CHAPITRE VI
les républicains eux-mêmes , ou, si l’on veut, les brissotins , avaient vu jusqu’alors , dans ces insurrections et ces meurtres, des affaires d’avant - poste où ils avaient toujours eu l’avantage; mais La Fayette parvenant à se faire respecter et obéir de la garde nationale, composée en grande partie de propriétaires intéressés au maintien du bon ordre, il est clair que le général aurait eu le pouvoir, aussi-bien que la volonté , de réprimer à l’avenir ces excès.
Cet important avantage balançait, jusqu’à un certain point , la puissance que les républicains et le parti révolitlionnaire s’étaient acquise. Ces derniers, ainsi cpie nous l’avrtns dit, dominaient dans le club des jacobins, où ils discutaient de nouveau les débats de l’Assemblée , dénonçant à leur gré quiconque n’était pas de leur opinion. Mais ils avaient, en outre, une grande majorité dans le public îles tribunes ; public bien payé, bien nourri, bien fourni de liqueurs fortes, et qui faisait retentir la salle de ses applaudissemens ou de ses huées , selon les instructions préalables qu’il avait reçues. Ces auditeurs à gage , ces applaudisseurs soldés avaient néanmoins des sentimens qui leur étaient propres , et ds accordaient aussi des suffrages désintéressés à ceux des représentais
244 VIE DE EAPOLÉO» BUON APARTE, qui s’abandonnaient à toute l’exagération de la * fureur révolutionnaire. Leur enthousiasme éclatait spontanément pour des hommes tels que Marat, Robespierre et Danton, qui hurlaient après des mesures de sang, de terreur et de proscription , et déclaraient la guerre aux nobles de la même voix qu’ils flattaient les vices les plus honteux de la multitude.
Insensiblement la révolution s’était dirigée vers un but qu’elle ne s’était pas proposé d’abord. La France avait obtenu la liberté, le premier, le plus grand des biens dont une nation puisse être jalouse. Les Français avaient été déclarés libres autant qu’ils pouvaient l’être,» pourvu qu’ils respectassent tant soit peu le pacte social ; mais ils ne jouissaient point réellement du bienfait de cette liberté. Les droits de l’homme permettaient bien au citoyen d’aller partout où il voulait ; mais qu’il n’eût point sur lui sa carte de sûreté , et la prison voisine l’attendait ; qu’il fût accusé d’aristocratie , et il risquait toujours d’être assassiné sur la route : de sorte que sa maison était sûre comme une forteresse, sa propriété sacrée comme les ornemeus d’un temple , sauf les droits du comité des recherches , qui pouvait à son gré violer le domicile et ravager la propriété. Le principe de la liberté était donc proclamé dans toute son extension métaphysique ;
CHAPITRK \I.
il l’estait à poser , sur une base non moins large , son frère, le principe de l’égalité.
Cet objet fixa principalement l’attention de l’Assemblée. Dans le sens propre, l’égalité des droits, l’égalité devant la loi, une constitution qui accorde la même protection aux individus de toutes les classes, sont indispensables à l’existence réelle de la liberté ; mais vouloir soumettre toute là masse du peuple au même niveau, sous le rapport des habitudes, des moeurs, des goûts et des sentimens, c’est une erreur grossière et ridicule ; c’est là méconnaître les progrès nécessaires de la société. Vainement on se révoltera contre les lois de la nature : comme elle à varié la face du globe par des montagnes et des vallées , des torrens et des lacs, des forêts et des plaines, elle a aussi modifié le corps humain sous les formes diverses , les physionomies diflerentes, et les degrés de force ou de faiblesse physique que nous lui voyons. On disait autrefois que la nature avait horreur du vide 1 ; nous pourrions dire avec autant de raison qu’elle a horreur de l’égalité. Ses productions même qui paraissent les plus semblables entre elles, ne le sont pas tout-à-fait.
' C’était l’explication que les anciens donnaient de l’action de l’eau dans une pompe ascendante. ( Édit .)
Un arbre n’a point de feuille qui ressemble parfaitement à une autre; et, parmi cette multitude innombrable d’étoiles, aucune ne brille exactement du même éclat. Mais que sont les variétés physiques' auprès de ces variétés infinies que présentent les passions , le génie , les préjugés de l’homme; élémens si habilement combinés dans leurs proportions diverses, qu’il n’a probablement jamais existé , depuis Adam jusqu’à nos jours, deux individus ayant entre eux une ressemblance parfaite? et, comme si ce n’était point assez , viennent ensuite les déférences de climat , de gouvernement et d’éducation, qui toutes conduisent à des modifications sans fin de l’individu ; modifications qui se multiplient au-delà de tous les calculs , en raison des progrès de la civilisation parmi les hommes.
Certaines tribus sauvages peuvent à la vérité présenter l’apparence d’une égalité grossière; mais le plus adroit, le plus fort, le meilleur chasseur, le plus brave guerrier, devient bientôt le maître des autres sous le titre de roi ou de chef. Une partie de la nation, grâce à d’heureux talens ou à d’heureuses circonstances, s’élève à la surface ; l’autre tombe au fond comme la lie ; un troisième rang occupe l’espace intermédiaire. L’inégalité des classes s’établit à mesure que la société fait des progrès. Sou-