‹ Vie de mme de SévignéChapitre 4 sur 22 · VIVRE PERFIDE · texte numérisé non relu

VIVRE PERFIDE

Noble réponse, qui vaut bien des titres!

Un homme comme Christophe de Chantai devait, malgré sa modestie et son horreur pour tout ce qui ressemblait à l'intrigue , atteindre les grades militaires les plus élevés , lorsqu'il fut, à l'âge de trente-six ans , arrêté, par une mort funeste, au miUeu de sa carrière; il mourut en 1600, pieux et résigné , au château de BourbiUy, d'une blessure qu'il avait reçue par accident à la chasse.

Dans les différentes vies que l'on a publiées de sainte Chantai, on assure que la mort de son mari fut l'effet d'une méprise , causée par Ja couleur ventre de biche de son habit ; mais voici comment Bussy Rahutin la raconte , dans la gé- ■éalogie de sa maison :

a Étant revenu chez lui , malade d'un flux hépatique, il en guérit avec peine, et, commen* çant à se bien porter, il allait souvent à lâchasse. Un joiu- qu'il était avec d'Anlezy, neor de Cha-

i,M(>Goo*^[c

selle , son voisin , son parent et son bon ami , chacun une arquebuse sur l'épaule (car on se servait alors ton rarement de fusils ), la détente de celle de Chaselle s'en alla et blessa Christophe au ventre , ce dont il mourut huit jours après, avec une fermeté et une résignation aux volontés de Dieu, dignes du mari d'une sainte. ■ . Dix ans plus tard, sa veuve, qui avait appris, par sa propre expérience , combien le monde est pauvre en bonheur, fonda l'ordre de la Visitation, ouvrant ainsi des asiles de plus aux èmes qui veulent d'une autre félicité que celle que la société peut donner.

Celse Bénigne de Rabutin , baron de Chantai , fils de Christophe , dont je viens de raconter la mort, vivait à Bourbîlly quand il n'était pas à la cour. Mais les splendeurs du Louvre et de Versailles l'attiraient souvent hors de sa solitude , car alors la pensée du cardinal de Richelieu se réalisait, et les hommes qui auraient pu rester debout chez eux, venaient s'agenouiller devant le trône , et troquaient leur autorité et leur indépendance de province contre les cordons, les plaques et les honneurs de la cour.

Indépendans, ils donnaient de l'inquiétude au pouvoir; courtisans, ils le Qatiaient et le rassuraient : l'homme à genoux ne fait pas peur.

Ce Celse Bénigne de Rabutin était aussi redoutable les armes à la main que l'avait été son père, mais lui n'avait point hérité de la douceur pateiv

nelle. Pour que Christophe de Habutin>Chanlal tirât l'épée, il (allait qu'il y fût provoqué. La père de madame de Sévigné était moins facile à vivre, lui, était souvent provocateur. Sa manie du duel allait jusqu'à la trénésie , jusqu'au sacrilège. * Une fois, dit Bussy de Rabutin , dans la généalogie manuscrite de sa maison , Chantai ayant fait ses dévotions le jour de Pâques, à sa paroisse , avec toute la famille de sa femme , un laquais de Boutteville (fils du vice-amiral de France , Louis de Montmorency) lui vint dire dans l'église , où il était encore à faire son action de grâces , que son inattre l'attendait à la porte Saint-Antoine. Il y alla on petits souliers à mules de velours noir, comme on en portait alors , et .servit de second h Boutteville. «

Cet acte d'une démence aussi inconcevable qu'impie , produisit un grand scandale , qui eut son retentissement dans le sanctuaire, à la cour, et dans tons les salons. Le coujiable fut obligé de tvir, de se cacher en Bottfgogne, dans la terre d'Alonne,chez son bean-frère, le comte de Toulon ge on.

Quand la rumeur publique, excitée par son sacrilège, fui assoupie, le cardinal de Richelieu lui permit de reparaître a la cour; mais tout en lui accordant cette faveur, il garda au fond de l'âme de fortes préventions contre lui. C'était moins la manie du duel du baron de Cljantal , que son étroite liaison avec Henri de Talleyrand,

i,fMo>Goot^[e

[Hriiice dfl Cbalais, qui eotretenait diini reEprît du cardiaal-iDinbtre son éloigaement pour Iq genûlbomme Bourguigoon. Cet éloigbement , Louis XIU ne le partageait pas; loiii de là, il s'anmsait delà conversation vive, spirituéllo et originale de Chantai. Mais il fut bientôt contraint de sacrifier, comme tant d'autres choses , aux volomés tenacea de son premier ministre, la bienveillance qu'il se sentait pour le seigneur de Bourbmj,

Pour effrayer son faible maître sur le compte du baron de Chantai, le rancuneux ministre avait bien souvent répété à Louis Xlll que Henri de TalleyraDd , prince de Cbalais , qui avait été décapité pour avoir conspiré contre le roi, n'avait pas eu d'ami plus intimé que Chantai. D'autres fois il lui avait dit que , IJens son humeur moqueuse , le spirituel baron n'épargnait pas même les personnages les plus augustes. Sur un esprit défiant comme celui du monarque , il n'en fallait pas tant pour taire tomber en disgrâce UD fevori ; bientôt le roi n'adressa plus la parole k Ciianlal, dont il aimait l'entretien, et culut-ci, n'étant pas d'un caractère à s'arranger d'une défiante froideur, prit le parti de s'éloigner de la cour.

Disgracié sans retour, désespéré du supplice du comte de Boutteville , à qui son ardeur effrénée pour les duels avait lait trancher la tète , le baron de Chantai s'éloigna de Paiû et de Ver-

sailles , et alla rejoindre un de ses amis , le marquis de Toiras, qui s'opposait alors à la descente des Anglais dans l'tle de Hé. A cette époque , la noblesse française ne pouvait s'acconunoder de ce qui était obscur, Tioaction ne pouvait lui aller, il lui fallait les splendeurs de la cour ou l'érlat des batailles.

Louis XIII, qui grandissait dès q|i'il tirait l'épée , et que les canqts affranchissaient un peu de la tutelle du cardinal, voulait aussi aller en Poitou , et y mener avec lui son Irère , le duc d'Orléans , et les maréchatix de Scjioinberg et de Bassompierre. Le pieux monarque avait, pour s'exciter à aller combattre les Anglais, deux motifs, la protection qu'ils accordaimt aux protestans de France dans leurs relations commerciales , et l'arrogance du duc de Buckingfaam, qui s'était vanté de faire renaître les jours de Crécy, d'Azincourt et de Poitiers. Mais avant de partir de Paris , le roi voulut ^ler au parlement y dédarer les raisons de son voyage , et y faire enregistrer un recueil d'ordonnances dressées par Marillac, garde-des-sceaux. < Le roi va donc au parlement, le 28 juin 1627, dit Michel Levassor, et s'y trouve mal. J'ai la fièvre, maréc/utl, dit-il en sortant à Bassompierre , qui l'aidait à descendre, ye n'ai fait t/ue trembler sur mon lU de justice.

■ Cest pourtant un endroit. Sire, d'où vous Jattes trembler les autres , lui réplique agréablement Bassompierre. Louis devait coucher ce soir-là

méine hors de Paris, le marécbal tâcha de l'en détourner, mais Sa Majesté voulut absolument se mettre en route : elle s'imaginait que la foule qui était venue la saluer avant son départ , était la cause de cet accident , et que le mal se dissiperait à la campagne. Au contraire, il redoubla tett^nent , lorsque Louis fut à Villeroy, qu'on ne put aller plus loin ; les médecins craignirent quelques instans pour sa vie. Le cardinal de Richelieu , qui savait tirer parti de tout, et qui était alors mécontent du maréchal de Bassompierre , fit en sorte que le roi donnât au duc d'Angoiiléme le commandement. dej'année du Poitou, afin de chagriner et d'éloigner un seigneur qui prétendait se soutenir indépendamment du ministre. »

L'état de Xouis Xlll devint bientôt tel , que l'on n'osa lui faire part de l'avis que l'on venait de recevoir : les Anglais étaient débarqués dans l'Ile de Ré. On craignait l'irritation que lui causerait l'impossibilité où il était de continuer sa marche contre eun. La reine-inère et le cardinal craignant que la fièvre double-tierce qui s'était dédarée, ne devint continue par l'émotion que le roi éprouverait quand il saurait que les Anglais avaient mis pied sur terre de France , lui déguisèrent la vérité pendant plusietu^ jours.

il y avait en France tout un parti qui se réjouissait de cette descente des Anglais , c'était le parti protestant. Quand on se détache de la reli-

22 ■ ■ vjE-' ■

gion de ses pères , on aime moins la t«iTe où ilt

reposent. Apostasicr les vieillas croyances de -U

patrie , c'est en dénouer une des plus fortes

attaches.

Beaucoup des habitans de la Rochelle , qui n'étaient plus catholiques, désiraient recevoir lea Anglais dans la ville. Le maire et les écbevins, fidèles au roi et à la France, fermèrent leur havre et leursportes au duc de Buckingham ; mais au défautou général anglais, son secrétaire trouva , à Taide de la duchesse douairière de Bohan, le moyen de s'introduire' dans la place, et de venir haranguer les Rochellois h leur hotel-de^ ville même, où Soubise en avait rassemblé un grand nombre. Là, Beecher, l'homme du duc de Buckingbam, leur déclare que si te rot d'jingleletre a envoyé une armée en France, c'est sur la demande expresse des ducs de Rohan , de Soubise et de tout te corps des réformés, qui l'ont prié d'obtc nir l'exécution du dernier édit de paix. Après cette déclaration , l'émissaire anglais ajoute : i^s dit marches du gouvernement de France ont convaincu Sa Majesté britannique, qu'on a juré la perte dt ceux de notre religion; si vous rejetez les offres qu» Hunisèigneur le duc de Buckingham m'a ordonné da vous faire de la part du roi notre maître, nom pi'Otestons devant Dieu , et devant les hommes, que Sa Majcsiéesl pleinement déchargée de tous lefengaqemens d'honneur et de conscience. Monseigneur le duc pensera pour lors à exécuter les autres conf

DE MADAHB DE 8ÉVICNÉ. 35

mandement dont le roi notre tnattre fa chargé... Dieu vous rend les arbifret de votre sort; c'est à vous de choisir. Je,vous demande seulement une réponse prompte et décisive.

Ces paroles produisirent une grande fermentation parmi les proteStaas , mais le maire et la garuison les maintinrent dans Tobéissance. Dans levkr réponse au duc de Buckingliam , tout en remerciant le roi d'Angleterre d'avoir pensé à les délivrer de l'oppression qui pesalf sur enx, ils disaient que la Rochelle, ne pouvait pas seule ouvrir ses portes , et qu'il- fallait qu'elle s'entendit préalablement avec le duc de Robaii et les autres villes réformées.

a Quand cette réponse fut apportée au duc de Buckîngbam, par Saint-Blanrard , dit Levassor, le duc voulait descendre dans l'ile de Ré sans attendre le retour de Soubise , et les Anglais se préparaient à exécuter les ordres déjà donnas par leui* général. Craignait-il que Soubise ne par* tageàt avec lui la gloire de l'action? voulait-il seulement bâter la descente avant que de Toiras , . ffouverneqr de l'ile, qui avait déjà trois mille hommes de pied et deux cents chevaux, reçût de nouveaux renforts? Quoi qu'il en soit, les An^ais deafiendent le 32 juillet, à la laveur des grandes marées et d'un temps fort calme. Toiras cherche ^ s'opposer à l'entreprise avec sept cents fantassins ç^ois cents cavaliers ; nnis la partie était trop iné)pl«, plus de deox mille Anglais

24 Vie

avaient déjà mis pied à terre. On se bat de part et d'autre avec beaucoup de courage , les Français inférieurs en nombre , et incommodes par le feu continuel des vaisseaux anglais, sont contraints à se retirer, et à laisser aux ennemis une entière liberté de continuer leur descente. *

Le combat fut sanglant et opiniâtre. Babutin , baron de Cbantal, dont les bîstoriens louent la bravoure , Bestînclères , capitaine aux gardes , et frère de Toiras, Navailles, et plus de soixante gentilshonmies français, demeurèrent sur la place. Les Anglais perdirent le chevalier Heydeti et un assez grand nombre de soldats. Saint>Blancard fut le secoud qui mit pied à terre avec eux , il motuoit en combattant avec une extrême valeur. ■ Cétait , dit le duc de Rohan , un jeune bomme également ;%commandable par sa piété, son courage et la splidité de son esprit, u ■- J'ajoute que le courage dont il fit ray<Hiner ses derniers momens ne m'empêche pas d'y apercevoir une grande tache : il est mort en amenant les Anglais sur le sol de France.

Le baron de Chantai, qui avait eu une vie si orageuse et si ensanglantée de duels, eut une belle et noble fin. En arrivant auprès de son ami le marquis de Toiras , il avait obtenu le comman* dément d'un corps de volontaires bretons, qui s'étaient levés et armés poiir repousser les Anglais de leurs côtes. Pour s'opposer à leur débarquement, Babutin de Cbantôï combattit avec une

opiniâtre intrépidité pendant plus de six heures , et ne mourut, accablé par le nombre, qu'après avoir reçu sept blessures et eu trois chevaux tués sous lui. Pareille mort expie bien des fautes.

On a prétendu (i) que le trop fameux Olivier de Cromwell avait fait partie de cette expédition anglaise débarquée à Tile de Ré, et que c'était de sa main que le père de madame de Sévigné avait reçu la mort. Ce qu'a écrit à ce sujet Gregorio £f//i' est contestable, mais doit prouver que la réputation de bravoure du baron de Chantai était telle , qu'im historien , qui n'est pas sans renom y n'a pas voulu le faire mourir d'ime main vulgaire.

Le champ de bataille oit a succombé Celse Bénigne de Babutin Chantai, avait fixé, pendant plus de trois mois , les regards de l'Europe. Voici ce que dît Levassor du résultat de Texpédition anglaise de 1627.

a Cependant le duc de Buckingham assiégeait le fort de SaintMartin, place à quatre bastions qui n'étaient pas encore achevés , et sans aucun dehors. Toiras s'y était renfermé avec quelques gentilshommes , dans le dessein de le défendre jusqu'à la dernière extrémité. 11 combattit contre l'ennemi et contre la disette de vivres , avec une constance, un courage et une prudence comparables à ce que nous lisons de plus éclatant dans

(1) Grcgotio LettI , bitioriin de « lempi-li.

Page 1