CHAPITRE IV. l
lequel la chaleur des esprits peut s’éteindre , les erreurs se reconnaître et se corriger; ces avantages, disons-nous , n’ont pas besoin d’une plus ample démonstration.
-Il faut convenir, cependant , que toute tentative qui aurait eu pour but de fortifier l’action de la noblesse , au moyen d’une chambre sépa- * rée , eût rencontré de grands obstacles dans l’exécution. La masse du peuple voyait dans la suppression des privilèges la roule la plus sûre pour arriver à la régénération complète du royaume. L’institution d’une chaiybrc haute ne pouvait que lui donner de l’ombrage, puisque «des individus menacés par les réformes , se se- * raient ainsi trouvés en position de les combattre, •
et même de les arrêter entièrement. Il était * naturel de penser que la noblesse et le clergé , réunis en chambre haute, apporteraient quelque partialité dans la question relative au" retranchement ou à la limitation de leurs privilèges exclusifs. Outre que le tiers-état*regardait de mauvais œil ces possesseurs opiniâtres de droits opposés aux libertés du peuple, on pouvait craindre, en 'remettant la férule aux mains de ceux qu’elle devait frapper , qu’ils ne s’en servissent avec la discrétion de l’écuyer de don Quichotte. On aurait pu douter encore, et avec raison, en voyant la nation divisée en
l5o VIE DE NAPOLEON BUON APARTE.
tant de partis divers , que deux chambres , formées d’élémens si opposés entre eux , agiraient avec toute la prudence désirable , et une générosité réciproque. L’une aurait sans doute cher- . ché constamment à rentrer dans la plénitude de ses privilèges, en supposant qu’elle eût été * obligée d’en céder une partie ; l’autre aurait probablement poursuivi avec ardeur l’accom- * plissement intégral d’une révolution démocratique. De cette manière, la barrière imposée à la violence des deux partis eût peut-être contribué au bouleversement qu’elle devait empêcher.
D’un autre côté , tant que le roi eût retenu quelque portion d’autorité, il aurait pu, avec* l’appui de la chambre haute, opposer un contrepoids à la puissance démocratique. L’entreprise était difficile , sans doute ,' mais on pouvait du moins la tenter. Malheureusement, deux partis contraires assiégeaient successivement l’oreille du monarque. L’un voulait qu’il accordât tout aux prétentions des réformateurs; l’autre le pressait de rejeter leurs demandes les plus raisonnables, sans réfléchir que le roi avait à faire à des hommes en état d’obtenir par la force ce qu’on eût refusé à leurs supplications. Mounier , et Malouet , dans le tiers-état , plaidèrent pour la création de deux chambres. Necker était certainement favorable à quelque plan de ce genre;
1 ' " Digltizeci Bÿ GSbgle
• CHAPITRE IV. . l5l
mais les nobles pensèrent qu’il leur en coûterait un trop grand sacrifice de leurs privilèges, quoique ce fût le moyen de conserver ce qui leur restait. De son côté , la partie démocratique du tiers-état se déclarait ouvertement contre une mesure qui tendait à arrêter l’impulsion révolutionnaire. *
Cinq ou six semaines se passèrent en débats inutiles sur le mode de délibération à suivre dans les Etats. Pendant ce temps , le tiers fit voir, par la fierté de son attitude, qu’il compre- * nait ses avantages. Il savait que les deux autres corps, pour conserver une influence quelconque dans leur position , seraient obligés de s’adjoindre à lui , d’après ce principe que les gros nuages attirent les vapeurs légères. C’est ce qui arriva. Quelques nobles et tout le clergé inférieur se réunirent au tiers-état. Le 17 juin 1789 ils procédèrent à se constituer en corps législatif exclusivement compétent par la promulgation des lois 5 abjurèrent la dénomination de tiersétat, qui désignait une seule branche de trois corps séparés ; prirent le titre d 'Assemblée Nationale, et se déclar èrent, non plus la troisième branche du corps représentatif, mais les seuls représentans du peuple , ou plutôt le peuple luimême, exerçant en personne tout le pouvoir colossal du royaume. Ils s’arrogèrent bientôt la
qualité tl’un corps constituant , dont les attributions n’étaient plus restreintes , comme dans le principe , au redressement de certains griefs , niais qui pouvait détruire l’édifice social , et le reconstruire à son gré. En raisonnant d’après les idées communes , il serait difficile peut-être , de justifier des représenlans qui, convoqués pour un objet déterminé , investis de pouvoirs relatifs, dénaturaient à ce point leur qualité primitive , et se plaçaient , par rapport à la couronne et à la nation, dans une position si peu conforme à leur mandat. Mais l’Assemblée * Nationale savait très bien qu’en étendant ses pouvoirs au-delà des limites prescrites , elle ne faisait que seconder le vœu de ses comrnetlans, et qu’en assumant une autorité plus vaste, elle pouvait compter sur l’appui de la nation tout entière , les classes privilégiées exceptées.
L’Assemblée Nationale ne tarda pas à entrer dans l’exercice de ses nouveaux pouvoirs, et le fit avec toute l’audace qu’elle avait mise à s’en emparer. Par un décret foudroyant , elle frappa d’illégalité toutes- les impositions existantes, mais en en autorisant la perception provisoire , jusqu’au moment où elle pourrait établir le système financier de l’Etat sur des bases équitables et solides.
D’après le conseil dcNecker, el pour réaliser