CHAPITRE III
couvrir un ulcère rongeur ; ce qui n’est que dégoûtant et inutile si le chirurgien n’est pas là pour y appliquer l’appareil. Pendant que le rapport du ministre des finances passait de la main d’un oisif dans la main d’un autre plus oisif encore ; qu’il occupait sur les soplias et les toilettes , la place de la dernière brochure, et suggérait aux imprudens , de vains et dangereux discours , on songeait à rendre a la nation française le droit le plus précieux pour des honunes libres, celui d’accorder ou de refuser les subsides.
La situation pénible des finances une fois connue déternlinait cette conviction générale , qu’on ne pouvait échapper au système oppressif de taxation, eL à la banqueroute qui paraissait imminente , que par un appel à la nation , convoquée dans les anciennes formes représentatives : c’étaient les Etats-généraux.
On peut dire qu’un long espace de temps avait fait oublier la nature et les attributions de ce corps, en supposant qu’elles eussent été jamais bien déterminées; d’ailleurs l’organisation des Etats-généraux de 1614, dernière date de leur réunion , ne convenait probablement pas à une époque si différente sous le double rapport de l’opinion publique et des circonstances. Mais l’ignorance des iugrédiens qui composent le remède, et de ses effets probables , ébranle
rarement la confiance d’un malade. Tous les vœux se réunissaient donc pour la convocation de ce corps représentatif Chacun espérait que cette assemblée trouverait un remède efficace aux maux qui pesaient sur la nation. Le cri était général ; et, comme il arrive dans les occasions pareilles , bien peu de ceux qui élevaient la voix savaient positivement ce qu’ils voulaient.
Eclairés par l’expérience, nous pouvons dire aujourd’hui qu’il existait, à cette époque de 1 780 , une chance , douteuse si l’on veut , de prévenir le bouleversement universel qui devait bientôt arriver. Si le gouvernement du roi , résolu d’accomplir le vœu général , eût pris l’initiative, et qu’il eût accordé cette grande mesure nationale, comme une grâce émanée de l’amour du prince envers son peuple ; si des moyens rapides et décisifs eussent été pris pour faire entrer dans l’assemblée , surtout relativement au tiers-état, des hommes connus par leur modération etleurs principes monarcliiques, il semble probable que la couronne eût trouvé dans un corps formé par elle- même un appui tel, qu’elle eût déjoué toute entreprise téméraire , capable d’entraîner le royaume dans une révolution complète. Respecté depuis tant desiècles, le trône était encore l’objet d’un culte religieux.
Le roi disposait encore d’une année , commandée sous lui par ses nobles, et toujours animée de cette loyauté 1 , attribut naturel de la profession militaire. Les esprits n’étaient point encore irrités, par des délais éternels, cl par des chicanes inutiles, qui ne décelaient que l’extrême répugnance de la cour à accorder ce qu’elle n’avait aucun moyen de refuser en définitive. L’opinion publique n’était point alors agitée par les déclamations audacieuses de mille pamphlétaires qui , sous le prétexte d’éclairer le peuple, préoccuppaient les esprits des idées les plus exagérées sur l’importance du tiers-état, et de sa supériorité sur les autres pouvoirs. Des hommes ambitieux, affranchis de tout scrupule, n’avaient eu ni le temps ni l’audace de parler de ces prétentions hardies que leurs ancêtres n’avaient jamais conçues, pas même en idée, et que six ou sept années d’attente , d’espérance et de mécomptes les mirent à même d’élever enfin avec succès.
On laissa, néanmoins, écouler ce laps de temps entre le projet primitif de convoquer les Etats-Généraux, et le moment où cette mesure devint inévitable. Sans ce délai , le roi , en possession de tontes les prérogatives de la couronne,
1 Ce mot est , en Angleterre , synonyme de fidélité à son «roi, d’où loyalty signifie aussi royalisme. (Édit.)
Vie de Nap. Buoh. Tome i. .8
JB
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à la tête de la force militaire, aurait pu renoncer volontairement à telles de ses attributions qui paraissaient incompatibles avec les opinions libérales de l’époque , et cêtte concession eût été •
reçue comme une grâce , puisqu’elle n’eût point été exigée comme un sacrifice. Dans l’intervalle, la conduite du gouvernement envers la nation , dont il devait bientôt avoir les représentons en face, fut celle d’un insensé, qui par mille insultes irriterait le lion dont la cage va être ouverte , et à la fureur duquel il va nécessairement se trouver exposé.
Necker , que sa probité reconnue et sa franchise républicaine avaient élevé très haut dans l’opinion populaire , s’était vu écarté du ministère des finances, en 1781 , par le crédit et les intrigues du vieux Maurepas. Adroit , versatile, égoïste et rusé , Maurepas eut l’art de conserver le pouvoir jusqu’au dernier moment de sa longue • existence , et la mort vint à propos l’arracher à une ruine certaine. Selon l’expression énergique d’un proverbe du Nord : « Il fit long jour et longue route » 1 , et mourut juste au moment où le système évasif des emprunts usuraires , et les mesures palliatives des faveurs individuelles , l’eussent difficilement sauvé d’une disgrâce. Son
1 Dajr and way alike long. [Édit.) ,