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CHAPITRE IV

EPEEUVES DE M. OLIEE.

COMMENCEMENT DU SEMINAIRE (1637-42.)

Benedicile, lux et lenebrœ, Domino.

Lumières et ténèbres, bénissez le Seigneur.

Lorsque le grand Condé, au retour de ses glorieuses campagnes, se plaignait de ne pouvoir, à cause de ses infirmités, monter plus vite l’escalier au haut duquel l’attendait Louis XIY, le jeune souverain lui adressa ces paroles, qui font autant d’honneur au cœur qui les inspirait qu’à l’homme qui en était l’objet : “ Mon cousin, *• quand on est comme vous chargé de lauriers, “ on ne peut que difficilement marcher.”

Quand M. Olier rentra à Paris, Louis XIY n’était pas né, et Condé était bien jeune encore : mais ce n’était pas à la cour qu’il désirait se faire féliciter de ses pacifiques triomphes, plus féconds cependant en résultats que bien des batailles du grand guerrier, et que bien des combinaisons du grand politique.

L’homme dont il désirait avant tout recevoir l’approbation, parce qu’il était pour lui le représentant le plus vénéré de son unique Maitre, saint Yincent, l’accueillit en l’embrassant, et avec une parole du cœur : “ Je ne sais comment “ vous faites, lui dit-il, mais la bénédiction de

Dieu vous suit partout où vous allez.”

Le jeune apôtre aurait voulu repartir bientôt pour ses contrées, mais le cycle de ces missions lointaines était fermé, et il ne devait plus se rouvrir. Dieu appelait son ouvrier à une œuvre qui, pour être d’un ordre plus élevé, ne l’empêcha pas cependant de se retourner toujours

avec bonheur vers ses missions d’Auvergne, douces et chères prémices de son zèle et de sa jeunesse sacerdotale.

Le père de Condren l’appliqua aussitôt aux exercices spirituels, dans lesquels il se plongea avec délices, en se préparant à de nouveaux travaux. Il partit bientôt en effet pour son prieuré de Clisson, d’où il espérait rejoindre M. Meyster, qui prêchait en Saintonge. Mais là encore la Providence lui avait réservé une autre mission à remplir.

Une indisposition assez forte le retint d’abord •à Clisson plus longtemps qu’il ne l’avait pensé, •et l’empêcha de rejoindre M. Meyster. Pendant .sa convalescence, il apprit que les religieuses du monastère de la Ilegrippière, situé à deux lieues de là, donnaient par leur mondanité et les abus qui s’étaient introduits dans leur maison, un exemple peu édifiant pour la contrée. Il se -sentit en même temps porté intérieurement à entreprendre la réforme de cette maison. Aussi prudent que zélé, il se dressa aussitôt un plan d’action, qui lui permettait de rappeler au •devoir, sans les froisser, ces épouses irréfléchies et inconsidérées de Jésus-Christ.

Au lieu donc de se présenter avec son titre et le bruit qui s’était fait autour de lui à l’occasion de ses missions, et de leur proposer une retraite, il se rendit chez elles dans le plus humble équipage, et avec un seul missionnaire.

Il demanda l’hospitalité pour lui et le prêtre qui l’accompagnait. C’était le 20 juillet 1638. Une maladie contagieuse faisait alors beaucoup de ravages dans plusieurs cantons de cette province. Les religieuses auxquelles il s’adressa le prirent pour un homme qui venait se réfugier dans leur monastère, et qui pouvait introduire l’épidémie dans leur maison : elles crurent donc

opportun de lui refuser nettement un asile. L’humble disciple de Jésus-Christ, content d’être rebuté ainsi, et d’acquérir par là une nouvelle ressemblance avec son Maître, se retira avec des paroles de douceur, et aussi heureux que si on lui avait fait la réception la plus honorable.

Accoutumé à tirer, des obstacles mêmes qui s’opposaient à l’exécution des desseins de Dieu, un augure favorable, il trouva dans cette contradiction un nouvel encouragement à son projet, et tout en feignant de s’en aller, il examina si, dans les cours qu’il avait traversées pour arriver à la porte du cloître, il ne rencontrerait pas un abri où il pût passer la nuit, en attendant l’heure de la grâce. Il vit un appentis de bois qui servait de poulailler, et qui lui parut propre à son dessein. Après avoir humblement sollicité la faveur de , s’y retirer, il se mit en prières, sans s’inquiéter davantage du lieu où il se trouvait. On pense bien que tout le temps qu’il y passa, il fut à peu près nourri comme il était logé : un habitant du village lui donna un peu de pain et d’eau, et les valets et les tourières, par respect pour son habit, n’osèrent pas le presser davantage de partir. Pour lui, il pensait à Jésus assis au bord du puits de Jacob, faute d’une retraite où il pùt se délasser de ses fatigues, et il attendait que la Samaritaine vînt pour recevoir le don de Dieu.

Sa modestie, sa douceur, ses prières, firent une profonde impression sur tout le domestique, qui ne manqua pas d’aller reporter à l’intérieur du couvent ce qui était arrivé. La curiosité d’une part, et de l’autre l’estime que les religieuses conçurent de cet hôte si modeste, les poussèrent à lui offrir un logement plus convenable : il s’y refusa avec une bonne grâce et une fermeté dont les saints seuls ont le secret. Quelques

jours se passèrent, mais le fait était trop extraordinaire pour demeurer secret entre les murs du monastère. Le président du tribunal d’une ville voisine, qui avait des relations avec la famille Olier, vint à passer par là, le reconnut pour être l’abbé de Pébrac, et n’eut rien de plus pressé que de dire aux sœurs qui elles avaient l’honneur de loger dans leur hangar.

Elles furent d’autant plus inconsolables de leur erreur que les idées du monde dominaient plus parmi elles. Pour lui, à toutes les excuses, il se contenta de dire avec bonne humeur : “ Après que Jésus-Christ mon maître a voulu “ naître dans une étable, et demeurer si long- “ temps dans une crèche, il ne serait pas raison- “ nableque je sortisse si promptement d’un lieu “ où je me trouve si bien.” Aux instances nouvelles que lui firent les supérieures, à la demande qu’il permît au moins qu’on éloignât tous les animaux de la basse-cour, il répondit avec la même grâce que ces pauvres bêtes qui l’avaient si bien reçu, ne méritaient pas pour récompense d’être chassées : “ Si la voix du coq, “ ajoutait-il avec un sourire qui n’était peut-être “ pas sans quelque arrière-pensée, a pu convertir le prince des apôtres, je ne désespère pas “ que Dieu se serve du même moyen pour opé- “ rer enfin ma conversion.”

Peut-être cette offre si délicate fut-elle comprise, peut-être et plus probablement la grâce de Dieu et l’humilité de Son serviteur triomphèrent-elles enfin de l’indifférence de quelquesunes : toujours est-il qu’un certain nombre désirèrent lui parler et qu’elles furent tellement édifiées, que quatorze sur quarante prirent immédiatement la résolution de revenir à la stricte observance de leurs règles.

La plus vaine de la maison, raconte-t-il lui-

même, voulut le voir par curiosité. Elle n’avait pour le moment nul désir de se convertir ; cette question débattue, réglée à l’avance par elle, était remise à trois ans, époque probable sans doute où elle espérait avoir assez de maturité pour tenir des obligations que ses promesses et le simple bon sens auraient dù dès lors lui démontrer comme très urgentes. Elle 11e songeait pas aussi que la grâce de Dieu 11e se laisse pas imposer d’heure par l’égoïsme humain, et que sa Providence 11e promet point une si longue vie. Elle avait donc, dans toute la candeur de son étourderie, remis Notre-Seigneur à plus tard, mais elle 11e savait pas que ce bon Maître a, lui aussi, ses irrésistibles attraits, et tout-àcoup, en traversant l’église pour se rendre au parloir, elle Le sentit parler à son âme, et l’appeler définitivement. En voyant M. Olier, elle crut voir saint François de Sales : elle se confessa, fit avec ses compagnes une retraite de dix jours, et les aida à perpétuer dans la communauté le bien que l’abbé de Pébrac y avait fait. Jésus bénit leurs efforts : la règle et la discipline rentrèrent en honneur, et le monastère commença à redonner au pays un exemple qu’il 11’aurait jamais dû cesser de lui offrir.

Peut-être objectera-t-on que la conduite de M. Olier en cette circonstance fut extraordinaire et un peu étrange, et que de semblables moyens pourraient produire en d’autres circonstances un effet tout contraire ? Nous ne le nions pas absolument, mais nous sommes assurés qu’ils trouveront peu d’imitateurs, et que tous ceux qui voudront y réfléchir comprendront qu’il faut être vraiment un saint pour prendre ainsi dans leur vérité les conseils de l’Evangile, et imposer sa conviction aux âmes les plus mondaines et les plus relâchées.

Il est curieux de voir avec quelle modestie, tout en restant vrai, M. Olier racontait au père de Condren ce fait qui avait ému toute la contrée : “ Nous avons vu, écrit-il, ces jours passés, “ des conversions éclatantes s’opérer par les ex- “ hortations de ce chétif prédicateur qui ne sait “ monter en chaire que pour faire rougir l’Evan- “ gile .

“ Nous nous trouvâmes appelé au village de “ la Regrippière, où il y a un prieuré de Eonte- “ yrault. Après quelques rebuts ordinaires à u notre condition, mes exhortations furent reçues “ si heureusement des rel gieuses et du peuple, “ que chacun était forcé de dire : Je suis vaincu, “ je me rends ! Nous vimes des effets prodigieux “ de la puissance de Dieu sur les âmes.”

Quelle discrétion, et quel soin à ménager l’honneur des âmes, et à épargner la rougeur au repentir !

De la Regrippière, M. Olier revint à son prieuré de Clisson, où, dit-il, “ il tomba malade “ le jour de la Nativité de la sainte Vierge pour “ récompense de ses pauvres petits services : “ c’est la plus précieuse que puisse recevoir un “ chrétien ! ”

C’était une fièvre tierce qui régnait alors dans le pays, et qui l’avait atteint lui et un de ses compagnons, M. Vialon (depuis évêque de Châlons).

En cette circonstance comme toujours, il ne pensa qu’au missionnaire et à l’inquiétude de sa famille, si elle venait à apprendre cet accident. La pensée que sa mère, la pieuse présidente de Herse et sa propre parente, viendrait â savoir que son fils était malade loin d’elle, lui déchirait le cœur.

Il eut le bonheur de le voir se rétablir peu à peu : pour lui, il languit pendant un mois, mais

il ne vit clans ce contre-temps qu’une occasion ménagée par la Providence pour lui donner le loisir d’aflérmir le bien accompli à la Regrippière, et d’y assurer la réforme.

La mère Marie Constance de Bressand, assistante du monastère de la Visitation de Nantes, l’invita à venir se rétablir dans cette ville, où médecins et secours de toutes sortes aideraient son rétablissement. Il accepta avec joie : la mère de Bressand était une des filles de saint François de Sales, formée par lui pendant de longues années à la vertu, et une de celles qui avaient le mieux connu le saint évêque de Genève.

Il vint donc. En le voyant entrer si humble et si modeste dans sa démarche, si parfaitement recueilli dans la présence de Dieu, la mère de Bressand crut revoir le fondateur de sa chère conaTéffation : malheureusement elle n’avait à

lui offrir que la maison du jardinier. M. ülier lut enchanté de cette coïncidence qui, en satisfaisant son humilité, lui donnait un trait de ressemblance de plus avec l’évêque de Genève, qu’il avait vu mourant, autrefois, dans la maison du jardinier de la Visitation, et dont il avait été si tendrement béni.

La ferveur de cette sainte maison et l’exemple des vertus qu’il y vit pratiquer firent sans doute plus pour son rétablissement que tous les remèdes des médecins.

“ Un jour, il demanda à la mère de Bressand “ comment se nommait une des sœurs qui avait “ une rougeur au visage, et après qu’on la lui “ eut nommée, il dit qu’il fallait bien que ce fût “ une âme très pure, puisque la sainte Hostie “ s’était détachée de ses doigts, et avait été “ d’elle-même dans la bouche de cette religieuse, “ quand il lui avait porté la sainte Communion.”

C’était la sœur Françoise Madeleine de la Roussière, “ une de ces âmes qui ne respirent “ que Dieu et n’aspirent qu’à lui, et qui la veille “ de ses communions n’était qu’ardeurs et soupirs “ continuels pour le Pain de vie,” dit la notice publiée sur elle. Elle mourut en odeur de sainteté.

Tout embaumé de ces saints exemples et des récits que la mère de Bressand lui avait faits des vertus de saint François de Sales, et assez bien pour reprendre la règle du père de Condren, M. Olier songea à regagner Paris pour profiter de nouveau des avis de cet admirable directeur.

La chose n’était pas facile : depuis qu’il avait vendu son équipage, il était réduit à voyager à pied ou à cheval ; mais son état de convalescence, la rigueur de la saison (on était au mois de janvier 1639) lui interdisaient ce dernier mode de retour : “ Je faisais demander à Dieu “ quelque ouverture, dit-il, pour sortir du pays, “ ne voyant pas que je pusse me hasarder à faire “ ce voyage à cheval dans cette saison, et à l’is- “ sue d’une si longue maladie. Alors, par une “ providence manifeste de Dieu, un homme de “ condition, sachant mon embarras, me fit offrir “ de me ramener avec lui dans un carrosse à six “ chevaux, en me priant de consentir qu’il s’arrêtât à une abbaye un peu écartée du chemin, “ ayant à traiter avec l’abbesse. Jamais circons- “ tance n’avait été plus favorable, car cette “ abbaye était celle de Fontevrault, et j’avais grand besoin d’y aller aussi moi-même pour en voir l’abbesse, afin de consolider la réforme “ de la maison où j’avais travaillé, et qui dépen- “ dait de cette abbaye.”

Sa démarche eut tout le succès promis, mais les supérieures elles-mêmes ne purent réussir complètement à réformer la Regrippière dans

ces premières années, et ce ne fut que plus de deux ans après (1641), qu’il parvint enfin, dans un second voyage, à ramener tous les cœurs, et à triompher de toutes les oppositions.

Il trouva la capitale en joie de la naissance du Dauphin, qui devait être Louis XIV, et qui était né le mois de septembre précédent, après 23 ans de stérilité de la reine Anne d’Autriche.

M. Olier aimait ses rois, non pas tant parce qu’ils avaient comblé sa lamille de distinctions, que parce que l’âme des saints s’attache instinctivement à ceux qui gouvernent au nom de Dieu, dont ils sont les images sur la terre : parce qu’aussi, à l’exemple de Jésus, il aimait sa patrie, il croyait à sa mission, et, lui qui ne rêvait pour lui-même que honte et mépris, il avait pour son pays une fierté filiale et une candide ambition. Or, l’incarnation vivante et auguste de la patrie, c’était son roi : longtemps il avait supplié le Ciel de donner à Louis XIII un héritier, et il avait offert, avec ses meilleurs amis, ses prières et ses austérités à cette intention.

Lejeune roi l’apprit plus tard avec attendrissement : un jour qu’un des compagnons de M. Olier, M. Picoté, traversait la cour du Louvre, le prince le fit appeler, et se recommanda à ses prières. Le pieux prêtre lui répondit que la recommandation était inutile, et qu’avant comme après sa naissance “ il lui avait coûté bien des “ coups de discipline à lui comme à M. Olier.”

Un des plus puissants motifs de son attachement à son jeune souverain venait de ce que la grâce de sa naissance était attribuée à la sainte Vierge. Il eût voulu être le précepteur de ce Louis Dieudonné “ que l’on disait devoir faire “ merveilles pour la gloire de l’Eglise.” Mais le ciel l’appelait à quelque chose de plus grand même que l’éducation d’un Dauphin de France,

Il le destinait à la formation de ceux que l’antiquité appelait avec tant de raison “ les enfants de Dieu.”

Pour cela, il fallait qu’il perfectionnât luimême encore sa longue préparation. Dieu mit sur son chemin l’homme qui pouvait le mieux l’initier aux devoirs de la cléricature.

C’était Adrien Bourdoise, l’instituteur de la communauté de Saint-Nicolas du Chardonnet, aussi connu par l’ardeur de son zèle que par les formes originales qu’il revêtait le plus souvent. Bourdoise irnissait l’intrépidité de Jean-Baptiste à l’ardeur des fils de Zébédée : on pouvait lui appliquer, dit un contemporain, les paroles que les Scribes et les Pharisiens adressèrent à Notre- Seigneur dans un esprit de malice : “ Nous “ savons que vous êtes véridique, et que vous “ enseignez en vérité la voie de Dieu, sans avoir “ égard à qui que ce soit, et non est. tibi cura de “ atiqnnr

Son humeur brusque et pleine de franchise, ses saillies originales, ses reparties aussi piquantes qu’inattendues, ses traits pleins de verve et d’à-propos démasquaient l’hypocrisie, flagellaient les scandales et aiguillonnaient jusqu’aux saints. Il était la terreur des Jansénistes, et le fléau des abbés de cour ; mais en même temps sa dure parole trorrvait à reprendre dans la pauvreté du père Bernard et dans le zèle de M. Meyster. En un mot c’était un homme à traiter saint Vincent de Paul de poule mouillée, et à refuser à M. Olier de dire la messe dans son église à cause de son extérieur trop mondain.

Ce fut toute la politesse en effet que l’abbé de Pébrac en reçut lors de sa première visite : au fond, Adrien Bourdoise savait ce qu’il faisait, et il voulait voir jusqu’où allait l’humilité du jeune missionnaire. Le moyen choisi par lui pour

entrer en relations avec M. Olier, et qui était tout ce qu’il fallait pour rompre toute relation avec une vertu ordinaire, fait honneur à sa sagacite pour discerner le véritable mérite.

M. Olier, toujours enchanté de ceux qui le contrariaient, se sentit aussitôt attiré vers un homme qui lejugeait si sévèrement. Il demeura même si frappé, dès cette première conversation,. de sa connaissance de la discipline ecclésiastique et de tout ce qui concernait la direction des églises et les devoirs de la cléricature qu il se mit avec M. de Foix et M. Duferrier sous sa conduite. Avec le père de Condren pour directeur, et M. Bourdoise pour maître de cléricature, ces pieux ecclésiastiques “ firent desprogiès étonnants dans la vertu et la science des “ saints, par la lumière qu'ils recevaient, tant de celui-ci pour la vie intérieure, que de celui-là “ Pour la discipline de l’Eglise.” (Vie de M. Bourdoise).

Un autre incident vint pourtant encore se mettre en travers de la vocation de M. Olier : l'évêque de Châlons-sur-Marne, M. de Marchaumont, frappé des succès de l’abbé de Pébrac dans l’évangélisation des campagnes, voulut lui confier la réforme de son diocèse, et le demanda à Richelieu pour coadjuteur. La cardinal s’empressa de proposer ce choix à Louis XIII, avec ces flatteuses paroles : “ C’est l’ecclésiastique le “ plus propre à remplir dignement ce siège im- “ portant, et j’ose même assurer à Votre Majesté que, dans tout le royaume, je n’en connais pas de plus capable d’honorer l’épiscopat par ses “ lumières, sa piété et sa prudence.” Le roi accorda aussitôt la demande de son ministre, qui expédia immédiatement à M. Olier le brevet de nomination. Celui-ci courut prendre l’avis du père de Condren : la réponse fut toujours la

même : “ Dieu a sur vous d’autres desseins “ moins éclatants, mais plus utiles au bien de “ l’Eglise. ”

Le brevet fut renvoyé avec cette humble lettre : “ Plus j’ai d’obligation à Votre Eminence, “ plus je suis obligé de ne la pas laisser sur- “ prendre dans l’opinion qu’on pourrait lui avoir “ donnée de moi. Il est vrai, Monseigneur, que “ je dois me soumettre à la lumière que Dieu

vous a donnée pour la conduite de ce royaume, “ mais je ne puis m’abandonner au jugement de “ ceux qui, sans beaucoup de connaissance de “ cause, ont cru me rendre un bon office auprès “ de Votre Eminence.”

Ce n’était pas seulement un évêché que M. Olier refusait, mais aussi la pairie qui était jointe à celui de Châlons ! Richelieu fut ému d’un si rare désintéressement, et, malgré les instances de la mère de M. Olier, de sa famille, et de leur parent le chancelier Séguier, il donna la charge à un autre, réservant à l’abbé de Pébrac son admiration.

Sa mère aurait voulu quelque chose de plus palpable, aussi qu’on juge de son désappointement et même de sa colère, à l’issue de ce dessein ! Heureusement l’abbé s’était mis à l’abri de ces éclats : il s’était retiré à Saint -Maur-les- Fossés avec les autres disciples du père de Condren, constitués en communauté, sous la supériorité du jeune M. Amelotte, qui, malgré ses trente-et-un ans, joignait à un rare talent une maturité de vertu étonnante.

Chose étrange ! la vie commune à laquelle aspirait M. Olier depuis si longtemps, n’eut pour lui que déboires et ennuis. Non pas que sa santé ne pût s’accommoder des conditions d’existence que ce genre de vie entraîne avec soi, Dieu lui avait accordé la grâce qu’il Lui avait

demandée à cet égard ; mais 11 avait en même temps écouté une autre prière que l’humilité avait suggérée à Son serviteur, celle de perdre dans l’esprit des hommes l’estime dont il jouissait.

Ces deux nominations à l’épiscopat l’avaient profondément alarmé : il craignait l’orgueil et l’infatuation, aussi bien que le zèle de ses amis. Le ciel, autant pour achever de le faire mourir à lui-même, que pour se prêter à sa demande, lui accorda cette étrange faveur. Il tomba tout à coup dans une sorte de langueur et d’anéantissement d’esprit si complets, qu'il lui fut impossible de se prêter à aucune étude et à aucun travail sérieux. Pour comprendre tout ce qu’avait de poignant cette terrible épreuve pai laquelle ont passé tant de saints, il faut se rappeler la vivacité naturelle et l’exquise sensibilité de M. Olier.

Il a noté lui-même avec une sorte de complaisance les principaux traits de cette situation si humiliante pour la nature : “ Mon esprit, dit-il,

“ était alors enveloppé d’une telle obscurité, que “ je 11e me ressouvenais de rien : je ne pouvais “ rien apprendre, et il y avait tant de confusion “ et de ténèbres dans mon intelligence, que je “ ne voyais absolument rien ; je ne savais même “ ce que je disais, j’entendais parler le monde “ comme ferait un sourd, sans rien retenir ; je “ cherchais dans mon esprit, et je ne trouvais “ rien : souvent la pensée se présentait, et puis “ se retirait aussitôt, en sorte que, commençant “ à l’exprimer, je ne savais plus où j’en étais.

“ Cet embarras et cette impuissance n’avaient “ pas seulement pour objet les sciences et l’é- “ tude, mais encore les choses les plus indifférentes et les plus aisées, comme d’entendre ‘ parler d’affaires, de converser avec mes amis...

“ Je demeurais des heures entières à écrire deux “ ou trois lignes, et encore était-ce tout de tra- “ vers.”

Enfin il en vint au point de se faire conduire dans les rues par son domestique, tant cet accablement intellectuel et la perte de sa mémoire l’avaient affaibli. Plus d’onction au confessionnal, plus d’élan dans la prédication, plus de consolation dans la prière, plus d’avis dans le conseil. Tout était ténèbres, effroi : il se sentait gagner par le désespoir, et il répétait dans une sorte de martyre : “ Mon Dieu, pourquoi m’avez- “ vous abandonné ? — Tentations que tout cela, “ répétait le père de Condren. — Ah ! répondait “ la pauvre âme, avec un admirable cri d’amour, “ plût à Dieu que ce ne fussent que des peines '* et qu’elles pussent même durer toute l’éter- “ nité, pourvu que je ne fusse point haï de “ Dieu ! ”

C’était la prière de saint François de Sales, attaqué par la même terrible épreuve : “ Ce qui “ me faisait le plus de peine, continue M. Olier, “ était de voir intérieurement mon Dieu qui me “ rebutait et me dédaignait, moi aussi bien que “ toutes mes œuvres : cette vue du dédain de “ Dieu se présentait à moi sous l’image d’une “ personne qui dirait avec mépris à un homme “ de néant, en remuant la main et rejetant ainsi

sa personne et ses services : Allez , allez. Cette “ vue était pour moi plus cruelle que la mort.”

Et nulle consolation du côté de ses confrères : par une sorte d’aveuglement ils attribuaient son abattement au chagrin que lui aurait causé le refus de la coadjutorerie de Châlons ou la privation de son train et de son carrosse. M. Amelotte le lui disait ouvertement, et, frappé de son impuissance, il le jugeait désormais inutile au bien de la communauté. Aucun de ces traitements

n’irritait le pauvre novice, qui ne s’en attachait qu’avec plus de tendresse à son supérieur : tout le monde l’abandonnait, et le père Amelotte en vint jusqu à lui dire un jour : “ Allez où vous voudrez, nous n’avons que faire de vous ! ”

Le père de Condren lui-même feignit d’entrer dans cette voie générale ; mais son œil était trop exercé pour ne pas reconnaître dans l’épreuve de son disciple une grâce de choix, présage des plus hautes faveurs. M. Olier pourtant ressentit cruellement cette sorte de délaissement de son meilleur ami : “ Vous aussi, mon père, vous me quitterez, lui dit-il un jour, avec angoisse.— Oh ! ce ne sera qu’à la mort, repartit M. de Condren, surpris cette fois par son bon cœur “ et sa droiture.”

Mais la froideur continua : M. Olier ne cessa point cependant ses visites, et, malgré le dédain qu il affectait, le père de Condren continua de l’entretenir d s plus hauts mystères de la vie spirituelle.

Pourtant qu’allait-il devenir ? Il avait vu parfois dans les rues de Paris un de ces pauvres aveugles qui recevaient son aumône, guidé à la main par un enfant ; dans son aveuglement spirituel, une douce main, la main de celui par qui la grâce et la charité a été faite au monde, le prit et le conduisit à la. lumière. Le pieux prêtre, abandonné de tous, pensa à choisir “ l'Enfant Jésus pour son directeur J

Cette fois il était bien mort au monde : le vieil homme avait pour toujours succombé, et l’esprit d’enfance, de simplicité et de complet abandon avait pour toujours gagné son âme ; l’enfant de bethléem le retirait, des sombres ténèbres de cette mort spirituelle et le conduisait à l’admirable lumière de la renaissance

divine, en lui disant comme à son ami de Béthanie : “ Veni foras , viens, sors ! ”

Il doutait encore pourtant du succès de cette inspiration, quand un jour le père de Condren, après lui avoir parlé de cet ange de l’Apocalypse qui doit venir à la fin des jours jeter de son encensoir le feu de l’autel sur la terre pour y tout embraser, et l’avoir exhorté à l’amour de la divine Eucharistie, lui dit tout à coup : “ Prenez l’Enfant Jésus pour votre directeur.” Cette vue si claire de ses dispositions présentes saisit M. Olier ; il se reprit à espérer, et si ses peines ne disparurent pas entièrement, elles ne furent plus sans consolation.

Un fait assez étrange vint à cette époque occuper la petite communauté de M. Amelotte, et faire comprendre à M. Olier combien mystérieuses et inscrutables sont les voies de la Providence de Dieu, qui se sert de nos désespoirs pour nous forcer à nous jeter dans son sein, et de nos fautes mêmes et de nos folies pour nous fermer toute autre issue que sa miséricorde. Ce fut M. du Ferrier qui, au retour d’une visite à Paris, le leur raconta.

Il avait rencontré sur son chemin le père Bernard connu de toute la ville par ses étrangetés, mais surtout de tous les pauvres par ses aumônes et sa compassion. Le père, qui était grand parleur, entreprit aussitôt M. Duferrier : “Je veux vous faire part, lui dit-il, d’une ren- “ contre assez plaisante que j’ai eue aujour- “ d’hui. Comme j’allais du côté des chartreux, “ j’ai vu venir à ma rencontre un homme à pied “ tout couvert de poussière, avec une soutane “ retroussée, d’une assez mauvaise mine, qui “ m’a demandé si je pourrais lui dire où loge “ un certain M. Bernard, autrement dit \e pauvre “ prêtre . Je lui ai demandé s’il le connaissait, et

VIE DE MONSIEUR OLIEft.

“ ce qu’il avait à faire avec lui. Je viens, dit-il,

“ pour le connaître, parce qu’on m’a dit qu’il “ était homme de bien et un peu fou. Me trou- “ vaut un peu surpris de ce discours : Je ne sais, “ lui ai-je répondu, si vous êtes guère plus sage “ que lui. Peut-être est-ce vous, continua-t-il, à “ qui je parle ? — Oui, c’est moi, lui dis-je. Là- “ dessus, il m’a étroitement embrassé, me disant : “ Je suis Quériolet; je viens exprès de Bretagne “ pour avoir la consolation de vous voir.”

Il lui avait ensuite raconté son histoire : comment après avoir vécu jusqu’à trente-cinq ans dans tous les désordres et tous les sacrilèges, essayé de se faire Turc, renié sa foi et renié son abjuration, il s’était, rendu à Loudun pour se moquer des prétendues possessions des religieuses et des maléfices d’Urbain Gfrandier, dans lesquels il ne voyait qu’une vengeance du cardinal qui voulait punir la malice d’un trop malin chansonnier. Arrivé à Loudun, il avait assisté à l’exorcisme d’une possédée, qui tout à coup se retournant vers lui, s’était répandue en d’horribles blasphèmes contre la justice de Dieu, qui laissait vivre un semblable athée et renégat, tandis qu’il avait damné les anges pour un seul péché ! “ Et pourquoi ? disait-elle, pour un simple vœu “qu’il avait fait à Notre-Dame de Liesse, et “ qu’il n’avait pas même tenu ! ”

De semblables révélations sur des choses connues de lui seul, avaient été un coup de foudre pour Quériolet. Il avait vendu sa charge au parlement de Bretagne, était entré dans les ordres, et mettait maintenant dans les œuvres de la pénitence toute l’énergie de son indomptable nature.

M. Olier, sachant par MM. Picoté et Meyster, qui avaient part aux exorcismes, combien la possession avait été réelle, ne put s’empêcher d être

touché de voir Dieu se servir du démon même, pour ramener une âme qu’il voulait sauver.

Il espéra de plus en plus dans Sa tendresse, et il ne fut pas trompé. La sainte veuve dont nous avons déjà parlé, Marie Rousseau, qui, par ses prières, avait autrefois obtenu sa conversion et celle des jeunes ecclésiastiques qui se formaient maintenant sous la direction du père de Condren, continuait d’implorer pour lui, et Dieu lui avait révélé qu’il serait l’instrument de la rénovation du clerg'é, et en particulier de la conversion de la paroisse de Saint-Sulpice.

Dix mois avant de mourir, le père de Condren la fit appeler près de lui : elle vint avec son directeur le père Chrysostome, du tiersordre de Saint-François, qui assista à l’entrevue. Pendant plus de deux heures, le père de Condren lui développa le plan qu’il avait conçu pour la réforme du clerg'é et l’établissement des séminaires ; il lui parla de quatre livres qu’il avait dessein d’écrire à ce sujet : “ Ecrivez au plus tôt,” lui dit-elle. Il répondit qu’il avait l’intention de commencer dans ce présent carême. “ Vous n’en aurez plus le temps,” lui dit-elle avec simplicité.

Elle ne se trompait pas. Dix mois plus tard, le père de Condren, que ses nombreuses occupations avaient empêché d’éciire un seul mot de son projet, fut saisi par la fluxion de poitrine qui l’emporta.

M. Du terrier, son neveu, vint le visiter, et lui demanda ses instructions : il répondit comme toujours qu’il fallait faire quelque chose de mieux que lui et ses amis n’avaient fait jusqu’à ce jour : “ Mais, mon père, reprit M. Duferrier, “ que peut-on faire de meilleur que les missions V ” Pour sa réponse, M. Condren le remit au lendemain.

A huit heures du matin, le jour suivant, M. Duferrier pénétra dans la chambre du pieux malade. Après lui avoir démontré que le fruit des missions, quoique excellent, se perd s’il n’est pas conservé par de bons ecclésiastiques, parce qu’il n’est que passager, le père de Condren conclut “ qu’il fallait nécessairement travailler à en for- “ mer dans l’Eglise, sans compter sur ceux qui “ sont déjà avancés en âge et promus aux ordres “ sans préparation, parce qu’il n’arrivait presque jamais qu’un mauvais prêtre se convertit. C’est “ donc, ajoute-t-il, une raison qui doit nous con- ■“ vaincre de la nécessité d’élever les jeunes gens ■“ dans l’esprit clérical, ce qui ne peut se faire ■“ que dans des séminaires, comme le concile de Trente nous l’a saintement montré.”

Les objections ne manquèrent pas : M. Duferrier lui remontra que cette expérience avait échoué partout, à Toulouse, à Bordeaux, à Jlouen, malgré le zèle des cardinaux de Joyeuse •et de Sourdis : “ N’importe, insista le père, le “ projet réussira, et même facilement, pourvu “ que ces maisons ne soient plus des collèges ■“ pour des enfants, mais qu’on n’y reçoive que des jeunes gens avancés en âge.”

Il voulait même qu’on s’y mit aussitôt, de peur que l’ennemi de tout bien ne se mit à la traverse, et qu’ils ne fussent arrêtés par les troubles et les divisions.

De quelles désunions voulait-il donc parler ? on était en paix et en assurance parfaite dans tout le royaume. M. Duferrier le sut le lendemain, car le père lui prédit que deux ans après un schisme allait éclater . c’était le jansénisme.

En attendant, le testament de leur père mourant était sacré : les messieurs de la communauté le reçurent avec une humble satisfaction, .et M. Duferrier pria le saint malade, si Dieu

l’appelait à lui, d’éclairer quelqu’un d’entre eux sur le sujet dont il avait commencé à l’entretenir par rapport aux séminaires. La demande fut exaucée, comme nous le verrons bientôt.

Le supérieur de l’Oratoire mourut cette nuit même dans les sentiments de la plus ardente charité.

Saint Vincent de Paul accourut, se jeta au pied du lit du défunt, en se frappant la poitrine, et en se reprochant de n’avoir pas honoré comme il le méritait ce grand serviteur de Dieu.

Un immense concours se fit autour de cet homme ignoré hier, et dont la sainteté éclatait tout à coup après sa mort. Les prêtres de la communauté de M. Amelotte, tout en le pleurant, l’invoquaient déjà. M. Meyster, cette nuit même, le vit en songe revêtu de ses habits sacerdotaux et environné de gloire. “ Il lui défen- “ dit de se séparer de ses confrères, ajoutant que “ Dieu lui-même ferait cette séparation, et qu’ils “ ne s’occuperaient plus qu’à former des ecclé- “ siastiques dans les séminaires.”

Il lui révéla même quelles seraient les conditions de leur existence : ils ne devaient faire ni vœux ni promesses, vivre sans privilèges, n’ayant d’autres règles que les canons, d’autres supérieurs que les évêques, d’autres liens que la charité.

La même faveur fut accordée à M. Olier. “ La “ nuit qui suivit sa mort, dit-il, à mon réveil, il “ daigna m’apparaître : nous ayant traités pen- “ dant sa vie comme Notre-Seigneur avait traité “ ses apôtres, il me dit ces paroles du Sauveur “ aux siens : Ayez confiance, j’ai vaincu le “ monde, confidite , ego vici mundum .”

Ce ne fut pas le seul témoignage qu’il lui donna : dans une autre circonstance, il le revit encore tout brillant de lumière et de gloire, et il

daigna lui dire qu’il lui laissait l’héritage de son esprit ainsi qu’à M. Amelotte et un autre de leurs confrères.

M. Olier se rendit avec ses amis à l’inhumation du vénérable défunt : “ Pendant tout le “ temps que son corps fut exposé, dit-il, plus je “ le considérais, et plus aussi il me tenait péné- “ tré de son esprit d’anéantissement, tellement “ que je ne pouvais avoir d’autre occupation in- “ térieure, étant entièrement rempli de celle-là.... “ maintenant encore le souvenir de ce saint “ homme, la vue de cet intérieur admirable, de “ cette vertu si pirre et si éminente me confond “ air point que je ne puis l’exprimer. Rien ne “ me fournit une idée plus sainte, plus élevée “ de Notre-Seigneur, le pontife saint par excel- “ lence, innocent, sans tache, séparé de toutes. “ les créatures, régnant dans les cieux, en un “ mot rien ne me fait autant comprendre Sa “ sainteté incomparable que la pensée du père de Condren.”

Saint Vincent n’en parlait pas autrement, et dans l’oraison funèbre, l’évêque de Saint- Brieuc, interprétant la pensée de tous les assistants, leur montra au pied du trône de Dieu celui qu’ils avaient tant admiré ici-bas.

“ Le ciel l’ayant reçu, dit-il, il faut que la “ terre le loue. Ne dois-je pas dire : Mortuus est “ ad ascnlum Domini? Le fils de Dieu ne lui a “ pas dit : Ascende et morere, mais : Morere et “ ascendeA

Nous lisons dans l’Evangile qu’après la résurrection, les disciples s’en allèrent, d’après Son ordre, en Galilée, et qu’aux approches de Tibériade, Pierre leur proposa de revenir à leurs filets, en attendant les nouvelles manifestations de Jésus, et la venue du Saint-Esprit.

Il arriva quelque chose de semblable à la

■petite compagnie après la mort du père de Con- 'dren : sûrs de la volonté de Jésus, mais incertains de l’heure marquée par Sa Providence, ils se remirent à prêcher dans le diocèse de Chartres. M. Olier, qui, après dix-huit mois de souffrance morale, retrouvait enfin la facilité de s’élever à Dieu par l’oraison, vint avec eux, et reprit aux ■pieds de Notre-Dame de Chartres la douce gaieté qu’il faisait paraître avant ses peines.

Le succès de la mission encouragea les pieux ecclésiastiques à tenter d’établir, sous les auspices de leur patronne, et dans cette ville même, la grande œuvre qu’ils méditaient. Ils ouvrirent une maison, la meublèrent, et offrirent aux ordinands d’y venir faire la retraite d’ordination. Ils espéraient les décider à un plus long séjour. Deur espoir fut déçu : M. Olier retourna à ses 'catéchismes, M. Amelotte à ses prédications en Normandie. Des dissentiments de vues commencèrent à éclater parmi les membres de l’association. Dieu voulait sans effort séparer ces généreux ecclésiastiques pour les diverses œuvres auxquelles II les destinait, et Sa Providence continuait d’agir sur eux par les événements mêmes qui semblaient de nature à amener une ruine complète.

M. Picoté était venu à Yaugirard aider la pieuse Mme Luillier de Villeneuve à établir une 'communauté de filles pour l’enseignement des •campagnes : elle lui proposa d’appeler en cet endroit ses confrères, en lui disant qu’elle espérait qu’ils pourraient y réaliser leur dessein, objet de toutes ses prières et de tous ses vœux.

La proposition parut étrange et inacceptable. M. Picoté en fit pourtant part à ses amis ; on se récria de tous côtés. O11 voulait réformer le clergé en France, et on allait commencer par s’ensevelir dans un désert comme Yaugirard.

L’idée paraissait condamnée. M. Olier ne l'approuvait pas plus que les autres. Pourtant comme MM. Duferrier et de Foix avaient besoin de repos, que d’ailleurs M. Copin, le curé de Vaugirard demandait des confesseurs pour les exercices du Jubilé qui s’y donnait alors, M. Amelotte leur permit de demeurer quelque temps en ce lieu.

Ils ne tardèrent pas à s’y laisser gagner au. projet de M. Picoté, et à prier M. Olier de se. joindre à eux. Mais comme c’est Dieu qui appelle et non les hommes, M. Olier refusa de nouveau, tout en donnant à M. Picoté, son directeur, la satisfaction de les venir voir.

Il se retira ensuite à Notre-Dame-des-Vertus,. dans une maison de campagne, pour y consulter Dieu dans la retraite et la prière. Le 6 décembre. 1641, le Ciel daigna encore se manifester à lui : il aperçut en vision Dieu lui-même qui lui semblait porter dans Ses bras une compagnie de personnes, pour lui faire comprendre par là le soin qu’il aurait de la nouvelle société : “ J’é- “ prouvais en même temps, dit-il, une confiance: “ extraordinaire que cela serait de la sorte. Dans “ cette vue, Il me faisait répéter ces paroles “ dont il me montrait le sens, auquel je n’avais “ jamais fait attention : qui regis Israël , intende ,. “ qui deducis velut ovem Joseph , veillez sur nous,. “ Seigneur, qui conduisez le peuple d’Israël, qui “ conduisez Joseph et sa famille comme une: “ brebis. Je prononçais ces paroles avec un. “ cœur tout pénétré de confiance et d’amour “ et le sens m’en paraissait alors tout nouveau.”

“ Voulant ensuite sortir de ma solitude pour “ aller retrouver nos Messieurs, qui m’appelaient “ à Paris, je fus arrêté et me sentis porté par un “ mouvement intérieur à me prosterner par “ terre. Je le fis aussitôt, et adorant mon Dieu,,

“ je lui demandai abondance de charité pour “ tous ceux qui devaient servir à l’accomplisse- “ ment de son dessein : ce qui me fut promis et

comme accompli dans le même instant, car il “ me semblait voir nos Messieurs nager dans la “ grâce et dans l’amour. Sorti de ma retraite, “ et les trouvant tout découragés d’avoir vu “ échouer le séminaire de Chartres, je les exhor- “ tai puissamment à reprendre courage, leur

disant que Dieu nous porterait entre ses bras ■“ comme de petits enfants.”

Mais ils n’étaient que trois disposés à cette grande entreprise : MM. de Foix, Duferrier et Olier. Sans s’effrayer de leur petit nombre, ils résolurent de se rendre ensemble à Montmartre, et de s’y consacrer à la sainte Trinité en présence des trois martyrs, saint Denis, saint Rustique et saint Eleuthère. Ils promirent de ne se plus quitter et de ne se départir jamais du dessein qu’il avait plu à Dieu de leur manifester.

Dom Tarrisse, supérieur des Bénédictins de Saint-Maur, et le père Bataille, procureur général de l’ordre de Saint-Benoît, et directeur de M. Olier, avec le père Saint- Jure et saint Vincent de Paul approuvèrent leur résolution. M. Bourdoise tressaillit de joie à la pensée de voir enfin réalisé le rêve de sa vie : l’observation des .saints canons et des règles liturgiques : “ Oh ! 4t leur écrivait-il, si Dieu donnait trois hommes ■“ fidèles qui ne se proposassent que son service ! “ que ce serait une grande bénédiction ! quel “ fruit ne feraient-ils pas ? S’il se trouvait trois u prêtres assez remplis de l’amour de l’Eglise “ pour vouloir la croire dans les règlements que u le Saint-Esprit lui a dictés, et se déclarer pour u elle contre le monde et ses coutumes ; trois “ prêtres qui, lorsqu’on leur fera voir ce qu’elle

a ordonné, ne disent pas : Ce n’est pas la cou-

tume ! — nous faisons autrement ! — Que dirait- “ on ? — Cela n’est pas aussi commode que nos “usages! — le monde se rebutera! — On se “ moquera de nous ! — Cela ne durera pas ! — Lais- “ sons les choses comme nous les avons trou- “ vées ! — Nous ne sommes pas plus sages que “ ceux qui nous ont précédés ! ”

Les solitaires de Yaugirard, qui allaient fonder ces saintes traditions de Saint-Sulpice si scrupuleusement et si religieusement gardées, étaient hommes à comprendre ce langage. Ils savaient que toute coutume introduite contrairement aux règles de l’Eglise, ou même à son esprit, a un effet très malheureux dans toute l’économie de son culte, et peut porter indirectement atteinte à la pureté des croyances ; ils savaient aussi qu’un état de choses longtemps ■souffert et universellement reconnu, n’est pas consacré par là, s’il est abusif, et qu'il n’est que plus urgent de réagir contre lui par tous les moyens possibles. Aussi répondirent-ils à M. Bourdoise par cette énergique protestation : “ Tous trouverez trois prêtres comme vous les “ cherchez, si vous venez ici, pourvu que vous “ leur fassiez connaître les choses que la sainte “ Eglise a réglées. L’usage ni tout le reste 11’em- “ pêchera point qu’elle 11e soit fidèlement obéie “ avec le secours de la grâce de Notre-Seigneur “ que nous vous conjurons de Lui demander “ pour nous.”

Et il vint au printemps de 1642 avec sa grande science, son grand sens et sa rudesse, leur donner ses leçons et ses exemples. Ses leçons les édifièrent, et son originalité les amusa : pourtant, dit M. Duferricr, “ nous tâchions d’en user “ avec plus de civilité.”

M. de Foix était le supérieur de la petite corn-

munauté à son début, mais il ne tarda pas à reconnaître que le vrai supérieur par son influence, sa vertu et ses lumières, était M. Olier..

Dieu, en l’attachant à l’œuvre pour laquelle* il était fait, lui avait rendu toutes ses faveurs : tous ses confrères en étaient dans l’étonnement et l’admiration. Marie Rousseau, qui l’avait annoncé, et avait seule compris que l’épreuve était de Dieu, triomphait et remerciait Jésus de ses miséricordes. M. Olier lui-même, qui voyait par cet effet extraordinaire qu’on ne serait plus tenté d’attribuer ses succès à ses mérites personnels, mais que tout ce qu’il ferait désormais serait pour la pure et exclusive gloire de Dieu, s’en réjouissait plus que tout autre : “ Depuis mes grandes désolations, disait-il, je ne puis douter “ que l’esprit de mon Maître n’habite en moi : “ pour des ténèbres si épaisses, j’ai maintenant “ tant de lumières ; pour la contusion de mon ‘‘ esprit, tant de netteté dans mes pensées ; pour “ mes bégaiements précédents, tant de liberté “ de parler ; pour les sécheresses désolantes que “ j’éprouvais, et que je causais aux autres, tant ‘‘ de bons effets de la parole ; pour cette mau- “ dite et malheureuse occupation sur moi-même,

<l tant de sentiments d’amour et d’élévation vers ‘‘ Dieu ! Je suis contraint de le confesser : c’est le divin Esprit qui me remplit et me possède. Je “ me souviens que c’était là le sujet de ma con- “ solation dans mes peines : dans l’impuissance “totale où je me voyais, je médisais à moi- “ même : Si jamais le bon Dieu voulait se ser- “ vir de moi (ce que je ne pouvais croire), au “ moins on connaîtrait alors visiblement celui “ qxii agirait en moi. Mes délaissements passés “ m’ont appris que ces biens sont de Dieu seul,, et que leur privation est mon fond propre. Ceque je possède maintenant n’est point un bien

“ personnel et qui soit attaché à mon âme : c’est “ une grâce, une miséricorde que je n’attendais “ pas, dont j’étais entièrement indigne ; j’étais “ alors délaissé de tout conseil intérieur, et “ presque extérieur pour ma conduite. Mainte- “ liant la bonté de Dieu me donne, avec une bé- ‘‘ nédiction non pareille, tous les conseils que je ‘‘ puis souhaiter... Intérieurement, je suis guidé ‘‘ comme un enfant qui en tout serait conduit ‘‘ par un père très sage et d’une bonté parfaite.”

C’est ainsi que le profond mystique décrit avec une précision étonnante cette touche de- Dieu sur la volonté humaine. “ Cela se fait dans “ le fond de l’âme par une opération divine ex- “ trêmement délicate, et que le démon ne peut “ contrefaire. Quelquefois c’est un mouvement,. “ d’autrefois un sentiment sans parole, qui se “ fait entendre bien plus distinctement que la. “ parole. Car Dieu, qui est Parole , Se rend bien “ plus sensible à nos âmes que les hommes par “ la parole articulée.”

Marie Rousseau, de son côté, ne restait pas inactive : cette pieuse veuve, qui servait de conseil aux duchesses d’Orléans, d’ Aiguillon et d’Elbœuf, à la princesse de Condé, au chancelier, à tout ce que la ville et la cour possédaient de plus pieux ; qui encouragea et guida de ses lumières la fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Montréal, mademoiselle Mance, et M. de la Dauversière, l’instituteur des hospitalières de la Flèche, appelées à desservir plus tard cette mission lointaine ; qui enflamma le zèle du père Eudes et de tant d’autres, hâtait de toute l’ardeur deson zèle l’œuvre de Dieu. Elle alla trouver un à un chacun des anciens confrères de M. Olier, fit tomber leurs préventions, et leur dit avec l’Ecriture : “ Venez et voyez. Voilà l’homme*

que Dieu n’a semblé délaisser que pour l'inonder ensuite de ses lumières.”

Ils vinrent. M. Amelotte resta saisi devant un tel changement. M. Olier ne savait comment assez s’humilier de ces dons du ciel : “ Cela me “ confond, disait-il, car je suis un pauvre aveugle ‘ si misérable, un ver de terre si chétif que je “ m’étonne d’oser paraître devant le monde, moi “ plongé si longtemps dans l’aveuglement le plus ténébreux et l’objet de la risée et des mé- “ pris de tous ceux qui maintenant m’écoutent w avec étonnement... Je vois maintenant s’ac- É‘ complir la promesse que m’avait faite le défunt “ père général, que je serais un jour un des héu ritiers de son esprit : je ne puis pas en douter : u les choses que je lui ai ouï dire autrefois, et “ qu’alors je ne pouvais concevoir, me sont ex- 41 pliquées maintenant avec une netteté qui sur- “ passe la clarté du soleil.

“ Depuis la mort de ce grand homme que j’ai ,i( tant honoré, on entend mieux sa doctrine que de son vivant ; et la raison en est qu’il a 41 maintenant reçu dans le ciel le don d’éclairer “ les esprits, ce qu’il n’avait pas avec autant de “ plénitude durant sa vie. Notre-Seigneur, après Sa mort et Sa résurrection, fit dans l’esprit de “ Ses disciples ce qu’il n’avait pas fait dans l’in- 4‘ firmité de la chair, lorsqu’il n’usait pas de Sa “ toute-puissance : de même en est-il de ce grand ■“ serviteur de Dieu ! ”

Tout lui réussissait à souhait : il n’avait qu’à former un projet, réaliser une entreprise, la Providence se plaisait à dénouer pour lui les difficultés, à résoudre les impossibilités, et à faire évanouir tous les obstacles : “ Je vois s’accom- “ plir chaque jour, disait-il avec gratitude, la “ promesse que Dieu m’a faite dans ma retraite : tous mes intérêts sont les tiens, et tous tes in-

térêts sont les miens, omnia mea tua sunt , et tua mea sunt."

L’occupation ne manqua pas aux solitaires de Yaugirard : le curé de la paroisse, retenu pendant neuf mois à Paris, leur en laissa la desserte et la direction, ce qui acheva de les former aux obligations du saint ministère et à toutes les industries du zèle.

Ils avaient besoin d’une maison et d’un jardin. M. de Eochefort leur céda l’un et l’autre tout près de l’église, et presque pour rien : il ne se réservait que la faculté de venir de temps à autre dire son chapelet au jardin.

M. de Foix, à la vue des merveilles opérées par son confrère, reconnaissait que l’esprit de Dieu était sur lui ; il refusait de prendre la parole là où se trouvait M. Olier, et se mettait avec tous les autres sous sa direction : il fallut bien que M. Olier cédât à tous leurs vœux et acceptât la supériorité.

Le cardinal de Eichelieu, qui décidément n’est point l’homme de la légende et du roman historique, mais dont le zèle pour le choix de dignes ministres de Dieu mérite vraiment les plus grands éloges, méditait alors l’établissement d’un séminaire où se formeraient les futurs évêques qu’il devait présenter au choix du monarque. Il apprit la tentative des prêtres de Yaugirard, et, se rappelant aussitôt le désintéressement que M. Olier avait montré à propos de la coadjutoverie de Châlons, il crut avoir trouvé enfin le moyen de réaliser son projet. Sa nièce, la duchesse d’ Aiguillon, vint donc de sa part offrir à la communauté naissante d’aller s’établir dans la belle résidence du cardinal à Eueil, et de l’aider dans son dessein.

Il fallait renoncer à leur humble et paisible Yaugirard pour vivre dans la familiarité du

grand ministre : leur parti fut aussitôt pris. M- Olier, avec ce tact et cette grâce qui le faisaient, réussir en tout, pria la duchesse de supplier Son Eminence “ de les laisser dans le lieu qu’ils oc- “ c.up aient, précisément parce qu’il était pauvre “ et caché.”

La duchesse et le ministre étaient capables de comprendre de semblables susceptibilités Richelieu n’en estima que plus M. Olier, et l’éloge qu’il en fit détermina plusieurs jeunesabbés de la cour, qu’il élevait pour les dignités, à venir à Yaugirard se former aux vertus ecclésiastiques. C’était M. de Grondrin, plus tard coadjuteur de Sens, puis M. Grabriel de Thubières de Queylus, abbé de Loc-Dieu, l’apôtre du Yelay et du Rouergue, que tout le clergé français désigna pour l’évêché de Québec, mais que la Providence réserva pour fonder la cure de Yille-Marie, et assurer l’établissement des Sulpiciens, et même de toute la colonie de Montréal.

Citons encore parmi ces premiers disciples M. Antoine Raguier de Poussé, plus tard successeur de M. Olier dans la cure de Saint-Sulpice, M. Hurtevent, mort supérieur du séminaire de Saint-Irénée de Lyon, M. de Cambiac, frère de M. Duferrier, etc.

Les solitaires n’allaient bientôt plus pouvoir suffire à leur tâche : Dieu leur ménagea du renfort. Un de leurs collaborateurs dans les missions s’était retiré dans sa famille avec M. Amelotte, après l’abandon de Chartres : il vint visiter ses anciens amis, et comme il était d’humeur très aimable et très gaie, il commença par les plaisanter sur le choix qu’ils avaient fait de Yaugirard. Yaugirard, le lieu le plus inconnu des environs de Paris, allait donc se changer en.

■cénacle ? Vaugirard allait éclairer la France et renouveler son clergé ?

Cet entretien “ ne fut d’abord qu’une récréa- “ tion et une sorte d’amusement ; mais M. de “ Bassancourt qui, à l’aménité du caractère, joi-

gnait la piété la plus solide et la mieux éclai- “ rée, n’ignorait pas que les grandes œuvres n’a- “ vaient souvent que des commencements faibles ■“ et réussissaient contre toute apparence.”

Aussi, laissant bientôt le ton de la plaisanterie, il leur demanda avec simplicité de le recevoir parmi eux : “ Messieurs, leur dit-il, je trouverai 41 Notre-Seigneur plus sûrement dans votre mai- 4< son que dans celle de ma mère. Non, ce n’est “ pas au milieu d’une famille qu’il communique “ son esprit à un prêtre ; on lit cette maxime “ partout, et j’en ai fait l’expérience. Mon parti “ est donc pris de vous demander une cellule. “ Vous l’entendrez comme il vous plaira, ajouta- ■“ t-il en concluant, mais je vous annonce que je “ ne retourne plus chez mes parents, et dès ce “ soir il faut bien que vous me donniez un “ lit.” (1)

Les solitaires furent enchantés de cette candeur et de ce fraternel abandon, et après avoir conféré quelques instants entre eux, ils revinrent à lui, lui disant qu’il était leur ami et leur frère, et pouvait désormais se considérer comme l’un d’entre eux.

Cette admission faite sous de si heureux auspices, allait pourtant susciter à M. Olier un des plus vifs chagrins de sa vie. M. de Bassancourt, enchanté de son séjour â Vaugirard, pressa M. Amelotte, son précepteur, de se joindre à eux : M. Amelotte le désirait vivement, et cela avait .été longtemps l’espérance de M. Olier.

.,(1) Vie de M. Olier, par M. de Lantages.

Sûr de la volonté de Dieu, M. Olier ne songeait qu’à prendre tous les moyens propres à réunir au plus tôt les ouvriers.

M. Amelotte, qui lui avait été montré comme un des héritiers de l’esprit du père de Condren, lui avait semblé surtout l’homme de l’œuvre nouvelle. Dieu lui révéla plus tard qu’il se trompait, et un jour qu’il présentait à Notre-Seigneur dans une prière les sujets qui pourraient l’aider, et entre autres M. Amelotte, une voix intérieure lui dit : Non, il me servira dans un autre lieu pour ma gloire.

C’était une perte immense : M. Amelotte, docteur en théologie à 22 ans, érudit, éloquent, sage et vertueux, était en même temps plein de décision et de courage. Dieu avait besoin de sa grande énergie pour la direction de l’Oratoire dans les mauvais temps qu’on allait traverser.

En attendant, M. Amelotte faisait les plus vives instances, et employait jusqu’au crédit de la reine-mère pour se taire admettre dans la nouvelle société. M. Olier fut inflexible : il ne pouvait désobéir à Dieu, ni faire connaître ses ordres. Il se laissa accuser de jalousie : on prétendit qu’il ne voulait écarter son ancien ami que pour n’être pas éclipsé par lui.

Il souffrit et se tut.

Pour le consoler, Dieu lui montrait sa petite compagnie “ l'ancillula cleri ” réussissant dans l’œuvre rêvée par le concile de Trente, après plus de mille essais tentés par les hommes les plus saints et les plus éclairés depuis soixante ans. Aussi le père Bataille et dom Tarrisse affirmaient-ils aux jeunes prêtres qu’ils faisaient l’œuvre de Dieu, et qu’ils étaient les ouvriers marqués par Sa Providence.

Ce fut à Paris que cette assurance leur fut donnée : en s’en retournant à Yaugirard, les soli-

taires, transportés d’enthousiasme, répétaient avec une ineffable joie : “ Nous faisons la volonté de Dieu ! nous faisons la volonté de Dieu ! ” ]\f. Olier voyait dans cette ferveur le présage du succès : “ Nos Messieurs, disait-il en sou- “ riant, ne parlent que de faire ce qu’ils ap- “ pellent des folies pour Dieu, de se faire pendre “ pour son service, et d’aller souffrir le martyre “ en Canada.” Le Canada, c’était déjà la terre promise des nouveaux apôtres, l’amour pour cette lointaine mission naquit au premier jour delà société, il y a vécu et y vivra toujours, sous quelque forme qu’il plaise à Dieu de le faire éclater.

Pour M. Olier, sa reconnaissance pour Jésus était sans bornes, et il ne cessait de Le bénir, d’user d un si faible instrument pour un si noble résultat : “ Suscitans a terra inopem et de stercore erigens pauperem

Sa parole prenait quelque chose de la douceur de celle de saint François de Sales : “ Seigneur, “ que vous êtes suave, disait-il, et que votre

souvenir seul embaume divinement les cœurs !' “ Maintenant, Seigneur, nous vous suivrons à

l’odeur de vos parfums : et qu’insensible et “ malheureux est celui qui ne le voudrait pas, “ après avoir expérimenté la douceur et la puis- “ sance de ce baume gracieux ! Ah ! Seigneur, “ répandez-le dans le cœur de vos fidèles. On “ dit qu’il n’y a qu’à parfumer les ailes des co- “ lombes pour attirer les pigeons au colombier, “ ou qu’à parfumer le colombier, afin d’appeler “ ces innocentes créatures. Répandez, Seigneur, “ ce parfum sur plusieurs de ceux qui sont ici, “ afin qu’en parlant suavement aux autres, toute “ la troupe accoure fortement à vous. Que ces “ saintes colombes volent par tout le monde, “ comme un saint Paul, qui était la bonne odeur

<l de Jésus-Christ : que partout où nous allons, <l nous portions les parfums de notre maiti e, ‘“que partout nous publiions ses grâces, ses douceurs et ses joies. Nous soupirons de ré- “ pandre et d’épancher au dehors l’abondance de ces douceurs : car nous ne pouvons en parler distinctement à cause de votre plénitude.”

Dieu allait donner satisfaction à cette ardente •charité. Yaugirard était assez beau pour un berceau, mais quels que soient les charmes touchants de Bethléem et de Nazareth, les joies ineffables du silence et de la vie contemplative, il faut que le prêtre suive son divin modèle dans les luttes de la vie publique, et partage sa vie entre le combat du jour et la prière de la nuit : pour mettre un dernier trait de ressemblance entre le Maître et les disciples, il fallait donc aux fondateurs de Saint-Sulpice ^ les épreuves de la direction et de la réforme d une grande paroisse, et pour se retremper l’ombre du séminaire. Paris allait leur donner l’un et l’autre.

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