CHAPITRE XIV
et de la vertu. J^ai consulté la voix pu|>liqcie, c'est-à* dire la voix du plus grand nombre des personnes dont je suis connu; j'ai consulté enfin la conduite de la Providence à n>on égard et la marcfae qu'elle a suivie dans la succession des biens et des faveurs de toute espèce dont elle m'a comblé, et tout m'a dit que quelques faibles que fussent mes moyens, je les devais employer an service de la religion, que je devais aspirer à être un de ses ministres. Je* vois l'étendue du sacrifice, et mon courage s'en étonne. Ce qui m^effraie bien plus encore, ce à quoi je ne peux penser sans frémir, c'est la sainteté du ministère qui va m^étre imposé, c'est la sublimité des fonctions qui me seront confiées, c'est mon indignité.... Mais, je le sais, ce ne sont point mes forces que je dois considérer, mais celles de celui qui m'envoie : il sait trouver l'or au milieu de ce qu'il y a de plus impur, il fait briller sa lumière au milieu des ténèbres, et il rend éloquentes les langues des enfants. Si j'implore sa grâce avec confiance, si j'y suis fidèle, sa force sera ma force ; il portera mon fardeau avec moi, et je ne trébucherai point dans le sentier qu'il m'aura tracé.
» Je ne me dissimule point l'étendue des obirgations que je m'impose ; mais la vie est si courte, et, quelque heureuse qu'elle soit, elle est si exposée aux chagrins et aux amertumes, que c'est acheter à bien peu de frais le bonheur qui la doit suivre, s'il suffit, pour l'obtenir, de sacrifier quelques plaisirs et d'éprouver quelques peines. D'ailleurs, si par le renoncement à ce que j'ai de plus cher, si par le sacrifice de ma vie, je pouvais contribuer à racheter une àme, à lui faire connaître la vérité et goûter la vertu, à la remettre,
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en un mot, dqpa le sein de Dieu, quelle gloire, quel bonheur, quel dédonuBagement aux plus grands sacrifices ! Rien de ce que je pourrai jamais offrir, est-il eu proportioD d'un si grand bien? Mais si Dieu voulait que tes prémices de mon ministère fussent pour une àme ohérie plus qu'aucune autre, que je pusse verser dans rame de mon ami, dans la vôtre, les sentiments qui m'animent en ce moment, quelle joie, quelle féU^ citél II serait donc vrai, ô mon frère, que nous ne ferions plus qu'un cœur et qu'une àme ; vos pensées seraient mes pensées , et vos sentiments mes sentiments ; une même lumière nous éclairerait, nne même règle nous dirigerait ; déjà si tendrement unis dans cette vie, nous ne verrions plus de terme à notre amitié, et aucune amertume n'en viendrait jamais corrompre les douceurs. Quelle paix pour moi de voir votre bonheur assuré en vous-même et dans tous ceux qui vous environnent; car la vertu d'un père de fa* mille et d'un homme considéré se répand au loin et convertit tout ce qui l'approche. £t ne pensez pas, cher ami, qu'il doive vous en coûter beaucoup. Votre àme est droite, vos inclinations sont belles, la vertu vous plait, vous l'appréciez partout où elle se trouve ; que manque- t-il à la vôtre? Il faut l'élever à des motifs dignes de celui qui vous a créé, lui donner un principe fixe et invariable ; la rendre constante, exacte, conséquente; l'animer enfin par la charité, par l'anK)ur de celui qui, pour la vie qu'il vous a donnée, pour les biens du corps et de l'esprit qu'il vous a départis, pour le bonheur qu'il vous destine, ne vous demande que le cœur. Aimez Dieu, mon ami, aimez Dieu ; votre esprit a beau se débattre au milieu des absurdes opi*
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nions de rincrédaliié, elles n'(Mi( fait qa'|ffleurer voire ccèttr; livrez-le à sa peote Daturelle, àiez Tamourpropre, ôiez ce goût si vif de ^indépendance, ôtez roccupation trop grande des choses terrestres, des intérêts temporels, des aises et des commodités de la vie; rendez-vous à vous-même, et vous sentirez bientôt qne vous n'êtes pas fait pour des biens dont vous rougiriez d'être l'esclave, et qu'il vous faut un objet plus grand et plus sublime; vous sentirez que vous n'êtes pas borné à cette vie, et qu^il en est une au-delà. Le grand Augustin, dans la fleur de l'âge, rassasié de gloire et de plaisirs, éprouve un vide qui l'abat; il sent son àme cpii se porte vers un objet plus noble qu'il ne connaît point encore, il se débat longtemps dans le torrent des opinions et des passions humaines où il s'est plongé, il se tourne enfin vers Dieu, et à peine l'a-t-il aperçu de ce regard ferme qui dissipe toutes les illusions de la vanité, de l'amour des biens terrestres, et surtout de cette liberté, de cette indépendance si chères à notre amour-propre, qu'il s'écrie : ce O beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, que je vous ai connue tard, que je vous ai aimée tard ! » Lié de chaînes bien plus aisées à rompre que celles d'Augustin, enveloppé de ténèbres bien plus aisées à dissiper, n'ayez pas. plus de honte que lui de revenir à la vérité. Vous me l'avez dit, vous désirez de croire; la beauté de la religion vous a donc frappé, la sainteté de sa doctrine a donc parlé à votre cœur, vous croyez donc. Oui, la religion est dans votre âme; elle est trop droite pour avoir jamais pu l'exiler. Que vous feut-il pour lui rendre tout son empire, que de secouer une vieille habitude d'indifférence qui ne peut s'allier
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avec une àme sensible, un esprit réfléchi, un jugement sain; et de rejeter une crainte pusillanime des devoirs que nous impose la foi? Ah ! mon ami, s'ils causent quelque gène, de quelles conisolations ne sont-ils pas la source ; s'ils paraissent méprisables aux yeux des impies et des hommes qui vivent sans frein, qu'ils sont honorables aux yeux de la raison et des véritables gens de bien. Et à la mort, ce moment qui dissipe les illusions du monde et nous montre la vanité des opinions et des passions humaines, de quel prix ne seront-ils pas? Encore un pas, mon ami, encore un désir, et vous êtes dans la droite voie. Ouvrez votre àme à cette foi surnaturelle qui est un don de Dieu, et qu'il ne refuse jamais à qui y aspire. Demandez-la lui; mais non comme un malade qui demande l'instrument qui doit extirper le mal, tandis que sa main le repousse; concevez-en un désir vif et sincère, et que vos prières le soient aussi. Hélas! si je méritais d'être exaucé, déjà la grâce vous eût fait violence, comme à saint Paul. Je n'en continuerai pas moins, dans la retraite où je vais vivre, à ofiFrir à Dieu mes prières avec une ardeur proportionnée à la tendre amitié que je vous porte, et avec une pleine confiance que ce qu'il refusera à la faiblesse de ma foi et à mon peu de mérite, il l'accordera à votre bonne volonté.
D Vous vous demanderez peut-être comment j'ai pu, moi qui vous laisse lire si volontiers dans mon àme, mûrir si longtemps un semblable projet, sans vous en avoir fait part. Vous trouverez la réponse dans la nature même de ce projet, et dans les sacrifices qu'il entraîne, sacrifices que je n'ai pas voulu vous faire prévoir et partager avant qu'ils m'aient
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paru arrêtés sans retour dans les desseins de la Providence. 5>
On ne peut lire sans être attendri l'exposé si touchant que M. de Simony fait des sentiments de son âme. Il est tout pénétré des vérités de la religion dont il fait ses délices; il voudrait les voir gravées dans un cœur qui lui était si cher. Il réunit, pour cela, tout ce que le zèle, tout ce que Tamitié peuvent suggérer de plus pressant et de plus tendre. M. de Villers ne résista pas longtemps; il revint de ses préjugés et embrassa de nouveau, par une conversion qui tient du miracle, la pratique de cette religion dont son frère étai! devenu Tapôtre avant même d'en être le ministre (1834).
Mais c'est surtout dans la lettre à sa sœur, dont la piété lai était bien connue, qu'il dévoile dans leur entier ces sentiments généreux que le plus sublime dévouement pouvait seul inspirer, a J'ai pris, chère amie, il y a deux jours, une détermination à laquelle personne plus que toi ne peut prendre part, puisqu'elle doit influer sur tout le cours de ma* vie et avoir les plus importantes conséquences pour mon éternité. Pour peu qu'on ait réfléchi sur la nature et la destinée de l'homme, il est impossible de croire qu'il ait été créé pour autre chose que pour Dieu. Qui que nous soyions sur la terre, nous avons reçu de sa part une destination ; nous avons une dette à acquitter, une vocation à remplir. La vie est bien courte, et à la mort, il nous importera bien peu si nous y avons satisfait nos goûts et joui des biens , deà plaisirs qui la rendent agréable, mais si nos mains sont pleines de 'bonnes œuvres, si nous avons fait valoir le talent qui
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D0U9 a été confié* J'ai donc cherché à connaître la volonté de Dieu sur moi. Je Pai étudié dans sa conduite à mon égard, depuis le commencement de mon existence. J'ai pris Tavis de personnes en qui reluit une éminente vertu, et dont la prudence consommée inspire la plus entière confiance. J'ai trouvé partout le mémo sentiment. Je me suis dit de plus à moimême : est-œ quand la religion est délaissée qu'il faut la priver d'un défenseur? Quand l'Eglise est méprisée, faut-il l'abandonner? Quand Dieu n'est plus servi, faut^il craindre de montrer qu'on peut se dévouer encore à son service? C'est quand le maître est abandonné, que le serviteur fidèle doit se ranger près de sa personne et lui sacrifier ses biens et sa vie. Je n'hésite donc plus, ma chère, à reprendre la carrière que la Providence m'avait ouverte. J'aurai plus d'un sacrifice à y offrir ; mais Dieu ne sera-t-il pas là pour me soutenir? La vie d'un ministre des autels doit être si pure et si sainte que, si je n'avais considéré que les dispositions de mon àme, bien peu digne encore de célébrer les grands et terribles mystères , je n'eusse jamais osé m'avancer jusqu'au sanctuaire, si je ne savais que Dieu travaille avec le faible, soutient celui qui espère en lui, et purifie par sa grâce ce qu'il y a de plus impur. Je vhîs commencer d'ailleurs un temps d'épreuves, et je te prie de demander à Dieu de tout ton cœur que si le mien ne doit pas répondre à la faveur d'une vocation si sublime, il me repousse des saints ordres, et qu'il ne souffre jamais que je trahisse un ministère si auguste.
(( C'est le 44, je crois, que je m'établirai au sémi^ naire. Jusque-là, tu peux parler de mon projet en
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taitÀUe, ^ surtout à notre sœur, mais non encore aux étrangers. Db à tes obères enfants que j'ai plus besoin que jamais qu'elles prient pour moi avec toute la ferveur dont elles sont capables, et fais- leur comprendre que quand il s'agit d'un maître tel que Dieu, il ne faut rien faire à demi* Sa volonté est celle du tout-puissant; malheur à qui la brave dans un seul point essentiel ; ses récompenses sont magnifiques; il faut être bien insensé de les compter pour rien, ou bien làcbe de craindre en trop faire pour les gagner. Pour toi, ma chère, ne pense pas que tu m'as perdu, parce que je serai un peu plus à Dieu. Rappelle- toi par quels moyens il nous a réunis contre toute attente ; remercions-le des bienfaits passés, et jetons-nous pour l'avenir, avec une entière confiance, dans les bras de sa miséricorde. Il sait ce qui nous est le plus utile, et ses pensées pour notre propre bonheur valent bien mieux que les nôtres... »
Quelle pureté d'intention! Quel généreux dévoue** ment pour cette Eglise de France qui, sortant à peine de ses ruines, se voyait de nouveau en butte à toutes sortes d'attaques; mais aussi quelle admirable leçon pour ceux qui aspirent au sacerdoce , quel reproche éloquent pour les âmes timides qui, dans ces temps d'épreuves , seraient tentées de détourner les lèvres do calice que Jésus leur présente ! Les sentiments de M. de Simony étaient bien différents; dans les premiers sièeles de l'Eglise, la persécution eût été, pour one Ame comme la sienne, un puissant attrait vers le sanctuaire, et la robe du sacerdoce lui eût paru d'auteiil plus bdlie, qu'elle eût ressemblé davantage h celle du martyre.
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Avant de mettre son projet à exécution, M. de Simony résolut d'aller passer quelques jours près de sa sœur, pour Taider à faire un sacrifice d'autant plus pénible qu'elle y était moins préparée.
« Je ne regretterai pas, lui écrit-il, les moments que je passerai près de toi, chère amie, ce sont les plus doux de ma vie ; mais en revenaut, je serai tout prêt à consommer ce sacrifice que je suis trop heureux d'offrir à Dieu, s'il doit lui être agréable, et alors je ne serai plus guère à moi. Du reste, ma chère, si, comme j^ai tout lieu de le croire, telle est la volonté de Dieu, et si, comme je l'espère de sa grande miséricorde, il m'accorde les grâces dont j'aurai tant de besoin , quel bonheur d'être destiné à coopérer par mes moyens, quelque petits, quelque faibles qu'ils soient, aux vues de bonté qu'il a sur le petit nombre d'àmes fidèles qu*il se réserve au milieu de la corruption générale. Demande-lui, bonne amie, avec toute la ferveur dont tu es capable, qu'il m'éclaire et me fortifie, qu'il me fasse connaître clairement quelle est sa volonlé, et qu'il me donne la force de l'exécuter. Voilà le véritable bien, parce que c'est le seul qui demeure. Le moment qui nous prive de cette vie est amer quand il arrache notre cœur aux objets temporels qui faisaient ses délices; mais quand la mort ne trouve en nous que l'attachement aux volontés du ciel, elle n'a aucune prise sur notre àme, elle ne la prive de rien, elle la délivre seulement d'un fardeau. Tâchons donc, chère amie, de n'aimer que Dieu et tout le reste pour lui. »
M"^* de Sully partagea vivement la peine qu'éprouvait M''^ de Villers de la résolution que venait de