‹ Vie de Napoleon Buonaparte, Empereur des FrancaisChapitre 132 sur 204 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

sance qu’ils faisaient partie de la grande communauté , maintenant gouvernée par des délégués de leur choix. Le pouvoir eut toujours de grands attraits ; mais il produit l’ivresse chez ceux qui l’exercent pour la première fois.

Appelé à remplir ces grands devoirs , dont jusqu’alors il n’avait point eu la plus légère idée, le peuple se passionna pour ses nouvelles prérogatives , en porta partout l’exercice avec lui , et ne rêva plus que discussions et débats politiques. Ces actifs citoyens trouvèrent même bientôt le privilège trop restreint. La révolution semblait avoir tourné toutes les têtes parmi le bas peuple; et des gens qui ne s’étaient jamais occupés de droits politiques, furent tout à coup saisis de la fureur de délibérer et d’argumenter à toute heure du jour et partout. Les soldats de service péroraient à l’Oratoire 1 ; les ouvriers tailleui's avaient une assemblée populaire à la Colonnade ; les perruquiers se réunissaient aux Champs-Élysées. Quoi que pût faire la garde nationale , trois mille cordonniers vinrent discuter sur le prix des souliers , au milieu de la place Louis XV. Pas une maison de réu-

1 Aujourd’hui temple des Protestans dans la rue Saint- Honorc. {Édit.)

nion publique qui ne fût convertie en chambre législative; la France présentait alors le singulier aspect d’un pays où chaque individu prenait tant d’intérêt aux affaires de l’État, qu’à peine lui restait-il un moment pour s’occuper des siennes.

Le goût et les habitudes militaires étaient aussi à l’ordre du jour; car le droit d’insurrection ayant été déclaré sacré , chaque individu devait se tenir prêt à remplir ce saint devoir. Les citoyens se procurèrent des fusils pour défendre leur propriété ; la populace obtint des piques pour attaquer la propriété des citoyens. Il y avait des armes partout , et dans toutes les mains. Le bourgeois le plus pacifique briguait les honneurs de l’épaulette. Les enfans euxmêmes singeaient cette manie , et formaient de petits bataillons dans les rues. Des têtes de chats portées sur des piques , en avant de la colonne , indiquaient suffisamment l’esprit qui animait ces apprentis révolutionnaires. 1

Cette fièvre de législation tourmentait aussi les départemens. Chaque district avait son comité permanent, comité de police, comité militaire, comité civil, comité des subsistances; chaque comité avait son président, son vice-

' Mémoires du marquis de Ferricrc, livre III.

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