CHAPITRE Yl
De se souvint de son rang qae pour s'en représenter les devoirs. D'une indépendance complète de tout ce qui n'est que coutume et préjugé, il professait une soumission absolue pour tout ce que lui dictaient les lois de la religion et les lumières de la raison. Simple dans son extérieur, plus simple encore dans ses mœurs, d'un commerce facile, il charmait par sa douceur tous ceux qui l'abordaient, s'oubliait constamment lui-même pour se prêter aux jouissances de ses amis, mais ne se livrait aux hommes qu'en proportion de leur vertu. L'égalité d'humeur et la sérénité d'àme qu'on remarquait en lui, étaient le fruit de victoires continuelles sur un naturel impatient et colère. Sa grandeur d'âme le rendit constamment insensible aux pertes qu'il éprouva dans sa fortune, et lui fit supporter sans émotion les mesures violentes qui, dans ces temps de délire, tendaient à lui en ravir les débris. Sa foi vive et forte, reposait sur une conviction raisonnée, SUT une persuasion si intime de la vérité qu'il ne pouvait imaginer que des hommes raisonnables pussent se refuser à tant de lumières. Pour résumer dans une seule vertu toutes celles qu'il a pratiquées, il mettait une si grande réserve dans tous ses discours, que jamais il ne laissa échapper une parole indiscrète, un jugement précipité, un seul mot qui pût faire tort au prochain. Si nous étudions bien, continue M. de Simony, le penchant malheureux qui nous porte sans cesse à nous élever sur les ruines d'autrui, et qui nous fait trouver dans les fautes des autres un aliment à notre gaieté et à la satisfaction de notre amourpropre, nous verrons que ce dernier trait suffit peutêlre seul à son éloge. »
44 VIE DE MONSBIGKKUB DE SIMONY.
Dieu avait dooné à M. de Sally une épouse digne de lui dans M^^* Alexandrine-Bernardine-Barbe-Horlense d'Espinay Saint-Luo, dachedse de Sully. « Jamais personne, dit encore M. de Simony, ne réunit à un plus haut degré la justesse du sens, la force de l'esprit, Ténergie du caractère, à la bonté, h Taffabilité, à la complaisance et à la délicatesse des soins propres à son sexe. Toutes ses vertus étaient marquées de ce caractère de grandeur qui lui était naturel, et animées de Tesprit de foi qui dirigeait toute sa conduite. Sa générosité ne connaissait point de bornes. Jamais il ne se présenta une occasion de faire le bien qu'elle ne l'ait saisie avec empressement. Aussi, bien qu'elle ait caché avec soin ses bonnes œuvres, ses bonnes œuvres elles-mêmes l'ont trahie. La vie simple et retirée qu'elle mena, surtout depuis la mort de M. de Sully, l'ordre qu'elle avait mis dans ses affaires, et les privations qu'elle s'imposait, loi permirent de satisfaire le généreux penchant qui la portait à faire du bien, et d'employer presque toute sa fortune à soulager la misère des pauvres. »
Il ne restait plus à M. et M"^* de Sully, de trois enfants qu'ils avaient eus, qu'un fils âgé de dix ans. C'était l'unique espérance de leur maison, et toutefois ils songeaient bien plus à lui assurer l'héritage de leurs vertus que celui de leur nom et de leur fortune. M. de Simony s'inspira de cette pensée toute chrétienne et reçut de leurs mains ce précieux dépôt, avec le sentiment d'un respect religieux. Cette œuvre lui apparut dans toute sa grandeur. Son objet, son application furent d'abord, comme il nous l'apprend luimême, de connaître à fond et de suivre à chaque mo-
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meni les instincts et les moindres mouvements du cœur de son jeune élève. M. de Simony était doué pour cela d'une perspicacité, d'un discernement ad* mirables, qui avaient sans doute leur principe dans one observation contante et judicieuse des hommes, ma«s aussi dans les lumières que donne la piété et dans ce merveilleux instinct que semblent avoir les imes pures de pénétrer plus facilement le secret des eodurs. Jantais personne ne se défia davantage de son propre ja^ment et de ses appréciations, et cepen* dant personne ne jugeait et n'appréciait les hommes d'une manière plus juste et plus certaine.
La tâche qui venait de lui être confiée n'était pas sans difficulté. « Le jeune Maximilien de Sully, nous dit M. de Simony, avait apporté en naissant Tinstinct de toutes les vertus; mais en même temps un caractère vif et impétueux, qui, le portant avec violence vers tout ce qu'il désirait, annonçait que l'âge des passions serait pour lui une véritable tempête. Heureusement une âme droite, un jugement sain, un tact précoce pour distinguer le bien du mal, une franchise, une bonté de cœur toute particulière, et plus que tout cela, l'exemple, la vigilance et les prières de ses vertueux parents contrebalancèrent et finirent par vaincre entièrement l'impétuosité de ses penchants. v> M. de Simony s'efface complètement lui-même en racontant cette victoire â laquelle cependant il eut la plus grande part; mais sa modestie ne pouvait commander le silence à M. et à If^® de Sully cpii aimaient à. reconnaître en toute occasion, l'heureux changement dont ils lui étaient redevables. « Je ne m'étendrai pas, écrivait U^^ de Sully à M»» de Villers, sœur de M. de
Simony, sur tout le bien que j'ai et que j'aime à dire de MaximilieD. Vous savez à qui, après Dieu, nous le devons; ce bienfait de la Providence est l'objet de mes actions de grâces de tous les instants. »
M. de Simony était à peine depuis quelques mois daus la maison de Sully, qu'il éprouva la peine la plus déchirante pour le cœur d'un fils, et surtout pour un cœur aussi tendre que le sien. Il apprit de sa sœur que M. de Simony, sou père, venait de succomber aux infirmités de la vieillesse et aux douleurs de l'exil, et qu'il était mort à Garthagène, en Espagne, sans avoir eu la consolation de bénir ses enfants, ni d'espérer qu'ils viendraient pleurer et prier sur sa tombe. M. de Simony eut besoin de tout le courage que donne la foi pour supporter avec résignation un coup aussi douloureux. Il se jeta aux pieds de son crucifix pour faire à Dieu ce nouveau sacrifice, puis il écrivit à sa sœur la lettre suivante ou se trouvent réunies par un contraste touchant la résignation qu'inspire la foi chrétienne et l'épanchement d'une vive et intime douleur.
(( Ma chère amie, nous avons perdu le meilleur, le plus tendre des pères; que te dirai-je jde plus? Mon cœur est oppressé de douleur, il se décharge dans le tien; j'ai donné les premiers moments aux larmes, tous ceux qui les suivront seront consacrés à la douleur. O tendre amie! je ne baiserai plus ses mains chéries, je ne pourrai plus jouir de l'exemple de ses vertus; hélas! il m'a été ravi sans que j'aie pu lui prouver toute l'étendue de ma tendresse, et jusqu'à quel point je lui étais dévoué. Que dis-je? il la voit maintenant plus clairement qu'il n'eût pu faire icibas, celte idée ranime mon cœur; il verra combien je