ÉTABLISSEMENT DU SÉMINAIRE A PARIS
“La solide piété pour le Saint-Sacrement et pour la sainte Vierge, qui s’affaiblit et qui se dessèche tous les jours par la critique des novateurs, doil être le véritable héritage de votre maison.”
Fénelon.
L’archevêque de Cambrai, qui fut un des premiers ecclésiastiques formés à Saint-Sulpice, et qui avait vu ses fondateurs à l’œuvre, résumait dans ces paroles adressées au successeur de M. Olier la mission de Saint-Sulpice et son histoire. Au moment où le jansénisme allait ruiner dans les cœurs l’onction et la ferveur par ses desséchantes doctrines, Dieu avait suscité M. Olier pour former dans ses séminaires des prêtres imbus des vraies traditions de la piété catholique, et dévoués à ces deux grandes dévotions : l’adoration de la divine Eucharistie, et l’amour de Marie. Ce fut là toute l’œuvre de Saint-Sulpice, c est par là que s’explique son succès : c’est de cela qu’elle a vécu.
A peine installé dans sa cure, M. Olier avait songé au moyen de transporter à Taris le séminaire de Vaugirard, bien qu’il sût qu’une telle entreprise ne pouvait s’opérer sans opposition ni résistance. Il n’avait pas compté pourtant que la tempête dût être aussi violente qu’il l’éprouva : Dieu qui, pour lui donner coniiance, lui avait révélé trois ans auparavant cette nouvelle épreuve, lui avait laissé ignorer quels en seraient les auteurs.
Elle vint du côté d’où il devait le moins s’y attendre : l’abbé de Saint-Grermain, qui l’avait
encouragé dans la réforme de sa paroisse, îefusa d’ériger l’association en communauté, les personnes influentes et les marguilliers qui l’avaient assisté généreusement dans toutes ses entreprises, ne lui permirent de bâtir que trois petits corps de logis dans le jardin du séminaire, avec des charges vraiment exorbitantes. Foris pugnae, intus timorés !
Le découragement l’aurait gagné, si Dieu ne l’avait soutenu : “ L’œuvre subsistera en moi,” lui disait-il doucement, lorsqu’il Lui montrait la disproportion des moyens et de l’œuvre, la puissance des oppositions, la nullité des instiuments. Un jour qu’il contemplait un tableau de l’agonie de Jésus au Gfethsémani, il lui sembla que Notre-Seigneur lui disait : “ Yeux-tu boire aussi mon calice ? ” “ Je lui disais alors de tout “ mon cœur, raconte-t-il : O mon Tout ! mille “ millions de vies pour votre amour !”
Il se mit donc à l’œuvre : un architecte lui traça le plan des trois corps de bâtiments projetés, et il alla à Notre-Dame, suivant sa coutume, pour offrir à Marie son entreprise. Mais la sainte Vierge n’aime ni la mesquinerie, ni les demi-mesures lorsqu’il s’agit de la gloire de son Fils ou de l’honneur de l’Eglise : pendant sa prière, il crut voir cette divine maîtresse “ qui portait un bâtiment dans ses mains, et le lui présentait.” Il comprit que Marie, toujours prête à soutenir son œuvre, la voulait pourtant plus grandiose et plus digne de son appui.
Toujours est-il que le premier projet fut abandonné, et que le 27 mai 1645, il acheta pour 75,000 livres un terrain qui se trouva à vendre dans les environs de son église, et que MM. de Poussé et Damien, ses confrères, l’aidèrent à payer.
Cette tentative nouvelle ne satisfit pas davan-
tage le public, ceux surtout qui avaient le moins le droit de s’en occuper : princes et peuples, religieux et laïques, semblaient à l’envi ne vouloir y trouver qu’une atteinte à leurs droits ou une menace à leur autorité. Ce fut un déchaînement de colère aussi injustifiable dans ses motifs que dans son expression. Tout semblait à jamais compromis : mais la divine Yoix répétait toujours au fond du même cœur fidèle : “ Ton “ œuvre se fera ! — Non, mon Dieu, répétait “ l’humble ouvrier, ce n’est point la mienne, “ c’est la Vôtre.”
Pourtant l’arbre que la tempête n’a pas remué jusque dans ses racines, ne peut être assuré contre l’autan et les hivers, on ne peut savoir si la maison a été bâtie sur le sable ou sur le roc, avant que le torrent, descendu de la montagne, ne se soit rué sur ses fondements : il fallait donc que cette institution, à l’exemple de tout ce qui est appelé à durer, fût assaillie par l’épreuve, pour qu’à sa résistance on jugeât de son fondateur. Il fallait donc qu’on se dît, dans un retour de bon sens, ce que le sanhédrite disait de l’entreprise des apôtres : “ Si cette œuvre est des “ hommes, elle tombera avec eux ; si elle est de “ Dieu, qu’y pouvons-nous ? ”
Mieux que personne M. Olier connaissait cette loi de toutes les grandes entreprises. Dieu d’ailleurs le lui rappelait avec une sollicitude paternelle, et lui demandait s’il était prêt à ce suprême assaut de toutes les puissances ennemies. Ses confrères, qu’il avait mis dans le secret de cette future épreuve, s’y préparaient avec lui, et ne s’étonnaient point de l’entendre répondre mystérieusement à la voix divine : “ De bon “ cœur, mon Dieu, de bon cœur ; je ne suis pas “ digne de cette grâce, non, je ne mérite pas “ cette miséricorde avec laquelle Vous voulez
“ me traiter, par le grand désir que Vous avez “ de faire du bien au plus ingrat des hommes ! ”
Ses disciples, animés par sa confiance, éprou- ATaient les élans de cette générosité qui poussait les apôtres à la suite de J ésus sur le chemin de Jérusalem, et leur faisait dire : “ Allons mourir avec lui ! ” Mr. de Poussé fit son testament six jours avant que la tempête éclatât, et laissa tous ses biens “ au séminaire que M. Olier fondait.”
Mais qui allait réunir dans un effort commun toutes les passions diverses et contradictoires excitées contre lui ? qui allait donner aux libertins l’occasion de prêter la main aux Jansénistes, la cour au parlement, le peuple aux princes ? L’agent inconscient et abusé de cette conjuration fut ce même M. de Fiesque que nous avons vu presser si vivement M. Olier et ses confrères de prendre sa cure dans le malheureux état où elle était. Quelques vicaires de son prédécesseur, que M. Olier avait eu l’imprudente bonté de conserver à titre de prêtres habitués, n’avaient jamais voulu se prêter à la réforme “ in capite et in membris ” tentée par le nouveau pasteur. Ils circonvinrent M. de Fiesque, lui firent entendre qu’il avait été trompé par son successeur dans l’échange effectué, et le poussèrent à écrire un libelle pour réclamer Saint-Sulpice et l’expulsion du nouveau curé. En attendant que le Parlement prononçât, les conjurés voulurent faire parler les faits.
Le 8 juin 1645, un gentilhomme de la duchesse d’Orléans, M. Dufour, vint de grand matin avertir M. Olier qu’il se tramait quelque chose contre lui. Pour toute réponse, M. Olier se revêtit de son surplis, et se rendit à l’église, pour puiser dans le saint sacrifice le courage de supporter l’épreuve voulue de Dieu.
Il rentra à 8 heures. Les affidés guettaient
son retour : leur troupe, composée des laquais de grands seigneurs excités par des filles de mauvaise vie, et des malheureux égarés poussés par les partisans de M. de Fiesque, n’attendait que ce moment. Us s’élançèrent vers sa maison avec un bruit d’armes, des cris et des malédictions effroyables, criant : Justice au titulaire ! mort aux usurpateurs j
A leur approche, on ferma les portes de l’église. Ils se ruèrent sur le presbytère, et s’y répandirent pour le piller et le dévaster, brisant et enfonçant les portes, sous la conduite d’un des malheureux prêtres de M. de Fiesque. M. de Bretonvilliers s’élança à une fenêtre, pour haranguer la foule au dehors : il fut assailli par des vociférations, et un pavé, lancé par un de ces furieux, lui effleura la tête. M. Olier priait: “ Quand il avait vu entrer les rebelles “ chez lui, dit M. de Lantages, il s’était mis à “ genoux, adressant à Dieu les paroles de Notre- Seigneur au jardin des Oliviers, comme une “ victime toute prête à être immolée à sa gloire pour le salut du peuple et de ses persécuteurs. Dieu le fortifia aussitôt par une apparition du “ bienheureux patron de son Eglise. Saint “ Sulpice le consola, en lui faisant connaître que “ cette persécution, loin de ruiner l’œuvre qu’il “ avait commencée, ne servirait qu’à l’affermir “ et à la perfectionner. ”
Pendant qu’il converse ainsi avec le ciel, les envahisseurs font irruption dans sa chambre, et le trouvant à genoux et en surplis, se jettent sur lui, mettent en pièces ses vêtements sacerdotaux, et le traînent sur l’escalier : le malheureux prêtre qui les guidait le frappait du pied et l’accablait d’outrages.
“ Le serviteur de Dieu, continue M. de Lan- “ tages, n’ouvrit pas même la bouche pour se
“ plaindre. Après l’avoir jeté rudement hors du “ presbytère, en le frappant et en lui montrant “ un pistolet prêt à être tiré sur lui, de la rue “ où il fut donné en spectacle à un grand peuple “ que cette tragique scène venait de rassembler, “ on le traîna jusqu’à la porte du palais du “ Luxembourg, toujours en 1 accablant de coups
“ et d’injures. ” ,
Mais tout-à-coup les rangs de la foule s entrouvrent : un vieillard, dont les pieds mal assurés portaient encore les stigmates des fers dont on les avait chargés dans l’esclavage, dont le visage empreint d’une indicible bonté reflétait en°ce moment l’expression de l’anxiété la plus poignante, s’élance au milieu de cette scène sauvage. C’est celui que le peuple appelle son saint, °que les pauvres nomment leur père: Vincent de Paul ! Sa vue seule va sans doute désarmer ces furieux : elle les excite au contraire. N’est-ce pas lui en effet qui a conseillé à M. Olier d’accepter cette cure ? lui qui l’a dirigé dans sa réforme, soutenu contre eux tous? Ils accablent d’injures le saint vieillard ; des injures passent aux coups, et laissent leur victime pour se jeter sur cette nouvelle proie. Vincent n’oppose à tous leurs mauvais traitements que la douceur d’un agneau : il se réjouit de souffrir pour son fils et son ami, et dit à tous ces malfaiteurs avec une sublime charité : “ Frappez har- “ diment saint Lazare et épargnez saint Sul- “ pice. ”
Pourtant cette diversion donne aux amis de M. Olier le temps de se réunir ; d’ailleurs une partie de ces misérables, lassés de le maltraiter, se souviennent que le pillage du presbytère s’opère sans eux. Ils reviennent sur leurs pas, et se mettent, comme les séditieux qui y sont restés, à briser les meubles, saisir les provisions,
et voler tout l’argent sur lequel ils peuvent mettre la main. On avait fait dans les murailles du jardin deux ouvertures pour faciliter l’entrée des matériaux devant servir à la construction du séminaire. Mais le séminaire est justement un des griefs des révoltés : ils roulent des pierres à l’entrée de ces passages, et comme ils n’ont pas de mortier pour cimenter leur folle construction, ils défoncent des barriques de vin, et le mêle avec la terre et le plâtre pour s’en procurer !
Pendant ce temps, M. Olier avait pu se réfugier au palais du Luxembourg, où la maréchale d’Etampes l’accueillit avec les marques du plus profond respect. M. de Bretonvilliers accourut pour prendre de ses nouvelles : “ Je le trouvai, “ dit-il, dans un calme aussi parfait que s’il “ n’eût eu que des sujets de consolation et de “ joie. Il ne parut nullement ému, et je n’aper- “ çus pas en lui la moindre altération. Ce fut “ pour moi une très forte conviction de la pléni- “ tude de l’esprit qui le possédait ; mais ce qui “ m’étonna singulièrement, ce fut la manière “ dont il parla des auteurs de la persécution. “ Pendant que chacun les condamnait, et quali- “ fiait leurs procédés comme ils le méritaient, “ non-seulement il les excusait, mais il témoi- “ gna tant d’estime et d’affection pour leurs per- “ sonnes que j’en conçus de la peine. Je crus “ même devoir lui dire à l’oreille que les louan- “ ges qu'il leur donnait étaient capables de faire “ retomber sur lui tout le blâme de cet évène ment : m’ayant entendu, il se contenta de sou- “ rire à ce que je lui disais, et continua de par- “ 1er d’eux aussi favorablement. ”
Les factieux restèrent maîtres du presbytère pendant trois jours : M. Olier présenta requête au Conseil d’Etat pour être rétabli. La question
sembla devoir échouer par celui-là même dont l’influence aurait dû la faire réussir. On prenait M. Olier et ses confrères pour des prêtres de la Mission , et les courtisans, qui n’avaient peut-être pas tous à se féliciter de la complaisance de ce pieux clergé, trouvaient une belle occasion de se plaindre de saint Vincent et des réformes qu’il introduisait partout.
Ce qui prêtait davantage à l’illusion, était que tous les prêtres de la conférence de Saint-Lazare, à laquelle appartenaient la plupart des Messieurs de Saint-Sulpice, avaient (en 1641) donné une mission dans cette paroisse avec des fruits extraordinaires, et comme M. Olier et ses prêtres, grâce à leur zèle, entretenaient pour ainsi dire une retraite permanente à Saint-Sulpice, on en avait conclu que tous étaient missionnaires et qu’il était temps de donner une leçon à ces prêtres trop remuants et trop zélés.
Pour faire tomber l’erreur et dégager sa responsabilité, saint Vincent n’aurait eu à dire qu’un mot, et déclarer, comme il n’y manquait jamais lorsqu’on attribuait aux Sulpiciens quelque nouvelle bonne œuvre, qu’il n’avait pas l’honneur de leur être uni. Mais il s’agissait d’un blâme et d’une humiliation immérités, c’était une perle que saint Vincent voulait recueillir sur le chemin : il défendit donc l’intérêt du clergé de Saint-Sulpice avec une chaleur qui confirma tous les malintentionnés dans la pensée qu’il était en cause. Le Conseil d’Etat se déclara incompétent, et renvoya l’affaire au Parlement.
La question semblait mal engagée. Le prince Henri de Condé se portait lui-même l’accusateur de M. Olier devant la cour suprême : mais pendant qu’il réclamait au palais contre son propre pasteur, sa pieuse épouse visitait les juges à do-
micile et faisait tomber leurs préventions. Sainte Anne, que M. Olier avait chargée de plaider sa cause auprès de sa royale cliente la mère du roi, s’était si bien acquittée de cette charge de confiance, qu’Anne d’Autriche fit solliciter le Parlement pour le curé de Saint- Sulpice.
Jour fut pris pour le prononcé de l’arrêt : M. de Fiesque fut cité à comparaître en personne, et quatre factieux furent incarcérés pour l’exemple. Un d’eux était le malheureux prêtre dont nous avons parlé. Les conseillers Page et Lenain remirent M. Olier et ses confrères dans la possession de leur cure, et rétablirent toutes choses “ in statu quo ante. ”
Les mutins, voyant la tournure que prenait l’affaire, voulurent tenter un dernier effort. Un ramassis de vauriens armés et furieux se rua de nouveau sur la maison curiale pour recommencer le pillage et l’expulsion : mais cette fois les portes furent fermées à temps, et comme ils avaient eu la sottise de murer eux-mêmes les deux passages du jardin, ils furent forcés de demeurer dans la rue. Pendant trois heures, ils essayèrent des attaques de toutes sortes : ne pouvant desceller les portes, ils voulurent les brûler. Le danger augmentait, les défenseurs accablés de fatigue faiblissaient, les scènes affreuses de la semaine précédente allaient peutêtre se renouveler, et M. Olier défendait à ses prêtres tout autre moyen de défense que la prière.
Dans cette extrémité, M. Picoté court au Palais-Royal avertir la reine : elle donne aussitôt une compagnie de ses gardes. Us eurent peu à faire : au seul bruit des tambours, les héros se dispersent, et les soldats entrent dans la place sans coup férir. Quelques-uns d’entre eux du.
rent cependant y demeurer à domicile, cai la vie de M. Olier et de ses prêtres était dans un continuel danger.
La plus ridicule des tentatives fut celle de trois cents dames, qui se rendirent magnifiquement parées au Luxembourg, pour demander justice au duc d’Orléans contre M. Olier. On les prit d’abord pour des femmes de qualité, mais l’illusion ne fut pas longue : c’était 1 avantgarde de toutes les prostituées chassées par le zélé pasteur hors de la paroisse. Quand on s’aperçut au palais de la méprise que l’on avait faite, on s’empressa de jeter à la porte toutes ces princesses du ruisseau.
Il fallut reconnaître pourtant que les ennemis du curé étaient nombreux, quelques-uns puissants, tous irréconciliables : ils osèrent bien insulter le Parlement et la cour dans les salles du Palais le jour du “ Te Deum ” pour la prise de Poses (1645) enlevée par du Plessis-Praslin. On sévit avec vigueur ; on donna même à M. Olier la faculté d’envoyer en prison quelque ennemi qu’il lui plairait de désigner, mais il s’y refusa avec horreur : “ Ce qu’ils m’ont fait n’est “ rien, disait-il, et puis quoi qu’ils aient témoi-
gné contre moi quelque mauvaise volonté, ne “ sont-ils pas toujours mes enfants ? Dieu me “ les a donnés : je tâcherai, avec le secours de “ Sa grâce, de conserver pour eux un coeur de “ père. ” Et joignant les faits aux paroles, il allait chaque jour importuner la reine mère pour obtenir la liberté des détenus.
Ses amis se décourageaient : “ Le meilleur “ moyen d’obtenir de lui des bienfaits, disait-on “ dans le faubourg, c’est de lui faire du mal. ” On en vint à lui conseiller de céder à l’orage, et de rendre la cure à M. de Eiesque : “ Jamais, “ dit M. Olier, jamais nous ne devons abandon-
“ ner les oeuvres de Dieu pour les oppositions “ qui s’y rencontrent... Je n’ai embrassé cet “ emploi que pour Sa gloire, je ne le quitterai “ jamais que lorsque je saurai que c’est Sa vo- “ lonté. ”
La reine mère pria saint Vincent d’intervenir et d’arranger les choses avec M. de Fiesque : ce fut peine perdue.
Sur ces entrefaites, l’évêque de Rodez, Mgr de Corneillan dépêcha son neveu à Paris pour prier M. Olier de vouloir bien accepter son siège. Malgré sa fermeté M. Olier eut un moment d’hésitation : ne s’était-il pas trompé sur les moyens d’établir son œuvre ? un évêché ne lui donnerait-il pas tout de suite les facilités et l’influence qui lui manqueraient à Paris ? Ses amis le pressaient vivement.
Dans son trouble, il voulut s’en remettre au jugement de son supérieur ecclésiastique, et lui laisser la responsabilité de la décision. Tout son parti applaudit à la mesure : l’abbé de Saint- Gfermain, très prononcé contre le séminaire, allait être ravi de se débarrasser sans bruit de deux malencontreuses affaires à la fois.
C’était donc fait de l’entreprise, et l’établissement projeté échouait définitivement, on était remis à une époque indéfinie ! C’était la ruine complète, Dieu en fit le salut définitif. L’abbé de Saint-Gfermain fut si touché de la candeur de M. Olier, et saisi de la responsabilité qu’il allait encourir s’il privait le faubourg d’un semblable prêtre, qu’il supplia M. Olier de garder sa cure, lui promit son appui non-seulement pour la paroisse, mais encore pour le séminaire, dont il approuva l’érection, et dont il se déclara hautement, .le patron et le protecteur.
La générosité de M. Olier mit fin aux réclamations de M. de Fiesque. Il avait droit à une
rente de trois mille livres : M. Olier lui en assura une de dix mille, et la paix fut conclue.
Aussitôt, avec le même calme et la même persévérance, il rédigea avec MM. de Poussé et Damien les articles constitutifs de leur association pour les présenter à la signature de l’abbé de Saint-Germain, à l’autorisation du roi, et à la confirmation du pape. L’abbé de Saint-Germain en effet les érigea en communauté le 23 Octobre 1645, la régente leur accorda les lettres patentes les plus flatteuses pour l'établissement “ d’une “ œuvre inspirée de Dieu, ” et leur permit d’accepter tous les legs, fondations et donations qui leur seraient offerts.
La paroisse de Saint-Sulpice respira à l’aise après cet orage qui avait failli tout emporter. Elle essaya, par toutes sortes de marques de respect et de vénération, de faire oublier au saint prêtre ces mauvais traitements : il n’en était pas besoin, et il n’usa de ce retour des cœurs que pour les porter définitivement à Dieu, et poulies intéresser à son œuvre.
Elle marcha plus lentement qu’il n’aurait voulu. Il fallut laisser les séminaristes pensionner aux alentours pendant un certain nombre d’années et ce ne fut qu’en 1649 qu’il put enfin terminer cette œuvre.
Le moment sembla aussi choisi providentiellement, on était alors au milieu des troubles de la Fronde : le peuple, qui n’avait guère d’intérêt dans cette lutte des parlementaires contre la cour de Mazarin, manquait de travail et mourait de faim ; on n’osait rien entreprendre dans l’incertitude des évènements et devant les menaces de l’avenir. M. Olier qui suivait la tradition de l’Eglise d’agir au milieu des tempêtes avec la même confiance qu’au milieu de la paix, et dont le cœur était navré de voir tant de braves gens
dans la misère, accepta leurs services à tous, et les employa à construire ce même séminaire, dont on avait tant voulu leur faire peur.
Il se réjouissait vivement de soulager cette foule irritée par la souffrance, et que de mauvais conseils menaçaient d’entraîner aux excès : “ Que “ nous sommes heureux, disait-il, de pouvoir, en “ élevant une maison à Notre-Seigneur, donner “ du pain à Ses membres ! ”
Mais avant de remuer une pierre, il voulut encore consulter la sainte Vierge sur son projet : il prit avec lui M. de Bretonvilliers, et se rendit à Notre-Dame. Marie daigna encore se manifester à lui et bénir son projet : “ Il lui plut, dit-il, “ nous apparaître portant en main le modèle “ d’un édifice qu’elle me donnait pour m’en “ charger : je n’osais presque l’accepter, n’ayant “ pas de quoi l’entreprendre. Je la priai de le “ mettre dans les mains de celui qui était près “ de moi : mais sa bonté me témoigna qu’elle “ voulait que ce fût moi-même qui le prît pour “ l’exécuter. ”
Il communiqua aussitôt ce plan et ses vues pour la distribution intérieure de cet édifice au fameux architecte Jacques Lemercier, connu pour la construction de la Sorbonne, du Palais-Royal et la continuation des travaux du Louvre. La première pierre fut posée dans l’octave de *la Nativité : on mit dans les fondements plusieurs médailles d’or où la sainte Vierge était représentée au-dessus de cette maison. C’était la sienne, et elle devait la défendre comme son bien propre, ainsi que l’indiquait la légende inscrite au revers : “ Cum ipsâ et in ipsâ et per ipsam “ omnis ædificatio crescit in templum Dei. ”
Aussi M. Olier ne voulut-il jamais accepter le titre de fondateur de cet établissement qu’on lui donna quelquefois: “ Vous savez, disait-il, que
“ c’est Jésus en sa divine Mère qui l’est, et qu'il “ l’en a établie fondatrice, fundavit eam Altissi- “ mus, ” et pour que nul ne l’oubliât, il fit graver ces paroles de nos saints livres sur une plaque de marbre attachée au fronton de l’édifice. Le monogramme de la Yierge fut gravé sur les portes, les meubles, le linge, les vitres mêmes de la maison, et cet usage a été suivi pieusement dans les autres fondations de la société de Saint-Sulpice : “ C’est qu’elle en est “ la conseillère, la présidente, la trésorière, la “ princesse, la reine et toutes choses, ” disait M Olier.
Aussi voulut-il que la chapelle fût d’abord construite et aussi magnifiquement que possible, et que la dévotion à Marie y fût rappelée de toutes manières et partout. Il n’y a que les malheureux protestants, avec leur moitié de christianisme, qui puissent se scandaliser de voir les courtisans du Roi des rois suspendre partout le portrait de Sa mère. Ce n’était pas le sentiment qui animait le cœur de M. Olier et celui des artistes qui l’aidaient dans ces décorations. Lebrun surtout se surpassa dans la peinture du plafond, où il représenta le triomphe de la sainte Yierge. Il ne laissa aucun de ses élèves toucher au dessin de la tête ; tout fut de lui : le visage de la Yierge se dégageait éclatant de lumière, et on sentait en la voyant que l’amour l’emportait vers son Dieu. C’est le chef-d’œuvre de Lebrun : M. Olier ne put s’empêcher de lui en témoigner sa satisfaction par une de ces paroles gracieuses que son cœur lui inspirait dans toutes circonstances, et qui doublaient le prix de ses éloges : “ Que vous êtes heureux, Monsieur, dit-il à l’ar- “ tiste, de nous pouvoir donner par le moyen de “ votre pinceau une si belle expression de la “ gloire du ciel ! ”
Médaillons, guirlandes, fleurs et festons peints sur les murailles, tout rappelait Marie, ses perfections et ses grâces.
Paris entier admira la nouvelle chapelle comme un de ses ornements de meilleur goût, et rendit hommage à l’esprit de religion du fondateur qui jetait ainsi son or sans calculer aux pieds de Dieu, au début d’une entreprise qui semblait devoir épuiser des trésors. Ses héritiers n’ont pu oublier un tel exemple : les nouvelles circonstances des temps ne leur ont pas permis partout en France de déployer ce zèle pour la décoration des saints autels, mais en Amérique, où ils ont été plus libres de suivre les inspirations de leur cœur, on ne peut voir sans édification les sacrifices qu’ils ont faits pour rendre partout le culte magnifique. Nul séminariste de l’Amérique ne s’est agenouillé au pied de l’autel de marbre chargé de fleurs de Sainte- Marie de Baltimore, et n’a vu se dérouler la pompe de nos cérémonies catholiques, sans comprendre que le cœur de ses maîtres était là, et sans ressentir les ardeurs du zèle pour la maison de Dieu, à l’exemple de Jésus-Christ lui-même : “ Zelus domûs tuae comedit me.”
La chapelle terminée, le bâtiment fut poussé avec activité. M. Olier voulut qu’il fût en pierre de taille : ce début présageait un monument. Lemercier dessina de beaux pavillons et quelques ornements de façade. M. Olier arrêta les pavillons au moment où ils cessaient de fournir à la maison autre chose qu’une commodité indispensable, supprima les denticules de l’entablement qui couronnait la maison, et ne permit pas même une toiture en ardoise. Une seule décoration trouva grâce à ses yeux : deux pilastres à la porte d’entrée. Partout la plus stricte écono-
mie et la plus complète absence de toute recherche et de tout luxe.
Ce style grave et austère, s’il a l’inconvénient de ne pas multiplier les chefs-d’œuvre de l’architecture, a l’avantage aussi incontestable que peu envié d’imprimer un caractère de modestie et de simplicité qui ne déplaît ni aux donateurs ni aux contribuables dans les établissements de cette nature. Ils n’attirent ni les yeux de l’envie, ni les traits de la malignité, mais ils rappellent à ceux qui les habitent que les vertus fondamentales dont ils doivent faire profession sont l’humilité, la mortification et la pauvreté.
Nous oserions presque dire que de semblables qualités valent des assurances en temps de révolution : le bon sens populaire aime à voir dans ces œuvres une apparence de solidité et de permanence convenables aux institutions d’une foi à laquelle l’immortalité est promise. Faut-il le blâmer d’y chercher en même temps la pratique d’uue vertu dont on lui prêche chaque jour l’obligation et la nécessité ? Rien cl' éphémère, rien de frivole, telle était la devise de M. Olier, quand il s’agissait de construire. Il ne croyait pas la gloire de Dieu attachée à un éclat extérieur sans but et sans utilité, et préférait mettre l’argent qu’on y eût consacré, à doter et à assurer l’œuvre.
Il eut le bonheur de voir enfin cette entreprise terminée au printemps de l’année suivante : il voulut finir, comme il avait commencé, par une suite d’hommages à Marie. Par ses ordres, Buistel exécuta une statue de la Vierge couronnée, dont la reproduction se trouve partout dans les maisons de Saint-Sulpice, et dont l’original était un vrai chef-d’œuvre. On la plaça au fond de la cour, en face de la porte d’entrée, avec cette inscription sur le piédestal : Intervenipro
'tlero. La bénédiction solennelle de la maison fut remise à la fête de l’Assomption.
En attendant, M. Olier voulut se rendre à Chartres pour rendre compte à sa protectrice de l’exécution de ses ordres, et lui remettre les clefs du nouvel établissement. Il lui offrit en même •temps une robe précieuse brodée de soie et d’or, qu’on conserve encore dans le trésor de la cathédrale, et il pria sa Reine, avec une simplicité d’enfant, de vouloir bien venir prendre possession de sa maison.
Enfin, le 15 août 1651, eut lieu la cérémonie •d’inauguration. C’était le nonce du pape que M. Olier avait prié de dire le premier la messe dans la nouvelle chapelle, ce fut encore lui qu’il pria de bénir cette maison appelée à conserver les doctrines de l’Eglise Romaine, et à populariser l’attachement à son auguste chef. Pendant :1a messe qui suivit, le saint prêtre, abîmé dans des sentiments d’amour et de gratitude, suppliait Dieu de bénir cette maison, et Lui protestait qu’il ne le quitterait pas qu’il ne lui en eût donné l’assurance : “ Sa bonté divine, ajoute-t-il, “ parut me mettre cette maison sur mes bras, et
la faire reposer entre mes mains, comme si “ l’on mettait le modèle d’un grand bâtiment en J“ raccourci sur les mains de quelqu’un. Je voyais “ cela se passer en moi, me trouvant tout anéan- “ ti, et en même temps Dieu me disait ces paro- “ les: Je te mets cette maison entre les mains, 41 tu m’en répondras ; en sorte que je concevais ■“ que j’étais chargé de cette œuvre comme aussi 41 de la cure qui était adjointe pour rendre visible “ l'esprit du Séminaire. ”
On voulait écrire sur la porte du nouvel établissement : Collegium aposto/icum. “ Non, disait “ M. Olier, qu’il s’appelle Séminaire de Samt- M Sulpice, si l’on veut lui donner un nom. Mon
“ avis serait de ne lui en donner aucun. Il vaut “ mieux que l’œuvre se fasse qualifier^ par ses “ effets que par son nom. Je demande à Isotre- « Seigneur que la chose parle d’elle-même, et “ que5 les sujets, par leurs conversations, leurs- “ mœurs, leurs instructions, et leurs œuvres,. “ soient ainsi connus de Dieu et de l’Eglise, et “ qu’il soit dit de la maison : Nomenhabet quod “ vivat !”
Son vœu était déjà en grande partie exauce,, et si le bâtiment extérieur était magnifique,, comme le remarquait l’évêque de Vence Mgr G-odeau, le bâtiment intérieur l’était bien autrement, de sorte qu’au lieu de répéter avec les apôtres : Videte quales lapides ! il y avait bien plus lieu de s’écrier: Videte quales hommes J voyez quels hommes se forment dans cette maison ! “ En effet, raconte M. de Lantages qui s’y “ trouvait en ce moment, la ferveur y était si “ grande, la fidélité aux exercices et aux règles “ si exemplaire, que le séminaire ne le cédait en “ rien aux plus saintes institutions ecclésiasti- “ ques et religieuses de la capitale. La charité “ fraternelle semblait y faire sa demeure ; on “ eût dit que tous ceux qui l’habitaient n’avaient “ qu’un cœur et qu’une âme. Chacun des nou- “ veaux membres qui venaient s’y incorporer en “ grand nombre goûtait une consolation singu- “ lière à vivre dans une société semblable à “ celle des premiers disciples du Sauveur. La “ mortification des sens et les austérités que “ l’esprit de pénitence y avait introduites s’y “ trouvaient réunies avec une douceur et une “ affabilité qui charmaient tous les étrangers. “ La pratique de l’oraison et du recueillement y “mettait les prêtres qui aidaient à servir la “ paroisse en garde contre les dangers du minis- “ tère...
“ Cette société naissante de ministres et d’é- “ lèves du sanctuaire gouvernée par la sagesse “ et sanctifiée par les vertus de M. Olier était,
un spectacle aussi agréable qu’édifiant. II “ était difficile de trouver une plus vive image “ du paradis, tant on y remarquait de confor- “ mité avec la société des saints. ”
De quelque diocèse ou de quelque pays que fussent les séminaristes, ils oubliaient leur nationalité pour ne plus connaître que l’esprit de la maison, et ils étaient si prompts à l’obéissance, que les directeurs devaient être sans cessesur leurs gardes pour ne pas dire une parole qui ressemblât à un ordre ou même à une insinuation de se porter à quelque acte d’austéritéindiscrète.
On ne faisait rien sans en demander la permission à la sainte Yierge: le silence le plus parfait, la ponctualité la plus admirable régnaient partout. Les récréations étaient à la. fois enjouées et édifiantes, si bien que M. de Lantages, qui ne put être reçu d’abord au séminaire, s’y rendait chaque jour de fort loin, et. avec un tel plaisir, “ qu’il me semblait, dit-il, “plutôt voler que marcher, tant j’avais de joie “ d’aller dans cette sainte maison. J’y décou- “ vrais une perfection si élevée au-dessus de ce- “ que nous avions pratiqué jusqu’alors, qu’étant “ de retour, je disais à un ami : Vraiment, nous “ ne sommes dévots qu’en peinture ; c’est an “ séminaire que l’on pratique la solide dévo- “ tion. ”
Pour alimenter cette piété, M. Olier institua, deux dévotions spéciales aux séminaristes : le culte de l’Intérieur de Jésus et celui de l’Intérieur de Marie. A chaque instant du jour, ils. devaient se rappeler les dispositions intérieures du Sauveur et y conformer les leurs ; leur intel-
licence devait se nourrir, dans l’étude et la prière, de ses contemplations divines, leur me moire se rappeler ses bienfaits, leur cœur son amour, leur volonté son obéissance, leurs sens intérieurs et extérieurs se garder en parfaite ■conformité avec ceux de leur divin’modèle : quid nunc Christus ? que ferait Jésus s’il était à ma place, et comment le ferait-il ? Telle devait être leur unique préoccupation, suivant la recommandation de saint Ambroise : Otnnia Christus est nohis ! “ Jésus est un sceau sur notre front
■“ pour Le confesser sans cesse, un sceau sur •“ notre cœur pour L'aimer sans relâche, un “ sceau sur notre bras pour travailler sans tin à “ son service. ” C’était dans saint Paul, à qui M. Olier empruntait toute sa doctrine spirituelle, qu’il avait puisé cette pensée : Ayez en vousmêmes les sentiments de Jésus-Christ. Toute la perfection est là pour tous, et surtout pour les prêtres, qui sont la plus haute personnification ■de Jésus-Christ.
Mais pour que les cœurs ne se décourageas- :sent pas à cause de la divine perfection de cet Intérieur de Jésus-Christ, M. Olier présentait à ■ses disciples une reproduction affaiblie mais vraie de ces vertus dans l’Intérieur de Marie, ■qu’ils devaient honorer et imiter de tout leur pouvoir. Le cœur de la Mère a été formé par Dieu sur le cœur du Fils qu’elle devait tant aimer ; jamais une ombre de contradiction n’exista entre ces deux foyers de charité qui se renvoyaient leurs flammes et leurs aspirations : il fallait donc les associer dans un même culte.
Il avait fixé le jour de la Présentation de la sainte Yierge pour être la fête du Séminaire. Il voulut faire de cette solennité une occasion de renouvellement spirituel, et il institua cette (touchante cérémonie de la rénovation des pro-
messes cléricales, qui ne se répéta jamais depuis sans apporter les plus précieuses bénédictions. Ce fut encore le nonce du pape qui y présida, et ce fut entre ses mains que chacun des prêtres et des clercs vint renouveler les engagements de la cléricature : Seigneur, vous êtes mon uniquepartage, c’est vous qui me rendez tous mes. biens !
Ergo nunc tua gens se tibi conrecrat Ergo nostra mânes, portio, tu Deus Qui de Virgine natus Per nos sæpe renasceris I
De la société des cœurs de Jésus et de Marie’* M. Olier ne pouvait séparer saint Jean, le chef' de cette famille d'âmes mystiques qui, au travers des âges, se retirent en Dieu, et dont M. Olier, comme nous l’avons dit, fut un des membres les plus vivants. Sa fête, avec celle de saint. Joseph, celle des deux grands Docteurs de l’Eglise latine, saint Ambroise et saint G-régoire,. et celle de saint Martin, l’apôtre des Gaules,, complétèrent les pieuses réjouissances de la famille sulpicienne.
Pour achever sous d’heureux auspices cetteannée 1651, et par reconnaissance envers la mère Agnès qui avait prédit et préparé tous ces biens,. M. Olier prit l’habit du Tiers-Ordre de saint: Dominique avec les sentiments de la plus vive dévotion et de la plus profonde gratitude envers Marie, honorée si spécialement dans ce saint ordre.
L’année ne s’acheva pas cependant sans deux nouvelles consolations, qui le touchèrent également. Le roi, pour témoigner son estime au zélé pasteur, voulut assister aux offices de Noël à Saint-Sulpice. M. Olier le complimenta A son entrée, et le conduisit sous le dais qui lui avait été préparé. Le recueillement du monar-*
que pendant les vêpres et le sermon qui fut •donné par M. Joly édifia toute la population La seconde faveur que reçut encore M. Olier fut la flatteuse approbation qui fut donnée à sa •congrégation par les prélats de f Assemblée du clergé qui lui donnèrent par decret la qualifi- ■cation de Compagnie de prêtres du clergé de France. M. Olier rédigea aussitôt une demande •de confirmation au Saint-Siège, mais il ne put pour le moment donner suite à son dessein, de sorte que ce ne fut qu’en 1664, à l’époque de la formation du séminaire de Villemarie que M. ■de Bretonvilliers reprit ce projet, et obtint, par lettres-patentes du cardinal Chighi, la faveur
sollicitée. r .
M. Olier, qui comprenait que son œuvre était avant tout une exception, et qui n avait nullement l’intention de former un nouvel ordre religieux, mais d’apprendre aux prêtres comment ils pouvaient trouver dans l’exercice de la charge pastorale tous les secours essentiels de la religion, en pratiquant la Arie commune et les exercices de piété, insista auprès des évêques et du clergé, par des mémoires et par des lettres, sur le caractère tout particulier de cette association. Les prêtres qui la composaient ne cessaient point d’appartenir au clergé, ils ne faisaient que s’engager plus strictement à aider et à servir l’évêque dans les différents ministères qu’il lui plairait de leur confier : “ Le vrai et unique •“ supérieur du séminaire, écrivait-il aux prélats, ■“ est Monseigneur l’évêque, qui, contenant en “ soi la plénitude de l’esprit et de la grâce desti- “ née à être répandue dans son clergé, peut seul ■“ lui donner son esprit et sa vie. ” Comme les évêques ne peuvent suffire à tout, il faut qu’ils aient entre les mains “ des prêtres qu’ils éta- Missent à leur défaut pour diriger le sémi-
“* naire, et auxquels ils donnent de leur esprit et u de leur grâce, comme fit autrefois Moïse aux
*70 vieillards, afin de vivifier et de nourrir le
clergé. ” Puisque ce n’était pas un nouvel ordre, il ne devait pas y avoir de constitutions proprement dites : les membres se proposaient de vivre en prêtres zélés et exemplaires, et pour la pratique de la vie s’en rapportaient aux traditions de leurs saints fondateurs et de leurs pieux devanciers. Ce qu’il y avait de mieux, de plus sage, de plus recueilli, de plus humble, et après tout de plus ordinaire dans la vie du clergé devait se retrouver chez eux à l’état d’institution permanente : les formes pouvaient varier, l’esprit restait.
Mais encore fallait-il former ses nouveaux confrères à ces traditions de la famille. M. Olier le comprit, et voulut que tous passassent au moins une année à la solitude d’Issy pour se pénétrer des maximes de la vie parfaite et du véritable esprit sacerdotal. C’était pour eux avant tout qu’il rédigea d’une main si ferme ces règles de spiritualité et de perfection d’une inspiration si haute et d’un sens si orthodoxe, que Bossuet les consultait souvent dans ses discussions avec l’archevêque de Cambrai. Comme il ne s’adresse pas comme saint François-de-Sales aux séculiers, il ne lui paraît pas nécessaire de les attirer à Dieu par les charmes de l’amour divin ; il le suppose dans leurs cœurs, il se contente d’indiquer quels sont les sacrifices que réclame l’Epoux de nos âmes, et les vertus par lesquelles nous pouvons Lui plaire.
Le tout se résume dans la croix, dont le fardeau est doux et léger, mais à condition qu’elle soit portée généreusement. C’est la croix sans déguisement, le maître avec saint Paul ne sait q>as autre chose que Jésus, et Jésus crucifié. Il
passe devant chacune des idoles du cœur humain.’ avec le symbole de la Ttédemption, et, comme à l’approche de l’arche, les idoles tombent et s évanouissent. La mort du vieil homme, la destruction impitoyable de toutes ses convoitises, la mortification générale et particulière de toutes les facultés intérieures et extérieures, la substitution de ia vie surnaturelle à la vie des sens, l’ensevelissement avec Jésus sous les eaux du baptême, la résurrection à une vie transformée et qui participe déjà à la délivrance du ciel, voilà le fort, viril et substantiel enseignement du grand mystique. Il parle à des hommes, il ne déguise rien. Partout, dans son Catéchisme chrétien, dans sa Journée chrétienne, dans son Introduction à la vie et aux vertus chrétiennes, son Traité des saints ordres, ses Lettres spirituelles, ses mémoires, ses manuscrits, c’est le même fond d’idées empruntées à l’apôtre des nations : “ Qui ôterait, dit Bossuet, des écrits de “ saint Paul les endroits où il explique cette “ doctrine de la nécessité d’une vie nouvelle, “ non-seulement énerverait ses raisonnements “ invincibles, mais encore effacerait la plus “ grande partie de ses divines Epitres. ” Qui ôterait cette pensée des écrits de M. Olier, les rendrait incompréhensibles ; qui l’ôterait de l’Evangile, le détruirait.
Il ne manquait aucune occasion de la rappeler à ses prêtres, et cela donna même lieu à un épi* sodé assez piquant. Un jour le vieux jardinier de la maison, frappé du recueillement des ecclésiastiques qui sortaient des conférences de M. Olier, vint écouter à la porte de la salle les admirables choses qu’il devait leur dire. Il arriva sans doute un peu tard, peut-être vers la. péroraison, toujours est-il que les paroles qu’il entendit étaient prononcées avec une chaleur et.
une conviction qui ne laissaient aucun doute sur la pensée de l’orateur : “ Il faut tuer le vieil “ homme, disait-il, pas de faiblesse, pas d’hésita- “ tion, tuons le vieil homme ! ” Le vieil homme, quel était-il ? pensa l’avisé jardinier, sinon lui, le seul homme âgé qu’il y eût dans la maison. II se retire à petit bruit et s’enfuit tout d’un trait à sa demeure, en bénissant son étoile de l’avoir conduit au trou de cette serrure révélatrice.
Après avoir, comme de juste, cédé aux questions de sa vénérable compagne, et augmenté ses appréhensions par celles qu’il fait naître, il se met au lit avec une bonne fièvre et les yeux fixés sur la porte, par où il pensait à chaque instant voir entrer les assassins.
Cette position était intolérable. La jardinière prit héroïquement son parti, et vint droit à M~ Olier pour lui faire des représentations senties sur sa cruauté : “ Nous savons ce que nous “ savons, lui dit-elle, inutile de dissimuler, mon “ mari a tout entendu : vous avez comploté de “ tuer le vieil homme. Dites-moi ce que vous “ a fait votre pauvre vieux jardinier ? ” On n’a jamais dit que M. Olier n’ait pas souri en entendant ce prodigieux quiproquo : aussi nous osons presque l’insinuer, sans craindre de nuire à l’authenticité de l’histoire. Qu’il soit même permis d’ajouter que le bon Priape apprit alois une double leçon de l’ordre moral et surnaturel : lo. l’obligation de ne pas écouter aux portes; 2o. la nécessité de tuer le vieil homme, doubla devoir dont il s’acquitta jusqu’au jour de sa mort douce et chrétienne, qui ne fut troublée par aucune vision sanglante.