NOTICE
intime^ et qui, appelé en 1823, à i'évécbé de Nevers, voulut remmener avec lui. M. Ruellan qui, aussitôt après sa promotion à la prêtrise avait été nommé professeur de dogme au grand séminaire, refusa alors de quitter sa chère Bretagne, nonobstant les offires brillantes qui lui étaient faites ; et il ne fallut rien moins que Tordre exprès et absolu de son évéque pour, le décider plus tard à rompre les liens qui rattachaient au sol natal , lorsqu*en 1826, Mf de Simony, élevé au siège de Soissons, réclama avec les pltts vives bistances, de son collègue de Rennes, de lui donner, pour partager le fardeau de Tépiscopat, le jeune professeur de théologie dont on lui avait dit tant de bien.
G*ebt ici le lieu de dire un mot d'une scène touchcuite qui se passa à cette occasion et qui montre jusqu'à quel point M. Tabbé Ruellan portait l'esprit de soumission et d'obéissance envers l'épiscopat. Ufr de Lesquen, ancien évéque de Beauvais, qui gouvernait alors l'église de Rennes avec autant de prudence que de sagesse, ne pouvait consentir qu'avec un extrême regret à se séparer d'un jeune prêtre qui avait toutes ses sympathies ainsi que celles de son clergé; mais, d'un autre côté, il lui était pénible de répondre par un refus à Mf^ de Simony, dont la réputation de bonté, de douceur et de sainteté était déjà connue et appréciée. Placé dans une pareille alternative , et consultant le bien de la religion de préférence aux affections de son cœur, le vénérable évéque de Rennes prit à l'instant même une détermination décisive. 11 fit appeler le jeune professeur de théologie à l'issue de sa classe, et lui commandant de se mettre à genoux devant lui ; « Vous m'avez promis , lui dit-il , au jour de votre ordination, une obéissance entière et une soumission absolue. Renouvelez la môme promesse entre mes mains. » M. Ruellan ayant déféré à cet ordre $ans explication, sans mot dire, avec la discrétion et l'humilité qui le caractérisaient, Mk^ de Lesquen le releva alors avec une grande bonté, le serra dans ses bras, et, versant d'abondantes larmes, il ajouta : « Dès ce moment vous ne m'appartenez plus ; vous êtes à Msf de Simony. Vous partirez ce soir même pour Soissons sans que rien transpire ici de ce qui s'est passé entre nous. » M. Ruellan, dominant son émotion avec cette force de caractère qui lui était propre, quitta Rennes le jour même sans prendre congé de personne; et ce fut seulement le lendemain , à l'ouverture de la classe de morale , que le professeur lut en pleurant aux jeunes séminaristes une
SUR H. L^ABBÉ RUELLAN. 409
lettre de Ms^ de Rennes qui annonçait cette cruelle séparation. Les amis de M. Ruellan savent d'ailleurs que ce n*est pas la seule fois qu'il inclina sa volonté devant celle de ses supérieurs, et qu'il ne fallut rien moins que l'ordre exprès et formel de Mf de Simony pour qu'il ne le suivit pas dans sa retraite. Il n'y a que les honneurs que M. l'abbé Ruellan se sentait invinciblement porté à refuser, imitant en cela celui qu'il avait pris en tout pour modèle , et qui écrivait à sa sœur, à une époque où, pour la première fois, il avait été question de lui pour l'épiscopat : « J'ai été » placé sur la liste, mais une main plus amie m'en a fait rayer. » Puisse mon nom ne plus se trouver sous la plume de celui » qui encourt une si grave responsabilité ! »
M. l'abbé Ruellan arriva à Soissons en 1 825 et il fut accueilli avec autant de bienveillance que de faveur par Mk» de Simony qui, avec cette connaissance du cœur humain qu'il avait à un si haut degré, apprécia immédiatement le riche trésor que Dieu venait de lui donner. 11 reçut un accueil non moins franc et non moins cordial de MM. de BuUy, de la Loge et Formantia, vicaires généraux; et il aimait à rappeler que ce dernier, entre autres, lui avait toujours témoigné la tendresse, l'affection et la sollicitude d'un père.
Depuis ce moment jusqu'au jour où l'ège et les infirmités de la vieillesse contraignirent M«»" de Simony de se démettre de ses fonctions , M. l'abbé Ruellan ne le quitta plus. 11 fut d'abord soa secrétaire intime et devint successivement chtmoine honoraire de l'église cathédrale, chanoine titulaire, grand vicaire honoraire du diocèse , vicaire général en titre après le décès de M. de la Loge. Dans ces diverses fonctions il prit une large part à l'administration du diocèse et, lorsqu'en 1 843, le vénérable M. de Bully, de si douce et si saiute mémoire, fut fWtppé de mort subite, il lui succéda comme doyen du chapitre. M. l'abbé Ruellan, par la droiture de son cœur, par la sagesse de ses conseils, et par cet esprit de justice et de tolérance qui ne l'abandonnait jamais , contribua plus que personne à assurer à l'administration de Msr de Simony cette juste et légitime popularité qui a laissé des traces si profondes dans le clergé du diocèse comme dans toutes les classes de la société.
M. Ruellan n'était pas seulement un saint prêtre , un ecclésiastique d'une admirable régularité , d'un savoir profond, d'une vertu à toute épreuve; c'était encore un homme de mœurs douces^
410 NOTICB
do Caractère le pkn aimable, portant, dans la société où il était recherché et i^précié, les formes les plus exquises, la conversation la phis intéressante et la plus variée. Il ne semblait étranger à aacune des connaissances humaines, et il parlait de tout à propos et de la manière la plus attachante pour ses auditeurs. Tout plein encore des souvenirs et des impressions de son enfonce, il prenait un plaisb tout particulier à parler de la mer, des épisodes qui s'étaient passés sous ses yeux lors des guerres maritimes de Tempire et des combats dans lesquels la marine française s'était illastrée. H aimait et cultivait les fleurs, justifiant jusque dans cette innocente distraction cette pensée de poète :
c Qui Mdt «aw \m ÛBun, «ait «Mer U rerta. »
M. Rnellan avait une éloquence douce et persuasive^ merveilleusement propre à exercer sur la jeunesse une heureuse influence par le charme d'une parole toujours élégante et pure, et par des pensées fines et délicates appropriées à Fintelligence de ses auditeurs. On se rappelle encore tout le bien qu'il produisait dans les t«)nmées de confirmation, où il accompagna Ms^ de Simony pendant plus de vingt années, tl n'obtenait pas moins de succès dans les institutions religieuses où, à <;ertaines époques de l'année, il faisait des instructions et des conférences. Les dames de lHôtel- Dieu et de l'hôpital de Soissons, de l'EnfantJésus de la même ville, de la Providence de Lapn et de Notre-Dame-de-Bon-Secours de Charly, dont il était le Supérieur, garderont un étemel souvenir de la sage direction qu'il avait imprimée à leurs communautés et des excellents conseils qu'elles recevaient de lui tontes les fois qu'elles avaient besoin d'avoir recours à ses lumières.
Plein de modestie et de défiance de lui-même, il n'abordait que rarement la chaire de la cathédrale, et cependant, toutes les fois qu'on le décidait à y monter, il y laissait des traces salutaires de son passage... Chacun se rappelle encore le magnifique sermon qu'il prononça^ il y a plusieurs années, le jour de Pâques, dans lequel toutes les preuves de la résurrection étaient déduites avec une clarté, une précision et un enchaînement qui formaient le cachet principal de son talent. A ceux au surplus qui auraient pu douter de ses facultés oratoires, on peut opposer, comme argument sans réplique, le dernier morceau sorti de sa plume , cette admirable oraison funèbre de M«' de Simony, qui excita un si vif et si légitime enthousiasme, lorsqu'une voix amie en donna
Digitizéd by VjOOQIC
SUR M. L^ÀBBÉ RUBLLâN. 444
leetore aa nom de M. Rtlellan, qui déjà était sur le lit dé doBlenr qa*il ne devait pins quitter. Un des hommes les plu» compétents ponr apprécier un pareil travaâ^ répétait, il y a peu de jours Picore à Fauteur de ces lignes^ qu*il n^avait jamais entendu un discours qui Teût aussi vivement impressionné. Espérons que ce c1ie^d*eeuvre sera bientôt dans les mains de tous ceux qui savaient reconnaître en M. l'abbé Ruellan l'accord d*un beau talent et d'un noble caractère.
M. l'abbé Ruellan était bon, charitable, sensible, et on peut dire de lui avec le même sentiment de justice et de vérité ce qu'il disait si éloquemment de Mf de Simony : « Qu'on ne Fa pas vu » une seule fois refuser ou différer de secourir un pauvre ; qu'on » ne l'a pas entendu une seule fois dire une parole contre la » charité. » Plein de réserve et de discrétion, il concentrait en lui-même ses chaanrins et ses peines sans jamais formuler la moindre accusation contre le prochain. Doué d'un temp^ament singulièrement nerveux et impressionnable, il ressentait plus vivement qu'un autre les moindres froissements, les contrariétés les plus légères, mais il fedlait de^rlner la cause de sa tristesse, car jamais un mot amer, échappé de sa bouche, ne laissait prise à des suppositions on à des commentaires. C'était encore \k autant de traits de ressemblance avec le digne évéque dont la mort afvait produit sur lui une impression si profonde et si douloureuse.
Mais c'est surtout à son heure dernière, que la Providen<'.e s'est plu à multiplier les rapprochements entre lui et ce vénéré pontife. Ainsi, c'est dans la même maison où Uv de Simony est mort que s'est déclarée la mcdadie terrible qui a conduit M. Tabbé Ruellan au tombeau. Même calme, même résignation, même fermeté, même courage dans les plus cruelles soufTrances, et on pourrait ajouter, même sainteté ; car les bonnes soeurs qui ont soigné M. Ruellan avec tant de zèle et de dévouement, se regardaient comme embanmées par le parfum de tant de vertus. C'est d'une chambre du rez*de-chaussée, correspondante à celle du premier étage où Ms* de Simony a rendu le dernier soupir, que l'âme de M. Ruellan s'est envolée vers son Créateur. Enfin, c'est dans un salon placé précisément au-dessous de celui où avait été exposé à la vénération des fidèles le corps du saint évêque, que les restes mortels du saint prêtre (mt reçu les derniers hommages d'une foule attentive, recueillie et respectueuse.
Puis, ce qui achève le tableau, c'est qu'on peut appliquer avec
44Î NOTICE SUR H. l'aBBÉ RUELLàN.
non moins de raUon à M. Tabbé Raellan ces paroles remarquables que le R. P. Cbervaux, retraçant la fin de Tbomme juste, appliquait à Mf de Simony dans une péroraison touchante : « Heureux voyageur, il est parvenu au terme de son pèlerinage : » — fruit mûr pour le ciel, qui Tenviait à la terre, il a été cueilli » pour être transporté dam les greniers du père de famille : — n Ab! comme TApôtre , il a pu dire à son heure dernière, mes » combats ont été couronnés de succès ; — ma course s'est ter- » minée heureuse et sans naufrage ; — il ne me reste plus , au » soir de la vie, qu*à recevoir la couronne de justice qui m*a été » promise. »
Ses derniers moments ont été dignes de sa vie. Jl a vu approcher la mort avec la foi d'un chrétien et la fermeté d'un sage. Sa langue ne pouvait plus prononcer que des sons inarticulés qu'il s'associait encore avec une énergique puissance de volonté aux pensées religieuses que M. l'abbé Gobaille ne cessait de lui suggérer. — C'est le lundi 13 septembre, à dix heures du matin, que M, l'abbé Ruellan a succombé aux suites de la maladie cruelle qui le retenait depuis plus de quatre mois sur un lit de douleur.
Msr de Garsignies, évéque de Soissons, à la tôte d'un nombreux clergé, a présidé à ses obsèques qui ont eu lieu à l'église cathédrale, le mercredi 16 septembre, avec une grande pompe. Une foule de citoyens, appartenant à toutes les classes de la société, se pressaient dans la vaste basilique pour lui rendre les derniers devoirs, et après l'office fuuèbre, tous, sans exception, ont voulu, nonobstant une violeute tempête, le conduire au champ du repos et lui dire un dernier adieu.
Assurément la perte d'un homme aussi distingué, mort à l'âge de cinquante-sept ans, et alors qu'il pouvait rendre encore tant de services à l'humanité, serait de nature à décourager, si elle n'était tempérée par le consolant espoir de le revoir un jour.... Déjà lui-même a retrouvé pour ne plus le quitter le saint évoque auquel il avait consacré sa vie. Et si, comme tout donne lieu de l'espérer, ils sont aujourd'hui réunis dans le ciel, on peut affirmer que leur mémoire ne sera pas non plus séparée sur la terre. Car, tant que la vertu conservera ici-bas son empire, les noms vénérés fle Jules-François de Simony et de François-Thomas Ruellan, indissolublement liés l'un à l'autre, resteront en honneur parmi les honunes.
GuviLLiEZ, avoué.
DK
MONSEIGNEUR DE SIMONY,