CHAPITRE III
MISSION EN AUVERGNE. APPARITION DE LA MERE: AGNES. LE PERE DE CONDREN COMMUNIQUE SON ESPRIT A M. OLIER.
“ J’ai confiance que celui qui a commencé cette œuvre en vous l’achèvera.”
(S. Paul. Phil. C. I. v. 6.)
Après la sanctification des pauvres, M. 01ierr devenu prêtre, s’empressa de s’unir à tout ce qui se faisait pour la sanctification du clergé : l’un de ses amis proposa à saint Vincent de les réunir un certain nombre chaque semaine pour recevoir ses conseils sur la manière de mener une vie parfaitement sacerdotale : saint Vincent accepta, et grâce à la bonne volonté de ces jeunes gens, et au zèle de M. Olier, les conférences du mardi ou de Saint Lazare, qui ont causé tant de bien au clergé de Paris (9 juillet 1633) prirent dès lors naissance. Sous la direction aussi ferme qu’éclairée du supérieur de la mission, M. Olier avança rapidement dans la pratique des plus hautes vertus : aussi lui fut-il profondément reconnaissant toute sa vie de ses conseils et le considéra-t-il jusqu’à sa mort comme son meilleur ami et comme son père. C’est à lui qu’il aimait à attribuer tout le bien qu’il faisait, et il légua à ses disciples comme une des meilleure s parts de son héritage sa confiance et sa vénération pour le supérieur de Saint-Lazare.
L’homme de Dieu les méritait à tous égards ; il fut son constant ami, son plus ferme soutien et son plus généreux défenseur. Plus d’un siècleaprès, les paroissiens de Saint-Sulpice se plaisaient à faire hommage à saint Vincent de tout
le bien qui s’était accompli parmi eux par la piété, la générosité, la ferveur du fondateur de leur église, et associaient les noms du maître et du disciple dans un cantique de reconnaissance, où la poésie cède peut-être le pas à l’affection, mais qui vient trop bien à notre sujet, pour que nous n’en citions pas au moins une strophe ;
C’est à l’école de ce maître Qu’un sage et vigilant pasteur Puisa les vertus d'un saint prêtre Dont il eut soin d’orner son creur,
C’est Olier, cet homme admirable,
Le modèle des plus parfaits,
Qui, toujours humble et charitable,
Compta ses jours par ses bienfaits.
La mère de M. Olier, avons-nous raconté, avait, eu une révélation de la mission de son enfant,, dans ce songe où elle vit un flambeau prêt à embraser le monde.
Ce flambeau, qui dévore les iniquités et les superfluités de la terre, c’est le feu que Jésus est venu y apporter et qu’il désire allumer partout. Mais cette divine flamme, comme celle de la terre, ne dévore pas sans fumée et sans vapeurs : elle ne pénètre qu’après avoir desséché, elle n’éclate qu’après avoir décomposé ou détruit tous les éléments hétérogènes : que le feu s’attache au cèdre ou au chêne, au palmier ou à l’oranger, il faut que l’humidité s’en dégage, que l’écorce gerce et éclate, se torde et tombe, et qu’au milieu de mille petits bruits de plaintes et d’éclats, la flamme pénètre jusqu’à la substance, l’enveloppe, l’enflamme, la transforme, lui communique son ardeur, et en fasse un brasier qui se confond avec le feu lui-même.
Ainsi, quand la charité enflamme un cœur,, elle dévore cette paille des œuvres mauvaises ou inutiles dont parle l’apôtre, purifie le tabernacle du cœur, et n’y laisse rien de terrestre L
Je ne veux rien d’incomplet en toi, dit l’amour “ divin, je te veux épuré et parfait, totum sum- “ mum , totum perfectum te desidero .”
Mais la victime d’amour, au milieu des flammes qui la dévorent, se voit enveloppée par les nuages du doute, des défaillances et des ténèbres intérieures ; c’est la nuit avec toutes ses horreurs et ses fantômes, l’effroi gagne le cœur, d’étranges angoisses torturent son être tout entier, elle se sent sous le pressoir, et toutes les affections humaines la désertent avec d’affreux déchirements ; l’amour divin, qui n’a pas encore dévore la substance tout entière, la laisse sentir ses blessures et ses désolations : ce moment est rempli d’incompréhensibles tristesses, c’est l’agonie de l’homme terrestre, déjà point l’aube de la résurrection, et l’homme céleste s’élabore sous le souffle de Dieu.
Bientôt la charité aura tout embrasé, et, comme le fer plongé dans la fournaise en prend 1 ardeur et 1 éclat, de même l’âme se transforme en Dieu, s’enveloppe de Lui, et apparaît toute céleste et toute divine.
C’est l’or éprouvé, dont le Tout-Puissant se sert pour édifier Sa Maison.
Mais il arrive parfois que, pour hâter cette consommation en Lui, et aviver la flamme de la charité, Dieu se plaît à y verser l’huile d’une extraordinaire et divine consolation : c’est ce qui ai riva à M. Olier après ces premières désolations qui l’avaient tant ébranlé.
Pendant que saint Vincent le formait, avec autant de tact que de fermeté, à la pratique des v eitus sacerdotales, son disciple lui demanda d aller exercer celle du zèle apostolique parmi les populations de l’Auvergne, dépendantes de son abbaye de Pébrac. Le sage directeur n’eut garde de refuser, il savait que le ieune apôtre
avait suivi les recommandations de saint Grégoire de Nazianze, et qu’avant d’évangéliser, il s’était longuement préparé par la contemplation des choses divines. Pourtant, il voulut encore qu’avant d’accomplir son projet, il se retirât à Saint-Lazare pour y faire une sérieuse retraite de préparation.
Le silence et le recueillement semblaient à saint \ incent les premières conditions du succès, avant toute entreprise sérieuse : il ne l’avait point appris de Pythagore ni des philosophes grecs, si soigneux d’ailleurs de prescrire à leurs disciples une longue période de recueillement avant l’initiation à leurs systèmes, ni même de l’expérience de tous les hommes supérieurs qui, pour mûrir un grand projet ou approfondir une grande pensée, ont toujours senti le besoin de s’isoler des hommes, dans la noble acception du mot. Il tenait cette maxime de l’exemple même du Sauveur,, qui se retira pour contempler, avant la Tentation, avant la Transfiguration, qui pria au G-ethsémani avant la mort sur la croix, et qui ■conduisit souvent ses disciples dans la solitude pour s’y reposer et y entendre ses communications les plus intimes : Venite seorsum, et requies - •cite pusilam. (Evang.)
Il savait combien le silence parle à l’âme, dans ces lieux où les bruits du monde s’apaisent et se meurent, ou viennent expirer tous les éclats des sollicitudes humaines, et où les passions du cœur elles-mêmes, déconcertées de ne pas trouver autour d’elles leurs auxiliaires habituels, les illu sions du monde, l’esprit du monde “ la fascination de la bagatelle enfin,” comme dit l’Ecriture, se taisent muettes d’étonnement, pour écouter la voix de la pure raison, et au-dessus d’elle une voix mystérieuse, plus douce que toutes les harmonis, plus teendre que la voix d’une mère, et
plus puissante que celle du tonnerre : la voix de Dieu qui appelle le nouveau Samuel, et lui contie sa mission.
C’est dans l’espérance d’obtenir pour ce disciple, qu’il voyait être l’objet si spécial des faveurs célestes, le bénéfice de ces divines communications, que saint Vincent lui imposa un profond silence et une retraite si complète, qu’il lui faisait même prendre ses récréations à part.
Le conseil du sage directeur réussit au-delà de toutes ses espérances : non-seulement M. Olier obtint dans cette retraite les lumières et la force dont il avait besoin pour sa mission d’Auvergne, mais encore Dieu se plut à le favoriser d’une grâce d’une nature plus exceptionnelle encore.
Cette faveur ne surprendra aucun de ceux qui ont quelque connaissance des voies extraordinaires de la Providence : ils savent que tous les auteurs mystiques et les maîtres de la vie spirituelle observent, avec le cardinal Bona, que c’est, presque toujours à la suite d’une retraite, que Dieu aime à se manifester à Ses élus, et que depuis le Cénacle jusqu’à nos jours, la vie des saints abonde en témoignages à l’appui de cette vérité. M. Olier eut ce bonheur : “ Un jour, dit- “ il, éiant en la retraite, où je me disposais à entre- “ prendre le premier voyage de la mission d’Àu- “ vergue, j’étais, dans ma chambre, en oraison, lorsque je aûs une sainte âme venir à moi avec “ une grande majesté. Elle tenait d’une main “ un crucifix, et un chapelet de l’autre. Son ange “ gardien, parfaitement beau, portait l’extrémité “ de son manteau de chœur, et, de l’autre main,
“ un mouchoir pour recevoir les larmes dont elle “ était baignée. Me montrant un visage péni- “ lent et affligé, elle me dit ces paroles : Je pleure pour toi ; ce qui me donna beaucoup au cœur, “ et me remplit d’une douce tristesse. Durant ce
“ temps, je me tenais en esprit à genoux devant “ elle, quoique je fusse effectivement assis. Cela “ passé, je le dis aussitôt à mon Directeur, qui ne “ me répondit rien, sinon quelles étaient les “ paroles qu’elle m’avait dites ; je ne pus les lui “ rapporter, n’y ayant point fait réflexion, et “ néanmoins je m’en souviens fort bien. Je crus “ sur l’heure que c’était la sainte Vierge, à cause “ de la sainte gravité et de la douce majesté avec “ lesquelles elle m’apparut, et à cause de l’ange “ qui lui rendait les mêmes offices qu’un servi- “ teur rend à sa dame. D’ailleurs je ne sentais, “ en ce temps-là, que la dévotion à la très sainte “ Vierge. Je crus aussi qu’en me présentant le “ crucifix et le chapelet, elle voulait m’apprendre “ que la croix et la dévotion à la très sainte “ Vierge seraient les instruments de mon salut “ et la conduite de ma vie,”
M. Olier qui, toute sa vie, eut une sorte d’effroi pour ces effets extraordinaires de la grâce, et n’eut rien de plus à cœur que de mettre les siens en garde contre les illusions de cette nature, ne sembla pas attacher une très grande importance à cette étrange apparition, (1) et saint Vincent, qui savait le prix de l’humilité, et en mettait l’acquisition au-dessus de toutes ces grâces extraordinaires, n’eut garde de le dissuader de ce sentiment; la Providence toutefois sembla lui
(1)“J’ai peu remarqué de choses extraordinaires en feu “ M. Olier, notre cher père, raconte un de ses premiers dis- “ ciples, M. de Poussé, parce qu’il avait grand soin de les ca- “ cher, et parce qu’il ne voulait pas qu’on suivit cette voie, ou “ même qu’on en lit cas dans la conduite des âmes. C'est pour- “ quoi je lui ai souvent entendu dire qu’il s’y glissait bien des “ tromperies et qu’il n’y avait rien de solide ni de sûr que ce “ qui se trouvait entièrement conforme aux maximes de l’E- “ vangile, et conürmé par la règle extérieure de l’obéissance, “ c’est-à-dire par ceux qui doivent nous conduire de la part de “ Dieu. Il poussait si loin ce scrupule qu’il défendait aux siens “ d’assister aux exorcismes.”
en faire une sorte de reproche : il revit la mêmer apparition à quelque temps de là, et elle lui resta depuis aussi fidèle que s’il l’avait eue sous les yeux.
Dieu voulait évidemment qu’il s’en occupât. Il avait eu le temps et laiéflexion pour voir que' la sainte âme qui le visitait ainsi n’était pas la sainte Vierge, mais une religieuse dominicaine, retirée sans doute dans quelque monastère qu’il aurait le bonheur de visiter, mais dont il n’avait pas entendu parler encore.
D’ailleurs toute recherche pour le moment était impossible : le départ pour la mission était préparé, il ne pouvait faire attendre ses compagnons. Il en sentait d’autant plus la nécessité, qu’ils étaient tous gens de qualité , et qu’ils avaient la générosité d’affronter avec lui le préjugé malheureux qui retenait le clergé noble loin des missions populaires.
Aussi le jeune apôtre se sentait-il rempli de joie et de confiance à la pensée que Dieu se servait de lui pour “ mettre en branle plusieurs- “ personnes de condition qu'il emmenait dans “ les déserts de l’Auvergne, pour les dépayser et “ les accoutumer à la fatigue.”
Arrivés à Riom, à près de vingt lieues du centre de leurs missions, car ils entendaient rayonner dans toutes les campagnes des environs de Pébrac, les missionnaires n’entendirent parler que des vertus de la mère Agnès de Langeac, et des miracles qu’on lui attribuait. Pendant que ces Messieurs se félicitaient de trouver dans les prières de cette sainte religieuse un puissant appui dans les travaux qu’ils allaient entreprendre tout près d’elle, M. Olier fut frappd d’apprendre qu’elle appartenait à l’ordre de saint Dominique.
Ce détail lui rappela sa vision, et piqua vive-
ment sa curiosité : à Brioude, on lui confirma tout ce qu’il avait entendu de bien sur cette religieuse, et il se promit dès lors de franchir les quatre lieues qui le séparaient de Langeac pour visiter cette thaumaturge de l’Auvergne.
Les travaux de la mission ne lui en laissèrent pourtant pas le loisir; les jeunes et ardents prédicateurs s’étaient mis à l’œuvre avec une ferveur de néophytes, que Dieu d’ailleurs se plaisait à récompenser par les plus abondants fruits de la. grâce. M. Olier surtout ne descendait de la chaire,, où sa parole chaleureuse, animée, tour à tour affectueuse et menaçante, tendre et terrible avait, subjugué les pécheurs, que pour s’enfermer au confessionnal, afin d’absoudre, de consoler et de diriger ceux qu’il venait de convertir. Sa tendresse pour les pauvres pouvait se donner pleine carrière, sans crainte d’exciter l’attention comme au faubourg Saint-Grermain, ou aux approches du Pont-Neuf.
Aussi le vit-on les rassembler par bandes pour les catéchiser, leur servir lui-même à manger, la tête nue, avec toutes sortes de marques de respect, courir à leur recherche d’une paroisse à une autre par des chemins affreux, au milieu de toutes sortes de fatigues et de dangers.
Il est vrai qu’il savait se délasser, et, comme autrefois le divin Maitre, après avoir ensanglanté ses pieds pendant tout le jour à la recherche de la brebis égarée, passait la nuit dans la prière, ainsi M. Olier prenait souvent les meilleures heures consacrées au sommeil, pour faire violence au ciel par ses prières.
De touchants incidents de reconnaissance, d’éclatants exemples de conversion, de piquantes, méprises même entretenaient la verve des jeunes apôtres : M. Perrochel, dont la mère Agnès disait plus tard “ que c’était un homme tout à Dieu,”'
joignait à une piété remarquable l’extérieur le plus avantageux. Le peuple était frappé de son noble maintien, et, comme les habitants de Lystres prenaient autrefois Barnabé pour Jupiter, et saint Paul pour son humble Mercure, ils le croyaient conducteur de la mission, et directeur général de toute l’entreprise.
Cette erreur ne réjouissait personne autant que M. Olier, qui y trouvait une satisfaction à son désir d’humiliation et d’abaissement. Il en fut si reconnaissant à la Providence, qu’il n’oublia plus cet incident de ses premiers labeurs, et qu’il en parla toujours avec la prédilection d’un saint : “ J’ai toujours demandé à Dieu cette “ grâce avec instance, dit-il, de ne jamais passer “ que pour un rien et pour un homme de néant “ que je suis ; ce que j’ai acquis par sa bonté : “ car j’ai toujours été traité de la sorte, n’ayant “ jamais eu d’extérieur qui annonçât autre chose “ de moi. Dans mon premier voyage d’Auvergne, “ où je menai en carrosse dans ces déserts sau- “ vages, des personnes de condition, entre autres “ M. Perrochel, on demandait qui était celui qui “ conduisait tant de personnes de qualité ; on ne “ pouvait jamais croire que ce fût moi, et l’on “ indiquait M. Perrochel, qui passait déjà en ce
pays, quoique alors il ne prêchât point encore, “ pour ce qu’il est, comme il l’a montré partout, “ savoir : un ange envoyé de Dieu, un apôtre, “ enfin une vive image de Notre-Seigneur.”
La mission finie, M. Olier s’empressa de se rendre à Langeac, pour visiter la mère Agnès, et savoir si ses espérances étaient fondées : il fut fort étonné, en arrivant, de trouver à l’hôtellerie la tourière du couvent des dominicaines, qui venait le saluer au nom de la prieure. Il voulut rendre la visite dès le lendemain, mais ni ce jour-là, ni le suivant, la mère Agnès ne put venir
au parloir à cause de ses souffrances. Pourtant, elle fit remettre son chapelet au visiteur, et les religieuses reconnurent à cette marque de distinction qu’il était bien le saint apôtre dont elle leur avait annoncé la venue et les travaux.
Enfin la mère Agnès se trouva assez bien poulie recevoir : il la vit entrer au parloir avec une de ses religieuses, le voile baissé sur le visage, et sans donner les moindres marques d’un intérêt spécial. Elle parla, mais sa conversation ne fit allusion qu’aux travaux de la mission et au bruit qu’elle avait fait, sans laisser soupçonner aucunement qu’elle eût connaissance de son visiteur par une autre voie.
Pourtant le soupçon de M. Olier demeura, et pour s’assurer de la vérité, il demanda à la prieure de rouloir bien relever son voile : elle s’y prêta obligeamment, et aussitôt le serviteur de Dieu reconnut la personne qui lui était apparue à Saint-Lazare, et il ne put s’empêcher de lui dire avec une sorte de vivacité : “ Ma mère, “ je vous ai vue ailleurs ! — Cela est vrai, répondit “ la sainte religieuse, vous m’avez vue deux fois à Paris, où je vous ai apparu dans votre retraite “ à Saint-Lazare, parce que j’avais reçu de la “ sainte Yierge l’ordre de prier pour votre conver- “ sion, Dieu vous ayant destiné à jeter les f'onde- “ ments des séminaires du royaume de France.”
La lumière se faisait donc enfin sur son avenir ! mais à peine pouvait-il comprendre luimême encore ce que Dieu demandait de lui, et son humilité surtout se refusait à croire qu’il pût être autre chose qu’un instrument très secondaire dans l’accomplissement d’un si grand dessein.
Mais les paroles de la mère Agnès ne lui laissèrent bientôt plus de doute ni d’hésitation : il -comprit qu’il avait là un témoin du ciel auto-
risé par des miracles, et le clergé de France et leprocès de canonisation de la vénérable servante de Dieu lui ont donné raison.
Il écouta donc avec la simplicité d’un enfant cette sainte femme, qu’il considéra dès lors, comme sa mère dans l'ordre de la grâce, sans se demander pourquoi Dieu avait choisi cet inteiprête de Sa volonté plutôt que son saint direc teur. Il savait qu’il est toujours maître de Ses dons, et les communications de sainte Thérèse avec saint Jean de la Croix, de sainte Chantal avec saint François de Sales, de sainte Claire et de saint François d’ Assise, de saint Benoh et de sa sœur, et une infinité d’autres, dont 1 hagiographie et l’histoire de l’Eglise sont remplies, étaient là pour lui rappeler qu’il n’y avait rien d’étrange ni d’inouï dans cette conduite de la Providence.
Les saints eux-mêmes, dans l’accomplissement d’œuvres si surhumaines, peuvent avoir besoin des trésors spirituels d’âmes privilégiées, et ce fonds commun de mérites, de prières, de mortification, d’influence au ciel et de crédit sur la terre n’est pas de trop pour établir profondément dans le sol ces œuvres séculaires qu’ébranlent les vents de la persécution, et tous les efforts des passions humaines.
Elle lui parla avec tant d’élévation et de force, que le brillant élève de la Sorbonne avoua n’avoir jamais rien entendu de semblable ; en même temps, elle le pressait avec une fraternelle charité d’arriver enfin à cette maturité de vertu qui lui permettrait d’être l’instrument béni de la Providence pour l’œuvre qu’ils méditaient en commun.
Jamais affection ne fut plus forte ni plus sainte que celle qui unissait ces deux grandes âmes, dit M. de Lantages : la mère Agnès se plaisait à
dévoiler à celui qui se faisait son disciple les secrets des austérités les plus dures à la nature,, et l’amour des plus cruelles souffrances. Soir souhait le plus habituel et le plus ardent était que Dieu voulût bien lui envoyer des croix . Jésus a été cloué à la croix par Sa volonté divine depuis le premier instant de sa vie, ainsi doit être son vrai disciple. M Olier commença dès lors à approfondir ce grand mystère de la croix de Jésus, dont il a fait de si admirables révélations dans son Catéchisme chrétien.
Mais la prieure de Langeac n’oubliait pas quele joug du Seigneur est doux, et tout en lui prédisant des croix et des traverses de toutes sorte» jusqu’à la fin de sa vie, elle se plaisait à relever son courage et sa confiance, en lui disant que la, Reine du clergé serait avec lui dans tout ce qu’il entreprendrait pour la formation des clercs. La tendresse de M. Olier, déjà si vive pour la sainte- Vierge, ne connut plus de bornes en entendant une semblable assurance, et il se sentait prêt à tout souffrir, pour mériter un sourire de celle qu’il avait choisie pour sa mère et patronne-.
L’humilité, la mortification de la mère Agnès et les miracles qu’elle avait opérés ne laissaient à M. Olier aucun doute sur ses paroles : il l’avait vue malade, et réduite à l’extrémité pour une louange indirecte qu’elle avait reçue un jour ; il la voyait “ pousser des sanglots, qui semblaient “ devoir lui briser la poitrine, et ses larmes se “ répandre comme des torrents des heures en- “ tières. Ses pénitences font frémir, ajoute-t-il :
“ après s’être déchiré la chair en morceaux et “ avoir découvert ses os par la violence de ses “ disciplines, elle laissait sa chemise de serge se “ coller sur ses plaies et prenait ensuite un plai- “ sir indicible à arracher cette chemise, et à em- “ porter ainsi la peau jusqu'à laisser ses os décou-
“ verts. Elle pratiquait toutes ces austérités ef- “ frayantes pour expier les péchés de quelques âmes dont Dieu l’avait chargée.”
Il fallait bien cette allusion à sa mondanité passée, pour que l’humble M. Olier se trouvât à l’aise dans ce récit : ce qu’il se garde de dire, c’est qu’il fit, sous la direction de cette sainte •âme, des progrès si rapides dans l’amour de la mortification, qu’elle fut elle-même obligée souvent de modérer les excès de ses pénitences.
La direction intérieure de M. Olier n’était pas le seul objet du zèle de la mère Agnès : elle lui donnait les plus heureux conseils pour la conduite de ses missions, et la réforme même de son abbaye de Pébrac.
Peut-être, sans elle, n’eût-il pas osé l’entreprendre, tant l’œuvre lui paraissait désespérée. A son arrivée à Pébrac, il avait trouvé les choses ‘dans un état plus désolant encore qu’il n’avait pu imaginer : les dix-huit religieux de l’abbaye, :avec les trente-deux autres qui desservaient les différents bénéfices dépendants de la communauté, loin de donner à l’Auvergne l’exemple des vertus que cette maison avait donné autrefois, scandalisaient en même temps et le monde *et l’Eglise par leur irrégularité et leur frivolité.
Aux prières et aux reproches de M. Olier, ils avaient froidement répondu qu’en entrant dans cette abbaye, ils n’avaient pas voulu s’engager à faire plus que ceux qui les recevaient à la profession, et que tout changement et tout retour à une discipline plus austère était par là même -contraire à leurs promesses.
En vain le pieux abbé employa-t-il tour à tour les considérations les plus terribles et les plus douchantes, ses adjurations, qui faisaient fondre en larmes les impies et les mondains, n’obtinrent presque pas de succès sur ces religieux : douze
seulement, touchés de la grâce, se déclaraient disposés à embrasser la réforme.
M. Olier, à qui toute considération d’intérêt était étrangère lorsqu’il s’agissait de sa conscience et de la gloire de Dieu, ne voulut pas perdre l’espérance qu’ils lui donnaient, quelque faible qu’elle fût.
Il écrivit à M. Alain de Solminihac, qui venait d’établir la réforme dans son abbaye de Chancellade, pour lui proposer d’entreprendre la. même œuvre à Pébrac, lui faisant les plus grands avantages pour mener cette entreprise à bonne fin : “ Prosterné à vos pieds, lui disait-il, le cœur “ percé des plaies dont ces religieux déchirent “ Jésus-Christ, je redouble mes prières, et j’ose “ espérer la grâce pour laquelle j’adresse au ciel “ de nombreux vœux... Le Fils de Dieu est venu “ pour une brebis égarée, ayez pitié, Monsieur, “ de cinquante qui se perdent, et qui plus est,. “ de leur pasteur : mais que dis-je ? de l’ombre' “ de leur pasteur qui ne l’est que pour les ef- “ frayer et les dissiper. Ce qui peut vous tdû- “ cher, Monsieur, c’est qu’il y en aune douzaine “ qui ont ce même dessein, et autant que je puis “ le connaître, la plupart s’y porteraient aussi,. “ s’ils avaient quelqu’un qui les attirât et qui “ leur coupât le pain que je consume et dévore- *' si misérablement.
“ La mission a touché les plus endurcis et si “ vous apportiez à présent le baume dans leurs “ plaies, vous les guéririez sûrement.
“Je crois, Monsieur, que Dieu vous le de- “ mande : pour son misérable serviteur, il vous “ en conjure à mains jointes, il jette à vos pieds “ un bénéfice, prieuré simple des dépendances,. “ et si cela ne vous agrée, il vous fera les condi- “ fions telles qu’il vous plaira devant Notre- “ Seigneur.”
L’abbé de Chancellade ne pouvait résister à une telle prière : il partit aussitôt au milieu des chaleurs de l’été, et vint trouver M. Olier à Pébrac. Celui-ci le reçut comme un envoyé de Dieu, et lui fit les conditions de cession les plus belles ; les religieux y prêtaient la main, grâce aux pensions que M. de Solminihac promettait de leur faire jusqu’à la mort.
Tout semblait donc fini : l’abbé de Chancellade profita de la conclusion de cette affaire pour visiter la mère A^nès; il remporta ^ de cette visite la plus forte impression : “ .Te n’ai jamais “ connu d’esprit qui eût de si parfaites commu- 41 nications avec Dieu,” disait-il, en se retirant, à M. Olier.
Pourtant le zèle et la générosité de M. Olier, le dévouement de l’abbé de Chancellade et les prières de la mère Agnès n’eurent point de succès durable : les fermiers prirent l’alarme, les moines ■se ravisèrent et, afin de n’être point réformés du tout, réclamèrent, à grands cris, la réforme que le père Faure établissait alors pour les chanoines réguliers de saint Augustin sous le patronage du •cardinal de la Pochefoucauld. Mme Olier, qui voyait échapper aux mains de son fils un riche bénéfice dont elle avait eu tant de peine à le faire pourvoir, vint à leur aide, et le bon cardinal, qui ne démêla rien dans cette intrigue, arrêta, par une lettre de cachet, les effets du concordat avec l’abbé de Chancellade, et manda M. Olier à Paris, afin de travailler à neuf à de nouveaux arrangements.
Ce fut la fin de tout : les moines, pris par surprise, et touchés de la grâce, s’étaient résignés au rétablissement de la discipline primitive : ce répit les rejeta dans l’opposition. Ils comprirent qu’en gagnant du temps, ils réussiraient à ruiner
tous les projets de réforme, et ils rentrèrent dans leur triste sécurité.
Le pieux M. Olier ne retirait de tous ces efforts qu’une humiliation nouvelle et une croix de plus, ce dont la mère Agnès le félicitait avec ardeur, mais au moins il mettait en paix sa conscience, et apprenait par sa propre expérience l’immense malheur que cause l’affaiblissement de la discipline dans les maisons religieuses, et la difficulté de réagir ensuite contre le relâchement. Cette leçon ne devait être perdue ni pour lui, ni pour ses disciples, et c’était peut-être dans ce but après tout que la Providence la lui avait ménagée.
Pour le moment, il fallait songer à obéir au ■cardinal, et à quitter la mission d’Auvergne. La prieure de Langeac s’en affligea vivement d’abord : elle avait choisi M. Olier pour son directeur depuis quelque temps, et depuis lors, elle avait retrouvé dans la vie religieuse toute la paix et la sainte allégresse qui l’avaient momentanément quittée : “ Je vous ai autrefois considéré, “ lui disait-elle, avec une vive reconnaissance, « comme l’enfant de mes larmes, en priant pour “ votre conversion : dès aujourd’hui, je vous “ regarde comme mon guide et mon père.”
La lettre du cardinal fixait l’entrevue à Paris pour le 1er d’octobre (1634), une autre lettre du père de Condren à l’abbé de Pébrac le pressait ■de se rendre à la capitale pour une affaire de très grande importance, qu’il ne lui faisait pas autrement connaître. M. Olier fit une dernière visite à Langeac : la séparation fut celle des saints. La mère Agnès fit don à M. Olier de son crucifix, en même temps qu’elle lui laissa pressentir la connaissance qu’elle venait d avoir de sa fin prochaine : “ Depuis votre arrivée, lui dit-
elle, j’avais cessé de demander à Dieu d’aller à
“ Lui, mais maintenant je puis bien dire adieu “ aux parloirs et au monde ! ” Puis, en se retirant, elle dit tout haut : “ Adieu, parloirs, je “ ne vous verrai plus ! ”
C’était encore une prophétie qui devait s’accomplir. Du parloir, elle passa au pied de l’autel,, pour pleurer comme nue enfant de'Jésus et sous Son regard la perte qu’elle venait de faire, et Le prier de retirer du monde l’orpheline, puisqu’il la privait de son père : “ Hé ! mon Dieu, que m’avez-vous fait ? disait-elle, a~ous m’avez “ donné un homme selon mon cœur, et vous me “ l’avez ôté !... mon cher Epoux et Ami, j’ai ac- “ compli par Votre grâce l’œuvre que Vous et “ Votre sainte Mère m’avez confiée, et pour la- “ quelle Vous avez voulu que je demeurasse “ encore sur la terre. Vous savez le désir que “ Vous avez mis dans mon cœur de Vous aimer “ de toute son étendue, uniquement et sans “ réserve : ce que ne pouvant pas faire sur la “ terre, j’ai toujours désiré d’aller à Vous : mon “ cher Ami, ne retardez pas mon bonheur ! Rivez- “ moi à Vous, et donnez-moi place parmi ceux “ qui Vous bénissent et adorent sans cesse, car “ si Vous ne le faites, je crois que je mourrai de “ langueur à chaque moment. Je Vous remercie “ d’avoir écouté mes prières, et de m’avoir donné “ et fait voir celui que Vous désiriez que je pro- “ curasse à Votre Eglise par mes soins : l’ayant. “ vu et le sachant à Vous, laissez aller mon esprit “ en paix. Je ne Vous demande pas que Vous le “ tiriez avec moi de ce monde, m’ayant fait voir “ qu’il Vous devait rendre de grands services “ dans Votre Eglise.
“ Préservez-le du mal, ayez-le sous Votre pro- “ tection : faites-lui la grâce de n’aimer que “ Vous, de n’être possédé que de Votre esprit, et “ de ne vivre que de Votre vie. Ce sont les
“ prières que Vous fait Votre pauvre servante,. “ résolue de ne bouger d’ici, jusqu’à ce que Vous “ l’ayez exaucée.”
Et Jésus, habitué aux saintes familiarités de Son enfant de prédilection, l’exauça : au sortir du saint lieu, Agnès tomba malade, et sentit qu’elle allait mourir. Ses dernières pensées furent pour l’œuvre et l’ouvrier dont Dieu l’avait chargée : elle écrivit au père de Condren pour le prier de diriger désormais l’abbé de Pébrac, bien qu’en cemoment il s’adressât à saint Vincent pour cet office, et que rien ne fît présager alors qu’il dût quitter une si haute et si sage direction. L’évènement cependant justifia les paroles de la mère Agnès, comme nous le dirons bientôt.
Une seconde lettre fut adressée par elle à M. Olier lui-même, pour lui annoncer sa mort prochaine. Elle passa en effet à son céleste Epoux, trois semaines après le départ de son directeur, le 19 août 1634. Elle n’avait que trente-deux ans.
La nouvelle de sa mort atteignit M. Olier le jour de la Toussaint. Sa sensibilité en fut d’abord très éprouvée, et, comme la prieure de Langeac,. il demanda au saint Sacrement sa consolation ordinaire, se plaignant doucement à Notre- Seigneur “ de ce qu’il lui avait ôté ce secours- “ pour son salut.”
Puis ce fut à l’âme d’Agnès elle-même qu’il se plaignit de cette désertion, au moment où son assistance lui devenait si précieuse, “ et aussitôt, “ dit-il, je fus remis de ma douleur, mes larmes “ furent essuyées, et même, contre mon gré, je “ me sentis dans l’impuissance de pleurer et de “ m’affliger davantage : car, en ce temps, j’étais “ dans cette niaiserie de croire qu’il fallait s’af- “ fliger après de telles pertes, qu’il fallait même “ donner ce témoignage à l’amitié d’une si sainte^
personne, ce qui, ajoute-t-il héroïquement, est une des manies du monde : comme si les saints 4‘ ne gagnaient pas au sortir de cette vie.”
Il s’empressa aussitôt d’écrire aux religieuses -de Langeac une lettre de sympathie et de consolation : “ Jésus-Christ délaissé de Son Père, la Mère délaissée de son Fils, leur disait-il, soient “ votre consolation !... Tous avez eu sujet de *l gémir quelque temps, et vous pouvez encore 41 soupirer à l’ouverture de ma lettre, en voyant la plaie que cette mort a faite à mon cœur. 4‘ Mais toutefois, mes Révérendes Mères, ce qui 41 doit nous consoler tous également, c’est qu’é- 4‘ tant obligés d’oublier tous nos intérêts pour “ procurer ceux de Dieu, nous sommes assurés 4‘ qu’il gagne dans nos pertes, et qu’auj ourd’hui ■“ Il possède pleinement cette âme que l’usage de u sa liberté retenait auparavant incertaine, et ■“ dont II n’avait que l’attente. Mes Révérendes Mères, que saurions-nous perdre dans un “ évènement qui enrichit même la majesté de 4t Dieu? Vous avez perdu une tille, et vous avez 4‘ une sainte : elle était dans vos bras, et elle est <l dans le sein de Dieu.”
On pense bien que l'humble prêtre ne pouvait finir sa lettre sans faire une allusion aux prières et aux mortifications que la mère Agnès avait offertes pour sa conversion :
“ Vous êtes ses bonnes filles, leur disait-il donc “ en terminant, les héritières de ses vertus, et 41 les images vivantes de sa grâce, et moi misé- 41 rable pécheur, je suis l’ingrat sujet de ses bêné- 4< dictions, l’infidèle successeur de ses dévotions, 41 l’insolent profanateur de ses grâces, et qui, 4‘ peut-être, par mes péchés et mes misères, ai “ causé sa mort. Priez-la donc, invoquez-la pour 4‘ moi : les filles auront pouvoir sur l’esprit de la “ mère.”
La naissance au ciel de la sainte prieure de Langeac donna à la piété de M. Olier un élan nouveau. Il chercha autour de lui une nouvelle victime à sacrifier comme preuve de son unique attachement à Dieu : il ne trouva plus que son train et ses voitures, que saint Vincent l’avait forcé de retenir jusque-là.
Pour diminuer le mérite de cette action, dont tous ceux qui ont été élevés dans le luxe et la richesse sauront apprécier le mérite, M. Olier se plaît à la raconter comme une sorte de satisfaction accordée à la nature plutôt qu’à la piété : ■“ Depuis que je m’étais donné entièrement à ■“ Dieu, dit-il, j’éprouvais mille et mille souf- ■“ frauces, lorsque j’entrais dans le carrosse que “j’avais conservé jusqu’à ces derniers temps, et “ les fréquents accidents qui m’arrivaient ensuite “ me confirmaient de plus en plus dans la pensée “ où j’étais que Dieu voulait me voir débarrassé “ de tous ces dehors mondains. Je ne puis porter “ les livrées du monde, ni ses façons de faire : je “ ne puis m’accommoder à ses suites, à ses la- “ quais, à ses équipages, enfin à tout ce qu’il “ estime, et il me semble que je souffre les peines ■“ du purgatoire, quand je pense à un train et à
un laquais qui me suit.”
Les pauvres s’enrichirent comme toujours de -ce sacrifice ; pourtant il lui fallut garder un serviteur et une voiture, d’après l’ordre exprès de saint Vincent.
Son obéissance fut immédiatement récompensée par les fruits qu’il remporta dans une nouvelle mission qu’il entreprit avec les Messieurs de Saint-Lazare.
Mais il n’était point destiné à rester définitivement dans cette œuvre si sainte et si grande de l’évangélisation des pauvres : c’était, avons-nous dit, un noviciat par où la Providence voulait le
faire passer, pour qu’aucune des connaissances' et des expériences du saint ministère ne manquât à l’éducateur du clergé. Ses desseins cachés commençaient à se déclarer sur lui, et avec d autant plus d’efficacité qu’il se laissait en tout conduire comme un enfant, et qu’il s’efforçait de ne mêler rien d’humain à l’action de Dieu.
C’est encore dans le silence d’une retraite que Dieu lui manifesta Ses volontés. Pour lui en faire apprécier la nécessité, il l’abandonna une fois de plus aux scrupules et aux obscurités les plus affligeantes. Saint Vincent, avec toute sa bonté et sa haute sagesse, fut impuissant à calmer cette nouvelle tempête intérieure. M. Olier se tourna vers Jésus seul, et, du fond de son anéantissement et de son trouble, lui cria comme les apôtres : Maître, sauvez-moi, je vais mourir !' Et alors la voix du Maître retentit pleine de compassion et de force, et d’un mot commanda à: la tempête ; “ O mon Tout, s’écriait plus tard- “ M. Olier tout ébranlé par les émotions de cette “ heure mystérieuse, le tairai-je ce mot qui me “ saisit et me perce le cœur de reconnaissance “ même à présent... lorsqu’en cette retraite où “ j’étais encore affligé d’une faute que je croyais “ m’avoir perdu, tout d’un coup une voix comme “ celle d’un maître puissant me dit : Le père de “ Condren te mettra en paix ! ce qui eut tant “ d’efficacité que sur-le-champ je ressentis une “ paix et un calme indicibles.”
Sœur Agnès l’avait annoncé et demandé ex* pressément au père de Condren, et pourtant M. Olier, soit qu’il 11e vit pas assez clairement la volonté de Dieu en cela, soit attachement à celui qui fut toujours pour lui le meilleur des amis et le plus tendre des pères, 11’avait pas voulu jusque-là s’adresser au supérieur de l’Oratoire pour sa direction.
Mais le ciel parlait ; il ne s’agissait pas simplement de la formation de M. Olier aux plus : sublimes vertus, saint Vincent était plus que ■ suffisant pour cela, il s’agissait d’un nouveau noviciat, auquel le fondateur de Saint-Sulpice devait être initié : “ Il fallait, dit M. de Maupas “ dans son Oraison funèbre de saint Vincent de “ Paul, deux grands maîtres de la vie spirituelle, “ M. Vincent et le père de Condren, pour former ' “ ce grand sujet, et le rendre capable des plus “ hautes maximes de la perfection : puisque la <! Providence S’en voulait servir pour établir ce “ beau séminaire de Saint-Sulpice, et pour le “ rendre lui-même tel qu’il a paru depuis, dans “ la suite des temps, un père et un maître de “ tant de vertueux ecclésiastiques qui mainte- “ liant, à l’heure que je parle, travaillent dans “ nos diocèses avec abondance de grâces et de “ bénédictions.”
Il fallait donc que M. Olier, après avoir puisé à Saint-Lazare l’amour de la pauvreté et le zèle de l’évangélisation, vînt recevoir à l’Oratoire l’investiture de l’esprit apostolique, à la source même où l’avaient puisé saint Vincent et le père Eudes, Bourdoise et d’autres encore, destinés par Dieu à des œuvres si spéciales.
Le cardinal de Bérulle avait établi ce grand foyer de vie surnaturelle, dans le but d’établir les séminaires en France : et, chose étrange, ce fut plutôt la formation des fondateurs que Dieu lui donna, que l’établissement même de ces maisons. De son vivant même, l’Oratoire s’occupa surtout de missions et de collèges, et son successeur, le père de Condren, ne put qu’à la fin de sa vie préparer les ouvriers de la grande œuvre qu’il rêvait depuis longtemps.
“ Cet illustre père, Charles de Condren, dont le “ nom, dit Bossuet, inspire la piété, dont la mé-
“ moire toujours fraîche et toujours récente est “ douce à toute l’Eglise, comme une composition “ de parfums, était entouré, par tous ceux qui “ l’ont connu, d’un respect et d’une vénération “ étonnante. Sa candeur et son génie, la fai- “ blesse de sa constitution et la ferveur de son “ zèle et de ses mortifications tenaient tous ceux “ qui l’approchaient dans une admiration conti- “ nuelle ; profond penseur, ascète incomparable, “ ami plein de tendresse, il avait tout pour sé~ “ duire, mais Jésus se l’était réservé avec une “ affection jalouse : le monde ne vint jamais trou- “ bler ses entretiens constants avec son divin “ Maître, Jésus fit taire la réputation de Son “ apôtre au-delà de l’Oratoire, sa gloire ne dé- “ passa guère la porte de sa cellule, devant “ laquelle le cardinal de Bérulle se prosternait “ pour baiser les vestiges des pas de son saint “ ami.”
Saint Vincent ne savait comment exprimer son admiration pour lui : “ J usque-là que quand “ il apprit sa mort, se jetant à genoux et se frap- “ pant la poitrine, il s’accusait, les larmes aux “ yeux, de n’avoir point honoré ce saint homme “ autant qu’il méritait de l’être. Enfin sainte “ Chantal, après quelques entretiens qu’elle eut “ avec le père de Condren, fit de lui cet éloge le “ plus beau qu’on puisse faire d’un homme “ mortel : Si Dieu a donné à l’Eglise notre bien- “ heureux fondateur pour instruire les hommes, “ il semble qu’il a rendu le père de Condren “ capable d’instruire les anges.”
Cet homme si austère, si retiré, si intérieur, s’était avancé plus qu’aucun autre dans la connaissance des voies de Dieu ; avec un coup-d’œil d'une sûreté et d’une sagacité étonnantes, il saisissait l’action mystérieuse de Jésus dans les âmes, la mettait en lumière, et rendait des oracles, qui
surprenaient les hommes les plus versés dans la connaissance du cœur humain.
Et pourtant, rien de plus indulgent que cet homme si perspicace. Il discernait si fidèlement et si sûrement le but final où Dieu conduisait lesâmes par toutes ces mystérieuses et innombrables voies ; il distinguait si clairement au bout le naufrage de toutes les espérances humaines, et le suprême et définitif retour à Dieu,, qu’il n’hésitait pas à déclarer dans ces temps où la dureté doctrinale commençait à s’annoncer^ que le nombre des saints n’avait point diminué dans l’Eglise, et qu’ils étaient aussi nombreux que dans les premiers siècles.
Dieu avait réuni autour de lui un certain nombre de jeunes ecclésiastiques avides d& se former sous sa direction : leur piété, leur science et leur dévouement semblaient les désigner pour l’œuvre qu’il rêvait. Il veillait sur eux avec la tendresse de Jésus pour les douze,, et ne permettait pas qu’on lui en ravit aucun,, même pour les charges les plus importantes,, même pour l’épiscopat.
Le cardinal de Richelieu lui fit offrir un évêché pour son neveu l’abbé du Ferrier : pour toute réponse, le père de Condren défendit à son neveu d’y songer davantage : “ Dieu veut vous “ donner à faire quelque chose qui ne sera pas “ moins utile à l’Eglise, lui dit-il.”
Il ne s’expliquait pas davantage sur son projet. L’établissement d’un séminaire lui semblait une œuvre si délicate et si divine, qu’il n’osait s’ouvrir à personne d’un si grave projet, et qu’il disait à l’évêque de Comminges (1637), à propos de fondations de cette nature : “ Vous vous sou- “ viendrez qu’il n’en faut point parler : les pu- “ blier au monde, c’est les exposer au diable, qui
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“ peut les contrarier aisément par ceux qui se •“ laissent conduire par sa malignité ! ”
Son effroi pour l’avenir de ce grave projet l’empêcha également de s’en ouvrir à M. Olier, lorsqu’il vint réclamer ses conseils. Il s’agissait, comme pour l’abbé du Ferrier, d’un évêché, et même, autant qu’on a pu le savoir, de l’évêché de Eodez, que le titulaire trop âgé, et désireux d’avoir un saint pour successeur, faisait offrir à M. Olier.
Saint Vincent, qui savait l’état de ces contrées, dont Abelly avait dit peu d’années auparavant : “ A grand’peine nos gens savent-ils qu’il y a un Dieu,” Saint Vincent, qui savait tout le fruit que la prédication de M. Olier avait produit dans les provinces voisines, et dont l’âme débordait de tendresse pour les pauvres et les campagnards abandonnés, pressait l’abbé de Pébrac d’accepter.
Il hésitait beaucoup, son humilité lui faisant voir toutes ses imperfections. Sa foi lui montrait ■dans l’évêque la consommation du caractère sacerdotal et l’expression la plus parfaite de Jésus-Christ. Au moins, s’il avait un an pour atteindre à cette maturité de l’esprit apostolique, mais saint Vincent se montrait pressant, et l’évêque demandait une réponse immédiate : “ Un ■“ jour qui devait être celui de la conclusion, dit “ M. Olier, je me retirai... dans l’église de Saint- “ Gfermain-des-Prés, pour prier notre bon Dieu, “ qu’il fît en cela Sa sainte volonté, et il me “ sembla encore que, pour tenir cette sainte et “ divine condition de l’épiscopat, je devais être “ dans un état de pure et parfaite union avec “ Dieu si éloigné de mon état grossier et sen- “ sible.”
Lorsque le père de Condren vit venir à lui ce jeune prêtre qui, par humilité, refusait un épiscopat, il reconnut tout aussitôt en lui la marque
divine, et il conçut l’espoir de l’associer à l’abbé de Foix, aux deux frères Brandon, à MM. Amelotte et du Ferrier, qui composaient alors son petit cénacle.
Sans lui en rien dire toutefois, il abonda dans l’exposé que M. Olier lui fit de toutes ses prétendues incapacités et dans la conviction qu’il avait de son indignité pour une telle charge. Il ne voyait nul inconvénient à développer encore cette humilité si profonde déjà, mais un autre motif le touchait surtout : n’était-il pas l’homme que Dieu s’était choisi pour son œuvre de prédilection ? Il n’y a que les enfants qui aient de semblables intuitions, et le père de Condren était véritablement un enfant, selon l’acception évangélique du mot. En présence de tant de détachement d’esprit intérieur, d’humilité unie à tant de savoir théologique, à une éloquence si véhémente et à une fortune si haute, il crut reconnaitre le type du prêtre engagé dans le saint ministère, obligé d’être plus parfait, plus savant, plus recueilli, plus zélé que les religieux eux-mêmes, sur qui ne pèse pas le soin des âmes.
Mais avec une prudence qui égalait sa candeur, il se contenta pour le moment de répondre d’une manière évasive :
“Je vois en vous de grands empêchements à ‘‘ être évêque, lui dit-il, et pour pouvoir pronon- “ cer affirmativement, je désirerais avoir des “ preuves plus manifestes de la volonté de “ Dieu.”
Lajoie de M. Olier fut au comble de trouver quelqu’un qui semblait approuver les bas sentiments qu’il avait de lui-même : “ Ce second di- “ recteur, dit-il, était éclairé comme un ange, et “ il jugeait que ma vocation n’était pas assez ex- “ presse pour passer par-dessus les empêcheu ments qu’il reconnaissait en moi, comme défaut
“ de jugement, de conduite, de piété, de véri- '* tabie zèle, de science.”
Ce n’était pas cependant l’opinion que M. de- Condren avait de lui, car, après lui avoir fait rompre cette proposition d’un évêché, il lui dit à plusieurs reprises que Dieu avait d’autres desseins sur lui, qu’ils n’étaient pas si éclatants ni si honorables que l’épiscopat, mais plus utiles à l’Eglise.
M. Olier resta donc à Paris, et le père de Condren s’appliqua uniquement, pendant dix-huit mois, à le former aux “ fonctions ecclésiastiques, “ et à lui communiquer toutes les hautes con- “ naissances et les sublimes lumières qu il avait “ du sacerdoce de Jésus-Christ.”
Et qui en était plus capable que cet homme, vraie hostie d’amour sous laquelle se cachait l’image de Jésus ? Ses lumières jetaient M. Olier dans un tel ravissement qu’il n’en parlait encore longtemps après qu’en termes étonnants : “ Comme on remarque dans la théologie que la “ lumière des anges est de telle nature, que les “ anges inférieurs ne pourraient point porter “ sans miracle la lumière des anges supérieurs, “ ainsi en était-il de sa lumière au regard du “ reste des esprits ! ”
Le disciple aurait voulu ne pas perdre un mot des paroles d’un maitre si autorisé, et il se désolait à la pensée que le père de Condren ne voulait rien écrire ni imprimer, et que tant de lumières seraient perdues pour les âges futurs. En vain lui représenta-t-il l’exemple de saint Jean qui, vaincu par les prières de l’Eglise, avait enfin consenti à écrire son évangile, comme le raconte saint Jérôme : le père de Condren répondait par quelques paroles d’humilité, par l’exemple du Sauveur et celui des apôtres qui, disait-il aimablement, n’ont écrit que fort peu
de lettres pendant leur vie, “ tandis qu’il en avait écrit plus de cent.”
Non, cette intelligence “ la plus vaste qui fût alors au monde,” cet homme apostolique, “ ce vrai portrait de Jésus-Christ,” comme M. Olier se plaît à le nommer, n’avait point reçu la mission d’écrire il était né pour former à la connaissance et à l’amour de Jésus et de Marie ceux que Dieu appelait à ranimer l’esprit ecclésiastique dans l’Eglise de France. Aussi, sous sa direction, l’amour que M. Olier avait pour le très Saint-Sacrement s’enflamma-t-il de nouvelles, ardeurs.
Il aurait voulu répandre partout cette dévotion, et ce fut dès lors son unique souhait :
Je désirerais d etre pain, disait-il avec ferveur, “ Pour être converti en Notre-Seigneur, comme' aussi d’être de la nature de l’huile, pour pou- “ voir toujours me consumer devant le très Saint- “ Sacrement. Je me souviens que lorsque j’arri- “ vais tard de la campagne à Paris, et que j’allais “ selon ma coutume saluer Notre-Seigneur à “ Notre-Dame, trouvant les portes fermées, au “ moins je me consolais en regardant au dedans: “ au travers des fentes des portes, et voyant les “ lampes allumées, je disais : Hélas ! que vous êtes “ heureuses de vous consumer toutes à la gloire “ de Dieu, et de brûler perpétuellement pour “ l’éclairer ! J’ai toujours eu ce désir de faire con- “ naître Notre-Seigneur, surtout au très Saint- “ Sacrement : ce devrait être l’occupation de tous,
“ les prêtres ! ”
Et en effet ce fut là le rêve de toute sa vie, etr en établissant Saint-Sulpice, c’était surtout une congrégation de prêtres adorateurs du Saint- Sacrement qu’il se proposait de fonder.
Le père de Condren n’eut garde aussi de contrarier son culte pour la sainte Vierge Marie :
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'c’est le corollaire obligé du culte pour le Saint- Sacrement, et l’adoration du Corps de Jésus ne peut aller sans un infini respect pour Celle qui lui a donné naissance. Depuis ses plus jeunes années M. Olier s’était plu à témoigner son attachement à cette Reine du Ciel par une foule de petites pratiques où éclatait sa tendresse filiale : il célébrait le samedi, qui lui est consacré, comme il gardait le dimanche. Son directeur l’encouragea dans la pensée qu’il avait de ne pas même employer d’ouvriers ce jour-là, et lui con- .seilla d’aller tous les samedis célébrer le saint Sacrifice à Notre-Dame. Il approuva aussi la consécration qu’il faisait à cette bonne mère de tout ce qu’il possédait, les bénédictions qu il lui demandait dans sa cathédrale au départ et au retour de toutes ses missions.
D’ailleurs M. Olier trouvait un tel charme -dans ces hommages au Saint-Sacrement et à la .sainte Yierge, qu’il y passait la plus grande partie de ses journées. Il se le reprocha un moment, et voulut reprendre ses études théologiques, dans le but de passer son doctorat. Saint Vincent et le père Condren l’en dissuadèrent tous les deux, et l’effroi qu’il avait de perdre un peu ■d’humilité en recevant cette distinction lui fit accepter avec une véritable joie cette décision de .ses directeurs.
Toutefois le père de Condren eut alors à combattre une autre aspiration de M. Olier, qui lui tenait bien plus vivement au cœur que la palme ■du doctorat ou la mitre épiscopale : c’était l’ardent désir qu’il avait de passer au Canada pour y porter l’Evangile.
Ce désir, qui le poursuivit toute sa vie et fut son plus beau rêve et sa plus chère ambition, il ne devait jamais le satisfaire. En vain, en entendant les récits des travaux apostoliques des Ré-
collets et des Jésuites, les merveilles de la foi chez les enfants des vastes solitudes et les fleurs de vertus qui s’épanouissaient partout sur la terre des neiges, sentait-il son cœur dévoré du zèle apostolique, en vain le ciel lui montra-t-il dans la lumière de l’extase cette terre de promission, il ne devait jamais y entrer. Il dut se contenter de lui donner ses ferventes prières et son amour, de lui former des apôtres et de lui trouver des ressources ; mais, chaque fois qu’il songea à venir lui-même moissonner dans ce champ nouveau du père de famille, quelque voix auto* risée ou quelque impossibilité subite lui interdit d’y songer davantage.
Forcé par le père de Condren de renoncer à ces lointaines missions, M. Olier tourna la ferveur de son zèle vers l’apostolat des campagnes, qu’il reprit avec une nouvelle ardeur. Celui-là. était dans les vues de la Providence : il fallait que le Vivarais, l’Auvergne, la Bretagne et la Picardie connussent le fondateur de l’œuvre nouvelle et l’esprit qui l’animait pour donner crédit aux fondations qu’il était appelé à établir dans ces différentes provinces. Le supérieur de l’Oratoire, tout en encourageant ses efforts et ceux de ses confrères, et en ouvrant à leur activité de nouveaux champs de prédication, ne voulait pourtant pas leur laisser perdre de vue les intentions ultérieures qu’il nourrissait à leur sujet, mais il continuait de leur en parler d’une manière mystérieuse : “ Il faut encore continuer “ les missions, disait-il, et puis nous ferons “ quelque chose de mieux.”
Tel était le respect qu’on avait pour lui, que jamais personne n’osa lui en demander davantage.
Puisque la prédication continuait de lui être assignée par son directeur, M. Olier, malgré sa.
lf.2
faiblesse, se prépara à se remettre en mission ; mais c’était sa coutume, avant chacune de ces •excursions apostoliques, d aller se remplir dans la retraite de l’esprit de Dieu, et d’y prendre pour ainsi dire Ses ordres. Il se retira donc a quelques lieues de Paris pour y vaquer à loisir à la prière et à la méditation, et cette fois encore Notre-Seigneur voulut bien lui faire entendre Sa volonté, et confirmer les instructions qu’il avait reçues du père de Condren :
“ Je n’oublierai jamais, dit-il, ces paroles no- “ tables que Notre-Seigneur me fit entendre “ alors : Je veux vie servir de toi pour La prédica - “tion! Je ne m’attendais à rien de semblable, “ car depuis peu mon médecin m’avait dit “ qu’avec ma faible santé, je n’étais nullement propre à ce ministère, et que j’avais une poi- “ trine qui ne me permettait pas de faire autre “ chose que de courtes exhortations à la grille “ dans les couvents de religieuses. Dès que j’eus 41 entendu ce mot de Notre-Seigneur, je lui “ répondis : Hé ! comment, Seigneur ? Je n'ai point “ de tempérament propre à cela. — Je le changerai, “ reprit-Il à l’instant. Je pouvais croire à peine “ ce que j’avais entendu, tant je craignais l’illu- “ sion ; cependant il ne pouvait guère y en avoir, ■“ à cause de la pureté de la parole, qui répondait trop bien à la pensée secrète du cœur, pour ■“ Avenir du démon. Mais ce qu’il y a eu de con- “ sidérable, c’est que ce divin Maître m’a donné “ un corps et un tempérament tout autre que je “ ne l’aArais en ce temps-là. Je n’en connais point, “ dans notre compagnie, qui l’ait aussi robuste “ que moi : c’est un présent du ciel qui m'oblige “ à bien servir Celui qui me l’a fait.” (1)
Dieu, au rebours des hommes qui ne confient
(I) Vie de M. Olier, par M. de Lanlages.
des charges et des missions qu’après s’être assurés de la capacité de leurs mandataires, se plaît, suivant les paroles de saint Paul, à se servir d’instruments infirmes et incapables, qui laissent apparaître Son intervention divine, et reconnaissent n’agir que par Lui. En même temps qu’il les choisit, Il aime à les rendre aptes à la charge qu’il leur assigne ; Il comble leur incapacité et répand sur leurs efforts une grâce et une bénédiction singulières. Qu’importe au Seigneur que Moïse soit bègue ou les apôtres sans instruction ? toute âme lui obéit et II peut toujours y verser l’infusion de ses dons les plus privilégiés.
M. Olier ressentit quelque chose de cette grâce de son apostolat temporaire : sa prédication avait été bénie jusque-là, mais elle devint pour lui d’une facilité et d’une aisance qu’il 11e connaissait pas avant. Plus besoin d’une longue et laborieuse préparation avant de monter en chaire : une prière devant le Saint-Sacrement, devant Lequel il se tenait recueilli et immobile pendant que le peuple s’assemblait, c’était assez. Il se levait alors, tout plein de l’esprit de Dieu, et transportait son auditoire ; à peine avait-il fini, que les pécheurs se massaient autour de son confessionnal, que les ennemis se cherchaient pour se réconcilier, et les détenteurs du bien d’autrui s’empressaient de restituer; des libertins qui, pendant de longues années, avaient été le scandale de tout le pays, devenaient des exemples de ferveur ; la paix, l’union, la sainte joie de Dieu, les cantiques en Son saint Nom, s’établissaient partout sur son passage ; de pauvres malheureux qui vieillissaient depuis des années dans l’habitude des confessions et des communions sacrilèges, venaient enfin ouvrir leur cœur à ce père si plein de charité, et d’une bonté si
inépuisable pour tous. Aussi l’affluence était immense ; on venait de six et huit lieues pour l’entendre, et on attendait jusqu a trois et quatre jours pour pouvoir se confesser a lui, avant de s’en retourner.
Ce qui réjouissait surtout le cœur de l’humble apôtre, c’était de voir le zèle de ses catéchisés à lui amener de nouveaux auditeurs, ou à répéter ses instructions. La mission se continuait en famille, un nouveau converti se transformait en apôtre, et tous les cœurs suivaient le mouvement de la grâce.
Il avait entendu dire qu’en ce Canada qu’il rêvait tant d’évangéliser, un sauvage, instruit par le missionnaire, s’en allait à son tour prêcher la parole de Dieu avec un zèle et une éloquence qui surprenaient le missionnaire lui-même. La même merveille se reproduisait en Auvergne, parmi les montagnards et parmi les paysans. Ses collaborateurs ne pouvaient assez admirer la bénédiction que Dieu donnait à ses travaux ; et curés et prieurs, chanoines et bénéficiers, se mettaient à l’envi à faire comme lui le catéchisme aux enfants et aux pauvres. Après le passage des missionnaires, la paroisse n’était plus reconnaissable.
C’était par Saint-Ilpise, prieuré dépendant de Pébrac, que les missionnaires avaient débuté ; mais le même succès, la même affluence, et les mêmes fruits les suivirent partout. Qu’on ne pense pas qu’au milieu de tant de travaux et d’occupations diverses, au milieu de ces foules qui se pressaient autour de lui, et l’assiégeaient à toute heure, M. Olier se crût obligé de se relâcher de ses exercices de piété. Tout au contraire : il se rappelait la parole du père de Condren : “ que bien souvent le fruit d’une prédication “ avait été obtenu par les prières de la plus-
“ pauvre petite femme qui fût dans l’église, et “ que le prédicateur, simple canal de la grâce,.. “ n’a pour lui dans son partage que la pure “ vanité,” et pour se mettre en garde contre elle, il redoublait de mortifications, de prières et d’oraisons mentales.
Quand Jésus, entouré par la foule, pouvait à peine se mouvoir au milieu d'elle, son union avec son Père, la modestie et le recueillement divin de sa physionomie, la sérénité de son cœur ne subissaient aucune altération ; Il était attentif au pauvre malade qui touchait la frange de Son vêtement, comme aux disciples qui l'acclamaient de leurs fervents hosannas ; puis, le soir, Il allait, sur la montagne, continuer avec son Père son entretien d’amour et ses intercessions pour les hommes.
Ainsi faisait son disciple : il trouvait le moyen de se recueillir et de se posséder au milieu de ces grands mouvements de la mission ; il savait s’isoler au sein des masses, et n’y trouver que Jésus-Christ ; puis, quand la fin du jour permettait à ses collaborateurs de prendre quelques, heures de repos, M. Olier se retirait pour veiller et prier encore bien avant dans la nuit, afin de reprendre des forces dans l’oraison, et d’intercéder pour les pécheurs qu’il avait réconciliés avec Dieu.
Ses missions se terminaient ordinairement par une retraite pour les enfants. Il les préparait,, par des catéchismes et des instructions quotidiennes, à une communion générale, dont l’effet était presque aussi salutaire sur les familles quesur les enfants mêmes. Avant de se séparer, tousjuraient solennellement de suivre le commandement de Dieu :
Tes père et mère honoreras
Alin de vivre longuement.
et les missionnaires partaient en laissant derrière eux la sanctification de la paroisse assurée dans le présent et préparée pour l’avenir.
M. Perrochel, l’abbé de Foix, M. Meyster, dont l’intrépidité rappelait le zèle de saint Jean- Baptiste, partageaient avec M. Olier les consolations de cette œuvre sainte, mais aussi une partie de ses tribulations.
Si tant de bien n’eût été traversé par quelque persécution, il lui eût manqué un des caractères de toutes les œuvres divines, l’épreuve : Dieu la leur envoya en abondance. Les libertins du pays et beaucoup de nobles influents n’avaient pas suivi le mouvement de conversion qui s’était produit autour d’eux ; les reproches de leur conscience, le spectacle du bien lui-même, la réparation des scandales qu’ils avaient causés, ou auxquels ils avaient pris part, la sainte liberté -des prédicateurs, les avaient irrités profondément, et les excitations d’un personnage illustre par ses violences autant que par son crédit avaient enfin fini par porter leur colère à son comble. Ils se liguèrent pour ruiner l’abbé de Pébrac, s’ils le pouvaient, en intimidant les paysans, et en les empêchant de louer ses terres. Ils réussirent de fait à nuire sérieusement à ses intérêts, mais M. Olier n’était pas homme à sentir vivement ses pertes matérielles : aussi quand, après dix-huit mois de travaux apostoliques, il voulut terminer cette seconde mission ■d’Auvergne (1636), il se trouva dans un calme intérieur si complet et dans une paix si parfaite, qu’il s’en étonna et s’en effraya presque.
“ Au moins, disait-il aimablement à un de ses amis, Dieu aurait bien dû m’envoyer quinze “ jours de maladie pour me faire voir qu’il ■“ agréait mes travaux.”
Ce signe de Dieu, il allait l’obtenir au-delà de
sa demande. En revenant de la Motte-Canillac, la dernière de ces missions, à son abbaye de Pébrac, il sentit plus vivement cette absence d’épreuve : “ Il me semblait, dit-il, que les croix “ étaient un appui et une force non pareille pour “ mon âme ; sans elles, j’étais débile, en sorte que, me voyant sans peine et sans tribulations, “ je me trouvais si chancelant, que je n’en pou- “ vais plus, et qu’il me semblait que tout allait “ se perdre.
“ Mais mon désir eut aussitôt son accomplis- ■“ sement, car, en arrivant à Langeac, petite ville à une lieue de mon abbaye, et entrant à l’église du monastère, où avait vécu et où était en- “ terrée la bienheureuse sœur Agnès, qui m’avait “ prédit tant de croix, je fus saisi d’un mal de tête excessif, qui fut le commencement d’une “ grande maladie. Dès que je fus frappé de ce “ mal, je me sentis porté à faire un vœu à Mgr de Grenève, pour le recouvrement de ma santé, et “ aussitôt il me sembla que j’en étais assuré. “ Bien que très assoupi, ayant aperçu comme aul'~ dedans de moi quelqu’un qui m’avait béni et “ donné assurance que je ne mourrais pas de “ cette maladie, j’appelai promptement mon bon “ ami M. de Foix, que quelques mois auparavant “j’avais fait venir de Paris, et je lui dis : Je ne “ mourrai pas , allez chercher le Saint- Sacrement à
“ l'église du monastère ! . Cependant le mal
“ devint si violent, que les médecins me condamnèrent, et ne trouvant plus de remède dans “ leur art, l’un d’eux en essaya un, qui réussit si “ mal, qu’il me fit tomber en apoplexie : pendant “ ce temps, on tâcha de me confesser, mais je ne “ répondais qu’à demi, et enfin je perdis tout à “ fait la parole.”
Il reçut l’Extrême-Onction en cet état, sans donner aucun signe d’intelligence à tout ce
qu’on lui disait. M. de Foix usa d’un stratagème pour le tirer de cette mortelle léthargie : il répéta à son oreille les noms de Jésus et de Marie. A ce dernier nom surtout, M. Olier répondait aussitôt en l’appelant sa mère :
“ On était fort étonné, dit-il, de ne m’entendre “ rien répondre à tout le reste, mais seulement à “ ces belles paroles qui me pénétraient le cœur, “ et faisaient ce que mille glaives perçants n’eus- “ sent pu faire. Cette parole touchait la partie “ de l’âme qui n’était point engagée dans le mal,. “ et qui ne se sentait point de l’assoupissement “ du corps. Je pense que notre Maître veut que “ la sainte Yierge ait part à tous les biens du “ corps et de l’esprit qu’il fait dans le monde.”
Une de ces douces consolations, dont les saintseux-mêmes 11e peuvent s’empêcher d’être attendris, lui fut alors accordée : le gentilhomme qui avait ameuté contre lui toute la cabale des libertins et des jeunes seigneurs du voisinage, vint le visiter aussitôt que la connaissance lui fut revenue. Il était accompagné de sa femme et de ses trois filles, qui se plurent à le combler aussi de marques de respect et d’intérêt.
Tous ceux qui l’entouraient veillaient sur lui avec une véritable tendresse : “ Pour une mère “ et deux frères que j’avais quittés, dit-il, je trou- “ vai des personnes sans nombre qui avaient “ pour moi une charité plus que de sœur, de “ frère et de mère ; les services que je recevais “ étaient accompagnés d’une charité si désinté- “ ressée et si pure, qu’il n’y avait que Dieu tout “ seul autour de moi. Je n’avais que faire de “ ma famille, j’avais celle de Dieu mon Père, qui
pourvoyait à mes besoins avec abondance et “ profusion, tellement que non seulement le Fils “ de Dieu accomplit en ma faveur cette prophétie “ qu’on recevra cent pour un en quittant pour
'4t Lui la chair et ce qui lui appartient, mais II 41 me rendit pour les personnes que j avais quit- “ tées d’autres personnes incomparablement plus “ saintes, plus utiles à mes besoins, et plus ‘‘ grandes devant Sa majesté, surtout mes amis “ qui me secoururent constamment, et me furent “ plus frères que tous mes frères. Comme aussi ces bonnes religieuses de Langeac qui, héri- “ tières des sentiments de sœur Agnès, n épar- “ gnèrent rien pour mon soulagement, les prières, “ les larmes, les disciplines, et toutes les inven- “ tions dont l’amour se sert pour obtenir de Dieu 11 quelque grâce ; ce furent les moyens qu elles “ employèrent pour obtenir ma guérison. Pen- “ dant ce temps-là, ma sœur, alors à Paris, et qui “ n’approuvait pas plus mes travaux que les “ autres de mes parents, et qui, au contraire, les “ avait en aversion, vint à mourir au milieu de “ ses connaissances, sans être secourue par aucun “ de ses proches, sans assistance aucune, et de- “ laissée de tous les siens ! ”
Cet évènement frappa vivement le pieux convalescent. Il comprit que Dieu sait prodiguer à ceux qui s’abandonnent exclusivement à Lui des consolations que ne trouvent pas les plus favorisés du monde et de la fortune : deux excellents médecins, l’un qui se trouvait par hasarl à Langeac, quoiqu’il vécut habituellement a plus de deux cents lieues delà, 1 autre mandé poui la fille du seigneur de cette ville, lui prodiguaient les soins les plus assidus et les plus intelligents.
L’âme reconnaissante de M. Olier y vit une nouvelle attention de Dieu ; mais un nouveau fait mit le comble à son admiration pour la Providence paternelle qui veillait sur lui. Sa mère et son jeune frère, avertis à temps, ancouruient, craignant de le trouver mourant : ils le trouvèrent presque guéri. Informé de leur arrivée, il
leur ménagea une surprise qui n’était pas peutêtre entièrement dans les goûts de la noble dame, mais qu’une mère pourtant ne pouvait manquer d’apprécier : “ Pour lui montrer, dit-il, quel était “ celui qui me gardait et me protégeait dans son “ service, je menai au-devant d’elle trois ou “ quatre cents pauvres, qui me suivirent au- “ dehors de la ville : elle vit alors quel amour “ les pauvres me portaient, et que leurs prières “ et leurs vœux avaient obtenu ma guérison. “ Ces pauvres gens disaient tous de moi dans “ leur étonnement : Il était allé en paradis, mais il “ est retourné. Je leur suis redevable de la grâce “ de ma guérison que je ne méritais pas, et que “ toute ma famille ensemble n’aurait pu me pro- “ curer par son argent, son industrie et son cré- “ dit. Je bénis Dieu, qui prend toujours soin de “ conserver les siens, quoique très chétifs et très “ misérables ; non, on ne perd rien en le ser- “ vaut.”
Il l’éprouva mieux encore à quelques jours de là : car le carrosse qui l’emportait avec sa mère vers Paris, versa dans un ravin, où ils auraient dû tous périr : personne n’eut le moindre mal, et “ les chevaux ne furent pas même blessés.” Cette attention constante de la Providence à le garder jetait M. Olier dans de tels transports de reconnaissance et de gratitude, qu’il ne cessait de redire avec saint Augustin : “ Dieu a pris tant “ de soin de moi qu’il oublie tout le monde, ou “ plutôt ses soins à mon égard sont si attentifs “ et si constants, qu’il semble n’avoir que moi “ seul à gouverner ! ”