CHAPITRE II
sent à la fois sur mille points opposés; c’était le tonnerre au loin répété par l’écho dos montagnes. Le peuple devait, à la fin, admettre comme incontestable ce qu’il entendait prôner de tant de côtés différens. Les philosophes s’armèrent aussi de tous les traits de la satire , contre ceux qui sehasardaient à réfuter leurs maximes. Rivaux terribles , ennemis implacables , ils triomphèrent de beaucoup d’écrivains d’opinions contraires , qui s’étaient présentés dans la lice comme champions de l’Église et de la monarchie.
Nous avons déjà signalé les inconvéniens qui résultent, pour la littérature, de produire sous la protection de riches particuliers au lieu de celle du gouvernement. Ajoutons, et cette considération n’est pas moins importante , que l’air des salons , des ruelles et des boudoirs , est souvent fatal à cette vertueuse et philosophique abnégation personnelle qui donne la dignité au corps littéraire. Se mêler aux sociétés joyeuses d’une capitale corrompue, c’est approuver, nécessairement, la folie et le vice, en supposant qu’on ne s’y abandonne pas soi-même. Voilà pourquoi peut-être la littérature française, plus que toute autre en Europe, a encouru le reproche d’avoir fait servir sa puissance à l’anéantissement de l’austérité des mœurs et de la fixité
6a VIE DE NAPOLÉON BUONAFARTE.
des principes. Quelques écrivains du premier ordre, Montesquieu lui-même, se sont délassés de leurs profondes recherches sur l’origine des gouvernemens , et de leurs abstractions philosophiques , par des contes impudiques propres à enflammer les passions. Partageant bientôt les dérégleinens de ceux qui la cultivaient, la littérature dégradée des temps modernes fit alliance avec cette immoralité que non seulement les philosophes chrétiens, mais encore les philosophes du paganisme, ont considérée comme le plus grand obstacle à la pureté , à la sagesse et au bonheur de la vie. La licence qui marchait ainsi tête levée , et dans cette nudité dégoûtante , faisait partie du malheureux héritage laissé par le régent au peuple qu’il avait gouverné : le décorum de la cour, sous le règne de Louis XIY, servait de digue à ces écarts, et le vice du moins s’y couvrait d’un voile de décence. Mais le régent et ses favoris affectèrent dans leur conduite une telle impudeur, un raffinement d’infamie si profond , que le ciel , aux temps des miracles, eût manifesté soudain sa vengeance par d’effroyables prodiges. Des crimes que le plus dissolu des empereurs romains serait aller cacher dans les solitudes de Caprée , étaient commis alors aussi publiquement que si tous les hommes eussent été frappés de cécité ,