‹ Vie de monsieur OlierChapitre 3 sur 14 · DE PAUL · texte numérisé non relu

DE PAUL

“ Seigneur, que mon cœur, ma vie, mon être, soient convertis en mon Jésus, pour être à votre gloire une hostie de louange, qui magnifie votre bonté, et chante votre miséricorde ! ”

(Ecrits de M. Olier.)

De Lorette, M. Olier retourna directement à Rome, marchant toujours nu-pieds et plein du souvenir des faveurs qu’il avait reçues. Il ne ht que traverser cette ville, où l’atteignit une nouvelle douloureuse : son père venait de mourir, et sa mère l’appelait près d’elle avec instances, dans ces tristes moments.

Son chagrin fut profond, il aimait tendrement son père ; pendant un jour et une nuit, il versa les larmes les plus amères qu’il ait répandues ; puis, ce dernier lien qui 1 attachait à la terre rompu, il ne songea plus qu’à se séparer effectivement du monde, et à se retirer dans quelqu’une de ces chartreuses qui l’avaient si vivement attiré autrefois. Dans ce but, il visita celle de Capri, et un certain nombre d’autres : partout il se mêla avec bonheur aux contemplations de ces anges d’ici-bas qui, sur la terre, ne "V oient quele°ciel; mais malgré son admiration pour leur genre de vie et son ardeur a les imiter, il ne ressentit nulle part un appel bien sensible de Dieu, et il se décida à repasser en France, en attendant que la Providence lui fit connaître plus clairement sa volonté.

Le plus tendre accueil l’attendait dans sa famille ; sa mère, sous le coup qui venait de la frapper, avait senti son cœur ému d’une tendresse plus vive pour ses orphelins, et, comprenant que désormais tout le poids de la famille retombait sur elle, elle s’était donné les plus grands mouvements pour obtenir la charge de maître des requêtes pour l’aîné, celle d’audiencier de France, pour le plus jeune, et enfin pour l’abbé la place d’aumônier du roi.

Il était trop tard : l’ambition était morte au cœur du jeune ecclésiastique invinciblement sollicité par Dieu ; aussi, malgré la tendresse de sa mère, dont il avait si peu joui jusque-là, malgré les caresses qu’il en reçut, et ses compliments pour le grand train et l’extérieur magnifique qu’il conservait, se montra-t-il complètement indifférent à tous ces rêves d’avenir et de fortune. En vain lui représentait-elle qu'il devait tenir pour elle la place de son père, et lui servir de consolation et d’appui : “ Depuis “ ma vocation à Dieu à Lorette, dit-il, je ne pou- “ vais me complaire en autre chose qu’en l’en- “ tretien de Dieu ; le reste m’était à charge, et “ m’était une géhenne, si bien que mon centre “ et mon élément était de parler de Dieu seul.”

Il voulut cependant, autant par prudence que par modestie, dissimuler en partie ses sentiments intérieurs, et il ne s’occupa que d’ancrer et d’affermir ses généreuses résolutions ; mais neuf mois après son retour, à la solennité de Noël, il fit sa confession générale, et déclara “ entièrement qu’il était à Jésus-Christ, et mon- “ tra au-dehors ce qu’il avait tenu caché au- “ dedans.”

Le changement fut radical : il semblait avoir pris près de l’enfant de la crèche une vie nouvelle et toute transformée ; plus de luxe d’équi-

page, de livrée, de domestiques ; l'imitationcomplète du Dieu des pauvres “ nudus sequi nudam crucem .”

Il laissa libre champ à son amour pour lai mortification, le désintéressement, et le détachement qu’il réfrénait encore extérieurement, et il ne prit plus ses inspirations que dans la folie de; la croix.

Nobles amis, riches parents, relations distinguées, il déserta tout : on le vit se mêler aux ouvriers et aux manœuvres, aborder les pauvres dans les rues, les conduire dans sa maison, les. catéchiser, les préparer à recevoir l’absolution et la divine Eucharistie. Ne pouvait-il les conduire chez lui, il les instruisait au coin des rues,, et les comblait de marques d’estime et d’intérêt..

Il faut bien avouer que le scandale fut grand :: un jeune homme comblé des faveurs de la fortune, capable d’atteindre à tout, qui s’avisait dereconnaître la personne de Jésus-Christ dans lepremier mendiant qu’il rencontrait au coin d’une borne ; cela révoltait toutes les idées, reçues et la sagesse de ces esprits mûrs et pondérés, qui ont tout réglé à l’avance, aussi bien dans les relations sociales que dans les rapports avec Dieu, et ne comprennent rien à ces excentricités de la foi et à cette insouciance de l’esprit public !

Ils ne savent pas que la mesure d’aimer Dieu, est de l’aimer sans mesure, suivant la parole de l’Imitation, et que ceux qui ont commencé à boire au calice de Jésus-Christ le supplient de leur en donner jusqu’à l’ivresse “ fac me cruce inebriari .”

On gémit d’abord de ce qu’on regardait comme un affaiblissement passager, on en fit à sa famille les condoléances les mieux senties, on la pria d’intervenir pour arrêter des éclats si

regrettables ; elle intervint, ferma la porte aux mendiants, supplia, railla, menaça, fit mille avanies et reproches au délinquant. Le coupable, avec autant de calme que de fermeté, se •contenta de remarquer “ que les grands ne “ manquent pas d’instruction, tandis que les

pauvres, pour l’ordinaire mieux disposés, on

les abandonne, parce, qu’auprès d’eux la

vanité ne trouve rien pour se nourrir.”

C’était du premier coup aller au vif de la plaie ; on se récria vivement, en essayant d’étouffer, sous des clameurs de mépris, cette explosion en plein Paris du pur esprit apostolique. M. Olier put même entendre un des plus considérables et des mieux vêtus donner à un de ses 'domestiques cette commission aussi spirituelle •que de bon goût : “ Tu diras à ton maître qu’il est un fou.” Ce fut peine perdue ; l’abbé continua avec une imperturbable sérénité ses charitables fonctions, et bientôt il en fut comme de tout ce qui est juste et s’obstine à ne pas disparaître. On se tut et on laissa faire.

Les jeunes ecclésiastiques de la capitale, chez ■qui les généreuses et pures inspirations de la foi n étaient pas encore émoussées par la routine de la vie et la pratique du monde, ne purent voir cet intrépide contradicteur des maximes du monde, sans être touchés de son courage ; un certain nombre s’unirent à lui et entreprirent l’évangélisation des pauvres, le secours des malades et des infirmes, qu’ils soulageaient de leur bourse, et faisaient transporter dans les hôpitaux. Ils se cachaient bien un peu, quand ils •étaient sur le point d’être surpris dans leur .humble ministère par quelque connaissance, mais un mot de M. Olier les ramenait au «devoir : “ Vous serez, leur disait-il, plus pauvres

“ qu’eus au tribunal de Dieu ; faudra-t-il que “ Jésus y rougisse de vous ? ”

Heureusement que son père, dont l’influence était absolue sur lui, n’était plus là pour modérer ou plutôt égarer son zèle ; sa mère y échoua, complètement, et elle en ressentit une vive irritation. Mais ce qui mit le comble à la colère des, siens fut l’entrée de sa cousine, Mlle de Bussy,, chez les Carmélites. On l’accusa de l’avoir conseillée et encouragée, et il ne songea pas à s’en défendre ; au contraire, il avoua ingénument qu’il avait usé de la confiance que cette cousinelui témoignait, pour l’engager à entrer chez les filles de sainte Thérèse, chez lesquelles elle se sentait attirée.

Ni lui ni sa jeune parente ne se laissèrent intimider par ces récriminations ; mais Mlle de Bussy, profondément touchée de voir ce qu’il avait à souffrir à son occasion, eut la délicate inspiration de fonder à perpétuité une messe qui devait être dite pour lui et pour elle. Ellefit plus : “ Avant de me quitter, elle demanda, “ dit M. Olier, la clef de mon coffre, et y laissa “ mille belles choses qui étaient des restes de sa “ vanité : croyant par là reconnaître les petits- “ services que je lui avais rendus.”

Ce fut autant de gagné pour la sainte Yierge : “ J’offris, dit-il, pour l’ornement de plusieurs- “ églises qui lui sont dédiées, divers présents en “ diamants, en argenterie et autres, et fus un de “ ceux qui contribuèrent, par quelque somme “ considérable, à la décoration de l’église Notre- “ Dame de Paris. Depuis, je lui ai fait de temps “ en temps quelques présents, ayant toujours. “ tâché de témoigner mes affections à cette- “ grande princesse en lui sacrifiant les choses- “ qui m’étaient les plus chères ; car, dès que “j’avais quelque chose de beau, je sentais dans*

“ mon cœur une impulsion involontaire de “ porter cet objet à Notre-Dame.”

Aussi la Vierge se chargea-t-elle de le consoler au milieu de toutes les duretés que son cœur sensible ressentait au vif : “ Lorsque ma mère, “ dit-il, m’avait fait quelque mauvais traitement, “ j’allais quelquefois à l’église Notre-Dame, et, “ me prosternant devant la statue de la très <l sainte Vierge, je lui disais le cœur tout affligé : “ Je vous prends pour ma mère, puisque la “ mienne me rebute : ma sainte Vierge, servez- “ moi de mère, s’il vous plaît.”

Et après cette tendre et fidèle consécration, le pieux jeune homme retournait allègrement à ses pauvres et à ses malades. Mais nul ne se prend à l’amour de Dieu sans en être bientôt embrasé ; aussi ne lui suffisait-il plus d’instruire et de consoler les pauvres et les malades, il les servait dans les ministères les plus abjects ; il lavait et baisait leurs ulcères, on le voyait ■coller sa bouche, avec une sorte de complaisance, .sur les plaies les plus répugnantes à tous !

Un fou ! dira le monde : pourquoi ne pas se contenter de les soigner, sans se donner ce luxe ■d’héroïsme dégoûtant ? Cela eût suffi en effet à soulager la nature, mais eût-il appris à ces incurables et désespérés qu’ils étaient les premiers amis de Jésus-Christ, que l’Eglise les regardait comme ses joyaux, et que leur sort, au point de vue de l’éternité, était enviable à tous ? Il eût soulagé sans consoler et élever le pauvre à la hauteur qui lui est due dans la société chrétienne.

L’assistance officielle avec les meilleures intentions, l’organisation la plus ingénieuse et le fonctionnement le plus correct, ne peuvent presque jamais pourtant être la charité dans le sens si parfaitement chrétien de ce mot. Pourrait-elle

subvenir à tous les besoins, et soigner toutes les plaies, elle n’aurait fait encore que la moitié de la besogne : soulager le corps sans atteindre l’âme. Et l’homme ne vit pas seulement de pain : au déshérité des biens de la fortune, de la famille et de la santé, à l’incurable et au désespéré des joies humaines, il faut autre chose qu’une chambre d’hôpital, la plus confortable qu’on puisse rêver : il faut les paroles tombées de la bouche de Dieu : “ Bienheureux les pauvres, bienheureux ceux qui souffrent, bienheureux ceux qui pleurent,” il faut un cœur qui compatisse, un témoin attendri de l’indigence noblement portée, un ami respectueux de l’infortune, plus que cela encore, un adorateur de Jésus caché dans la personne des pauvres, des orphelins et des malades.

Ils se sont faits rares dans le monde, ces réels amis du pauvre : plus on a organisé l’assistance, plus il semble qu’on ait dénaturé la charité ; et peut-être trouverait-on dans cet état de choses une première explication de ces implacables antagonismes sociaux, de ces convoitises, de ces révoltes suivies de répressions sans fin qui amènent les révolutions, et par elles toutes les tyrannies. Respectons d’abord le pauvre, aimonsle, admirons sincèrement son état anobli par Dieu, si nous voulons qu'il se réconcilie avec lui, et n’essaie pas de tout renverser pour prendre la place des riches, les seuls heuieux pour lui et pour tous.

Quand le riche est chrétien, genereux et respectueux de l’indigent, quand il pratique les vertus plus particulières de son état social, le pauvre est bien près de se plier à celles dont la Providence lui fait un devoir plus immédiat, l’humilité, l’obéissance, la résignation à la volonté de Dieu, la confiance en Lui et en ceux

qui le commandent en Son Nom. C’est là, nous; semble-t-il, la solution du grand problème social ; l’amour surnaturel du pauvre. Eu dehors de cela, il n’y a que l’esclave païen en bas, et en haut la tyrannie et ses terreurs. Yoilà ce quo la folie de la croix prévenait dans des siècles moins bien administrés, mais plus religieux que les nôtres.

Ce n’était pas un but social que poursuivait M. Olier dans l’accomplissement de ses actes, héroïques ; il ne cherchait qu’à satisfaire son amour pour Celui qui est pauvre, qui a faim, qui est prisonnier et abandonné de tous, qui cache Sa divinité de préférence sous le voile de toutes les misères, et qui aime à porter nos infirmités.

Mais une difficulté très imprévue vint soudain interrompre le cours de ses bienfaits. Le monde, avec cette versatilité qui le porte sans cesse aux extrêmes, non content de ne plus railler sa charité et de le laisser faire, s’était peu à peu épris d’admiration pour ce généreux frondeur de toutes ses maximes : on se répétait ses paroles, on racontait ses charités, mais surtout ses triomphes sur la nature et ses plus invincibles répugnances. Son confesseur crut devoir l’avertir du bruit qui se faisait autour de son nom ; il n’en fallut pas davantage, l’humilité obtint immédiatement ce que le respect humain, la famille et la sensibilité naturelle n’avaient pu faire : il cessa aussitôt ces marques publiques d’extraordinaire charité, et mit autant de soin à cacher ses saintes mortifications que d’ardeur à poursuivre ses aumônes.

Peu à peu, pour lui comme pour tous les saints, le monde se transformait à ses regards : l’image de Jésus et Sa présence y remplissaient tout d’un charme sans cesse varié et toujours.

renaissant. L aurore lui rappelait Sa naissance, le midi Sa gloire, la nuit les ténèbres de Son trépas. A la vue d’une solitude sauvage et d’impénétrables forets, il se sentait ému de tendresse en songeant qu aucun pécheur n’en avait jamais profané la sainteté : comme pour saint François d’ Assise et saint François de Sales, un agneau lui i appelait la douceur de Jésus ; un passereau,. Sa vie errante et sans repos ; un lis, Sa pureté par essence ; une grappe de raisin, le symbole de Son amour ! Tout se peuplait de Jésus, tout lui rapportait Jésus; tout lui redisait Jésus: c’était l’Amour !

La charité ne se contente pas, comme les fées de la fable, de changer tout en or, elle remplit tout de Dieu.

Un jour qu’il était, comme de coutume, en quête de ses pauvres, il en vit trois venir à lui, et il se prit aussitôt à songer à la sainte Famille de Nazareth : “ Le premier qui passa, dit-il, ce fut un bon vieillard, l’autre une bonne femme, “ et le troisième un jeune homme. Je les inter- “ rogeais de leur croyance, à quoi ils me répondaient fort bien. Le dernier surtout, qui me “ représentait Jésus-Christ, me toucha beau- “ coup : c’était un jeune homme qui avait un “ côté du corps tout brûlé, le bras tout retiré, “ tout perdu et même écorché. Je lui demandai “ entre autres choses d’où lui était venu cet ac- “ cident : il me répondit que, pour avoir voulu “ sauver ses enfants du feu, il s’était ainsi brûlé “ le corps. Il ne pouvait répondre plus justement à ma pensée ; ce rapprochement entre lui et mon Sauveur couvert de plaies pour “ avoir voulu sauver Ses enfants me toucha “ vivement.”

Ce qui ajouta encore à son intérêt fut d’apprendre qu’il était de Notre-Dame de Chartres.

Il sg crut obligé, à cause de cette circonstance, de redoubler de charité envers un des clients et des sujets de sa protectrice, et il en éprouva presque aussitôt l’heureux effet.

Depuis quelque temps en effet aux douceurs de sa conversion, à la tendre ferveur de ses débuts, Dieu substituait peu à peu les amertumes salutaires de l’épreuve. Dans le but de les purifier entièrement, de les dégager des plus secrètes attaches à eux-mêmes, à leur esprit .propre, ou même aux suavités de Son service, pour leur apprendre à ne pas chercher la douceur de Dieu, mais le Dieu de douceur, Jésus se plaît souvent à faire passer Ses serviteurs par les sentiers de l’aridité du cœur et des ténèbres de l’esprit. Il en est qu’il y maintient pendant de longues années dans les plus cruelles obscurités. M. Olier, qui devait être si éprouvé sous ■ce rapport, ressentait déjà les avant-goûts de ses tourments.

Il était affligé par de tels scrupules, qu’il se confessait trois fois chaque matin, dit-il, et allait quelquefois interrompre à l’autel le père Dufour, chapelain de sa paroisse de Saint-Paul, pour qu’il lui donnât l’absolution.

Ce fut dans ces circonstances qu’il eut la pensée de se rendre à Chartres pour demander à Celui qui la lui avait envoyée la cessation de cette épreuve. Il s’y rendit à pied, quoique au milieu de l’hiver, mais avec un plein succès. Notre-Dame se ressouvint de l’ami de ses pauvres : les scrupules disparurent complètement.

Il en montra sa reconnaissance à Dieu par ses •aumônes et ses mortifications, couchant sur une simple paillasse, et traitant son corps avec une impitoyable dureté. En même temps, pour se remplir davantage de Dieu, désormais sa seule

pensée et son unique préoccupation, il recherchait, comme il le fit tout le reste de sa vie, la présence et la conversation des âmes pieuses et les plus éclairées de son saint esprit.

Quelque élevé qu’il nous apparaisse déjà dans la voie de la perfection, lui ne se considérait cependant pas encore comme converti ! Mais il faut, avec saint à' incent de Paul, distinguer deux conversions dans la vie de M. Olier : la première, du péché ou de la tiédeur à la grâce ; la seconde, de la grâce à la perfection, mais une perfection en rapport avec sa sublime vocation de père et de réformateur du clergé : summum perfectionis studium !

Cette complète abnégation, ce renoncement parfait avec tout le cortège de vertus qu’il entraîne, cette mort du vieil homme, et l’épanouissement complet de la vie ressuscitée, il n’y avait pas encore atteint, et il se désolait de retrouver en lui, au milieu de la pratique quotidienne des plus hautes vertus, ces légères défaillances de la nature qui lui faisaient comprendre combien il était loin encore de cette parfaite union avec Dieu, et de cette consommation en Lui dans la complète harmonie de tous les sentiments intérieurs.

Le divin Maître semble en avoir jugé comme lui, avoir attendu avec la même impatience

I heure de cette dernière et complète conversion, «et l’avoir voulu hâter par les prévenances les plus singulières de Sa grâce. Saint François de Siales en donne le motif dans son traité de l’amour de Dieu (Liv. III, ch. III) : “ L’assistance u spéciale de Dieu, dit-il, est acquise à l’âme qui

a le saint amour ès entreprises signalées et ex- " traordinaires ; car bien que la charité, pour u bien petite qu’elle soit, nous donne assez d’in-

II clination, et comme je pense, une force suffi-

VIE DE MOIsSIEUR OLIER.

“ santé pour faire les œuvres nécessaires au salut, si est-ce néanmoins que pour aspirer et “ entreprendre des actions excellentes et extra- “ ordinaires, nos cœurs ont besoin d’être poussés “ et rehaussés par la main et le mouvement de “ ce grand amoureux céleste.”

Il n’y manqua pas avec son généreux disciple, et comme si toutes les lumières et 1 onction que sa grâce lui communiquait à l’intérieur n’eussent pas suffi, il voulut lui ménager à l’extérieur les prières et l’assistance d’une sainte, et la précieuse direction de l’admirable Vincent de Paul.

Nous donnons ce titre de sainte à la mère Agnès de Jésus, religieuse dominicaine et prieure du monastère de Langeac, tant à cause de la singulière vénération où elle est dans toute l’Auvergne et le Velay qu’à cause dujugement porté par le Saint-Siège qui l’a déclarée vénérable. Le Souverain-Pontife a proclamé, dans un décret solennel, qu’elle avait pratiqué toutes les vertus chrétiennes à un degré héroïque.

Quelque étranges et extraordinaires qu’aient été les vues par où il a plu à Dieu de conduirecette jeune et héroïque enfant de saint Dominique, elles n’ont plus rien de suspect après unesemblable déclaration. Cette sainte âme, à l’exemple des plus fervents serviteurs de Dieu, ne cessait de Le prier pour ceux qui sont le premier objet de la tendresse de Jésus, les héritiers de son sacerdoce, le saint clergé. Or, un jour qu’après de nouvelles épreuves de la part dm démon, de nouvelles souffrances et des peines de toutes sortes, elle demandait avec larmes à Dieu de sortir promptement de ce monde pour se réunir à son divin Epoux, elle entendit une voix qui lui disait : “ Non, tu m’es encore né-

GL

•4‘ cessaire pour la sanctification d’une âme qui

doit servir à ma gloire.”

Elle ne comprit pas alors de qui Notre- , Seigneur voulait lui parler ; mais, à quelques jours de là, la sainte Vierge vint elle-même lui révéler le nom de ce privilégié de sa tendresse et de celle de son Fils. M. Olier a raconté ce l'ait avec l’humilité d’un saint qui parle de ses fautes, mais aussi avec une reconnaissance si émue, que nous ne pouvons omettre ici sa déclaration :

“ En l’honneur de la très sainte Yierge, l’avo- “ cate des pécheurs, dont je suis le premier ;

protestant à ses pieds, en qualité de son in- “ digne esclave, que je suis redevable à son in- “ tercession de toutes les grâces que j’ai reçues, “je dirai, couvert de confusion, qu’à peine sorti “ des abîmes du péché où je m’étais plongé penchant plusieurs années de ma jeunesse, et jus- “ qu’à vingt-deux ans, cette reine du ciel, plus “ ravissante dans sa bonté que dans sa grandeur, “ prit le soin, et, si j’ose le dire, la peine de des- “ cendre sur la terre et de visiter une de ses ser- “ vantes d’admirable sainteté, et à laquelle elle “ dit : Prie mon Fils pour l’abbé de Pébrac, par- “ lant de ce misérable pécheur ; ce que cette “ sainte fille exécuta si soigneusement, qu’à tout “ moment elle m’avait présent à son esprit sans “ m’avoir jamais vu, étant à cent lieues d’elle, “ et qu’elle s’immolait pour moi comme une “ victime de la justice de Dieu. Car, après avoir “ souffert, pour mes péchés abominables, des “ peines excessives de la part de Dieu, qui lui “ taisait souffrir les impressions de Sa passion et “ de Sa mort, unique source de toute satisfac- “ tion digne de Dieu, elle employait encore pour “ moi toutes les inventions que l’amour a cou- “ tume de fournir aux âmes pénitentes, comme “ cilices, haires, disciplines, ceintures de fer ; et,

“ avec tant de générosité, qu’elle ensanglantait “ les murs de sa cellule, et que les ardillons de “ ses disciplines se retroussaient contre ses os, “ qui en demeuraient découverts et dépouillés “ de chair. Tels étaient les excès de sa pénitence, “ à quoi elle joignait encore ce qu’il y a de plus “ précieux, les soupirs de son cœur, et des con- “ tritions si violentes, qu’elles eussent brisé des “ rochers ; et enfin ses larmes abondantes qu’elle “ répandait tous les jours une heuie entière.”

C’était en 1631 qu’eut lieu cette apparition : mais M. Olier n’en eut connaissance que trois ans plus tard. Toutefois, il commença à ressentir, dès ce moment, l’effet de ses prières, et obtint dès ce jour la grâce qu’il avait le plus à cœur alors, celle d’être éclairé sur sa vocation.

Il avait imploré cette faveur dans ses pèlerinages à Notre-Dame des Vertus, à Notre-Dame des Anges, et s’était rendu deux fois dans ce même but à Liesse. C’était au milieu des chaleurs de l’été : ses domestiques l’accompagnaient, et chantaient avec lui le long du chemin les cantiques qu’il composait en l’honneur de Marie. Arrivé au sanctuaire, il supplia cette royale maîtresse qui, au Xlle siècle, avait transporté la princesse Ismérie et ses chevaliers d’Egypte à Laon, l’avait conduite au saint baptême et au cloître, de lui tracer aussi à lui son chemin dans la vie et de l’éclairer sur sa vocation.

Au mois de novembre suivant, il se crut exaucé. Il était allé assister un vénérable prêtre qui se mourait, et qui lui avait témoigné toujours le plus vif intérêt : “ Comme je savais, dit- “ il, que dans l’ordre de la charité du prochain, “ il n’avait rien de plus cher au monde que mon “ salut, je le priai que la première chose qu’il “ demandât à Dieu, en entrant dans le ciel, ce “ fût la grâce de me faire connaître clairement

“ l’état où il veut que je le serve. Deux ou trois “ jours après (il y a bien neuf ou dix ans), “ Notre-Seigneur me fit la grâce de me le ma- “ nifester par un songe. Il plirt à sa bonté me “ montrer, deux nuits de suite, le ciel ouvert, où “ je voyais saint Grégoire dans un grand trône, “ et saint Ambroise dans un autre au-dessous de “ lui ; plus bas, une place de curé vacante ; et “ beaucoup plus bas, quantité de Chartreux, “ pour faire la hiérarchie entière. Cela voulait “ peut-être dire que la volonté de notre divin “ Maître était que je le servisse dans le clergé, “ où ces deux grands hommes avaient brillé “ avec éclat par leurs rares vertus et leur mé- “ rite, et surtout par les grands services qu’ils “ avaient rendus à l’ordre sacerdotal : qu’il fal- “ lait m’asseoir en un lieu au-dessous de saint “ Ambroise, qui était vacant ; c’est-à-dire, rem- “ plir cette place de curé, et servir l’Eglise, en “ cette qualité, comme saint Ambroise et saint “ G-régoire l’avaient servie en leurs dignités “ éminentes ; que cette occupation était bien “ plus utile et nécessaire à l’Eglise que celle “ d’être simple chartreux, et qu’un curé au- “ tant zélé dans sa condition que l’avaient été “ saint Grégoire et saint Ambroise dans la leur, “ prévaudrait à plusieurs Chartreux tous en- “ semble. Notre-Seigneur voulait peut-être en- “ core m’apprendre qu’il fallait, dans cette place “ de curé, avoir à ma droite un ordre plus im- “ portant et plus nécessaire que celui des Char- “ treux, qui devait être au-dessus de ces reli- “ gieux pour l’utilité qu’en retirerait l’Eglise, “ un ordre de prêtres, de curés et d’autres ecclésiastiques, qui serviraient au clergé et le rem- “ pliraient de sainteté.”

Nous ne voulons pas donner à un songe toute la valeur d’une révélation divine, mais nous

6't VIE DE MONSIEUR OLIER.

remarquons pourtant qu’il a plu souvent à Dieu •de manifester ainsi Sa volonté. Les songes de Joseph, de Pharaon, de Salomon, de Cyrus, de Nabuchodonosor, ceux de saint Joseph, de saint Pierre, de sainte Perpétue et de sainte Agnès à la veille de leur martyre, et tant d’autres rapportés par les saints Livres ou dans l’histoire de l’Eglise, attestent que Dieu se plaît à éclairer parfois le sommeil de la lumière prophétique et que, s’il est de vains songes, il en est aussi de vrais et de divins.

De pieux auteurs ont même affirmé que la Mère de Dieu n’avait pas goûté d’autre sommeil que celui de ces divins songes, que “ son cœur avait toujours veillé pendant qu’elle dormait,” et qu’elle avait constamment conservé dans le repos l’usage de sa raison et les élans de son amour. Saint François de Sales, avec sa tendre et gracieuse imagination, aime à imaginer quels furent les rêves de la Mère de Dieu :

“ Doux Jésus, dit-il, que devait songer votre “ sainte Mère, pendant qu’elle dormait? Peut- “ être songea-t-elle maintes fois que, comme “ Notre-Seigneur avait jadis souvent dormi sur “ sa poitrine, ainsi qu’un petit agnelet sur le “ flanc mollet de sa mère, de même aussi elle “ dormait dans Son côté percé, comme une blanche “ colombe clans le trou d'un rocher assuré. Si que “ son dormir était tout pareil à l’extase quant à “ l’opération de l’esprit, bien que quant au corps “ ce fût un doux et gracieux allègement et “ repos.”

Si donc nous ne pouvons comparer les faveurs accordées par Dieu à Ses serviteurs aux privilèges de la Mère de Dieu, nous voyons pourtant que cette manière de leur faire connaître Ses ordres et communiquer avec eux est fréquente et indubitable, et qu’il sait, en même

temps qu’il les éclaire, les préserver de toute illusion, soit en mettant en leur esprit une ferme conviction que c’est Lui qui leur parle, soit en conservant dans leur mémoire le souvenir de cette vision dans toute sa fraîcheur.

C’est ce qui arriva pour M. Olier ; bien que tout d’abord il ne comprît pas le sens de ce songe, il lui demeura toujours dans l’esprit avec la même évidence et la même clarté :

“ Le songe, dit-il, m’est toujours demeuré pré- “ sent à ma mémoire, et aussi distinct que si la “ chose se passait maintenant ; les effets en “ furent assez sensibles, car cela me laissa au “ fond du cœur un éloignement entier du désir ‘‘ d’être religieux, d’où il arriva que, sans y “ penser, allant ce jour-là même à Vêpres, à mon “ ordinaire dans la maison des Chartreux, je “ sentis un tel dégoût de cette vocation, que je “ ne pus, y penser davantage, quoique dans mon “ cœur j’aie un très grand respect pour ces reli- “ gieux, et que je me sente heureux de les visi- “ ter, ou d’assister à leurs offices, pour m’unir à “ leurs prières, et tâcher de participer à leur “ esprit.”

Ce songe était donc bien une de ces communions intimes, chères aux âmes saintes, d’où elles sortent pleines de force et de lumière, avec l’inébranlable certitude que Dieu s’est révélé à elles.

Aussi, à cette première ouverture qu’Elle lui donnait de sa vocation, la Providence voulut- Elle joindre aussitôt une faveur nouvelle ; Elle lui inspira de choisir pour son confesseur saint Vincent de Paul, et de remettre à ce guide éclairé de Dieu la direction de sa vie.

Ses communications avec l’homme apostolique •eurent sur M. Olier un effet aussi heureux qu’immédiat ; il ne songea plus à poursuivre

des études théologiques qui, en le conduisant aux honneurs, le conduiraient peut-être à l’ambition ; mais, tout rempli de la charité de son admirable maître, il se voua aussitôt au ministère obscur et laborieux des missions de campagne avec un zèle et une ardeur incomparable. Il fallait que le futur éducateur du clergé vécût longuement parmi le peuple pour apprécier ses besoins, apprendre par luimême les moyens de l’évangéliser, la nécessité des catéchismes et les méthodes les plus appropriées aux divers âges et aux diverses conditions. Il s’adonna plus particulièrement à ce dernier genre de ministère ; un attrait spécial de la grâce, son humilité surtout, l’y poussaient partout où il donna plus tard des missions et des retraites. Le catéchisme eut sa prédilection pendant sa vie tout entière : en tous lieux, en toutes circonstances, en voyage comme à la ville, après des journées de fatigue et d’épuisement, il aimait à se joindre à des groupes d’enfants, de paysans et d’ouvriers, à leur adresser quelques pieuses exhortations, ou à les instruire des mystères de notre foi.

Nul ministère aussi ne lui attira plus de bénédictions : “ Car, dit saint François de Sales, “ Dieu en sait bon gré à ceux qui le pratiquent. “ Il aime les petits enfants..., et leurs anges “ aiment d’un amour particulier ceux qui les “ élèvent en la crainte de Dieu, et qui insinuent “ en leur âme tendre la sainte dévotion (1).”

Le fondateur de Saint-Sulpice découvrit par son expérience que, de tous les ministères, celui de catéchiste est le plus fructueux, et par là môme le plus enviable pour un prêtre digne de ce nom : il a laissé cet esprit à ses enfants, qui n’ont rien tant à cœur que de recommander cet

(I) Lettres de saint François de Sales. VII.

VIE DE MONSIEUR OLIER. Gî

enseignement dans leurs séminaires, et de le pratiquer dans leurs paroisses.

Sans qu’il s’en doutât donc, tout entier qu’iï était à cette évangélisation des campagnes pour laquelle il dépensait son or, son temps et ses; sueurs, Dieu le formait lentement et patiemment pour son œuvre : au prêtre des séminaires,, il fallait cet amour de la retraite, de la prière, du recueillement, qui l’avait tant séduit chez les Chartreux ; au père des pasteurs, il fallait 1 expérience, le zèle et le désintéressement des missionnaires. Il se félicita plus tard des connaissances qu’il acquit ainsi, et en remerciai saint Vincent de Paul : “ J’ai, par votre grâce,. “ assez vu de pays, lui disait-il, pour apprendre “ les peines et les maux qu’endurent les curés; “ de campagne éloignés de la capitale.”

Saint Vincent, de son côté, apprécia tout d’abord la vertu de son disciple, et à la fin de sa première année de mission, il lui exprima le. désir de le voir recevoir la prêtrise.

Avec les dispositions au scrupule que nous; avons vues en M. Olier, sa profonde humilité et sa religion pour les saints ordres, on eût pu croire qu’il aurait opposé la plus vive résistance au désir de son directeur. Il n’en fut pas ainsi pourtant : son humilité était déjà si parfaite, qu’elle ne s’arrêtait pas à lui faire craindre les responsabilités du sacerdoce, mais surtout et avant tout son propre jugement.

Avec la soumission et la simplicité d’un enfant, il reçut, le 12 mars 1633, l’ordre du sous-diaconat, le diaconat quinze jours après, et la prêtrise la veille de la Trinité, le 21 mai. M. Perrochel et l’abbé de Coulanges, que Mme de Sévigné, sa nièce, nomme affectueusement le bon abbé , et qui édifiaient avec M. Olier le col-

lége des Bons-Enfants, reçurent le diaconat à ses côtés.

A cette consolation, la Providence en joignit une autre plus douce et plus profonde : Mlle de Bussy, sa cousine, que ses conseils avaient en grande partie, comme nous l’avons dit, décidée à entrer au Carmel, choisit ce jour-là pour faire sa profession. Le ciel vit avec bonheur le sacrifice de ces deux victimes si jeunes et si généreuses, et se plut à les combler des trésors de sa grâce. Sœur Magdeleine de Saint- Jean- Baptiste donna à Paris et à Limoges, pendant 40 ans, l’exemple des plus hautes vertus : elle fut, dit- <on, honorée des communications les plus intimes avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, et mourut en odeur de sainteté. Pour M. Olier, après avoir offert à Dieu cette sainte victime, il ne la visita plus, et la laissa entièrement à la conversation de son saint Epoux.

Lui-même rentra dans la retraite : pendant quinze jours, il s’était préparé, avec les autres ordinands, à la réception des saints ordres, au collège des Bons-Enfants, dirigé par la mission. 'C’était là tout ce qu’on faisait de séminaire •alors, et encore avait-il fallu toute la piété de M. Bourdoise et tout le zèle de l’archevêque de .Paris pour obtenir ce premier acheminement à fa réforme du clergé ; M. Olier fut vivement saisi de l’insuffisance d’une aussi courte préparation à l’accomplissement de l’auguste sacrifice, et il voulut passer un mois encore dans la prière et l’union à Dieu, avant de monter au saint autel.

Il choisit pour cette cérémonie la fête du saint Précurseur, pour qui il avait une spéciale dévotion, et qui est le patron de ce Canada, dont il •devait être par lui et par les siens un des pères <et des apôtres. Avec quel amour Jésus victime

vit ce jeune prêtre, victime d’amour, consacrer, toucher et consommer Sa chair divine !

Ce fut alors sans doute qu’il lui inspira ces beaux sentiments que nous trouvons dans son Traité des saints Ordres :

“ Dieu a laissé aux anges, si on peut le dire, “ ce qui est odieux dans lasacrificature (le châti- “ ment et la destruction du péché), et a donné “ mix hommes tout ce qu’il y a en elle de plus

^ aimable et de plus doux . car il a mis les.

“ prêtres en ce pouvoir d’associer les âmes à Dieu, et de les attirer par la communion à “ l’état de l’hostie parfaitement sacrifiée et con- “ sommée dans l’amour divin.

“ Dieu, qui tout seul a le droit de sacrifier Son Fils, qui est le Roi et le Dieu des anges et des hommes, attire en soi les prêtres pour leur donner part à cette souveraineté admirable et “ à cette grandeur divine de sacrifier quand ils “ veulent Jésus-Christ par l’unité de puissance, “ de souveraineté et de sainteté qu’il leur com- “ munique.

Quelle dignité que celle du prêtre, et quelle “ estime ne doit-on pas faire de sa grandeur !: “ quelle sainteté doit-il avoir pour s’acquitter “ dignement d’un si haut ministère ! Nous juge- “ rons, selon ce que dit Notre-Seigneur, non “ seulement les douze tribus d’Israël, étant assis “ avec Lui sur Son trône de sainteté et de ven- “ geance, mais encore étant revêtus de T autorité “ de Dieu même, nous jugerons les anges, ainsi “ que saint Paul nous l’enseigne. Quelle union “ avec Notre-Seigneur, quel amour envers Dieu, “ quel zèle contre le monde et contre le péché

“ ne faut-il point pour une telle vocation ! .

“ Dieu Tout-Puissant, Vous avez la vertu “ d’engendrer Votre Verbe en Vous-même, par “ Votre parole, de toute éternité, mais dans le.

“ temps, Vous L’engendrez et Le produisez hors

“ de Vous-même . Quel honneur à vos prêtres

“ de se voir appelés à ce bonheur, et dans ce “ même état et dans cette même condition ! Car “ ils produisent Votre même Fils sur les autels, “ ils L’ont toujours présent devant les yeux, et “ ils Le portent dans leurs mains jusqu’à ce “ qu’ils terminent le sacrifice, et que, par la com- “ munion, ils Le reçoivent dans leur sein, comme “ Vous le reçûtes dans le Vôtre, au jour glorieux “ de Sa Résurrection.”

Un seul nuage léger menaça de troubler ce beau jour de première messe, dont le souvenir embaume toute la vie sacerdotale. M. Olier, qui poussait si loin en toutes choses l’esprit de pauvreté et de détachement, et qui, pour épargner quelque chose pour ses pauvres, se fût refusé même le nécessaire, et eût marché à pied le reste de sa vie, jetait l’argent à pleines mains dès qu’il s’agissait de la gloire de Dieu, et de l’éclat de Son culte. Il avait fait broder pour sa première messe la plus riche chasuble et le plus bel ornement que l’on eût alors à Paris et à la •cour, et il excita une telle admiration, que Louis XIV le fit emprunter plus tard pour le mariage de la reine d’Espagne avec Charles II «(1679). Mais ce chef-d’œuvre de broderie, malgré la diligence des ouvriers, ne put être achevé à temps, et le jeune prêtre se trouva frustré dans sa plus légitime espérance.

Il ne s’en troubla point et n’y vit qu’une marque nouvelle de la maternelle tendresse de la Vierge Marie qui, depuis ses jeunes années, semblait exiger de lui les prémices de tout ce qu’il possédait : “ En effet, raconte-t-il lui-même, 41 je ne mis cette chasuble que le lendemain à 4‘ Notre-Dame, qui était un jour où je devais “ dire la sainte messe en l’honneur de la sainte

A iergepar l’ordre de l’éyêque ; comme si cette divine maîtresse eût voulu s’en réserver le ‘ premier usage.”

Nul ne saurait dire la modestie et la piété •qu’il montra au saint autel ; si jusque-là il nvait uniquement aimé son Dieu, il voulut en ce jour consacrer à Jésus toutes les puissances de son être, toutes les tendresses de son âme et tous les battements de son cœur : comme le disciple bien-aimé après sa consécration sacerdotale et sa première Pâque, il s’inclina sur le cœur de Jésus et s’abîma en Lui ; tous ses jours se divisèrent désormais en deux parts : l’action de grâces et la préparation à la sainte messe. Il vécut véritablement de la sainte Eucharistie, et y puisa avant tout sa force et ses lumières.

Heureux qui le connaît, plus heureux qui l'adore,

Qui, tandis que le monde ou l’outrage ou l’ignore,

Seul, aux rayons pieux des lampes de la nuit,

S’élève au sanctuaire où la foi l’introduit,

Et consume d’amour et de reconnaissance,

Brûle, comme l’encens, son âme en sa présence.

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