‹ Vie de Napoleon Buonaparte, Empereur des FrancaisChapitre 170 sur 204 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

de favorable pour la sienne. Il prophétisa des revers aux années mal pourvues et indisciplinées de la France ; et d’avance il rejeta la faute sur la perfidie bien connue du Roi et des Royalistes ; sur les actes arbitraires de La F ayette et des Constitutionnels , sur le patriotisme douteux de Brissot et de Condorcet. Ses argumens retardèrent, mais n’empêchèrent pas la déclaration de guerre, à laquelle probablement il ne s’opposait pas de bonne foi; et le plus violent, le plus sanguinaire des hommes , passa un moment pour ami de l’humanité , en ajoutant l’hypocrisie à tous ses vices. Malgré les remontrances de Robespierre , les Jacobins , aussi-bien que les Brissotins , et par les mêmes motifs , se prononcèrent enfin pour les hostilités.

L’opinion favorable à la guerre prévalait donc dans l’Assemblée; mais on dirait qu’elle voulut pressentir les intentions du Roi à cet égard, et s’assurer jusqu’à quel point il était disposé à soutenir le gouvernement constitutionnel qu’il avait adeepté, contre ceux qui paraissaient vouloir rétablir, par la force des armes, l’ancien système monarchique. Deux décrets, que l’on pourrait appeler préparatoires, furent donc rendus par l’Assemblée '.

1 8 novembre 1791.

34a VIE UE NAPOLÉON BUON APARTE.

Le premier était dirigé contre un frère du Roi; il enjoignait à Xavier-Stanislas, prince français, de rentrer en France dans le délai de deux mois , faute de quoi il serait censé avoir abdiqué son droit éventuel à la régence. Le Roi sanctionna ce décret : il ne pouvait s’y refuser sans inconséquence, puisqu’il portait la couronne sous l’empire d’une constitution dont son frère se déclarait publiquement l’ennemi. Par le second décret, l’Assemblée prononçait la peine de mort contre les émigrés qui seraient encore en état de rassemblement armé au ier janvier suivant. On n’a jamais contesté à une nation le droit d’infliger le dernier châtiment à ceux de ses sujets qui portent les armes contre elle : mais s’il est vrai que dans les grandes révolutions politiques , le parti vaincu peut être considéré comme rebelle par le gouvernement existant , dans le cas où il persiste à le combattre, la sagesse et l’humanité, néanmoins, veulent que ce gouvernement diffère d’exercer son droit dans toute sa rigueur, jusqu’à ce qu’il se soit écoulé un laps de temps assez considérable pour qu’il puisse être considéré lui-même qn état de possession réelle , et que les individus attachés à l’ancien régime aient pu oublier leurs habitudes , et la préférence qu’ils lui conservent.

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Par ces motifs, Louis voulut faire usage de la seule arme constitutionnelle laissée à sa disposition, et refusa son assentiment à ce décret. Prévoyant toutefois l’impopularité de ce refus , il s’efforça de le modifier, en publiant, contre les émigrés , une proclamation sévère où il leur enjoignait de renoncer à leur entreprise. Le peuple ne vit dans cette mesure qu’un acte de dissimulation et d’hypocrisie.

Ce dernier décret blessait le cœur et la sensibilité de Louis ; un autre vint alarmer ses scrupules religieux. L’Assemblée Nationale avait introduit le scliisme dans l’Église , en imposant au clergé un serment contraire à sa doctrine et à sa conscience : les philosophes dé l’Assemblée Législative , avec cette intolérance dont ils • - accablaient le clergé catholique , résolurent de rondre le mal sans remède.

Us se persuadèrent que c’était pour eux une occasion de porter le dernier coup à la religion de l’Etat, et se rappelèrent que le mot d’ordre des Encyclopédistes, à l’égard du christianisme, avait été : Écraser l' infante Le décret portait que les prêtres qui persisteraient à refuser le serment , perdraient la pension qui leur avait été accordée à l’époque de la saisie des biens

1 Voyez sur ces mois une noie du chap. 11, j>. 67. [Edit.)

344 V1JE *>E NAPOLÉON JBUON APARTE, du clergé; qu’ils seraient placés sous la surveillance des départemens où ils résideraient, et déportés , lorsqu’ils auraient excité des troubles religieux.

Tout monarque vraiment pliilosophe eût repoussé cette loi comme injuste et intolérante, mais Louis avait des motifs plus puissans pour y apposer son veto constitutionnel. Sa conscience de chrétien catholique ne lui permettait pas de consentir à la persécution de ses fidèles serviteurs du clergé : il rejeta donc encore ce décret.

En cherchant à garantir les émigrés et les prêtres, le Roi ne fit qu’attirer plus directement sur lui -meme le ressentiment populaire. A sa compassion pour les premiers, se joignait probablement quelque secret désir que le succès * de leurs armes vint l’arracher à son esclavage : il était aussi naturel d’attx’ibuer cet espoir à Louis XVI , que difficile à lui de s’en défendre.

Il fut donc accusé auprès du peuple , d’entretenir une intelligence secrète et intime avec les émigrés français, réunis en armes sur les frontières du royaume , et tout prêts à guider les armées étrangères dans leur marche sur la capitale.

Le refus de sanctionner le décret contre le clergé non assermenté fit accuser la superstition de Louis XVI , qui voulait, disait-on, réta-

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blir une hiérarchie gothique , tout-à-fait indigne d’un siècle éclairé. En un mot, il demeura dèslors évident , et les hommes clairvoyans n’en avaient jamais douté, que le Roi ne pouvait . opposer son droit constitutionnel à la volonté populaire, sans exposer à la fois sa couronne et sa vie.

Le danger s’accrut des suites d’une mésintelligence dans le conseil du Roi. On croira difficilement que la charge de ministre , alors si précaire dans son titre , si dangereuse dans sa possession, si affaiblie dans son autorité, ait pu être un objet d’ambition; et que, pour s’élever quelques instans à* ces hauteurs périlleuses, des hommes éclairés aient eu recours à tous les artifices, à toutes les intrigues ordinairement employées par les hommes d’État, pour se supplanter les uns les autres , sous un gouvernement stable et en temps de paix. Nous avons entendu parler de ces criminels des montagnes d’Écosse, qui s’obstinaient à faire valoir la supériorité de leur tribu, quand la preuve de sa prééminence leur assurait la priorité du supplice.. Nous avons lu aussi l’histoire de ces navigateurs naufragés au milieu de l’Océan Atlantique, qui se livraient des combats à moi’t pour des droits non moins chimériques ; mais dans aucun de ces deux cas , l’extrava-

gance n’était égale à celle de ces rivaux qui se disputaient le pouvoir dans le cabinet de Louis XVI, en 1792, époque ou ils ne pouvaient recueillir pour fruit de leurs travaux , quelque parti qu’ils eussent embrassé, que la jalouse défiance de l’Assemblée, où l’anathème bien plus fatal des Jacobins. Il en était cependant ainsi; nouvelle preuve qu’un joui’ de pouvoir , aux yeux de l’ambition , est plus précieux qu’une vie entière de bonheur et de calme. 1

Opposé à la guerre et voiüant l’éviter, le jninistre des affaires étrangères de Lessart , dont nous avons déjà parié , avait flatté Léopold et ses ministres de l’espoir que Louis XVI parviendrait à établir son gouvernement constitutionnel, malgré les efforts des Jacobins. D’un autre côté, le comte de Narbonne, ministre de la guerre , favorisait les vues de La Fayette, qui aspirait , ainsi que nous' l’avons dit, au commandement de l’armée. Pour faire tomber son adversaire, M. de Narbonne, d’accord avec La Fayette et quelques autres généraux, rendit publique l’opposition de M. de Lessart et de

1 L’auteur oppose ici cette phrase à la pensée de Caton dans la tragédie d’Addison : «Un jour, une heure de liberté est préférable à une vie entière d’esclavage.

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