‹ Vie de Napoleon Buonaparte, Empereur des FrancaisChapitre 124 sur 204 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

tiendra-t-on sérieusement , après cela , qu’une égalité autre que celle des droits puisse exister entre ceux qui pensent et ceux qui travaillent ; entre ceux « dont le langage est celui d’un bœuf' », et ceux qui ont le temps d’étudier les voies de la sagesse ? Heureux sans doute le pays où les distinctions qui doivent nécessairement exister parmi les hommes ne sont point défendues par d’insurmontables barrières ; où les rangs les plus élevés sont accessibles au talent et au savoir qui se rencontrent si souvent dans les classes inférieures ! Sans doute, autant qu’il est possible d’établir cette égalité générale, en admettant aux emplois quiconque a le droit légitime d’y prétendre par son génie et par son mérite, aussi-bien que par sa richesse, sans doute , disons-nous, les portes ne sauraient cire trop vastes ; mais les efforts des législateurs français tendaient à un but tout contraire : ils voulurent arriver à cette égalité de rangs en abaissant les classes supérieures au niveau de la classe moyenne , en essayant même , ce qui était bien plus absurde encore, de taire descendre et de confondre celle-ci dans les derniers , rangs de la société. Ils ne réfléchissaient pas que ces rangs se composent d’hommes abrutis,

1 Expression littérale de la Bible. (Édit.)

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s’ils ne sont corrompus, et qui, dans une grande ville comme Paris, échangent, dans une situation plus heureuse , la simplicité qui les eût rendus respectables contre les habitudes les plus honteuses et les plaisirs les plus grossiers. Règle générale : dans tout Etat où la civilisation est avancée l’inégalité des rangs est naturelle et indispensable. Si quelqu’un déplore cette nécessité , la philosophie Je consolera en lui démontrant que la somme des biens et des maux est également répartie sur la terre ; et la religion nous apprend qu’il est une autre vie où la nature humaine épurée ne sera point soumise aux vaines distinctions d’ici-bas. Des mesures violentes pour remédier à l’inégalité des rangs dans un État civilisé dégraderont les hautes classes sans améliorer les classes inférieures. La loi peut enlever au gentilhomme son titre , au savant ses livres , ou , pour nous servir d’une expression française , au muscadin sa toilette * ; mais elle ne peut donner la politesse au rustre, la science à l’ignorant, un extérieur décent à un sans-culottes. La société perdra beaucoup sous tous ces rapports , et les individus n’y auront rien gagné. Ce fut néanmoins d’après ce.

' Muscadin , fat , petil-maitre. Nous conservons le mot arce qu’il est tel dans le texte. [Edit.)

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mode impraticable , c|uc les législateurs de la France, cédant aux opinions exagérées de cette époque, entreprirent de niveler et de régénérer la nation.

Pour réussir dans cette grande expérience sur la nature humaine, l’Assemblée abolit toutes les distinctions honorifiques , toutes les armoiries, jusqu’aux titres insignifians de monsieur et de madame ; locutions de pure courtoisie , si l’on veut , mais qui , réunies à d’autres semblables , rendent plus douces les relations ordinaires de la vie , et entretiennent cette urbanité de mœurs que les Français désignaient par l’expression heureuse de petite morale. La première de ces suppressions tombait particulièrement sur les nobles. Pour les récompenser de leur renonciation généreuse et absolue à leurs privilèges matériels, on les dépouillait maintenant de leurs distinctions honorifiques dans la société ; comme si des voleurs, après avoir arrêté et dévalisé un gentilhomme, devaient encore, par dérision, lui enlever la plume qui orne son chapeau. L’ai’istocratie de France, depuis si long-temps réputée la fleur de la chevalerie européenne , se trouvait maintenant , autant qu’il dépendait de la législature, absolument anéantie. La voix de la nation avait prononcé contre elle un arrêt

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général de dégradation ; châtiment qui , dans l’opinion de la noblesse , ne pouvait être attiré sur elle que par un crime bas et avilissant. On aurait pu comparer la situation des ex -nobles à celle de Bolingbroke, ainsi que lui- même l’a décrite :

Eating the bitter bread of banishment While you hâve fed itport my seigniories ,

Dispark’d my parks , and fell'd my forest woods From my own Windows torn my household coàt Razed aut my impress , lèaving me no sign ,

Save mcn ’s opinions and my living blood ,

To show the world I was a gentleman.

Mangeant le pain amer de l’exil pendant que vous dévorez le revenu de mes domaines , que vous dévastez mes parcs , abattez mes forêts , enlevez de ma maison la bannière de ma famille , effacez mes armoiries et ne me laissez rien pour montrer au monde que je fus gentilhomme , excepté l’opinion des

hommes, et le sang qui m’anime. 1

A la poursuite de cette égabté qu’il est impossible d’atteindre, l’Assemblée commit une

1 Ce fut peu de temps après l’avénement de Georges de Hanovre au trône d’Angleterre , que le fameux Bolingbroke , naguère tout-puissant , se vit destitué , menacé de l’échafaud, dépouillé de ses biens, et condamné à fuir dans l’exil où bientôt il ne fut pas moins suspect à la cour de Jacques II qu’à celle du successeur de la reine Anne. (Édit.)

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