CHAPITRE m
Etat du diocèse de Toulon en 1786. — L*abbé de Simony est envoyé à Paris pour y suivre les cours de philosophie et de théologie. — Tendre attachement d'une de ses sœurs pour lui. — Leur constante amitié et leur correspondance. -» Ms< Gastellane et Tabbé de Simony. — Séminaire de Saint- Sulpice. — L*abbé de Simony entre dans la communauté des clercs de Saint-Sulpice. — Ses succès en philosophie et dans les sciences positives. — Sa vertu, sa piété. — Ses doutes sur sa vocation. — n reçoit les ordres mineurs. — Etroite amitié qui unit M. Nagot à Tabbé de Simony.
Jules de Simony avait achevé sa rhétorique à la fin de Tannée 4786; ses parents forent quelque temps indécis sur le séminaire où ils renverraient faire son cours de philosophie et ses études théologiques.
Le diocèse de Toulon n'avait plus de grand séminaire depuis Tannée 4762; Hs' Bonnin de Chalucet, évèque de Toulon, qui, par ses immenses libéralités, avait rebâti à neuf le palais épiscppal, agrandi Thôpital général, donné une existence régulière à Thospice des Enfants-Trouvés, construit une nouvelle église paroissiale, décoré magnifiquement le portail de la cathédrale, avait encore trouvé le moyen de fonder à ses propres frais, en 1695, un grand séminaire dont il confia la direction aux prêtres de la compagnie de Jésus. Cet établissement dura jusqu'à la suppression des Jésuites, qui en furent les derniers directeurs. Le diocèse de Toulon, un des plus 'petits de TËglise de France, et qui ne comptait pas plus de vingt-quatre églises paroissiales, se trouvait alors dans la même position que plusieurs petits diocèses circonvotsins , qui ne pouvaient fournir assez de sujets pour former et entretenir un grand séminaire. Afin que ces petits
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diocèses ne fussent point entièrement privés de ressources, on avait établi à Toulouse le séminaire de Saint-Charles, distinct du grand séminaire, et qui était commun aux jeunes ecclésiastiques de plusieurs diocèses du Languedoc et de la Guyenne.
Cependant M. et M"** de Simony résolurent d'envoyer leur fils au séminaire de Saint-Sulpice, à Paris. Il leur en coûtait d'éloigner autant de la maison paternelle un enfant qui en faisait l'édification par sa piété et le charme par sa douceur. C'était un premier sacrifice que Dieu leur demandait, et qui devait être suivi de bien d'autres; la pensée que cet enfant ne leur appartenait plus, mais à l'Eglise, et les instances d'un ami qui promit de veiller sur lui avec toute la tendresse d'un père, achevèrent de les déterminer.
Son départ affligea plus sensiblement encore une de ses jeunes sœurs , son aînée de deux ans seulement. « Souvent, comme le remarque un écrivain célèbre, on voit rayonner dans l'histoire des saints une douce figure de sœur qui projette sur cette histoire un tendre et poétique intérêt. » Une heureuse conformité d'âge, de goûts, de sentiments avait étroitement unis ces deux c^urs dès l'enfance. « Jules, écrit cette bonne sœur dans ses souvenirs de famille, a toujours été mon ami le plus intime. J'étais chérie des autres, et je les aimais beaucoup, mais Jules, qui me suit immédiatement dans l'ordre de naissance, avec lequel j'ai joui du bonheur de l'enfance, a toujours eu une place de prédilection dans mon cœur. On nous regardait dans la famille comme inséparables; il partit pour Paris à l'ège de seize ans; cette séparation nous coûta bien des larmes, et nos adieux furent bien tristes; en nous quittant, nous nous promimes d'être toujours les mêmes l'un pour l'autre. Grâces au ciel, il m'a conservé sa tendresse et je l'aime comme toujours, ce qui est pour moi un grand bonheur. »
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Kû effet, jamais frère et sœar ne fiirent anis par des liens ni pins donx ni plas paissants. Us furent séparés Van de l'antre pendant plasiears années, sortent pendant cette tempête effroyable qoi dispersa tonte leur famille. Anssitôt que le calme commença de renaître, ils s'empressèrent de se communiquer par lettres des sentiments qu'ils avaient tenus si longtemps comprimés; bientôt une correspondance régulière s'établit entre eux. Nous avons eu le bonheur de retrouver une partie des lettres de M. de Simony à sa sœur ; c'est à ces lettres, écrites avec tout l'abandon de l'amitié, que nous devons de pouvoir connaître les pensées les plus intimes de son àroe dans plusieurs circonstances importantes de sa vie. Ces lettres respirent toutes une douce sensibilité, une piété solide, quelquefois un enjouement aimable , et presque toutes sont remarquables par la facilité, par le naturel et par le bon goût. Tour-à-tour, conseiller et consolateur de cette sœur chérie, qui recourait à lui dans ses doutes comme dans ses peines, M. de Simony se montre dans cette correspondance intime ce qu'il a toujours été, tendre, aimant, sage et profondément chrétien.
Avant son départ de Toulon, l'abbé de Simony avait été prendre congé de son évèque et lui demander, avec sa bénédiction, l'autorisation nécessaire pour recevoir les ordres. Or, l'évéque de Toulon était alors M*' Elléon de Castellane, qui venait de succéder celte année-là même à M»' de Vintimille, après avoir reçu la consécration épiscopale dans la cathédrale de Soissons, des mains de W de Bourdeilles, dont il était précédemment grand-viçaire. Soissons ne devait pas voir se renouveler avant 62 ans cette magni6que cérémonie du sacre d'un évèque , et cette fois, c'était le jeune abbé que M*' de Castellane embrassait tendrement qui, après vingt-quatre ans d'épiscopat, plein de jours et de vertus, devait conférer l'onction sainte et
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la pintade du saœrdœa à celai qu'il avait obtenu pour successeur.
Le séminsiire de Saint-Sulpice se coxpposait alors de cinq établissements ou communautés ; le grand séminaire, fondé par M. Olier, le petit séminaire,' établi par H. Brenier, et ainsi appelé parce que les bâtiments en étaient plus modestes que ceux du séminaire proprement dit, et la pension plus modique; la commu-^ oauté des philosophes, où Ton Recevait les jeunes gens qui se disposaient à entrer au grand ou au petit séminaire ; la petite communauté d^ pauvres écoliers, fon-» dée en 4677, par M. Boucher, docteur en Sorbonne, et dite plus tard des Robertins, du nom de M. Robert, l'un de ses supérieurs et bienfaiteurs*; enfin la communauté des clercs de Saint-Sulpice, rue Cassette. Cette dernière communauté, dans laquelle fut placé le jeune abbé de Simony, et dont il fut un des premiers élèves, venait d'être établie (4786) par M. de Tersao, curé de Saint-Sulpice, de conçut avec M. Nagot, alors directeur au grand séminaire. Leur but^ en fondant cette maison, était de former et d'entretenir les voca* tiens ecclésiastiques, à une époque où les principes irréligieux se répandaient déjà dans un grand nombre de collèges et de pensionnats. On y enseignait les humanités, à commencer de la quatrième jusqu'à la philosophie inclusivement. Cependant, le cours de philosophie proprement dit, ne se faisait ni aux Robertins, ni dans la communauté des philosophes, ni dans celle des clercs de Saint-Sulpice, mais les élèves de ces maisons suivaient les cours de philosophie de quelque grand collège de Paris, tel que le collège de Mazarin, d'Harcourt, etc. Il n'y avait dans ces différentes com-
* La communauté dès philosophes avait alors pour supérieur M. de Gussac, et celle des Robertins M. Gallet, tous deux massacrés aux Carmes le 2 septembre 1792.
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muf^aftés que des coi^férences oa répéti^oos sur c^ qui avait été dit ao collège ^
Le supérieur de cette maison, M. de Savine, et M. Nagot, ne forent pas longtemps sans apprécier les heureuses dispositions du jeune abbé de Simony pour les sciences et pour la vertu. Jules de Simony joignait, comme nous Savons dit, à une candeur angélique, à un caractère doux, à une piété tendre, un esprit droît et ouvert et un goût prononcé pour les études sé^ rieuses. Aussi le vit-on se livrer avec ardeur à l'étude de la philosophie et des sciences positives, et y obleoir autant de succès que dans les leltres. Son esprit péné* trait sans peine dans les problèmes les plus abstraits d^ sciences mathématiques. Des notes et des explica* tiens écrites de sa main, que nous avons trouvées jointes aux traités de mathématiques les plus complets et les plus estimés de ce temps, attestent sa rare facilité à comprendre et à exposer ce qui demeure souvent inintelligible pour des imaginations brillantes et pour des esprits distingués. La rigueur des démons^ trations mathématiques plaisait à son esprit exact et précis, naturellement porté vers le doute, et qui ne se rendait qu'à de fortes preuves, comme il l'avouait plus tard à l'un de 8e$ beaux-frères. Jusque dans sa
^ Outre ces différents établissements, il y avait encore la communauté de Lizieux ou de Laon, collège fondé originairement par un évèqne de Lizieux pour toutes sortes d'étudiants. Ce fut en 1738 que la compagnie de Saint-Sulpice se chargea de cette communauté, devenue dès lors un étabtoement purement ecclésiastique. En 1764, les bàtiment3 ayant été démolis pour former la place Sainte-Geneviève, la communauté fut transférée dans ceux de l'ancien collège de Laon, rue de la Montagne- Sainte-Geaevi^e. Il y avait toutefois cette difiTérenee entre la communauté de la rue Cassette et les quatre annexes proprement 4ites ou dépendances du grand séminaire , que ces dernières avaient des sulpiciens pour directeurs, tandis que M. de Savine, supérieur de la communauté des clercs de SaintrSulpice, n'était point agrégé à Saint-Sulpice.
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vieillesse, M»' de Sknony avait conservé le goût et rintelligeDce des matières scientifiques, et malgré son attention extrême à taire ce qu'il en savait, on pouvait juger à la précision, à la justesse des termes avec lesquels il en parlait au besoin, qu'il en avait une connaissance plus qu'ordinaire.
Au séminaire de Saint-Sulpice, comme au collège de Toulon, Jules de Simony fut aimé et chéri de tous ses condisciples. On ne pouvait résister aux grâces de son extérieur noble et simple, à l'aménité de ses manières, à la douceur de sa parole. Sa vertu aimable, l'innocence de ses mœurs et la ferveur de sa piété inspiraient à tous ceux qui l'approchaient , un sentiment d'affection mêlé de vénération, sentiment que ses condisciples ne croyaient pouvoir mieux traduire, au témoignage de l'un d'eux, qu'en lui donnant le nom de petit Jésus.
L'abbé de Simony, tout en s'appliquant fortement à l'étude, portait plus haut ses pensées. Il n'oubliait point qu'il était venu dans cette maison pour rendre certaine sa vocation et se préparer à répondre aux vues de la Providence. Toute sa vie, depuis son enfance, avait été une prédisposition et comme une préparation véritable au sacerdoce, et cependant il avait une si grande idée de la pureté et de la sainteté nécessaires au prêtre, que ce n'était qu'avec crainte, qu'avec des incertitudes fondées, selon lui, sur son indignité, qu'il envisageait de près ce ministère sublime. Destiné à l'état ecclésiastique dès son berceau, il regardait par là même sa vocation comme irrégulière et prématurée. Le désir et la volonté de ses parents, qu'il pouvait bien regarder comme l'expression de la volonté de Dieu, au lieu de le rassurer, lui inspiraient quelquefois des scrupules, et il craignait par-dessus tout que des motifs humains eussent la moindre part à une détermination qui ne devait, disait-il, partir que du ciel.
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Bien des fois il alla troa ver le sage et pieox M. Nagol, son directeur. H lai ouvrit son oœor, lui fît connaître le sujet de ses doutes et de ses inqaiétades. Ce sage prêtre ne vit dans ces alarmes d'ane conscience timorée qu'one marque plus certaine de vocation. H Teucouragea, raffermit et rendit à cette âme innocente et craintive la confiance et la paix. Ce fut d'après ses coDsefls que Fabbé de Simony reçut les ordres mineurs aux Quatre-Temps d'Avent* de Tannée 1788, M. Nagot ne put voir, sans en être vivement touché, une conscience aussi pure, aussi délicate, aussi pénétrée des devoirs du sacerdoce et de la sainteté qu'il exige. Une sainte amitié se forma dès lors entre le pieux directeur et l'abbé de Simony. Les événements qui se pressaient, et le départ de M. Nagot l'année suivante^, pour le Nouveau-Monde, devaient bientôt les séparer pour toujours. Mais les amitiés dont Dieu est le principe et le lien sont à l'épreuve des distances comme des années. Dix ans plus tard, M. Nagot, au milieu de ses occupations sans nombre aux Etats-Unis, alors que sans autres ressources que son zèle, il fondait un grand, un petit séminaire à Baltimore, et un grand collège jouissant du privilège d'université, se ressouvenait de son jeune ami et lui écrivait cette lettre touchante dont nous donnons quelques extraits. Cette lettre, en prouvant la tendresse de M. Nagot, montre que l'abbé de Simony en était resté digne au milieu de ces bouleversements où la vertu et la foi de tant d'autres avait fait naufrage^.
' M. Nagot et les jeunes ecclésiastiques qu'il emmenait avec lui s'embarquèrent au mois d'avril 1791, sur le même vaisseau qui transportait Chateaubriand en Amérique. <c Ces compagnons » de voyage^ nous dit-U dai^ ses mémoires, m'auraient mieux » convenu quatre ans plus tôt; de chrétien zélé que j'avais été, » j'étais devenu un esprit fort, c'est-à-dire un esprit faible. »
> Cette lettre, datée de Baltimore, 21 octobre 1798, porte sm l'adresse : au citoyen Simony.
« Quelle joie j'ai ressentie, mon cher Simony, en ouvrant votre chère lettre et en retrouvant dans ma main votre nom si chèrement gravé dans mon cœur. Recevez ce petit mot, comme le porteur de tous les sentiments que peut m'inspirer la plus tendre amitié pour vous. J'ai su votre histoire par M. Dubourg, et je l'apprends de nouveau de M. Guiilemin. Que Dieu conserve en vous les heureuses dispositions qu'il y a mises, qu'il les perfectionne et qu'il vous conduise vers le port, au milieu des écueils dont vous êtes environné : c'est le vœu que je forme pour vous de tout mon cœur et que j'y porte habituellement, goûtant un doux sentiment de joie à me ressouvenir de vous, et à penser que Dieu ne nous retirera de ce monde que pour nous réunir dans son sein avec tant de nos anciens amis qui jouissent à présent de la couronne de gloire que nous leur envions. mon cher enfant, regardez-les souvent pour réclamer leur amitié et qu'il vous tarde de les embrasser dans le séjour des saints.
» Prenez mon pauvre cœur dans vos mains, mon cher Simony, et faites-lui dire à madame Chervaux et à son enfant tout ce que le plus tendre souvenir devant Dieu peut m'inspirer. Qu'il les comble avec vous de ses bénédictions ; dans ce désir que je forme en ce moment sous ses yeux, je me les représenterai demain devant moi lorsque j'étendrai la main pour bénir ceux qui seront à ma messe, et vous y êtes déjà, mon cher Simony, que je ne quitte que de corps, tant mon àme vous est dévouée en Notre-Seigneur. )>
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