CHAPITRE VIII
Dernières années et mort de M. Olier.
Veni, Domine Jesu,
Venez, Seigneur Jésus. (Apoc.)
Nous sommes des enfants de lumière, dit saint Paul, un rayon de la grâce de Dieu se reflète sur nos âmes au moment où l’Hlumination, comme l’appelaient les premiers chrétiens, le saint Baptême allume en elles cette clarté céleste qui est l’aube de la gloire et l’aurore de l’immortalité. Saint Thomas se plaît à rappeler cette pensée pour expliquer les splendeurs de l’état de grâce et les ténèbres du péché. Il aime à montrer cette lueur cachée dans les vases d’argile de nos corps et perceptible aux regards de Dieu seul, agrandie dans tous les sacrements par la pratique de toutes les vertus, et allumant dans les saints cet embrasement divin, ces flammes de l’amour qui les dévorent, comme la flamme dévore l’huile du sanctuaire.
Quand une âme arrive après de longues luttes à étouffer les vapeurs de la concupiscence dans l’éclat de ces feux, et quand Dieu allume en elle cette irradiation de toutes ses divines lumières, quand ce brasier entretenu par Sa grâce, jette toutes ses flammes, oh ! que le cœur de l’homme est beau à contempler ! Il s’est élevé de clartés en clartés dans son ascension lumineuse ; les bruits du monde ne montent pas jusqu’à lui ; les mirages et les illusions de la terre ne trompent plus son regard désenchanté de leur faux éclat : il voit au travers de leurs voiles et de leurs ombres les divines
réalités. Il était clone vrai, tous les êtres cachaient un attrait divin, un reflet du ciel avait été jeté sur toutes choses, non pour qu’elles le captivassent, mais pour qu’elles pussent au contraire le solliciter doucement vers Dieu.
Jamais la terre de son exil ne lui avait apparu si gracieuse qu’en ce moment, où il en comprend la touchante signification et les saintes harmonies ; la métaphore terrestre s’éclaire dans tous ses détails, et lui laisse voir partout les symboles de la paternelle Bonté qui lui disait, par toutes les voix de l’air et de l’abîme, des plaines et des monts, du ciel et des astres : “ Cherche au-dessus de nous ! ” Le concert de la nature entière monte à son cœur, non pour le solliciter vers elle, mais pour l’empoiter vers Dieu. Il est libre enfin par la vérité ; il respire la vérité comme la poitrine respire l’air, il se tourne vers elle comme la plante vers le soleil.
Tout en lui, les pensées, les désirs, la mémoire, l’imagination, la voix, le geste, les regards, le visage, tout est si pur, si calme, si limpide, que l’innocence reluit au travers de son corps comme un rayon qui traverse le cristal des eaux. Toutes les beautés couronnent à la fois son cœur, la candeur reconquise d’une enfance tout angélique, la virile et glorieuse expression du combat et de la victoire, l’humble et reconnaissante sérénité de l’âge mûr.
Il voit : des flots de lumière envahissent son intelligence, les torrents des flammes de l’amour divin dévorent son cœur, et tendent à se répandre dans le monde entier. ^ Des paroles brûlantes montent de son cœur à ses lèvres : David appelle tous les êtres à louer leur auteur, saint François d’ Assise leur prête sa voix, saint Thomas passe ses derniers jours a commenter dans une douce extase le cantique des cantiques,
saint François-Xavier, dévoré par ces divines ardeurs, ne cesse de crier à Dieu : “ C’est assez “ Seigneur, c’est assez ! ” Une flèche d’amour traverse le cœur de sainte Thérèse : les âmes d’autres saints sont embrasés par des feux si brûlants qu’ils ne les soutiennent que par miracle : ils voudraient dans cette possession de Dieu crier avec des voix sans nombre : Aimez l’Amour infini ! car Lui seul est bon, saint, juste et vrai !
On raconte que la fameuse statue élevée dans le désert par les rois d’Egypte rendait des oracles lorsqu’elle était touchée par les feux du soleil. Il en est ainsi de l’âme des saints : entourés d’une atmosphère toute divine, rayonnants sous le soleil de Justice, pénétrés de ses splendeurs, des oracles d’amour s’échappent de leurs lèvres, et mettent vraiment le feu divin à notre pauvre terre : Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut ascendatur ? Jésus, qui a voulu que son saint précurseur fût une lumière vive et étincelante, et que ses apôtres fussent transformés intérieurement par les langues de feu du Saint-Esprit, veut toujours que le flambeau de la Vérité et les ardeurs de la charité s’allument dans les cœurs de ses disciples.
La mère de M. Olier avait vu, avons-nous raconté, un globe de feu prêt à embraser la terre, et en avait conclu que son fils serait un foyer du céleste amour. La prophétie maternelle s’accomplissait à la lettre, et ce qui nous reste à raconter de la vie du serviteur de Dieu, arrivée maintenant à cette plénitude de charité qui ravit le ciel et enflamme la terre elle-même, va lui donner entièrement raison : “ J’éprouve,
“ disait-il, de violents transports pour Le faire “ servir, et ne pouvant me répandre partout, je “demande avec instance des sujets pour les
“ envoyer dans tout l’univers afin d’y faire con- “ naître Notre-Seigneur au Très-Saint Sacre- “ ment, et d’opérer ainsi par eux ce que je vou- “ drais faire partout moi-même. Dans ce désir ' excessif, je voudrais avoir des bras qui pussent “ embrasser le monde entier pour le porter à “ Dieu, et le remplir d’amour. O mon Tout!
que Vous êtes peu connu ! que Vous êtes peu “ aimé ! ”
Le roi de Perse demandait instamment au pape d envoyer à Ispahan un évêque catholique en remplacement du dernier titulaire retiré en France à cause de ses infirmités. Il promettait non-seulement la liberté de conscience, mais même la réunion à l’Eglise Eomaine de 80 évêques arméniens. Le pape en écrivit au nonce en France, et celui-ci vint offrir ce siège à M. Olier. Il eût accepté sans hésiter cette mission périlleuse, si tous ses confrères ne s’y fussent opposés : au moins promit-il d’envoyer à sa place quelqu’un de ses prêtres, mais le sujet désigné tomba malade, et le projet fut abandonné.
Il en fut de même de la fondation d’un séminaire en G-rèce, que le nonce Mgr Bagni le suppliait d établir : le manque de sujets, encore plus que le défaut de ressources empêcha d’y donner suite.
Il y avait dix ans qu’il gouvernait Saint-Sulpice (1652), et ses confrères, qui lui avaient autrefois entendu annoncer que sa mission publique ne s’étendrait pas au-delà de ce terme, lui exprimaient déjà leur bonheur de le voir maintenu à son poste par la Providence : “ C’est “ à Dieu, répondit M. Olier, à vérifier Ses paro- “ les, et à accomplir ses desseins, nous n’avons “ qu’à nous abandonner à Lui sans retour sur “ nous-mêmes, afin qu’il dispose à jamais de “ nous comme 11 voudra. ”
Epuisé par la fatigue et les excès de son zèle, par les peines qu’il avait eues pendant la Fronde à nourrir son peuple, par ses courses dans la neige à Saint-Grermain pour en rapporter quelques aumônes, et surtout par ses austérités, il fut attaqué au mois de juin d’une fièvre violente, et le mal fit aussitôt de tels progrès, que les médecins déclarèrent que le malade ne passerait pas la journée suivante. Il appela un notaire, fit son testament, et envoya aussitôt quelqu’un pour remettre sa cure à l’abbé de Saint- Grermain.
A peine avait-il accompli cet acte de résiliation, et l’abbé de Saint-Grermain nommé à sa place, M. de Bretonvilliers, selon la prédiction que M. Olier lui en avait faite à une époque où la chose paraissait moralement impossible, qu’il se trouva hors de danger, comme si Dieu n’avait voulu faire naître cette circonstance que pour retirer M. Olier des embarras de sa cure, et l’appliquer à une autre mission.
En effet, c’était le moment où les évêques recouraient de toutes parts à lui pour la grande œuvre de l’établissement de leur séminaire, et demandaient ses conseils et ses sujets pour lancer leurs institutions. Ses prêtres étaient trop peu nombreux pour qu’il se chargeât à perpétuité de la direction de ces maisons : il ne les prêtait que pour un temps, et jusqu’à ce que de nouveaux directeurs fussent formés. C’est tout ce qu’il avait pu faire pour Mgr de Sourdis à Bordeaux, et Mgr de Noailles à Rodez. En 1648, Mgr de Beauveau, évêque de Nantes, lui avait demandé la même faveur, et M. Olier, qui venait de prier à Vannes sur le tombeau de saint Vincent Ferrier, et qui savait que c’était le désir de l’apôtre de la Bretagne, accéda à cette
demande et donna les sujets demandés pour cette œuvre.
Maintenant que les médecins l’envoyaient (1652) aux eaux de Bourbon, il s’en allait, sans s en douter, à une mission générale pour l’établissement des séminaires. Il ne voulut pas entreprendre pour le moment l’érection de celui d’Avignon, les circonstances ne lui semblaient pas favorables, et “ il voulait marcher pas à pas “ suivant les ordres majestueux et éternels de
Dieu. Mais à Viviers, il trouva l’évêque et les prêtres si bien disposés et si ardents pour cette entreprise, qu’il ne crut pas pouvoir refuser leur demande. Il avait d’ailleurs un sujet particulièrement propre pour cet office : c’était le cousin de Mgr de Viviers, cet abbé de Queylus que M. Olier avait eu parmi ses premiers disciples et ses plus fervents missionnaires.
Le saint prêtre fit aussitôt part de cette bonne nouvelle à M. de Breton villiers.
Sa lettre ressemble à un bulletin de victoire et à un ordre de marche en avant : “ Le diocèse “ de Viviers, écrit-il, est sur le point de se ren- “ dre à Notre-Seigneur. Je m’en vais demain “ au Puy pour voir si le feu est prêt à s’y mettre, “ et prendre mes mesures pour commencer à “ l’extrémité de Viviers, limitrophe du Puy, la “ mission que nous pourrons y ouvrir cet hiver, “ de laquelle on attend un succès merveilleux. “Je pense, mon cher enfant, que nous ne pou- “ vons pas mieux employer notre bien qu’en ces “ œuvres divines où il y va de sauver un “ million d’âmes. Et ce qui est admirable, c’est “ que j’ai trouvé en passant à Lyon un corps “ volant d’ecclésiastiques missionnaires tous “ remplis d’esprit apostolique : je pense que “ nous les pourrons avoir pour ces missions...
‘ J’espère que dans ce séjour que Dieu m’invite
“ à faire en ces quartiers, il y aura moyen d é- “ branler les Cévennes... C’est trop aimer la “ chambre et son oisiveté que de demeurer a “ Taris. C’est être sans charité, que de ne point “ sortir de là, pour délivrer de l’abîme nos “ frères qui crient au secours. ”
Il y avait longtemps qu’il rêvait d’emporter ces boulevards du calvinisme en France, le Vivarais et les Cévennes, la moisson lui paraissait mûre : segetes albæ sunt ad messem II voulut commencer par le plus difficile. ^
Privas, quoique vaincue par Richelieu, était frémissante encore : il fallait un homme d’une énergie et d’une habileté peu communes pour dominer cette opposition. M. de Queylus tut appelé de Viviers et nommé curé de cette ville, avec ordre d’établir des écoles gratuites pour les enfants des huguenots. Il lança l’œuvre avec une hardiesse et une dextérité admirables : pendant cinq ans, il lutta avec les prêtres que M. Olier lui envoya, et quand la victoire fut assurée, M. Olier le rappela à Paris pour l’envoyer livrer de nouveaux combats sur les bords du Saint-Laurent.
La mission des Cévennes eut tout le succès désiré : nous ne pouvons raconter l’histoire de ces prédications des premiers prêtres de Saint- Sulpice. Nous nous hâtons d’achever le récit du voyage de M. Olier.
De Viviers, il s’était rendu au Puy. L’évêque le supplia d’accepter son évêché : il s’y refusa avec son humilité ordinaire, mais il profita des bonnes dispositions du clergé pour l’engager à l’aider dans sa grande mission du midi. Il aurait voulu prolonger son séjour dans ces contrées, moins pour se conformer à l’avis des médecins, que pour activer cette mission. Mais une cause majeure l’appela dans la capitale : c’était, dit-
on, le projet de convertir le roi Charles II d’Angleterre réfugié à Paris après la mort de son père.
Cet homme, tant et si justement admiré de l’Ecosse, était naturellement affable, familier, communicatif, quoique d’un extérieur singulièrement dur et austère. Il semblait assez disposé à rentrer dans le giron de l’Eglise, et M. Olier avait noué des relations avec lui : malheureusement l’ambition de reconquérir son trône le préoccupait avant tout.
Afin de le gagner, M. Olier sembla entrer dans ses vues, et lui offrit de mettre à sa disposition dix mille hommes de troupes, s’il voulait s’engager à rétablir en Angleterre la foi catholique : et, grâce à l’influence qu’il avait sur les plus braves gentilshommes et sur l’armée, il eût pu tenir sa promesse. La politique l’emporta : Charles voulut se ménager les presbytériens et les catholiques, en donnant des espérances aux uns et aux autres ; d’ailleurs l’amour des plaisirs, auxquels il se livrait d’une manière très peu héroïque, le rendait indigne d’une mission aussi glorieuse. Rétabli sur son trône, il continua à se montrer protestant orthodoxe jusqu’aux derniers jours de sa maladie. Quelques heures avant de mourir, il abjura son erreur, et regretta publiquement d’avoir retardé si longtemps son retour à l’Eglise Romaine.
Le zèle de M. Olier avait connu un désappointement plus sensible. Lorsque l’année précédente le célèbre père de Rhodes, le François- Xavier du Tonquin, revint à Paris, après avoir converti dans ces pays plus de deux cent mille infidèles, demandant des prêtres et des missionnaires pour l’aider dans ses travaux, le fondateur de Saint-Sulpice était allé se jeter aux pieds de ce grand serviteur de Dieu, pour le supplier d’ac-
cepter ses services. On pense bien que le pieux Jésuite, quoique très ému de sa générosité, savait trop bien apprécier tous les services qu il rendait à la France pour accepter sa proposition. M. Olier n’avait garde de voir la chose à ce point de vue :
“ Ce saint homme, ou plutôt Notre-Seigneur en “ lui m’en a jugé indigne ! ” disait-il. — C’était sa superbe qui en était cause comme toujours ! ! Au moins eut-il le bonheur de donner au père de Rhodes quelques-uns de ses prêtres pour évangéliser la Cochinchine et le Tonquin : “ Si j osais,
“ disait-il après cela, aspirer encore à quelque “ chose de la solide gloire qu’on trouve dans le “ service du divin Maître, en donnant sa vie et “ en répandant son sang pour Lui, je regarderais “ l’Angleterre comme mon espérance ! ”
Ce fut là son dernier rêve d’apostolat ! la maladie ne lui laissa plus désormais d’illusion sur la possibilité de voler à de nouveaux combats. Après la fièvre qui l’avait forcé à se démettre de sa cure, il fut cruellement tourmenté par les douleurs de la pierre : ses maux étaient insupportables, dit M. de Bretonvilliers, et pourtant on ne l’entendait répéter au milieu de ses plus violentes douleurs que les mots : Amour ! amour ! amour ! Ces traits de flamme qui jaillissaient de son cœur sous l’étreinte de la soulfrance, s’enfonçaient dans les âmes de tous les assistants et les pénétraient de tendresse pour Dieu. Cette maladie cessa, mais d’autres infirmités survinrent.
Au printemps de 1633, il accepta d’aller passer la belle saison au château du Peray, près Corbeil. Il se rendit de là à Saumur, pour visiter encore le sanctuaire de Notre-Dame des Ardi Hiers : il y éprouva un grand soulagement, mais ce fut pour peu de temps. Revenu au château du Peray, pendant qu’il était en orai-
son, le 2G septembre à 8 heures du matin, il fut frappé d’apoplexie, et demeura paralysé du côté gauche. Personne ne vint au bruit qu’il essaya de faire sur le plancher de sa chambre ; il resta ainsi, étendu sur le parquet, s’otfrant en victime à Dieu, Le bénissant d’être abandonné jusqu’à la mort. Quelqu’un entra enfin : M. Olier lui sourit doucement, et resta dans la même inaltérable paix.
Les médecins espéraient pouvoir le guérir encore, et lui appliquaient des ventouses, ou lui enfonçaient des lancettes bien avant dans les chairs, pour ranimer le mouvement. Il souffrit tout sans se plaindre ; un seul mot lui échappa quand le chirurgien lui donna des coups de rasoir à l’épaule : “ Il aurait fallu m’avertir, on est moins surpris quand on s y attend, dit-il doucement. Un de ses prêtres l’avertit quand on passa à l’autre épaule, et pendant toute l’opération, il resta aussi immobile et aussi calme que s’il n’avait rien éprouvé.
Au bout de trois semaines, on le transp rta à Paris, où les médecins l’assurèrent qu il guérirait. M. de Bretonvilliers, entrant dans sa chambre, le trouva tout en larmes. Il lui demanda le sujet de ses pleurs : “ Ils m’assurent, répondit- “ il, que je guérirai ; mais ne serais-je pas trop “ heureux de rester sur la croix le reste de mes “ jours, pour rendre quelque chose à Notreu [Seigneur, qui a tant souffert pour moi ? . Il était si heureux d’être réduit à l’état de victime, c’est-à-dire d’avoir avec Jésus le plus beau trait de ressemblance, que son bonheur se lisait sur son visage, de sorte que saint Vincent, qui le trouva ainsi calme, souriant et paisible, ne put s’empêcher de s’écrier : “ J’admire cette
“ tranquillité ; j’estime comme une merveille “ de voir un homme rempli de tant de joie, au
“ milieu des accablements que cause une telle “ maladie. ”
Dieu lui retira cette sérénité : de nouveaux scrupules, de nouvelles ténèbres envahirent son âme. Il ne conservait sa lucidité habituelle que pour répondre à ceux qui le consultaient. Comme on s’en étonnait, il répondit aimablement que dans la maladie, il avait deux têtes, l’une qui était la sienne et qui était dans un triste état, et une autre que Dieu lui donnait pour le service du prochain. La reine Anne d’Autriche le visita, et se retira extrêmement édifiée de ses paroles et de sa patience.
Pour l’aider à passer le temps, quand il fut un peu mieux, on lui apporta quelques petits métiers : il se prêta à cette attention de ses amis avec l’aménité qu’il mettait à accepter de leurs mains les remèdes les plus répugnants. Son commerce était désormais tout avec le ciel, “ nostra conversatio in cœlis est, ” et son cœur tout retiré en Dieu.
Au printemps de 1654, il reprit la route de Bourbon, et vint loger chez les Pères Capucins, qui lui procurèrent une chambre près d’une chapelle, où il pouvait entendre chaque jour la messe, et surtout communier. En 1655, il voulut faire une dernière fois le pèlerinage de Notre-Dame du Puy, et il offrit à Marie une statue en argent, où il était représenté priant à ses pieds, pour que cette image tînt sa place, lorsqu’il ne serait plus. Il revit Langeac une dernière fois. La prieure vint le recevoir à la porte du couvent: “Vous voyez, ma mère, lui “ dit M. Olier avec sa bonne humeur habituelle, “ vous voyez comme je suis ; c’est la mère “ Agnès qui m’a joué ce tour-là. ”
Une grande consolation l’attendait à Paris : M. de Maisonneuve vint le visiter au commen-
<cement de 1656. Il reçut du pieux malade le plus aimable accueil : il était bien vrai que le saint prêtre se mourait, et il était facile de voir sur la figure de ses disciples que tous savaient la séparation prochaine. Le seul espoir qui restait se fondait sur l’âge, car il n’avait encore que 48 ans.
Pour lui, il se plaignait doucement à Dieu que son exil se prolongeât : “ Hei mihi quia incolatus meus prolongatus est ! ” Il contemplait avec amour les années éternelles, et refusait d’entendre “ tout ce qui n’avait pas le goût de l’éternité. ” On l’entendait s’écrier : “ O chère éternité, tu n’es pas loin ! ” D’ailleurs la lucidité de son esprit était parfaite : de son lit de mort, il rédigeait son catéchisme chrétien, et cet angélique Traité des saints ordres qu’on dirait échappé à la plume de saint Jean Chrysostôme.
Au commencement du carême, il dit à Mr. de Bretonvilliers : “ Préparons-nous, car bientôt
■“ nous ne nous verrons plus, et à Pâques, il fau- ■“ dra nous séparer.” Il le désigna pour son successeur, et lui donna longuement ses instructions. Le lundi de la semaine sainte, il fut attaqué d’une légère apoplexie ; on le transporta d’Issy à Paris, pour le mieux soigner. Le jeudi, il entretint encore un visiteur, et lui découvrit sur son intérieur des choses qu’il ne pouvait savoir que par révélations. Il demanda à ceux qui l’entouraient si quelqu'un voulait faire le voyage de l’éternité ? “ Moi ! ” répondit Mr. Blanlo, le gracieux auteur du livre de l’Enfance Chrétienne. “Faites vos préparatifs,” lui dit Mr. Olier. Le jour même, Mr. Blanlo se mit au lit, et il mourut avant son bien-aimé père.
La dernière pensée du saint mourant fut pour exprimer le sentiment de sa vie entière, l’humilité. Quelqu’un le priait de se souvenir de lui
près de Dieu. “ Ah ! monsieur,” reprit le malade,, “ vous me dites des paroles qui me blessent le “ cœur ! ” Le dimanche, il eut quelques alternatives de connaissance et de délire ; il salua encore, avec un bon sourire, quelques-uns de ses serviteurs, mais à trois heures, il perdit toute connaissance, et ne reconnut pas le prince de Conti, archevêque de Bourges, qui venait prendre de ses nouvelles. Il est fort douteux qu’il ait reconnu le lendemain saint Vincent de Paul, qui vint le visiter ; ce fut entre les bras de cet ange tutélaire de toute sa vie qu’il rendit le dernier soupir. (1657.)
On l’exposa dans la chapelle du séminaire pendant trois jours, et il se fit un concours immense de peuple auprès de lui, plutôt pour l’invoquer, que pour prier pour son âme. Son visage restait si beau qu’on l’eût cru endormi ; la croix couleur de sang, qui depuis quelques années était imprimée sur son front, et qu’il cachait avec soin, apparaissait à tous les yeux. Son corps fut embaumé et placé dans une bière de plomb ; son cœur et sa langue furent mis dans une cassette à part. C’est tout ce qui reste des reliques du serviteur de Dieu ; le corps a disparu pendant la Dévolution.
Tous les curés de Paris assistèrent à l’enterrement, avec plus de deux cents ecclésiastiques.
Deux ans plus tard, Mlle Mance revint du Canada, où elle croyait ne plus pouvoir rendre de services, par suite d’une triple fracture qu’elle s’était faite au bras, eu tombant sur la glace. Mal soignée, sa main était complètement atrophiée ; les médecins de Paris les plus remarquables la déclarèrent incurable, et dirent qu’il n’y avait rien à faire, sinon d’empêcher, à force de soins, que le bras ne se desséchât entièrement. Elle demanda à Mr. de Bretonvilliers la faveur
de vénérer le cœur de Mr. Olier, dans la chapelledû séminaire. Il le lui permit, pendant que la communauté était à l’office, et voulut lui-même dire la messe. “ Elle le pria de lui remettre “ le coffret de bois où était renfermé le cœur de “ Mr. Olier. Il n’en faudra pas davantage pour “ ma guérison, lui dit-elle. Le pieux prêtre le- “ lui remit, et partit en lui indiquant l’endroit “ où elle devait replacer ensuite la précieuse re- “ lique. Le coffret renfermait une boîte en plomb “ où était le cœur ; malgré sa pesanteur, elle le “ prit, et l’appuya sur son bras, et aussitôt, “ raconte-t-elle, je sentis que ma main était “ devenue libre, et qu’elle soutenait, sans appui,. “ le poids de la boîte de plomb où le cœur est “ renfermé ; ce qui me surprit, m’étonna mer- “ veilleusement, et m’obligea de louer et de “ bénir la bonté divine de la grâce qu’elle me “ daignait faire, de manifester en moi la gloire “ et le mérite de son saint serviteur. Je sentis “ au même temps une chaleur extraordinaire se “ répandre par tout mon bras, jusqu’aux extré- “ mités des doigts, et l’usage de ma main me “ fut rendu dès ce moment. — En même temps,, “ ajoute M. Dollier de Casson, toutes les liga- “ tures et enveloppes, dont le membre malade “ était enveloppé, se défirent d’elles-mêmes ; son “ bras se trouva libre, et se voyant guérie, elle “ commença à faire un beau signe de croix, re- “ merciant le Tout-Puissant, qui lui faisait une “ telle faveur.”
On attribue à Mr. Olier un grand nombre d’autres guérisons même en Canada, et jusque dans nos derniers temps. Celle de la sœur Dufresne, de l’IIôtel-Dieu, et celle de la sœur Jaurière, de la Providence, sont les plus connues. Notre but n’est pas de les raconter; nous n’avons voulu redire que les merveilles de sa
vie, afin d’offrir un modèle et un encouragement à tous ceux qui marchent sur ses traces, et afin de payer la dette de reconnaissance que nous devons au fondateur de notre colonie et au bienfaiteur de notre cité.
Etienne de Cîteaux disait à ses religieux après la mort de son saint prédécesseur : “ Albéric est “ mort à nos yeux, mais il ne l’est pas aux yeux “ de Dieu ! et tout mort qu’il nous paraît, il vit “ pour nous devant le Seigneur ; car c’est le “ propre des saints que, lorsqu’ils vont à Dieu
par la mort, ils emportent leurs amis avec eux “ dans leur cœur pour les y conserver toujours.” C’est notre vœu le plus cher, notre prière la plus fervente à celui dont nous venons de retracer la vie.
APPENDICE