CHAPITRE XII
Suite et fin des conseils de M. de Simony au jeune duc de Sully. — Règles à suivre dans les conversations. — Devoirs particuliers envers les pareirts. — De quelle importance est la choix A'vme épouse. — Conseils à éviter, conseils à prendre pour faire un bon choix. -— G(Mnment doit se conduire un époux chrétien à l'égard de son épouse. — Obligations d'un maître de maison, d'un père de famille. — Conduite qull faut tenir vis à-vis des serviteurs — Principes sur l'éducation des enftots. -^ Devoir» généraux qui c^aÂigent l*bonmie envers Dieu.
C'est avec Id même jastesse d'idées et d'observations, que M. de Simony trace an jeune de Sully les règles qu'il doit suivre dans ses conversations. Bossuet a dit d'une pieuse princesse* dont il faisait l'éloge : « que la vanité et les médisances qui soutiennent tout le commerce du monde, lui faisaient craindre tous les entretiens, et que rien ne lui paraissait ni agréable ni sûr que la solitude. » Peut-être trouverait-on dans ce principe le secret de cette grande réserve que M. de Simony apporta toujours dans ses conversations. Quoi qu'il en soit, ceux qui l'ont connu et pratiqué le plus longtemps, peuvent lui rendre ce témoignage, que jamais il ne s'est écarté tant soit peu, dans ses discours, de cette prudence, de cette discrétion, de cette modestie, de cette charité qu'il recommande à son élève.
^ Oraison fun^re d'Anne de Gonzague.
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^ L'article où la politesse échoue le pins scavent, lui dit-il, est celui des conversations. Voici à ce sujet les règles qui me paraissent les plus essentielles :
D Parler peu de soi; il y a des gens qui se citent à tout propos, et sont toujours prêts à occuper les autres d'eux-mêmes; c'est un empressement ridicule qui naît d'une vanité mal entendue.
» Se défendre du ton avantageux : ce ton consiste dans le sourire ironique, quand ce qu'on nous dit nous parait, souvent par le propre défaut de notre esprit, ridicule et absurde; dans l'empressement à dire ce que l'on sait, à montrer qu'on le sait mieux que d'autres, eù6n à vouloir paraître tout savoir, avoir tout deviné, tout prévu. On est bien savant après l'événement, et facilement on se persuade et l'on veut persuader aux autres qu'on l'avait prévu par la simple finesse de son jugement. Tout cela est ordinairement la marque d'un petit esprit, ou au moins cela gàie la science quand on en a véritablement.
D Supposer toujours que ceux avec qui on converse pensent sensément ; chercher à faire valoir ce qu'ils disent, et ne pas leur envier le plaisir de dire à propos ce qu'ils croient avoir de bon à dire.
D Etre mesuré et de bonne foi dans la discussion. La modération est exigée par la politesse. Elle consiste à ne point pousser chaudement une discussion de société, à éviter un ton tranchant et décisif qui âe laisse point lieu à la Réplique; à employer toujours les termes, les tournures et les correctifs qui supposent la modestie dans celui qui parle; à écouter avec calme et attention, à souffrir d'être interrompu, à ne point élever la voix avec émotion; à ne poiËt faire d'applioa-
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tion odieuse, à éviler toute parole qui pourrait, je ne dis pas blesser, mais seulement déplaire; à se souvenir enfin que le véritable but delà conversation est de s'instruire doucement et gaiement. La bonne foi est exigée par la justice, mais elle a un terrible ennemi dans Pamour-propre. Aussi peut-on demander quel est celui qui discute de bonne foi? Quel est celui qui ne cherche pas plutôt à faire triompher son opinion, quelle qu'elle soit et de quelque manière que ce soit? Pour vous, cherchez à bien prendre dans leur sens et dans celui que la personne qui parle y attache manifestement, les paroles dont elle se sert; ne profitez pas d'un mot hasardé, irréfléchi, pour la faire tomber en contradiction ; s'il vous en échappe quelques-uns à vous-même, convenez sur-le-champ de ce qu'ils ont d'inexact.
» Défaites-vous de toute susceptibilité; parlez avec calme et sang-froid; recevez pour vrai ce qui est vrai; faites-vous expliquer ce que vous ne jugez pas clair; ne revenez pas sur les points précédemment convenus; ne changez pas, pour vous sauver, l'état de la question, et sitôt que votre raison avoue une conséquence, quelque pénible qu'il soit à l'amour-propre de convenir qu'on s'est trompé, admettez-la sans hésiter.
» Ne contrariez pas une opinion trop décidée, quand même la raison la ferait voir peu fondée, si elle n'a pour objet que des points indifférents ou de trèslégère importance.
» Sur les points essentiels de noorale ou de religion, il ne faut pas craindre de faire voir ce que l'on pense ; mais il faut prendre soigneusement garde de ne pas s'enferrer dans une discussion qu'on ne pourrait pas mener à Pavantage de la vérité. Il est raisonnable de
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répondre à ceux qui veuleat meUre en question des points qui ne devraient plus en être une pour eux : Je suis certain des motifs qui déterminent ma croyance, et je suis assuré aussi que si vous vouliez les étudier comme moi, ils vous persuaderaient de même; mais je craindrais, en les exposant, de les affaiblir. D'ailleurs les secours ne manquent pas à qui veut sincèrement s'en instruire.
» Eviter de s'ériger en censeur des mœurs publiques; ne craindre cependant pas de condamner modestement ce qu'elles ont de manifestement contraire à la vertu.
)) Comme il est extrêmement rare que dans les conversations, ordinairement une discussion ait un but d'utilité, il faut avoir l'art de tes terminer à propos pour sauver l'amour-propre de celui avec qui on discute, si on a trop d'avantage sur lui; ou pour empêcher que la conversation ne dégénère, ce qui peut arriver quand on discute avec des personnes peu mesurées. Cela se fait en détournant adroitement la conversa tioo, ou, ce qu'il ne faut jamais avoir honte de faire, en cédant poliment; je dis poliment, car il y a une manière de céder affectée, accompagnée d'un ton goguenard ou ridicule, et bien plus grossière encore que l'opiniâtreté.
» Se garder de vouloir paraître en savoir plus qu'on n'en sait en effet, c'est un moyen assuré de déceler son ignorance en même temps que sa vanité: il faut ne pas craindre au contraire de demander des éclaircissements, et de faire des questions qui peuvent mettre les autres à même de développer leur savoir, et nous fournir à nous-même un moyen d'instruction.
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i> Veiller soigneasetnent sur sa langoet «fin de ne laisser échapper rien dont on ait sujet de se repentir. Ne parlée d^aatrai, même des personnes sur tesqoeiles il semble qu'il y ait peu de ménagemeiHs à garder, qu'avec la prudence de la raison et la délicatesse de la charité chrétienne. Epargne! non-seotement les défauts, mais même les ridicules du prochain. Tous le savez, les hommes sont si légers, qu'un ridicule fait souvent plus de tort à quelqu'un, auprès d'eux, qu'un défaut ou un vice; et souvent, par une raillerie qu'on a cru innocente, on s'est chargé d'un tort irréparable fait au prochain; il est si aisé d'ailleurs de tomber dans la médisance, que le seul moyen infaillible de l'éviter est de ne toucher l'article du prochain qu'avec la plus scrupuleuse délicatesse.
y> Ne point se hâter de mettre en avant son opinion et son avis, l'amour-propre y gagne autant que la sa« gesse; il faut écouter beaucoup plus qu'on ne parle; quand on parle peu, il est plus aisé de bien parler; si on est prié de s'expliquer, on doit le faire avec sincérité et modestie, ainsi qu'avec fermeté lorsque le devoir l'exige.
» Je termine le détail de ces devoirs généraux de sœiété en vous engageant à prendre vis-à-vis de toute personne, quelle qu'elle soit, un Um affable et obligeant, et à ne jamais avoir auprès des femmes ce ton de familiarité beaucoup trop ordinaire aujourd'hui; le respect que l'on conserve pour elles est la marque d'une àme honnête et d'un coeur pur. Le cœur vertueux croit à la vertu, et il la respecte parce qu'il en oonnalt le prix. i>
M. de Simony passe ensuite à quelques devoirs plus
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pàrtfeûltèrs, à Tégard d«d personnes nnxqûriles le jenne de Sully était uni par les liens da sang et de Pdmitlé. Il lui rappelle la perte cr^ielleelr récente qu'il atait faite par la mart du duc de Sully, son père; mais, pour en adoucir Tamertume, il veut que Tirnage de ce vertueux père ne se présente au coeur de son fils, que sous les traits les plus consolants, c'est^à^lire brillant du dotifole éclat de ses vertus et de la gloire dont Dieu les couronne dans le eiel.
Il est des parents qui craignent <pie le eœur de letrrs enfants ne s'attache trop étroitement ceui qu'ils choisissent pour les former à la science el à la vertu. Hs verront avec plaisir, par ce qui suit, combien ce sage maître était éloigné de détourner à son profit les droits sacrés qu'un père^ qu'une mère, ont à la confiance et à l'amour de leurs enfants.
<i Vous parlerai-Je d'une mère, en qui la justesse précoce de votre raison et les heureux penchants de votre coeur vous ont fait placer dès vos premiers ans one confiance sans bornes et une tendresse qui répond si bien à celle qu'elle a pour vous? Je vous en parlerai) non pour vous engager à l'accomplissement d'auenn devoir vis-à-vis d'elle, votre coeur m'a trop bien prévenu sur chacun d'eux, mais pour satisfaire le mien, pour me féliciter près de vous d'avoir été assez heureux de pouvoir lui offrir en commun avec vous tous les sentiments que vous avez pour elle, pour bénir le ciel de ce qu'en vous donnant une mère in** comparable, il vous a fait aussi le don de l'apprécier et de comprendre chaque jour davantage tout ce que vous loi devez de respect; de reconnaissance, de confiance el d'amour. »
490 YIK DE MONSIIONBUR DE SlIlONT.
Après avoir indiqué en peu de mots les devoirs et les conditions de ramitié^ M. de Simony aborde un sujei aussi déiieat qa'il est important, sujet trop peu médité par ceux qu'il devrait intéresser le plus vivement : c'est le choix d'une épouse. 11 donne d'abord à son élève les idées les plus hautes de l'union des époux envisagée des yeux de la foi; puis il fait ressortir, avec autant de vérité que de précision, toutes les intrigues que le monde met en jeu pour assortir les unions selon ses vues ou ses intérêts; en6n, dans un esprit de sage prévoyance, il expose à l'aide d'une expression toujours religieuse et discrète, les devoirs d'un état aussi saint, et il indique les précautions nécessaires pour prévenir les orages qui si souvent agitent les familles, et les passions qui les déshonorent.
(( Je devrais vous parler de l'amitb^ et des devoirs qu'elle impose, car, je l'espère, vous serez digne d'avoir des amis. Mais c'est un sujet trop vaste et par conséquent trop long à traiter ici. Je me contenterai donc de vous dire de l'amitié que ce qui la fonde, c'est la vertu ; que ce qui l'entretient, c'est la confiance, ce sont les égards, c'est un dévouement sincère; que ce qui la tue, c'est l'amour exclusif de soi-même, le défaut d'obligeance, l'oubli de ces soins légers en apparence, mais qui sont le signe des désirs du cœur, la susceptibilité, l'excessive familiarité, les soupçons injustes; en un mot, qu'il faut choisir ses amis tels qu'ils soient dignes d'être aimés, et les aimer autant qu'ils en sont dignes.
» J'espère, cher fils, que Dieu dans sa miséricorde vous a préparé une compagne digne de vous, digne des sentiments de piété dont vous êtes animé. Vous êtes