CHAPITRE I
l’hypocrisie, d’ailleurs si différente de la religion , est un témoignage en faveur de cette religion elle-même , comme l’ombre de la ftimée atteste l’existence d’une flamme claire et pure.
Il n’y aurait point d’hypocrisie religieuse si l’on % n’accordait un certain degré d’estime à la religion ; car personne ne se donnerait la peine de * prendre un masque qui n’aurait rien de respectable ; et ces égards pour les formes extérieures du culte sont un hommage rendu aux doctrines qu’il enseigne. En se parant d’une vertu qu’il n’a pas , l’hypocrite donne du moins un exemple qui peut devenir profitable à d’autres, encore bien que ses démonstrations de piété soient un outrage envers celui qui sonde le cœur et les reins.
D’un autre côté , l’Académie créée par l’habile Richelieu , réunissait en quelque sorte toute la littérature française en un seul corps sous la protection immédiate du monarque , des bontés duquel chaetti de ses membres devait réclamer, 'croyait -on, jusqu’à ses moyens d’existence. La haute noblesse imita , du souverain , ce mode de patronage. A l’exemple du roi, qui accordait des pensions et des secours aux principaux hommes de lettres de son règne, les nobles donnaient asile et protection à d’autres littérateurs logés dans leurs hôtels, nourris à leurs
28 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, tables , et. admis dans leurs sociétés , à des termes un peu plus honorables que les artistes et les musiciens qui instruisaient ou amusaient les grands, en échange de l’hospitalité qu’on leur accordait. Placés dans une situation si précaire , ces écrivains ne purent faire autrement que d’accommoder leurs compositions au goût et à l’intérêt de leurs protecteurs. Ils exaltèrent , par flatterie , la supériorité du roi et des nobles sur le reste de la nation ; et le peuple , indifférent alors à toute littérature étrangère, sentit son respect pour le gouvernement s’accroître et s’étendre, grâce aux productions de ces hommes de génie qui florissaient sous sa tutelle.
Tel était le système de la monarchie française , et tel il se maintint jusqu’à la paix de Fontainebleau. Mais sa base avait été peu à peu minée; une révolution presque complète , quoique silencieuse , s’était opérée dans l’opinion publique. La monarchie ressemblait à ces tours antiques , détachées de leurs fonderions , et que la première tempête ouïe moindre tremblement * de terre va transformer en un monceau de ruines. Quelles causes ont pu produire un changement si complet dans le court espace d’un demi-siècle, ou à peu près? Nous les rechercherons tout à l’heure; ce qui toutefois ne peut se faire qu’en examinant séparément les allé-
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rations successives introduites par le temps , dans les difféfens ordres de l’Etat.
Remarquons d’abord que , dans ces derniers temps, les malheureux effets du luxe et de la vanité avaient amené la ruine totale d’une • grande partie de la noblesse française; exprès-** sion qui , dans ce pays, comprend ce que nous appelons en Angleterre la noblesse et la gentilhommerie c'est-à-dire l’aristocratie naturelle du royaume. Ce corps, sous Louis XIV, tout déchu qu’il était- du rôle de ses ancêtres dans l’histoire , existait encore , pour ainsi dire , dans ses propres souvenirs , et déguisait la dé- * pendance où le tenait le monarque , au moyen d’un grand appareil de magnificence , et par l’importance attachée aux privilèges héréditaires. Plus rapprochés que leurs'successeurs de cette époque , non encore oubliée , où la noblesse de France avec ses vassaux , composait réellement l’armée du royaume, ils représentaient toujours, à l’imagination du moins, les desccndans de ces héros chevaleresques , tout prêts à marcher sur les traces de leurs aïeux, si les événemens eussent rendu nécessaire la convocation du ban et de l’arrière-ban , organisation féodale
1 Nofniity and gentry ; les familles titrées et les simples gentilshommes. {Édit.)
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de l’ancienne chevalerie française. Mais cette illusion s’évanouit bientôt. La défense de l’État, en France comme dans les autres pays, fut confiée à l’action d’une armée permanente ; et sur la fin du dix-huitième siècle , la noblesse française ^•offrait un triste contraste avec ses devanciers.
Déjà trop nombreux pour conserver tous ses droits à la considération , l’ordre de la noblesse fut imprudemment accru par dès créations nouvelles. On comptait dans le royaume quatrevingt mille familles nobles environ , et l’ordre * • se divisait en plusieurs classes , qui portaient les * unes sur «les autres des regards d’envie ou de mépris. ‘
D’abord, une grande ligne de démarcation existait entre les nobles anciens et les nouveaux nobles. Ceux-là étaient de vieille institution ; leurs ancêtres s’étaient élevés par des services réels ou supposés rendus à la nation , dans les conseils ou sur le champ de bataille. Ceux-ci avaient trouvé un accès plus facile aux grandeurs, en achetant des propriétés , des charges, ou des lettres de noblesse. Chacun de ces moyens commodes investissait souvent de titres et d’honneurs , des hommes redevables de leurs richesses à de basses et sordides occupations , ou des fermiers généraux et des financiers , que
le peuple regardait comme autant de sang- .