limbourg et d'Allemagne : cela tient tout le monde en inquiétude. Adieu, ma chère Bile. Votre portait est aimable: on a envie de l'embrasser, tant il sort bien de la toile... J'admire de quoi je fais mon bonheur présentement. ■
l'ortmit de M. le cardinal de Belz , par M. le duc de La Rochefoucauld.
0 Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation , d'étendue d'esprit , et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage. 11 a une mémoire extraordinaire; pliis de force que de politesse dans ses paroles ; l'hiuneur facile , de la docilité et de la faiblesse à soufMr les plaintes et les reproches de ses amis. Peu de piété , quelques apparences de religion. Il parait ambitieux, sans l'être; la vanité et ceux qui l'ont conduit lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession. Il a suscité les plus gi-ands désordres à l'État , sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir; et, bien loin de se déclarer ennemi du cardinal de Mazarin , pour occuper sa place , il n'a pensé qu'à lui paraître redoutable et & se Qatter de la tbusse vanité de lui être opposé.
nMOtCoOt^lc
' « Il a SU nëanmoing profiter avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal. Il a souffert sa prison avec fermeté et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse l'a soutenu avec ^oire durant plusieurs années, dans l'obscuritti d'une vie errante et cachée, tl a conservé l'archevêché de Paris contre la puisisance ducardinal Mazarin;maisaprÈslamort de ce ministre, il s'en est déinis,sans connaître ce qu'ilfaisait, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et des siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté : il travaille néanmoins avec activité dans les afiàires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande pr^ »ence d'esprit , et il sait tellement faire tourner k son avantage les circonstances que la fortune lui ofih^, qu'il semble les avoir prévues et désirées. Uaime àraconter; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des aventures extraor* dînaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est ftiux dans la plupart de ses qualités; et ce quia le plus contribué à sa réputation, est de savoir donner un beau jour à tes débuts. 11 est insensible à la haine et à l'amilié, quelques soins qu'il ait pris de paraître occupé de l'une et de l'autre. Il est incapable d'envie et d'avariée y soit par vertu , soit par inapplication, n a plus emprunté de ses amis , qu'un pantculier
ne pouvait espérer de l<>ur jiouvoir rendre. 11 a seoti de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de s'acquitter. Il n'a point de goût ni de délicatesse ; il s'amuse de tout et ne se platt à rien; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu'il n^a qu'une légère connaissance de toutes choses. La retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie : c'est un sacrifice qu'il fiait à son orgueil, sous prétexte de dévotion. Il quitte la cour, où il ne peut s'attacher , et il s'éloigne du monde , qui s'éloigne de lui..
Avant son départ de Paris , le cardinal avait envoyé à madame de Grignan un brûle-par/wns, une cassolette d'argent. Malgré la liaison intime qui existait entre les deux familles, la susceptible fille de madame de Sévigné avait cm devoir refuser ce cadeau ; et sa mère , qui comprenait mieux qu'elle l'amitié , lui écrit :
• Notre cardinal sera demain à Ghàlons; ilm'g écrit très tendrement. Au reste , ma fille , dispensez-moi de retourner misérablement sur cette cassolette. Il n'y a rien de noble à cette vision de générosité. Je croîs n'avoir pas l'àme trop intéressée , et j'en ai tait des preuves; mais je pense qu'il y a des occasions où c'est une rudesse et une ingratitude de refuser. Que manque-t-il à M. le cardinal pour être en droit de vous faire un tel
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présent? A qui voules-vous qu'il envoie cette ba- ^telle? Il a dooné sa vaisselle à ses créanciers ; s'il y ajoute ce bijou, il en aura bien cent écus: c'est une curiosité, c'est un souvenir, c'est de quoi parer un cabinet. On reçoit tout simplement avec tendresse et respect ces sortes de {H^sens, et, conune il le disait cet hiver, il est au-dessous du magnanime de les refuser: c'est les estimer trop que d'y faire tant d'attention; en un mot, ma bonne, je ne lui donnerai point ce cbagrin. Pouvez-vous comprendre le plaisir qu'il a à vous donner cette lég^e marque de son amitié, sans être honteuse de vouloir grossièrement l'en empêcher? Savez-vous bien que cette sorte de gloire est uo défaut qui n'est pas estimable?
■Vous médites que si je vous priais de quelque chose , je serais bien aise que vous le fissiee : je le crois ; mais je suis bien assurée que si vous le désapprouviez et si vous me disiez vos sentimens comme je vous dis les miens, vous me Feriez changer à l'instant , et je me rendrais sans balancer à votre pensée. Si je tiens ferme dans mon opinion , c'est parce qu'assurément la raison est de mon coté. J'en fais juge qui vous voudrez, vous n'avez qu'à nommer. En attendant, je ne parleraipoint; car jecroiraisvoustaire tort. En tout cas , c'est à M. de Grignan que M. le cardinal la donne; je crois qu'elle est partie de Commerci, je la remettrai dans le ballot, avec votre ouwage.
■ Nous avons eu un froid étrange ; niim j'admire bien plus le votre: il me semblu qu'au moK de juin, je n'avais pas froid en Provence. JevMu Vois dans une parfaite solitude. Je tous plains moins qu une autre. Je garde ma pitié pour bien id'autres sujets, et pour moi-mâme la première. Je trouve qu'il est commode de contialtre lu lieux où sont les gens à qui l'on pense toiijoun: ne savoir où les prendre , fait une obscurité ijiii blesse l'imagination. Votre chambre et votre cibinet me font mal , et cependant j'y suis quelquefois toute seule à songer à vous : c'est que je ne soucie point de me tant épargner. Ne faites-vom point rétablir votre terrassePGette ruine me déplaU et vous ote votre unique promenade. Voilà une lettre intinie; mais vous savez que cela me plait de causer avec vous. Tous mes autres commeroet languissent , par la raison que les gros poissons mangent les petiu. n
 Paris, icndFeili S juillet iCpJ.
K Je veux TOUS entretenir un moment, m cbère fille, de notre bon cardinal. Voilà une lettre qu'il TOUS écrit ; conseillez-lui fort de s'occuper el de s'amuser à faire écrire son histoire; tous sts amis l'en pressent beaucoup. I) me mande quitte trouve très bien dans son désert, qu'il le regarde sans effroi et qu'il espère que la ^^ce de DieU f soutiendra sa faiblesse. 11 me témoigne une eitréme tendresse pour vous , et me prie de ne point
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DE MADAME DE SiVlCNÉ. SIR
partir laos achever vos affaires. Il se souvient du temps où vous aviez la fièvre-tierce, et qu'il m« priait , pour l'amour de lui, d'avoir soin de votre santé ; je lui réponds sur le même ton. Il m'assure que les plus affreuses solitudes ne seraient pas capables , en mille ans , de lui faire oublier l'amitié -qu'il nous a promise. Il a été reçu à Saint- Mihiel avec des transports de joie. Tout le peuple était à genoux et le recevait comme une sauvegarde que Dieu leur envoie. Les troupes qui y étaient sont délogées; les olBciers sont venus prendre ses ordres pour s'éloigner-' et pour épargner qui il voudra, b
Dans'un temps où les portraits écrits étaient une mode, celui de Gondi dut être fait plusieurs fois : aussi l'a-t-il été, et souvent, par des hommes prévenus contre lui. Le président Hénault le compare tour à tour avec Cicéron et à Catilina. Voici quelques passages de ce portrait que la postérité a gardé :
« Esprit hardi, délié, vaste et un peu romanesque. Cherchant quelquefois à se faire un mérite de ce qu'il ne devait qu'au hasard , et ajustant souvent après coup les moyens aux événemens. Magnifique, bel esprit, turbulent, ayant plus de saillies que de suites. Déplacé dans une monarchie , et n'ayant pas ce qu'il fallait pour être républicain. Ce qui est étonnant, c'est que cet homme , sur la fin de sa vie, n'était plus rien de tout cela, et qu'il devint doux , tranquille et sans intrigue,
316 VIE m UADiUE DE S^VIGNÉ.
et l'amour de tous les honnêtes gens de son temps; comme si toute ambition d'autrefois n'avait été qu'une débauche d'esprit et de ces tours de jeunesse dont ou se corrige arec l'âge. ■>
L'autre disgracié dont madame de Sévigné ne se las8a pas d'être l'amie , fut le siu-intendant des finances, Fouquet. Du temps <|u'il était au oomble de la faveur et de la puissance , elle était demeurée insensible à l'amour qu'il avait pour elle ; dès que ses ennemis et ses envieux eurent réussi à le perdre dans l'esprit du monarque, elle mit de l'orgueil à se distinguer de toutes les femmes qui avaient accordé comme de l'amour à un ministre puissant, disposant à son gré du trésor royal, et qui l'uiiblièrent aussitôt que l'indignation du roi l'eut accablé sans retour. Madame de Sévigné , qui , suivant ses expressions , n'avait jamais rienvouliichercherni trouver dans la bourse (/u surt'nfent/ant, en apprit la chute avec déses-
poir : elle était alors dans sa terre des fiocbers. Mais rien n'annonce, comme Grouvelle l'a écrit, qu'elle s'y était réfugiée comme étant compromise par la conduite du surintendant, accusé de concussion.
Ce que j'ai fait pour le cardinal de Retz , je vaisle faire rapidement pourFouquet. llm'a semblé qu'il fallait faire connaître ceux que madame de Sévigné a aimés envers et contre tous.
Nicolas Fouquet était né h Paris en i6i5. Par sa famille , il tenait à la magistrature et était destiné à suivre la carrière de ses devanciers. A vingt ans, il était mahre des requêtes; à trente-cinq, il remplissait l'importante charge de procureurgénéral au parlement de Paris. Pendant les troubles du royaume , il se dévoua entièrement aux , intérêts de la reine-mère , et mérita ainsi la protection de cette princesse. Ces guerres longues et ruineuses, des dilapidations, de folles dépenses de courtisans avaient amené un grand désordre dans les finances du royaume , et tout ce qu'il y avait de sage k la cour et en France désirait d'en voir confier l'administration à des mains pures et habiles : la reine-mère désigna Fouquet, et il fut nommé surintendant en i652. Pendant quelque temps, il fil (ace à toutes les dépenses par son seul crédit : il engagea ses biens et ceux de sa femme; il emprunta, sur sa signature, des sommes considérables du cardinal Ma-
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«tria lui-moma * et parvint de cette manière k déguiser la pénime du trésor royal.
Le jeune roi lui demandait quelquefois de l'argent , et Fouquet lui répondait : Sire , il n'y a plus rien dans les coffres de Votre Majesté j mais • c«ux du cardinal Mazuin ne sont pas vides , nous liÙijemaaderoDs de nous prêter quelques lomiuea, et il ne nous refusera pas.
Alors que l'on croyait que Louis XIV n'était occupé que de ses plaisirs et de ses amours , il avait encore des loisirs pour remplir ses devoirs de roi. Etonné de voir les revenus de l'État se cousoouner à payer des intérêts , et les dettes s'accroître chaque année dans une progression eE^yante, il voulut connaître par lui-même h ause de ce déswdre, et il s'adressa, pour obte> air les renseignemens nécessaires, à Colbert. Tout grand ministre qu'était celui-ci , il payait tribut à l'humanité; Fouquet lui avait inspiré de jalouses préventions, et l'on assure qu'il profita de l'occasion que. lui présentait le roi , pour perdre la surintendant.
Quand on sut que Golbert avait accusé l'administration de Fouquet , bieh d'autres voix accusatrices s'élevèrent pour le blâmer et le perdre : on ne paria plus à Louis XIV que des prodigalités du Buriotendant. Il venait d'acquérir la propriété de fielle-Isle, et il en avait augmenté les fortifications. On cherchai lui en faire un crime et à persuader au roi que le projet de Fouquet était de s'emparer
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de la Bretagne et de s'en déclarer souverain. Quand la jalousie et la liaine se mettent à accuser, que n'inventent-elles pas pour noircir et calomnier ceuxdont elles ont juré la perte ! Fou- ' quet, il tant bien le dire, avait, par une conduite irréfléchie, donné lieu aux propos de ses ennemis. Comme à tous les hommes, la prospérité et la faveur avaient enlevé au surintendant un peu de cette circonspection (ju'il avait montrée à son début dans les affaires publiques. Il avait ev le tort de faire construire dans la terre de Vaux, aujourd'hui Villars, un palais surpassant en beauté Saint-Germain et Fontainebleau, les deux seules maisons de plaisance habitées par le roi. Le palais et les jardins lui avaient , à ce que l'on assure , coûté dix-huit millions d'alors , qui en valent anjonrd'hui près de trente-cinq. Quand rien ne manqua plus à la magnifience de cette demeure, l'imprudent ministre y donna à Eiouis XIV une fête qui surpassa en somptuosité tout ce que l'on avait vu jusqu'à ce jour. Le Facbeux de Molière y fut joué pour la première fius, précédé d'un prologue composé par Pélisson-. Ce prologue éuit tout rempli .de délicates louanges pour le roi : le mécontentement écoute mal et ne se laisse pas toujours apaiser par l'éloge. Cette fois, le monarque prenait en amertume toutes les choses flatteuses qui lui étaient adressées. Aussi, ce fut à grand'peine que la reine-mère obtint que Fouquet ne tùt pas arrêté ce jour-là même, au mi-
DE MADAME DE SÉVIGNt'. 521
lieu de la fête qu'il donnait à son royal maître.
Dans la disposîlion d'esprit où était Louis XIV, tout lui devenait suspect ou dëplaisaat. Ainsi, il s'irrita des armoiries et de la devise du ministre qui se retrouvaient reproduites ddns les salles et les galeries, au-dessus des portes et des cheminées et aux poutres des plafonds. Ces armes •étaient un écureuil avec ces mots : Qub non aseenian? Où ne monterai-je pas ?
Ces paroles parurent trop présmnptueuses au piace , qui voulait que rien ne s'ëlevàt aussi haut tpB lui. Ce qui se passait au dedans du roi , les courtisans le devinèrent facilement , et , comme il est aisé de le penser, ne cherchèrent point a en diminuer l'amertume : bien loin de là , et plu- ' sieurs firent remarquer au monarque que l'écunuil était partout poursuivi par une couleuvre , qui entrait dans les armes de Colbert.
Pour indisposer à ce point l'esprit du jeune roi contre le surintendant des finances , il y avait eu autre chose que ses prodigalités et ce que Ton affectait de nommer ses dilapidations et malversatiùits; autre chose que la magnificence royale de ta fête qui lui était ofïerte; quelque chose qui lui allait plus au cœur que tout ce dont on accusait Pouquet; c'est qu'il avait appris que l'homme qui était chargé de la surintendance du trésor avait eu des vues sur mademoiselle de t^a Vallière, que Louis commençait à aimer alors.
II n'en aurait pas tant fallu pour faire éclater
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U colère du roi ; mais Cotbert et d'autres personnes marquantes cberchèremà retenir la fondre dans les nuages et à t'empécber de tomber sur le châtelain de Vaux, au milieu de sa somptaeuse féie, La haine des envieux de Fouquet n'était pat si aveugle y qu'ils n'eussent vu que sa charge de proeureur-gén^^ le rendait justiciable des seules chambres assemblées. Ces hautes fonctions étant sur lui, comme un paratonnerre , on parvint à lui %ire vendre sa <^rge, sous prétexte que tant qu'il la garderait , le roi ne pourrait lui donner le cordon de ses orth'ea : tout habile qu'était le surintendant, il donna dans ce piège et vendit ib' charge 1,400,000 francs, qu'il fit porter à l'é* pargne.
Quelques jours aprèsla fête de Vaux, Louis XIV partit pour Nantes, pour s'assurer de l'état de Belle-fsle; Fouquet, quoique malade de U fièvre, l'yaHivit, Et cependant avant de se mettre en route , il avait reçu bien des avertissemens : il n'en tint compte. Pour lui donner tant de eon-> ti«iice , il avait la conscience de son innocence et le souvenir des bontés passées du'roi.
Le lendemain de son arrivée à Nantes, il alla, comme d'ordinaire , travailler avec le monarque, resta deux heures avec lui, et, en rentrant à l'hôtel qu'il habitait, fut arrêté par d'Artagnan, capitaine des mousquetaires, qui le conduisit au château d'Angers, d'où il fut transféré à âm» boise , à Vincenaes , à Moret , et enfin à la &ittille.
DE HADiME I>E SÉVIGNÉ. ^S
Fouquet mostra dans c«b soudains revers «t pendam tout son procès , qui dura trois ans , une ffraada fermeté et beaucoup delévation d'àme.
Les scellée avaient été, aussitèt son arrestatiou, mil sur tous ses papiers et des commissaires nom-mes pour les examiner et en faire l'inventaire. Un chiffon écrit, il y avait plus de quinze ans, et trouvé avec d'autres papiers destinés à être brûlés comme inutiles, servit de base au procès que l'on commença à instruire contre lui : c'était une etpéce de. mémoire rédigé par Fouquet dans le temps de la plus haute faveur de Mazarin , et dans lequel il indiquait la conduite à tenir par sa femme pour déjouer quelques projets contre sa liberté ou sa fortune: lia haine se fait des armes de tout, et quand elle voit abattus ceux dont elle a long-temps envié le rang et les honneurs, elle f'ea veage avec usure. Parmi les ennemis et les juges de l'ancien surintendant des Bnances, nul ne se montra aussi ardent , aussi implacable que le cbancelier Séguier. Fouquet se plaignit de l'incompétence de ses juges et déclara qu'il ne reconnaîtrait jamais leur autorité ; obligé malgré sen protestations de paraître devant eux, il se montra digne et noble.
Ici, je laisse parler madame de Sévigné. Qui pourrait faire aussi bien qu'elle le récit de ce grand et inique procès, qu'elle a soivi avec tout l'intérêt de l'amitié? On se souvient qu'elle n'a jamais rien voulu entendre de l'amour que le sur-
Mi VIE
intendant avait eu pour elle au jour de sa puîs- «tnce; k présent qu'il est sur la sellette, elle va attacher son esprit et son cœur à tou:t les pas , à toutes les paroles du prisonnier. Voici ce qu'elle ' écrit k M. de Pomponne, ministre également disgracié. ■>
t Aujourd'hui lundi, 17 novemhre' i664t M. Fouquet a été, pour la seconde foisj^sur la. selette ; il s'est assis sans façon , comme l'autre fois. M. le chancelier a recomiâencé à lui dire de lever la main. 11 a répondu qu'il avait déjà dît les raisons qui l'empêchaient de prêter le serment. LÀnlessus M. Séguier s'est jeté dans de grands discours pour feire voir le pouvoir légitime de la chambre, que le roi avait établie, et que les commissions avaient été vérifiées par les compaj^ies souveraines.
f M, Fouquet a répondu que souvent on taisait des choses par autorité , que quelquefois on ne trouvait pa^ justes,quandony£ait réflexion. M.le chancelier a interrompu : Comment! vous dites donc que le roi abuse de sa puissance? M. Fouquet a répondu : Cest vous qui le dites, Mon'siéur, et nou pas moi. Et j'admira-^^e, dans l'état où je suis, vous vouliez me faire une afiaire avec le roi ; mais, Monsieur, vous savez bien vous-même qu'on peut être surpris. Quand vous signez un arrêt, vous le croyez juste ; le lendemain vous le casseziVOUS
i,fMo>Goot^[e
DE MADAME DE SÉViGNf. 325
voyez que l'on peut changer d'avis et tl'opi-
Dans une autre lettre, elle écrit, toujours h M. de Pomponne :
•, ..... Il faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-Tous que des dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal , pour voir revenir notre pauvre ami. J'étais masquée ( i )■ Je l'ai vu venir d'assez loin ; M. d'Artagnan était auprès de lui^ cinquante ■nousquetairesjàtrenteà quarante pas par derrière. Il pai^is^ait assez rêveur. Pour moi , quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé et le cœur m'a battu si fort, que je n'en pouvais plus. En ^'approchant de nous, pour rentrer dans son trou, M. d'Artagnan l'a poussé et lui a fait remarquer qiie nous étions là. Il nous a donc saluées et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnue; mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie, quand je l'ai \Ti entrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est malheureux quand on a le cœur fait comme jç l'ai , je suis assurée que vous auriez , pitié de moi. Mais je pense, que vous n'en êtes
(i) C'duit encore l'iuage qire lei femnra «minent atec Aa drmi- ■naïqiKi. Cei ii>age aviil clé apparie en France par le> M^ids. Cci uuiqiin de yelour» noir éialenl ileniné» i priiierver le leini Jii Mie dcl'uim.
pas quitte ù meilleur marché de la maDière dont je vous connais. J'ai été voir votre chère voisine; ' je vous plains autant de ne l'avoir plus, que nous nous trouvons heureux de l'avoir. Nous avons bien parlé de notre cher ami. Elle a vu Sapho (i), ({ui lui a redonné du courage. Pour moi, j'irai demain en reprendre chez elle; car, de temps en temps, je sens que j'ai besoin de réconfort. Ce n'est pu que l'on ne dise mille choses qui doivent donner de l'espérance ; mais , mon Dieu ! j'ai l'imagination si vive, que tout ce qui egt incertain me fait V>ourir. *
En transcrivant cette dernière ligne, j'ai plaint du fond de mon cœur celle dont j'écris la vie. Car j'ai su par expérience ce que les imaginations vives se créent d'inquiétudes, de terreurs et d'an* goisses, que les esprits calmes et froids ne connaissent pas. Une imagination vive, c'est un taillant ennemi que Dieu a mis au dedans de nous; nous l'avons vu grandir avec joie , parce que souvent il nous entourait de fleurs; mais hientèt nous avons eu à pleurer des mécomptes et des déceptions dont il remplissait nos jours... Dans heaucouji de ses lettres, on voit combien madame de Sévigné H c» à soiiflVir de son imagination, q"i pliait stms cesse au devant de malheurs qui n'eïis-
^l) Madïmaisclti: de Scuiléri, xcur il« l'auieur.
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taient pas. Dans la vie il y a déjà bien des peiaet, les imaginations vives en décuplent le nombre.
Il y a des gens qui ont accusé madame de Sévignë de trop de légèreté dans ses lettres. ■ EUe ne s'affecte de rien , ont-ils répété ; elle n'est sensible ifuà Cabsence de sajîlle ; le reste lui importe peu. <• Sans doute elle pensait à sa fille avant de s'occuper de tout autre; mais, dans son àme aimante , auprès de cet amour, il y avait place pour l'amitié. Dans tout ce qu'elle écrit depuis que Fouquet est devant ses juges, vous ne trouves plus de ces plaisanteries, de ces nouvelles du inonde qui y étaient comme des fleurs répandues à pleines mains. Maintenant une seule pensée y règne, celle de l'homme puissant tombé dans le malheur, de l'homme qui a été heureux, et qui est livré à ceux que l'envie a faits ses ennemis ; elle suit jour par jour ses interrogatoires, faisant remarquer avec l'an qu'elle a de bien peindre toutes choses, l'animosité de quelques uns des juges et la noblesse des réponses du noble accusé. Si l'un des magistrats, comme M. d'Ormeason, tait preuve d'indépendance et de justice, elle se prend à l'aimer. Elle écrit le 4 décembre 1664 :
■ Enfin, les interrogations sont finies ce matin ; M. Fouquet est entré dans la chambre ; M. le chancelier a fait bre le projet ( i ) tout au long. M. Fouquet a repris la parole et a dit : t Monsieur, jecrois
(I) Ce projet conlrc la lynuuie Je Maiarin.
' que vous ne pouTez tirer autre cbose de ce papier que l'effet qu'il vient de faire, qui est de me donner beaucoup de confusion. > M. le chancelier a dit : » Cependant vous venez d'entendre, et vous avez pu voir -par lu , que cette grande passion pour l'État, dont vous nous avez parié tant de fois , n'a pas été si considérable , que vous n'ayez pensé à le brouiller d'un bout à l'autre. > H Monsieur, a dit M. Fouquet, ce sont des pensées qui me sont venues dans le fort du désespoir où me mettait quelquefois M. le cardinal, principalement torsqu'après avoir contribué plus que personne du monde k son retour en France, je ine vis payer d'une si noire ingratitude. J'ai une lettre de lui et une lettre de la reine-mère qui font foi de ce que je dis; mais on lésa prises dan» mes papiers avec plusieurs autres. Mon malheur est de n'avoir pas brûlé ce papier, qui était tellement bors de ma mémoire et de mon esprit, que j'ai été près de deux ans sans y penser et sans croire l'avoir. Quoi qu'il en soit, je le désavoue de tout mon cœur, et je vous supplie de croire , Monsieur, que ma passion poiur la personne et pour le service du roi n'en a pas été diminuée. > M. le chancelier a dit : « Il est bien difficile de le croire , quand on voit une pensée opiniâtre exprimée en diffërens temps. » M. Fouquet a répondu : * Monsieur, dans tous les temps et même au péril de
. ma vie, je n'ai jamais abandonné la personne du roi', et dans ce temps-là, vous étiez, monsieur,
le chef du conseil de ses eDoemis, et vos prodiei donnaient passage à l'armée qui était contre lui. a
M. le chancelier a senti ce coup. Mais notre pauvre ami était échauffé et n'était pas toul-^-fait maître de son émotion. ■
Quand madame de Sévigné ne raconte.pas ce qui s'est passé à l'audience, elle est occupée de la famille du pauvre prisonnier. Tout son esprit, tout son coeur sont là. Au fond de son Ame , elle a un petit brin d'espérance; elle ne sait où elle l'a pris, mais elle l'a. " J'ai vu hier madame du Piessis, dit-elle; je ne puis voir que les gens avec qui je puis causer de notre ami , et qui sont dans les mêmes sentimens que moi. Elle espère, comme je fois , sans en avoir la raison. Mais pourquoi espérez-vous? parce que j'espère. ■
Dans d'autres momens, c'est la crainte qui l'oppresse. Pendant cette longue procédure, elle passe par toutes lés alternatives, par toutes les dures épreuves de ces incertitudes qui ta Jhnt mourir.
• Tout le monde s'intéresse dans cette grande affaire, on ne parle d'autre chose, on raisonne, on tire des conséquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on 80uhaite,on hait, on admire, on est accablé; enfin, mon pauvre monsieur, c'est une chose extraordinaire que Tétat où l'on est présentement. Maïs c'est une chose divine que la résigoatjon et la fermeté de notre cher malheureux; il sait tous les jours ce qui se passe,
et tous les jours il Jaudrait (aire dei volumes k sa louange, o
A b joie (|ue madame de Sévigné fait éclater quand elle apprend le prononcé du jugement qui frappe l'ancien surintendant des Nuances, on peut juger de ses craintes. Elle avait tremblé pour sa tête; et lorsqu'elle sait que sa vie est sauve, et qu'il ne s'agit que du bannissement perpétuel, elle respire... Elle écrit à M. de Pomponne , exilé dans sa terre :
n Louez Dieu , monsieur, et le remerciez, notre pauvre ami est sauvé ! 11 a passé de treize à l'avii de M. d'Ormesson , et neuf à celui de Sainte- Hélène. Je suis si aise, que je suis bors de moi. •
« Je mourais de peur qu'un autre que moi vous eât donné le plaisir d'apprendre la bonne nouvelle. Mon courrier n'a pas fait grande diligence; il avait dit en partant qu'il n'irait coucher qu'à Livry. Enfin , il est arrivé le premier, à ce qu'il m'a dit. Mon Dieul que cette nouvelle vous a éti sensible et douce, et que les momens qui délivrent tout d'un coup l'esprit et le cœur d'une si terrible peins font sentir un inconcevable plaisir! ■
Comme elle avait tremblé pendant le procès
Di8l.fM0>GoOt^[C
DE MADAME DE SÉVlGHl!. 531
pour les jours du cher malheureux; dans sa juie , elle appelle admirable l'arrêt qui le bannit du royaume et qui confisque tous ses biens.
Le roi commua cette peine du bannisseineat en celle de la prison dans la citadelle de Pignerol. Fouquet y entra sans faiblesse et se montra digne de l'amitié de Lafontaine, de Pélisson «t de madame de Sévigné. Ces trois noms sont bicti placés dans l'bisloire auprès de cette éclatante disgrâce. Pendant ses jours prospères, le surintendant des finances avait compté ses amis par centaines; à présent qu'il est tombé de l'apogée de la faveur dans une prison, il lui en reste trois. Honneur à ces trois-là !
s Par douze lettres touchantes , monument de piété envers l'amitié , madame de Sévigné s'est placée entre ce bon Lafantaine et l'éloquent Féîisson. Son dévouement a même un caractère plus sublime que celui du poète et de l'orateur; car elle n'était encbainée , ni comme le premier [>Ar la reconnaissance des bienfaits, ni comme le second par l'intérêt d'une défense personnelle(l).»
Pélisson, impliqué dans le procès de Fouquet, fut mis à la Bastille et y languit quatre ans. Dans cette prison d'État, sa solitude était si profonde, qu'il avait trouvé du plaisir à voir dans sa chambre un être vivant; cet être qui avait vie , et qu'il « voyait aller et venir, était une araignée. Elle avait
(i) Notic* sur madame de iii\^n( f cdiiiou ix Blnlie.
Bni par n'avoir plus peur du prisonnier, et lui n'éprouvait plus le dégoût que d'ordinaire ces insectes inspirent; il la laissait jouer sur ses papiers et emporter quelques miettes de ses rcpa;. Un jour, le geôlier s'apercevant que le captif confié à sa garde trouvait de la distraction à regarder cette araignée, la jeta sur les dalles delà chambre et l'écrasa du pied. Les ennuis de la captivité sont tels , que le lendemain Pélisson se sentit plus seul !
Dans sa prison, il trouva le moyen de faire, pour son ancien bienfaiteur, trois plaidoyers n remarquables, que Louis XIV, qui les lut, reconnut leur auteur, et en fut tout ému!
Dans ces plaidoyers dignes d'être mis à colé de ceux de Ciccron , il s'adresse au Roi , parce que le surintendant était affrancbi de toute autre juridiction. En supposant que le monarque ne veuille pas prononcer lui-même sur le sort de son ancien ministre, il le conjure, au nom de sa gloire, de ne pas l'enlever à ses juges naturels.
Le fait suivant, cité par l'orateur, donne la mesure de sa noble hardiesse : o François I'' regardant à Marcoussis le tombeau d'un surintendant (i) immolé, sous un des rois précédens, aux jalousies de la cour et à la passion du duc de Bourgogne, et ce grand prince disant ^ÊutùéuHl
(l) JoodeMoiHwpi, (Ucipii^ta 1409, toni Chtriei VI.
DB MADAME DE SÉVIGNÉ. i/Si
dommage qu'on eût fait mourir un tel homme par justice : Ce n'est pas justice. Sire, répondit ingénument le bon religieux qui lui montrait la tombe, c'est par commissaires. <•
Certes il y avait noblesse et courage à parler ainsi à Louis le-Grand.
LafoDtaine montra aussi une généreuse hardiesse quand son bienfaiteur fut frappé, et la meilleure élégie qu'ait la poésie française, paitit de son cœur reconnaissant \ de beaux vers coulant d'une telle soui^e sont mieux que beaux, ils sont une bonne action.
En mesurant l'abime dans lequel le surintendant est tombé , le poète s'écrie :
Puis, pour excuser les illusions, les entralneniens d'une faveur sans bornes , il dit :
Lonqae *ur eeile luer oa vogue à pleinei Toilci , Qu'on croit iioir pour loi lemsUcl Iciéloilei, Il eiL bi«a maUiic de rdgicr k> àéûn ; Le plus u|;e l'enilDn lur la foi des lëphirt.
Comme Lafonuine sait que le Roi se croit personnellement offensé, il s'écrie :
l» pliu bdlc Ticioirc eu de Taincre (on cœur.
Pour ne pas irriter le superbe monarque , il
- ne veut pai nier les reproches que l'on fait à Fouquet, il ajoute :
s'il B cru Ui coDHlIi d'une aroiglcpaiiunce,
L'élégie do Lafontainc fut bientôt dans les mains de tout le monde, et quand il eut vu ce succès, il' dit dans une autre pièce de vers:
J'accoLiinnui chacun Ik plaindre sc> mallieurs.
Madame deSévigné, après avoir si bien raconté, dans ses lettres à M. de Pomponne, le procès du surintendant , demeura fidèle à l'amitié, et chercha toujours, par les connaissances qu'elle avait à la cour, à venir en aide à madame Fouquet , et à tous ceux qui tenaient de près ou de loin au prisonnier.
Dans les premiers momens Fouquet chercha à fléchir le Roi par l'aveu de ses torts et l'expression de son repentir ; mais voyant que toutes sel prières seraient inutiles j il cessa d'écrire , et se résigna à son sort avec une constance qui a été admirée même de ses ennemis : il y troura des adoucissemens dans les secours de la religion, et mourut dans de grands sentimens de piété, le 33 mars 1680, à l'âge de soixante-cinq ans, dont il avait passé dix-neuf ans en prison. Son corps hit transporté à Paris et inhumé dans le couvent
nMOtCoOt^lc
des Filles-Sainte-Marie, de la rue Saint-Antoine. Fouquet avait du génie, de l'esprit, des talens, de la grandeur d'àme; mais il portait cette dernière qualité à l'excès , et l'on peut dire que s'il se fût montré moins libéral et moins ami de ceux qu'il aimait , il eût été bien plus heureux. Ces derniers mots peignent si bien son caractère, le genre de torts qu'il a pu avoir, et la véritable cause de tous ses malheurs , qu'on ne doit rien y ajouter. On a dit que Fouquet était sorti de prison peu de temps ayant sa mort ; mais c'est une fable qui ne mérite nulle croyance : ce qui sortit de la prison d'Etat, fut son cercueil. La mort est souvent une consolante libératrice ; cette messagèi-e au front sévère, envoyée de Dieu, redresse bien des torts, répare bien des injustices des hommes (i)l
. (I) lyAuTign j Minrc qa'il comp«M dwu u priuii ^«n oum((t de piiié, Hoiil qaciquet um opi iti Joiiaji depiili au public, uIb que les Conseils de la sagesse, ou Recueil des matimes de Salomon. Parii, ïttl.Vvol. in-l3.
1^ séjour de madame de Gngnan à Paris dun un peu plus d'un an; arrivée de Provence en mars 16741 elle n'y retourna qu'au mois de mai 1676. Ce temps passa vite pour madame de Sëïigné : heureuse auprès de sa tîlle, son bonheur eùl été parlait, sans les inquiétudes qui venaient souvent traverser son esprit et son cœur. Son fils se battait en Alsace , et M. de Turenne , qui amassait en courant de la gloire pour la France , alarmait bien des tendresses maternelles.
Un des cousins de madame de Sévigné fut tué près de Strasbourg. Voici ce qu'elle écrit, au sujel de ceite mort , au comte de Bussy :
■ Il y avait deux Rabutin dans le régiment d'Anjou, que Saint-Géran commande^ il m'en a
dit des biens ïnfinig; l'un des deux fut ttié h la dernière bataille que M. de Turenne a gagnée près de Strasbourg , l'autre y fut blessé. La valeur de ces deux frères est distinguée. Je trouve plaisant que cette vertu ne soît donnée qu'aux màles de notre maison, et que, nous autres femmes, nous ayons pris toute la timidité. Jamais rien ne fut mieux partagé, ni séparé plus nettement; car vous ne nous avez laissé aucune sorte de hardiesse. ■
A peu près vei*s le même temps, mademoiselle de Bussy, nièce de madame de Sévigné, épousa le marquis de Coligny. Ces morts et ces mariages de famille activèrent la correspondance entre le comte de Bussy et la mère de madame de Grignan. Toujours en disgrâce , le comte de Bussy n'avait pu obtenir à l'armée le commandement qu'il croyait lui appartenir, et , confiné dans sa terre, faisait parade. d'une philosophie et d'une résignation qui étaient loin de son âme. Le mariage de sa fille fit diversion à la peine qu'il cachait au dedans de lui , et qu'il ne portait pas sans dignité.
Le 24 mai tSyS, madame de Sévigné était livrée de nouveau aux inquiétudes , aux angoisses de l'absence, sa fille venait de repartir pour Grignan , accompagnée de M. de Coulanges. La pauvre mère était allée la reconduire jusqu'à Fontainebleau , où se fit la séparation. « Quel jotir, ma fille, que celui qui ouvre l'absence ! lui écrit-elle;
comment vousa-t-il pai'u? Pour moi, je l'ai lenti avec toute ramertume et toute la douleur que gavais imaginées et que j'avais apprébendées depuis si long-tempe. Quel moment que celui où nous nous séparâmes! Quel adieu et quelle tristesse daller cliacune de son côté, quand od se trouve tii bien ensemble 1 Je ne veux pas vous en parler davantage , ni célébrer, comme vous le dites, toutes les pensées qui me pressent le cœur. Je veux me représenter votre courage , et tout ce que vous m'avez dit sur ce sujet , qui £ait que je vous admire. 11 me parut pourtant que vous étiez un peu touchée en m' embrassant. Pour moi , je revins à Paris, comme vous pouvez vous l'imaginer. M. de Coulanges se conforma à mon
état. J'allai descendre chez le cardinal de Retz
I4e soyez point inquiète de ma santé , je la méoagc I puisque vous l'aimez. Ne soyez jamais ea peine de ceus qui ont le don des larmes. Je prie Dieu que je ne sente jamais de ces douleurs où les yeux ne soulagent point le cœur : il est vrai qu'il y a des pensées et des paroles qui sont étranges, mais rien n'est dangereux quand od pleure. »
Après ces premiers regrets et ces larmes fui empêchent de mourir, madame de Sévigné, tout en gardant au fond de son cœur la tristesse de l'absence , pour distraire sa lille , dans sa noble solitude de Grignan, se remit à lui raconter le monde. Elle lui apprend le retour du Roi, l'em-
nMOtCoOt^lc
DE MADAME DE SÉVI6NÉ. 9Mt
pressâment de madame de Montenpan , les loge* mens repris à Versailles, les troubles en- Bretagne, qui l'empéchent.de partir pour les Rochers; l'envie que le baron de Sévignë a de donner son guidon pour devenir colonel du régiment de Champagne, et comme quoi une dé^iense de quinze ou seize mille francs le retient.
Le 3 1 juillet 1675, elle était ainsi occupée ft butiner les bruits de la conr et de )a ville pour en adresser le bulletin & Grignan, quand la grande et terrible nouvelle de la mort de Turenne tomba comme la foudre sur Paris. Alors consternée , frappée au cœur par cette mort , ce ne sont plus des lettres qu'elle écrit, c'est de l'histoire , ëcoutez-la.
i^Vous parlez des plaisirs de Versailles; et dans le temps qu'on allait.à Fontainebleau pour s'abtmer dans la joie , voilà M, de Turenne tué ! voilà une consternation générale : voilà M. le prince qui court en Allemagne : voilà la France désolée. Au lieu de voir finir les campagnes, et d'avoir votre frère , on ne sait plus où l'on en est. Voilà le monde dans son triompbe , et voilà des événemens surprenans, puisque vous les aimez : je suis assurée que vous serez bien touchée de celuici. Je suis épouvantée de la prédestination de ce M. Desbrosses : peut-on douter de la Providence, et que le canon qui a choisi de loin M. de Turenne entre dix hommes qui étaient autour de lui, ne fiit chargé depuis une éteniité? Je m'en vais ren-
dre cette histoire tragique à M. de Grignan pour t^lle de TouIod; plût à Dieu qu'elles fussent égales !
• Vous devez écrire à M. le cardinal de Betz, nous lui écrirons tous; i) se porte très bien , et fait une vie très religieuse : il va a tous les offices, il mange au réfectoire les joiu^ maigres; nous lui conseillons d'aller à Commerci : il sera très affligé de la mort de M. de Turenne. Ecrive;! au cardinal de Bouillon ; il est inconsolable.
H Adieu , ma chère enfant, vous n'êtes que trop reconnaissante; vous vous faites un jeu de dire du mal de votre àme; je crois que vous sentei bien qu'il n'y en a pas une plus belle , ni meilleure. Vous craignez que je ne meure d'amitié ; je serais honteuse de laire ce toit à l'autre, mais laissez-moi vous aimer à ma fantaisie. Vous avet écrit une lettre admirable à Goulanges ; quand le bonheurm'enfaitvoir quelqu'une, j'en suis ravie. Tout le monde se cherche pour parler de M. de Turenne , on s'attroupe ; tout était hier en pleurs dans les rues , le commerce de toute autre chose était suspendu.»
A MONSIEUR DE GbIGNAM.
A Par», le 3l Juillet 1676.
€ C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous êaûre une des plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France; c'est la mort de
M. de TurenDG , dont je suis assurée que vous serez aussi toucbé et aussi désolé que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles (i) : le roi en a été affligé, comme ou doit l'être de ta mort du plus grand capitaine et du plus honnête homme du monde ; toute la cour fut en larmes, et M. de Gondom pensa s'évanouir. On était prés d'aller se divertir à Fontainebleau, tout a été rompu : jamais un homme n'a été regretté si sincèrement ; tout ce quartier où il a logé (a), et tout Paris, et tout le peuple étaient dans le trouble et dans l'émotion ; chacun parlait et s'attroupait poiu- regretter ce héros. Je vous envoie une très bonne relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens du métier ne se lassent point d'admirer, qu'arrive le demiei: jour de sa gloire et de sa vie. U avait le plaisir de voir décamper l'année des ennemis devant lui, et le 37 , qui était samedi, il alla sur une petite hauteur pour observer leur marche : son dessein était de donner surl'arrîèregarde , et il mandait au roi à midi que, dans cette penséd , il avait envoyé dire à Brissnc qu'un fit les prières de quarante heures. Il mande la mort du
(0 Par DU LilLeLdu nurqui. ik Viubruo ï M. de Louvoii, dm 37 juillel 1O7S, àlrauheurmprcimidi.ll ut imiirllDe »u LeI milUairrs de Louû Xir. l. Ul , f. 3lO.
(a) Llifticl de Turcnna jiïil iaDcieu couveol du Saiui-Sicremf rue SuiabLouit, BU Maraii, ta coia de la rue SnuitCliadc.
jeune d'Hocqaincourt , et qu'il enverra un cou^ rier pour apprendre au roi la suite de cette entreprise: ii cachette sa lettre (i) et t'envoie à deut heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes : on tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon , qui le coupe par le milieu du coips , et vous pouvez penser les cris et les pleurs de cette armée : le courrier part à l'instant; il arriva lundi, comme je vous ai dit; de sorte qu'à une heure l'une de l'autre , le roi eut une lettre de M. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. 11 est arrivé depuis un gentilhomme de M, de Turenne , qui dit que les armées sont assez près l'une de l'autre ; que M. de Lorges commande à la place de son oncle , et que rien ne peut être comparahie k le violente affliction de toute cette armée. Le roi a ordonné en même temps h M. le duc d'y courir en poste , en attendant M. le prince qui doit y aller; mais comme sa santé est asseï mauvaise, et que le chemin est long, tout est fa craindre dans cet entre-temps : c'est une cruelle chose que celte fatigue pour M, le prince; Dien veuille qu'il en revienne! M. de Luxembout^ demeure en Flandre pour y commander en chef :
(l) Coite dwaièrï lettre de Tnrenne eit imprimde fanni \et Leilrtt mililairei dtLrmiiXir, I. Ml , p. ^11. C'nt hier) celle dont parle madaaie de S^rignt , c*r le mar^chil j anDonce la non de Cahrltl de MoDchi , comte d'HocqaiDcoDrt , tnaii elle n'i pat éli ^rjte le VJ jnilletiellt nt dit^ediiSS, joornfi (iit td^ le comte d'HocquiacOOtli i]ui camaMadûl le* dragonl de la reitw.
)es lieutenans-généraus de M. le prince «ont MM. de Dura» et de La Feuillode. Le maréchal de Créqiii demeure oit il est. Dès le lendemain de cette nouvelle , M. de Louvois proposa au roi de r^arer cette perte , en fnisant huit gënëraux au lieu d'un , c'est y gagner (i ). En mAme tempt on fit huit maréchaux de France , savoir : M. de Rocbefort , à qui les autres doivent un remerctment; MM. de Luxembourg, Duras, La Feuillade, d'Estrades, Navailles , Schomberg et Vivoane j en voilà huit bien comptés : je vous laise méditer sur cet endroit. »
A MADAME DK GaiCNAN.
■ Je pense toujours, ma fille, à l'étonneuient et à la douleur que vous aurex de la mon de M. de Turennc. Le cardinal de Bouillon est inconsolable : il apprit cette nouvelle par un genllU homme de M. de Louvigny, qui voulut être le premier à lui faire son compliment ; il arrêta son carrosse, comme il revenait de Pontoise à Versailles : le cardinal ne comprit rien à ce discours;
(l) On a iDuveat dli que madame Cornuel ippritiit cti huit marécliaui de France ta monnaie de M. de Tiijrme. EIU ne FïiiaLt que r^ peur ce que diiaii madame d« S^tignt, il l'on en crnli l'aUrf de Cbaiay dant dea m^laniiea in^iu oh j'ai dejli puii^. - Aprit U mari
• de M. deTiirenge, dii cet icrivaio, le roi fil huii marécliaui tic
• France , el madunia de Sevignj dit qu'il aiall tliang^ uu louii d'or ■ en piteci it quatre luui.
Zâi VIE
comme le gentithomme s'aperçut de sod igaorance, il s'enfuit; le cardinal fit courir après, et sut ainsi cette terrible mort ; il s'évanouit; on le ramena h Pontoisc , où il a été deux jours sans manger, dans des pleurs et dans des cris continuels. Madame de Guéoégaud et Cavoye l'ont ét^ voir ; ils ne sont pas moins affligés que lui. Je viens de lui écrire un billet qui m'a paru bon : je lui dis par avance votre affliction, et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le touche, et par l'admiration que vous aviez pour le héros. N'oobliez pas de lui écrire : il me paraît que vous écrivez très bien sur toutes sortes de sujets :pour celui-ci , il n'y a qu'à laisser aller sa plume. On paraît fort toucbé dans Paris de cette grande mort. Nous attendons avectraosissementle courrier d'Allemagne; Montécuctdli , qui s'en allait, sera bientôt revenu sur ses pas , et prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les soldats faisaient des cris qui s'entendaient de deux lieues ; nulle considération ne les pouvait retenir, ils criaient qu'on les menât an combat, qu'ils voulaient venger la mort de leur père , de leur général , de leur protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignaient rien; maïs qu'ils vengeraient bien sa mort; qu'on les laissât faire, qu'ils étaient furieux , et qu'on les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme qui était à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi; il a toujours été baigné de larmes en racootant ce qn«
DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 3iS5
je vous dis, fit les détails de la mort de son mattre. M. de Tureane reçut le coup au travers du corps ; vous pouvez penser s'il tomba de cheval, et s'il mourut ! Cependant le reste des esprits Bt qu'il se tratna la longueur d'un pas , et que même il serra la main par convulsion ; et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce fioisguyot , c'est ce gentilhomme , ne le quitta point qu'on ne l'eût porté sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges était à près d'une demi-lieue de là; jugez de son désespoir , c'est lui qui perd tout, et qui demeure chargé de l'armée et de tous les événemens jusqu'à l'arrivé de M. le prince, qui a vingt-deux jours de marche. Pour moi, je pense mille fois le jour au chevalier de Grignan, et je ne m'imagine pas qu'il puisse soutenir celte perte sans perdre la raison : tous ceuic qu'aimait M. de Turenne sont fort à plaindre.
Le roi disait hier en parlant des huit nouveaux maréchaux : ■ Si Gadagne avait eu patience , il serait du nombre; mais il s'est retiré , il s'est impatienté , c'est hien fait. » On dit que le comte d'Ëstrées cherche à vendre sa charge; il est du nombre des désespérés de n'avoir point de bâton. Devinez ce que fait Coulanges ; il copie mot à root , et sans s'incommoder , toutes les nouvelles que je vous écris.
< Je reviens à M. de Turenne , qui en disant adieu à M. le cardinal de Betz, lui dit : ■ Monsieur, « Je ne suis point un diseur; mais je vous prie
t de croire sérieusement qne , sans cet affalre»f ci , où peut-être on a besoin de moi, je me re* < tirerai» comme vous ; et je tous donne ma pa' 4 rôle que , si j'en reviens , je ne mourrai pas sur I le coffre, et je mettrai, à votre exemple, quelque t temps entre la vie et la mort, t Je tiens cela de d'Hacqueville , qui ne l'a dit que depuis deux jours. Notre cardinal sera sensiblement touché de cette perte. Il me semble, ma fille, que voue ne vous lasses point d'en entendre parler : nous sommes convenus qu'il y a des cboses dont on ne peut trop savoir de détails. J'embrasse M. de Grignan ; je vous soubaiterais quelqu'un à tous deuit avec qui vous puissiez parler de M. de Turenne: les Viilars vous adorent ; Villars est revenu , mais Saint-Géran et sa tête sont demeurés : sa femme espérait qu'on aurait quelque pitié de lui, et qu'on le ramènerait. Je crois que Lagarde vous mande le dessein qu'il a de vous aller voir : j'ai bien envie de lui dire adieu pour ce voyage ; le mien , comme vous savez, est un peu différé : il feut voir l'effet que fera dans notre pays la ma> cbe de six mille hommes commandés par deut Provençaux, il est bien dur à M. de Ijavardîn d'avoir acbeté une cbarge quatre cent mille francs pour obéir à M. de Forbin; car encore M. de Cbaulnes conserve l'ombre du commandement. Madame de Lavardin et M. d'Harouïs sont mes boussoles : ne soyez point en peine de moi, ma très cbère, ni de ma santé; je me purgerai après
DE MADAME DE Si^VIGNÉ. 3^7
le plein de la lune, et qtianil on aura des nouvelles d'Allemagne, Adieu, ma cliére eniBnt,je vous aime si passionnément, que je ne pense pas qu'on puisse aller plus loin; si quelqu'un souhaitait mon amitié , il devrait être content que je l'aimasse seulement autant que j'aime votre portrait. ■
Parlant toujours de Turcnne à qui , dans sa douleur et son admiration, elle revient sans cesse ; elle écrit de Paris à sa fille : * Ne croyez pas que son souvenir soit jamais efiacé dans ce pays-ci ; le fleuve qui entraîne tout , n'entrainera pas une telle mémoire. •
Madame de Sévigné ne se trompait pas et devinait l'avenir, quand sa main traçait ces lignes. Depuis elle , nous avons vu les jours des grands sacrilèges et des grandes injustices , nous avons vu les profanations des tombes de la royale église de âaiat-Denis. Eb bien! les violateurs des tombeaux, qui n'avaient pas respecté celui de Louis- I.E-GRAND , s'arrêtèrent devant celui de Turcnnb; ses restes ne furent point jetés dans la fosse commune , où furent précipités pêle-mêle tous les ossemens des plu^ fameux monarques. Le corps du maréchal fut sauvé, et repose aujourd'hui dans l'église de l'Hôtel royal des Invalides , élevée par Louis XIV, et qui garde les cendres de Napoléon. TuBENNE est bien là !
DKPABT VODR LES ROCH^tS.
Paris, si léger, si ingrat, si otihlieiu; était encore tout ému de ta mort de M. de Turenne, quand madame de Sévigné en partit pour les Rochers, oii des affaires l'appelaient ^ c'était à regret qu'elle faisait ce voyage ; elle allait encore agrandir la distance qui déjà la séparait de sa fille. Pour parvenir en Bretagne, les lettres de Provence mettraient bien plus de temps ; c'étaiMalentir ce commerce qui faisait plus de la moitié de sa vie, et puis à Paris, centre de tout, die était à même d'avoir des nouvelles de son fils, toujours en Allemagne. Pour les âmes aimantes, et que leur sensibilité r^nd naturellement rêveuses, la solitude d'une campagne a sans doute un grand charme ; car là le cœur, moins distrait, bat
plus à l'aise et aïme davantage. Mois atlssi, dans cet éloignement de toutes choses actives , dans ce calme sans nouvelles, dans ce silence absolu, que d'inquiétudes! que de dragons! que d'angoisses ! quand rien ne vient démentir les terreurs que l'imagination est si ingénieuse k se ciéerl L'incertitude me fait mourir, répète souvent madame de Sévigné. Aujt Rochers, dans celte province de Bretagne alors agitée de troubles, les lettres arriveraient tard et mal , et sans lettres de Grignan comment vivre?.,. Cependant il fallait partir, le bon abbé de Coulanges , qui s'entendait si bien en affaires, croyait le voyage indispensable. Elle obéit le ii septembre 1675. Elle écrit d'Orléans : a Enfin, ma. fille, me voilà prête à m'embarquer sur notre Loire : vous souvienl-îl du joli voyage que nous y fîmes ? J'y penserai souvent : quoique votre Rhône soit tenHbilis, je voudrais être aussi près de me confier à sa prud'bomie. Il ne faut pas que je prétende à vivre agréablement sans vous. Je vous écrirai de tous les lieux où je le pourrai. J'attends demain , de ^nd matin , une lettre de vous , que j'ai dit dem'adresser ici. Vous dites, ma très chère, que l'espérance est si jolie: hélas! il faut qu'elle le soit encore au delà de ce que vous dites, pour nourrir, comme elle le fait, plus de la moitié du monde. Je suis une des plus attachées à sa cour. 1 Aujourd'hui les voyages par eau sont encore plus rapides que ceux que l'on fuit sur les cbe-
mins de fer, les bateaux à vapeur filent plus vite que les waggonsi mais en [675 aucun service réglé n'ëtait établi sur les fleuves et les grandes rivières i des bateliers-, propriétaires de petites barques et de ehétives embarcations, se cbargeaient de vous conduire d'une ville, d'une province à une autre ; une espèce de tente en toile était votre seul abri; des bancs do bois, un peu de paille sous les pieds, composaient toute la confortabilité de ces bateaux, bien loin, coDime vous le voyez , de ressembler aux viexplosibles , dont le marquis de la Rochejacquelin a doté la Ivoire. Comme il faut voir le beau côté de toutes choses, le mode de voyager de ce temps-là avait un avantage , le bateau vous appartenait en fjuel' que sorte et vous le pouviez faire arrêter et séjourner là où bon vous semblait. Aujourd'hui on va vite; alors on allait librement. La rapidité en > voyage est sans doute une belle chose; mais la liberté! qu'en pensez-vous?
Sur les bords de la Loire tout n'a pas changé depuis le temps où madame de Sévigné se confiait à ses ondes. Voici un tableau qui est encore nature : « A peine sommes-nous descendus ici ( Orléans ) , que voilà vingt bateliers autour de nous , chacun faisant valoir la qualité des personnes qu'il amenées, et la bonté de son bateau. Jamais les couteaux de Nogeut, ni les chapelets de Chartres n'ont fait plus de bruit. Nous avons été long-temps à choisir : l'un nous paraissait trop
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jeune , l'autre trop vieux ; l'un ayait trop d'envie de nou9 avoir, cela nous paraissait d'un gueuK dont le bateau était pourri ; l'autre était glorieux d'avoir mené M. de Ghaulnes. Enfin, la prédestination a paru visible sur un grand garçon fort bien fait, dont la tnoustacbe et le procédé noiM ont décidés. Nous allons donc voguer sur la Loire ; elle est un peu sujette à se déborder, mais elle en est plus douce. ■
Partie d'Orléans le iq septembre, madame de Sévigné, après s'être reposée dans la belle demeure de l'abbé d'Effiat , située sur les bords du fleuve , arriva à Nantes le 19. • J'arrivai ici à neuf heures du soir, écrit-elle à madame de Grignan, au pied du grand cbàteau que vous connaisses, au même endroit par où se sauva notre cardinal (du Rets) : on entendit une petite barque, on demande (]ui va là ? J'avais ma réponse toute prête , et en même temps je vois sortir par la petite porte (1) M. de La^'ardin avec cinq ou six flambeaux de poing devant lui , accompagné de plusieurs nobles, qui vient me donner la main et me reçoit parfaitement bien. Je suis assurée que, du milieu de la rivière, cette scène était admirable ; elle donna une grande idée de moi à mes bateliers... Je soupai fort bien , je n'avais ni dormi , ni mangé depuis vingt-quatre heures. J'allai coucher chez M. d'Harouïs.
n du cardinal de
Après UD court s^jou à Nantes, ta noble voyageuse alla se reposer de son trajet par eau au beau château de la Sellleraye , appartenant alors à son parent et excellent ami M. d'Harouïs, un des hommes les plus aimés et vénérés de son temps. Avant de partir pour la Seilleraye, madame de Sévigné était allée au couvent des Filles-Sainte-Marie, où la belle et spirituelle Marguerite, sa Hlle, avait passé quelque temps pour son éducation, et où Fonse souvenait encore de toutes les paroles qu'elle y avait prononcées.
Ce château de la Seilleraye, ou SUleraye, comme l'écrit madame de Sévigné, n'a rîen perdu de son ancienne splendeur; il est bâti sur le versant à'aa coteau, au bas duquel coule, dans un frais vallon , la petite rivière la Seille. A l'endroit où il déploie son imposante façade s'élevait , au quinzième siècle, un château-fort; c'est Messire Guillaume d'Harouïs, conseiller au Parlement de Bretagne , et trésorier- général des états, qui a fait construire le château actuel. Quelques joiu^ après son arrivée à la Seilleraye madame de Sévigné mande à madame de Grignan :
< M. d'flarouïs veut vous écrire, tant je le trouve enthousiasmé de vous : Je l'aime , comme vous savez, et je me divertisà l'observer... Je vôudraisque vous vissiez cet esprit supérieur à toutes les choses qui font l'occupation des autres. Cette humeur douce et bienveillante , cette àme aussi grande que celle de Turennc, me parait un vrai
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modèle pour faire celle des rois... Je suis assurée que si M. d'Harouïs mourait, on ne serait oonplus en peine de son salut qu'on ne l'a été de celui de M. de Turenne. Nous partons demain pour les Rochers. *
M, . d'Harouïs était cousin-germain de madame de Sévigné, ayant épousé Marie-Madeleine de Coulanges. M. le marquis de Bec-de-Lièvre , son neveu, marié à Renée de Sesmaisons en 1677, hérita en i63i de la Seilleraie, par suite du mariage de Jean-Baptiste de Bec-de-Lièvre avec Luuise d'Harouïs, en 1649-
Lr Seilleraie couronne bien le coteau ; M. de Buc-dc-Lièvre a désengoncé le château des murailles qui fermaient la cour et les jardins dessinés giarLENoTuE; une belle grille, à fers de lances dorés , ferme aujourd'hui la cour ; le parc anglais se lie à merveille avec les anciens jardins.
Cette belle et noble demeure garde bien le souvenir de la grande dame du grand siècle. Un des principaux ornemeas du cliàteau est un magnitî(|ue portrait de madame de Sévigné, peint par Migaard et donné par elle à M. d'HarouYs.
Dans ce portrait , Marie Rabutin de Chantai ,.qui venait de se marier, est vêtue en Diane chasseresse-, selon le goût du temps. EUea dansé dans un quadrille devant Louis XIV avec ce costume. Beau coup de tableaux ornent l'intérieur de la Seillc' raie ; entre autres , on en distingue de Van Dyck de Le Brun , de Felîtut et de Miguard.
zm VIE
De belles peintures décorent la chapelle eotichie de dorures. Les balons sont aussi fort remarquables; près de six cents tableaux en tapissent en quelque sorte les murailles. Parmi les portraits qui tiennent à la famille du propriétaire actuel, on nous en a montré un de Bec-de-Lièvre , chevalier, seigneur de Boïxie, qui, en i35i , était écuyer de Jean IV, de Bretagne, et celui de Raoul, du même nom, qui, en i4%) fut ambassadeur du duc François 11, près le roi de France et près de Maximilien , rot des Itomains , pour traiter du mariage d'Anne de Bretagne , et se trouvent d'autres portraits rappelant les noms d'Avaugour, de Gillette d'Espinay, dame de Vaucouleurs, de Charles de Etec-de-Lièvre , marquis de Cany et de Quevilly, de Du Ghàtellier, de Du Guesclin , de Madeleine de May, de Beaumanoir, d'Isabeau de Montauban, de Talaru, de Coutances, de Cour tarvel, de Jeanne de Limogea, et une princesse de Montmorency et sa sœur duchesse de Mootraorency-Luxembourg-Tingry, toutes deux filles d'un fiec-de-Lièvre ; le glorieux nom du maréchal de Bourmont, beau-frère du marquis de Bec-de- Lièvre, présent possesseur de la Seilleniie,se joint à toutes les illustrations que je viens de signaler, et jette un beau reflet sur la très noble demeure de la Seilleraie.
Ce fut un Coutances , aïeul ou bisaïeul de madame la marquise de Bec-de-Lièvre , mère du propriétaire actuel, qui remit k Henri lY les clefs de
la ville de Nantes, dont il était gouverneur. Ces clefs d'argent ont été long-temps gardées dans la famille dé Coutances.
Le marquis de Bec-de-Lièvre , frère atnë de celui qui possède aujourd'hui la Seilleraie , jeune homme de grande espérance et d'un courage éprouvé, major-général de l'armée catholique et royale du vicomte de Scépeaux (i), est venu, en 1 793, à la tête d'une division royaliste, mourir en combattant en face du château paternel.
En France, pays de légèreté, de distraction et d'oubli , on gardait jadis très mal les souvenirs ; et il faut dire, à la gloire de l'époque où j'écris, l'on se corrige de ce défaut et de cette ingratitude. Aujourd'hui l'on ressent le besoin d'allonger la vie par le passé que chacun peut avoir. Le présent est si pauvre, que l'on veut avoir quelque chose de plus que sa misère. M. de Bec-de-Licvre a toujours eu le culte des vieux jours , et voilà pourquoi j'ai écrit cette page sur la Seilleraie.
En partant de Paris , madame de Sévigné espérait ne pas passer l'hiver aux Rochers i mais , en 1675, comme de nos jours, tout ce qui était affaires, n'allait pas aussi vite qu'on l'avait voulu; alors, comme aujourd'hui, le chapitre des mécomptes n'était pas court. D'abord, la grande dame de la cour avait eu peur de la solitude de
U) Ooclï du licomli Walsh, auiour de lu vieilo madame de S c-
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sa sauvage retraite de Bretagne '. avant de quitter Paris, elle écrivait à sa fille : b Les longues soirées peuvent être comparées anx longues marches pour être fastidieuses; je ne m'ennuyais pas cet hiver que je vous avais avec moi; vous pouviez fort bien vous ennuyer, vous qui êtes jeune ! Mais vous souvient-il de nos lectures?... Je m'en vais un peu essayer de n'être pas servie si fort à ma mode, et d'être un peu dans la solitude ; j'aimerai à connaître la docilité de mon esprit, et je suivrai les exemples de courage que vous me donnez. Madame de Coulanges ne fait-elle pas aussi des merveilles de s'ennuyer à Lyon? Ce serait une belle chose , que je ne susse vivre qu'avec les geus qui me sont agréables! je me souviendrai de vos sermons. Je m'amuserai à payer mes dettes , à manger mes provisions ; je penserai beaucoup à vous, ma très belle ; je lirai, je marcherai, j'écrirai, je recevrai de vos lettres; hélas ! la vie ne se passe que trop, elle s'use partout! t
Ces quelques lignes prouvent l'excellent caractère de la femme que j'ai essayé de faire connaitre. Arrivée aux Hochers , ces longues soirées, dont elle avait eu presque peur, elle les passe sans ennui; elle n'est triste, -elle ne trouve que le temps se tia!ne, que lorsque les lettres de madame de Grignan n'arrivent pas ; alors sa vie s'arrête , c'est l'air qui lui manque.
Pendant le séjour au.\ Bochers elle éprouva une graude joie ; sou fils , enfin revenu d'Alle-
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Df MADAME DE 5ËVIGNÉ. 357
magne, an-iva (oiil-4i-cuup auprès d'elle. Depuis quelques semaines elle n'avait point eu de lettret» de lui , elle s'était inquiétée et se disait fort en colère contre lui ; mais<|uand elle l'aperçut, dans une de ses longues avenues , accourant vers elle , elle ne se souvint que de son amour pour lui ; elle avait résolu de le gronder, et ne sut jamais où trouver de la colère ; l'embrassa et se laissa embrasser par lui mille fois. La gaieté du jeune guidon arrivait bien à propos pour dissiper les pensées tristes qui viennent quand les beaux jours »'en vont avec les feuilles qui tombent, et puis le Gis tendre et rempli d'cgards et d'amour pour sa mère, arrivait fort à propos; car elle allait faire son apprentissage de souffrances pour la première fois, elle allait tomber malade.
A peine la dame des Bocbers avait-elle eu le plaisir de faire voir au jeune officier tous les embellissemens qu'elle et le bien ban avaient laits à cette pittoresque propriété ; à peine avait-elle joui de ces beaux jours de cristal de réléde la Saint- Martin, qu'elle fut saisie d'un rhuotatisme, d'abord dans le cou , et puis dans les jambes et les mains.
Ne plus pouvoir écrire , être prise de la main droite, de cette main qui écrivait si bien à sa fille , ce fut là un de ses plus cuisans chagrins... Heureusement que son fils diminua beaucoup cette peine : attentif, prévenant, gai, caressant, respectueux , il était toujours auprès du lit ou du
fiiuteuiL de sa mère... Oh! en vérité, eu écrivant ces lignes , je me mets à nt^ plus plaindre la malade; c'est mauvais de souffrir, mais c'est si bon, si doux, d'être soigné par la main d'un tils! par une main qu'on aime!
Sans ce rhumatisme , madame de Sévignë n'aurait point autant prolongé son séjour aux Rocher!, l'avancement militaire de son tils la rappelant i Paris; ne pouvant s'y tendre , elle s'occupa de le marier en Bretagne; mais dnux tentatives nt réussirent pas. L'un des partis qui se présentaient était trop jeune , et la famille de l'autre préférait la robe à Cépée.
Comme tous ceux qui ont de la rêverie dans l'esprit , et de la tendresse dans le cœur, Marie Habutin de Chantai était née avec l'amour de la Campagne : enfant, elle avait aimé à jouer dans la vallée de BourbîUy; jeune fille, les ombrages de Livry avaient eu mille attraits pour elle ; mariée, elle s'était éprise de passion pour ses beaux arbres, pour ses longues allées sombres des Rocbere; ce qu'elle préférait dans sa vie de campagne, l'heure qui lui plaisait davantage, c'était celle du soir ; alors laissant aller son esprit , l'abandonnanti toute la tendresse de son cœur , lui donnant cartt blanche pour se souvenir , regretter et espérer, elle restait tard dans ses bois, dans son labyrinthe st son mail.
A ce voyage aux Rochers, elle était oblige d'abréger ses promenades du soir , car les trou-
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DE MADAME DE SÉVrCNÉ. 559
bleu qui agitaient la province faisaient rencontrer des gens de mauvaise mine dans le pays, f Vété de Saint-Martin continue, maode-i-e]le à sa fille , et mes promenades sont fort longues : je repose mia corporea salma tout du long de ces allées ; j'y passe des jours toute seule avec un laquais, et je n'en reviens point que la nuit ne soit bien déclarée et que le fea et les flambeaux ne rendent ma cbambre d'un bon air : je crainii l'entre-cbien et loup , quand on ne cause point, et je me trouve mieux dans les bois que toute seule dans ma cbambre ; c'est ce qui s'appelle se mettre dans l'mu de peur de fa phiie. Mais je m'accommode micuv de cette grande tristesse , que de l'ennui d'un fauteuil. Ne craignez point le serein, ma belle , d n'y en a point dans les vieilles allées, ce sont des galeries. «
Ailleurs elle écrit : « Soyez sans crainte, ina fille, tous mes gens vous obéissent si admirablement ; il» ont des soins ridicules de moi; ils vienneuc me trouver le soir armés de toutes pièces , et c'est contre un écureuil qu'Us veulent tirer l'épée. ■
C'est pendant que la dame des Rocbers prenait si gaiement une vie qui devait bien avoir ses alarmes et ses ennuis, qu'elle devint tout-à-fait malade; tant que son fils fut auprès d'elle , il lui servit de secrétaire , et souvent il intercalait des lettres de lui dans celles adr«Esées à sa soeur; ces lettres sont pleines d'esprit et de tendresse. Quand
il Fût retourné à Paris, une jeune et jolie fille , d'une grande simplicité et dont la naïveté aTait un grand cfaamie pour madame de Sévigné, le remplaça; cette faveur de la jeune et nouvelle venue faisait sëcber de jalousie mademoiselle Duplessis... Et puisque je viens d'écrire ce nom , il faut que je décharge mon cœur, du seul reproche que j'aie à faire à mon héroïne. Elle se moque trop de qui l'aimait tant! Mademoiselle Duplessi$,silïère d'approcher de madame la marquise de Sévigné , si heureuse de lui rendre des soins, si empressée à deviner ses désirs, méritait un peu plus d'indulgence et moins de moqueries. Un poète anglais , je ne sais plus lequel , a dît : si un serpent m'aànatt, je ne le /mirais pas. Je pense comme le poète. Les moqueries de tout le monde font mal <l ceus contre lesquels elles sont spirituellement lancées , mais avec le temps , la piqûre qu'elles font se guérit ; les plaisanteries de madame de Sévigné contre la Plessts ont blessé la pauvre créature si avant , que sa laideur, sa gaucherie , ses infirmités ne sont point mortes avec elle ; sa rîdiculité vit toujours.
Coupant court à ce reproche , qu'en historien consciencieux je me suis cru obligé de faire^à la femme que, jusqu'à cette page, j'ai toujours louée , je surviens à la maladie qui lui est tout -ùcoup revenue. Jusqu'à ce moment aiicufié souffrance physique ne l'avait atteinte, son esprit seul avait eu ses tounnens; tourmens que les
imaginations vives, que les cœurs aimans savent se créer, et que Dieu leur envoie , pour compenser la bonne part qu'il leur a donnée.
Ce rhumatisme qui cloue sur un lit ou sur un fauteuil, son activité, va trouver madame de Sévigné douce envers le mal; son bon esprit, son caractère facile, elle les montrera dans ses douleurs, comme elle les a tait briller dans ses joies; tout la fera valoir, tout lui sera ami, même le mal. Écoutons-la. « Devinez ce que c'est, mon enfant , que la chose du monde qui vient le plus vite et qui s'en va le plus lentement; qui vous fait approcher le plus vite de la convalescence et qui vous en retire le plus loin ; qui vous fait toucher l'état du monde le plus agréable, et qui vous empêche le plus d'en jouir; qui vous donne les plus belles espérances , et qui en éloigne le plus l'effet. Ne sauriez-vous pas le deviner? Jetez-vous votre langue aux chiens?... C'est un rhumatisme. Il y a vingt-trois jours que j'en suis malade; depuis le quatorze, je suis sans lièvre et sans douleurs; et dans cet état hienbenreux, croyant être en état de marcher, qui est tout ce que je souhaite, je me trouve enflée de tous côtés : les pieds, lesjambes, les mains; et cette enflure, qui s'appelle ma guérîson, fait tout le sujet de mon impatience , et ferait le sujet de mon mérite si j'étais bonne. »
Dans une autre lettre. ■ Mon 61s me promena hier par le plus beau temps du monde ; je m'en
trouvai fortifiée; et si mes enflures veulent bien me quitter , après cinq semaines de martyre, jfl me retrouverai dans une parfaite santé. Comme j'aime à être dorlotée , je ne suis pas £àcbée qae vous me plaigniez UD peu... heJrater(M. de Sévi' gné ) m'a été dlime consolation que je ne puii voue exprimer, il se connatt assez joliment en fièvre et en santé , j'avais de la confiance en tout ce qu'il me disait.
« Mon fils est jtani, et nous sommes assez seules , la petite fille et moi ; nous lisons , nom tcrivom, nous prions Dieu; l'on me porte ee f:baise dans le parc , où il foit définitivement beaui cela me fortifie. J'y ai fait (aire des beautés nou-
VfAles , dont je jouirai peu cette année Mon
yiiage n'est point changé , mon esprit et mon hupneur ne le sont guère. Je suis maigre , et j'en «uis bien aise. Je marche et prends l'air avec plaîsir. 1
Le 24 inars, alors que le printemps s'ouvrait dans les bois , madame de Sévigné, convalescente, quitta les Rochers. La jeune personne qui lui avait servi de secrétaire et qui , en vivant auprès d'elle, s'était mise à l'aimer, le jour du départ, avait été enlevée dès le grand matin pour éviter les grands éclats de sa douleur. < Ce sont des cris d'entant, dit la voyageuse, qui sont si naturels, qu'ils en font pitié ; peut-élre que dans ce moment elle danse , mais depuis deux jours elle fondait ; elle n'a pas appris de moi à se gouverner. 1
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Madame de Sévigné était encore aux Rochers , lorsqu'elle apprit que madame de Grignan venait d'accoucher à. huit mois; au milieu de sa maladie cette nouvelle l'agita beaucoup; mais bientôt elle fut rassurée, et sur la santé de la mère et sur la vie de l'enfant.
En s'éloigoânt de Bretagne, elle laissait la province couverte de troupes. L'esprit breton avait , peine à se (aire dépendant et obéissant, et le grand roi , qui avait vaincu l'Allemagne en courant, trouvait des esprits indomptés au pays de Duguesclin et de Glisson. En lisant les lettres dans lesquelles madame de Sévigné dépeint l'état de cette province agitée. On sent qu'elle n'était pas . née dans la patrie de la ducbesse Anne; si elle eût été bretonne, il y aurait eu plus de tristesse dans ce qu^elle en écrivait , et des praîsanteries qui s'y trouvent ne s'y verraient pas. Avec le nom de son mari, elle aurait dû être moins Parisienne ; i"t nom oblige.
KETOOR A FABIS. — DÉPART POUm VlGBl.
Arrivée à Paris , madame de Sëvigné souflrait toujours de ses mains , mais elle prenait son mal en patience, car madame de Grignan venait de lui donner Tespérance d'arriver bientôt auprès d'elle. Sa tnain droite , celle qui écrivait à sa fille , était la plus malade, et ce n'était qu'avec peine qu'elle pouvait s'en servir; sa plume ne courait plus la bride sur le cou; et, quand le cœur avait tant de choses à dire , la main n'allait que lentement et difficilement; aussi elle dit à madame de Grignan : ■ Ma toute belle , mes lettres ne sont plus ce qu'elles étaient, je ne fais plus qu'effleurer tous les chapitres , qu'étrangler toutes les pensées, à cause de cette malheureuse main qu'il me faut ménager. >
■r<it.,Goot^lc
Cette promesse d'arriver à Paris qu'avait faite madame de Grignan , elle ne put la réaliser tout de suite. Les mille et un embarras du poste qu'occupait M, de Grigoau , et cette gène qui ronge eu dessous les fortunes , que le vulgaire envie le plus, mirent pendant plusieurs mois obstacle à à ce voyage ; cependant madame de Sévigné avait besoin du bonbeur de revoir sa 6Ue pour remettre sa santé ébranlée par ce premier cboc. Ce rhumatisme, qui roidissait sa main, n'avait point altéré sa beauté. Elle écrit : ■ J'ai vu les meilleurs ignorans d'ici, qui me conseillent des petits remèdes si di^érens , que pour les mettre d'accord , je n'en fais aucun , et je me trouve encore trop -jieureuse que sur Vichi et Bourbon , ils soient d'un même avis. Je crois , qu'après ce voyage , vous pourrez reprendre l'idée de santé et de gatté que vous avez conservée de moi; pour l'embonpoint , je ne crois pas que je sois jamais comme j'ai été , je suis d'une taille si merveilleuse , que je ne conçois pas qu'elle puisse changer, et pour mon visage , cela est ridicule d'être comme il est. ■
Une des choses qui retenait madame de Grignan en Provence , c'était le soin de mettre au couvent sa fille Pauline (depuis madame de Simiane ). A ce sujet , madame de Sévigné se rappelle ce qu'elle a souffert , quand elle a lait ce même sacrifice, quand elle a mis la belle Marguerite aux fiUes-Sainte'Marie, et comment les reli-
gïeuses de la Visitation gâtaient par leurs soins et leurs provenances la petîte-liUe de leur sainte fondatrice : elles vous regardaient comme une reHque, dit-elle à madame de Grignan.
Dans une lettre du 4 "lai 1676, elle raconte qu'elle est allée à l'Opéra avec madame de poulanges, madame d'Heudicourt, M. de Coulanges, Corbinelli et l'abbé de Grignan. J'ai noté ceci pour prouver que , dans un siècle religieux , les prêtresse permettaient ce spectacle. 11 est vrai que les opéras d'alors, tout mythologiques, n'offraient point aux yeux, les ministres , les cérémonies et les temples chrétiens \ on n'amenait sur les planches que les dieux et les déesses de l'Olympe , et l'on respectait le nôtre.
Le 10 mai , elle se mit en route avec madame d'Escars pour Vichi , et comme de coutume , ft chaque couchée de la route , elle se repose en écrivant en Provence le chemin qu'elle suit; madame de Montespan vient d'y passer, elle revoit sa Loire avec plaisir et comme une ancienne amie ; elle voyage sur les traces de madame de Montespan , elle se fait conter tout ce qu'elle a dit , tout ce qu'elle a fait , tout ce qu'elle mange, tout ce qu'elle dort. La fevorite était dans uns calèche & six chevaux avec la petite de Thianges; elle avait un carrosse derrière, attelé de même, avec six femmes, plus, deux fourgons, six mulets et dix ou douze hommes à cheval , sans ses officiers : son train était de quarante - cinq per-
•onnee. On vcDsit lui demander des charités pour les églises et pour les pauvres , elle donnait partout beaucoup d'argent et de fort bonne grâce.
Pendant que mBdama de Sévigoé voyage, mudame de Grignan fait des démarches pour marier son frère, démarches qui ne réussirent pas. A Moulins, la petite fille de Sainte-Frémiot de Chim tal date ainsi une de ses lettres :
■ ji Moulins, à la Fisitatioit, dans la cfiambr» oà ma grand'mère eit morte; ce dimanche aprit vêpres, 19 mai 1676» entourée des deux petites dt Valençay. »
En descendant de voiture, à son arrÎTée à Vi» chi, madame de Sévigné trouva madame de Ërit<sac et madame de Saiut-Hérem, et dsux ou trois autres de ses connaissances de Paris, qui l'attendaient sur les bords de l'Allier, o Je crois, dit-rile* que si l'on y regardait bien , on y trouverait en^ core des bergers de l'Âetrée Je me suis reposée aujourd'hui , et demain je commencerai à boire. M. de Saint-Hérem est venu me prendre ce matin pour la messe et pour dtner cbe£ lui i madame de Brissac y est venue ; on a joué ; pour moi, je ne saurais me fatiguer à mêler des Cartes. Nous nous sommes promenés ce soir dans 1^ plus beaux endroits du munde ; et, à sept heures» la poule mouillée vient manger son poulet et causer un peu avec sa chère enfant On va à siK
heures à la fontaine, tout le monde s'y trouve, on boit et l'on fait une fort vilaine uiihe ; car
imaginez-vous qu'elles sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on vient , on se promène, on entend la messe... On dtne à midi, après dtner on va cbez quelqu'un; c'était aujourd'hui chez moi. Madame de Brissac a joué à ibombreavecSaint-Hérem; et Planci, le chanoine et moi, nous lisons l'Arioste. 11 est venu des demoiselles du pays avec une flûte , qui ont dansé la bourrée dans la perfection. Cest ici où les Bohémiennes poussent leurs agrémeos ; elles font des dagognades où les curés trouvent un peu à redire ; mais enfin, à cinq heures on va se promener dans des pays délicieux , à sept on soupe légèrement, on se couche à dix. »
On le voit , la vie des eaux d'alors , à peu de chose près, était la même qu'aujourd'hui. Dans d'autres lettres, madame de Sévigné raconte et dépeint la manière dont s'administre ht douche, et la compare à une assez bonne répétition du pur- ^toire. f Beprésentez-vous, dit-elle, un jet d'eau contre quelques uns de vos pauvres membres malades , toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met d'abord l'alarme partout pour mettre en mouvement tous les esprits, et puis l'on s'attache aux jointures qui ont été affligées î mais quand on vient à la nuque du cou, c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se peut comprendre; c'est Jà, cependant, le nœud de l'aflaire. Il faut tout souffrir, et l'on souffre tout, et l'ou n'est point brûlée, et l'on se met
DE MADAUE DE SIÈVIGKÉ. 369
dans UD Ht chaud, où on sue abondamment
C'est comme si je renouvelais un bail de vie et de sant^ ; et «i je puis vous revoir, ma chère , et vous embrasser encore d'un cœur comble de ,ten>. dresse et de joie, vous pourrez peut-être encore m'appeler votre beUissima madré , et je ne renoncerai pas à la qualité de mère beauté, dont M, de Goulaoges m'a honorée; enfin, ma chère enfant, il dépendra de vous de me ressusciter de cette manière. Je ne vous dis point que votre absence a causé mon mal , au contraire , il parait que je n'ai point assez pleuré , puisqu'il me reste tant d'eau ! Mais il est vrai que de passer ma vie sans vous voir, y jette une tristesse et une amertume à quoi je ne puis m'accoutumer. n
Après six semaines passées à Vichi, madame de Sévigné revint à Paris peu de jours avant le supplice de la Brinviiliers.. D'après ses aveux , elle avait empoisonné dix fois de suite son père, elle ne pouvait en venir à bout , ses frères et plusieurs autres , et toujours l'amour et les confidences mêlés par tout. ■ A six heures on l'a menée en chemise à Notre-Dame, faire amende honorable; la question ordinaire et extraordinaire lui avaient été appliquées à diverses reprises. » M. Musset- Patbay , dans des recherches sur le cardinal de Betz, a calomnié madame de Sévigné, en avançant qu'elle avait assisté au supplice de la Brinviiliers. Madame de Sévigné n'a fait que voir passer cette misérable. « J'étais , dit-elle , avec la
bonne d'Escars sur le pont Notre-Dame. Jamais il ne s'est vu tant de inonde ! Dans le tombereau , elle était jetée à reculons sur de la paille, avec «nccornette basse et sa cbeoiise; un docteur auprès dVlle , le bourreau de l'autre côté. En vérité, cela m'a fait frémir. ■
Cette empoisonneuse du dix-septième sléelt) mettait de l'arsenic dans des tourtes de pigeonneaux. Tout récemment, nous avons vu une élève, une émule de la Brinvilliers , répandre à pleines mains du poison dans des gâteaux qu'elle envoyait à son mari, en lui recommandant de leg manger à telle on telle heure, parce qu'au même instant elle serait en communication de pensée*
avec lui Ici, il ya un raffinement d'hypocHsïv
que la Brinvilliers n'a pas eu ; ici , le crime est en progrès !
On a souvent répété que tout se trouvait dani les Lettres de madame de Sëvigné, le triste et Ifl gai, le léger et le solide, le beau et l'horrible^ et ceux qui ont vanté cette universalité , ont eu grandement raison :' en voici une preuve de plus. Celle qui nous disait tout à l'heure : o Enfin , c'eU est fait, la Brinvilliers est eti l'air; son pauvre petit cbrps a été jeté , après l'exécution , dans un folt grand feu , et ses cendres au vent, * passant subitement d'une scène de terreur aux magnificences de Versailles , nous fera mieux conliatlM le grand siècle que les hommes qui ont écrit des volumes sur Louis XIV.
Parit, mercredi 30 Juillet 1O76.
■ Voici un cbaDgemept de scène qui vous paraitra, ma cbére enfant, aussi agréable qu'à tout le monde. Je fus samedi & Versattl«g avec la ViU Jars; voici comme cela va. Vous connaissez la toilette de la reine, la messe, le dtner; mais U Q'est plus besoin de se faire étouffer pendant que leurs majestés sont à table ; car, à trois heures, le roi , la reine , Monsieub, Madame , Mademoiselle , tout ce qu'il y a de princes ei princesses, madame de Montegpan , toute sa suite , tous les courtisans, toutes les dames, enfin, ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du roi que vous connaissez. Tout est meublé divinement , tout est magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir cbaud ; on passe d'un' lieu h l'autre sans faire la presse nulle part : un jeu de reversi donne la forme , et fixe tout. Le roi est auprès de madame de Montespan, qui tient la carte : Monsieur , la reine et madame de Soubise , Dangeau et compagnie, Langlée et compagnie, Mille louis sont répandus sur le tapis. 11 n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau, et j'admirais comme nous sommes sots au jeu au* I^ès de lui; il ne songe qu'à son affaire , et gagne où les autres perdent; il oe néglige rien; il pro- Ëte de tout, et n'est point distrait. Aussi, les deux cent mille francs en dis jours, les cent mille écue «n un mois, tout cela se met sur le livre de sa re-
cette : il dit que je prenais part àson jeu, de sorte je fus assise agréablement et commodément. Je saluai le roi, ainsi que vous me l'avez appris; il me rendit mon salut, comme si j'avais été jeune et belle. La reine me parla aussi long-temps de ma maladie que si c'eût été une couche. Elle me • dit encore quelques roots de vous. M. le duc me fit mille de ces caresses à quoi il ne pense pas. Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du chevalier de Grignan ; enfin , tutti quanti. Vous savez ce que c'est que de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve siH" son chemin. Madame de Montespan rae parla de Bourbon; elle me priade lui conter Vichi , et comment je m'en étais trouvée; elle me dit que Bourbon, au lieu de lui guérir un genou, lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat, comme disait la maréchale delà Meilleraie. Mais sérieusement, c'est une chose sur^ prenante que sa beauté ; sa taille n'est pas la moi' tié si grosse qu'elle était , sans que son teint , ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle était tout habillée de point de France ; coiffée de mille boucles; les deux des tempes lui tombent fort bas sur les joues; des rubans noirs sur sa tête; des perles de la maréchale de L'Hôpital, embellies de boucles et de pendeloques de diamans de la dernière beauté; trois ou quatre poinçons; point de coiffe; en un mot, une triomphante beauté à faire admirer tous les ambassadeurs. Elle a su que Ton se plaignait qu'elle empêchait toute
la France de Toir le roi; elle Ta redonne comme TOUS voyez, et tous ne sauriez croire la joie que tout te monde en a , ni de quelle beauté cela rend la cour. Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi , dure depuis trois heures jusqu'à six. S'il vient des courriers , le roi se retire un moment pour lire ses lettres , et puis revient ; et il y a toujours quelque musique qu'il écoute et qui laït un très bon effet. 11 cause avec les dames qui ont accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin , on quitte le jeu à sïk heures; on n'a point du tout de peine à faire ses comptes ; il n'y a point de jetons, ni de marques. Les poules sont au moins de cinq, de six ou sept cents louis; les grosses de mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-K;inq chacun, c'est cent; et puis celui qui l^it en met dix. On donne chacun quatre louis à celui qui a le quinola; on passe, et quand on £ait jouer et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la poule, pour apprendre ainsi à jouer mal à propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure sur le cœur. Combien avez-vous de cœurs ? J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai un, j'en ai quatre :' il n'en a donc que trois, que quatre? et Ihingcau est ravi de tout ce calcul ; il découvre le jeu , il tire des conséquences, il voit à qui il a affaire. Enfin , j'étais fort aise de voir cet excès d'habileté. Vraiment, c'est bien lui qui sait le dessous des cartes ; car il sait toutes les autres couleurs. On montç donc à six heures en calèche ; le roi ,
57iS VIF,
madame Je Montespan, MoNsrETJS, madame de Thianges et la bonne d'Heudicourt, sur le sinipontin , c'est-à-dire comme en paradis ou dans ta gloire de Niquée (i). Vous savez comme ces calèches sont faites \ on ne se regarde point , on esl tourna du même coté. La reine était dans une autre avec les princesses , et ensuite tout le monde attroupé selon sa fantaisie. On va sur le canal dans des gondoles, on y trouve de la musique, on revient à dix heures, on trouve la comédie, minuit sonne , on fait médianoche ; voilà comment se passe le samedi.
« De vous dire , ma toute belle , combien de fois on me parla de vous, combien on me demanda de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans attendre la réponse , combien j'en épargnai, combien on s'en souciait peu, combien je m'en souciais encore moins , vous reconnaîtree Vini^aa corte. Cependant elle ne fut jamais si agréable, et l'on souliaite fort que cela continue. Madame de Nevers est fort jolie, fort modeste, fort naïve; sa beauté fait souvenir de vous. M. de Nevers esl toujours le même ; sa femme l'aime avec passion. Mademoiselle de Thianges est plus régulièrement belle que sa sœur et beaucoup moins charmante. M. du Maine est incomparable ; son esprit étonne, et les choses qu'il dit ne se peuvent imaginw. Madame Ae IVIaintenon , madame de Thianges ,
(l) Pi'iucsiK fabuleuse d'im rWBio de tUrit-
Guelfes et Gibelins, songez cjue tout est rassembla. Madame me fit mille honnêtetés, à cause de la bonne princesse de Tarente. Madame de Monaco est à Paris, i
Après cet eitrait, je demande de nouveau si jamais quelqu'un a fait voir vivante la cour du grand roi, aussi bien que madame de Sévigné? Quand on lit une des relations qu'elle en fait, on se croit dans les splendides appartemcns de Versailles , on scïit les parfums qu'on y brûlait , on entend la musique qui s'y faisait, on prend part aux conversations qui y avaient lieu , on se meut dans la foule choisie qui s'y pressait , on se trouve en face du roi éclatant de majesté, de la reine , pleine de douceur, et de madame de Montespan, radieuse d'esprit, de grâce et d'orgueil.
Avant d'en finir avec les magnificences de la cour, je veux citer encore quelques lignes qui intéresseront les lectrices de la vie de madame de Sévigné. • J'ai dtné hier chez cette bonne Bagnols;j'ai prouvé madame de Goulanges dans cette cbambre si belle et si brillante de soleil , oiï je TOUS ai vue quasi aussi brillante que lui. Cette pauvre convalescente m'a reçue agréablement; elle veut vous écrire deux mots : c'est peut-être quelques nouvelles de l'autre monde que tous serez bien aise de savoir. Elle m'a conté les fransparens. Avez-vous ouï parler des transparens ? Ce
sont des habits entiers des plus beaux brocarts d"or et d'azur que l'on puisse voir , et papdessus, des robes noires transparentes de dentelles d'Angleterre ou de chenille veloutée, sur un tissu comme ces dentelles d'hiver que vous avez eues. Gela compose un transparent, qui est un habit noir et un hahit tout d'or ou d'argent, ou de cou' leur, comme on veut; et voilà la mode. C'est avec cela que Ton fit un bal, le jour de la saint Hubert , qui dura une demi-beure ; personne n'y voulut danser. Le roi y poussa madame d'Heudicourt ; mais enfin le combat finit , faute de combattans. »
( M. de Langlée a donné à madame de Montespan une robe d'or sur or, rebrodé d'or rebordé d'or; et par-dessus, un or frisé, rebroché d'un or méW avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée : ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret, àme vivante n'en avait connaissance. On la voulut donneraussi mystérieusement qu'elle arait été fabriquée. Le tailleur de madame de Montespan lui apporta l'habit qu'elle lui avait ordonné ; il en avait fait le corps sur des is ridicules : voilà des cris et des gronderics, î vous pouvez le penser. Le tailleur dit en tremblant : Madame , comme le temps presse , voyez si cet autre habit que voilà ne pourrait pas vous accommoder? Faute d'autre, on découvrit l'habit. Ahl la belle chose! Ah! quelle ëto^e! vient-elle du cielPIl n'y en a pas de pareille sur
la terre! On essaie le corps, il est à peindre. Le roi arrive , le tailleur dit : Madame , il est iaît pour vous. On comprend que c'est une galanterie ; mais qui peut l'avoir laite? C'est Langlée, dit le roi; c'est Langlée assurément, dit madame de Montespan , personne que lui ne peut avoir imaginé une telle magnificence. C'est Lauglée ! c'est Langlée! Tout le monde répète c'est Langlée! Les échos en demeurent d'accord, et disent : c'est lânglée; et moi, ma fille, je vous dis, pour être àJa mode: c'est Langlée. >
Pendant la maladie'très grave de madame de Coulanges, madame de Sévigné, encore très souffrante et pouvant à peine se servir de ses mains, ne quitu presque pas «on amie. Personne n'a jamais mieux compris qu'elle les devoirs de l'amitié, aussi personne n'a jamais été plus aimée, en amitié : c'est comme en toutes choses, qui a semé beaucoup , récolte beaucoup.
Du chevet de madame de Coulanges elle écrivait à madame de Grignan : > Vous avez raison de ne pouvoir vous représenter madame de Coulanges à l'agonie et M. de Coulanges dans la douleur; je ne le croirais pas, si je ne l'avais vu : une vivacité morie, une gaieté pleurante, ce sont des prodiges! »
A la joie que lui donna la guérison complète de son amie , il vint s'en joindre une autre : elle parvînt enfin, par ses connaissances dans le monde courtisan et admiaistratif, à faire faire un échange
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avantageux à son fils. Elle mande à son cousin fiussy de Babutin : ■ Le baron a traité de la souslîeuteoance des gendarmes de M. le Daupbin avec la Fare, pour douze mille écus; elle nous revient à quarante mille écus ; elle vaut l'intérêt de l'argent ; il se trouve par là à la tête de la compagnie , M. de la Trousse étant lieutenant-général, M. le Daû^in devienc tous les jours plus considérable ; la paix rendra cette charge encore plus belle que la guerre. »
Cet établissement pouvait faciliter un riche mariage pour son fils ; c'est maintenant vers ce but que vont tourner les pensées de la prévoyante et tendre mère.
En attendant madame de Grignan, madame de Sévigné allait souvent à Livry et y faisait de courts séjours de temps en temps. Comme je l'ai dit ailleurs, ces lieux étaient remplis du souvenir de sa fille, et les souvenirs grandissent dans le silence. L'automne lui plait comme à toutes les âmes rêveuses , elle en parle en artiste. • Je suie venue à Livry, écrit-elle, achever les beaux jours et dire adieu aux feuilles; elles sont encore toutes aux arbres, eljes n'ont fait que changer de couleur; au lieu d'être vertes , elles sont aurore , et de tant de sortes d'aurore, que cela compose un brocart d'or riche et magnifique , que nous voulons trouver plus beau que le vert , quand ce ne serait que pour changer. ■
C'est à cette époque que madarïte de Sévigné
changea de demeure h Paris, et qu'elle alla loger à l'hôtel Carnavalet, belle et noble habitation qui existe encore au Marais , rue Culture-Sainte-Catherine. Je me souviens d'y avoir rencontre un frappant contraste. J'y allais Tesprit plein du beau langage de la femme célèbre qui y avait logé, et je trouvai dans la chambre qu'elle avait habitée , M, le baron de Pommereul, directeur général de l'imprimerie et de la librairie sous l'empire , un des hommes les plus savans de France , mais un do ceux dont le langage était le plus grossier qui fût au monde. Les murs, les lambris de la Camatw/«(fe avaient été accoutumés à d'autres paroles que les siennes.
Cette année-là , madame de Sévigné passa du temps à Livry; son fils y était avec elle, et, comme aux Rochers, leur vie coule doucement ensemble. Deux choses occupent leur temps, debonnes léc; tures et de longues causeries sur la Provençatet ■ Le frater, mande-t-elle souvent à sa hlle , est une des bonnes compagnies que l'on puisse avoir. » Madame de Goulanges, pour se remettre de sa maladie, vient passer quelques jours avec eux; tous ensemble ont une pensée fixe, c'est l'arrivée à Paris de madame de Grignan.
Elle y est arrivée le 22 décembre 1676; mais la joie que la tendre mère s'était promise en em' bras7:ant sa fille , est mêlée d'une grande amertume: une maladie de langueur mine sourdement madame de Grignan, elle est devenue maigre et
pâle ; l'absence avait été remplie de rigueurs , mais voir le chaugement de sa fille chérie : ce visage fondu , ces beaux bras , cette belle gorge mécowiahsables ; entendre cette faiblesse de voix, lui déchirent l'âme, l'accablent de tristesse et de sombres pressentitnens. Ce mécompte des joies qu'elle s'était promises, est commun dans la vie ; le jour que l'on avait ardemment souhaité arrive, et quand il est venu , ce ne sont pas des larmes de bonheur qu'il vous voit répandre.
A présent que la mère et la fille sont ensemble à l'hôtel Carnavalet, madame de Sévigné,quiii'a plus à écrire en Provence , reprend sa correspondance avec son cousin, le comte de Bussy Rabutin , et presque dans toutes ses lettres , perce son inquiétude sur la santé de sa fille. ■ La belle Madelonne est ici ; mais comme il n'y a pas un plaisir pur en ce monde, la joie que j'ai de la voir est fort troublée par le chagrin de sa mauvaise santé. Imaginez-Tous , mon pauvre cousin , que cette jolie petite personne que vous avez trouvée si souvent à votre gré , est devenue d'une maigreur et d'une délicatesse qui la rend une autre personne , et sa santé est tellement altérée , que je ne puis y penser sans en avoir une véritahle inquiétude ; voilà ce que le bon IKeu me gardait en me redonnant ma 6Ue! i
Cette fois, le séjour de madame de Grignan à Paris ne fut que de quelques mois. Arrivée au mois de décembre 1676, elle en partit au mois
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de juin de l'année suivante; à son départ, elle était moins souH^rante, et sa mère, un peu rassurée , céda aux instances de ses amis , obéit aux ordonnances de ses médecins, et retourna aux eaux de Vicbi, où elle retrouve tout un monde de connaissances ; la pensée qui l'y occupe plus que toutes les autres , c'est de faire venir sa fille à Paris pour y passer l'hiver et loger avec elle à l'hôtel Carnavalet. « 11 me semble, écrit-elle, que ce sera une grande commodité à toutes deux, et bien de la peine épargnée de ne point nous chercher ; il y a des heures du soir et du matin pour ceux qui logent ensemble , qu'on ne remplace point, quand on est pêle-mêle avec les visites, u Tout ce qui est bon, tout ce qui est doux à l'ami- .tié, madame de Sévigné le sait mieux qu'un autre. On voit que son esprit s'est mis à la suite de son cœur, pour étudier les pures voluptés de rame.
Toujours constante à ses amis malheureux , la mère de madame de Grignan, en revenant à Paris, va voir madame Fouquet, que ses malheurs et ses vertus faisaient honorer de tous.
Le sé^four à Vichy ne fut que de six semaines , et bientôt la mère et la fille se trouvèrent réunies à l'hôtel de Carnavalet, et passèrent ensemble un peu plus d'un an, temps de tranquillité, de bonheur, qui coula trop rapidement pour toutes deuxl Jeune , madame de Grîgnan portait au dedans d'elle un mal qui rongeait sa vie et jetait du som-
brc dans son esprit ; sentant bien que Ses souffrances altéraient son humeur souvent, elle était mécontente d'elle-même et se figurait alors qu'elle était une charge , un ennifl à tous ceux qui l'aimaient. Cest sur cette disposition à se faire des dragons, que madame de Sévigné la gronde sans cesse, et si tendrement!
On a pu voir, à la manière dont elle parle toujours de Corbinelli, combien elle l'aimait ; aussi ce fut une grande joie pour elle, quand elle apprit, quelque temps après son relour à Paris, qu« cet homme savant, modeste et si dévoué h ses amis, venait d'obtenir une pension de deux mille francs. Cette joie fut de courte durée, la mort du cardinal de Retz rouvrît la fontaine de larmes que la bonté de son cœur rendait intarissable. Elle écrit à son cousin, le comte de Bussy : x Plaignezmoi d'avoir perdu le cardinal , vous savez combien il était aimable et digne de l'estime de tous ceux qui le connaissaient. J'étais son amie depuis trente ans , et je n'avais jamais reçu que des marques de son amitié ; elle m'était également ho* norable et délicieuse ; il était d'un commerce aisé plus que personne au monde. Huit jours de fièvre continue m'ont enlevé cet illustre ami ; j'en suis touchée jusqu'au fond du cœur. ■
Dans cette même correspondance avec Bussy de Rabutin, on trouve ce passage d'une lettre que je ne puis me résoudre à ne pas transcrire.
Pari), 37juiii lOyo- I Je n'ai pas le mot à dire à tout le premier article de votre lettre, sinon que Livry, c'est mon lieu favori pour écrire ; mon esprit et mon corps y sont en paix, et, quand j'ai une réponse à taire, je la remets à mon premier voyage. Mais j'ai tort, cela lait des retardemens dont je veux me corriger : je dis toujours que si je pouvais vivre seulement deux cents dus , je deviendrais la plus admiraUe personne du monde. Je me corrige assez aisément, et je trouve qu'en vieillissant même j'y ai plus de fiacilité : je sais qu'on pardonne raille choses aux cliarmes de la jeunesse, qu'on ne pardonne point quand ils sont passés. On y regarde de plus près, on n'excuse plus rien^ on a perdu les dispositions favorables de prendre tout en bonne part; enfin, il n'est plus permis d'avoir tort; et, dans cette pensée, l'amour-propro nous fait courir à ce qui peut nous soutenir contre celle cruelle décadence , qui , malgré nous , gagne tous les jours quelque terrain,
■ Voilà les réflexions qui me font croire qu'à l'âge où je suis on se doit moins négliger que dans la fleur de l'âge... ; mais la vie est trop courte, et ta mort nous prend que nous sommes encore tout pleins de nos misères et de nos bonnes intentions! ■ . pour tout être qui est arrivé au déclin de la
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vie, il y a dans ces lignes de madame de Sévigné une profonde amertume; tout ce qu'elle dit est vrai, tout ce qu'elle a éprouvé , nous le ressentons. De son temps, il était sans doute triste de vieillir; mais aujourd'hui les tristesses de l'âge ont doublé. Par une sage compensation, nos pères avaient entouré la vieillesse de sollicitudes , de soins et d'égards : entrant dans la pensée de Dieu , ils avaient accordé des respects à ceux qui avaient perdu les agrémens et les plaisirs de la jeunesse. De nos jours, cette perte est complète, et nen da dehors ne vient la compenser. Si vous ne vous désespérez pas d'avoir vieilli , c'est que , avec l'aide de Dieu, vons vous êtes fait de la résignation tout seul ; personne ne vous aide plus à porter le poids de vos années, c'est un fardeau qu'on vous laisse tout entier; vous ne marchez pins assez vite, on vous laisse sur le chemin ; bienheureux si l'on se retourne de temps en temps pour voir si vous -êtes encore debout.
Cette cruelle décadence , dont parle madame de Sévigné, ou la sent moins aujourd'hui par les in* firmités qui vous viennent, que par les jeunes amis qui s'en vont.
Nous qui souffrons de cet abandon, laissons faire les mœurs actuelles , elles nous vengeront cruellement ; ceux qui ne veulent plus des vieux, vieillissent.
Le disrespect pour l'âge , établi par la générai
DE HADAHE DE SÉVIGKÉ. 385
tîon qui nous pousse , ne fera que progresser et augmenter. Les dédains qu'ils auront semés contre nous, auront aussi grandi contre eux.... Le temps et Dieu ont leur justice, laissons-les passer.
HARIAflB nv HAHQVIS DE SÉriGHIÉ,
Depuis quelque temps, les douleurs, les infirmités que Dieu nous envoie, comme des émissaires , pour nous rappeler la brièveté de la vie, ne manquaient point à la plus tendre , à la plus aimable des mères ; aussi, parfois, sa pensée s'attristait et lui reprochait de n'avoir encore rempli que la moitié de sa mission.
L'idole de son cœur, sa Qlle bien-aimée , était mariée, mais son fils ne Tétait pas, et cependant un bon mariage était indispensable pour réparer les brèches que sa légèreté et son inconduite avaient faites à sa fortune. Bien des projets avaient été conçus , et au moment d'être réalisés ; mais un soudain amour , une nouvelle passion , un
i„M(>Goo*^[c
VIE DE MADAME DE SÉVIGSli, 387
scandale dans la Prorence , venaient tont déranger.
Certes, madame de Sévigné souffrait beaucoup de ce défaut de sagesse de son fils ; mais sa tendresse faisait expirer sur ses lèvres ou soïis sa plume tous les sermons, tous tes reproches trop durs. On a dit de Dieu , sa miséricorde désarme sa colère ; il en est de même de l'àme des mères: pour ainler, elles ont été faites bien à l'image de Dieu, et quand il faudrait erre sévères, elles sont tendres; quand il faudrait gronder, elles caressent ou elles pleurent.
A cette époque o» elle était loin de sa fille, et quand son fils, par ses déréglemens trop publics, renversait toutes ses espérances de l'établir d'une manière convenable, madame de Sévigné sentait vivement combien elle était seule, et elle écrivait à madame de Grignan : « Parlons de Pauline (i); l'aimable, la jolie petite créature! Hélas! ai-je été jamais si jolie qu'elle ? On dit que je l'étais beaucoup ; je suis ravie qu'elle vous fasse souvenilr de moi : je sais bien qu'il n'est pas besoin de ce}^; mais enfin, j'en ai une joie sensible. Vous me la dépeignez d'une manière charmante , et je crois précisément tout ce que vous m'en dites. Vous avez bien fait de la foire revenir auprès de voua ; gardeE-la, ma fille , ne vous privez pas de ce plaisir, la Providence en. anra soin ; ne lui dites
(l) Sa |ietiLc-bllc, ilrpiiù duhUdic cIc Siuiianr
pas qu'elle a tau bonne (i); serait-il bien possible que je trouvasse encore de la place pour aimer , et de nouveaux attacheraens? Je vous conseiUe de ne point vous défendre de la tendresse qu'elle vous inspire. Quand vous devriez la marier en
Béam » Dans la même lettre, elle ajoute: «Le
bon abbé me disait tantôt que je devrais vous demander Pauline , qu'eUe me donnerait de la joie, de l'amusement, et que j'étais plus capable que je n'ai jamais été de la bien élever. J'ai été ravie de ce discours; mettons-le cuire, nous y songerons quelque jour. Il me vient une pensée, que vous ne voudriez pas me la donner, et que vous n'avez pas assez bonne opinion de moi. Ma fille, cachez-moi cette pensée, si vous l'avez, car je pense que c'est une injustice, et que vous ne me connaissez pas. Je serais délicieusement occupée à conserver toutes les merveilles de cette petite. ■
Dans cette demande, on sent l'isolement de la grand'mère, et l'on se f&che presque contre sa fille de ne l'avoir pas deviné.
Vers ce temps, une joie advint à la femme qui avait tant de tendresse dans l'àme et tant d'anus dans la société. M. de Pomponne, ministre exilé de Paris, obtint du roi la permission d'y revenir, et pour le salon de madame de Sévigné ce fut un assidu, un fidèle de plus. En toute saison de la
{)) UucboDncmamu, une Brantriuirc. *
vie, tes amis sont précieux; mais quand on vieillit , leur valeur double. A cette même époque , il s'éleva à la cour comme uti tourbillon de faveur pour Ie8 Grignan : les grâces , les emplois pleuvaient sur eux, et de cette averse, la mère de madame de Grignan espérait bien qu'il tomberait de l'avancement et des honneurs sur son gendre; mais non , la place qu'elle lui aurait souhaitée à
Versailles ne lui ne fut pas accordée Ne voyez
pas dans cette ambition de madame de Sévigné autre chose que ce qui y était , la pensée de sa iiUe si loin d'elle , et sous un ciel qu'elle croyait trop ardent pour son sang v^mmable et toujours bouillonnant.
Eh ! mon Dieu ! à côté de ce tourbUlon défaveur s'éleva un vent de mort ; M, de La Rochefoucauld fut arraché à son intimité et à sa meilleure amie , la douce et aimable madame de Lafayette; le prisonnier du château de Piguerot, Fouquet, mourut aussi vers le même temps... Madame de Sévigné prenait de l'âge , vieillissait ; et qu'est-ce que vieillir, si ce n'est de voir mourir, si ce n'est d'avoir â pleurer sur ceux qui nous aimaient et que nous aimions? L'amitié, c'est elle qui embellit le plus notre vie; mais si cette vie se prolonge un peu, seulement jusqu'à soixante-dix' ans , nous voyons tomber une à une les feuilles de la couronne que nos amis nous avaient tressée , et nos cheveux blancs restent tout à décou-
Dans la lettre où madame de Sëvigné mande à madame de Grignan la mort du duc de La Rocliefoucautd , elle peint à merveille l'isolement dnns lequel cette mort laissa sa maladive amie. < M. de Marsillac n'a pas quitté son père d'un moment , il est dans une affliction qui ne peut se représenter; cependant, ma fille, il retrouvera le Roi et la cour, toute sa famille se retrouvera à sa place ; mais où madame de Lafayette retrouvera-t>elle un tel ami , une telle société, une pareille douceur, un agrément , une confiance , une considération pour elle et pour son fils? Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues ; M. de La Rochefoucauld était sédentaire aussi , cet état les rendait nécessaires l'un à l'autre , et rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié. Songez-y, ma fille, voua trouveree qu'il est impossible de faire une perte plus considérable, et dont le temps puisse moins consoler. Je n'ai pas quitté cette pauvre amie tous ces jours-ci , elle n'allait point faire la presse parmi cette famille, en sorte qu'elle avait besoin qu'on eut pitié d'elle. >
La plus tendre des mères était la meilleure des amies, son âme aimante ne disait défaut à aucun bon sentiment.
Vers le temps où mourut le noble auteur des Maximes, la société d'altH^ fut mise en grand émoi par l'arrestatioa et l'exécutioa de tA Voisin,
émule de la Bbinvillieas. Beaucoup de personnages marquans et de grandes dames de la cour furent compromis par cette misérable : entre autres, le duc de Luxembourg, madame de Bouillon, le marquis de Feuquiéres, la comtesse de Soissons, madame de Polignacj madame deTingry, la marquise d'AUuye, et la maréchale de Ija Ferté. Le duc de Luxembourg fut arrêté à Saint-Germain au sortir du cabinet du Roi , et conduit à la Bastille; voilà, dit madame de Sévigné à sa fille, un grand sujet de réflexion; songez à la fortune brillante d'un tel homme, é l'honneur qu'il avait eu de commander les armées du Roi , et représentez-vous ce que ce fUt pour lui d'entendre fermer ces gros verroux , et, s'il a dormi par excès d'abattement , pensez au réveil !
On attribue cette humiliante arrestation du maréchal de Luxembourg à la haine de IjOuvois.
Cette affaire des poisons, qui fit tant de bruit en 1 680 , était l'œuvre de Catherine Deshaies , femme d'Antoine Montvoisin, connue sous le nom de la P'oisin. Elle avait pour complices : la Vigoureux, la Bosse, un prêtre, nommé Etienne Guibourg, Adam Cœuvrit, dit le sage, et d'autres scélérats obscurs. Comme sous l'empire les dames de palais , et l'impératrice Joséphine ellemême, allaient consulter mademoiselle Lenor- ]nand pour savoir l'avenir, sous Louis XIV, les dames de la cour se faisaient tirer leur horoscope
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par LA Voisin... Mais la Voisin s'occupait moins de savoir ce qui arriverait aux gens crédules qui s'adressaient à elle, qu'à augmenter sa fortune par de criminelles manoeuvres. Bientôt on n'entendit parler que de morts subites et d'eiopoisonnemens. Le Roi , voulant mettre un terme à ces crimes , attribua , par lettres patentes du 7 avril 1679, la connaissance exclusive du crime de poison à la chambre de l'Arsenal, qu'il avait créée à cet e^et , et qui était composée de conseillers d'État et de maîtres des requêtes ; ce fut devant ce tribunal que comparurent la plupart des personnages que je viens de nommer tout à l'heure.
Cette cour prononça la sentence de mort contre la Voisin ; voici comment madame de Sévigné raconte son exécution, qui eut lieu le jeudi 33 février 1680:
< Ce ne fut point mercredi , comme je vous l'avais mandé, qu'elle fut brûlée, ce ne fut qu'hier; elle savait son arrêt du lundi, chose extraordinaire. Le soir elle dit à ses gardes : Quoi, nous ne ferons point médîanoche! Elle mangea avec eux à minuit par fantaisie ; car il n'était point jour maigre. Elle but beaucoup de vin , elle chanta vingt chansons à boire. Le mardi elle eut la question ordinaire, extraordinaire; elle avait dîné et dormi huit heures; elle fut confrontée sur le matelas à mesdames de Dreux et le Fëron, et à plusieurs autres. Chi ne parle point encore
DE MADAME DE StVIGNÉ. 395
de ce qu'elle a dit ; on croit toujours qu'on verra des choses étranges. Elle soupa le soir et recommença, toute brisée qu'elle était, à faire la débauche avec scandale. On lui en fit honte, on lui dit qu'elle ferait bien mieux de pensera Dieu, et de chanter un Ave Maris Stella, ou un Salve, que toutes ces chansons ; elle chanta l'un et l'autre en ridicule; elle dormit ensuite. Le mercredi se passa de même en confrontations, et débauches, et chansons : elle ne voulut point voir de confesseur. Enfin le jeudi , qui était hier, on ne voulut lui donner qu'un bouillon. Elle en gionda , craignant de n'avoir pas la force de parler à ces Messieurs. Elle vint en carrosse de Viacennes à Paris. Elle étouffa un peu et fut embarrassée. On la ■ voulut faire confesser, point de nouvelles, A cinq heures on la lia , et , avec une torche à la main , elle parut dans le tombereau habillée de blanc ; c'est une sorte d'habit pour être brûlée ; elle était fort rouge, et l'on voyait que la malheureuse repoussait le confesseur et le crucifix avec violence, ^ous la vîmes passer à l'hôtel de Sully (i), madame de Chaulaes, madame de Sully, la comtesse de Fiesque , et bien d'autres. A Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et, à la Grève , elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau. On l'en tira de force , on
(l) CcLhâlcl ■ dic dcpoii appelé bôlcl dï BoiiceliD ; il ctiiil liiui! dans la rDc SaiDt-Aoloiui; , Le jardin st proloD(;cJuS'ju'iinia[<:adM de lapUccllojilc.
la mit sur le bûcher, assise et liée avec du fer, on !a couvrît de paille. Elle jura beaucoup, elle repoussa la paille cinq ou si^ fois ; mais enfin le feu s'augmenta et on la perdit de vue, et ses cendres sont en l'air présentement ! Voilà la mort de madame Voisin, célèbre par ses crimes et son impiété, n
Dans une autre lettre, madame de Sévigné diminue rborrcur de cette exécution en Faisant sortir de la Louche de l'empoisonneuse un cri de repentir: son confesseur, placé près du bûcher, assurait l'avoir entendu s'écrier: Jésus! Mabia! Jésus! Maiim !
Ces mots sacrés soulèvent de dessus l'àme un peu de rborreurque ce récit y avait fait tomber, comme un poids immense ! J'ai cité cette mort de LA Voisin , pour montrer comme le temps amène des changemens dans les mœurs!... De cette exécution de la place de Grève à la maison de détention où Marie Capelle a été conduite par des circonstances alténuantes , il y a loin! Je n'eil murmure pas. Il vaut mieux pécher par miséricorde qu'autrement.
Paris était eucore tout occupé de cette grande affaire des poisons , et de la fin de la malheureuse femme qui eti avait été l'âme , quand madame de Sévigné fut obligée de partir pour les Rochers. Les troubles de Bretagne y avaient retardé les paicmens de» fermiers , beaucoup d'argent était dû par eux; et, comme si ces rctardemeos n'é-
nMOtCoOt^lc
taient pas assez, il venait s'y joindre les frais de campagne du baron, et les sommes dépensées pour l'achat de sa charge ; toutes ces choses réunies avaient amené de la gène et un peu de désordre dans les revenus de la châtelaine des Rochers, Bourbilly et autres lieux.
Après la perte de la santé , ce qu'elle regardait comme le plus triste , c'était le mécompte et le dérangement dans les affaires; son esprit droit s'irritait de tout ce (jui n'était pas régjé. C'était donc avec tristesse que cetle fois elle partait pour les Rochers. Aussi, au moment du départ , elle disait à sa fille : « Il faut avaler ce calice et penser à revenir pour vous embrasser ; car rien ne se fait que dans cette vue, et me trouvant audessus de bien des choses, je me trouve infiniment au-dessous de celle-là. C'est ma destinée , et les peines qui sont atiachées ù la tendresse que j'ai pour vous, étunt offertes à Dieu, font l|) pénitence d'un attachement qui uc devrait être que pour lui. >
Klle partit pour la Bretagne, prenant encore cette fois à Orléans un bateau pour descendre la Loire : son fils était venu avec ses chevaux la conduire jusqu'à l'embarquement... Une fois à bord de la Cabane (t), une fois installée auprès du BIEN BON, pour lequel les voyages ne sont p|u«ce
(1) Ceil aiiiH que l'on apjielle Ict baltaui itt voyaRnin lur la
qu'ils ont été , elle revient à son occupation de tous les jours , j'allais presque dire de toutes ses heures , à écrire à madame de Grignan. Le soir, quand elle débarque pour la couchée , elle tourne et retourne , va et vient, cherche et recherche de nouveau , veut prendre un livre et ne peut lire, un ouvrage et ne peut travailler ; elle a beau tourner une araire, elle s'ennuie , c'est son écritoire qu'il lui faut.
Dans le bateau, elle a fait placer le corps de son grand carrosse , de manière à ce que le soleil n'ait pas d'entrée dedans. L'ouverttu« de devant fait un tableau merveilleux, les portières et les petits côtés leur donnent tous les points de vue qu'on peut imaginer. Elle et l'abbé sont seuls dans ce joli cabinet et sur de bons coussins , bien à l'air, bien à l'aise.
Une fois , à la couchée , l'auberge , où les voyageurs étaient descendus , était tout-à-fait sur le bord du fleuve, le bien &on dormait profondément dans une chambre voisine ; mais la mère pensait à sa'fiUe, etle sommeil ne pouvait lui venir. Elle pétait relevée du lit' qui ne valait pas ceux àé Grignan , et la nuit était si belle , si claire et si douce, qu'elle vint à la fenêtre pour regarder cette lime qu'elleavait toujours aimée. L'amante dEndymion régnait au ciel, avec toute sa cour d'étoiles ; l'air était embaumé de la senteur des prairies ; le silence de la nuit eût été absolu , sans le petit c|a|)otement des flots de la rivière contre les
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cainoux de ses grèves, et sans le cliant d'un rossignol perché dans un saule. Les notes tendres et mélancoliques de Phitomète entraient si bien dans les sentimens de la mère éloignée de sa fille ! la beauté du ciel, la douceur de la nuit, la faisaient penser aux belles nuits de la Provence, et aux rossignols qu'elle y avait entendus. Alors des larmes lui vinrent dans les yeux, elle les essuya, se remît à regarder le firmamept : ce n'étaient plus ni Phébé, ni famanle dEnàymion , qu'elle y voyait; c'était la puissance , la bonté du Très-Haut qu'elle y entendit raconter par les astres, et elle tomba à genoux adorant cette Providence qui mesure les peines de l'absence à 1a tendresse des mères, comme la brise de l'hiver à la toison des agneaux. Je me fois violence pour ne pas raconter, avec ses paroles, chaque journée de ce voyage. Car chaque lettre est remplie de ravïssans tableaux. Arrivée à Nantes, elle y retrouva des égards , des respects, et ce qui valait mieux pour elle que tous ces honneurs , d'anciens et bons amis. Elle retourne voir à la Seilleraye Fexcellent M. d'Harouïs, elle y est accompagnée par le bon abbé de Bnic. Puis, un autre jour, elle se rend à une terre de son fils, au BURon, à quelques lieues de Nantes. Cette belle propriété appartient aujourd'hui à un gentilhomme de savoir et de bon goAt, au chevalier Hersart de la Villemarqué, qui y garde religieusement le souvenir de madame de Sévigné. La chambre qu'elle y a occupée s'y voit cetnme
de Eon temps. C'est en revenant de voir le château qu'elle écrit à sa tîlle : < Je fus hier au Burun, j'en revins le soir. Je pensai pleurer en voyant la dégradation de cette terre; il y avait les plus vieux bois du monde. Mon fils, dans son dernier voyage, y a fait donner les derniers coups de cognée; il a encore voulu vendre un petit bouquet, qui faisait une assez grande beauté j tout cela est pitoyable. Il en a rapporté quatre cents pistoles, dont ît n'eût pas un eoI un mois après. Il est impossible de comprendre ce qu'il fait , ni ce que son voyage de Bretagne lui a coûté, quoiqu'il eût renvoyé son laquais et son cocher à Paris, et qu'il n'eût que le seul Lamerchin dans cette ville, où il fut deux mois. Il trouve l'invention de dépenser sans paraître , de perdre sans jouer , et dé payer sans s'acquitter. Toujours une soif et un besoin d'argent, en paix comme en guerre; c'est un abtme de je ne sais pas quoi ; car il n'a aucune fantaisie, mais sa main est un creuset où l'aivgent ee fond. Ma fille, il faut que vous essuyefs tout ceci ; toutes ces dryades affligées , que je v^ hier, tous ces vieux sylvains, qui ne savent plus où se retirer, tous ces anciens corbeaux établis depuis deux cents ans dam l'horreur de ces boi^, ces chouettes qui, dans cette obscurité, annonçaient par leurs funestes cris les malheurs de tous les hommes; tout cela me 6t hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le coeur, et que eait-on m^e si plusteura de ces vieux cbéDQs
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n'ont point parlé, comme celui où était Clorïnde? Ce lieu était un luogo dincanto , s'il en fut jamais. J'en revins toute triste ; le souper que me donnèrent le premier président et sa femme ne fut point capable de me réjouir. •
Aujourd'hui, si madame de Sévigné pouvait revoir le bubon , son cœur ne saignerait plus ; les beaux ombrages ont repoussé avec les années, et une des plus belles allées d'arbres verts ( de sapins argentés), qui se voit en France, conduit au château de M. le chevalier Hersart de la Villemarqué.
Arrivée aox Rochers, madame de Sévîgné se mit tout de suite à débrouiller les affaires embar* rassées de son tils , elle songeait plus que jamais fk le marier , il fallait voir clair dans son dédale. Elle fit venir de la Basse-Bretagne les fermiers de la terre de Bodegat appartenant à M. de Sévîgné ; elle trouva dans ces gens de campagne * des Âmes de paysans bretons plus droits que des lignes, aimant la vertu, comme naturellement les chevaux trottent. » Les Bretons sont restés ce qu'ils étaient du temps de madame de Sévigné.
Alorp, comme toujours , elle se remet à s'inquiéter de la santé de sa fille , elle ne lui trouve jamais assez de repos, ni pour l'esprit, ni pour le corps. D'après ses lettres , on voit que la vie de représentation de Grignan devait être en effet fatigante et ruineuse ; mais cette vie , malgré les embarras d'argent qu'elle faisait naître, plaisait à
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M. de Grignao , et sa femme s'y soumettait tont en soufl^raot , mais sans le lui laisser voir. C'est une chose étrange que cinquante domestiques, mon enhint, écrit la dame des Rochers. Nous avons eu peine à les compter; pour Grigoan, je ne comprends jamais comment vous y pouvez souhaiter d'autre monde que votre femilte , vous savez bien que quand nous étions seules, nous étions cent dans votre château. Je trouvais que c'était assez.
M. le maréchal du Muy acheta , d'une héritière des Grignan , l'antique château et la terre qui en dépendait; à sa mort, son neveu, le général du Muy, en devînt possesseur. Ce dernier laissa la terre et le château à M. Félix, comte du Muy, son neveu, qui les vendit. C'est de la bande noire qu'un homme du pays, M. Faure, a acheté Grignan, c'est-à-dire ses ruines, ses beaux débris; il les préserve, autant qu'il peut, des ravages incessans du temps, et le soin religieux qu'il prend de les conserver est d'autant plus méritoire pour lui , que sa famille avait contribué k la dévastation; il a arrêté les dégâts que font les années; car le temps s'acharne après les murailles démantelées, comme après celles que nous croyons encore solides. Le grand dévastateur n'a nulle pitié, la désolation, la tristesse des débris, ne retiennent point son bras , et il va toujours les poussant du pied et de la main.
Comme par le passé , la vie de madame de Sé-
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vigsé est parUgée, aux Rochers, par les affaires, la lecture, la promenade et les soins qu'elle ne cessait de donner av bien bon , dont la santé lui causait souvent de Finquiétude. < J'ai apporté ici quantité de livres choisis, mande-t-elle à sa fille; je lésai rangés ce matin; on ne met pas la main SOT un , tel qu'il soit , qu on n'ait envie de le lire tout entier. Tout une tablette de dévotion, et quelle dévotion, bon Dieu', quel point de vue pour honorer notre religion 1 l'autre est toute d'histoires admirables , l'autre de morale , l'autre de poésies, de nouvelles et de mémoires. Les romans sont méprisés et ont gagné les petites armoires. Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi j'en sors. Il serait digue de vous. > En transcrivant cette description de la petite bibliothèque d'une femme supérieure du grand siècle, je n'ai pu m'empécher de la comparer à celles des femmes du mgnde d'aujourd'hui. Parmi celles que je connais, je n'en ai pas compté deux qui aient lu et qui voulussent lire les œuvreii des solitaires de Port-Royal, et, pour parler avec entière franchise, j'ajouterai que je ne sais pas beaucoup d'hommesqui les lisent... De nosjours, une femme à la mode reléguerait-elle les romans aux petites armoires ?
Occupée plus que jamais de la pensée de marier son fils, madame de Sévigné quitu momentanément la solitude qu'elle aimait, pour aller passer quelques jours à Rennes ; elle peint à sa ina-
nière tout le monde, toutes les heUesJilles qaeWe y trouve. Peu de temps après, elle revient à ses Rochers , à ses bois chéris; son Bis , malade , y arrive, et sa tendresse de mère sacrifie tous les reproches qu'elle aurait à lui faire aux soins qu'elle a à lui donner. Mais ses souffrances prenant ua caractère plus grave, elle partit avec lui pour Paris, « elle va lui chercher un soulagement dans cette grande ville, dont on peut dire :
Et comme il Cùl Ici maux il fail lai m^ceini. a
Le 3o octohre , elle y était installée et y attendait madame de Grignan qui y arriva un mois après elle. Alors la mère et la fille ne se séparèrent pas pendant quatre ans.' Années de bonheur pour toutes les deux! Ces jours, ces mois, ces années, où le cœur maternel, où le cœur filial ne furent point tourmentés, torturés par les inquiétudes , les angoisses de l'absence ; je les recherche, je les rassemble, je les compte, je les additionne , j'en voudrais faire une bonne somme de bonheur pour la meilleure des mères... Etcepen* dant, ce qu'elle appelait ses bons momens, sont ceux que je devrais regarder comme mauvais. Car alors elle n'écrit plus, sa vie est complète, elle n'en appelle plus l'autre moitié , que Dieu lui a rendue. Pendant ces quatre ans, c'est nu comte de Bussy qu'elle adresse le plus de lettres ; ces lettres sans doute sont encore pleines d'esprit, et d'esprit de famille (qui e.>l presque une vertu), mais le génie
dfl la tendresse^ le génie qui a fait la gloire de la mère de madame de Grignan ne peut y être. C'est comme un soleil qui est quelque part, mais qui n'est plus à l'horizon.
Enfin elle écrit & son cousin de Bussy pour lui apprendre ce qu'elle désirait depuis si long-temps, le mariage de son (ils.
K Si vous saviez, mon pauvre cousin, ce que c'est que de marier son fils, tous m'excuseriez d'avoir été si long-temps sans vous écrire. Je suis dans ce moment d'un commerce fort vif avec lé mien, qui est en Bretagne et sur le point d'épouser une fille de bonne maison , dont le père est conseiller au parlement et riche de plus de soixatltô mille livres de rentes. Il donne deux cent mille francs à sa fille. C'est un grand mariage en ce temps-ci. Il y a eu beaucoup de choses à ajuster avant que d'en venir à signer les articles, comme nous avonsfait il y a quatre jours. Je vous souhaite, mon cher cousin, le même embarras, et je Vous promets, en ce cas, de recevoir vos excuses de ne m'avoir point écrit depuis long-temps , comme je vou^ conjure de recevoir les miennes. On m'a dit que madame de Bussy était encore à Paris ; cependant j'avais ouï dire qu'elle vous allait retrouver. Adieu , mon cousin , adïeu , ma nièce , je vous laisse tous deux avec notre cher Corhinelli, après vous avoir embrassés de tout mon cœur.
Ma fille me prie de vous en dire autant pour elle. >
Ce ne fut que deux mois après la date de cette lettre que M. de Sévignë épousa, le 8 février i68^, mademoiselle Jeanne A^rguerite de Breban de Mauron , Bile de M. de Mauron, conseiller au parement de Bretagne , et de Louise de Quelen.
M. et madame de Mauron constituèrent à leur fille deux cent mille francs de dot. Il fut coa> venu dans ce contrat qu'après la mort de madame de Sévigné (car il fout toujours que ce mot de mort soit prononce ou écrit dans lesjours de mariage) , la terre de Bourbilly serait donnée à madame de Grignan pour lui payer cent mille francs qui lui restaient dus sur sa dot. Le marquis de Sévigné avait, par ses légèretés , fait des brèches à la fortune que les soins et l'économie de sa mère avaient réparée après la mort de son mari. Son contrat de mariage porte avec lui la preuve de la gène que madame sa mère éprouvait à la suite des dépenses considérables qu'elle avait faites pour lui. On y convient d'employer une partie de la dot de mademoiselle de Mauron à rembourser cinquante mille francs que madame de Sévigné avait été obligée d'emprunter à monsieur d'Harouïs. La terre de Bodegat fut constituée en dot à M. de Sévigné par sa mère. Elle ne se réserva que son douaire , sur la terre du Bu-
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ron, et mille francs de rente viagère, dans le cas où son fils viendrait à mourir avant elle. Cette dernière condition avait sans doute été l'objet de quelques difficultés étraDgères à mademoiselle de Mauron; car douce jours après le mariage, le 20 février 1684 > la jeune marquise de Sévigné fit un nouvel acte par lequel elle déclara que cette rente était trop moditjae , et i/ue , voulant témoigner sa bonne volonté à sa belle-mère et mériler de plus en plus son amitié, elle veut et entend que, dans ce cas, cette pension viagère soit, par elle, parlée à quinze cents francs (1).
Quand on se souvient de la générosité et des grandes manières de madame de Sévigné et que l'on entre dans tous ces détails d'embarras et d'emprunts que révèlent ce contrat de mariage, on se prend à en vouloir à son fils d'avoir ainsi , par ses folles dépenses , contribué à déranger et amoindrir l'existence de sa mère ; et cependant ce serait prendre un mauvais moment pour diminuer d'estime enverslui, que cette époque de son union avec mademoiselle de Mauron ; car c'est de cet instant qu'il va devenir irréprochable sous tousles rapports : le jeune guidon, si prodigue et si volage dans ses amours, va devenir le plus sage, le plus constant des maris. Celui qui a trouvé Vinvention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer, de payer sans s'acquitter; cet abîme de je ne
(l) I4odcc bitidrapbiijae.
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sais quoi va soudainement être transformé et dépouiller l'homme prodigue , inconstant et léger, et deviendra en tous points un modèle.
Ecoutez sa mère... ne la récusez pas, à cause de son amour ; car, voyez-vous , elle a au fond de l'âme autant de justice que de tendresse.
Dans une lettre écrite de Livry, deux ans après le mariage de son Jils, elle mande au président . de Moulceau : < Mon fils a passé le mois d'août tout entier avec moi, dans cette solitude que vous connaissez; nous étions seuls avec le bon abbé; nous avions des conversations infinies; et cette longue société nous a fait un renouvellement de connaissance, qui a renouvelé notre amitié. Il s'en est retourné cliez lui avec un fond de philosophie chrétienne chamarrée d'un brin d'anachorète et sur le tout d'une tendresse infinie pour sa femme , dont il est aimé de la même façon , et qui fait en tout l'homme du monde le plus heureux , parce qu'il passe sa vie à sa fantaisie. *
Et cette fantaisie , ce n'était plus le plaisir , là dissipation, la folie : c'était la retraite, l'étude, l'amour de ses devoirs et les occupations les plus graves.
Quand Dieu a mis de l'élévation dans le Cœur d'mi jeune homme , quand son père et sa mère lui ont donné dès l'enfunce des principes solides et religieux, malgré les écarts de sa jeunesse, ne désespérez pas de lui... Vous avez vu quelquefois des vaisseaux ballottés , fortement agités dans le
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port, quand le vont rugissait avec violence et soulevait <le grosses vagues; et vous n'avez point craint qu'ils oe fussent allés «e heurter, se briser les uns contre les autres ; parce que vous savies qu'ils étaient amarrés et qu'ils ne faisaient que chasser sur leur ancre... Eh bien! les cœurs de beaucoup de jeunes gens sont coinrae ces vaisseaux que le mouvement des flot& agile et tourmente; eux aussi vont de droite et de gauche, s'élèvent et s'abaissent , se penchent et se redressent... Mais soyez sans crainte, ils ne périront point, parce que leur éducation chrétienne les attache , les lie, les amarre à un fond solide. Les jours de leurs folies, c'était le temps où ils chassaient sur leur ancre.
Ce 'temps était tout>à-fait passé pour le mar* quis de Sévignë : jamais mari n'a plus iait oublier le jeune homme. Cette consolation était bien due à sa pauvre mère, et j'ajoute que Dieu devait aussi ce changement, cette soudaine sagesse au fils qui avait toujours été tendre , respectueux et plein d'égards et de soin pour sa mère... Vous vous souvenez qu'alors 4pi'il était le plus dissipé, il ne s'éloignait pas des Rochers, pendant que sa mère y souffrait de ses rhumatismes; nous l'avons vu lire, écrire, raconter pour elle, remuant son lit de douleurs, essuyer la sueur de son front et la porter dans ses bras. Oh 1 celui qui a fait un commandement de la piété filiale, avait dû regarder avec bienveillance le 0» de
madame de Sévîgné. Aussi , il l'a rendu ce qu'il devait être.
Corbinelli, le fidèle Achate, comme l'appelle souvent madame de Sévignë , avait beaucoup, par son obligeance accoutumée et sou entente des affaires, aidé à vaincre des obstacles qui s'étaient présentés au moment du mariage du jeune marquis. Aussi madame de Sévigné écrit au président de Moulceau : « Notre Corbinelli a eu sa part dans mon tourbillon : car le pauvre homme n'en est pas à couvert ; il a beau se parer de sa philosophie , il faut qu'il écoute mes détails cruels , il faut qu'il entre dans mes colères , qu'il me dise que j'ai raison , pour m'empécher de la perdre tout-à-fait. Il a été dans cette occasion , comme dans plusieurs autres , le médecin de mon Ame. >
Un ami pareil , un ami qui arrive dès que vous avez une contrariété ou un embarras, qui ne vous quitte plus dès que vous avez un malheur et qui entre dans toutes vos gènes comme dans tous vos sentimens; un ami qui a vos opinions, vos espoirs et vos croyances; qui se réjouit de vos joies, s'opppesse de vos tristesses, triomphe de vos succès et pleure de vos larmes; an ami qui aime, que vous aimez , et qui est froid pour ceux qui ne vous aiment pas. Un ami dont l'âme est fondue avec la votre, de manière à n'en plus former qu'une seule, comme celles de Jonathas et de David... pareil ami était bien du à qui savait aimer comme madame de Sévigoé : aussi
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Dieu le lui a accordé. Cette bénédiction , je l'ai également reçue d'en haut (i); et, à mon sens,. eUe doit être mise au-dessus de toutes les autres.
La jeune marquise de Sérigné avait tout ce qu'il fallait pour plaire : elle était bonne, spirituelle et douce i mais un dé&ut de santé la pri' Tait de cette animation , de ce mouvement qui aurait plu à sa belle-mère.
« Ma belle-fille n'a que des momens de gatté , car elle est tout accablée de vapeurs , écrit madame de Sévigné à madame de Grignan. Elle change cent Fois le jour de visage, sans en trouver un bon. Elle est d'une extrême délicatesse; elle ne se promèae quasi point. Elle a toujours froid ; à neuf heures du soir, elle est tout éteinte. Les jours sont trop longs pour elle , et le besoin qu'elle a d'être paresseuse fait qu'elle me laisse toute liberté afin que je lui laisse la sienne. Cela me fait un extrême plaisir, il n'y a pas moyen de seotir qu'il y ait une autre maîtresse que moi daus cette maison. Quoique je ne m'occupe guère de rien, je me vois servie par de petits ordres invisibles. >
Ailleur» elle dit encore : « Cette petite femmeci lait pitié , c'est un ménage qui n'est point du tout gaillard; ils vous font tous deux mille complimens : on ne me presse point de donner mon amitié, cela déplaît trop; point d'empressement,
' [i) Dan» l'nmili^ il« l'cicellïDt Htrvi de U Ballche.
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rien qui dmgrinc , rien <|iiî réveille aussi , cela est tout comme je le soiilmitais.
«Elle a (le très bonnes qualités, du moins je le crois ; mais dans ce commencement je ne me trouve disposée à la louer que par les négatives, elle n'est point ceci, elle n'est point cela. £Ue souhaite d'être aimée de tous, mais sans empressement ; elle n'est donc point empressée. Je n'ai que ce ton jusqu ici. Elle ne parle point breton , elle
n'a point l'accent de Bennes Mon fils revient
aujourd'hui ; en son absence , j'ai causé avec sa femme, je l'ai trouvée toute pleine de raison, entrant dans DOS affaires du temps passé comme une personne et mieux que toute la Bretagne. C'est beaucoup que de n'avoir pas l'esprit ^cAm, ni de travers , et de voir les choses comme elles sont, ■
Par ces passages, on voit, qu'entre la bellemère et la belle-fille , les choses allaient comme elles devaient aller; un sentiment plus tendre aurait été comme un dérangement , comme ud empiéteraient sur la tendresse de madame de Sevigne pour madame de Grignan. L'humeur complaisante et douce de la jeune marquise convenait, aussi à merveille au marquis. A^ffès toute la bruyante agitation de sa première jeunesse, il avait besoin pour son esprit et son corps de beaucoup de repos ; sa femme lui en laissait et ne l'entrainait dans aucun des plaisirs du monde. Aussi, plu; tard, tous les deux abandonnèrent Jes
Bocbers et vinrent vivre dans le faubourg Saint- Jacques , i'nn des quartiers les plus retirés de Paris. Le nouveau ménage vivait là, priant et feiiant le bien sous les yeux de Dieu, Matlame de Goulanges écrivait, en 1703, h madame de Grignan : « Il y a trois mois que je n'aî vu madams votre belle-sœur, elle n'a plus de commerce avec les profanes. ■
Ainsi la dévotion était venue au marquis de Sévigné bien avant le vieil âge; sa femme, comme un ange du ciel , lui avait fait aimer la piété... A ses habitudes pieuses , le marquis de Sëvignë joignait de graves études; formé par Boileau et Racine, qui furent ses amis, il adorait les anciens; son admiration pour Virgile approchait du fenatisme 4 et ses contemporains l'ont vu soutenir avec succès une lutte littéraire contre le savant Dacier, au sujet d'un passage d'Horace; lutte qui prit tout le caractère d'un procès, et qui fut pouT^ suivie comme un procès, avec/actures el contredits ; et, comme il arrive presque toujours, la longue discussion et toutes les preuves accumu» léea de part et d'autre laissèrent les deux adversaires avec leurs premières convictions.
Madame de Sévigné passa sans ennui tout l'bi* ver aux Rochers, voyant assez souvent la princesse de Tarente et madame de Marbœuf , puis lisant avec délices les livres les plus graves, la P'ie des Pères du Désert, CHhtoire du Portugal, l'Histoire de la Réforme d'Angleterre et tes Essais de Ificofe.
Elle mande h sa R\]e. : « Votre frère est toDt-il fait tourné du côté de la dévotion , il est savant, il lit souvent des li%Tes saints , il en est touché , il en est persuadé. Il viendra un jour où l'on-sera bienheureux de s'être nourri dans ces sortes de pensées chrétiennes : la mon est affreuse quand on est dénué de tout ce qui peut nous consoler en cet eut. Sa femme entre dans tous ses sentimens. Je guis la plus méchante , mais pas assez pour être de contrebande. ■
Pas assez pour ne pas prendre avec une admirable douceur, et comme avec de la galté, les infirmités que lui amenait l'âge. Une écorchure à une jamhe était devenue une plaie qui dura prés de huit mois; sa belle-fille, son fils, la soignèrent avec une grande tendresse, et de Paris, madame de Grignan lui envoyait des recettes , des eaux et des onguens ; en ce temps-là, comme aujourd'hui et plus qu'aujourd'hui, la société était remplie de personnes qui prétendaient avoir mille secrets pour guérir. Les Capucins du Louvre, que M. de Chaulnes avait fait venir en BreUgne , y étaient devenus célèbres par les cures qu'ils y avaient faites ; ils Furent , comme de raison , consultés pour madame de Sévigné , mais ils n'eurent pas la gloire de sa guérison , ce Fut une des femmes de madame la princesse de Tarente qui parvint à fermer les plaies de sa jambe. Elle écrit à ce sujet à sa fille : « Vous savez que je ne fais point la jeune, je De le suis nullement; mais je vous
DE UADAUE DE SÉVICNÉ. Ali
assure que je pourrais eocore dire, commevous disiez à la Mousse , la machine se démanchera , mais elle n'est pas encore déoianchée. Je suis donc sous le gouvernement de cette princesse et de sa bonne et capable garde, qui lui tait tous ses remèdes, qui est approuvée des capucins, qui guérit tout le monde à Vitré, et que Dieu n'a pasvoulu que je connusse plus t6t,parce qu'il voulait que je soutinsse et que je fusse mortiÎBée par l'endroit le plus chagrinant pour moi , et j'y cmiscns, puisqu'il le fout. Je suis persuadée que Dieu veut maintenant finir ces légers chagrins : il y a huit jours que ma jambe est enveloppée
de pains de roses bouillis dans du lait doux
Cette Charlotte me fait marcher et me dit: (Madame, vous pouvez, mercredi, aller coucher godinement(t)k Fougères, le lendemain à Dol; il n'y a que six lieues; vous verrez madame de Giaulnes, cela vous divertira. Vous avez besoin de vous réjouir un peu et de quitter votre chambre où vous m'avez accordé huit jours de résidence. * Voilà où j'en suis; elle in'ôte mes roses, qui m ont fait ce qu'on leur demandait. Elle m'assure qu'avec cette conduite je vous rapporterai une jambe à la Sévigné, que vous aimerez d'autant plus que , l'une et l'autre étant moins grasses , elles visent à la perfection... En tout cas, j'ai ma Charlotte à une lieue d'ici, *
(l) Mot du pyi, (|ui UBDiGc {«ioicDl.
m VIE DE MADAME DK SÉVIONÉ.
* Votre frère ne pense pas à quitter M maison (les Rochers); il est dans la fantaisie de payer toutes ses dettes , et, comme il n'a point de fonds estraordinaires pour cela , ce n'est quepeu à peu RUr ses revenus. Cela n'est pBs sitôt (ait. Quant A moi, je n'espère pas à tout payer. J'attends un fei^ mier qui me doit onze mille francs et que je n'a) pu encore envisager, et rien ne m'arrêtera pour être fidèle au temps que je vous ai promis, ma toute belle, n'ayant pas moins d'impatience que vous de voir la fin d'une si triste et si cruelle absence. 11 faut pourtant rendre justice A l'air des Rochers: il est parfaitement bon , ni haut , ni bas, ni approchant de la mer; c'est l'Anjou, c'est le Maine à deux lieues d'ici. Ce n'était pas une affaire de me guérir, si Dieu avait voulu que je fusse bien traitée. »
Quand elle écrivait ceci , toute idée triste était bien loin d'elle ! Elle voyait le moment de sa réunion avec sa fille approcher; c'était à BaviUe, chez le président Lamoignon , qu'était donné le rendez-vous. M. deCoulanges, si gai, si aimable, était avec elle. Son fils devait venir lui dire adieu. On ctait alors aux beaux jours d'août; ses bois, son mail, son labyrinthe, ses longues et belles allées étaient dans toute leur ghire. Oh I si ce n'avait été pour courir vers son idole, elle aurait pleuré de s'éloigner de sa chère solitude... Maisavamaoe semaine elle allait embrasser sa fille , et elle goiitait h pleines voiles les plaisirs de tespéran
LIVRY. — UNE AUTRE GÉNiKATION.
Que Uii nianque-t-il à prêtent? la voilà dans un lieu qu'elle aime , avec tout ce fjn'elle aime , sa fille , son fils , sa belle fille , lb bien bon qu'elle rénèrc, qu'elle client, qu'elle soigne comme un père; ses amis Corbinelli , d'Hacqueville , Pomponne, Coulanges viennent la voir, causent et ont avec elle, sous les magnifiques ombrages ou elle a tant de fois vantés, de ces conversations infinies, dont elle parle dans tant de ses lettres! Cette santé de madame de Grignan , qui la préoccupe cent fois plus que la sienne propre , s'est fortifiée sous le climat de Paris , moins ardent que celui de Provence. A Versailles, son idole a été , tout récemment encore , trouvée belle , et le roi a tl't que mudame de Grignan avait autant
d'esprit que de beauté... Je le demande de nouveau, que lui manquait-il donc7...£blinQnDieu, il lui manquait ce qui feit défaut à tous les bonheurs de ce monde; il y a toujours quelques points par où pèche la félicité humaine , quand ce ne serait que la conscience de son peu de durée... Qui de nous n'a eu ses jours heureux? et qui de nous n'a senti alors qu'un bonheur complet n'était pas de ce monde, et que Dieu l'avait réservé pour une autre vie ! Madame de Sévigné, avec son àme rêveuse , avec son imagination vive, devait, plus que tout autre , avoir au fond du cœur de ces tristesses indéfinissables qui ne sont pas du malheur, mais qui suffisent cependant pour protester contre la plénitude des joies d'ici-bas. Du temps de Louis XIV, la mélancolie n'était point à la mode , comme elle l'a été depuis. Mais soyez sur 4{ue pour ne pas paraître dans les livres, elle n'en existait pas moins; car le cceur était (ait,en ce temps, comme il l'est aujourd'hui, il se souvenait et espérait. Or, dans nos souvenirs, ne se glisse-t-il pas toujours quelques regreu? et, à nos espérances, ne se mêlet-il pas sans cesse quelques vagues craintes? La mélancolie est fille du regret et de l'inquiétude \ elle est donc de tous les siècles, de celui de madame de Sévigné comme de celui de madame de Staël; la ieule différence, c'est qu'il y a cent soixante ans , elle pleurait sous son voile , et que
de nos jours elle nous montre ses larmes , parce qu'elle croit pleurer avec grâce.
En prenant de l'âge, nous prenons de la tristesse , notre gaité s'en va de nous , comme les fleurs des arbres des vergers tombent sous la gelée d'une nuit de printemps. Nous nous affligeons, non seulement en voyant mourir nos amis, mais aussi en les regardant vieilUrj les infirmités que chaque année leur apporte, nous sont autant d'avertissemens pour nous apprendre que la mort avance et nous prépare d'autres cruelles séparations , d'autres larmes amères. Deptiis quelque temps madame de Sévigné voyait avec crainte et Kaisissement les effets du temps, sur son oncle, sur le bien bon abbé Coulangcs, qu'elle avait toujours aimé comme un père. Il avait atteint , ce que nous sommes obligés de regarder comme une très longue vie (quatre-vingts ans). En cet excellent homme, l'âge n'avait laissé d'intact que le cœur, il aimait encore la Bile de sa sœur, son enfant d'adoption, sa nièce chérie, celle qui taisait sa gloire par sa réputation, et son bonheur par sa tendresse et ses soins, autant que s'il l'eut gardée toute sa jeunesse. Tout courbé sous le poids des ans, il redevenait actif, quand il s'agissait d'un déplacement, d'un voyage pour les araires de madame de Sévigné ou de son fils; alors, ni la mauvaise saison , ni la fatigue, ni ses souffrances de tous les jours ne pouvaient le retenir. Ce qui résiste le mieux aux attaques inces-
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santés du temps, c'est une vraie tendresse. L'Ecriture sainte l'a dît : Camour est plus fort que la mort.
Voici comment la nièce du bien bon fait part de sa mort au comte de Bussy.
Pirîti ce > Mplenibrï 1687. B Je viens de recevoir, mon cher cousin , vos lettres de Gressia , qui m'ont donne quelque consolation , car je suis accablce de tristesse. J'ai VU mourir depuis dix jours mon cher oncle : vous savez ce qu'il était pour sa nièce ; il n'y a pas de bien qu'il ne m'ait fait , soit en me donnant son bien tout entier, soit en conservant, en rétablissant celui de mes enfans ; il m'a tiré de l'abtme (r) où j'étai-ti à la mort de M. de Sévigné, il a gagné des ftiMBés , il a remis toutes mes terres en bon état , il a payé nos dettes , il a fait la terre où demeure mon fils , la plus jolie , la plus agréable du monde; il a marié mes enfans, en un mot, c'est h ses soins continuels que je dois la pais et le repos de ma vie. Vous comprenez bien que des bienfaits si sensibles et une ^teogue habitude font souffrir une peine cru elle, vjuând il est question de se séparer pour jamais. La perte qu'on fait des vieilles gens , n'empêche pas qu'elle ne soit sensible, quand on a de grandes raisons de les aimcFi
{■) J'ai déjà ciic une parlie iIcccKe Icllrc ; la rcconaiiiunrc » répète , je hit comme die.
et quand on les a toujours vus. Mon bon oncle avait quatre-vingts ans , il était accablé de la pesanteur de cet ûge , il était infirme et irîste de son état , la vie n'était plus qu'un fardeau pour lui. Qu'eût-on donc voulu lui souliaitcr? une continuatiop de souffrances 1 ce sont ces réflexions qui m'ont aidé à me faire prendre patience. Sa maladie a été d'un homme de trente ans , une fièvre continue , une fluxion sur la poitrine : en sept jours il a fini sa longue et honorable vie , avec des sentimens de piété, de pénitence et 4'ajnour de Dieu , qui nous font espérer sa miséricorde pour lui. Voilà , mon cousin , ce qui m'a occupée et affligée depuis quinze jours; je suis pénétrée de douleur et de reconnaissance.
c Nos cœurs ne sont point ingrats , car je me souviens de tout ce que la reconnaissance et l'amitié TOUS fit penser et écrire sur le mérite-'fet les qualités de M. de Saiot-Aignan. Nous sommes bien loin d'oublier ceux qui nous ont obligés. «
Dans une lettre au président de Moulceau, elle dit encore : a J'ai eu , pour ne pas vous écrire plus tôt, une longue suite de bonnes et de méchantes raisons.. ..-'JcfEiis entrée dans la tiistesse de voir languir long-tempset ensuite devoir mour rir, il y a deux mois, mon cher oncle l'abbé de Coulanges, que j'aimais par tant de raisons, qui était mon père et mon bienfaiteur, à qui je devais tout le repos et tout le plaisir de ma vie , par le bon ordre qu'il avait donné à mes affaires.
,Coot^[c
Je l'ai pleuré amèrement y je le pleurerai toute ma vie , et non seulement l'abbé , mais l'abbaye, cette jolie abbaye, où je vou8 ai mené , qui tous fit faire un joli couplet sur les i^emîns , et où mon fils , par un enthousiasme qui nous réjouit , assis sur un tràne de gazon , dans un petit bois , nous dît une scène de Mïthridate, avec le ton et les gestes, et surprit tellement notre modestie chrétienne , que vous crûtes être h la comédie, alors que vous y pensiez le .moins. •
Ce qui arrive ici à madame de Sévigné , nous l'avons tous souvent éprouvé en pensant à ceux <jue la mort nous a enlevés ; il ne nous revient pas seulement des ressouvenirs graves , comme cela devrait être pour que tout fût en deuil dans notre esprit; mais, auprès de leur tombe, des réminiscences, des joies, des plaisirs que nous avons eus avec eux nous arrivent, comme pour démontrer la misère de nos douleurs , la pauvreté de nos chagrins qui ne peuvent pas être exclusifs et entiers.
Quand madame de Sévigné per4it son oncle, elle n'était pas livrée à elle-même, sa fille et son fils étaient aussi auprès du lit d'agonie , et j'en remercie Dieu pour elle et pour le biem boh; pour celui que la mort enlève à sa famille , une des meilleures consolations , ce doit être de voir auprès de soi , quand tant de choses s'éloignent , ceux que l'on a rendus heureux; le bonheur que TOUS leur avez hit, vous devient comme un lais-
sez-pagser pour le ciel, et les lannes dont ils ont mouillé vos mains et votre visage froidie , sont snr Tons comme des mérites pour attirer la œïséricorde de Dieu (i).
Peu de temps après la mort de son oncle, madame de Sévignë , dont la santé déclinait aussi , partit pour les eaux de Bourbon ; ce fut entre la mère et la fille une séparation de six semaines.
Pour prouver que l'époque actuelle est vraiment en progrès...., en feit de chemins et de pandes routes y citons encore quelques lignes.
Bourbon, laodi 93iUcnnbr« 1687.
■ Nous arrivâjnes hier au soir ici de Nevers , d'où je vous avais écrit , ma toute belle ; il est vrai que nous vînmes hier en un jour, comme on nous l'avait promis. Mais quel jourl mais quelles dix lieues ! Nous march&mes depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit fermée, sans arrêter que deux heures justes pour dtner. Une pluie continuelle , des chemins endiablés , toujours à pied de peur de verser dan* des ornières effroyables , ce sont quatorze lieues toutes des plus longues; et tout cela, en suite de cinq journées délicieuses, éclairées du soleil, dans un pays et des chemins faits exprès ; je crois être ibns un autre climat ; un pays bas et couvert comme la Bretagne ; enfin ,
iî.% VIE
dapi une sombre forêt où le soldil no luit que l'arement, i
Aujourd'hui on ne met plus six jourii pour h rendre de Paris à Bourbon , aujourd hui tas che^ mins n'ont plus de profondes omiàres qui for* cent les voyageurs A descendre d« voiture potir ne pas verser.... Ob 1 à cet égard , le progris «st incontestable , incontesté ; mais n'en prenons pu trop d'orgueil, chaque siècle a «a misère, le nàtre a la sienne.
Madame de Sévigné avait fait le voyage avec madame de Cbaulnes. «Nous sommes logés, écritelle à sa lîlle, où étaient madame de Montespan, madame d'Uzès et madame de Liouvoisi npus avons bien dormi; nous sommes allés voir le* puits bouillans ; nous avons été à la messe au\ Capucins; nous avons reçu les cumplimens de madame de Fourci, de madame de Nangis, de mademoiselle d'Armentières.
K il y a ici des gens estropiés et à demi morts, qui cbercltent du secours dans la cbaleur bouillante de ces puits ; les uns sont contens , les autres non , une infinité de rester ou de menaces d'apoplexie ; c'est ce qui tue. Je remercie Dieu de votre bonne santé , je le prie do vous la conserver, et M. de Grignan que j'embrasse tendrement , et qu'il donne une dose de patience au delà de l'ordinaire à ce pauvre chevalier; il est bien nécessaire que vous en trouviez aussi , ma pauvre bonne , pour soutenir tout ce qui vous
DE MADAME DE Sli\'lGȃ. HA
arrive iatis aucun secours, après tant de justes espérances (i). Si on osait penser ici, on serait acrablé de cotte pensée, mais on la rejette et Von est précisément comme un automate. Notre charrette, mal graissée, reçoit et fait des visites; nous allons par les rues, mais nous nous gardons bien d'avoir une âme, cela nons importunerait trop pendant nos remèdes ; nous retrouverons nos âmes ft Paris Adieu , aimable et chère fille, je vous assure que vous m'aimez tropl Voilli madame la duchesse de Chaulnes qui entre , qui me gronde sans savoir pourquoi , et qui embrasse la belle comtesse. Tout Bourbon écrit présentement, demain matin tout Bourbon fera autre chose , c'est un couvent. Hélas I du serein , bon Dieu I où pourrait-on le prendre? il faudrait qu'il y eût de l'air; point de sauces, point de ragoûts : j'espère bien cet hiver jeter un peu le froc au» orties dans notre jolie auberge. >
Un mois après la date de la lettre de laquelle j'ai fait ces extraits , madame de Sévigné était de retour à Paris ^ réunie à madame de Grignan , et elle écrivait h son cousin de Bussy ; « Je me suis fort bien trouvée des eaux , et quand j'ai proposa la douche , on m'a trouvée en si bonne santé qu'on me l'a refusée, et l'on s'est moqué de mes craintes;
■Hit d'oblrair du roi uns iodeoiDilc ponr compcncer Ici
raotdinoitïi de M. ilc Grignan, dans ion flouveruemcDl , Celle inJcmiiilS [ul jilus latd accordcc par le roi.
on les a traîlëes de visioDS, et Ton m'a renvoyëe comme une personne en par&ite santé!... Voilà, mon cher cousin, où )'en suis. Votre santé dépendant de la mienne , en voilà 'une grande provision pour vous. Songez à votre i4iume , et faitesmoi ainsi bien porter; il faut que nous allions ensemble et que nous ne nous quittions pomt. Il y a trois semaines que je suis revenue de Bourbon \... notre jolie petite abbaye n'était point encore donnée : nous y avons été douze jours. Enfin, on vient de la donner à l'ancien évêque de Ntmes, très saint prélat. J'en sortis il y a trois joiu^, tout affligée de dire pour jamais adieu à cette aimable solitude que j'ai tant aimée— Après avoir pleuré l'abbé , j'ai pleuré l'abbaye. ■>
La perte de ce beau lieu dut effectivement être pénible à madame de Sévigué; car, tout en aimant le monde et son éclat , elle en savait tonte la vanité, et bien souvent, elle éprouvait le besoin d'aller reposer son âme dans le calme de cette jolie retraite. Là, elle aimait encore mieux ta fille que dans les salons de Paris.
Un reproche a été fait à la nièce de l'abbé de Coulanges, à la petite^lle de sainte Chantât, c'est d'avoir applaudi ans moyens coërcitils que Louis XIV employait pour convertir ses sujets protestans. Bien des gens lui en veulent d'avoir approuvé les Dragonnades. A cet égard , beaucoup deses contemporains ont été moins sévères que nous ne le sommes aujourd'hui. Ainsi, quand
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madame de Sévigné écrivait à son cousin : < Le père Bourdaloue s'en va, par ordre du roi, prêcher à Montpellier et dans ces provinces où tant de gens se sont convertis sans savoir pourquoi; il le leur apprendra et en fera de bons catholiques. Les dragons ont été de très bons missionnaires jusqu'ici; les prédicateurs qu'on envoie présentement rendront l'ouvrage parfait. Vous aurez vu, sans doute, l'édit par lequel le roi révoque celui de Nantes. Rien n'est si beau que tout ce qu'il contient , et jamais aucun roi n'a lait et ne fera rien de plus mémorable ; * quand elle écrivait ces lignes , elle n'exprimait que l'opinion de bien des gens marquans de son époque. Alors la vivacité des croyances catholiques faisait voir autrement que nous ne voyons aujourd'hui.
« L'édit de Nantes , concédé aux huguenots par Henri IV, en 1593(1), était, pour ainsi dire, annulé, lorsque Louis XIV vint mettre le dernier sceau à sa révocation. De vieux édits avaient déjà privé les proteslans de la plupart de leun droits. Aussi les contemporains parurent-ils approuver cet acte de la puissance royale, dont ils étaient loin de prévoir les suites déplorables. On se rappelait ces guerres de religion qui décbirèrent la France pendant plus d'un siècle , et d'ailleurs on
(i)NMc(l«réditioa ilci leuro de madaow dc^iTisnt, parDUix ..lS,p.77.
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iS6 VIE
croyait g^iléraletiient qu'après les nombreuMs conversions vraies ou fausses qui s'ëtaient opérées , il ne restait plus qu'un petit nombre de coWîni&tes. Mais s'il était possible alors d'exécuter cette mesure politique, rien ne pourra justifin la violence de son exécution. Le marquis de Louvois y apporta toute la violence d'un caractère indomptable. Lee dragons tirent de nos provinces du midi un thëàtre de persécution, et beaucoup de Français, réduits à chercher un asile chei l'étranger, y portèrent nos arts et nos richesses, i
Dangeau, dans son journal (i6 octobre i665), écrit " que le roi avait résolu d'envoyer des mi»sionnaires dans toutes les villes nouvellemeot converties. lie Père Bourdaloue , qui devait prêcher l'Avent à la cour, va à Montpellier, et le roi dit : Les courtisans entendront peut-être des sermons médiocres , mais les Ijanguedociens apprendront une bonne doctrine et une belle morale. Tous les ordres religieux fourniront des missionnaires , et les Jésuites plus que les autres. ■
tie comte Bussy de Babuttn, auquel on us peut refuser beaucoup d'esprit et de lumière, répond à madame de Sëvigné : « J'admire la conduite du roi , pour ruiner les huguenots ; les guerres qu'on leur a feites autrefois et la Saint- Barthélémy ont multiplié et donné vigueur à cette secte, et l'édit qu'il vient de donner, soutenu des dragons et des Bourdaloue , a été le coup de grâce. » Madame de Scudéri portait le
DE MADAME DE SÉVICNÉ. i%l
même jugement sur la révocation de l'édit de Nantes. Elle écrivait au comte de Bussy de Rabutin : I Le roi (ait des merveilles contre les huguenots, c'est une œuvre chrétienne et royale, et l'autorité dont il se sert pour les ramener à l'union de l'Église leur sera salutaire à h fin, et, au pis aller, à leurs entans qui seront élevés dans la pureté de la foi. Cela lui attirera bien des bénédictions du ciel. > La réponse que le comte de Bussy fait à madame de Scudéri, le 18 novembre i685, achève de faire connattre . Topinion que l'on avait alors siu- cet événement t I Que dites-vous de la manière dont te roïmène les huguenots? Cent ans de guerre, qui ont coûté la vie à plus de trois cent mille hommes, avaient multiplié leur religion jusqu'à deux millions d'âmes en France; et en vingt ans de retranchemens , de grâces , d'exclusions, de charges publiques, en un mot de soustractions d'alimens sans aucune violence, le roi a presque déraciné cette hérésie de son État, S'il continue à être heureux dans ce projet, il aura gagné bien des batailles et des provinces, qui ne lui ont fait ni tant d'honneur , ni tant de profit que la ruine de cette religion. >
Je rassemble ces opinions de gens remarquables par leur esprit et leurs lumières, pour prouver que madame de Sévîgné, en écrivant ce que j'ai transcrit d'elle au sujet de la révocation de i'édit de Mantes, ne faisait que suivre la pensée
des catholiques de son époque. Daos les jours dp foi ardente , il ne pouvait exister une aussi lai^e tolérance que dans des temps semblables aux nôtres , temps où l'indifl'érence et la tiédeur sont entrées dans toutes les convictions. Je voudrais, je lavoue, que mon héroïne n'eill point approuvé les dragonnades; mais , en conscience et en justice, j'accuse à cet égard bien plus l'esprit de son siècle que son cœur.
Une nouvelle séparation de la mère et de la fille approchait ; madame de Grignan allait repartir pour la Provence. Aussi madame de Sévigné s'attristait par avance du départ qui menaçait sa tendresse; c'est alors qu'elle écrivait & son cousin, tjue c'était un malheur (taimer beaucoup, et gu'it était douloureux dexceller en amitié.
Oh ! elle avait raison de penser ainsi ; et cepen~ dant, si Dieu avait voulu retirer de son âme tout l'amour matemel qu'il y avait mise , elle lui aurait demandé de lui laisser sa tendresse avec tous ses tourmens. 11 y a un bonheur dont les cœurs généreux ne veulent point , c'es^ c«luî que donnent l'égoïsme et l'indifférence.
Madame de Grignan partit au mois d'octobre 1688; et cette fois, pour oter de l'amertume aux larmes de sa mère , Dieu fit venir à la famille de Grignan tout un& veine de bonheur. Le gouverneur de Provence obtint du roi l'indemnité dont le dérangement de sa fortune lui faisait un besoin; ce secours lui arriva accompagné du cor-
don bleu et du gain d'un procèg.'Ceg grAces, ces faveurs , cette bonne chance, c'était ce que le inonde appelle bonheur... Mais ce qui surpassa alors toutes les joies de madame de Sévigné et de sa fille , ce fut l'heureux et brillant début du jeune marquis de Grignan à l'armée.
Écoutez sa grand'mère: t Chère enflant, si vous étiez ici, vous auriez des nouvelles. Comme nous, vous verriez que notre petit compère est tout accoutumé ; le voilà reçu dans la profession qu'il doit faire. U écrit gabnent, avec un esprit libre; il a monté deux fois à la tranchée; il a porté des fascines; il se porte très bien. Le chevalier en est ravi et lui a mandé : i Vous n'êtes plus un petit garçon, vous n'éies plus mon neveu, vous êtes mon camarade; • cela paie de tout ce qu'il feit. »
Dans une autre lettre:
A Parii, jaurdc UToiuuiDl, à g heures du loir.
Philisbourg est pris ! ma chère enfant. Votre fils reporte bien. Je n'ai qu'à tourner cette phrase -de tous côtés ; car je ne veux point changer de discours. Vous apprendrez donc par ce billet ^ue votre ^s se porte bien et que Philisbourg est pris. Un courrier vient d'arriver chez M. de Villacerf, ' qui dit que celui de Monseigneur est arrivé à Fontainebleau pendant que le Père Gaillard prêchait. On l'a interrompu , et on a remercié Dieu dans le moment d'un si heureux succès et d'une si belle Conquête. On ne sait point de détail, sinon
qu'il n'y a point eu d'asiaiit, et que M. Duplessis disait vrai quand il assurait que le gouverneur fiii- Mit faire des clkariots pour porter son équipage, fiespirez donc, ma chère enfant , remerciez Dieu, premièrement : il n'est point question d'un autre 8ii5ge. JouisBCE du plaisir que vorre fils ait va celui de Philisbourg. C'eut une date admirable : c'est la première campagne de M. le Dauphin. Ne séries- TOUS point au desespoir qu'il fût seul de son Age qui n'eût point été à cette occasion, et que tous les autres tissent les entendus? Ah I mon Dieu, ne parlons point de tout cela; tout est à souhait. C'est vous , mon cher comte , qu'il en faut remercier. Je int) réjouis de la joie que vous devez avoir. J'en faÎH compliment à nutre coadjutcur. Voilà une grande peine dont vous êtes soulagés; dormez donc, ma très bel^e, mais dormez sur notre parole. Si vous êtes avide de désespoirs, comme nous te disions autrefois, (.herchez-en d'autres ; car Dieu vous a conserve votre enfant! Nous. en sommes tnui^ortés,et je vous -embrasse dans cette joie avec une tendresse dont je crois que vous ne doulei pas. *
A Paria, 37 navtmbrc 16S8.
t Cest donc aujourd'hui, ma chère enfant, que notre marquis a dix-sept ans. Il faut ajouter à tout ce qui compose le conunencement de sa vie, une bonne petite contusion, qui lui fait, je vousassurc, bien de l'honneur, par la manière froide dont il
t'^ reçue. M. Je clievalicr vous mandera comme M. de Saint-Muur le conla au roi. Il est accabla â& çomplimens à, Versailles, et moi ici. Madame d« t^avardin ine pria d'ailer hier la irouver cliez Hiadame de Lafayette; elle voulait s'en réjouir avec moi. Madame de Ijaftiyetle m'avait priée de ta même cbosci Elle m'a dit d'abord gaiment ; Ëh bien ! qu'est-ce que madame de Grignan trouvera à épiloguer l^-dessus? Dites-lui qu'elle doit 4tra ravie, que ce serait une chose à acheter si elle £tait à ce prix , et qu'en un mot , elle est trop heureuse. J'ai promis de vous mander tout cela.... Ne croyez point, ma Bile, que depuis trois mois voi» ayez été en guignon:Je commence par le gain de votre procès, par la conservation de votre RU» pur sa bonne etjolie réputation, par sa contusion, par la beauté de sa compagnie que vous avec faite, et je finis par l'affaire d'Avignon et par la, cordon bleu ; songoz-bi^en qu'il n'y a qu'à remercier Dieu. 11 est vrai que vous avez eu des peines extrêmes : quitter votre enfant et les nouvelles, vous éloigner de lui dans le péril, c'est pour mourir, je l'ai-lrop compris. N'avoir pas le plaisir de sentir toutes ces joies avec ce pauvre petit moixeau de famille que vous avez ici 1 nous par* mgeons bien cette peine et celle de ne pas voir ce petit compère que nous verrons demain. Ma chère enfant, telle est la volonté de Dieu, quêtes biêos et tes maus soient mêlés, t
Le lendemain, madame de Sévigné eut l'indî*
cible joie d'embrasser son petït^ls. L'enfant cbërt de sa fille, celui qui venait de se montrer digne du beau nom qu'il portait , ■ Je l'ai trouva tout gai, tout joli, mande-t^elle; il m'embrasse cinq ou six fois de très bonne grâce; il me voulait baiser les mains, je voulais lui baiser les joi^s, cela faisait une contestation; je pris enfin possession de sa tête, je la baisai à ma fiantaisie. Je voulus voir sa contusion; mais comme elle est, ne vous déplaise , à la cuisse gaucbe , je ne trouvai pas à propos de lui faire mettre chausses bas. Nous causâmes le soir avec ce petit compère; il adore votre portrait. Il voudrait bien voir sa cbère maman ; mais la qualité de guerrier est si sévère qu'il n'oserait rien proposer. ■
Voilà de ces joies que nous devons tous demander à Dieu , mais qu'il faut renoncer à redire comme madame de Sévignè.
DESNIBE TOTAGE AVX BOCHERS.
Après les lettres où l'heureuse grand'mère raconte avec orgueil les succès de son petit-fils, la correspondance entre madame de Sévigné et madame de Grignan reprend son Irain accoutumé. Alors Tiennent des détails sur les affaires d'Angleterre; alors la meilleure des mères flétrit cette princesse Marie , qui trahit le roi , son père , en donnant à la fille de Jacques 11 le surnom de TuUie(i).
Dans une lettre 'du 30 décembre 1688, elle mande à sa fille : a Le roi d'Angleterre est toujours trahi, même par ses propres officiers: il n'a plus que M. de Lauzun. U y aura un parlement;
(■1 Femme routine qui lii fnut son cliar sur le corpi de ion
on espère un tiers-parti qui ne voudra point du prince d'Orange. Le petit prince est en sûmté jusqu'à ce moment à Ponsmouth. Que dite&-yous
de cette nation anglaise?
t Vous avez su comment , il y a cinq à six semaines, M. de Lauzun se résolut d'aller en Angleterre: il ne pouvait faire nn meilleur usage de son loisir. Il n'a point abandonne: le roi Jacques, pendant que tout le monde le trahissait et le délaissait. Enfin, dimancbe dernier, 19 de ce mois (décembre 1688), le roi, qui avait pris sa re'solution , se coucba avec la reine , chassa tous ceux qui le servaient encore, et, une heure après, se releva pour ordonner il un valet de chambre de faire entrer un homme qu'il trouverait à la porte de l'antichambre : c'était M. de Laozun. Le roi lui dit : Monsieur, je vous confie la reine et monfik; il faut tout hasarder et les conduire en France.
t M. de Lauzun remercia, comme vous poorex le penser; mais il voulut mener avec lui un gentilhomme d'Avignon, nommé Saint- Victor, que l'on connaît, qui a beancoup de courage et de mérite. Ce fut Saint-Victor tpii prit dans son manteau le petit prince, que l'on disait être à Ponsmouth et qui était caché dans Je palai». M. ds i^auaun donna la main à la reine. Vous pcniveai. jeter un regard suc l'adieu qu'elle fit au roi; et, suivis de deux femmes que je vous ai nommées, iU allèrent dans la rue prendre un carrosse de louage. Us se mirent ensuite dans un petit bateau
le long de la rivière , où ils eurent un si gros temps qu'ils ne savaient où se mettre. Â l'embouchure de la Tamise, ils entrèrent dans un yacht, M. de Lauzun auprès du patron, en cas que ce fut lin traître, pour lejeterà lamer;utais, comme le patron ne croyait mener que des gens du commun, comme il en conduit fort souvent , il ne songeait qu'à passer tout simplement au milieu de cinquante bàtimens hollandais, qui ne regardaient seulement pas cette petite barque, et, ainsi protégée du ciel et à couvert de sa mauvaise mine, elle aborda heureusement à Calais, où M. de Charost reçut la reine avec tout le respect que vous pouvez penser.
I Le courrier arriva hier à midi auroi,qui conta toutes ces particularités, et en même temps on donna ordre aux carrossesdu roi d'allerau devant de cette reine, pour l'amener à Vincennes que Ton fait meubler. On dit c|ue Sa Majesté ira au devant d'elle. Voilà le premier tome du roman, dont vous aurez incessamment la suite
t On ne parle que de la reine d'Angleterre ; elle a prié qu'on la laissât un peu respirer à Boulogne, jusqu'à ce qu'elle eût des nouvelles du roi , son mari, qui s'est sauvé d'Angleterre, sans qu'on sache encore où il est. Le roi a envoyé à cette reine trois carrosses à dix chevaux, des litières, des pages, des valets de pied, des gardes, un lieutenant et des officiers
« Le roi fait pour les majestés anglaises des
choses tontes divines; cam'est-ce pas être l'image du Tout-Puissant que de soutenir un roi chassé, trahi, abandonné comme il l'est? La belle âme du roi se platt à jouer ce grand rôle. Il fut au devant de la reine avec toute sa maison et cent carrosses à six chevaux. Quand il aperçut le carrosse du prince de Galles, il descendit et l'embrassa tendrement; puis il courut au devant de la reine, qui venait de descendre, il la salua, lui parla quelque temps, la mit à droite dans son carrosse, lui présenta monseigneur et monsieur, qui furent aussi dans le carrosse , et la mena à ^int-Germain où elle se trouva toute servie, comme reine, de toutes sortes de bardes, parmi lesquelles était une cassette très riche avec six mille louis d'or,
■ Le lendemain, le roî d'Angleterre devait' arriver. Le roi l'attendait à Saint-Germain, où il arriva tard , parce qu'il venait de Versailles. Enfin le roi alla, au bout de la salle des gardes, au devant de lui. Le roi d'Angleterre se baissa fort , comme s'il eût voulu embrasser ses genoux ; le roi l'en empêcha et l'embrassa à trois ou quatre reprises fort cordialement. Ils se parlèrent bas un quart d'heure. Le roi lui présenta Monseigneur, les princes du sang et le cardinal de Bonzî. Il le conduisit à l'appartement de la reine, qui eut de la peine à retenir ses larmes. Après une conversation de quelques instans , Sa Majesté les mena chez .le
DE MADAME DE SËVIGNË. fCSÎ
pnnce de Galles, où ils furent quelque temps à causer, et les y laissa, ne voûtant point être reconduit et disant au roi : • Voici votre maison; quand j'y viendrai , vous m'en ferez les honneurs, et je vous les ferai quand vous viendrez à Versailles. ■
■ Le lendemain, qui était hier, madame la dauphine y alla et toute la cour. Je ne sais comment on aura réglé les chaises des princesses; car elles en eurent à la reine d'Espagne, et la reine-mère d'Angleterre était traitée comme fille de France. Je vous manderai ce détail. Le roi a envoyé dix mille louis d'or au roi d'Angleterre. Ce dernier parait vieilli et fatigué; la reine, maigre et des yeux qui ont pleuré, mais beaux et noirs, un beau teint un peu pâle, la houche grande, de belles dénis, une belle taille et bien de l'esprit, tout cela compose une personne qui platt fort : voilà de quoi subsister long-temps dans les conversations publiques. »
Ajoutons : voilà comment Les rois doivent traiter les rois, quand le malheur les frappe, quand l'adversité vient ajouter ce qu'elle a de saint à ce que leur couronne avait de majesté. Personne ne • savait son métier... ses devoirs de roi, comme Louis XIV; en le regardant, on devait avoir ,1a conviction qu'il était bien un lieutenant de Dieu.
Cette arrivée du roi Jacques en France fit une grande émotion non seulement à la cour, mais
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dans toute la nation/ En ce temps-Iè, on n'avait
pas été tlimoili de tout ce que nous avons vu de nos jours ; sans doute nos pères avaient ressenti le contrecoup de la révolution anglaise et avaient frémi au meurtre de Charles 1".; mais les renversemens de trônes, mais les exils de rois, les bao' nissemens de reines , les pleurs des puissans du monde n'étaient point cboses communes, on n'était point encore familiarisé avec les grands bouleversemens et les migriitions royales, on n'était point blasé sur ces grandes infortunes, que nous regardons aujourd'hui presque avec indi^érence, tant nous en avons vues!
L'intérêt que prend madame de Sé«igné à la famille royale d'Angleterre ue se borne pas aux premiers momens de son arrivée en France ; pour elle, c'est autre chose que de la curiosité et une affaire de cour, t C'est tout de bon, écrit-elle, 'que le roi d'Angleterre est parti ce matin pour aller en Irlande, où il est attendu avec impatience; il sera mieux là qu'ici. 11 passe par la Bretagne, comme un éclair, et s'en va droit à Brest, où il trouvera le maréchal d'Estrées et peut-être M. de Chaidnes , s'il peut le trouver encore ; car la poste etlabonnechaisequeluiadonnéeM.le Dauphin le mèneront vite. 11 doit trouver à Brest des vaiS' seaux tout prêts et des frégates. Il porte cinq cent mille écus. Le roi lui a donné des armes pour armer dix mille hommes. Comme sa majesté anglaise lui disait adieu , clic linit par lui dire en
DE MADAME DE SÉVIGNË. ffSO
riant qu'H n'avait oublié qu'une diose,c'était<les ' armes pour sa personne ^ le roi lui donna les siennes : nos héros de romans ne faisaient rien de plus galant. Que ne fera point ce roi brave et malbeureux , avec ces armes toujours Tictorieuses? Le voilà donc avec le casque et la cuirasse de Renaud, d'Amadis et de tous nos paladins les plus célèbres. Je n'ai pas voulu dire d'Hector, car il était malbeureux. Il n'y a point d'offre de toutes choses que le roi ne lui ait faite: la générosité et la magnanimité ne vont pas plus loin. La reine est allée s'enfermer à l'abbaye de Poissy avec son fils : elle sera près du roi et des nouvelles. Elle est accablée de douleur et d'une néphrétique qui fait craindre qu'elle n'ait la pierre: cette princesse ^t grand'pitié. >
Comme toutes les nobles âmes , celle de madame de Sévigné s'était tout de suite attachée à la royale infortune des Stuarts; et , je n'eusse pas déjà adoré cette femme, que ce touchant intérêt me l'eût fait aimer. Un de mes devanciers avait suivi en France le roi banni, et ma famille saie par expérience combien fut noble et généreuse l'hospitalité française.
Dès que madame de Sévigné détourne ses pensées de ces grands événemens politiques, elles reviennent par leur pente continuelle à madame de Grignan et aux siens. La divine Pauline, celle dont [esprit dérobe tout, le jeune marquis, son frère, l'occupent incessamment: elle le trouve fort joli, sans avoir le port majestueux de son
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iiO VIE
■ père ; il rëpond avec tact et esprit à toat « quon lui demande, et comme un homme de sens ; dans l'absence de madame de Grignan, elle se mêle de lui appi^endre les manèges des conversations ordinaires , ({u'il est important de savoir; elle lui répète qu'il y a des choses qu'il ne faut pas ignorer, qu'il serait ridicule de paraître ëtonoé de certaines nouvelles ; elle lui préche/ort l'attention à ce que les autres disent, et )a présence d'esprit pour l'entendre vite ; cela, dit-elle , est tout-à~fait capital dans le monde. Elle n'est point désapprouvée par l'oncle du jeune marquis , par le chevalier de Grignan , modèle d'honneur et de bonnes manières; elle insiste sur la lecture et sur le malheur extrême d'être livré à l'oisiveté, c Le chevalier (de Grign^)est plus utile à ce petit garçon qu'on ne peut se l'imaginer; il lui dit toujours les meilleures choses .du monde sur les grosses cordes de l'honneur et de la réputation , et prend un soin constant de ses affaires ; il entre dans tout, il se mêle de tout et veut que le marquis ménage lui-même son argent, qu'il écrive, qu'il suppute, qu'il ne dépense rien d'inutile ; c'est ainsi qu'il tâche de lui donner un esprit de règle et d'économie , et de lui oter «n air de grand seigneur ^ de qu'importe j digtwrauce et d'indifférence , qui conduit fort droit k toutes sortes d'injustices, et enfin à l'hôpital. I Madame de Sévigné revient sur les reconunaib
VIE DE HADAUE DE 8ÉTIGNÉ. Ml
dations des bonnes lectures , elle écrit à madame de Grignan : * Votre enfant fut hier au soir au bal chez M. de Chartres , il est fort joli , il vous mandera ses prospérités, il ne faut point que TOUS comptiez sur ses lectures; il nous avoua hier tout bonnement r[u'il en est incapable présentement ; sa jeunesse lui f^t du bruit , il n'entend pas. > Elle eût aimé à demeurer auprès de son petit-fils pour guider ses premiers pas dans le monde et jouir de ses succès à la cour; mais elle fut, vers ce temps, obligée de panir pour la Bretagne où l'appelaient encore ses intérêts ; cette fois, elle fait la route avec son amie, la borme duchesse de Cbaulnes et madame de Kerman. Elles partent « avec un grand train , deux carrosses k six chevaux, un fourgon , huit cavaliers , enlîn à la grande. > En s'éloignant de Paris , elle regrette vivement la douce compagnie du chevalier de Grignan , ce lui était une véritable consolation de parler avec lui de sa fille et de ses affaires ; cela faisait une grande liaison , on se rassemblait pour s'entretenir de ce qui tient uniquement au cœur; le chevalier était fort, elle était faible : il se passera bien d'elle, mais elle ne sera pas de même pour lui. Elle rentrera en ellemême , et elle y retrouvera sa fille hien-aimée , mais elle n'aura plus cet appui qui lui <tait si agréable et si nécessaire.
Ce voyage de Bretagne se fait cette fois par la Normandie ; madame de StSvigaé admire ce beau
U% va .
payt , elU dk « cpie lea bords de la Seine a'en doivent rien k ceux de la Loire, ila sont ^cieiu, ils sont ornés de maisons, d'arbres, de petits eaules, de petits canaux que l'on fait sortir de cette grande rivière. > Comme d'habitude ; elle écrit de toutes les villes où elle se repose. Au bout de huit jours , elle arrive à Rennes ; la chaleur, b poussière out un peu fatigue les voyageuses, « mais trente femmes qui vinrent au devant de madame de CSiaulnes , et qu'il fellut baiser au milieu de la poussière et du soleil , et trente ou quarante messieurs les fatiguèrent beaucoup plus que la route n'avait fait. Madame de Kerman en tom • bait, car elle ^tait dâicate ; pour madame de S^ vigne, elle soutint tout sans incommodité. M. da Cbaulnes était venu au devant d'elles jusqu'à la dlnée ; i il me fît de bien sincères amitiés , écrit la mère de madame de Grignan. Je démêlai mon fils daus le tourbillon , nous nous embrassâmes de bon cœur, sa petite femme était ravie de me revoir; je laissai ma place dans le carrosse de madame d« Cbaulnes à M. de Rennes , et j'allai avec M. de Cbaulnes, madame de Kermim et ma belle>£lle dans le carrosse de l'évéque- Il n'y avait qu'une lieue à feire. Je vins cbes mon fils cbanger de chemise et me rafraîchir, et de li souper à l'hôtel de Cbaulnes , où le souper était trop grand. J'y trouvai la bonne marquise de Marboeuf, chez qui je vins coucher, et où je suis logée comme une vraie princesse de Tarente. Dans une
DE MADAME DE SÉVIGNÉ. ûi$
belle chambre, meublée d'tin beaa velours rouge cramoisi, ornée comme à Paris, un bon lit où j'ai dormi admirablement, une bonne femme qui est ravie de m'aroir, une bonne amie qui a des senttmens pour nous, dont tous séries contente : rae Toilik plantée pour quelques jours , car md belle-^le regarde comme moi les Rochers du coin de l'œil, mourant d'envie d'aller s'y reposer. Elle ne peut soutenir loog-temps l'agitation que donne l'arrivée de madame de CSiaulnes : nous prendrons notre temps; je l'ai trouvée toujours fort vive, fort jolie, m'aimant beaucoup, charmée de vous et de M. de Orignan; elle a un goût pour lui qui nous fiiit rire; mon fils est" toujours aimable, il me parait tort aise de me voir, il est fort joli de sa personne ; une santé parfoite , vif «t de l'espnt; il m'a beaucoup parlé de vous et de votre enfent qu'il aime; il a trouvé des gens tpa.i lui en ont dit des biens dont il a été touché «t surpris , car il a comme nous l'idée d'un petit mannot, et tout ce que l'on eu dit est solide et térieux. »
Madame de Sévigné n'est pas seuleotent ravie de retixHiver son fils et s» belle-fille qa'etle aime de plus en plus , à mesure qu'elle la connatt davantage; elle jouit e» ra£me tempe des succès de ses petits-enlans , du MMquîs de Grignan qui va se marier, et de Pauline dont les grâce» et la beauté ne font que se développer et grandîn
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€ Ménagez bien , écrit-elle à madame de Grignan, ménagez bien le désir qu'a cet enËuit de tous plaire; tous en ferez ime personne accomplie. Je TOUS recommande aussi d'user de la facilité que TOUS trouvez eu elle de tous servir de petit secrétaire , avec une main toute rompue , une ortbograpbe correcte, aidez-vous de cette petite pe^ sonne. >
Je me figure qu'une lettre dictée par madame de Grignan , et écrite de la main de Pauline , devait avoir un double parfum pour celle qui savait si bien aimer.
Madame deSévigné passa quinze jours à Rennes, jours tout remplis de réceptions, de visites, de bals et de soupers , qu'elle décrit comme elle sait décrire avec un style qui fait voir et toucber ce qu'elle raconte. Elle écrit à sa fille : t Vous dites des merveilles en parlant de la fierté et de la confiance de la jeunesse : il est vrai qu'on ne relève que de Dieu et de son épée; on ne trouve rien d'impossible, tout cède, tout flécbit, tout est aisél Dans un autre caractère, avec bien moins de beauté, j'ai senti cet état et ses prospérités; mais comme vous dites, il vient un temps où il faut changer de style ; on trouve qu'on a besoin de tout le mondes on a un procès, il faut solliciter, il faut se familiariser, il faut vivre avec les yivans , il faut rétrécir son esprit d'un côté et l'ouvrir de l'autre. »
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Tout ceci est nature et Térité, Arrivée aux Rochers, elle y reprend le train de vie qu'elle avait l'habitude d'y mener; encore les bonnes lectures , encore les rêveries k l'entre chien et loup, encore les promenades dans les grandes allées , encore les repos au labyrinthe , encore les conversations infinies avec ses amis et ses enfans. «Je me porte si bien, di(-elle, que j'en suis enrayée; il n'est pas naturel, en effet, de n'avoir aucune des infirmités que j'avais. Je ne sais ce que la Providence me garde ; en attendant , je ne prodigue point ma santé , je mange sagement, je n'ai plus la iautaisie du serein ni de la lune ; je commence à me corriger de ceè folies , et je trouve plaisant qu'à Livry j'en étais encore toute pleine comme à vingt ans. *
Quand elle écrivait ces lignes, elle avait soixantecinq ans... Une chose allait attrister alors la douce et tranquille vie des Rochers , le départ du marquis de Sévigné pour aller à Rennes et à'Nantes prendre le commandement du régiment de la noblesse de Bretagne. 1 11 part pour leur apprendre à escadronner et les accoutumer à un air de guerre ; il est désespéré de ce retour à une profession qu'il avait si sincèrement quittée. Il tiendra une table enragée j c'est là le tu autem et eut bono ? Enfin, Dieu le veu^ >
Elle célèbre la féte-Dieu aux Rochers, pendant que sa fille assiste à la procession d'Avignon ; . c'est à ce sujet qu'elle cite un passage d'une let-
tre de sa fille , qui lai avait ëcrit, r que l'ostentation des personnes modestes n'offense point Forgued des autres, t Elle ajoute : i (7est que ce n*est point de l'ostentation ni de l'oi^eil, et qu'on fait justice au vrai mérite. J'avoue, ma chère enfent, qu'au milieu de tout ce grand bruit , la comma^ nion m'a siu>prise. Il y a si peu que la Pentecôte est passée, qu'il feut apparemment que la jJace que TOUS tenez demande ces démonstrations, car sans cela, je ne tous croirais pas plus déTote que saint Louis, qui ne communiait que cinq fois l'année.
f On demanda aigrement à la Chaise où il avait ftis cela ; il fit voir un manuscrit d'un de8 aumôniers de ce roi , qui est dans la bibliothèque dé Sa Majesté. Enfin, ma fille, vous stnez mieux que personne Totre religion ; c'est une grande science, >
« Nous faisonsuneTiesiréglée, qu'il n'est guère poflmble de semai perter ; on se lève à huit heures ; très souvent je Tais jusqu'à neuf heures que la messe sonne, prendre la ftatcbenr des bois ; ^rèt la messe, on s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleors d'orange , on dtne, on Kt ou Ton travaille jusqu'à cinq hetire». Depuis que nous n'avons plus mon ffls, je lis pour ^>a^ gner Ift petite poitiine de sa lennne ; je la quitte à cinq heures, je m'en vais dans ces aimables allées, j'ai un laquais qui me suit, j'ai des livres, je change de pkce et je varie le tow de m«s pro* menades ; on livre de dévotiiHi «t no Hnç dlù»*
DE HADAUE DE SÉVICNÉ. ^f
toira, on va de I'ud à l'autre , cela fiait du divertissement; un peu rêver i Dieu, à s» Providence, posséder son Ame, songer à l'avenir; enfin, sur les huit heures, j'entends une cloche, c'est le sour per. Je suis quelquefois un peu loin, je retrouve la marquise dans son beau parterre , nous nous sommes une compagnie ; on soupe pendant l'entre chien et loup... Je retourne avec elleà/a;)^« Coulanges, au milieu de ces orangers... Je regarde d'un œil d'envie la sainte horreur au travers de la belle porte de fer que vous ne connaissez point ( i ).■ A cette plac« Coulanges, madame de Sévigné se plaisait souvent à faire redire quelques mou à un écho bien sonore et très fidèle... Je mefigioe qu'elle lui jetait souvent le nom de sa fille... pour se l'entendre répéter, c Cest un petit rediseur mot h tact jusque dans toreille , dit-elle à madame de Grignan. Un carreau de marbre indique aujourd'hui dans le parterre des Rochers le lieu où il faut se placer pour l'interroger. On voit , à côté, un cadran solaire qui parait avoir été construit du temps de madame de Sévigné , et porte cetta inicriptioa toute chrétienne :
tntinuni lime (i}.
Les voyageurs , les touristes qui viennent vt-
(i) Cinqbclln grillii pUcfei daoi aamur demi-circolura, en Eice dd cUUHi du parc du Ili>cbar>> (a] Bfdoaici U danuwc.
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sitep la demeure de la femme célèbre , ne manquent guère de faire redire à l'écho des Rochers le nom de l'ancienne châtelaine... Ainsi il ne peut l'oublier ni le désapprendre;,., et il répète encore: Sévigné! Sévicné!
Lëonidas a été moins heureux que la mère de
madame de Grignan Souvenez - vous de ce
passage de Chateaubriand visitant les ruines de Sparte.
« Comme j'arrivais au sommet de la colline de la citadelle, le soleil se levait derrière les monts Ménélaïons. Quel beau spectacle ! mais qu'il était triste 1 L'Eurotas coulant solitaire sous les débris du pont Babyx. Des ruines de toutes parts, et pas un homme parmi ces ruines! Je restai immobile, dans une espèce de stupeur, à contempler cette scène; un mélange d'adniiration et de douleur arrêtait mes pas et ma pensée ; le silence était profond autour de moi : je voulus faire parler l'écho dans les lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre , et je criai de toute . ma force : Léomdas ! Aucune ruine ne répéta ce grand nom , et Sparte même sembla l'avoir oubUé. »
L'écho ne sait plus le nom d'un héros ; il sait
encore celui d'une mère U y a donc quelque
chose de plus durable que la gloire 1
La terre des Rochers appartient aujourd'hui à une noble famille bretonne, à celle de L'Estumière. Le château est encore tout rempli du sou-
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tenir de-la femme célèbre qui en aimait la solitude et la sauvagerie. Ceux qui habitent cette demeure illustrée, y entretiennent religieusement tout ce qui peut rappeler l'ancienne châtelaine. Sa chambre a encore la table sur laquelle elle écrivait, et le parc, les allées qu'elle aimait le plus, avec les noms qu'elle leur avait donnés.
n ya bien des années que je suis allé faire im pèlerinage Atix Rochers, déjà j'admirais madame de Sévigné, mais je ne l'aimais pas comme aujouurd'hui. Ce n'est pas la jeunesse qui peut ressentir pour elle tout l'amour qu'elle mérite ; pour l'apprécier, il but avoir aimé et souffert , et pris des années dans le monde comme elle. Alors seulement on peut savoir combien ses peintures sont vraies!
nMOtCoOt^lc
VOTAGB A eillGIlAlr. — SA HOKT. ■ REORETS.
Le monde est souvent ingrat et injuste, mais quelquefois aussi il se met à estimer qui mérite estime , et à aimer qui est digne d'amour. J'ai vu dans la société des hommes devant lesquels la méclianceté se faisait bonne, devant lesquels la calomnie se taisait. Envers ces nobles caractères, l'envie devenait hypocrite , et feignait d'aimer; elle sentait qu'elle ne pouvait laisser voir sa haine sans se flétrir. Le chevalier de Grignan avait un de ces caractères qui commandent l'estime , une bonté, une grâce d'esprit qui s'emparaient des affections. C'était là de grands avantages, il fallait bien qu'il payât ces privilèges; aussi les souffrances physiques ne lui manquaient pas. Ma-
dame de Sévigné qui , lorsqu'il était à Paris, le voyait chaque jour, était fort occupée de sasent^. Lors d'une de ses absences, elle écrivait à sa fille : u II me semble que l'air et la vie de Grir gnan devraient redonner la santé k M. le chevalier. Il est entouré de la meilleure compagnie qu'il puisse souhaiter, sans £tre entouré de cet cruelles visites, de ces paquets de cltenilles, qui lui donnaient la goutte. Point de &oid , une hise qui prend le nom ^air natal pour ne pas l'effrayer; enfin je ne comprends pas l'opiniâtreté et la noirceur de ses vapeurs , de tenir contre tant de bonnes choses; cependant il n^est que trop vrai qu'il eu est tourmenté. Je suis ravie que Pauline lui plaise, je suis bien assurée qu'elle me plaira , il y a de l'assaisonnement dans son visaga et dans ses jolis yeux : ah 1 ah I qu'ils sont jolis 1 je les vois. £t son humeur? je parie qu elle est corrigée ; il a suffi de votre douceur pour elle , et de l'envie qu'elle a de vous plaire. ■
Madame de Sévigné aimait le chevalier de Grignan , non seulement à cause de ses qualités aimables et de son caractère élevé, mais Yintérét do sq/i amour maternel entrait pour beaucoup dans son affection pour lui; elle le regardait comme le meilleur conseiller de la famille; avec lui elle avait souvent causé à fond des embarras que le goût de la représentation amenait par quartiers dans l'existence des châtelains de Grignao. Elle se servait de lui pouf faire arriver, à qui eu avait
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besoin , des avis salutaires. Il y a des voix qui ont en elles quelque chose de si doux , qu'elles ae blessent jamais; celle du chevalier était de cette nature.
C'était des Rochers qu'elle s'occupait du mariage de son petit-Bis; c'est de là qu'elle écrivait à sa fille : « Je crois que le marquis écrira bien; il y a long-temps que je veux qu'il aille vous voir au mois de novembre, et, comme il aura dix-huit ans, il faudrait tout de suite le marier, en avoir des petits et le renvoyer ; mais ne vous amusez point à mademoiselle d'Or..... C'est un lantemier que son père , dont le style et la mauvaise volonté me mettent en colère. »
Aux jours de madame de Sévigné, le château paternel, la demeure de famille était une chose sacrée , aussi l'on voit comme les frères du comte de Grignan embellissent à l'envi leur berceau, M. de Carcassonne mettant de la lenteur daqs les constructions qu'il y faisait faire, la mère de madame de Grignan écrit : « Je pleure que les pattes de M. de Carcassonne soient recroisées. Hé! mon cher beau seigneur, encore un petit effort, ne les recroisez pas sitôt, achevez votre ouvrage ! voyez celui de M. d'Arles , comme ii est grand , comme il est haut, comme il est achevé 1 Voudriez-vous lui céder cet honneur, et laisser cet endroit du magnifique château de vos illustres pères , tout délabré , tout livré et abandonné à la bise, inhabitable, et très incommode à votre
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DE MADAME DE Sl^VIGNÉ. iS5S
frère atné , lui étant les logemens- des étrangers et des domestiques ? Ah ! mon cher seigneur, prenez courage, ne laissez point cette tache à votre réputation, ni cet avantage à M. d'Arles, qui, dans le milieu de ses petites dettes, a pourtant voulu couronner son entreprise ! »
Malgré ces instances de madame de Sévignéj les constructions commencées par M. l'évéque de Carcassonne ne firent jamais achevées, et h ruine leur est venue avant d'avoir pu être habitées.
Pendant son dernier séjour aux Rochers , les lettres qu'écrit madame de Sévigné s'imprègnent malgré elle d'une vague tristesse ; elle ne souffre plus de ses douleurs physiques, mais le mot de vieillesse tombe souvent de sa plume; on dirait que la grande figure de la mort projette déjà ses ombres sur elle, et ôte la joie du soleil à ses pensées. Avant la nuit viennent les ombres du soir, avant notre fin arrivent les mélancoliques méditations... Dans toute sa longue et admirable correspondance , on a toujours trouvé de la piété et de la foi; dans les lettres des années 1695 et 1696, ses sentimens religieux jettent encore de plus douces , de plus consolantes lueurs. Jamais elle n'a gi bien parlé de la Providence ! jamais elle n'a si bien vu toutes les misères du monde, toutes les vanités de la gloire ! On ne sourit plus autant en lisant ce qu'elle écrit , mais on se prend à l'aimer encore davantage. C'est comme un ami
qui vont entretient de son prochain cUput , et qui vous fait sentir par avance le vide qu'il laissera quand il ne sera plus avec vous.
A cette époque, elle reçut de mesdames de Chaulnes et de Lafayette une touchante preuve d'amitié; elles croyaient qu'«Ue ne prolongeait son séjour à la campagne que dans une pensée d'économie, et cepent^nt elles craignaient de froisser sa fierté en lui disant qu'elles avaient deviné les vraies raisons qui l'empâchaient de revenir à Paris, où elle était tant désirée... C'est dans la correspondance de ces nobles amies qu'il feut voir toute la délicatesse des sentiment qu'elles s'étaient voués.
Madame de Lafayette lui écrit :
■ Mon style sera laconique; je n'ai point de tète , j'ai eu la fièvre , j'ai chargé M. du Bois de TOUS le mander.
« Votre affaire est sans remède, l'on y a &it des merveilles de toutes parts. Je doute que M. da Chaulnes en personne l'eût pu faire. Le roi n'a témoigné aucune répugnance pour M. de Sévigné , mais il éuit engagé depuis long-temps, et il l'a dit à tous ceux qui pensent à la députation. Il faut laisser nos espérances jusqu'aux Ëtats prochains. Ce n'est pas de quoi il est question présentement Il est question , ma belle , qu'il ne feut point que voiu passiez l'hiver en Bretagne , & quelque prix que ce soit ; vous êtes vieille , les Rochers sont pleins de bois, les fluxions, les caurrbes, vous
DE MADAME DE SÉVIGiaË. 455
accableront,' TOUS vous ennuierei, votre esprit deviendra triste et baissera. Tout cela est sur, et les dioses du monde ne sont rien en comparaison de ce que je vous dis. Ne me parlez point ni d'ai^ent, ni de dettes, je vous fenneru la boucbe sur tout. M. de SévigRé tous donne son équipage, TOUS vecraa à Malicome , tods y trouvez les chevaux et la calèche de M. de Chaulnes, vous voilà à Paris , TOUS allez descendre à l'hôtel de ChauN nés, votre maison n'est pas prête , vous n^aTeapas de chevaux, c'est «n attendant, ji votre loisir TOUS vous remettez chez vous. Venons au fait; TOUS payez une pension à M. de Sévigné , vous avez ici un ménage; mettez le tout ensemble, cela bit de l'argent; car votre louage de maison va toujonts. Vous direz mais je dois, et je paierai avec le temps ; comptez que vous trouvez ici mille ëcus , dont vous payez ce qui tous presse; qu'on vous prête sans intérêt , et que vous rembourserez petit i petit, comme vous voudrez. Ne de- ■andea point d'où ils vimnent, ni de qui c'est « on ne tous le dira pas; mais ce sont gens qui sont bien assurés qu'ils ne les perdront pas (i). Point de raisonnemens Uk-dêt«us , point de paroles, ni de lettres perdues ; il faut venir : tout ca que vous m'écrirez , je ne le lirai seulement pas ; flt , en un mot , ma belle , il hnit ou venir ou re-
(i)C'éliiinMdnoc^Chinbu>i[alInTaataitpr<ifrii niidamtile
noncer à mon amitié, à celle de madame de Ghaulnes , et à celle de madame de Lavardin. Nous ne voulons point' d'une amie qui veut vieillir et mourir par sa laute. Il y a de la misère et de la pauvreté à votre conduite ; il faut venir dès qu'il fera beau. ■
Cette marque d'attacbement , ce plan arrangé, ^é par ses amies, touchèrent vivement un cœur comme celui de madame de Sévigné. Voici comment elle apprend à sa fille U complot tramé à Paris pour l'arracher aux Rochers : « Il faut que je vous conte que madame- de Lafayette m'écrit du ton d'un arrêt du conseil d'en haut, de sa part premièrement, puis de celle de madame de Chaidnes et de madame de Lavardin, me menaçant de ne plus m'aimer si je refuse de retourner tout à l'heure à Paris ; et me disant que je serai malade ici, que mon esprit baissera, que je mouiv rai, qu'enfin point de raiâonnemens , il laiit venir, et qu'elle ne lira pas seulement mes méchantes raisons. Ma fille , cela est d'une vivacité et d'une amitié qui m'a fiiit plaisir... J'y réponds avec reconnaissance , mais en badinant \ l'assurant que je ne m'ennuierai que médiocrement avec mon fils et sa femme, des livres, et l'espérance de me mettre en état de retourner cet été à Paris, sans être logée hors de chez moi, sans avoir besoin d'équipage , parce que j'en aurai un , et sans devoir mille écus à un généreux ami , dont la belle &me et le beau procédé me presseraient
plus que tous les sergens du monde. Qu'au veste je lui donne ma parole de n^écre point malade, de ne point vieillir, de ne point radoter, et qu'elle m'aimera toujours malgré sa menace. - Voii^, ma toute belle, comme j'ai répondu à ces bonnes amies. Je vous montrerai quelque jour cette lettre de madame de Lafayette. Mon Dieu! la belle proposition, de n'être plus chez moi, d'êtra dépendante, de n'avoir point d'équipage, et de devoir mille . écus ! £n vérité , ma chère enfant , j'aime bien mieux sans comparaison être ici, l'horreur de l'hiver d'être & la campagne n'est que de loin, de près ce n'est pas de même. Mandezmoi si vous ne m'approuvez point. Si vous étiez à Paris, ahl ce serait une raison étranglantel mais vous n'y êtes point : j'ai pris mon temps et mes mesures là-dessus , et si par miracle vous y voliez présentement comme un oiseau , je ne sais si ma raison ne prierait pas la yàtre.avec la permission de notre amitié , de me laisser achever cet hiver certains petits paîemens qui feront le repos de ma vie. «
■. Dans une autre lettre du i6 octobre 1689, elle revient avec attendrissement sur la conspiration de ses amies :
■ Je n'ai garde de m'éloigner de Grignan pendant que TOUS avez la joie de voir vos Grignan en bonne santé, j'y prends trop de part; je ne veux pas même aller à Paris de peur de m'en distraire. C'est une chose plaisante que la manière
dont madame de Larardin m'en presse et m'en lacilîui tons let moyens , et de quels tous madame de (SiaulDeB se «ert au0»i ; il seraUe qn'eHe •oit gouvemante de Bretagne; nais je lui ferai bien voir que c'est madame la maréchale désirées, et que je ne suis plus soUs ses lois. En Tenté elles sont aimables. Je ne croîs pas que Ton puisse employer des raisons plus fortes , ni plus pressantes , ni trouver de plas solides expédieng , et le tout parce qu'elles craignent que je ne m'ennuie, que je sois malade, que mon esprit se rétrécisse , que je ne meure enfin ! Elles veulent me voir, me tenir, me gouverner; M. do Boîss'en mêle aussi. Cette conspiration est Kro^ jolie , je l'aime et je leur en suis très obligée sans en être ébranlée. Je veux vous garder leurs lettres, nmc verrez si la vérité, si l'amitié n'y brillent pas. ■
Au fond du cœur il dut en coâier beaucoup à madame de Sévi^rné de ne point obéir à farrtt prononcé par ses trois amies; mais l'ordre et le besoin de ne pas avoir de dérangement dans ■«■ affaires étaient impérieux potu* elle... Et puis, il faut bien le dire, Paris, dans ce momeM-4&, n'avait pas toutes ses tentations, tous ses attraits, sa Elle n'y était pas!
Elle tint donc bon dans sa solitude, at dans les lettres qui en parlent , et qui sont darées du milieu de l'hiver, on chercherait vainement an mot qui indiquât de l'ennui. Le mauvais temps, les pluies, la neige, ne lui font pas pAir; eHe a son
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m», M b«lle-fiUe, ses livret, tes pensée* ds Grîgoan, et «on écritoira; et se» jours paatenc et «'ea vont eœuae l'iU étaient toui remplis de bonheur 1
Le 1 1 jaevier, quelques jours après les soubaits de bonnes années qu'elle adresse & madame de Grignan , je retrouve dans sa lettre h sa SUe une preuve de ces penséç» triste» , de ces preâsentî- ^mens de mort, qui s'attachent à notre esprit quand ncHit vieillissons , comme te givra se prend aux arbres quand l'hiver est venu.
• Vous me dites , ma chère en&ni , la plus tendre chose du monde , en souhaitant de ne pat voir la fin des heureuses aniiées que vous me souhaites. Nous sommet bien loin de nous rencontrer dans nos souhaits, car je vous ai mandé une vérité qui est bien juste et bien à sa place , et que Dieu voudra sans doute exaucer, qui est de suivre l'ordre tout naturel de la Providence ; c'est ce qui me console de tout le chemin laborieux de la vieillesse. Ce sentiment est raisonnable, «t le vôtre trop extraordinaire et trop aimable. »
Pour l'établissement du jeune marquis de Gri< goaiit qui se trouvait à dix-huit ans & la tête d'un régiment , obligé de faire beaucoup de dépente , madame de Grignan éprouvait des embarras de fortune; ces embarras étaient devenus une peiae, un chagrin , pour madame de Sévigné ; sa pensée s'attache à ce petit-fils ; elle a peur de le voir si
jenne comtmnder à tant de monde ; elle redoute son isolement à la cour ; elle se désespère de n'avoir pas d'argent à loi envoyer. Son fils, le marquis deSévigné, a les mêmes préoccupations que sa mère , et , dans la tristesse de madame de Sévignè , ce devait être une consolation de voir ctnnbien le frère et la sœur s'aimaienL
* Voici l'oncle maternel, ma très chère petite sœur, qui vous écrit lui-même, et qui vous assnre, avec toute sorte de sincérité, que s'il avait le bien qu'il devrait avoir, c'est-à-dire si les terres étaient du bien , et n'étaient pas purement des cbansons , des iUusions , etc. , tous verriez , par des marques essentielles , combien je m'intéresse à ce qui vous touche ; mais , ma très belle , je ne suis entouré que de gens que je puis faire mettre en prison, qui m'en prient tous le^ jours, qui sont logés dans les lieus qui m'appartiennent, qui prient Dieu pour moi, à ce' qu'Us disent, et qui m'assurent en même temps que pour de l'argent je n'y dois pas songer. Voilà mon état. Cependant si, par quelque aventure fort possible , il m'arrivait un remboursement d'une certaine sonune dont on me parie, soyez persuadée que j'en ferais un usage qui serait capable de réveiller les^ oncles paternels , qui , au milieu de quarante et cinquante mille livres de rente, vous voient gémir sans faire autre chose que prier Dieu pour vous, comme mes fermiers prient Dieu pour moi. £hi mon Dieu, que ne négligent-ils un peu des bàti-
mens qu'ils quitteront plus tôt qu'ils ne pensent, et que ne songent-ils à aider le seul soutien àc leur maison dans l'avenir? Si je parlais davantage sur ce sujet, je me mettrais en colère; je le quitte pour TOUS dire que votre enfant me parait bien jeune, bien neuf, pour soutenir un aussi grand fardeau que celui dont il est chargé. Un régiment de douze compagnies à dix-huit ans ! a
Lue des grandes joies des pères et mères, une des choses qui tes consolent et qui les soutiennent au milieu de tous leurs soucis , de toutes leurs inquiétudes, c'est de voir s'aimer leurs enfeng. Cette union entre frères et sœurs est une des plus douces bénédictions que Dieu puisse accorder aux parens; ce sont eux qui ont répandu, dans les cœurs qu'ils étaient chargés de former, les semences de cette amitié fratemeUe , qui a grandi comme ta plus belle fleur du foyer de famille. Cette joie, ce bonheur, n'ont point manqué à madame de Sévigné.
Le séjour aux Rochers avait duré seize mois , et ces seize mois avaient été, pour la mère de madame de Grignan , tout remplis de la même pensée : la dernière lettre que l'on ait d'elle à sa fille est datée du 36 avril 1690, sept mois avant qu'elle ne quittât la Bretagne; des lettres ont donc été perdues, madame de Sévigné n'a pu rester tout ce temps sans lui écrire ; car, vous le savez bien , lui écrire, c'était sa vie. Vers la tîn de l'été de 1690, elle aura laissé entrevoir à roa-
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daine de Lafayetle , qu'elle projetait de te rendre à Crignan sans passer par Paris ; voici ud billet que cette douce et excellente amie lui adressa aux Rochers :
Pdi-ii, caiotcpiembrc.
H Vous avez reçu ma réponse avant que j'aie reçu votre lettre ; vous aurez vu , par celle de madame de Lavardin, et par la mienne, que nous voulions vous Faire aller en Proveoce, puisque TOUS ne veniez point à Paris. C'est tout ce qu'il y a de mieux ^ faire ; le soleil est plus beau. Vout aurez compagnie , je dis même séparée de madame de Grignan, qui n'est pas peu; un {pis château, bien des gens; enfin c'est vivre que d'être là. Je loue extrêmement Monsieur votre fils de consentiràvous perdre pourvotre intérêt; si j'étais en train d'écrire , je lui en ferais des corn* pliniens. Partez , ma chère amie , le plus tôt qu'il vous sera possible. Mandez-nous les villes par ou vous passerez, et à peu près le temps, et vous y trouverez de nos lettres. Je suis dans tes vapeurs les plus tristes et les plus cruelles où l'on puisse être. Il n'y a qu'à souffrir quand c'est la volonté de Dieu. C'est du meilleur de mon coeur que j'approuve votre voyage de Provence, je vous le dis sans flatterie , et nous l'avions pensé, madame de Lavardin et moi, sans savoir en aucune façon du monde que ce fut votre dessein. »
Quand madame de Lafayettc donnait à ma-
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dame de Sévignë cette nouvelle marque d'amitié, d'applaudir à ua voyage qui allait la priver du boobeur de la voir près d'elle, elle prouvait toute l'excelleace de son cœur, car alors elle était parvenue à un tel degré de faiblesse et de souffrance , qu'elle aurait eu bien besoin d'avoir tous ses amis près d'elle.
A peine arrivée auprès de sa fille, madame de Sévignë écrit au président de Moulceau :
A Gtignan, vendredi 10 Dorembre 169a.
■ Où pensez-vous que je sois. Monsieur? n'avez-vous pas su que j'étab en Bretagne? notre Corbinelli doit vous l'avoir mandé. Après y avoir été seize mois auprès de mou fils, j'ai trouvé qu'il serait fort joli de venir passer l'biver ici avec ma fille. Ce projet d'un voyage de cent cinquante lieues parut d'abord un château en Espagne, mais l'amitié l'a rendu si facile, qu'enfin je l'ai exécuté depuis le 3 octobre jusqu'au 24, que j'arrive au port Robinet, où je suis reçue à bras ouverts par madame de Grignan , avec tant de joie d'amitié et de reconnaissance, que je troitvat que je n'étais pas venue encore assez tôt , nî d'assez loin. Après cela , Monsieur, dites que l'amitié n'est pas une belle chose 1 c'est elle qui me fait très souvent penser à vous , et souhaiter de vous revoir encore une fois ici en ma vie. Sous y serons tout l'hiver et tout l'été ; si vous ne trou- ' vez (in moment pour nous venir voir, je croirai
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que vous m'avez oubliée. Vous ne reconnaîtriez pas cette maison, tant elle est embellie; mais vous y trouverez les mattres toujours tout pleins d'estime pour vous, et moi avec une amitié capable de feire enrager notre ami ( Gorbinelli ) , eî très digne que vous fassiez cette visite. «
Dans une lettre à son cousin, le comte de Bnssy, elle redit encore sa joie d'être arrivée au^ près de sa fille ; elle ajoute : a Cette maison est d'une grandeur, d'une beauté, d'une magnificence de meubles, dont je vous entretiendrai quelque jour. J'ai voulu vous donner avis de mon changement de climat, afin que vous ne m'écriviez plus aux Rochers , mais bien ici , où j'ai un soleil capable de rajeunir par Sa douce chaleur; nous ne devons pas négliger présentement ces petits secours. »
Madame de Grignan laisse aussi parler son bonheur; elle dit dans une lettre àJM. de Coulanges :
K Oui, nous sommes ensemble, nous aimant, nous embi-assant de tout notre cœur: moi, ravie de voir ma m^e venir courageusement me chercher du bout de l'univers , et du couchant à l'aurore; il n'y a qu'elle au monde capable d'exécitter de pareilles entreprises, et d'être auprès de son enfant tout comme Niquée voyant son amante. Vous avez donné votre approbation à son voyage , mon cher cousin ; et je voua en remercie. ■
Pour qu'il ne manquât rien au bonheur que
madame de Sévigné trouvait à vivre sous le même toit que sa fille", à respirer le même air qu'elle, le marquis de Sévigné arri^'a aussi à Grignan... Je viens de dire pour quil ne manquât rien à son bonheur; mais, mon Dieu! quel est le bonheur d'ici-bas auquel il ne manque quelque chose? Pendant que la plus tendre des mères est heureuse entre ses deux enfans , il faut que le cœur de la meilleure amie soit déchiré par l'inquiétude. L'état de santé de madame de Lafayette n'a fait qu'empirer. Madame de Sévigné, à cette triste no^ivelle, voulut partir pour aller la soigner à Paris, et il est touchant de voir comment la pauvre malade cherche à la détourner de cette pensée ; elle lui écrit : « Venir à Paris pour l'amour de moi, ma chère amie! la seule pensée m'en fait peur. Dieu me garde de vous déranger ainsi! et, quoique je souhaite ardemment le plaisir de vous voir, je l'achèterais trop cher si c'é'. tait à vos dépens, u
Voici son dernier billet :
Parii, la l4 janvier i6gi.
0 Hélas! ma belle, tout ce que j'ai à vous dire de ma santé est bien mauvais; en un mot, je n'ai de repos ni jour^ ni nuit, ni dans le corps, ni dans l'esprit; je ne suis plus une personne ni par l'un , ni par l'autre; je péris à vue d'oeil. 11 faut finir quand il plaît à Dieu, et j'y suis soumise. L'horrible froid qu'il fait m'empêche de voir
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madaiiiD de Latardin. Croyez , ina très chère , que vous êtes la personne que j'ai le plus vériiaÛeiticnt aiitic'e. »
Pendant un au encore après ce billet (le der^ niçr que l'on ait trouvé d'el'e adressé à ifiadamc de Sévigné), madame de Lafayette continua à cire douce envers la souffrance comme elle l'avait coastammcnt éié envers tout le monde. Ma* dame de Sëvigné était encore en deuil de son cousin, le comte Dussy de Rabutin, quand elle perdit, dans les premiers jours de juin iGgS, cette ancienne et affectueuse amie. La mère ds madame de Lafayetto avait cpousé en secondes noces le chevalier Itenaud de Sévigné. a Jamais, dit celle de madame de Grignan, dans une lettre ù madame de Gui);iiud , nous n'avions eu le moindre nuage dans notre amitié. La longue habitude ne m'avait point accoutumée à son mérite; ce goût était toujours vif et nouveau. Je lui rendais beaucoup de soins par le mouvement de mon cœur, sans que la bienséance où l'amitié nous engage y ait aucune part; j'étais assurée aussi que je faisais sa plus tendre consolation, et de< puis quarante ans c'était la même chose. Ses inflr- mités, depuis deux ans, étaient devenues extrêmes; je la défendais toujours, car on disait qu'elle était folle de ne vouloir point sortir. Elle avait une tristesse mortelle; quelle foHel n'es^ elle pas la plus heureuse femme du monde? Mais je disais à ces persoiincg si précipitées
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dans leurs jagemens , madame tic IjaBiyette n'eM pas folle, et je m'en tenais là. Hélas! la panrre femme n'est présentem^H tpe trop juitifiéel... Elle avatt deux polype* dans le cœur, et la pointe du cccur flétrie... N'était-ce point assee pouraToirces désolation» dont elle Be'phtgnait?.., Elle a eu raison pendant sa vie; elle a eu raison après sa mort ; et jamais elle n'a été sans cette divine raison qui était ta qualité principale... Elle n'a eu ancun* coonaissaoce pendant les «{oatre jours qu'elle a été malade... Pour notre txmsol»' tion Dieu lui a bit une (rrAce tonte particulière , et qui marque uns vraîa prédestinMion , c'««C qu'elle se confessa le jour de la Fét»f)i*u, avec une exactitude et un sentiment qui ne jwnvait Tenir que de lui, et reçut Notre-Seigneur de la même manière. Aioss, ma cbére madame, noos regardons cette communion conmo une miséricorde de Dieu , qui nous Tonbh consoler de c« qu'elle n'a pes été en état de recevoir le vi»tique. ■
FaitcB donc de la Femitaw qui a écrit ce que je viens de copier one femme nftrU-fort f
Madone de LnhyeOe disait du duc de l^arocbefeucavild -. > H m'a donué de l'eqirit , mais j'ai reF<Hmé son cœur. • Le trait distinetif thi caratctère 4e cette noble amie d« madame de Sévigné , était la francliise, et son esprit brHIaii par' une exquise délicateisc. EHe fut la premére à qui LarodMfoueaald dit qo'«Ue était vra«. Ce
mot n'avait pas encore été employa dans cette acception, et depuis cl)acun,'le trouvant bien appliqué , s'en servit pour la poindre. Ses romam qui sont restés, et qu'on lit toujours avec plaisir, sont Zàide et la princesse de Clèves. Ils sont comme un reflet de cellâ qui les a écrits. On y retrouve la sensibilité, la douceur, la délicatesse et la grâce de leur auteur.
Si, avant de mourir, madame de Sévigné a eu la douleur de voir disparaître , dans les ombres de la mort, beaucoup de ses amis. Dieu lui avait réservé , pour compenser ce chagrin , qui attend tous ceux qui vivent un peu vieux, le bonheur d'assister au mariage de ses petits-enfons. Ce jeune marquis de Grignan , qui avait débuté dans le monde d'une manière si brillante ; ce petit compère, qu'elle avait embrassé avec tant de joie et d'orgueil à son arrivée de l'armée ; ce colonel de dix-^uit ans, n'attendit pas long-temps tm brillant parti : il venait d'entrer dans sa vingt-quatrième année lorsqu'il épousa mademoiselle Anne- Marguerite de Saint-Amand, «belle, modeste, et raisonnable au dernier point; et à laquelle son père, fermier-général, donnait quatre cent mille francs comptant, et beaucoup plus dans l'avenir... Ce qui était à considérer pour soutenir les grandeurs de la maison, qui n'était pas sans dettes.» Ce mariage se fit à Grignan, et madame de Sévigné , dans une lettre qu'elle écrivit à cette occasion & son cousin de Coulanges , raconte à merveille les
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plaisirs de bon goût et de bonne compagnie de la noce iaite dans le grand cb&teau. Bon goût et décence qui n'accompagnaient pas toujours alors les mariages, même ceux faits à la cour. C'est en finissant la lettre où elle raconte toutes tes ma^i- Jicenees champêtres de la noce, qu'elle écrit ce passage, qui peint si bien son amour de l'ordre : , « Je Tiens de dire pis que pendre de l'avarice à madame de Coulanges : les richesses que laisse madame de Meckelboui^ me donnent une joie extrême de penser que je mourrai sans aucun argent comptant, mais aussi sans dettes; c'est tout ce que je demande à Dieu, et c'est assez pour une chrétienne. ■
Au mois de décembre de la même année, mademoiselle deGrignan, cette Pauline qui était déjà remarquable par le brillant et la solidité de son e^rit à un âge où les jeunes personnes osent à peine parler, cette jeune fille qui tenait à la fois et de sa mère par .sa baute raison , et de ^ gruid'mêre par son abandon, son tact et sa grâce, s'unit à M. de Simiane, marquis d'Esparron, gentilhomme du duc d'Orléans, lieutenant des gendarmes écossais , et dont la maison , l'une des plus illustres de la Provence, descend des anciens souverains de la ville d'Apt.
Mars , hélas ! le bonheur que madame de Sévigné ressentit de ces deux unions ne fut pas longtemps sans mélange : l'agiution, le mouvement, les visites qui suivent- les mariages, étaient ù
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peine pastés, que madame de Grignaa retomba dans cet état de kngneur qui avait déjà , k divenes repriiea, tant inquiété sa mère... Alors, TOUS le sentez , plu* de tranquillilé, partant plui de joie pour madame de Sévigné. Vana son troiû>ie , elle écrit alors à son fils : ■> Pour la santé de votre pauvre sœur, elle n'est point du tout bonne. Ce n'est plus sa pêne de sang , elle «st passée; mais elle ne ee remet point, elle est toujours changée , parce que son estomac ne se rétablit pas, et qu'elle ne profite d'aucune nour» riture , et cela vient du noauvais état de son foie, dont TOUS savez qu'il y e long-tetops qu'elle s« plaint. Ce mal est si capital , que pour moi j^en «uis d&ns une Véritable peine. »
Dans une autre lettre , «lie mande à M. de Coulanges : * 11 y a trois moù que ma fiUe est Httsinte d'une sorte de maladie qu'on dit qtii n'e«t pas dangereuse , et ijue je trouve la plus y^ste et la plus effîmyentede toutes celles que l'on petit avoir. Je vous avone, mon cfaer cousin^ que j'en meurs (bêlas! elle disait vrai), et que je ne suis pas la mattresse de soutenir toutes les mauvaises nuits qu'elle me &it passer. Enfin son dernier état a été si violent, qu'il a fiallo venir ft une saignée an brax. Si nous pouvions reprendre des forces nous prendrions bien vite le cbemin de Paris. *
Si l'on devine avec quelle tendresse madame ds Sévigné soignait sa cbÈre malade, on. devine
aussi combien elle devait Gonffrir des soulïrance» de sa fille. Cette autre moitié de madame d» Grignan était atteinte aussi, et d'un mal qui tue plus que tous les autres, l'inquiétude maternelle... Cette inqiiiétude , il fallait la cacher au dedans de soi, la dévorer avec toute son emértume. Ces peines que Ton est condamné à endurer eu secret torturent bien autrement que celles qui peuvent s'alléger p^r les larmes et par les confia dences; ici la pauvre mère n'avait aucun de ces sonlagemens; devant sa fille . devant son gendre, il lui &llait sourire ; à l'alMttemeot, à la langueur, aux vapeurs noires de son enfant , il fallait opposer de l'animation et de la gaieté : feindre la tranquillité quand l'inquiétude déchire le cosur; se composer un visage serein quand on étouffe du besoin de pleurer, est la torture qui use le plus vite et le plus douloureusement la vie. Madame . de Sévigné devait mourir de ce mal.
L'amour maternel , qui avait rempli tous ses instans, tous ses jours, toutes ses cuits, toute son existence ; cette affection, cette préoccupation fixe, incessante , qui avait lait ses délices et ses angoisses, qui avait rempli son àme de tant de joies et tounnenté son cœur de tant de peines , cette passion devenue sa ^oire , Dieu avait arrêté qu'elle la tuerait!
Sans la cmelle inquiétude que la vue de sa Elle dépérissante lui donnait, sans la pénible contrainte qu'elle s'était imposée, madame de
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Sévïgné aurait pu compter encore sur plusieurs anDées; sa santé ëtait redevenue bonne, elle ne se ressentait plus de ses rhumatismes et de ses maux de jambes; le rêve, le désir de toute sa vie, étaient réalisés, elle était maintenant-réunie à sa fille!... Mais voyez comme ce qu'elle avait toujours ardemment souhaité est ce qui hâte sa mort... Les jours, elle les passe auprès de madame de Grignan; elle cause, elle agit, elle reçoit les visites, elle parle pour que la poitrine de sa fille se repose; elle écrit auprès d'elle, elle lit les lettres qu'elle adresse à ses amies , à mesdames deCbaulnes,de Lavardin (madame de Lafayette lui manque), à son fils, à M. et madame de Coulanges , au président de Moulceau, à son cousin de Bussy, à tous ceux avec lesquels elle peut s'entretenir de ce qui se passe dans le grand .château de Grignan... La nuit, elle écrira d'autres lettres; mais celles-là madame de Grignan n'en aura aucune connaissance, et elles seront confiées à la poste tout humides de larmes... Oh ! les momens où elle rentrait dans sa chamluv de la tour, l'instant où elle en refermait la porte, où elle se trouvait seule avec son inquiétude, ' son amour et Dieu, étaient saisissans et solennels 1 Alors plus de contrainte, mais que de pleurs ! plus de crainte d'alanner par un air triste, mais que de soupirs, de prières, et de sanglots ! plus de repos , plus de sommeil , et , quand elle n'est plus à genoux, quand, pour
avoir un peu de force le lendemain, elle s'est couchée, elle deineure éveillée, occupée à rappeler tous les instans , toutes les phases de la journée , quelles ont été pour sa fille les bonnes et les mauvaises heures ? y ea a-t-il eu davantage dans le jour qui vient de finir que dans celui de la veille? le mal s'est-il arrêté ou a-t-il fait des progrès? Voilà maintenaDt ses nuits, comment voulez-vous qu'elle y pût résister?
Cependant elle luttait encore, elle demandait bi«n à Dieu de ne rien intervertir à Cordre naturel, d'appeler à lui les mères avant leurs enfans; mais elle ne se laissait point abattre , car l'abattement l'aurait empêchée de soigner sa fille. Le 39 mars elle écrivait à M. de Coulanges , et l'on croit que ce fut là sa dernière lente. Je la transcris avec uQ serrement de cœur: écrire la vie de madame de Sévigné, c'est se faire une passion malheureuse, c'est attacher son esprit et son cœur à une femme si rare , j'allais dire incomparaUe ! Epris d'elle, ravi du monde dans lequel elle a vécu , quand vous rentrez dans la vie plate des jours d'aujourd'hui, vous les trouvez ternes, vulgaires et pitoyables. L'intimité que voua vous êtes faite avec elle, en lisant et relisant toutes ses lettres, en analysant toutes ses pensées, en adoptant tous ses sentimens, en épousant ses amitiés et ses antipathies, vous a rendu difficile, et, quand vous entrez dans un salon, vous cherchez si quelque femme lui ressemble... Mais h*^-