CHAPITRE VIII
La mort de M. de Sully détermine M. de Simony à prolonger son séjour dans la maison de Sully. — Haute idée que M«« de Sully avait de sa yertu. -^ Conseils de M. de Simony & Maii^ milièn de SuUy, pour diriger sa conduite au miHeu du mcmde. — Tendre attachement de M. de Simony pour le jeune duo de SuUy. — Tableau qu*il lui fait du monde*
La mort du duc de Sully privait le jeune Maxîmilien des exemples toujours si puissants d*un père vertueux, et lui rendaient plus nécessaires les sages conseils et la tendre amitié de M. de Simony. A peine son père eut-il rendu le dernier soupir, que, sous Fimpression d'une douleur difficile à décrire, il était venu se jeter dans les bras de son ami et le conjurer de vouloir bien lui . servir longtemps encore, de guide et de père. M. de Simony nourrissait toujours le projet de suivre sa première vocation, aussitôt que le rétablissement du culte en France le lui permettrait. Cependant il ne put refuser celte nouvelle preuve de dévouement aux larmes d'un enfant qui lui avait été confié, plus particulièrement encore , par la tendresse d'un père mourant. M"'® de Sully, de son côté, ne pouvait supporter l'idée de voir de longtemps, son fils séparé d'un guide aussi utile au milieu des écueils dont il allait être environné. Depuis la mort de son mari, cette pieuse dame, imitant ces veuves, dont parle saint Paul, vivait plus re-
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tirée que jamais ', ne voyait plus le monde qae pour en soulager les infortunes, et ne demandait tous les jours à Dieu qu'une grâce, celle de voir revivre dans son fils, les vertus de Pépoux qu'elle pleurait. Bile avait la plus grande idée de la vertu de Bf . de Simony; elle recevait avec déférence, et provoquait même ses observations et ses conseils sur ce qui la concernait. On peut juger par la lettre suivante de la confiance qu'elle avait en lui, et des sentiments de haute piété qui la soutenaient au milieu de ses peines.
a Je vous remercie de la franchise avec laquelle vous me parlez, vous savez combien je désire qu'on l'emploie toujours vis-à-vis de moi; c'est le retour que demanda la mienne. L'augmentatiorf de tristesse que vous avex cru remarquer, vient de ce que vous m'avez vu plus longtemps de suite. Lorsque vous ne passez que deux jours ici, je me force davantage vis-à-vis de vous et de Maximilien pour qu'elle s'aperçoive moins, et je ne me laisse pas aller autant à la triste, mais bien réelle, satisfaction de parler de mon malheur et de tout ce qui peut y avoir du rapport; mais cet état de mon àme n'influe nullement sur ma santé, je suis touchée de l'intérêt que vous y prenez, n'en ayez aucune inquiétude ; dans les moments les plus heureux
1 M>ne de Suliy habitait la plus grande partie de Tannée son château de Moasseaux , commune de Draveil , près Paris. Elle légua, par testament, cette terre à M»® de Polignac, sa parente. EUe avait fixé le lieu de sa sépulture dans la chapelle du château, eatte son mari et son fils , avec le désir qu*une messe f&t dite tous les jours à perpétuité pour le repos de leurs âmes. Le château de Mousseaux ayant été vendu depuis, les corps de MM. et de M™« de Sully furent exhumés et transférés dans le cimetière de la paroisse de Dreveil.
de ma vie, elle n'a jamais été meilleure. Dieu la conserve vraisemblablement pour cet enfant auquel, suivant tous les calculs humains, il ne paraissait pas que je dusse jamais être nécessaire. Il faut adorer ses décrets; il a donné la meilleure part à M. de Sully, c'est juste, il la méritait bien mieux que moi. Vous savez que j'ai la confiance qu41 sera encore plus utile à son fils dans le séjour du bonheur qu'il ne Faurait été dans ce malheureux monde. Si Dieu m'a choisi pour coopérer à un si grand bien, je ne veux pas m'en plaindre, je lui devrai même des actions de grâces, si la prolongation de ma triste vie peut être de quelque utilité à un être si cher; mais je vous l'ai dit bien des fois, s'il lui plaisait de disposer de moi, je penserais alors que je n'étais point utile à Taccomplissement de ses desseins sur lui, et je serais sans inquiétude comme sans regret à ce sujet. Je vous assure que je ne me refuse point à recevoir les consolations bien réelles que Dieu me donne, et qui sont mille fois plus grandes que je ne le mérite; vous savez combien la conviction où je suis du bonheur de M. de Sully m'est douce et a de prix pour moi. Les bonnes dispositions de mou fils, ses progrès, l'amélioration de sa santé, le bienfait inappréciable de lui avoir donné un guide et un ami tel que vous, sont des objets d'actions de grâces continuelles ; il n'est point de jour qu'en les offrant à Dieu, je ne lui demande de se charger luimême d'acquitter mes dettes de reconnaissance, lui seul en a la possibilité ; mais tous ces biens ne m'empêchent pas de sentir vivement ce que j'ai perdu, et la nécessité de porter plus haut mes espérances, puisque rien dans ce monde ne peut plus m'y faire
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goûter de bonheur el que réeUament il n'en exista pas lorsqu'on est toujours à la veille de la perdre. Il y a aujourd'hui viogl-deux ans que j'ai été mariée; quelques douleurs que cette union si douce m'ait causées, depuis qu'dle est rompue, ce jour m'est bien cher; il n'est point de bonheur en ce monde que je voulusse mettre an comparaison avec celui d'avoir été la femme de M. de Sully, d'avoir possédé son cœur, reçu ses exemples, ses conseils, et d'être assurée de sa protection. Puissai-je, si je suis destinée à vivre encore longtemps ici-bas, le voir revivre en son fils! » Ce vœu de son oœur maternel s'accomplissait sous ses yeux. Maximilien de Sully comprit les nouvelles obligations que la mort de son père lui imposait. Le souvenir de ses vertus demeura vivement empreint dans son âme, et il fit voir que son désir le plus vif était de les retracer dans toute sa conduite. Il était dans un àgo où l'on s'empresse ordinairement de secouer le joug des leçons et des conseils. Pour lui, dit M. de Simony, il continua de se soumettre volontairement au guide de son enfance. Il discutait avec son maître, il est vrai, les motifs de ses actions, mais le plus grand bien une fois reconnu, il l'embrassait avec courage et le poursuivait avec persévérance. Son rang l'obligeait à paraître dans les brillantes réunions du monde, il le fit toujours avec une prudence et des précautions qui rendirent ces plaisirs sans danger pour lui. Lorsque sa santé, toujours délicate, lui eut fait un devoir d'y renoncer, il accepta cette privation avec une résignation toute ehrétienne. Il ne vit dans la continuité des peines qu'il éprouvait, que la sollicitude du père céleste à écarter de lui les dangers et
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les iIlu2»ions da monde, a Que sais-je, disait-il, ce que je serais devenu avec un caractère si emporté que le mien, sans le frein qu'il a plu à Dieu d'y mettre. »
Cependant le moment approchait pour lui de prendre dans le monde la place que lui assignaient sa naissance, son nom et sa fortune. M. de Simony le préparait depuis longtemps à cette nouvelle épreuve. Toutefois il ne voulut pas le laisser entrer seul dans le monde, sans lui avoir fait connaître en détail la route qu'il devait y suivre et les écueils qu'il devait y éviter.
Cette carte du monde, c'est le nom que donne M. de Simony lui-même aux sages conseils qui vont suivre, est trop savamment tracée pour qu'on ne nous sache pas gré d'en reproduire ici la plus grande partie. Un autre motif doit nous rendre chères ces règles de conduite, c'est qu'elles renferment tout le secret de la vie de M. de Simony. C'est l'histoire intérieure de son âme, c'est l'exposé des principes de religion, de sagesse, de prudence, de bonté, de délicatesse, de générosité, qui dirigèrent toutes ses actions; c'est aussi la continuation des sages leçons qu'on a pu recueillir de sa bouche pendant de longues années; elles auront même ici quelque chose de plus sacré en sortant de sa tombe, ou plutôt en descendant du ciel où son àme, nous en avons la confiance, contemple maintenant dans sa source, la vérité qu'il a tant aimée sur la terre.
L'exorde, ou si l'on veut, la dédicace de ce petit écrit, respire l'amitié la plus tendre. Le coeur de M. de Simony s'y révèle tout entier. Sa maxime avait toujours été de ne parler à la raison de son élève qu'après avoir gagné son affection, ce En fait d'édu- » cation, comme en fait de religion, disait-il, on ne
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D parvient à l'esprit que par le cœur, on ne fait y> entrer dans la vérité que par la charité. » Aussi eomme il sait bien se rendre maître de ce cœur et concilier à ses paroles Fautorité dont elles ont besoin !
« Je TOUS aime, mon cher fils, votre cœar qui répond si bien à ma tendresse, vous lé dit mieux encore que ne le pourraient faire tontes mes paroles; mais s'il vous en fallait une nouvelle preuve, vous la trouveriez dans les sentiments que m'ont dicté les conseils que je vous offre renfermés dans ce petit écrit. Les heureuses et si douces espérances que vos dispositions et votre conduite jusqu'à ce jour m'ont fait concevoir, me persuadent qu'il ne sera pas inutile entre vos mains. Je ne chercherai donc point en commençant à donner du poids à mes paroles et de l'autorité à mes instructions; non, quand je ne tiendrais pas du père que le ciel vous avait donné, et qu'il ne vous a ravi que pour le récompenser plus tôt de ses vertus, et son titre et ses droits, je les trouverais écrits dans votre cœur par la reconnaissance. Vous payez trop bien, cher ami, mes sentiments par les vôtres, pour que je ne croie pas que tout ce qui vient de ma part ne soit reçu de vous et avec respect comme de la part d'un père, et avec joie comme de la part d'un ami.
» Du reste, croyez que ce n'est pas ma voix toute seule que vous allez entendre ici; cette mère dont la tendresse a fait jusqu'ici vos plus douces jouissances et dont les vertus ont toujours commandé votre confiance et votre admiration, veut aussi que je vous parle en son nom. Ahl qu'il m'est doux de vous présenter ainsi mes sentiments confondus avec les siens! »
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Après ce préambule, M. deSimony entre en matière; sans adopter une diyision rigoureuse, il pose d'abord les principes généraux de toute conduite chrétienne et raisonnable; il descend ensuite aux devoirs qu'il appelle personnels et à ceux qui ont les autres pour objet.
Avant tout, il croit nécessaire de donner à son élève le signalement de œ monde contre lequel il veut le mettre en garde. Voici le tableau qu'il en fait, non pas à plaisir, mais d'après nature. Chaque trait de ce tableau décèle un coup d'oeil observateur, un esprit juste, qui, sans rien exagérer, fait à chacun la part qui lui revient; au monde qui vit sans règle et sans frein au gré de ses désirs, comme à celui qui se couvre des apparences de la régularité.
« JusquUci, le cri des passions ne s^est fait entendre que de loin, et n'est pour ainsi dire parvenu jusqu'à vous que par échos. Les fausses opinions du monde ne se sont présentées à vous qu'avec leur correctif; un heureux naturel et des principes solides auxquds vous étiez rappelé sans cesse par nos soins, formaient un obstacle presque invincible au torrent qui en entraîne tant^ d'autres. Maintenant, d'autres voix vont peut-èlre se faire entoidre. Le monde que vous allez fréquenter sait quelle a été votre conduite jusqu'à ce jour; il s'empressera d'en sonder les fondements. EHe a été trop opposée à cdle quMl tient lui-même pour qu'il ne triomphe pas, s'il les trouve faibles; et il n'épargnera rien pour les renverser. Il est expert dans l'art de tromper la jeunesse, et ses moyens sont grands. Je vais, avant tout, essayer de vous les détailler en peu de mots.
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» Sa figare èsl^duisante, Umi d'abord y respire lé plaisir et la galté. C'est à qui en augmentera Péclat. C'est le s^our de la liberté, j'entends celle des passions. Combien d'autres sortes de contrainte y régnent? Là, les louanges sont pour tout ce qui peut flatter les goûts et la fantaisie; là, le frein des vices est adouci; là, Pempire est donné aux sens, la raison est devemie captive. Les préjugés y tiennent lieu de principes, chacun s'y laisse doucement entraîner à l'opinion, et l'opinion est toujours en faveur de.ce qui est le plus commode. De lois rigoureuses, on n'en connaît pas, on n'y reconnaît que celles qui se prêtent mollement aux caprices et aux volontés particulières. La loi éterâelle y est refondue et remoulée pour ainsi dire au gré des passions.
y> Dans le monde, se rencontrent ces plaisirs qui frappent la vue, ébranlent l'imagination et livrent les sens à u-ne sorte d'ivresse qui: ne laisse que bien peu la faculté de réfléchir.
. » C'«5t dans le monde que l'on arrive à s'oublier soi-même, c'est-à*dire, son àme et sa conscience. Une suite de distractions agréables y tient chacun hors de soi et l'empêche d'entendre ce témoin et ce juge inté* rieur qui le rappelle au devoir et à la vertu.
» Le monde a des vertus qu'il préconise, vertus qui n'ont d'autres fondements que les passions et dont l'éclat ne laisse guère aux yeux des hommes la faculté d'en apprécier la valeur.
» Faut-il beaucoup plus que de telles armes pour subjuguer un cœur novice encore et qui ne connaît le monde que par de tels dehors?
» Peut-être m'opposez -vous déjà qu'on peut dis-
74 yiB DB HOlfSilâVtHA »l SIHOHT.
tÎPgQ^r on iQQDiide d'un ao^ro rnoodê, eeriakies 8oelé4és honnêtes et réglées de celles où dominent le hixe H Tamour des plaisirs, et où la morale et la reKgioii sont comptées pour rien? Oui, assurément, mais dans ces sociétés même réglées, chacun n'y apporte-t*il pas une certaine portion de Fesprit de ce monde dont nous venons de parler? On y reconnaît des devoirs, je ravoue, mais le plus grand nombre de ceux qui s'y rendent, n'a-t-il pas soin d'élargir la vèie de la vertu? £t chacun, dans le point qui le blesse, ne faîl-il pas prêter la morale et la retigion au gré de ses habitudes et de ses désirs? Là comme ailleurs, n?y mei-on pas les richesses et tout ce qui dans les idées du monde constitue le bonheur au premier rang des biens désirables? L'amour d'une vie commode et aisée ne àè piontre-t^U pas en toute rencontre? L^oisiveté, la mollesse, la sensualité n'y font-elles pas l'objet de tous les soins, de toutes les recherches? La frivolité, en un mot, ne règne-t-elle pas avec empire dans ce monde? Et si on ne peut pas dire que Die» soit tout^faH banni du coeur du grand nombre de ceux qui le composent, en est-ril moins vrai qu'on a honte d*y prononcer son nom, et d'y faire profession d'attachement à sa loi?
Tf> En faut-il davantage, mon cher enfant, pour vons faire comprendre de quelle nécessité il est pour vous de ne venir au milieu de tant d'éoueils que comme un pitote dans des mers difficiles, la carte à la main, avec une route toute tracée par l'expérience et à l-aMe dé laquelle vous soyez à l'abri du naufrage où tant d'autres périssent malheureusement, y^
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