‹ Vie de Napoleon Buonaparte, Empereur des FrancaisChapitre 34 sur 204 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

sans elle , n’eussent point produit leurs importantes et inappréciables compositions. Mais il eût été plus heureux pour la France, pour la noblesse et pour la littérature , que le patronage ne fût point allé jusqu’à l’intimité réciproque. La dépendance qui naît du besoin est un empêchement grave , insurmontable peut-être , à l’indépendance de l’esprit ; souvent l’homme de lettres , pour flatter les passions de ses protecteurs , ou pour servir son intérêt particulier, se vit entraîné dans les voies scandaleuses de la malignité, de la médisance et delà calomnie; il arriva que les écrivains se livrèrent des combats acharnés; qu’ils mirent nécessairement en œuvre, dans ces luttes, toutes les ressources de la dissimulation , de la flatterie, et de l’intrigue, cortège le plus honteux qui puisse accompagner la profession littéraire.

Plus le dix-huitième siècle avançait , plus les littérateurs acquéraient d’importance et de crédit. Certains de leur influence sur une société qui ne pouvait goûter que par eux les plaisirs de l’esprit , ils réunirent leurs communes prétentions à ce qu’on appelait , dès-lors , la dignité d’un homme de lettres. Sous ce rapport ils dépassèrent bientôt toutes les bornes , et manifestèrent, jusque dans le salon de leurs patrons, un fanatisme d’opinion, une hauteur dogma-

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tique et un langage qui obligea le vieux Fontcnelle lui-même à confesser qu’il était épouvanté de cet excès de suffisance que l’on remarquait partout dans la société. La vérité est que les gens de lettres, ne s’attachant ordinairement qu’à la théorie, argumentent toujours sur des hypothèses, et jamais d’après l’expérience. Us connaissent leur supériorité intellectuelle sur ceux qu’ils fréquentent, finissent par croire à leur infaillibilité, et la proclament avec assurance. Si le sang-froid, ou le pouvoir de commander à ses passions , entre pour quelque chose dans la philosophie , nous ne rencontrons guère cette vertu chez un philosophe soutenant sa théorie favorite. On peut dire que les hommes d’Église sont moins zélés à faire des prosélytes , et les guerriers moins ambitieux d’étendre leurs conquêtes , que les philosophes ne le sont à faire partager leurs opinions.

Ceux de France n’ignoraient pas leur empire sur l’esprit public. Unis comme ils l’étaient , surtout les encyclopédistes , ils fortifièrent cette impression, et la rendirent durable en faisant retentir continuellement aux oreilles du peuple les principes qu’ils s’efforçaient de répandre. Dans ce but, ils firent en sorte que leurs doctrines, présentées sous mille aspects divers, embellies de mille formes nouvelles, éclatas-

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