‹ Vie de Napoleon Buonaparte, Empereur des FrancaisChapitre 185 sur 204 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

bué des piques et d’autres armes à la populace, dont celle-ci crevait faire usage en cette occasion.

Le 20 juin , les Sans-Culottes des faubourgs Saint-Marceau et Saint- Antoine se réunirent. Us portaient des piques , des faux , des fourches , des armes de toute espèce : les unes avaient été forgées exprès pour la destruction, les autres , instrumens paisibles de l’agriculture, avaient été subitement converties en instrumens de rage et de mort. Cette populace, malgré son grand nombre , paraissait agir sous un chef. Au milieu des cris , des chansons , des danses ; à travers cet appareil grotesque d’une joie sauvage et terrible , ses mouvemens semblaient soumis à une combinaison régulière ; et l’on aurait pu soupçonner l’ordre où il n’existait réellement que confusion. La multitude se divisait en plusieurs corps, qui avaient chacun leur commandant. Ces misérables arborèrent aussi des étendards , qui ne faisaient que trop connaître leur caractère et leurs projets. Sur une enseigne, on voyait des culottes déchirées, avec cette devise : Vivent les Sans - Culottes ! Au bout de la pique d’un drapeau noir avaient été placés les entrailles sanglantes d’un porc , avec cette légende : Fressure d’un aristocrate. Ce rassemblement formidable fut bientôt grossi de tous les mauvais sujfets de Paris; multitude im-

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inense, dont le langage, les gestes et la physio nomie annonçaient une violente catastrophe.

Les marchands, qui redoutaient un pillage général , se rassemblèrent de leur côté , non pour défendre le Roi ou protéger l’Assemblée Législative, mais pour garantir le Palais-Royal, dont les riches boutiques devaient probablement tenter le plus la cupidité des Sans-Culottes. Un corps considérable de citoyens garda les avenues de ce temple de Mammon , et empêcha les insurges, d’y pénétrer ; montrant ainsi ce qu’on aurait pu faire pour le palais du monarque et celui des députés, si l’on avait eu l’intention de sauver l’un ou l’autre.

La multitude se porta sur l’Assemblée, cerna les députés treinblans, remplit d’hommes armés toutes les avenues de la Chambre, déclara qu’elle avait une pétition à présenter, et insista pour défiler dans la salle , afin de déployer la force dont elle pouvait soutenir ses prétentions. Les membres épouvantés se bornèrent à demander, ne pouvant faire mieux, que les insurgés se fissent représenter par une députation, ou qu’au moins, puisqu’ils venaient comme corps, ils déposassent leurs armes avant d’entrer. Les farouches pétitionnaires accueillirent ces deux propositions par des huées , et inondèrent la salle , en agitant , d’un air'de triomphe , leurs

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armes révolutionnaires. Pendant ce temps , l’Assemblée , triste et consternée , s’ efforçait de garder un extérieur d’indifférence, et même de cordialité à l’égard de ces dégoûtans et formidables intrus. On l’a justement comparée 1 à mie troupe de mauvais comédiens qui tâchent de désarmer, par leurs complaisances , les ignobles spectateurs qu’ils ennuient. a

* L’auteur cite ici M. Lacretelle , Histoire de la Révolution Française , turae m , page i35, édit. 1824. [Édit. )

3 L’Assemblée , pourrait-on dire , n’avait d’autre parti que celui de la soumission. Cependant il est arrivé, en pareille circonstance , que des hommes courageux ont mis un terme à des excès de même nature, en déployant à propos une vigueur soutenue. Lorsque la populace anticatholique à Londres s'agitait furieuse dans les avenues , et jusque dans les galeries de la Chambre des Communes , en 1 780 , le général Cosmo Gordon , membre de la Cham bre , s’avança vers l’infortuné lord supposé l’auteur du mouvement, et lui dit: « Milord, si votre intention est d’introduire vos coquins d'adhérens dans la Chambre des Communes, je vous déclare qu’à l’instant où il en entrera un , je passe mon épée au travers du corps , non pas à lui , mais à vous. » Il 11’en fallut pas davantage ; le rassemblement se porta sur un autre point. Nul doute qu’il ne se trouvât dans l’Assemblée Législative de France, des hommes en état de conjurer l’orage qu’ils avaient provoqué, et qui n’eussent pas manqué de le faire , si un intrépide citoyen les eût rendus personnellement responsables des conséquences.

De la salle des séances, le rassemblement se porta aux Tuileries. Quelques mesures de sûreté avaient été prises; plusieurs corps de troupes occupaient des positions avantageuses. Protégés par les grilles et les murs , ils auraient pu défendre l’entrée du château à cette populace armée; mais il n’y avait chez eux ni union, ni dévoûment au Roi , ni énergie ; et Louis n’essaya point de stimuler leur courage en se plaçant à leur tête.

La garde nationale se dispersa, sur l’ordre de deux officiers municipaux revêtus de leur écharpe , qui lui défendirent de s’opposer à la volonté du peuple. Les grilles furent enfoncées à coups de longs marteaux d’enclume : les portes du palais avaient été fermées; mais un canon est braqué contre elles par la populace : l’entrée est forcée ; ces magnifiques appartemens de la royauté , depuis si long-temps l’or-r gueil de la France , se virent envahis par la multitude , comme ceux de Priam l’avaient été jadis par les soldats de Pyrrhus.

J pp are t domus intus , et atria longa patescunt , Apparent Priami et veterum penetraUa regum. '

Ce fameux palais de l’auguste maison de Bour-

1 Dryden a paraphrasé ces vers admirables, sans en exprimer entièrement le sens littéral ou l'esprit ; mais en

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