CHAPITRE II
cipes libéraux comme une fantaisie du jour , et les embrassa elle-même , pour prouver qu’elle était au-dessus des préjugés vulgaires. En un mot, elle adopta ces opinions politiques comme elle adopta le chapeau rond et le frac , uniquement parce que c’était la mode. Les nobles devinrent philosophes dans le monde, comme ils seraient devenus des bergers d’Arcadie dans un bal masqué , mais sans plus songer, dans le premier cas, à sacrifier leur rang ou leurs privilèges , que, dans le second , à mener réellement paître des troupeaux. Le comte de Ségur donne des détails fort intéressans sur les opinions de la jeune noblesse de France , opinions qu’il partageait lui -même à cette époque terrible.
« Entravés dans cette marche légère par l’ancienne morgue de la vieille corn1, par les ennuyeuses étiquettes du vieux régime, par la sévérité de l’ancien clergé, par l’éloignement de nos pères pour nos modes nouvelles , pour nos costumes favorables à l’égalité , nous nous sentions disposés à suivre avec enthousiasme les doctrines philosophiques que professaient des littérateurs spirituels, hardis. Voltaire entraînait nos esprits ; Rousseau touchait nos cœurs : nous sentions un secret plaisir à les voir attaquer un vieil échafaudage qui nous semblait gothique et ridicule.
58 VIE DE NAPOLÉON BTTON APARTE.
« Ainsi, quoique ce fussent nos rangs, nos privilèges, les débris de notre ancienne puissance qu’on ruinait sous nos pas , cette petite guerre nous plaisait : nous n’en éprouvions pas les atteintes , nous n’en avions que le spectacle. Ce n’étaient que des combats de plume et de paroles, qui ne paraissaient pouvoir faire aucun dommage à la supériorité d’existence dont nous jouissions , et qu’une possession de plusieurs siècles nous faisait croire inébranlable
« La liberté , quel que fût son langage , nous plaisait par son courage ; l’égalité , par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre, tant qu’on croit pouvoir remonter dès qu’on le veut; et, sans prévoyance, nous goûtions tout à la fois les avantages du patriciat et les douceurs d’une philosopliie plébéienne. » '
Nous désirons surtout être bien compris. Nos observations ne tendent point à blâmer l’aristocratie française d’avoir exercé son patronage sur les sciences et les lettres. Ce patronage n’avait rien que d’honorable , et ne pouvait que puissamment servir le développement de la société. La faveur des grands suppléa au défaut d’en couragemens publics , et nourrit des talens qui ,
1 Mémoires et Souvenirs de M. de Ségur , tome I*r» page 44. {Édit.)