CHAPITRE TOI. lg
proposait était , en substance , l’indépendance de la Hollande et de la Suisse ; l’évacuation du Hanovre et du nord de l’Allemagne par les troupes françaises ; la restitution du Piémont au roi de Sardaigne , et l’évacuation complète de l’Italie. Ce plan était gigantesque , et demandait des efforts analogues : cinq cent mille hommes devaient y être employés; et l’Angleterre , indépendamment de sa coopération avec toutes ses forces de terre et de mer , s’engageait à payer d’immenses subsides pour l’entretien des armées de la coalition.
La Grande-Bretagne et la Russie étaient les deux grands moteurs de cette nouvelle ligue * contre la France; mais il était impossible d’espérer , attendu la situation isolée de l’Angleterre et l’éloignement de la Russie , qu’elles pussent attaquer la France avec quelque succès décisif, sans la coopération de l’empereur d’Autriche et du roi de Prusse. On chercha donc , par tous les moyens possibles , à faire comprendre à ces deux puissances l’extrême danger où les plaçaient l’ambition de Buonaparte et l’accroissement journalier de son empire. *
Depuis la campagne désastreuse de 1792 , la Prusse avait gardé une neutralité prudente ; elle avait vu, peut-être avec un secret plaisir, rabaissement de l’Autriche, sa rivale naturelle
en Allemagne : souvent môme, et par suite des divers changemens opérés sur le continent, elle avait saisi l’occasion d’acquérir certains territoires de peu de valeur, de sorte que son intérêt était en quelque sorte lié aux succès de la France. On suppose aussi que plusieurs de ses ministres n’avaient pas été absolument inaccessibles à une influence d’une autre espèce , libéralement exercée par Napoléon , et au moyen de laquelle il s’était ménagé un fort parti dans le cabinet prussien. Toutefois le corps de la nation était loin de partager les principes de ces ministres. Les empiétemens sur l’Empire * germanique compromettaient essentiellement le salut de la Prusse. La nation voyait, avec raison, dans le déclin de l’influence autrichienne, la création et l’accroissement progressif d’un fort parti en faveur de la France , à qui la Bavière, le Wurtemberg, presque tous les petits États sur le Rhin et dans son voisinage, commençaient à rendre ces hommages de respect qu’ils n’avaient jusqu’alors accordés qu’aux grandes puissances d’Autriche et de Prusse. Les sujets du grand Frédéric se souvenaient aussi de ses nombreuses victoires. Fiers de l’armée formée par lui et léguée à son successeur , ils n’éprouvaient ni crainte ni répugnance à l’idée de mesurer leurs forces avec celles du dictateur
CMAP1THÊ VIII.
de l’Europe. Les avis furent donc partagés dans le cabinet de Berlin ; mais si les partisans de la France réussirent à empêcher la Prusse d’entrer alors dans la coalition, elle augmenta néanmoins son armée , la mit sur le pied de guerre , dirigea des corpstîonsidérables vers le théâtre probable des hostilités , et démontra ainsi clairement que la continuation de sa neutralité dépendrait de l’issue de la campagne.
Pour donner plus d’énergie , s’il était possible, aux décisions de la Prusse, l’empereur Alexandre se rendit à Berlin. Il y fut reçu avec tout le respect dû à son rang. Le roi , et avec lui sa belle et intéressante épouse, lui donna des gages non douteux de l’intérêt qu’il prenait aux succès de la coalition. Les deux souverains , dit-o'n , jurèrent, sur le tombeau du grand Frédéric , d’employer tous leurs efforts a délivrer l’Allemagne ; et ce serment ils l’accomplirent , mais à une époque plus reculée : cependant, quelles que pussent être les opinions personnelles du roi de Prusse , les avis d’Haugwitz continuèrent de prévaloir dans le conseil. L’empereur quitta Berlin pour aller se mettre à la tête de ses troupes ; et le monarque prussien, rassemblant une armée d’observation, prenait l’attitude menaçante d’un neutre qui se sent assez fort pour 'faire pencher la balance en
I98 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, faveur de l’un ou de l’autre des pouvoirs belli— gérans. Ce n’était pas le moment, pour Buonaparte, de paraître offensé de ces démonstrations , car il eût fait un ennemi déclaré d’un ami douteux ; mais il n’oublia point cette politique équivoque de la Prusse ; il erf prit note dans sa mémoire pour en demander plus tard un compte sévère : en attendant , il profitait des hésitations de cette puissance, et de sa neutralité ambiguë.
L’Autriche se montra plus accessible aux propositions des alliés. Malgré les malheurs des deux guerres précédentes, la perte d’une grande partie de l’Italie , les désastres de Bellegarde et d’Alvinzi , les échecs terribles reçus à Marengo et à Hohenlinden , elle trouvait dans sa population nombreuse et martiale les moyens de réparer promptement les pertes de la guerre la plus sanglante. Mais si l’Autriche entra dans la coalition , ce fut surtout par l’opiniâtreté remarquable de ce gouvernement à ne point se départir des principes qu’il a une fois adoptés ; elle n’avait pas oublié les succès remportés par ses généraux et ses armées, sous le commandement de Suwarow , et pouvait espérer de renouveler les victoires de la Trébia et de Novi; elle augmenta donc ses forces sur tous les points. L’archiduc Charles se mit à la tète de
quatre-vingt mille hommes en Italie , dont l’Autriche regrettait toujours la perte, et quatrevingtmille autres, destinés à opérer sur le Lech, peut-être même sur le Rhin (on l’espérait du moins), furent placés sous les ordres du général Mack , dont la réputation factice et usurpée s’était maintenue, pour le malheur de l’Autriche, malgré la funeste campagne de 1799 dans le royaume de Naples; l’archiduc Ferdinand , prince brave et de grande espérance , commandait de nom cette armée ; mais l’autorité réelle était confiée à ce vieux tacticien sans mérite : enfin l’archiduc Jean conduisit une armée dans le Tyrol.
Restait à tenter la voie des négociations avant d’en venir aux dernières extrémités. Les motifs d’une nouvelle guerre ne manquaient' pas. Le traité «de Lunéville entre l’Autriche et la France stipulait l’indépendance des républiques italienne , helvétique et batave ; mais bien loin de s’en tenir aux termes du traité , Napoléon s’était fait grand -médiateur de la Suisse et roi d’Italie ; il avait couvert la Hollande de ses troupes , et occupait ces trois pays de telle sorte qu’ils se trouvaient réellement , et presque de son aveu , des dépendances absolues de la France.
, Le cabinet de Vienne appuya fortement sur
ces griefs; la France répondit avec aigreur, accusant elle-même l’Autriche de manquer de confiance et de prendre les armes pendant l’état de paix. L’empereur de Russie intervint, et fit partir un ambassadeur extraordinaire pour Paris , dans le but de ménager , s’il était possible , un accommodement qui eût maintenu la tranquillité en Europe ; mais Nowosiltzoff n’était point parvenu à sa destination qu’on apprit la réunion de Gênes k l’empire français , usurpation qui, avec l’influence de Napoléon sur la Suisse, ouvrait complètement la frontière septentrionale de l’Italie aux armées françaises, et anéantissait tout espoir d’indépendance pour ce beau pays , même dans le cas où la couronne serait un jour portée par un autre que le souverain de France.
En apprenant ce nouvel empiétement, que Buonaparte se permettait au moment où l’Europe réclamait contre l’extension de son pouvoir, l’empereur Alexandre donna contre-ordre à son ambassadeur ; et l’Autriche , après l’échange de quelques notes plus acerbes , commença son audacieuse entreprise en dirigeant une puissante armée sur la Bavière. Sans doute il eût été plus sage à l’empereur François de suspendre cette grande mesure , et de prolonger , s’il était possible, les négociations jusqu’à l’ar-.
rivée des deux armées russes , fortes chacune de cinquante mille hommes , ou jusqu’à ce que le roi de Prusse , certain que la crise approchait , se fût enfin décidé à entrer dans la coalition. L’un ou l’autre de ces événemens , mais encore mieux tous les deux à la fois , eussent donné à cette campagne désastreuse un résultat bien différent.
Ce n’est pas seulement cette précipitation qu’il faut blâmer dans l’Autriche ; elle s’est encore exposée à la censure par la manière dont * * elle dirigea les hostilités ; elle fit entrer de nombreuses forces en Bavière, et somma l’électeur de se réunir à la coalition. Maximilien n’était pas éloigné d’épouser la cause des défenseurs de l’Allemagne; mais il représenta que son fils, qut voyageait alors en France, pourrait porter la peine de cette démarche. « Je vous demande à genoux , disait-il en écrivant à l’Empereur, la „ permission de rester neutre. » Cette supplique • raisonnable fut rejetée; on somma Maximilien une seconde fois de se joindre à la coalition , ei) termes aussi impérieux qu’ils étaient injustes et impolitiques : on lui donna même à entendre que ses troupes ne formeraient pas un corps d’armée séparé , mais qu’elles seraient amalgamées avec celles de l’Empire. Ces conditions rigoureuses rendaient l’alliance précaire de la France, pré-
férable à la soumission exigée par l’Autriche. L’Électeur se retira de Munich , sa capitale , à Wurtzbourg, replia son arméesurlaFranconie, et tenta encore de négocier pour la neutralité. Sa demande fut de nouveau rejetée avec hauteur; et pendant que le cabinet de Vienne réclamait la coopération de Maximilien avec toutes les forces bavaroises , on permettait aux troupes autrichiennes de traiter la Bavière en pays conquis ; des réquisitions répétées et d’autres procédés encore prouvaient que les envahisseurs n’avaient point oublié les anciens et longs démêlés de l’Autriche avec la Bavière : indigné de cette conduite, Maximilien regarda naturellement les alliés comme ses ennemis , et attendit les Français comme ses libérateurs. 1
Les manœuvres de l’armée autrichienne ne
furent pas plus savantes que ses procédés envers l’État neutre de Bavière n’étaient équitables et prudens. Il est deux erreurs également •
1 On comprend donc avec quelle confiance Buonaparte put adresser aux Bavarois la proclamation suivante :
Soldats Bavarois ,
« Je viens me mettre à la tête de mon armée pour délivrer votre pays de la plus injuste agression.
« La maison d’Autriche vient détruire votre indépendance et vous incorporer à ses vastes États ; vous serez
funestes , dans lesquelles tombe ordinairement un général de talent médiocre, lorsqu’il combat un adversaire de génie. S’il réunit la présomption à l’incapacité , il voudra calculer les mouvemens probables de son ennemi; et s’imaginant les avoir devinés , il s’efforcera de les prévenir et de les contrarier , s’exposant ainsi à quelque grand désastre, s’il s’est abusé. Est-il effrayé de la réputation du général qu’il doit combattre , il restera inactif et irrésolu jusqu’à ce que les mouvemens de son adversaire aient décelé le but qu’il se propose ; mais alors il sera peut-être devenu impossible de leur résister. Il était réservé au général Mack de commettre à la fois ces deux erreurs pendant une campagne très courte : d’abord téméraire et présomptueux , il se montra ensuite indécis et poltron.
Il ne fallait pas un grand génie pour comprendre qu’après deux guerres extrêmement malheureuses, on ne devait conduire les troupes autrichiennes à l’ennemi qu’en leur ménageant
fidèles à la mémoire de vos ancêtres , qui , quelquefois opprimés, ne furent jamais abattus ; ils conservaient toujours cette indépendance , cette existence politique qui sont les premiers biens des nations » , etc. , etc.
C’était là une déclaration terrible contre l’Autriche , toujours livrée aux suggestions de l’Angleterre. ( Édit .)
204 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, une supériorité numérique et des avantages de position tels, qu’ils pussent balancer le découragement assez naturel aux plus braves soldats , à la suite de défaites et de revers si constans, qu’ils semblaient un effet de la fatalité. Par ces considérations, les armées autrichiennes auraient dû s’arrêter sur leur territoire , à la rivière d’Inn , qui leur offrait une excellente ligne de défense, du Tyrol au Danube, où cette rivière se jette à Passau. Les grandes forces de Mack , ainsi concentrées derrière cette barrière formidable, l’Autriche se fût probablement maintenue sans peine dans cette position jusqu’à l’arrivée des Russes.
Si, après l’injuste agression des États de Maximilien , le général Mack jugeait nécessaire de s’avancer davantage à l’ouest et de dépasser l’Inn pour s’assurer de la Bavière , le Lech, à son tour, devenait une position où il pouvait attendre les troupes alliées ; et toutefois la jonction se trouvait retardée par ce mouvement en avant que faisaient les troupes autrichiennes. Mais ce malheureux tacticien préférât laisser la Bavière derrière lui ; et s’approchant des frontières de France, il établit scs troupes dans Ulm , Mennningen , sur Piller et le Danube , où il se fortifia soigneusement , comme pour observer les défilés de la foret Noire. Tout
ce qu’on peut dire en faveur de Mack, c’est que les Français ayant fréquemment pris cette route pour envahir l’Allemagne , il en concluait qu’il fallait les attendre de ce côté et non par un autre. Au seul nom du général qu’il avait en tête , l’ Autrichien aurait dû supposer tout le contraire. Remarquables par un rare génie, les manœuvres de Buonaparte ne l’étaient pas moins par la nouveauté et l’originalité des vues.
Il n’était pas présumable que cette grande coalition prît au dépourvu celui qui avait tant de motifs pour être toujours sur ses gardes. Les troupes autrichiennes , qui avaient si brusquement ouvert la campagne, n’arrivèrent point sur le champ de bataille avant les immenses armées de l’empire français. Le camp de Boulogne, depuis si long-temps établi sur les rives de la Manche , allait sortir de son inactivité; et quelque sérieux que fut le danger qui nécessitait ailleurs la présence de ces troupes , peutêtre Buonaparte ne fut-il pas fâché d’avoir un prétexte plausible de renoncer au projet d’invasion qu’il s’était imprudemment obligé à réaliser. Cette niasse formidable quitta le titre d’armée d’Angleterre pour celui de Grande Armée. Lts différens corps répartis en Hollande et dans le nord de l’Allemagne se mirent aussitôt en mouvement.
2o6 vie de napoléon buonaparte.
Ce fut dans cette mémorable campagne, que Buonaparte imagina , pour la première fois, les bulletins officiels. Le but de l’Empereur était d’informer la nation de ses victoires, de donner plus de force aux faits réels qu’il publiait , et aussi de faire . croire aux fausses nouvelles qu’il était bien aise de répandre. Ces récits officiels, dans tous les pays, auront nécessairement un caractère de par- tialité , parce que les gouvernemens voudront toujours présenter le résultat de leurs mesures sous le point de vue le plus favorable. Dans les États où la presse est libre, la dé-
ception ne saurait avoir un succès complet; un système de supercherie générale est impraticable , quand le mensonge peut être combattu par des assertions contraires, ou réfuté par des preuves évidentes. Mais Buonaparte avait le privilège exclusif et illimité de dire tout ce qu’il voulait ; et il usait largement d’une faculté qui ne pouvait lui être disputée par personne. Les bulletins n’en sont pas moins de précieux documens historiques, aussi-bien que les articles du Moniteur, souvent composés ou corrigés par lui-même. Ils contiennent beaucoup de vrai, assurément; ce qui l’est moins est toujours intéressant, parce qu’il montre ce que Napoléon voulait faire passer pour la vérité, et
jette ainsi un grand jour sur sa politique et syr son caractère.
Le 22 septembre , Buonaparte informa le Sénat des approches de la guerre. En lui faisant connaître la cause de ses démêlés avec la coalition , il demanda, et obtint bien entendu, deux sénatus-consultes : l’un, pour la levée de quatrevingt mille hommes; l’autre, pour l’organisa- , tion de la garde nationale. Il partit lui-même pour aller prendre le commandement de son armée ; et se mit en devoir d’anéantir celle de Mack , non comme k Marengo, par une bataille générale , mais au moyen de grandes mahœuvres et d’engagemens partiels nécessaires k leuxexécution. Nous ne pouvons qu’indiquer ici ces manoeuvres; peut-être encore 11e serontelles bien comprises qu’avec la carte sous les yeux. (Voyez le Précis du général Dumas.)
Pendant qtxc Mack attendait les Français en face, Napoléon prenait l’audacieuse résolution de tourner le flanc du général autrichien , afin de couper ses communications , lui enlever toutes ses ressources , et le réduire ainsi k la nécessité , ou de se rendre, ou de livrer bataille sans la moindre chance de succès. Pour l’accomplissement de ce grand dessein, l’armée française fut partagée en six divisions principales. Le corps de Bernadotte quitta le Hanovre qu’il avait occupé
jusqu’alors, el traversa la Hesse, comme s’il eût cherché à rejoindre la Grande Armée, qui avait déjà passé le Rhin sur tous les points. Mais sa destination réelle fut bientôt connue, lorsque Bernadotte, faisant un mouvement sur sa gauche , remonta la rivière du Mcin , et opéra sa jonction , dans Wurtzbourg, avec l’électeur de Bavière, qui se déclara aussitôt pour la France.
L’électeur de Wurtemberg et le duc de Bade # prirent le même parti. L’Autriche souleva contre elle ces mêmes princes d’Allemagne, qu’une conduite modérée envers la Bavière aurait pu décider à la neutralité; car la France , au moment où la querelle éclata, n’aurait pu les forcer à se ranger sous ses drapeaux. Les cinq autres divisions, aux ordres de Ney , de Soult, de Davoust , de Vandaxnme et de Marmont, passèrent le Rhin sur divers points, et entrèrent en Allemagne, au nord de la position de Mack. Pendant ce temps , Murat opérait son passage à Kehl , s’approchait de la forêt Noire , et manœuvrait de manière à confirmer le gé- $ néral autrichien dans la supposition que l’attaque principale devait avoir lieu de ce côté. Mais la direction que prenaient les autres corps ne pouvait laisser de doute sur le plan de l’empereur français, qui était de tourner l’aile droite des Autrichiens en longeant le Danube au nord,
sur la rive gauche , puis de passer ce fleuve , de * se jeter sur les dferrières de l’ennemi , et de le séparer de Vienne. Dans ce but, Soult, qui avait traversé le Rhin à Spire , se dirigea sur Augsbourg; en meme temps, et pour intercepter les communications entre cette ville et Ulm , quartier-général de l’armée autrichienne , Murat et Lannes s’étaient avancés jusqu’à Wertingen , où un vif engagement avait eu lieu. Les Autrichiens y perdirent tous leurs canons, et de plus, dit-on, quatre mille hommes; funeste début de la campagne. L’action eût mérité le nom de bataille si les armées principales eussent été moins nombreuses ; mais telle était l’immensité des forces respectives, qu’on ne vit là qu’une escarmouche.
Toujours dans le but d’inquiéter Mack dans son quartier-général , et afin de détourner son attention de ce qui se passait sur sa gauche et derrière lui, Ney, qui venait de Stuttgard, attaqua les ponts du Danube à Guntzburg. L’archiduc Ferdinand était sorti d’Uhn pour aller à sa rencontre , et défendit ces ponts avec courage , mais sans succès. Le prince y perdit beaucoup d’artillerie et près de trois mille hommes.
Dans l’intervalle , il s’opérait un mouvement qui caractérisait d’une manière frappante l’inflexibilité opiniâtre des résolutions de Buona-
Vie dr Nap. Buow. Tome 5. >4
210 VIE DE NAPOLÉON BU ON APARTE, parte , comparées à celles des anciens gouvernemens d’Europe. Pour parvenir à séparer Mack des secours et des renforts soit autricliiens , soit russes qui étaient en marche pour le rejoindre, il fallait que toutes les divisions françaises se portassent sur Nôrdlingen; il fallait surtout que le corps de Bemadolte, grossi de toute l’armée bavaroise , manœuvrât simultanément dans cette direction; mais le temps manquait à ce général pour atteindre le rendezvous indiqué , à moins qu’il ne violât la neutralité de la Prusse, et qu’il ne prît la route droite sur les territoires d’Anspach et de Bareuth, qui appartenaient à cette puissance. Un général moins audacieux , un politique plus timide que Napoléon, eût hésité à commettre cette agression dans un moment si critique. Quoique irrésolue dans ses projets, la Prusse nourrissait des sentimens hostiles envers la France; et un outrage de cette nature était fait pour exciter l’indignation du peuple à un point tel, que Haugwitz et son parti n’auraient pu la comprimer. Dans ces circonstances périlleuses, la réunion de la Prusse aux alliés pouvait décider en leur faveur du sort de la campagne : heureux encore Napoléon s’il en eût été quitte à ce prix.
Buonaparte ne l’ignorait pas ; mais il savait
aussi que ce n’étaient pas les motifs de déclaration de guerre qui manquaient à laPrusse, et que si elle ne tirait point l’épée , c’était par la crainte que la coalition ne pût résister aux armes et k là fortune delà France. Si donc , en violant le territoire de la Prusse , il pouvait porter un coup soudain et terrible aux alliés , il se persuadait avec raison que la cour de Berlin serait plus étourdie de sa victoire qu’irritée des moyens qu’il aurait employés pour l’obtenir. En conséquence, Bernadotte reçut de l’Empereur l’ordre de passer sur les territoires d’Anspach et de Bareuth, qui ne furent défendus que par de vaines réclamations du droit des neutres. Cependant la cour de Berlin vit une grave insulte dans cette agression. Un cri de guerre presque général retentit dans le royaume; la guerre, disait-on , pouvait seule venger l’injure faite à la nation. Buonaparte avait prévu cette irritation des esprits; mais il remportait en même temps sur les Autrichiens des victoires qui servirent k refroidir la Prusse.
Les hostilités étaient k peine commencées, que Mack, naguère si entreprenant, avait déjà oublié son premier élan de courage. Selon la fatale habitude des généraux autrichiens , il avait donné trop de développement k ses lignes, et embrassé trop de points de défense à la fois,
212 VIE DE NAPOLÉON B UON APARTE, rendant par là ses communications difficiles , cl favorisant la tactique ordinaire de Buonaparte , qui consistait à détruire, les uns après les autres, les divers corps de l’armée ennemie. L’échec reçu à Guntzburg détermina enfin Mack à concentrer ses forces dans les environs d’Ulm; mais alors la Bavière et la Souabe étaient au pouvoir des Français et des Bavarois, et le général autrichien Spangenberg, cerné dans Memmingen, venait d’être obligé de mettre bas les armes avec cinq mille hommes. Les Français avaient franchi le Rhin vers le 26 septembre ; on était au i3 octobre ; la campagne ne faisait donc que de s’ouvrir, et déjà , sur différens points, ils avaient fait vingt mille prisonniers. Cependant Napoléon attendait, du désespoir de Mack, une résistance qu’aucun autre motif n’avait encore pu décider ce général à lui opposer. Il annonça donc à son armée l’approche d’une grande bataille; il excita les soldats à venger sur les Autrichiens la perte du pillage de Londres, dont ils eussent été en possession, sans cette nouvelle guerre continentale. Il leur dit que l’armée autrichienne avait presque toutes ses communications coupées , et qu’elle se trouvait dans la même position que celle de Mêlas kMarengo, ajoutant qu’il espérait que le nom d’Ulm ne serait pas moins célèbre
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par la bataille décisive qu’ils allaient livrer. 1
Malgré tout , il n’y eut pas d’action générale , mais seulement des combats sanglans entre les corps particuliers , et qui se terminèrent tous au désavantage des Autrichiens. La division se mit entre leurs généraux. L’archiduc Ferdinand , Schwartzenberg , destiné par la suite à jouer un grand rôle dans cette lustoire si féconde en événemens, Kollowrath, et d’autres encore, se voyant comme enfermés dans un réseau chaque jour plus étroit, résolurent de quitter Mack et son armée , et de se frayer un chemin vers la Bohême , k la tête de la cavalerie. L’archiduc exécuta ce mouvement avec beaucoup d’intrépidité, mais aussi avec de grandes pertes; on eût dit véritablement que, par la noble conduite des princes autrichiens dans ces sanglans démêlés , le destin voulait adoucir les revers de la maison impériale , en faisant éclater les talens et la valeur de cette race antique, et en prouvant qu’au défaut de la fortune, l’honneur du moins lui était resté fidèle. Après plusieurs engagemens, quelquefois vainqueur, quelquefois vaincu, Ferdinand parvint k ramener six mille hommes de cavalerie k Égra, en Bohême.
1 Moniteur du 26 vendémiaire , an xiv , quatrième et cinquième colonne. {Édit.)
•2l \ VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
Mack se trouva bientôt bloqué dans Ulm , comme Wunnser l’avait été dans Mantoue *. Il manifesta, dans un ordre du jour , l’intention d’imiter l’héroïque résistance de ce général, défendit à qui que ce fût de parler de se rendre, annonça l’arrivée de deux puissantes armées, l’une de Russes, l’autre d’Autrichiens, qui allaient bientôt faire lever le blocus , et déclara qu’il se nourrirait de viande de cheval plutôt que de capituler.Cette fanfaronnade parut le 16 octobre; le lendemain, Mack souscrivait une capitulation, dont il rédigeait probablement les termes au moment même où il faisait de si belles protestations de résistance.
Cette continuation de bévues militaires, quelque étranges qu’elles soient en effet, peuvent être le résultat de la folie et de l’incapacité de Mack. Avouons néanmoins qu’aux yeux des hommes instruits , cette incapacité fut telle, que la trahison n’eût pas agi autrement ; mais ce qui nous reste à dire est de nature à prouver que ce général , autrefois célèbre et entouré de la confiance
1 L’auteur, qui traite Mack avec tant de mépris, ne pouvait manquer de relever cette comparaison que Mack osait faire de sa position avec celle de AVurmser. On se rappelle que la présence de Wurmser dans Mantoue fut le résultat d’une manoeuvre hardie et brillante de la part de ce vieux général. ( Edit .)
publique, réunit ici la perfidie k la sottise. La capitulation signée le 17 octobre stipulait un armistice jusqu’au 26 octobre k minuit 1 * 3 ; mais que si dans l’intervalle il se présentait un corps d’armée capable de faire lever le blocus de la ville d’Ulin, la garnison de cette place serait dégagée de la capitulation, et libre de le joindre avec armes et bagages *. Cette convention laissait quelque espérance aux soldats autrichiens : dans tous les cas , elle retardait nécessairement les progrès de Buonaparte , en retenant la majeure partie de ses forces dans le voisinage d’Ulm, jusqu’à l’expiration des neuf jours de délai. Mais Mack consentit k la révision du traité ’, ce qu’on 'n’eût point osé proposer k un homme d’honneur, et signa , le 19 du même mois , une seconde%capitulation , par laquelle il consentait k évacuer la ville le lendemain; annulant ainsi , dans un moment où chaque minute était précieuse , tout avantage direct ou éventuel que les Autrichiens auraient pu retirer du délai primitivement stipulé. On n’a ja-
1 Le Moniteur dit le a5 octobre avant midi. ( Édit .)
“ Le texte de l’article x de la capitulation porte : « Si à cette époque , etc. , la garnison serait libre de faire ce qu’elle voudrait. » ( Édit .)
3 C’est-à-dire à une Addition à la capitulation du 1 7 . ( Édit.)
216 vie de napoeéon buonaparte.
mais expliqué les motifs de cette concession ' ; il est vrai que Mack avait eu une audience de Buonaparte avant la signature de la capitulation additionnelle. Quels argumens l’Empereur fit-il valoir? c’est ce qu’on ignore.
La poltronnerie de Mack, son incapacité,* probablement sa traliison , eurent , pour les Français , le résultat d’une grande victoire. L’artillerie , les munitions et tous les bagages militaires furent abandonnés. Huit officiersgénéraux ’ se rendirent sur parole. Plus de vingt mille prisonniers de guerre autricldens furent dirigés sur la France. Le nombre en fut si grand , dans le cours de cette campagne , que Buonaparte fut obligé de lés répartir dans les campagnes , où ils remplacèrent , chez les cultivateurs , les jeunes gens appelés par la conscription. L’essai fut heureux. Le caractère docile des Allemands, la joyeuse humeur des Français , rendirent cette nouvelle espèce de servitude agréable aux deux partis ; elle diminua même jusqu’à un certain point les malheurs de la guerre ; car un champ de bataille , avec ses morts et ses blessés, n’est pas un spec-
1 Voir la seconde capitulation dans le Moniteur. (Édit.)
* Le 8e Bulletin , Moniteur du 4 brumaire an xiv , dit, sept lieutenans-généraux , huit généraux , et le général en chef. {Édit.)
tacle plus affligeant que ces casernes et ces pontons , où des milliers d’hommes sont abandonnés k l’oisiveté et à tous les maux qu’elle ci^pte, mênie la maladie et la mort.
Buonaparte désirait organiser en grand cette mesure, d’ailleurs en opposition avec les usages de la guerre , et prétendait enrégimenter ses prisonniers , et les employer aux travaux publics. Les publicistes observèrent que l’objet proposé était contraire au droit des nations. Ce scrupule aurait pu être levé , en rendant le service volontaire et facultatif; on eût évité ainsi de paraître rétrograder vers ces temps barbares , où le captif de l’épée devenait l’esclave du vainqueur. Mais le caractère national , en beaucoup d’occasions , eût rendu l’exécution du système impraticable. On essaya de faire ainsi travailler des prisonniers espagnols ; la plupart prirent la fuite; quelques uns se révoltèrent et tuèrent leurs surveillans. Un soldat français ferait un mauvais garçon de ferme en Angleterre. Un prisonnier anglais serait encore plus intraitable chez un cultivateur de France ; dans les deux cas , le bienfait d’une hberté comparative disparaîtrait devant le sentiment de la dégradation personnelle.
L’empereur français ayant fait appeler près de lui les généraux autrichiens , accueilht avec
2l8 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, beaucoup de grâce le lieutenant-général Klénau, et quelques autres officiers de réputation , qu’il avait connus dans ses campagnes d’Italie. Mais il blâma la politique de leur gouverneiiuajjL' : « Messieurs, leur dit-il, votre maître me fait * " une guerre injuste ; je vous le dis franchement , je ne sais pourquoi je me bats; je ne sais ce qu’on veut de moi... Je donne encore un conseil à mon frère l’empereur d’Allemagne ; qu’il se hâte de faire la paix. C’est le moment de se rappeler que tous les empires ont un terme; l’idée que la fin de la dynastie de la maison de Lorraine est arrivée doit l’effrayer *. » Buonaparte. signala aussi l’imprudence d’attirer au cœur de l’Europe un peuple accoutumé à vivre dans un pays inculte et agreste1 * 3. Mack 4
1 Voir le 9* Bulletin. Moniteur cité. (Édit.)
* Le Bulletin ajoute : « Je ne veux rien surfe continent, ce sont des vaisseaux, des colonies, du commerce que je veux , et cela vous est avantageux comme à moi. » (Édit.)
3 Le Bulletin attribue cette observation aux généraux autrichiens. (Édit.)
4 Nous cesserons , dorénavant, de prononcer le nom de cet homme. Nous pensons que nos lecteurs n’en sont pas moins las que nous-même. Il fut envoyé dans une prison d'État , au fond de l’Autriche. Mourut-il dans sa captivité? la liberté lui fut-elle rendue ? Nous l’ignorons , et ne sommes pas jaloux de le savoir.
eut l’imprudence de répondre que l’empereur d’Allemagne n’aurait pas voulu la guerre; mais qu’il y avait été forcé par la Russie. « En ce cas , reprit Napoléon , vous n’êtes donc plus une puissance. » Toute cette conversation est rapportée dans le bulletin du jour *; il donne même à entendre , ce qui est peu probable , que les officiers et les soldats autrichiens voyaient, généralement avec déplaisir l’alliance de leur Empereur et d’Alexandre. Nous en concluons que l’union de ces deux souverains inquiétait Buonaparte, même au milieu de ses récentes victoires. Remarquons en effet que ses bulletins officiels sont quelquefois conçus en termes généreux à l’égard des vaincus qui se soumettent; mais qu’ils respirent toujours la colère et l’insulte envers ceux dont il craignait la résistance opiniâtre. 1
1 Le 9' Bulletin, {Édit.)
3 La proclamation suivante fut mise à l’ordre du jour :
Soldats de la Grande Armée : '
« lin quinze jours, nous avons fait une campagne; ce que nous nous proposions est rempli : nous avons chassé de la Bavière les troupes de la maison d’Autriche et rétabli notre allié dans la souveraineté de ses Etats.
« Cette armée qui, avec autant d’ostentation que d’im-
2 20 VIE DE NArOLÉON BUON APARTE.
prudence, était venue se placer sur nos frontières , est anéantie !
« Mais qu’importe à l'Angleterre ; son but est rempli : nous ne sommes plus à Boulogne, et son subside ne sera ni plus ni moins grand » , etc. , etc.
Cette allusion au camp de Boulogne qui avait cessé de menacer l’Angleterre est tout ce que nous pouvons trouver pour justifier le dédommagement de la perte du pillage de Londres que l’auteur a mentionné plus haut. {Édit.)
Position des armées françaises. — Napoléon s’avance sur Vienne. — François quitte sa capitale. — Les Français entrent dans Vienne le i3 novembre. — Avantages des Français en Italie et dans le Tyrol. — Moyens employés par Napoléon pour engager l'ennemi à une bataille générale. — Il çéussit. — Bataille d'Austerlitz , livrée le 2 décembre; défaite complète de l'armée austro - russe. — Entrevue de l’empereur d'Autriche et de Napoléon. — L’empereur Alexandre retourne en Russie. — Traité de Presbourg, signé le 26 décembre. — Ses conditions. — Sort du roi de Suède , et du roi des Deux-Siciles.
Le flot de la guerre se portait à l’est , après avoir renversé la barrière formidable qu’on lui avait opposé. Napoléon prit le commandement du centre de son armée. Sur sa droite, Nev était tout prêt k repousser une attaque venant du Tyrol. Sur sa gauche , Murat surveillait les mouveinens de l’archiduc Ferdinand, qui, refusant de souscrire à l’indigne capitulation d’ Ulm , s’était frayé un chemin en Bohême , où il avait rejoint les troupes cantonnées dans ce royaume, et celles qui étaient parvenues comme lui k s’y réfugier. Enfin, Augereau, récemment arrivé de France k la tête d’une division de réserve , occupait une partie de la Souabe ,
et protégeait les derrières de l’année française contre toute agression qui aurait pu venir du V orarlberg ; il menaçait en même temps les Prussiens, dans le cas où ils eussent passé le Danube, et cherché à venger la violation de leur territoire.
Cependant , si la Prusse , en ce moment critique , eût jeté hardiment son épée dans la balance , tous les efforts d’Augereau t n’auraient probablement pas empêché que Buonaparte ne se vît dans une position périlleuse , puisque l’armée nombreuse de ce nouvel ennemi se fût trouvée sur ses derrières, et eût par conséquent intercepté toutes ses communications avec la France. Ce fut une circonstance pareille qui s’ offrit à l’Autriche en i8i3; àcettc époque, l’expérience l’avait rendue sage , et elle saisit l’occasion précieuse que la Prusse laissait alors échapper. Buonaparte ne s’était point trompé en comptant sur l’incertitude et la timidité de cette puissance. La violation des territoires d’Anspach et de Bareuth était à peine connue en Prusse , qu’on y apprit les désastres de l’armée autrichienne à Ulm : le premier de ces événemens semblait devoir faire éclater la guerre ; le second venait conseiller de ne point épouser une cause presque désespérée.
Fort de la politique vacillante de la Prusse,
couvert, ainsi que nous l’avons dit, sur ses flanük et sur ses derrières , toujours k la tête du centre , Napoléon continua sa inarche sur Vienne , souvent menacée dans les guerres précédentes, mais dont le sort paraissait décidé, après la capitulation d’Ulm. A la vérité, une armée , mi-partie russe et autricliienne , s’était avancée k grands pas pour prévenir ce funeste événement; mais ayant appris la reddition de la place, elle se repliait devant l’armée française.
Le nombre de ces troupes n’excédait pas d’ailleurs quarante-cinq mille hommes, et ne pouvait opposer aucune résistance efficace sur l’Inn , la . Traun, l’Ens , ni dans aucune autre position en avant de Vienne. Ce corps d’armée fit souvent volte-face, et livra de vifs engagemens partiels ; mais il n’en continua pas moins son mouvement de retraite ; se dirigeant alors sur la Moravie , où la grande armée russe était déjà rassemblée sous l’empereur Alexandre , qui attendait le général Buxhowden avec de nouveaux ren- • forts.
On prit quelques mesures pour la défense de Vienne, et la levée en masse des habitans fut décrétée k cet effet. Mais les fortifications étaient vieilles, en mauvais état; une tentative de résistance n’eût rien produit que la destruction de la ville. L’empereur François fut donc obligé
aa4 Vil’ DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
de pourvoir au salut de sa capitale , par la voie des négociations , et à la sûreté de sa persWine p ai- la fuite. Il partit le 7 novembre pour Brünn, en Moravie , et se plaça sous la protection de l’armée russe.
Le même jour, mais fort tard dans la soirée, le comte Giulay se présenta au quartier-général de Buonaparte , alors établi k Lintz , et proposa un armistice en attendant les négociations de paix. Napoléon refusa de l’écouter, k moins qu’on ne remît en ses mains Venise et le Tyrol. Ces conditions étaient trop dures pour être acceptées. Vienne fut donc abandonnée k son sort, et cette superbe capitale de la superbe maison d’Autriche , devint la proie des vainqueurs.
Les Français en prirent possession le i3 novembre. Ils y trouvèrent mie immense quantité de bagages , d’armes et d’habillemens *. Une partie de ce butin fut donnée par Napoléon -k son allié, l’électeur de Bavière, qui voyait alors humiliée cette maison impériale , dont la conduite avait été si hautaine envei’S lui. Le général Clarke fut nommé gouverneur de Vienne; et par un changement aussi rapide que ceux qu’on observe au théâtre, l’empereur
1 Le Moniteur du mardi 5 frimaire an xrv (a3e Bulletin ) en donne l’état détaillé. {Édit.)
français occupait Schœnbrunn , palais splendide des antiques aïeux de l’empereur d’Autriche. De grands succès avaient donc signalé l’ouverture de la campagne ; mais l’objet de la guerre ne pouvait être rempli que par la défaite de cette puissante armée russe , sur le secours de laquellele monarque allemand comptait encore. Les débris épars des corps autricliiens s’étaient ralliés de différens points à l’armée toujours intacte d Alexandre ; car ce prince en se repliant de Braunau sur Olmutz , n’avait pour but que de se réunir à Buxhowden avant de hasarder une bataille générale.
Les Français suivirent pied à pied les Russes dans ce mouvement rétrograde sur la Moravie , livrant même un ou deux combats partiels , représentés par eux comme des victoires , mais si vaillamment disputés, que Napoléon dut prévoir, de la part de cet autre ennemi , une résistance plus opiniâtre que celle des Autrichiens découragés. Il attendit donc que toutes ses forces , exécutant ses savantes manœuvres , fussent réunies autour de lui avant de risquer une bataille dont le résultat, à moins d’une victoire complète, pouvait lui devenir si funeste.
A cette époque la fortune souriait aux Français , en ItaÜe et dans Ici yrol , aussi-bien qu’en
Vie de Nap. Buon. Tome 5. ,r
Allemagne. En Italie, on se rappelle que l’archiduc Charles , à la tête de soixante-quinze ou quatre-vingt mille hommes, tués de différentes garnisons, s’opposait à Masséna, dont les troupes étaient de beaucoup supérieures en nombre. Ce prince occupait la rive gauche de l’Adige , où il comptait rester sur la défensive jusqu’à ce qu’il eût reçu des nouvelles de la guerre d’Allemagne. Cependant Masséna, à la suite de quelques engagemens , réussit à forcer le passage du fleuve à Vérone, et s’empara de la ville de Saint - Michel ; on était alors au ao octobre. Peu de temps après, les Français eurent connaissance de la capitulation d’ Ulm , et se déterminèrent à une attaque générale sur toute la ligne des Autrichiens , fortement retranchés dans le voisinage de Caldiero. Cette attaque eut lieu le 3o octobre , et fut suivie d’une bataille terrible , car les Autrichiens , forts de la présence de leur général chéri , se battirent avec la plus grande valeur. Ils furent défaits néanmoins; et une colonne de cinq mille hommes, détachée sous la conduite du général Hellinger , dans le dessein de prendre les Français à dos, manqua son but, se vit cernée elle-même et forcée de mettre bas les armes. Les vainqueurs furent alors rejoints par le général Saint-Cyr, qui ramenait vingt-cinq
Dipïed-br^tK^Ie
mille hommes du royaume de N aples , par suite d’un traité de neutralité conclu avec le souverain de ce pays, et cpxi venaient se réunir à leurs compatriotes en Lombardie.
Au moment de ce revers , l’archiduc Charles apprit la déplorable nouvelle de la capitulation d’ Ulm ; il sut , en outre , que l’armée française était en pleine marche sur Vienne. Il devenait beaucoup plus urgent de couvrir la capitale d’Autriche que de s’obstiner à défendre l’Italie, où tout espoir de succès paraissait désormais évanoui. Le prince commença donc sa retraite dans la nuit du 1er novembre, se proposant de l’effectuer par les défilés supérieurs de la Carintliie , pour gagner ainsi les Etats de Hongrie. En effet, s’il se fût dirigé par le Tyrol , il eût trouvé devant lui Augereau, et sur ses flancs Ney et Marmont, pendant que Masséna eût continuellement harcelé son arrière-garde.
C’était à peu près sur le même terrain que l’Archiduc avait déjà reculé devant Buonaparte, en 1797. Cette fois-ci néanmoins il ne se prévalut point des positions du Tagliamento et de Palma-Nova. Son but était de se retirer, non de combattre ; et quoique vivement pressé par Masséna, il ne s’arrêta dans ces fortes positions que le temps nécessaire pour protéger sa marche et ralentir la poursuite de l’ennemi. Il ar-
a 28 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
riva enfin à Laybach, où il eut des nouvelles de son frère l’archiduc Jean, dont la situation dans le Tyrol n’avait pas été plus favorable que la sienne en Italie, et qui, comme le prince Charles lui-même, cherchait à gagner le voisinage de la Hongrie , avec ce qui lui restait de troupes.
Les malheurs de l’archiduc Jean* venaient d’une armée franco-bavaroise, qui, sous le commandement deNey, avait pénétré dans le Tyrol par des défilés jusqu’alors réputés impraticables , s’était emparée des forts de Schwatz , de JNcustadt, d’Inspruck , et avait placé ainsi l’armée de l’Arcliiduc dans la situation la plus critique. Par une résolution digne de sa naissance, le prince voulut à tous risques se réunir à son frère , et il y parvint malgré les efforts de l’ennemi pour l’en empêcher. Deux divisions autrichiennes, isolées par ce mouvement des deux princes , furent obligées de se rendre. C’étaient celles de Jellachich dans le Vorarlberg, et du prince de Rohan dans la Lombardie. Les Français devinrent ainsi maîtres absolus et paisibles de l’Italie septentrionale , aussi - bien que du Tyrol avec tous ses défilés.
Cependant les deux frères étaient redevenus formidables après la jonction de leurs armées , qui se grossissaient chaque jour davantage. Ils
CHAPITRK IX.
communiquaient avec la Hongrie , dont la population guerrière se levait en masse ; et ils furent rejoints par les volontaires de la Croatie , du Tyrol et de tout ce pays de montagnes qui fournissait depuis si long-temps à l’Autriche . les meilleures troupes légères du monde.
Ce qui semblait balancer ces avantages ,* c’était que Masséna communiquait aussi par Clagenfurt , capitale de la Carintliie , avec l’armée française d’Allemagne ; mais ayant été obligé de laisser une grande partie de ses troupes en Italie, il avait cessé d’être redoutable aux princes autrichiens. Ceux-ci, en conséquence, se disposaient à marcher contre la Grande Armée , que l’audace de son chef avait placée dans une situation extrêmement périlleuse pour tout autre que des soldats français , combattant sous les yeux de leur Empereur.
Avouons-le néanmoins; rien de plus admirable par la conception , rien de plus brillant dans les résultats que ces grandes manœuvres qui ouvrirent la campagne , et déterminèrent les succès immenses , quoique si peu coûteux , de la reddition d’Ulm et de la prise de Vienne. Ce fut par une série de combinaisons non moins merveilleuses, que Napoléon, chassant l’ennemi du Vorarlberg , du Tyrol et de l’Italie septentrionale , mit presque toutes les cüvisions secon-
23o vie de napoléon b uon aparté.
daires de son armée dans la possibilité de lui prêter leur appui pour l’entreprise qu’il méditait contre les Austro-Russes. Quelques tacticiens ont cependant prétendu qu’il avait trop compté sur l’issue, toujours incertaine , d’une bataille , quand il passa le Danube et s’enfonça • dans la Moravie, où une défaite, un simple échec même, pouvait avoir pour lui les plus fatales conséquences. La position des archiducs Charles et Jean, l’organisation rapide des levées hongroises et celles de la Bohême, accourant à la voix de Ferdinand, menaçaient l’armée française de quelque désastre sur ses derrières ; et la Prusse, le glaive à la main, le cri de guerre sur les lèvres , n’attendait que le moment où elle verrait pâlir l’étoile de Buonaparte pour se prononcer et frapper un grand coup.
Quelque téméraire qu’il fût, et quoiqu’il eût signalé l’ouverture de la campagne par les plus brillantes manoeuvres dont les annales militaires fassent mention, Napoléon comprenait parfaitement la nécessité où il se trouvait de les couronner, sans délai, par une victoire décisive , sur un plus formidable adversaire. Il ne négligea donc rien de ce qui pouvait assurer son triomphe. D’abord il fallait amener les alliés à une bataille immédiate. Engagé dans
un pays ennemi qui se levait en masse de tous côtés , une action prompte était aussi désirable pour lui que les retards eussent été avantageux aux alliés.
Les Autrichiens voulurent entamer des négociations , à l’appui desquelles Haugwitz , ministre prussien , vint pour offrir k Buonaparte la médiation de son maître, ou lui déclarer la guerre en cas de refus. L’empereur français avait le plus grand intérêt k temporiser avec la Prusse , et il trouva un instrument docile dans Haugwitz. « Les avant-postes français et autrichiens sont aux prises , lui dit Napoléon ; c’est le prélude de la bataille que je vais livrer: ne me dites rien de votre message en ce moment, je désire l’ignorer. Retournez k Vienne, et attendez-y l’issue du combat. » Haugwitz , qui n’était pas novice, selon l’expression de Buonaparte, ne se le fit pas dire deux fois, et repartit pour Vienne, laissant l’empereur français très satisfait, sans doute, d’être débarrassé de sa présence.
Peu detemps après, Napoléon envoya Savary au camp russe , comme pour complimenter l’empereur Alexandre, mais, en effet, pour sonder les projets de ce monarque et étudier le maintien de ses généraux. Il revint après s’être assuré , ou en feignant d’avoir découvert que
a3a VIE DE NAPOLÉON BU ON APARTE S
ce prince était entouré de jeunes présomptueux ’ qui se laisseraient facilement entraîner à quelque acte de témérité dont ils seraient les victimes.
Buonaparte partit de cette donnée, et au premier mouvement que tirent les Austro-Russes pour se porter à sa rencontre, il retira ses troupes de la position qu’elles avaient occupée jusqu’alors. L’empereur Alexandre chargea le prince Dolgorouki , l’un de ses aides-de-camp, d’aller rendre les eomplimens de Buonaparte. Il dut , sans doute , lui-même mettre à profit ses moyens d’observation ; mais il ne le fit pas avec autant de subtilité que l’ancien chef de la police. Buonaparte, comme s’il eût craint de laisser voir l’intérieur de son camp à Dolgorouki, le conduisit à ses avant-postes, que les soldats paraissaient empressés de fortifier , comme des gens qui connaissent leur faiblesse ,
et cherchent à se mettre à l’abri derrière des
retranchemens. Encouragé par ces embarras apparens de l'armée française , Dolgorouki entama des questions politiques , et demanda formellement une renonciation à la couronne d’Italie. Buonaparte écouta cette proposition
1 C’est à ces conseillers r|u’est appliquée l’expression de freluquets dans le Moniteur du 25 frimaire an xiv, 3oc Bulletin. (Édit.)
avec une patience qui semblait le résultat des difficultés de sa position 5 en un mot, Dolgorouki fit part à son maître de cette opinion , trop légèrement conçue , que l’empereur français était en retraite , et sentait les dangers qu’il courait. Par suite de ce renseignement erroné, les alliés se déterminèrent à combattre. Leur plan consistait à étendre leur aile gauche , afin de tourner l’armée française pour la prendre en flanc et à dos.
Ce fut le ier décembre , à midi, que les Russes s’ébranlèrent. Dans l’espoir du succès , ils abandonnèrent une position élevée d’où ils auraient pu repousser avantageusement une attaque , descendirent dans la plaine, plus favorable à l’ennemi , et enfin' placèrent leur aile gauche trop loin de leur centre. Le général français ne vit pas plus tôt cette manœuvre , qu’il s’écria : « Avant demain soir cette armée est à moi ! » En même temps il fit replier ses grandes gardes, concentra ses forces, et fit croire de plus en plus à une infériorité qui était loin d’exister.
Les deux armées étaient , à très peu de chose près , de la même force. Il est vrai que , pour rehausser l’éclat de la -victoire , le bulletin porte le nombre des alliés à cent mille hommes ; mais ils ne comptaient réellement que cinquante mille Russes et environ vingt-cinq mille Autri-
chiens sur le champ de bataille. L’arinée française était commandée par Napoléon, et les Russes par Kutusoff , vieux militaire, à la vérité , plein de bravoure et de patriotisme , accoutumé à la guerre contre les Turcs ; mais Kutusoff manquait de connaissances générales, et de ce coup d’œil nécessaire pour pénétrer et faire échouer les projets de l’ennemi ; de plus, ce qui arrive assez ordinairement , son obstination répondait à son peu d’intelligence et aux préjugés de son éducation.
Maître du plan de son ennemi , par suite des démonstrations de la veille , Buonaparte passa la nuit à faire ses préparatifs. Il visita les postes en personne , paraissant vouloir garder un incognito qui fut bientôt découvert. Aussitôt que l’Empereur fut reconnu , les soldats se souvinrent que le lendemain , 2 décembre , était l’anniversaire de son couronnement. Des fanaux de paille furent mis en un instant au haut de milliers de perches , et quatre-vingt mille hommes se présentèrent au-devant de l’Empereur, en le saluant par des acclamations, et promettant que l’armée lui donnerait le lendemain son bouquet. Un des plus vieux grenadiers s’approcha de lui, et lui dit : « Sire , tu n’auras pas besoin de t’exposer ; je te promets, au nom des grenadiers de l’armée , que tu n’auras à combattre que des
yeux, et que nous t’amenerons demain les drapeaux et l’artillerie de l’armée russe pour célébrer l’anniversaire de ton couronnement. » ' Dans la proclamation que Buonaparte , selon sa coutume , adressa à l’armée , il lui promit de se tenir hors de la portée du feu , se montrant ainsi pleinement convaincu que l’assurance qu’il donnait à ses troupes de penser à sa sûreté personnelle les animerait autant que les protestations ordinaires des souverains et des généraux, quand ils déclarent vouloir combattre au premierrang, et partager les dangers de la journée. C’est peut-être ici la preuve la plus irrécusable de l’union intime qui existait entre Napoléon et ses soldats. Il s’est trouvé des gens néanmoins qui ont accusé de lâcheté ce vainqueur de cent batailles , dont la réputation était si bien établie parmi ses soldats , les plus coinpétens de tous les juges , que la promesse de ne pas s’exposer était réclamée par eux, et accordée par lui, comme une faveur précieuse à l’armée. *
La bataille d’Austerlitz , livrée à un ennemi brave , sans doute , mais peu expérimenté , n’exigea point de grandes manœuvres : nous
1 L’auteur a traduit ici les expressions mêmes du Bulletin de cette grande journée. {Édit.)
* Au moment de l'attaque, Napoléon dit à ses troupes : » Soldats , souvenez-vous que cette bataille doit être
avons déjà dit que les Russes, dans l’intention de déborder l’année française , avaient considérablement étendu leur ligne de bataille. Le maréchal Davoust se rendit en toute hâte au couvent de Raygern. Il devait, avec une de ses divisions, et une division de dragons, y contenir l’aile gauche de l’ennemi , afin qu’au moment donné elle se trouvât toute enveloppée. Le maréchal Soult eut le commandement de la droite , le maréchal Lannes celui de la gauche, qui était appuyée au Santon, position superbe que Napoléon avait fait fortifier, et où il avait fait placer vingt pièces de canon '. Le maréchal Bernadotte gardait le centre. Toute la cavalerie, réunie sur un seul point , obéissait à Murat. Napoléon se trouvait en réserve avec les dix bataillons de sa garde , et les dix bataillons des grenadiers du général Oudinot. C’était avec cette réserve , ayant dans ses intervalles quarante pièces de canon , que l’Empereur avait le projet de se porter partout où il eût été nécessaire. Tel était le plan de cette bataille décisive, où trois empereurs , chacun à la tète de son
un combat de géans. 11 faut finir cette campagne par un coup de tonnerre qui confonde l’orgueil de nos ennemis , et apprenne enfin au monde que nous n’avons pas de rivaux. u (Édit.)
' Le Bulletin dit dix-huit pièces. (Édit.)
année , allaient se disputer les destinées de l’Europe. Le soleil se leva radieux ; ce soleil d’Austerlitz que Napoléon, par la suite, rappela tant de fois au souvenir de ses soldats. Entouré de tous ses maréchaux , il attendait , pour donner ses derniers ordres , que l’horizon fût éclairci ; il les donna enfin , et chaque maréchal rejoignit son corps au galop.
La colonne détachée de l’aile gauche des Austro-Russes s’engagea dans une fausse manœuvre qu’elle exécuta mal. Les régimens qui la composaient étaient séparés par des espaces irréguliers , et les communications entre cette colonne et le gros de l’armée ne furent pas suffisamment assurées. Les Russes croyaient avoir tourné le flanc droit des Français , lorsqu’ils se trouvèrent tout à coup aux prises avec la division Davoust , dont ils ignoraient la position derrière le couvent de Raygern. Le maréchal Soult s’ébranle au même instant, se jette entre le centre des Russes et leur aile gauche1, qu’il coupe entièrement du corps de bataille.
1 Le Bulletin dit la droite , niais ce pourrait fort bien être le Bulletin qui se trompât , car Soult commandant la droite française se trouvait en face de la gauche austrorusse. D’ailleurs le Bulletin , quelques lignes plus loin , dit aussi la gauche. (Edit.)
L’empereur de Russie vit le danger, et fit avancer sa garde pour tâcher de rétablir la communication du centre avec la gauche. L’infanterie française plia sous le coup , et un bataillon 1 fut culbuté ; mais c’était dans ces montons de crise que triomphait le génie de Buonaparte. Le maréchal Bessières eut ordre de se porter au secours de la droite avec la garde impériale’, et bientôt les deux gardes furent aux mains : le choc fut terrible. Déjà rompus par leur propre succès , les Russes firent preuve d’une rare valeur avant de céder à la discipline et à l’opiniâtreté des vétérans de Buonaparte. Leur artillerie et leurs étendards furent enlevés ; le prince Constantin lui-même , frère de l’empereur , qui combattit vaillamment à leur tête , ne dut son salut qu’a la vitesse de son cheval.
Au même moment, le centre de l’armée française s’avança ; la cavalerie de Murat chargea plusieurs fois , et avec tant de succès , que le corps de bataille des Russes , aussi-bien que sa gauche , furent mis en déroute complète. Les empereurs de Russie et d’Autriche virent ces
' Le texte anglais, dit un régiment , ce qui n’est pas tout-à-fait la même chose. {Édit.')
* Le Bulletin dit ses invincibles. {Édit.)
désastres des hauteurs d’Austerlitz. Le sort de la droite ne pouvait rester long-temps douteux -, ses malheurs surpassèrent même les conséquences ordinaires d’une défaite : elle avait été vivement pressée pendant le combat par le maréchal Lannes ; mais, après la déroute de la gauche , elle se vit entourée de tous côtés , acculée à un lac dans un bas-fonds , et exposée au feu de vingt pièces de canon , sans pouvoir opposer de résistance. Le lac se trouvant gelé en quelques endroits, les soldats y cherchèrent une voie de salut ; mais la glace se rompait sous leur poids ou sous celui des boulets ennemis ; et l’on vit , dit la relation de Buonaparte , un spectacle horrible , tel qu’on l’avait vu à Aboukir , vingt mille hommes se jetant dans l’eau et se noyant dans les lacs. Ce fut avec la plus grande difficulté que les deux empereurs parvinrent à rallier autour d’eux les débris épars de leurs armées , et à effectuer leur retraite personnelle. Sans le dévoûment des Russes et la loyauté de la cavalerie autrichienne , qui chargea plusieurs fois pour protéger ce mouvement rétrograde , la retraite eût été impossible , l’unique chemin à prendre pour se replier étant une longue chaussée entre deux lacs. Elle s’opéra néanmoins, et les empereurs n’éprouvèrent pas, dans leur fuite, toute la perte
a/|0 VIF, DE NAPOLÉON BUON APARTE, qu’ils pouvaient redouter ; mais la bataille leur coûta au moins vingt mille hommes tués, blessés ou pris, Quarante drapeaux, une grande partie de l’artillerie ennemie, tels furent les trophées de Napoléon, dont les soldats venaient d’acquitter amplement leur parole. Le bouquet promis 1 coûta cher cependant; et l’on peut évaluer la perte de l’armée française à cinq mille hommes , encore bien que le bulletin la réduise à deux mille cinq cents.
L’empereur d’Autriche comprit qu’il ne pouvait plus résister à N apoléon , et que ce qu’il avait de mieux à faire était de se mettre à la discrétion du vainqueur. Quelques uns l’accusèrent de faiblesse. On allégua que les levées du prince Charles , en Hongrie , et celles du prince Ferdinand, en Bohême, s’avançaient à grands pas ; que les deux empereurs disposaient encore d’une armée considérable ; enfin que la Puisse, déjà disposée à la guerre, n’aurait certainement pas souffert l’anéantissement total de l’Autriche; mais on aurait dû considérer aussi que des recrues , dont la coopération pouvait être utile dans une guerre de partisans , n’auraient, sans doute point réparé la perte d’une
* Par le ■vieux grenadier dont l’auteur a cité plus haut les paroles. {Édit.)
bataille comme celle d’Austerlitz ; que ces jeunes soldats étaient surveillés par des troupes françaises , inférieures en nombre , à la vérité, mais infiniment supérieures en discipline , et qu’on * ne pouvait raisonnablement espérer que la Prusse s’armât pour des monarques vaincus , quand elle ne l’avait point fait au moment où sa participation aux hostilités eût été pour eux un gage presque assuré de la victoire.
On ne tarda pas à reconnaître l’influence de la bataille d’Austerlitz sur le cabinet de Berlin. Le comte de Haugwitz, qui avait été renvoyé à Vienne en attendant l’issue du combat , reparut au quartier-général de Buonaparte , porteur non plus d’une espèce de défi , mais d’un compliment pour Napoléon. Celui-ci, dans sa réponse , fit bien voir qu’il n’était pas dupe de la duplicité de la Prusse. «Ce compliment, dit-il, était destiné à d’autres; mais le sort a voulu qu’il se trouvât à mon adresse. » Il était nécessaire , toutefois , de ménager mie puissance qui avait cent cinquante mille hommes sous les armes. Un traité particulier lui assigna l’électorat de Hanovre en échange du territoire d’Anspach , ou plutôt comme récompense de sa neutralité pendant la crise. Toute espérance d’intervention de la part de la Prusse étant donc perdue, il faut excuser l’empereur François II Vie dh Nap. Buoir. Tome 5. 16
242 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, d’avoir cédé à la nécessité , et de s’être rendu à discrétion afin d’obtenir les meilleures conditions possibles. Son allié, l’empereur Alexandre, * refusa d’être compris dans un traité qui ne pouvait manquer d’être humiliant dans de semblables circonstances.
L’empereur d’Autriche se rendit au camp de Napoléon. Son attitude ressemblait à celle d’un suppliant. On dit que ce prince jeta le blâme de la guerre sur le gouvernement anglais. « Ce sont des marchands, ajouta-t-il, qui mettent en feu le continent pour s’assurer le commerce du monde. 1 » L’argument n’était pas d’une excellente logique ; mais l’honnête monarque dans la bouche duquel il est placé , ne doit pas être condamné pour avoir tenu un langage agréable au vainqueur. On assure que Napoléon dit à l’empereur d’Allemagne, en le faisant approcher du feu de son bivouac : « Je vous reçois dans le seul palais que j’habite depuis deux mois. » L’empereur d’Allemagne répondit en riant : « Vous tirez si bon parti de cette habitation , qu’elle doit vous plaire. »
Certain d’être admis à traiter à des conditions plus ou moins sévères , l’empereur d’Autriche
' Voir le 3ie Bulletin , Moniteur du 26 frimaire an xit. ( Eilit .)
réclama pour l’empereur Alexandre, ce cjue ce prince n’avait pas voulu demander : la faculté pour l’année russe de se retirer sans être inquiétée. Napoléon lui fit observer que l’armée russe était cernée , que pas un homme ne pouvait échapper : «Mais, ajouta -t- il, je désire faire une chose agréable à l’empereur Alexandre. Je laisserai passer l’armée russe , j’arrêterai la marche de mes colonnes; queVotre Majesté ine promette que l’armée russe retournera en Russie , et évacuera l’Allemagne et la Pologne autrichienne et prussienne.
— « C’est l’intention de l’empereur Alexandre », répondit François.
Cet accord fut communiqué par Savary à l’empereur Alexandre, qui consentit à reconduire son armée en Russie par journées d’étapes. On n’exigea de lui d’autre garantie que sa parole. Les égards qu’on lui témoigna dans les bulletins prouvent le désir qu’avait Buonaparte de se maintenir en bonne intelligence avec ce jeune, brave et puissant monarque. De son côté, Napoléon ne manqua pas de publier les complimens suivans qu’ Alexandre lui fit faire par Savary : « Dites à votre maître qu’il a fait hier des miracles ; que cette journée a augmenté mon admiration pour lui ; que c’est un prédestiné du ciel ; qu’il faut à mon armée cent ans
244 VIE DK NAPOLÉON BUON APARTE.
pour égaler la sienne. » Le général Savary, ajoute-t-on, avait trouvé l’empereur Alexandre tel que doit être un homme de cœur et de sens , quelques revers d’ailleurs qu’il ait éprouvés. Ce monarque lui demanda des détails sur la journée.
« Vous étiez inférieurs en nombre , lui dit-il , et cependant vous étiez supérieurs sur tous les points d’attaque. — Sire , lui répondit le général Savary, c’est l’art de la guerre et le fruit de seize ans 1 de gloire. C’est la quarantième bataille que donne l’Empereur.
— « C’est un grand homme de guerre , dit Alexandre ; pour moi , c’est la première fois que je vois le feu. Je n’ai jamais eu la prétention de me mesurer avec lui. Je retourne dans ma capitale : j’étais venu au secours de l’empereur d’Allemagne ; il m’a fait dire qu’il est content ; je le suis aussi. »
Il se mit donc en marche pour la Russie, ainsi qu’il avait été dit. Ses armes étaient malheureuses; mais la noble conduite de ce jeune Empereur , et les égards que lui témoignait Buonaparte , produisirent une impression très favorable pour lui en Europe.
Abandonné k son sort, le monarque autrichien
1 Le Bulletin dit quinze ans. [Édit.)
obtint de Buonaparte un armistice. Cent millions de francs à lever sur les pays occupés par les Français, furent une faible partie du prix qu’on en exigea. La suspension des hostilités devait durer jusqu’à ce que Talleyrand, d’un côté, et le prince Jean de Lichtenstein, de l’autre, eussent rédigé un traité de pacification générale. Buonaparte, pour bien disposer le négociateur autrichien , ne lui épargna pas , dans ses bulletins , les éloges les plus extravagans , et il fait dire à l’empereur d’Autriche : « Comment, lorsque je possède des hommes d’un talent si distingué , les affaires de mon cabinet sont-elles conduites par des fripons et des sots? » Si l’empereur François tint réellement ce langage , ce dont nous doutons , tout ce que nous pouvons dire, c’est que lui seul pouvait répondre à la question. 1
Ces flatteries adressées au prince Jean de Lichtenstein avaient pour obj et de faire accueillir favorablement par le public , un traité de paix
1 L’auteur nous semble ici s’être mépris sur le sens du Bulletin, peut-être aussi quelque erreur d’impression a-t-ellc bouleversé la phrase. Ce fut Buonaparte et non pas François, qui dit lui-même ( Moniteur du 26 frimaire anxiv): « Comment, lorsqu’on a des hommes d’une si grande distinction , laisse-t-on mener ses affaires par des sots et des intrigans ? » ( Édit .)
négocié par un hommed’un si grandtalent. Quelques uns de ses compatriotes , cependant , l’accusèrent de n’avoir tant pressé la conclusion de l’acte, que par un sentiment d’égoïsme, pour éloigner les hostilités des domaines de sa famille; mais qu’aurait pu la sagesse du plus habile diplomate, ou la fermeté du patriote le plus opiniâtre, quand la France pouvait dicter les conditions , et que l’Autriche était forcée de les recevoir? Les traités de Campo-F ormio et de Lunéville , quoique accordés à l’Autriche par Napoléon , après des victoires , étaient fort avantageux , comparés à celui de Presbourg, signé le 26 décembre 1 8o5 ; c’est-à-dire ime quinzaine ‘ après la bataille d’Austerlitz. Par ce dernier, François cédait à la Bavière les plus anciennes possessions de la maison d’Autriche , le comté de Tyrol et le Vorarlberg, peuplés de ses sujets les plus braves et les plus dévoués , et qui , par leur position géographique , permettaient à l’Autriche d’exercer son influence à la fois sur l’Allemagne et sur l’Italie. V enise, acquisition récente de l’Autriche, mais obtenue d’une manière peu honorable , en fut aussi séparée , et réunie au royaume d’Italie. François se
1 La bataille ayant eu lieu le 2 décembre, il y a vingtquatre jours d’intervalle. (Édit.)
trouva de nouveau réduit au seul port de Trieste, dans l’Adriatique.
Le même traité stipulait des avantages pour les alliés de Buonaparte en Allemagne. Le Wurtemberg reçut , aussi-bien que la Bavière , de grands accroissemens aux dépens de l’Autriche et des autres princes de l’Empire; et François consêntit à ce que ces deux Électeurs prissent le titre de Roi, comme récompense de leur coopération avec les Français. Il y eut d’autres conditions également destructives des immunités du corps germanique , pour lequel une ombre de respect fut à peine conservée, si ce n’est mie clause illusoire , ou espèce de protestation , par laquelle l’Autriche déclarait qu’elle consentait k toutes ces clauses, sauf les droits de l’Empire '. On assure que par le traité de Presbourg , l’Autriche perdit plus d’un million de milles carrés de territoire , deux millions et demi de sujets , et un revenu de dix millions et demi de florins. Cette perte énorme fut le résultat d’une campagne malheureuse , qui 11’avait duré que trois mois, et dans laquelle il n’y avait eu qu’une seule action générale.
1 On trouve le traité dans le Moniteur du 1 5 janvier 1806; mais non cette clause : sauf les droits de l’Empire. Une autre phrase de l’article vu de ce traité prête peutêtre à cette interprétation. {Édit.)
248 VIK DK NAPOLÉON BUON APARTE.
Deux particularités sont à remarquer dans cette guerre : peu importantes en elles- mêmes , elles le deviennent sous le rapport des changemens qu’elles occasionnèrent dans deux des anciens royaumes d’Europe.
Le roi de Suède était entré avec ardeur et enthousiasme dans la coalition contre la France. Il était brave, entreprenant, chevaleresque, jaloux d’imiter son aïeul Gustave- Adolphe, dont il portait le nom , ou son prédécesseur Charles XII. Il ne réfléchissait pas que, depuis ces princes , et en partie par suite de leurs guerres et de leurs vastes entreprises, la Suède était tombée au second rang parmi les puissances d’Europe. Il ne réfléchissait pas qu’avec de grands projets et de petits moyens , la valeur devient extravagante 1 et la générosité ridicule. Il s’était engagé à réunir les Suédois à une armée d’Anglais et de Russes , dans le dessein de chasser les Français du Hanovre et du nord de l’Allemagne. Le plan était praticable , si la Prusse eût accédé à la confédération ; d’autant mieux que la Saxe, la Hesse et Brunswick , encouragés par son exemple, eussent volontiers pris part à la guerre. Même sans la coopération de la Prusse, une di-
1 Quixotic, c’est-à-dire digne de Don-Quichotc. Nous avons déjà signalé cette épithète , intraduisible si on n’adin et pas l’adjectif quickotique. (Édit.)
version habile et vigoureuse dans le Nord aurait donné assez d’occupation à Bernadette pour l’empêcher de contribuer, en se portant vers le Danube , aux désastres de l’année autricliienne dans Ulm. Mais, par un effet de ces retards et de ces malentendus qui déconcertent si souvent les projets d’une coalition et les opérations confiées à des troupes de pays differens , les forces destinées pour le nord de l’Europe ne furent réunies qu’a la mi-novembre , et seulement eu nombre suffisant pour mettre le siège devant la forteresse de Hamelen , où Bernadotte avait laissé une garnison considérable. Commencée trop tard , bientôt rompue par la nouvelle de la bataille d’Austerlitz et ses conséquences , cette entreprise fut enfin entièrement abandonnée ; et le malheureux roi de Suède revint dans ses États , où le peuple ne revit qu’avec effroi un prince qui avait encouru, sous tant de rapports, le fatal et opiniâtre ressentiment de Napoléon. Des complots ne tardèrent pas à être tramés pour l’exclure du rôyaume , comme un homme qui ne pouvait jamais se réconcilier avec Buonaparte , et pour détourner de la Suède le châtiment qu’elle eût nécessairement partagé avec son Roi.
Pendant que cette faible attaque contre Hamelen , et d’autres circonstances encore , prépa-
2ÔO VIE DE NAPOLÉON B UON APARTE.'
raient la chute de la dynastie suédoise, une descente opérée par les Russes et les Anglais , sur le territoire de Naples , offrit à Napoléon un motif plausible de dépouiller le roi des Deux- Siciles de ses domaines ; et d’autant plus facilement , que les armes françaises pouvaient y pénétrer sans obstacles. Sous l’influence absolue de la reine , le gouvernement napolitain avait montré beaucoup d’inconstance et peu de loyauté. Le Roi et son épouse s’étaient vus souvent sur le point d’être détrônés , et ne laissèrent jamais échapper l’occasion de se soulever contre la France , convaincus peut-être que leur ruine n’était différée qu’aussi long-temps que des considérations politiques empêcheraient l’empereur français de l’accoinpbr. La dernière intervention en leur faveur était venue de l’empereur Paul : nous avons vu , depuis cette époque , leurs États d’Italie occupés par des troupes françaises, qui retenaient Otrante , et quelques autres places dans la Calabre, comme garantie , prétendait-on , de la restitution de Malte.
Mais , quand la guerre de 1 8o5 éclata , il fut stipulé, par un traité conclu à Paris le 21 septembre , et ratifié par le roi de Naples le 8 octobre, que les Français évacueraient le territoire napolitain ,à condition que le Roi garderait une
stricte neutralité. Aucun des deux partis n’était de bonne foi. Les troupes françaises, sous le commandement de Saint-Cyr, étaient parties de Naples, comme nous l’avons vu, dans le but de renforcer Masséna au commencement de la campagne d’Austerlitz. Leur absence n’eût probablement pas duré plus long-temps que la nécessité de leur présence sur un autre point. La cour de Naples n’y mettait pas plus de sincérité : à peine Saint-Cyr avait-il quitté le territoire napolitain , pour se diriger vers le Nord , que le Roi , séduit par l’occasion , remit son armée sur le pied de guerre, et reçut à bras ouverts , dans ses États, douze mille Russes venant de Corfou, et huit mille Anglais venant de Malte.
Que cette année eût occupé Venise, au commencement de la campagne , elle pouvait être d’un secours efficace à l’archiducCharles, contre Masséna. L’envoyer, au mois de novembre , à l’extrémité de la péninsule italienne, c’était seulement rendre plus certaine la chute de Ferdinand IV. A la nouvelle de l’armistice conclu k Austerlitz, Russes et Anglais se rembarquèrent. Une puissante armée française reparut bientôt , sous le commandement de Joseph Buonaparte , et vint mettre k exécution l’arrêt de déchéance prononoé contre la famille de Naples. Le Roi et la Reine s’enfuirent devant l’orage qu’ils avaient
2Ôa V1K DE NAPOLÉON BUON APARTE.
appelé sur leurs têtes. Le prince royal leur fils , en faveur duquel ils avaient résilié leur titre n’usa du pouvoir temporaire à lui confié que pourrendre au généralfrançais, Gaète, Pescara, et même Naples avec ses châteaux. En Calabre, cependant, où le joug de la France était insupportable aux sauvages habitans de ce pays , le comte Roger de Damas et le duc de Calabre tentèrent quelque résistance ; mais ces soldats improvisés , sans discipline , ne tinrent pas longtemps contre les Français , sous le général Reynier ; et tout le royaume napolitain tomba , au moins de nom, au pouvoir de Joseph Buonaparte.
Un seul trait de courage contrasta avec la pusillanimité universelle. Le prince de Hesse-Philipsthal, qui commandait dans Gaète, pour Ferdinand IV, refusa d’entendre le mot de capitulation : « Dites à votre général , répondit-il à l’officier qui le sommait de se rendre, que Gaète n’est pas Ulm , et que le prince de Hesse n’est pas le général Mack. » La vigueur de sa défense répondit à l’énergie de ce langage, et la place ne se rendit que le 18 juillet , après un long siège ,
■ In whose favour they had ahdicatcd , l’expression est iuexacte , car le prince royal fut seulement désigné vicaire ou vice-roi général du royaume. [Édit.)
pendant lequel le brave gouverneur fut blessé. Ce jeune héros ne parut sur la scène du monde que pour être enlevé par une mort prématurée , que l’on attribua au poison. Sa valeur, quelque honorable qu’elle fût pour lui-même , rendit peu de service au roi de Naples , sur le trône duquel Buonaparte avait résolu de placer un de ses frères. 1
1 Le Moniteur du 12 septembre 1806 contient une Notice sur le siège de Gaète par le général Campredon. (Édit.)
Situation respective de la France et de l’Angleterre. — Commencement des hostilités avec l’Espagne. — Quatre galions espagnols sont arrêtés par le commodore Moore , trois sont pris ; le quatrième saute. — Exposé et discussion du plan d’invasion de Napoléon. — Grand système de Jean Clerk d'Eldin, pour rompre la ligne d’une flotte : — la France aurait-elle pu l’employer avec succès. — L'amiral français Villeneuve opère sa jonction avec la flotte espagnole, commandée par Gravina. — Il est attaqué , et défait par sir Robert Calder , avec perte de deux vaisseaux de ligne. — Nelson nommé au commandement dans la Méditerranée.
— Bataille de Trafalgar, livrée le ai octobre 1806. — Quelles étaient les forces respectives. — Récit de la bataille. — Mort de Nelson. — Attitude de Napoléon à la nouvelle de cette grande défaite. — L’amiral Villeneuve se doq£e la mort. — Message de Buonaparte au Corps Législatif. — Exposé de M. de Champagny , sur l'État intérieur de la France.
— Elévation des frères de Napoléon , Louis et Joseph aux trônes de Hollande et de Naples. — Principauté de Lucques donnée à Élisa, l’aînée des sœurs de Buonaparte ; celle de Guastalla , à Pauline , la plus jeune. — Autres alliances dans sa famille. — Réflexions. — Napoléon crée une nouvelle noblesse héréditaire. — Observations sur la politique de cette mesure. — Prosélytes recherchés parmi l’ancienne noblesse , et libéralement récompensés. — Établissement de la Confédération du Rhin, sous le protectorat de Napoléon. — L’empereur François renonce au titre d’Empereur d’Allemagne , et ne garde que celui d’Empereur d’Autriche. — Conduite incertaine et impolitique de la Prusse.
Entouré de l’éclat de tant de victoires, Napoléon , à cette époque , était le plus grand per-
sonnage militaire dont l’histoire ait jamais fait mention. Mais, comme toutes les choses d’icibas, ses triomphes avaient leurs limites ; et le sort, qui semblait lui avoir réservé l’empire absolu de la terre , avait remis en d’autres mains le sceptre des mers. Il arriva souvent même qu’au moment où ses aigles planaient avec le plus de majesté sur le continent , quelque grand désastre maritime avertissait le monde qu’il était un élément où la France avait une rivale plus puissante qu’elle.
Comme un chasseur infatigable, Nelson ne cessait de poursuivre 1 partout le pavillon de Buonaparte. Les fféquens succès de la Grande- Bretagne avaient tellement affaibli la marine de France, et rendu si prudens le peu de marins qui lui restaient, que l’Angleterre, ne trouvant plus d’occasion de rencontrer les vaisseaux de son ennemi , eut recours à un nouveau système d’hostilité, aussi étrange qu’inefficace. Telle fut la tentative de détruire le port de Boulogne,
‘ Ce mot est ici employé dans le sens de chasser un gibier : et rappelle mie expression des chansons nationales de Trafalgar qui désigne Nelson comme :
The hunter o/the récréant Gaul Le chasseur de la France lâche ( ou fuyant comme un gibier timide). Sir Walter-Scott se contente d’appeler nos marins prudens. {Édit.)
en faisant couler, dans sa rade, des bateaux chargés de pierres ; telle fut cette autre, de faire sauter les vaisseaux français, au moyen de machines fulminantes , qu’il fallait y attacher sous l’eau. Par le premier de ces essais, on ne réussit guère qu’à fournil- aux habitans de Boulogne d’excellens matériaux de construction; et quant au second, l’appareil destiné à porter la machine fut justement ridiculisé, sous le nom d’expédition catamarane. '
Buonaparte, cependant, songeait toujours à ces combinaisons maritimes au moyen desquelles, quand la' soumission de l’Autriche permettrait à la Grande Armée de reprendre sa destination pour l’Angleterre, il espérait pouvoir réunir dans le détroit une flotte assez forte pour assurer le fatal débarquement. L’influence illimitée qu’il exerçait sur la cour d’Espagne semblait devoir faciliter cette entreprise hasardeuse; et comme l’empereur français tirait d’Es-
1 Ces instrumens de destruction ont été depuis dirigés contre les croiseurs anglais en Amérique, et furent jugés formidables ; mais il faut un courage tellement désespéré pour aller attacher la machine, et la mort du conducteur, s’il est découvert est tellement certaine , que l’emploi n’en parait pas devoir être généralement adopté par la suite, pas plus que celui des brûlots, des pétards, et autres inventions sujettes aux mêmes inconvéniens.
pagne de grands secours en argent , il eût été avantageux pour lui que , pour un temps du moins , elle eût pu garder ce masque de neutralité, sous lequel en effet elle favorisait la France au préjudice de l’Angleterre , plus efficacement qui si elle eût été en guerre ouverte avec ce dernier pays.
Le gouvernement britannique voulut mettre un terme k cet état de choses. Il fit arrêter quatre galions chargés d’or, et venant, sous escorte, de la mer du Sud k Cadix. L’Angleterre n’avait pour but que de retenir ces vaisseaux comme une garantie que l’Espagne garderait k l’avenir une neutralité plus sincère. Malheureusement , le commodore Moore n’avait avec lui que quatre frégates. L’honneur ne permettait pas k l’amiral espagnol d’amener pavillon devant une force non supérieure k la sienne. Un engagement suivit : trois galions furent pris ; le quatrième sauta : c’est un événement qu’il faut déplorer, a Si une escadre plus forte eût été envoyée (contre les Espagnols), remarque M. Southey avec la rectitude d’esprit et les sentimens d’humanité qui le distinguent , cette affreuse catastrophe n’aurait pas eu lieu; catastrophe qui n’excita pas plus d’indignation en Espagne, que de douleur chez ceux qui en furent les auteurs
Vib dbN*p. Boo». Tome 5, ty
258 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, involontaires, le peuple anglais et le gouvernement britannique. »
Cette action eut lieu le 5 octobre i8(>4; les hostilités commencèrent immédiatement avec l’Espagne 5 Buonaparte , perdant les avantages qu’il retirait de la neutralité de cette puissance, n’eut plus à sa disposition que les ressources navales et militaires qu’elle pouvait lui offrir pour l’exécution de ses projets. La cour d’Espagne se dévoua tout entière à ses intérêts : nous verrons bientôt quelle fut sa récompense.
Napoléon affirma jusqu’à la fin qu’il savait le sûr moyen d’anéantir complètement la supériorité maritime de l’Angleterre. Il se proposait d’y parvenir en éludant le blocus des ports de France et d’Espagne , qui, lorsque le temps le permettait , étaient pour ainsi dire hermétiquement fermés par les escadres anglaises. Il eût donc réuni dans le détroit , cette force prépondérante qui , selon ses expressions , devait faire de la Grande-Bretagne un appendice de la France, ni plus ni moins que l’ile d’Oléron *.
1 L’attaque des galions n’en est pas moins une odieuse violation du droit des gens. ( Édit .)
* L’auteur fait ici allusion à ces paroles de Napoléon recueillies par M. le comte de Las-Cases : « Avec ma France , l’Angleterre devait naturellement finir par n’en être plus qu’un appendice. La nature l’avait faite une de
Mais, quel que soit le génie des hommes, ils s’égarent nécessairement lorsqu’ils appliquent les principes de la science qu’ils possèdent sur un élément, aux opérations à entreprendre sur un autre. Buomiparte se trompait évidemment dans ses calculs maritimes, parce qu’il ne réfléchissait pas assez à deux différences essentielles qui existent entre cette espèce de combinaisons et celles qui lui firent obtenir tant de gloire sur le continent.
D’abord, comme général de terre, Napoléon ne faisait pas assez d’attention à l’action des vents contraires et des courans. Peut-être même fautil l’accuser de n’avoir pas assez apprécié l’influence des climats sur terre , où elle est pourtant moins redoutable. A Sainte-Hélène, il se plaignait de n’avoir jamais pu trouver un marin assez indépendant de la routine de son état, pour exécuter ou seulement approuver ses propres idées. « Si je proposais quelque nouveau système , disait-il , Gantheaume et tout le département de la marine me répondaient aussitôt : Sire, cela est impossible; sire, les vents, les calmes , les courans , ne le permettent pas ; de sorte que j’étais arrêté court. » Nos marins eussent craint peu de chose, sans doute , des com-
nos îles , aussi-bien que celle d’Oléron et la Corse. » Mémoires de Sainte-Hélène , tome m , p. 43g. {Édit.)
260 VIE DE NAPOLÉON BUO$ APARTE.
binaisons navales où l’influence des vents et des courans n’aurait pas été d’abord soigneusement appréciée. Leur plus grand désir eût été de voir leur ennemi opérer d’après une tactique où ces accidens n’auraient pas été prévus , le plan eûtil été l’œuvre du génie de Napoléon.
En second- lieu, emporté probablement par l’ardeur de ses désirs , Buonapartc s’arrêta trop peu à cette vérité , que le service de terre et le service de mer n’ont aucun rapport entre eux. Sur terre , l’excellence des troupes françaises , leur discipline, leur enthousiasme après une longue suite de victoires , auraient pu être considérés , avec raison , comme autant de gages du renversement de tout obstacle qu’elles auraient pu rencontrer sur leur passage ; mais les marins français se trouvaient dans une position toute contraire. Leur unique chance de salut consistait à pouvoir éviter la rencontre d’une escadre anglaise , même inférieure en forces. Cela est si vrai, qu’a l’époque dont nous parlons, leur amiral Lin ois, qui commandait dans la mer des Indes orientales un vaisseau de quatrevingt-quatre et mie forte division de vaisseaux de guerre , fut repoussé dans le détroit de Malaca par une escadre de navires marchands appartenant à la compagnie des Indes , encore bien que ces bâtimens , construits pour le com-
raerce et non pour la guerre , fussent très mal équipés. *
Malgré cette différence essentielle entre la marine de France et les armées de terre de ce pays ; quoique cette marine fût encore plus inférieure à celle d’Angleterre que les troupes continentales , en général , ne l’étaient aux soldats français , il est évident que Buonaparte , parlant de vaisseaux de ligne , avait toujours en tête ses régimens. C’est ainsi qu’il imaginait que la défaite du Nil * n’aurait pas eu lieu, si les vaisseaux qui formaient la tête de la ligne française , au lieu de rester à l’ancre , eussent filé leurs câbles et porté secours à ceux que les Anglais . avaient attaqués d’abord. Mais en raisonnant ainsi, Buonaparte oubliait totalement le premier principe de la manœuvre au moyen de laquelle on parvient à rompre la ligne ennemie. C’est le titre de gloire d’un savant patriote1 * 3, d’avoir
1 Ce fut justement là que les vaisseaux anglais eurent pour eux l’avantage des vents. {Édit.')
* Nom par lequel les Anglais désignent le combat naval d’Aboukir. {Édit.)
* Feu John Clehk. de Eldin ; nom que les Anglais ne doivent jamais prononcer qu’avec admiration et respect , puisque jusqu’à l’apparition de son essai sur la tactique maritime , la manœuvre qui consiste à rompre la ligne ennemie n’avait point encore été pratiquée d’après un prin-
ab'a vie de napoléon buonaparte.
introduit un système d’opération maritime d’autant plus important qu’il ne peut être utile qu’à une flotte anglaise. Yoici, en peu de mots, le principe sur lequel il repose : en rompant la ligne , un certain nombre de vaisseaux se trouvent séparés des autres , qui sont dans la nécessité ou de les abandonner à leur sort en fuyant , ou de venir à leur secours en attaquant les assaillans corps à corps , pour ainsi dire , et en engageant une bataille générale ; or , c’est ce dernier parti
cipe régulier et défini, malgré tout ce que les rivalités de profession * ont pu alléguer de contraire. La douceur, on pourrait dire la simplicité de ses manières , était égale à l’originalité de son génie. Nous lui devions ce faible hommage , nous qu’il honora de son attention dès notre enfance , nous qui étions à ses côtés quand il expliquait ce système qui apprit aux marins anglais à connaître leur force et à en faire usage. Nous étions bien jeune encore, puisque nous nous souvenons, espiègle que nous étions alors , d’avoir dérobé sur la table de M. Clerk quelques uns des petits modèles en liège qui servaient à ce savant pour la démonstration de ses manœuvres; ce n’était qu’en souriant qu’il nous grondait lorsque l’absence de l’un de ses vaisseaux de ligne l’empéehait d’expliquer sa tactique d’une manière complète.
* On doit remarquer, comme circonstance toute particulière du talent de John Clerk , qu’il n’avait jamais fait un seul voyage sur mer ; c’était donc un sujet de dépit pour les marins d’étre redevables d’une découverte précieuse à un homme qui n’était pas de leur profession. ( Édit .)
que recommandait Buonaparte , le parti qu’il n’eût pas manqué de prendre sur terr^, et qu’il prit en effet pour dégager son aile droite à Marengo. Mais telle est la supériorité relative de la marine anglaise , qu’ aussi long-temps qu’elle existera , un combat de vaisseau à vaisseau , en ne supposant pas les forces trop inégales , équivaudra pour elle à mie victoire. Proposer une tactique qui rendrait un engagement de cette nature inévitable, c’est comme si l’on conseillait à un amiral français de sacrifier toute sa flotte , au lieu d’abandonner les vaisseaux coupés par la manœuvre anglaise , et de forcer de voiles pour sauver le reste.
Cette infériorité une fois reconnue, la sortie d’une escadre espagnole ou française, à l’aide d’une brise qui eût obligé les stations anglaises à s’éloigner, devenait une opération dont le résultat ne dépendait pas seulement des vents et des flots , mais bien plus encore de la chance de rencontrer une division britannique; car, à moins d’une supériorité extraordinaire de forces numériques, ces escadres eussent inévitablement été bffttues. Il y avait donc si peu d’ensemble dans les efforts des marins français pour obéir à Napoléon, qu’on eût pu les comparer à des enfans jouant à la cligne-musette , plutôt qu’à des amiraux agissant d’après
264 VIK DE NAPOLÉON BUON APARTE, un système de combinaisons régulières. Une obéissance plus prompte au désir imprudent qu’avait Napoléon de réunir une grande force navale dans le détroit , n’aurait fait que hâter la . destruction totale des flottes combinées de France et d’Espagne.
D’après ce faux calcul , saisissant le moment, où les vents avaient éloigné nos escadres de blocus, mie division de dix vaisseaux appareilla de Rochefort, le 11 janvier i8o5. Une autre, sous le commandement de Villeneuve, sortit également de Toulon, le 18 du même mois. La première , après avoir rendu quelques faibles services dans les Indes occidentales , fut assez heureuse pour regagner le port dont elle s’était échappée, méritant cette espèce d’éloge qu’on accorde à un détachement qui, sorti d’une ville assiégée, parvient à y rentrer intact. Villeneuve revint aussi à Toulon sans aucune avarie. Encouragé par ce succès, il mit de nouveau à la voile, le 18 mars, ayant à bord des troupes destinées , disait-on, à opérer un débarquement en Irlande ou en Écosse. Il se dirigea cependant sur Cadix , où il ht sa jonction avec la flotte espagnole, sous le commandement de Gravma. Les deux flottes réunies cinglèrent vers les Indes occidentales , où elles eurent le bonheur de s’empa-
rer d’un rocher appelé le Diamant , et que l’on a quelque peine à distinguer sur la carte*. Fières de ce trophée , qui prouvait du moins qu’elles étaient sorties du port, elles firent force de voiles pour l’Europe. Quant à des manœuvres navales et à des combinaisons maritimes, auxquelles on aurait pu s’attendre de la part de cette expédition précipitée, d’après les plans de Napoléon, elles n’en firent aucune qui ne rappelle plutôt la fuite du lièvre que poursuit la meute menaçante. Elles savaient en effet que Nelson, leur donnait la chasse; le moindre retard qui lui eût permis d’arriver sur elles, les exposait à une destruction complète. Peu s’en fallut qu’il ne les atteignît ; et si elles furent assez heureuses pour lui échapper, elles ne rentrèrent cependant pas en sûreté dans leurs ports.
Le 23 juillet, les flottes combinées rencontrèrent l’escadre de sir Robert Calder. L’ennemi comptait vingt vaisseaux de ligne, trois autres de cinquante canons et quatre frégates. La division anglaise ne se composait que de quinze vaisseaux de ligne et de deux frégates. Malgré l’inégalité de ses forces, l’amiral anglais défit l’ennemi , et lui* prit deux vaisseaux' de ligne ; et telle était , dans les deux pays , l’opi-
’ Les Anglais l’avaient cependant fortifié. {Édit.)
aion de la supériorité comparative de la marine britannique , que les Français se crurent en quelque sorte vainqueurs parce qu’ils avaient échappé à une défaite. Buonaparte seul murmura contre Villeneuve, fâché que cet amiral n’eût point profité de son avantage ; car il lui plaisait de qualifier ainsi un engagement où il avait perdu deux vaisseaux de ligne. Les Anglais, de leur côté, se plaignirent du peu de succès obtenu par sir Robert Calder , contre un ennemi si supérieur en force, comme s’il eût fait moins que son devoir. Une cour martiale ratifia jusqu’à un certain point l’opinion publique; mais l’impartiale postérité ne confirmera peutêtre pas la censure prononcée contre le brave amiral. A toute autre époque de notre liistoire maritime, l’affaire du 23 juillet eût été regardée comme une victoire remarquable. *
Les flottes combinées se réfugièrent à Vigo , où elles réparèrent leurs avaries. Appareillant ensuite de ce port , elles firent voile pour le Ferrol, y rallièrent l’escadre qui s’y trouvait, et continuèrent leur route pour Cadix , où elles arrivèrent en bon état. Ce n’était pas là le plan de 'Buonaparte , qui aurait voulu voir toutes
1 Le fait est que les Français furent vainqueurs ; mais , par une faute inexplicable , le gain du combat resta aux vaincus. ( Édit .)
ces forces navales réunies à Brest, afin qu’elles fussent k portée de favoriser la descente en Angleterre. « Une terreur générale, disait-il, règne parmi cette nation divisée ; et l’Angleterre ne fut jamais si près de sa perte. » Quant k la terreur générale , il est peu d’Anglais probablement qui s’en souviennent le moins du monde; pour ce qui est du danger imminent, nous ne le comprenions pas. Que les flottes combinées fussent entrées dans la Manche au lieu de la Méditerranée, elles eussent trouvé le même amiral , les mêmes marins , et en grande partie ces mêmes vaisseaux, que la retraite de Villeneuve dans Cadix força d’aller le chercher.
Quand on eut la certitude que les flottes ennemies étaient dans le port de Cadix , Nelson fut mis k la tête des forces navales britanniques dans la Méditerranée : elles furent complétées avec une promptitude et un secret qui firent le plus grand honneur k l’amirauté. Il paraît que Villeneuve avait aussi reçu, de son Empereur, l’ordre exprès de mettre k la mer ; et comme il avait été accusé d’avoir manqué d’énergie dans l’action du cap Finistère avec sir Calder, on s’attendait, brave comme il était d’ailleurs , k le voir tenter quelque entreprise périlleuse pour démontrer l’injustice des reproches de Napoléon. D’un autre côté, Cadix étant rigoureuse-
268 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, ment bloqué par les Anglais, les flottes de France et d’Espagne commençaient à manquer du nécessaire ; mais ce qui détermina surtout l’amiral français à sortir , ce fut l’ignorance où il était des renforts reçus par son adversaire , renforts qui laissaient pourtant la flotte de Nelson inférieure à celle de Villeneuve , mais qui la rapprochaient assez d’un nombre égal pour que Villeneuve, s’il en avait eu connaissance, n’eût pas beu de désirer la rencontre. Ce qui l’encourageait encore particulièrement , c’est qu’il ne croyait pas devoir ajouter foi au rapport qu’on lui fit, que Nelson commandait la flotte anglaise 1 . Par tous ces motifs , et plein de confiance dans le plan qu’il avait imaginé pour déjouer l’attaque favorite des Anglais , Villeneuve sortit de Cadix le ig octobre i8o5, heure fatale pour son pays et pour lui-même.
Les flottes ennemies ne tardèrent pas à se joindre : c’étaient les plus belles que l’Océan eût jamais portées. L’avantage du nombre était du côté de Villeneuve. Il avait trente -trois vaisseaux de ligne et sept grandes frégates ; Nelson vingt-sept vaisseaux de ligne seulement,
1 Considération qui eût probablement peu influé sur" la détermination d’un homme tel que Villeneuve , que M. Southey lui-même proclame digne d’un meilleur maître et d'une meilleure cause. (Édit.)
et trois frégates. L’infériorité des Anglais , en hommes et en canons, était encore plus considérable. Les flottes combinées comptaient quatre mille soldats , parmi lesquels se trouvaient d’excellens tireurs placés dans les hunes ; mais tous ces désavantages étaient compensés par la supériorité des marins anglais et les talens de Nelson.
Villeneuve se montra prêt à livrer cette bataille terrible. La disposition de sa flotte était à la fois singulière et ingénieuse ; elle formait un double rang , chacun des vaisseaux du premier se trouvant à une encablure environ au vent de l’autre , et de manière à représenter les carrés d’un échiquier. Il semblait donc que les Anglais ne pouvaient plus pratiquer leur manœuvre habituelle ; mais le plan d’attaque de Nelson était aussi neuf que le système de défense de Villeneuve. Il s’avançait sur deux rangs , et devait engager ainsi la bataille : une avant-garde de huit vaisseaux à deux ponts , et des plus fins voiliers , avait ordre de couper les trois ou quatre premiers vaisseaux de la ligne ennemie ; le commandant en second , l’amiral Collingyvood , devait attaquer la flotte française k la hauteur du douzième vaisseau de l’arrière ; Nelson lui-même s’était réservé de fondre sur le centre. Ces manœuvres déterminaient néces-
saireincnt une action générale , et , pour ainsi dire, à l’abordage. Du reste, Nelson savait qu’il pouvait compter sur la résolution de ses officiers et de ses marins. Il leur déclara que son but était de livrer une bataille décisive, et que, s’il arrivait qu’au milieu de la confusion et de la fumée, ils n’aperçussent point les signaux, les capitaines agiraient toujours bien, en plaçant leurs vaisseaux par le travers d’un vaisseau ennemi.
Ces dispositions prises de chaque côté, les deux braves adversaires se joignirent dans la journée mémorable du 21 octobre. L’amiral Collingwood , qui conduisait l’avant -garde , arriva sur l’ennemi toutes voiles dehors , et , dédaignant de les ferler , selon l’usage , il fit couper leurs écoutes , et les laissa flotter au gré des vents , comme si elles lui fussent devenues inutiles , une fois entré dans la mêlée. Nelson , avec son vaisseau la Victoire, s’attacha au vaisseau français le Redoutable, que le Téméraire , autre vaisseau anglais, attaqua du côté opposé. Un autre vaisseau ennemi attaqua le Téméraire, et le combat se soutint vaillamment entre ces quatre bàtimens , aussi près l’un de l’autre que s’ils eussent été amarrés ensemble dans mie rade amie. En même temps que la Victoire se battait à tribord contre le Redoutable, elle entretenait à
bas-bord un feu continuel sur le Bucentaure et sur le gigantesque la Sainte-Trinité, vaisseau à quatre ponts. L’exemple de l’amiral anglais fut imité par tous ses capitaines ; ils pénétrèrent de tous côtés dans la ligne ennemie, occupèrent deux ou trois vaisseaux à la fois , et combattirent à bout portant du canon. La supériorité que nous avons réclamée pour nos compatriotes ne tarda pas à se manifester. Dix-neuf vaisseaux de ligne furent pris , parmi lesquels il s’en trouvait deux de premier rang ; aucun 11’était au-dessous de soixante-quatorze canons : quatre autres vaisseaux de ligne furent encore pris dans une action subséquente, par sir Richard Stiachan. Parmi ceux qui parvinrent à rentrer dans Cadix, sept étaient hors de service ; en un mot , les flottes combinées furent presque entièrement détruites.
Vingt ans et plus se sont écoulés depuis cette glorieuse journée 5 mai# les sentiinens de douleur profonde qui se mêlèrent a nos acclamations, quand nous apprîmes le résultat de la bataille de Trafalgar, pèsent encore doidoureusement sur nos âmes, en nous rappelant que Nelson , l’amour de l’Angleterre , paya de sa vie cette dernière et décisive victoire sur les ennemis de son pays. Anglais dans toutes ses paroles et dans toutes ses pensées , il croyait
qu’un marin , en embrassant cet étaf, contractait l’obligation de déployer la plus grande bravoure et d’affronter les plus grands périls. Le mot auquel il attachait une idée si vaste était souvent dans sa bouche ; il ne fut jamais , nous en sommes persuadé, absent de son cœur. Son dernier signal informa la flotte que l’Angleterre s’attendait à ce que chacun fit son devoir. «Je remercie l’Ètre Suprême , dit-il en engageant la bataille , de. cette grande occasion qu’il m’offr e de faire mon devoir. » Et quand il était près d’expirer , on l’entendit encore distinctement exprimer ce sentiment religieux et patriotique : « Dieu merci , j’ai fait mon devoir. ' » Ce devoir fut, en effet, rempli dans le sens le plus étendu de l’expression. Ce fidèle serviteur ne s’endormit point que sa tâche ne fût terminée : cette victoire , qui lui donna la mort , anéantit d’un seul coup les forces maritimes de l’ennemi , et lifctaire pour jamais toute menace d’invasion.
1 Voyez, pour de plus amples détails sur la bataille de Trafalgar, la vie de Nelson par Southey , ouvrage déjà cité. C’est l’histoire d’un héros, où l’auteur montre le jugement et la fidélité de l’historien , réunis à l’imagination d’un poète. Le livre méritait de devenir, et il est devenu en effet , le Manuel des marins anglais. *
* Nous avons eu déjà l’occasion de mettre quelques restrictions à cet éloge. ( Poyez le tome xvt des Pictoirei et Conquttea.) {Édit.)
Il est assez remarquable que la reddition de Mack ayant eu lieu le 20 octobre, Napoléon faisait probablement son entrée triomphale dans Ubn le jour même.1 où ses vaisseaux fuyaient, amenaient pavillon ou coulaient bas, devant les bannières de Nelson , le jour même où Buonaparte perdait tout espoir 'de soumettre l’Angleterre. Quel effet produisit sur lui la nouvelle de Trafalgar? nous n’avons pas de renseignemens certains à cet égard. Les Mémoires de Fouché disent , en s’appuyant de l’autorité de Berthier, que son émotion fut extrême, et . qu’il s’écria tout d’abord : « Je ne peux pas être partout ! » Il voulait certainement dire que sa présence eût fait changer le sort du combat ; c’est ce qui résulte aussi de ses entretiens avec L as-Cases ; mais on peut douter que Napoléon eût désiré se trouver à bord du meilleur vaisseau de la flotte française , en cette mémorable •occasion; et l’on peut dire que , alors même , l’issue du combat n’eût pas été différente \ Le malheureux Villeneuve n’osa point compter sur le pardon de son maître. « Il devait vaincre,
1 Ce jour meme , au contraire , Buonaparte était à Elebingen , d’où il partit à midi pour Augsbourg. Il ne paraît pas que Buonaparte soit entre dans Ulm. Voir les 8e et g” Bulletins , Moniteur du 4 brumaire an xiv. (Édit.)
1 Peut-être. (Édit.)
Vis oit N»r. Buoi». Tome 5. 18
•2f\ VIE DE N A POIjIHJN BUONAPARTE.
dit Buonaparte , et il a été vaincu. » En conséquence, et quoique le résultat d’une bataille » doive être nécessairement la défaite de l’un des partis , Villeneuve comprit qu’il n’avait point de grâce à espérer, pas même d’excuse à offrir, et ce bnfve mais infortuné marin se donna la mort. Dans la» suite, Buonaparte ne parla de lui qu’avec mépris. Cet amiral ne fut pas heureux, mais il était habile ; et Buonaparte dormait une mauvaise preuve de son jugement en fait de marine, quand il lui préférait ce fanfaron bavard de Latouche-Treville. *
D’issue funeste de la bataille de Trafalgar *
1 Cet amiral commandait à Toulon en 1804. Étant un jour sorji du port avec une forte escadre , au moment on la principale division de la flotte anglaise était éloignée, il eut la satisfaction de voir trois vaisseaux commandés par le contre-amiral Campbell , se retirer devant une force supérieure. Cette circonstance inaccoutumée rendit si fier M. Latouche-Treville, qu’il métamorphosa l’affaire en une poursuite générale de la flotte anglaise , et de Nelson luimême , qui, à l’entendre, avait fui devant lui. Nelson fut si piqué de cette effronterie, qu’il écrivit à son frère:
« Vous avez lu la lettre de Latouche : comme il m’a donné la chasse , et comme j’ai fui devant lui ! Je la garde, et s’il tombe dans mes mains ,par dieu il la mangera! » Latouche évita ce châtiment, car il mourut de fatigue pour avoir couru trop souvent à la vigie de Sepet , afin d’épier l’absence momentanée de l’escadre anglaise, qui n’osait pas, • selon lui , le regarder en face. C’est cet homme que Buo-
n’affaiblit en rien l’éclat du tableau que les événernens extraordinaires d’Ulm et d’Austerlitz mirent, le vainqueur à même d’offrir à son em- * pire, tableau où il présenta ses trophées avectout l’orgueil de la victoire. « Mes armées, dit-il au Corps Législatif , dont il fit l’ouverture' solennelle le 2 mars 1 806 ; mes armées n’ont, cessé
naparte considérait comme l’honneur de la marine française. *
* « Tout mon sang, disait Nelson , bouillonne dans mes veines au seul nom d’un Français : je hais tout Français , royaliste ou républicain; je les ai tous en horreur. » Cette haine du grand Nelson , dans laquelle il puisait une partie de son courage , avait , surtout pour objet particulier tout Français qui l’avait désappointé dans quelques uns de ses plans : l’auteur nous semble ici avoir adopté un peu légèrement l’antipathie de Nelson pour tin brave marin qui , souffrant de sa dernière maladie , refusa de se faire transporter à terre , en disant : Un amiral est trop heureux quand il peut mourir sous le pavillon de son 'vaisseau. La Touche- Treville avait gagné tous ses grades en pleine mer et contre les *
Anglais , dans des combats tantôt heureux, tantôt malheureux. Il commandait en i8ot la flottille de Boulogne , lorsque Nelson vint l’attaquer et fut repoussé vigoureusement Une seconde attaque ne servit qu’à aigrir le ressentiment de Nelson , encore forcé de renoncer à sa tentative après avoir perdu plus de deux cents hommes. Ce fut à Saint-Domingue que Latouche-TreviUe ra irita son grade de vice-amiral et qu’il prit le germe de la maladie qui termina ses jours en 1804 , à Toulon. Sir Walter Scott nous saura gré d’avoir relevé ici une attaque peut-être inconvenante contre un des braves qui ont soutenu avec honneur la gloire de nos Tourville et de nos Duquesne , pendant une époque où le gouvernement français n’accordait qu’une attentiou secondaire * à notre marine. (Édit.)
2rj(] VIE DE NAPOLÉON BUONAPAP.TE.
de vaincre que lorsque je leur ai ordonné de ne plus combattre. — Mes ennemis ont été hu- » miliés et confondus. — La maison de Naples a perdu sa couronne sans retour. (L’expression était trop absolue). — La presqu’île de l’Italie tout entière fait partie du grand empire. — La Russie ne doit le retour des débris de son armée qu’au bienfait de la capitulation que je lui ai accordée : maître de renverser le trône impérial d’Autriche, je l’ai raffermi (après l’avoir * * puni par la privation d’une partie de ses domaines ’ ). y> En parlant de Trafalgar, il ajoute :
« Les tempêtes nous ont fait perdre quelques vaisseaux, après un combat imprudemment en- ' «âgé. » C’était ainsi qu’il expliquait une défaite désastreuse et décisive qui anéantissait toutes ses espérances d’invasion.
Quand un souverain n’a pas assez de grandeur d’àme pour reconnaître ses pertes, on peut, sans injustice, le soupçonner d’exagérer ses succès. A la vérité, on ne pouvait guère supposer ceux de la France, à l’extérieur , plus grands qu’ils n’étaient en effet ; mais dans son rapport du 5 mars suivant’, sur les améliora-
* Cette phrase entre deux parenthèses est de l’auteur, car elle ne se trouve pas dans le Moniteur du 3 mars 1806.
* %{Édit.)
* Moniteur du 6. ( Édit .)
tions opérées en France sous le gouvernement de Napoléon1, M. de Champagny paraît avoir également prôné celles qui n’existaient que sur le papier , celles dont on commençait seulement à s’occuper, et celles qui étaientréellement exécutées; le tout, comme de raison , était attribué au génie inspirateur de Napoléon, à qui la France devait toute sa prospérité. Le crédit de la bonne ville de Paris avait été restauré et son revenu doublé * ; l’agriculture encouragée par le dessèchement de vastes marais ; la mendicité abolie '. M. de Champagny signalait aussi d’heureux résultats, qui cependant paraissent incompatibles , tels que l’augmentation du traitement des juges et- la diminution des frais de justice. D’immenses travaux, qui, sous d’autres princes, sont nécessairement réservés pour les temps de paix , avaient été exécutés par Napoléon au milieu des soins accablans d’une guerre générale avec l’Europe. Quarante millions avaient été employés à cet effet , et l’orateur citait avec
‘ Le Moniteur dit : pendant l'année i8o5 , et c’est aussi plus juste. (Édit.)
" Le Moniteur du 6 mars dit seulement, p. 257 , troisième colonne : La comptabilité de la ville de Paris a été éclairée par un examen etc., etc. (Édit.)
3 Même colonne du Moniteur: affaiblie ou éteinte dans quelques département, (Édit.)
une emphase particulière huit grands canaux ' ; qui admettaient tous les départemens de l’empire au bienfait de la navigation intérieure ; enfin, l’Empereur avait établi trois cent soixantedix écoles , relevé la religion , rétabli le crédit public en protégeant la banque, réconcilié les paj’tis politiques , diminué les impôts , et amélioré le sort de chacun des Français en particulier. A en juger par les expressions enthousiastes de M. de Champagny, l’Empereur était déjà l’objet d’une adoration méritée ; il ne restait plus qu’à lui élever des temples et à lui consacrer des autels.
Une grande partie de cet exposé était évidemment l’exagération de la flatterie , qui représentait comme entrepris ce qui n’était encore qu’en projet, comme terminé ce qui était à peine commencé. Quelques unes de ces mesures , par exemple la protection accordée à la banque , se réduisaient à la réparation d’une injustice commise par Napoléon lui-même. Si le crédit de cet établissement avait souffert , c’est parce que Napoléon, en partant pour la guerre, l’avait dépouillé de sa réserve en espèces ; et si son crédit fut restauré , c’est que Napoléon , revenant après la victoire , avait
1 Même page , première colonne , le Moniteur dil : six grands cnn aux, {A dit. )
|>t» rendre ce qu’il avait emprunté ; mais comme il était réellement douteux qu’il pût remédier au mal évident qu’il avait fait, sa conduite, en cette occasion, ne mérite guère la qualification de bienfait national.
Quelques unes de ces exagérations ont pu induire Buonaparte en erreur. C’est un des grands inconvéniens du pouvoir absolu, que le souverain lui-même puisse être la dupe de pareilles illusions. L’impératrice Catherine fut , dit- on, très agréablement surprise d’apercevoir de loin, dans les déserts de son empire, des villagês et des villes , qui n’étaient autre chb'sè que des décorations peintes , comme celles dont on fail usage au théâtre, ou qu’on place dans des jardins de plaisance , pour ménager des points de vue artificiels. Buonaparte était toujours prêt à saisir les idées générales d’amélioration. Partout où il passa , il projeta de grands travaux publics , dont un grand nombre n’exista jamais (pie dans le Moniteur. Ses ordres donnés , il se croyait obéi. Mais il ne pouvait tout faire par lui-même; il lui était impossible de surveiller les agens secondaires de ses volontés. Il y eut. donc beaucoup de magnifiques entreprises commencées sous l’influence du moment , et- qui furent abandonnées faute de fonds , ou parce qu’elles n’étaient que d’un intérêt local. Beau-
280 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, coup d’autres encore furent résolues , puis oubliées au milieu du tourbillon des affaires générales, ou différées jusqu’à la paix, qui ne devait « jamais être signée sous son règne.
Mais si c’est un devoir pour l’historien de censurer l’ambition désordonnée de cet homme extraordinaire , il doit aussi reconnaître que ses projets d’amélioration pour son empire étaient largement conçus et fondés sur l’intérêt public. Que Buonaparte eût été moins porté à la guerre , qu’il eût tourné l’activité de son génie Vers la paix , la France serait devenue sous lui , ce que Ruine avait été sous Auguste. Ajoutons néanmoins qu’ayant asservi sa patrie , et voulant transmettre l’empire à ses héritiers, comme un patrimoine particulier, le mal qu’il * avait fait à la France était permanent , comme le système de gouvernement par lui adopté ; tandis que le bien dont elle lui était, redevable, quelque grand qu’il fût, ne devait durer qu’au tant que lui-même , et dépendait du caractère de son successeur.
Mais comme ces réflexions n’avaient point empêché Napoléon de se placer au faîte du pouvoir, elles ne l’empêchèrent pas non plus de consolider cette puissance , en élevant autour d’elle des remparts , dont ses ennemis vaincus fournirent les matériaux. Convaincu de la diffi-
culté , de l’impossibilité même de retenir toute l’autorité dans ses mains , il voulut organiser le gouvernement des pays voisins , de manière à ce qu’ils dépendissent toujours de la France. Pour y parvenir, il résolut d’investir ses proches pareils de l’administration suprême de ces Etats, qui devaient rendre k la France les mêmes hommages en temps de paix , et les mêmes services en temps de guerre , que l’ancienne Rome exigeait des peuples soumis par ses armes. L’Allemagne, la Hollande et l’Italie étaient destinées k fournir chacune un apanage aux princes du sang de Napoléon , ou qui lui étaient alliés par des mariages. En retour de ce bienfait , Buonaparte comptait soumettre ses frères k ces restrictions ordinairement imposées dans les monarchies, qui défendent aux princes les plus voisins du trône de contracter des alliances selon leurs penclians particuliers , et les placent k cet égard sous la dépendance absolue du souverain. Napoléon réservait donc k ses frères les alliances politiques les plus conformes k ses intérêts. (c Ils appartiennent , dit-il dans le décret qui les institue , ils appartiennent exclusivement k leur pays 5 ils doivent mettre de côté toute affection personnelle , quand le bien public en exige le sacrifice. » ,
Deux des frères de Napoléon résistèrent k-
a8a VIE DE NAPOLEON BU ON A PARTE.
ses ordrés. Ni les services rendus par Lucien, à l’époque du 18 brumaire, ni le succès de cette hasardeuse entreprise, qui sans lui eût manqué complètement , ne le sauvèrent de la disgrâce impériale. On dit qu’il avait désapprouvé le renversement de la République, etque,en blâmant le meurtre du duc d’Enghien, il avait osé dire à son frère qu’une telle conduite serait cause que le peuple le jetterait , lui et sa famille , dans le même égoût où on avait jeté Te cadavre deM*arat ' . Mais le principal crime de Lucien était son refus de répudier une épouse belle et chérie, pour contracter une alliance plus conforme aux vues de Napoléon. Aussi mena-t-il long- temps la vie d’un simple particulier, malgré le talent et l’activité dont il avait souvent fait preuvedans le cours de la révolution ; il ne rentra dans les bonnes grâces de son frère qu’ après le retour de l’île d’Elbe, et quand ses services redevin- . rent nécessaires. Jérôme , le plus jeune de la famille , avait aussi encouru la mauvaise liu îneur de son frère, pour avoir épousé une jeune Américaine riche d’attraits et d’excellentes qualités. Par la suite, sa soumission aux volontés de Napoléon le fit rentrer en faveur; mais à l’époque dont nous parlons , il était disgracié.
‘ Nous avons vu, en 1814,1e buste de Buonaparte traîné dans un égout par les habitans d’une ville du Midi. ( Édit .)
Ni Lucien , ni Jérôme ne furent donc compris dans l’espèce de substitution qui , à défaut d’un successeur désigné par Napoléon, appelait à l’empire Joseph, et Louis après lui ; ils ne furent pas non plus admis au partage des brillantes dépouilles dont JBuonaparte , après la bataille d’Austerlitz , dota les autres membres de sa famille.
La plus belle part de ce butin, c’était la Hollande, que Napoléon convertissait maintenant en royaume, en la donnant à son frère Louis. Cette métamorphose d’une république dont l’indépendance était purement nominale , en mie monarchie qui ne devait pas jouir de plus de liberté, s’effectua aussitôt, pour ainsi dire, que Buonaparte en eut manifesté la volonté. Le changement eut lieu sans qu’on y fit beaucoup d’attention ; car la république batave çtait tellement à la merci de l’Empereur, qu’elle n’avait aucun moyen de résister à ses ordres ; elle avait suivi la révolution française dans toutes ses phases. Sous l’ancienne constitution , un grand-pensionnaire , qui avait seul le droit de proposer les lois, et qui n’était responsable envers personne des actes de son administration, représentait le Premier Consul de France. Le fonctionnaire allait prendre le titre de Roi, comme son prototype avait pris celui d’Einpe-
reur ; mais c’était dans la famille de Buonaparte
que ce roi devait être choisi.
Le 18 mars 1806 , le secrétaire de la légation hollandaise à Paris se rendit à La Haye ; il était chargé d’une mission secrète. Les Etats-Généraux furent.convoqués , le Grand-Pensionnaire consulté , et enfin une députation vint à Paris demander que le prince Louis Napoléon fût créé roi héréditaire de Hollande. Buonaparte y consentit gracieusement , et l’affaire fut conclue. •
Encore bien que le changement fut en tout contraire aux habitudes et à l’opinion politique des Hollandais, ils s’y soumirent, probablement parce qu’ils y voyaient le terme des querelles et des factions qui agitaient alors le pays. Louis Buonaparte était d’un caractère extrêmement aimable et prévenant. Sans parler de sa parenté avec Napoléon , il avait épousé Hortense, fille de Joséphine , belle-fille par conséquent de l’Empereur, et, disait-on, dans ses bonnes grâces. Les Etats conquis de Hollande , qui n’étaient plus Leurs Hautes Puissances, comme ils avaient coutume de s’appeler, espéraient, en adoptant un roi qui tenait de si près à Buonaparte , et le recevant de sa main , qu’ils allaient jouir da la protection de la France, et se voir affranchis des vexations exercées sur leur
commerce et a l’intérieur du pays, par des agens subalternes ; ils se persuadaient encore que Louis serait un puissant intermédiaire entre eux et l’autocrate , sous le pouvoir duquel ils se trou- # valent nécessairement placés. Louis Buonaparte fut donc accepté comme roi de Hollande. • Jusqu’à quel point les espérances du prince et des sujets furent-elles réalisées? C’est ce qui appartient à une autre page de l’histoire.
L’Allemagne était condamnée à fournir plus d’un apanage pour la famille Buonaparte. La * campagne d’Ulm et d’Austerlitz avait eu pour résultat l’anéantissement presque complet de l’antique influence de la maison d’Autriche sur les pajrs sud-ouest de l’Empire germanique. Dépossédée du Vorarlberg etduTyrol, comme elle l’avait déjà été de la plus grande partie des Pays-Bas, l’Autriche se trouvait rejetée bien loin des États situés sur la rive droite du Rhin, où elle avait exercé autrefois une autorité si . étendue, et souvent, il faut l’avouer, peu paternelle.
Vaincu, humilié, l’empereur d’Autriche ne pouvait plus s’opposer en aucune manière aux projets d’agrandissement que Napoléon méditait sur les frontières de la France, dont le Rhin avait été déclaré la limite. Il ne pouvait même pas empêcher Buonaparte de réaliser ses
a8(j VIE DF, NAPOf/ÉON HUONA PARTE.
plans d’une complète réorganisation de l’Allemagne.
La Prusse , néanmoins , restait partie intéressée. Ses nombreuses armées, sa haute réputation militaire, la rendaient trop redoutable pour • que Napoléon la méprisât. A la vérité, il était fort irrité de sa conduite pendant la campagne ; il ne pouvait oublier ni pardonner l’attitude menaçante qu’elle avait prise, encore bien qu’elle n’eût commis aucun acte d’hostilité réelle. Cependant , et malgré ces motifs de iné- « ' contentement, Napoléon pensa qu’il serait plus Sage d’acheter le consentement de la Prusse , et de l’intéresser fortement à ses projets, que de l’ajouter au nombre de ses ennemis déclarés. Elle fut donc largement favorisée aux dépens d’autres Etats.
Nous avons déjà parlé de l’arrivée critique , à Vienne , du premier ministre prussien Haug- . witz. Nous avons dit comment la déclaration de guerre, qu’il était chargé de notifier à la France, s’était changée en un compliment flatteur pour Napoléon après la bataille d’Austerlitz. Napoléon n’était pas dupe de cette nouvelle détermination du cabinet de Berlin ; mais l’arcliiduc Ferdinand avait réuni une armée nombreuse en Bohème ; son frère Charles en commandait une plus considérable encore en
CHAPITRK X.
Hongrie. Alexandre, quoique vaincu , refusant absolument de traiter , se maintenait dans une attitude menaçante ; et Buonaparte , tout vainqueur qu’il était , devait craindre de voir une puissancte militaire aussi redoutable que la Prusse, se jeter contre lui dans la balance. Il conclut donc une convention particulière avec Haugwitz, qu’il trouva, comme toujours, fort dévoué aux intérêts de la France. Par cet accord, la Prusse cédait à cette puissance, ou plutôt laissait, a sa disposition les territoires d’Anspach et de Çareuth. En retour , la France lui laissait le Hanovre, dont les troupes de Napoléon s’étaient retirées pour rejoindre la Grande Armée.
La conduite du ministre prussien (car il était plus coupable que sa cour) fut à la fois pusillanime et déloyale. Il faisait céder à Napoléon ces memes territoires si récemment violés par ses armées, et il acceptait, comme dédomma- . gement, des provinces appartenant au roi d’Angleterre, avec qui la Prufise était si loin d’avoir aucun démêlé , qu’elle avait été sur le point de faire cause commune avec lui contre les envahissemens de Buonaparte; provinces saisies par la France au mépris des droits de la neutralité, invoqués par l’électeur de Hanovre comme membre du corps germanique. Ce tissu
de violations grossières du droit des gens 1 a souvent porté avec lui son juste châtiment; c’est ce qui arriva dans le cas dont il s’agit.
Les possessions d’Anspach et de Bareuth, et le duché de Clèves cédé par la Bavière, furent réunis sous le titre de grand-duché de Berg, pour être donnés en apanage à Joachim Murat. Soldat de fortune , militaire intrépide , Murat devait son élévation aux campagnes d’Italie. Au 18 brumaire, il commandait les troupes qui expulsèrent les Çinq Cents du Ueu de leurs séances. En récompense d^ce service , il obtint le commandement de la garde consulaire , et la main de Marie- Annonciade , appelée depuis Caroline , sœur de Napoléon. Murat se distingua surtout comme général de cavalerie. La beauté de sa taille, son adresse à manier un cheval, son audace à la tête de ses escadrons», le firent surnommer le Beau Sabreur. Hors du champ de bataille , ce n’était plus qu’ryi homme médiocre, souvent . dupe de sa varîité et des flatteurs qui l’entouraient. Il affectait , dans ses habits, une recherche théâtrale qui indiquait moins de bon goût qu’un ridicule amour de la toilette ; c’est
* Nous avons vu l’Angleterre n’étre pas non plus très scrupuleuse à Copenhague , etc. , etc. (Édit.)
pourquoi on l’appelait quelquefois le roi Franconi, du nom de ce célèbre écuyer *. Son épouse Caroline était une femme d’esprit , habile dans les intrigues politiques. On verra bientôt qu’ils ne devaient pas toujours végéter dans • le grand-duché de Berg. En attendant, Murat fut investi de la dignité héréditaire de grandamiral de France. C’était la politique de Buonaparte de ne pas détacher entièrement les nouveaux princes de la Grande Nation, ne fût-ce qu’en leur laissant quelques galons de la livrée impériale.
Les beaux pays de Naples et de Sicile furent donnés à Joseph : Naples en réalité , la Sicile en perspective. Joseph était un honncte homme, qui s’efforça souvent de modérer les accès de violence de son frère. Il était fort aimable en société privée, ami des lettres, doué d’un jugement sain, de penchans honorables, encore bien qu’il ne possédât aucune des qualités éminentes de son frère. S’il fût resté roi de Naples, il eût probablement, comme Louis, mérité le respect de ses sujets ; mais il compromit sa réputation sur
1 11 y a dans le texte mountebank, que Dryden a employé dans le sens de comédien., On se rappellera que dans les crises politiques de la seconde restauration , M. Charles Nodier avait écrit : « Puisqu’il faut aux Français un roi qui monte à cheval, je vote pour Franconi. » {Édit.)
Yib de Nap. Buok. Tome 5. 19
2g<> VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
le trône d’Espagne. Conformément au système politique dont nous venons de parler , le roi de Naples restait grand feudataire de l’empire, sous le titre de vice-grand-électeur.
Déjà en possession de la principauté de Lucques, Éliza, sœur aînée de Napoléon, vit * augmenter ses domaines des pays de Massa- Carara, et de la Garfagnana. Douée d’un caractère mâle, Éliza ne put se défendre, néanmoins , de la faiblesse ordinaire à son sexe ; elle aimait à se voir des admirateurs , qui , dit-on , ne soupirèrent pas toujours en vain.
L’opinion publique était encore moins favorable à sa jeune sœur Pauline, l’une des plus belles femmes de France, et peut -être d’Europe. Leclerc, son premier mari, avait péri dans la fatale expédition de Saint-Domingue. Depuis, elle avait épousé le prince Borghèse. L’encouragement qu’elle accordait aux beaux arts était si peu limité aux idées ordinaires sur l’étiquette , qu’elle consentit à servir de modèle au célèbre Canova, pour l’exécution d’une Vénus sans voile ; et c’est , dit-on , le plus beau de ses ouvrages ' . On est allé jusqu’à imputer à
• Une dame lui ayant demandé comment elle avait pu consentir à se montrer dans cet état de nudité , elle s’imagina , dit-on , que la question n'avait de rapport qu’aux
Pauline une intrigue avec son propre frère. Nous rejetons sans balancer une accusation trop hideuse , même pour être mentionnée , et qu’on ne devrait jamais articuler sans une preuve évidente à l’appui. Les crimes infâmes commis par les anciens empereurs romains n’étaient point dans le caractère de Buonaparte, encore bien que certains écrivains l’en aient accusé, pour le faire mieux ressembler à Tibère et à Caligula. Pauline Borghèse reçut la principauté de Guastalla, dans la répartition des honneurs distribués dans la famille de Napoléon.
* Ce fut à cette époque aussi que Buonaparte manifesta, pour la première fois, le désir de greffer sa famille sur les anciennes dynasties d’Europe, qu’il avait si long-temps combattues, et sur les ruines de la plupart desquelles il avait élevé l’édifice de sa grandeur. Promu à la dignité royale , en possession de la belle contrée du Tyrol nouvellement annexée à ses domaines , l’électeur de Bavière allait reconnaître ces avantages par une alliance qui devait unir sa race antique à celle d’un parent du soldat
inconvéniens de l’atmosphère , et qu’elle répondit en assurant son amie que l’appartement était convenablement échauffé.
Jÿ‘2 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
heureux Eugène Beauharnais, vice-roi d’Italie, issu du premier mariage de Joséphine, et iils adoptif de Napoléon, épousa la fille aînée du roi de Bavière. Eugène méritait la faveur de son beau-père; il avait des tiglons , de la probité, de l’honneur, et il fit preuve d’une grande habileté militaire, notamment dans la campagne de Russie, en 1812. Stéphanie Beauharnais, nièce de Joséphine, fut mariée presque en même temps au prince héréditaire de Bade, fils du duc régnant , dont on avait violé le territome pour arrêter le duc d’Enghien.
T ous ces royaumes et ces principautés, érigés par Buonaparte en faveur de ses proches , don^ liaient une idée immense de son pouvoir. En effet, il distribuait des couronnes dans sa famille, comme les particuliers accordent des gratifications à leurs serviteurs. Cette Conduite était-elle d’une bonne politique? Nous en doutons beaucoup. Déjà nous avons blâmé ces échanges de villes et de royaumes qu’on se passait de main en main , avec aussi peu de cérémonie qu’un billet au porteur. L’autorité est une plante qui croît lentement : pour obtenir tout le respect qui doit la rendre efficace, il
1 Le premier qui 'fut roi fut un soldat heureux. (Volt.)
(Édit.)
faut qu’elle se soit élevée progressivement sur le lieu même qu’elle protège de son ombrage. Tout k coup transplantée dans des régions étrangères , elle peut se faner et périr. Les défectuosités de la constitution , dans un gouvernement depuis long-temps établi , sont ordinairement rachetées par des avantages pratiques , ou bien le peuple s’y est accoutumé, et n’en souffre plus. C’est précisément le contraire sous une dénomination nouvelle , qui n’a point droit ^ au respect qu’inspirent d’anciens titres , et k laquelle les sujets ne sont pas liés par la chaîne forte, quoique invisible, de l’habitude.
F ox nous a laissé une protestation énergique contre la manie adoptée k cette époque, de donner les sujets d’un prince k un autre , par voie de compensation, et sous le prétexte de convenance générale. « Les systèmes les plus absurdes qu’on ait jamais imaginés , dit-il, seraient moins destructifs de tout gouvernement établi , que les actes de la politique moderne.
Il faut, de la part du peuple, un certain attachement k ses institutions ; sans cela , point de. gouvernement possible. Transférer les sujets d’un prince k un autre , c’est donc frapper dans sa base toute organisation politique, et compromettre l’existence des nations, »
Ces considérations s’appliquent en général
2g4 VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
aux infractions violentes du système européen. Des objections plus directes s’élèvent contre la prétention de Buonaparte à créer des trônes en Hollande , à Naples, et dans toute l’Europe, en faveur des membres de sa famille. Cette prétention était impolitique en elle-même, parce qu’elle montrait trop évidemment que Napoléon voulait pour lui la domination universelle. Déjà maître de la France, il donnait d’autres contrées à ses frères et à ses parens , tous feudataires de l’empire , tous également soumis à son autorité , soit par leur naissance , soit par leurs mariages ; dans cet état de choses , l’indépendance des nouveaux Etats devenait purement nominale , et leurs souverains n’étaient plus , sous tous les rapports , que les agens de la volonté de Buonaparte. C’était là , selon lui, leur devoir le plus sacré , ainsi qu’il le dit encore a M. de Las-Cases, à Sainte-Hélène. Le passage suivant contient l’aveu formel des principes d’après lesquels il entendait que ses frères gouvernassent les Etats confiés à leurs soins.
« Dans un autre moment , l’Empereur est revenu encore sur tous les siens ; le peu de secours qu’il en avaitreçu , les embarras , le mal , qu’ils lui avaient causés. Il s’arrêtait surtout sur cette fausse idée de leur part , qu’une fois à la tête d’un peuple , ils avaient dû s’identifier avec
lui , de manière à préférer ses intérêts à celui de la patrie commune ; sentiment dont la source pouvait avoir quelque chose d’honorable , convenait-il , mais dont ils avaient fait une application fausse , nuisible , en ce que , dans leurs travers d’indépendance absolue , ils se considéraient isolément , lorsqu’ils eussent dû se péné trer qu’ils 11’étaient que partie d’un tout , au mouvement duquel ils devaient aider au lieu de le contrarier. » ‘ •
Voilà qui explique en peu de mots les vues de Napoléon en établissant ces monarchies subsidiaires. Ce n’était pas dans l’intérêt de leurs peuples respectifs, mais pour le service de la F rance , ou plutôt encore pour son service à lui-même, puisqu’il gouvernait la France à son gré. Eu donnant la couronne de Hollande au fils de Louis , après l’abdication du père , il reproduisit ce principe comme une condition fondamentale de la possession : « N’oubliez pas, lui dit-il, que dans le poste où mon système politique vous appelle , votre premier devoir est envers moi, le second envers la France. Tous les autres viennent après , même à l’égard du peuple que vous allez gouverner. »
1 Las-Cases,tomc iv, partie 7' ,p. 71. — Édition de i8a4’ loue vu , p. 1 94.
Quand Buonaparte blâme ces princes d’avoir préféré l’intérêt de leurs royaumes à son intérêt personnel et à celui de la France, il en fait de purs mannequins , décorés , il est vrai , des titres , et entourés de l’appareil de la royauté , mais ne pouvant agir que pour seconder les projets d’une ambition, certes la plus insatiable qui ait jamais existé !
Son secret n’échappa point aux Hollandais , * aux Napolitains, et aux autres peuples soumis à ces fantômes de monarque. Il en résulta naturellement qu’ils s’indignèrent du gouvernement de Napoléon, ne sentirent aucune affection , et n’éprouvèrent aucun sentiment de respect pour ses délégués , enfin qu’ils saisirent la première occasion favorable de secouer le joug.
Cette distribution de royaumes dans sa famille n’était pas le seul moyen dont se servît Napoléon pour conserver son ascendant sur les contrées envahies, et qu’il voulait maintenir sous la dépendance de la France, quoiqu’elles ne fissent pas ostensiblement partie de son empire. Buonaparte avait déjà demandé à son Conseil si la création de grands-dignitaires, espèce de noblesse dont les titres n’émaneraient pas d’une antique généalogie, mais seraient la récompense de talons et de services rendus à l’État,
pourrait être considérée comme une violation des lois de la liberté et de l’égalité. On lui répondit par la négativê, et que la France ayant obtenu une monarchie héréditaire , il était naturel, sinon indispensable, qu’il y eût des pairs de l’empire et des grands-officiers de la couronne, Buonaparte# croyait ainsi placer sa '• dignité sur le même pied que celle des autres cours de l’Europe (assimilation à laquelle il attachait plus d’importance qu’il ne convenait ), * fondre la nouvelle noblesse de l’empire avec l’ancienne noblesse du royaume , et réconcilier le moderne état de choses avec ce qui pouvait rester de l’état précédent.
Pour ménager peut-être les opinions républicaines qui avaient si long-temps dominé , les titres et apanages de ces grands feudataires ne furent point choisis dans les limites de la F rance . On les tira des provinces conquises par l’épée de Napoléon. Quinze duchés 1 , grands fiefs de l’empire français, et non de la France , furent créés par le fiiat de l’Empereur. Le revenu attaché à chacun d’eux , était fixé au quinzième du revenu de la province d’où le dignitaire prenait son titre. L’Empereur investit de ces
1 Ou n’en cite que douze dans le Moniteur du Ier avril 1806 , page 367 , première colonne. ( Édit .)
2g8 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, dotations ceux qui l’avaient le mieux servi sur le champ de bataille ou dans les conseils. Des principautés furent aussi "érigées, et pendant que des maréchaux et des ministres acquéraient le titre de ducs, le rang supérieur de prince était conféré à Talleyrand, à Bernadotte et à Berthiçr ,*sous les désignations de Bénévent, de Ponte-Corvo, et de Neufchàtel.
Cette métamorphose de généraux républicains et d’anciens Jacobins en une noblesse monarchique , introduisit une espèce de contresens dans cette brillante mascarade, et plusieurs d’entre eux montrèrent assez de maladresse à porter leur nouvelle dignité. Il est vrai que les talens supérieurs déployés par quelques mis de ces individus, la crainte que d’autres inspirai ent, etla réputation militaire acquiseparleplus grand nombre, les mettaient au-dessus du ridicule dont on les couvrait sans pitié dans les salons de l’ancienne noblesse; mais, quels que fussent les droits de ces modernes dignitaires à la considération publique , ces droits leur étaient depuis long-temps personnels ; leurs nouveaux titres et leurs nouveaux honneurs n’y ajoutèrent rien.
Ici, comme en d’autres occasions semblables, Napoléon dépassa le but , et se fit tort jusqu’à un certain point , en paraissant attacher tant de prix à des distinctions , chose importante peut-
être pour d’autres cours , mais qui n’étaient pas telles assurément, qu’il dût, lui personnellement , en faire la base de sa grandeur. Le cérémonial est l’élément naturel d’un gouvernement établi depuis long-temps ; les titres et l’étiquette sont les idoles qu’on y encense. Buonaparte, au contraire, régnait par le droit du génie et de l’épée. Comme le Mézence de Virgile, il n’aux*ait point dû reconnaître d’autres fondemens k sa puissance '.Il était impolitique de paraître jaloux k ce point d’une institution, que son pouvoir même , tout illimité qu’il était d’ailleurs, ne pouvait réaliser complètement , puisque le cérémonial de sa cour devait toujours en accuser la nouveauté. En vain aurait-on voulu lui communiquer l’influence , fondée ou non, généralement attribuée k d’anciennes créations, ou k de longues généalogies ; l’Empereur aurait pu tout aussi facilement, au moyen d’un décret de son Sénat complaisant, donner k la monnaie récemment frappée k son effigie, la valeur que les antiquaires attachent aux vieilles médailles. Il était imprudent k Napoléon de s’engager dans une lutte où il devait nécessairement avoir le dés-
1 Dextra mihi De us , et telum quod missile libro Nunc atlsint. Enéide. Liv. x.
3oo VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, avantage. Dans les pays où l’autorité repose en grande partie sur l’opinion publique, si elle manque un but proposé, quelle qu’en soit l’importance, cette autorité s’affaiblit d’autant. Cette création, demi-féodale et demi-orientale, de grands feudataires , dont Buonaparte commençait à vouloir parer sa puissance , ressemblait à ces pesantes décorations gothiques dont les architectes modernes surchargent la façade de leurs édifices, encombrant ce qu’ils ne peuvent embellir , écrasant même , quelquefois , ce qu’ils veulent consolider.
La nouvelle noblesse fut organisée par Napoléon lui-même, dans un décret communiqué au Sénat le 3o mars 1806 ', non pour y être délibéré ou sanctionné , mais seulement enregistré , comme dans l’ancien Parlement de Paris.
Dès ce moment, la cour de Buonaparte fut soumise a la plus stricte étiquette. Ces sérieuses bagatelles, qu’un écrivain qualifie « les superstitions des chambellans » , y étaient traitées dans les formes les plus solennelles. Elles occupaient les pensées de Napoléon lui-même, qui négligea quelquefois pour elles ses projets de conquêtes, de renversement ou d’érection de royaumes. *
1 Lu décret est bien du 3o mars ; mais ii fut communiqué au Sénat le 3i. Voir le Moniteur du Ier avril 1806. (Édit.)
3oi
Tentés par ce retour à l’influence du rang et de la naissance , les possesseurs d’anciens titres ne manquèrent pas de se réunir aux nobles de création nouvelle. L’Empereur accueillait avec beaucoup d’empressement ces favoris de la cour exilée. Moitié honteux de leur apostasie , lorsqu’ils rendaient hommage à Buonaparte dans le palais des Bourbons, moitié souriant de la tournure gauche de leurs associés modernes, ils se confondirent avec les hommes de récente origine , et s’inclinèrent devant le monarque du jour : rf* car, ainsi qu’un d’eux le disait à madame de Staël, il faut bien servir l’un ou l’autre . » Napoléon flattait ces nobles des anciennes antichambres, dont les manières plus polies semblaient communiquer aux courtisans de fraîche date, un peu de cette grâce et de cette élégance, d’ailleurs inimitables , de leurs devanciers. Buonaparte aimait aussi à grouper autour de lui, autant que possible, les héritiers de ces grands noms qui figurent avec tant d’éclat dans les annales de la vieille France; mais alors, il exigeait une conversion complète et un dévouaient sans bornes à ses intérêts. Un baron de l’ancienne noblesse, devenu conseiller d’Éfet, reçut l’ordre, en 1810, d’accompagner l’Empereur à Fontainebleau.
«Que feriez- vous , lui dit l’Empereur, si
vous appreniez que le comte de Lille est en ce moment à Paris?
— « Je prendrais des mesures pour l’arrêter, répondit l’aspirant à la faveur impériale : la loi m’en fait un devoir.
— « Et que feriez -vous , ajouta Napoléon , si vous étiez au nombre des juges qui auraient à prononcer sur son sort ?
— « Je le condamnerais à mort, répartit le noble , sans hésiter : la loi le veut ainsi.
— « Avec de pareils sentimens , continua l’Empereur , vous méritez une préfecture » ; et le néophyte qui professait un respect si absolu pour la loi, fut nommé préfet.
On recherchait les personnages de ce caractère^et lorsqu’on en trouvait, ils recevaient des honneurs et des places. Quant aux; moyens de récompenser ses militaires , ses hommes d’Etat et ses partisans , Buonaparte les trouvait encore dans les provinces conquises. Il se réservait de grosses sommes sur les domaines nationaux de ces pays , et les distribuait comme il l’entendait, en gratifications et en pensions, à ses généraux, officiers et soldats ; de sorte que l’Europe était dévenue , pouf ainsi dire , le payeur général de l’armée française. Chaque nouvelle conquête ajoutait aux ressources qu’il destinait à cet usage ; et cette armée, le plus formidable instru-
ment de son ambition, était récompensée et entretenue aux dépens de ces mêmes États qui avaient tant souffert de ses exploits. ,
La fatale campagne d’Austerlitz amena d’autres changemens encore en Europe. La confédération du Rhin, qui sépara de l’Empire germanique un si grand nombre de ses princes , pour les soustraire à l’influence de l’Autriche et les placer ouvertement sous la protection de la France , ne tendait à rien moins qu’à la dissolution de cette ligue germanique, qui subsistait depuis l’an 800 , époque où Charlemagne reçut la couronne impériale des mains du pape Léon III.
Par la nouvelle confédération , les cours de Wurtemberg et de Bavière , celle de Hesse- Darmstadt, et quelques petits princes de la rive droite du Rhin, formèrent une alliance offensive et défensive, et renoncèrent à faire partie du corps germanique, dont ils déclarèrent ne plus reconnaître la constitution. Les motifs allégués pour l’organisation de cette ligue étaient puissans. Ces princes représentaient que leurs États étaient exposés, en cas de guerre entre la France et l’Autriche, à tous les malheurs d’une invasion , dont le corps germa-, nique n’avait plus le pouvoir de les garantir; et que dans la nécessité où ils se trouvaient de
3o4 VIE DE NAPOLÉON JBUON APARTE, chercher une protection plus efficace, ils la demandaient directement à la France. Napoléon,
son côté , n’hésita pas à accepter le titre de protecteur de la confédération du Rhin. A la vérité, il s’était obligé, auprès de ses sujets, à ne point étendre son empire au-delà de ce fleuve, qu’il reconnaissait pour la limite naturelle de la France ; mais Napoléon n’entendait pas que cette obligation pût exclure l’espèce de suzeraineté attachée au nouveau protectorat. En vertu de ce titre, il entraîna les États de cette confédération dans toutes les guerres entreprises par la F rance , dirigea leurs forces contre d’autres États allemands, leurs frères en langage et en mœurs , et conduisit leurs armées en des climats lointains pour prendre part à de sanglans démêlés sans intérêt pour eux et sans avoir reçu de provocations. De plus, et par une conséquence naturelle r plusieurs membres subalternes de l’Empire qui possédaient de faibles apanages sous l’ancienne constitution , n’ayant que leurs droits pour défense, perdirent leurs titres de feudataires impériaux, et furent réduits, de la condition de petits prindfes, à celle de simples nobles. Ce n’était pas un grand . mal , sans doute , mais assurément c’était une injustice.
Le contingent militaire que la confédération
mettait, non pas en paroles, mais en réalité, à la disposition de leur protecteur, et qui n’allait pas à moins de soixante mille hommes , était dans un état d’organisation bien supérieure à celui que fournissait anciennement le corps germanique. Bien moins nombreux , ce dernier était encore de beaucoup inférieur sous le rapport de l’équipement et de la discipline; non seulement Buonaparte exigea que les contingens fournis par la nouvelle confédération fussent complets quant au nombre , parfaitement équipés et discipbnés , mais il leur communiqua aussi son ardeur militaire , et leur inspira un enthousiasme belbqueux et une confiance qu’ils n’avaient jamais ressentis sous l’ancienne organisation. Nulles troupes dans son armée ne se conduisirent mieux que celles de la confédération du Rhin. Toutefois le surcroît de force que Napoléon retirait de cette organisation ne pouvait être que temporaire , et ne devait exister qu’autant que le pouvoir qui l’avait créée. Elle était trop arbitraire, trop artificielle , trop contraire aux intérêts et aux préjugés nationaux des Allemands pour ne pas porter avec elle le principe de sa dissolution. Quand la fortune se déclara contre Napoléon, après la bataille de Leipzick , la Bavière s’empressa de se réunir aux alliés pour achever sa Vie de Nap. Buom. Tome. 5. ïo
3ofi VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, ruine; et cet exemple fut suivi par tous les princes de la rive droite du Rhin. Il en fut de Napoléon et de la confédération germanique , comme d’un magicien et du démon qu’il a engagé pour un certain temps à son service , et qui le sert fidèlement pendant la durée du pacte , mais qui , le délai une fois expiré , est le premier k se jeter sur son maître et k le mettre en pièces.
François voyant l’antique Empire de ses ancêtres se démembrer pièce k pièce comme un vaisseau brisé par la tempête , n’eut plus d’autre ressource que de renoncer k la couronne impériale d’Allemagne et de dissoudre la ligue qu’il n’avait plus les moyens de maintenir. Il déclara rompus tous les nœuds qui attachaient les différens princes k lui comme Empereur, et qui les unissaient les uns avec les autres comme alliés; s’il conserva la dignité impériale , ce fut seulement en qualité de souverain d’Autriche et de ses États héréditaires.
La France succéda ainsi, en grande partie, au pouvoir et k la dignité du saint Empire romain, noble dénomination que portait depuis mille ans celui d’Allemagne , et la puissance de Napoléon ressembla davantage encore k celle de Charlemagne. La France du moins acquérait l’influence précédemment exercée par la
maison d’Autriche sur toutes les provinces sudouest de l’Allemagne. A l’est l’Autriche étourdie de ses malheurs, se tenait passive et soumise. Au nord , la Prusse flottait incertaine entre deux partis très opposés. L’un , trop confiant dans les ressources militaires du pays, conseillait de déclarer la guerre k la France quand on avait manqué l’occasion de le faire avec avantage. L’autre voulait que la Prusse continuât docilement k se contenter des dépouilles que Buonaparte voudrait bien lui abandonner. C’est précisément ce que fait le chacal k la suite du lion. L’un et l’autre avis pouvaient être également dangereux ; mais hésiter entre les deux , comme fit la Prusse , c’était travailler k sa propre ruine.
Au moment où IN apoléon se complaisait dans l’accroissement de sa force et de sa gloire , la Provideuce lui offrit encore une fois , et ce fut la dernière , les moyens de consolider son immense domination par une paix générale sur terre et sur mer.
3o8 VIE DE NAPOLÉON BU ON APARTE .
Mort de Pitt. — Fox lui succède en qualité de premier ministre. — Circonstances qui amènent des négociations avec la France. — Le comte de Lauderdale est envoyé à Paris avec des pouvoirs à cet effet. — La négociation est rompue par suite du refus de l'Angleterre de céder la Sicile à la France; et lord Lauderdale quitte Paris. — Réflexions sur la durée probable de la paix , en supposant que la paix eût été conclue. — La Prusse. — Son système de temporisation. — Elle prend l'alarme; — veut organiser une confédération rivale de celle du Rhin ; — en est empêchée par les manœuvres de Buonaparte. — Disposition générale et vigoureuse des Prussiens à la guerre. — Le meurtre juridique du libraire Palm , par l’autorité de Napoléon , accroît encore ce sentiment. — L’empereur Alexandre se rend une seconde fois à Berlin. — La Prusse prend les armes au mois d'août 1806, et, après quelques pourparlers, met ses troupes en campagne, au mois d'octobre, sous le commandement du duc de Brunswick. — Ses plans de campagne défectueux.
— Détails. — Combat de Saalfeld , perdu par les Prussiens ;
— suivi de leur déroute complète et décisive à la bataille d’Auerstacdt , ou d’Iéna, le i3 octobre. — Récit de cette bataille. — Le duc de Brunswick mortellement blessé. — Suites de ce désastre. — Toutes les places fortes de la Prusse se rendent sans résistance. — Buonaparte prend possession de Berlin , le i5. — Exposé des situations respectives de l'Autriche et de la Prusse , après leur défaite. — Réflexions sur la chute de la Prusse.
La campagne d’Ulm et d’Austerlitz vint accélérer la mort de Willitun Pitt , dont la
3og
bataille de Marengo avait déjà altéré la santé. Quelle que lût la profondeur de ses vues politiques et l’ardeur de son patriotisme , ce grand homme d’état se trompait en espérant toujours rétablir l’équilibre des pouvoirs sur le continent par les efforts des anciens gouvernemens d’Europe. Mais leur zèle s’affaiblit graduellement aussi-bien que leur courage , lorsqu’ils se trouvèrent en face de Buonaparte, dont les coups, pareils à ceux du tonnerre, portaient en tous lieux le ravage et la destruction. Pitt compta donc trop sur la coalition et les armes étrangères. Il ne réfléchit pas assez peut-être que l’Angleterre pouvait atteindre seule le but proposé, en déployant des forces proportionnées à ce grand objet; mais rien ne put lui faire abandonner ce principe fondamental , qu’il fallait résister obstinément à la France, à moins que Napoléon, satisfait de son immense pouvoir, ne se montrât disposé à permettre au reste de l’Europe, de jouirdupeud’indépendaneeque les victoires des Français avaient pu lui laisser.
William Pitt fut remplacé par l’homme d’état qui n’avait cessé de le combattre dans le Parlement. Charles Fox, qui se vit à la tête du gouvernement britannique, avait toujours cru à la possibilité de conclure une paix solide et durable avec la France. Dans la chaleur des-
3lO VIE DE NAPOUÉON BU ON APARTE .
discussions , il avait souvent accusé son grand adversaire de n’avoir pas su obtenir cet heureux résultat. Devenu chef de l’administration , il désira naturellement réaliser ses prédictions, pour peu que Napoléon consentît à traiter d’égal à égal. A l’époque de la paix d’Amiens, M. Fox se trouvant à Paris, avait été reçu avec beaucoup de distinction par Buonaparte. Leurs relations particulières étaient donc de nature amicale ; elles facilitèrent des ouvertures de paix.
Le moment paraissait d’ailleurs favorable pour la négociation. Quelques avantages que la France eût retirés de ses récentes victoires sur le continent, ils étaient, relativement à la Grande-Bretagne , neutralisés et balancés par la destruction des flottes combinées. Tous ses projets, toutes ses espéi*ances s’étaient engloutis dans le naufrage de Trafalgar.
Toute possibilité de cette invasion qui, avant cet échec, occupait exclusivement l’imagination de Buonaparte, semblait pour toujours évanouie. Le canon du ai octobre avait dissipé l’illusion qui lui faisait voir cinquante vaisseaux de ligne traversant le détroit en triomphe , et favorisant la descente d’une armée imposante sur la plage d’Angleterre '. Ils étaient
' T/auteur ne saurait ici , par rrïie ironie , dissimuler
terminés ces songes flatteurs qui lui montraient son armée victorieuse sur Ja route de Londres, réformant l’Angleterre par l’anéantissement de son aristocratie , et la réduisant à son état naturel , selon les expressions de Napoléon, c’est-à-dire à n’être plus qu’un appendice de la France, comme les îles de Corse et d’Oléron. Après la bataille de Trafalgar, il ne fallait plus espérer que les belles provinces d’Angleterre fussent jamais divisées en fiefs de l’empire français. Il ne fallait plus rêver des millions à prendre sur la bourse de Londres , pour être répartis entre les soldats du grand peuple, sous le titre de dotation. Les dames de Pai is s’étaient amusées à faire des bourses , que les officiers français devaient remplir avec l’or britannique ; mais il restait évident qu’elles avaient travaillé en vain.
En un inot, si l’Autriche avait succombé dans la lutte de i8o5, la Grande-Bretagne était plus puissante que jamais ; et il était raisonnable
toutes les terreurs que causa au gouvernement anglais le camp de Boulogne. Ce camp ne fut réellement dissous que par la guerre d’Allemagne, et c’est peut-être ici le cas de soutenir que l’amiral Villeneuve, avec plus de vigueur, eut pu encore rendre le descente très praticable. C’était l’opinion de Napoléon , opinion partagée par d’itabiies marins en Angleterre comme en France. {Édit.)
3l 2 VIE DE NAPOLÉON B U ON APARTE .
de croire que Napoléon avait cessé de vouloir la guerre , puisque le grand résultat qu’il en espérait était devenu tout-à-fait impossible. Nous avons dit aussi que les intentions de l’Angleterre étaient alors pacifiques. La négociation s'ouvrit dans des circonstances qui garantissaient la bonne foi de nos ministres 5 voici le fait :
Un individu qui se prétendait partisan des Bourbons, mais qui fut reconnu depuis pour un de ces vils espions que la France entretenait chez elle et au-dehors 1 , obtint audience de M. Fox. Il voulait, disait -il, proposer au ministère anglais d’assassiner Buonaparte. Précisément, dans un entretien qu’il avait eu avec ce dernier pendant son séjour à Paris, M. Fox avait repoussé avec chaleur une accusation de cette espèce portée par Napoléon contre un des membres de notre ministère. «Ne croyez pas à cette absurdité » , répondit M. Fox avec plus de brusquerie anglaise que de politesse * française. Peut-être Buonaparte voulut-il voir si les effets répondraient aux paroles, et pour y parvenir, il avait détaché cet espion. Fox, comme on peut s’y attendre , non seulement
1 Classe d’agens dont l’Angleterre a toujours eu aussi un grand nombre à sa solde. {Edit.)
reçut avec horreur la proposition de l’agent français, mais se hâta de la faire connaître à Buonaparte lui-même. Voilà ce qui donna Üeu à des communications amicales , et enfin à des négociations pour la paix. Lord Yarmouth , d’abord, et ensuite lord Lauderdale, stipulèrent pour le gouvernement britannique ; Champagny et le général Clarke pour l’empereur français. Comme la plupart des étrangers, Napoléon avait une fausse idée de l’état intérieur de l’Angleterre : il avait compté sur un parti français au sein même de la Grande-Bretagne ; mais il fut surpris de trouver qu’il n’y avait d’accessibles à l’influence étrangère que le petit nombre de misérables qu’il était parvenu à séduire , et que le parti qui s’était constamment opposé à la guerre avec la France, n’en était pas moins incapable de désirer la paix à des conditions déshonorantes pour le pays.
Les plénipotentiaires français firent plusieurs concessions; ils déclarèrent même, dans la conversation , qu’ils traiteraient volontiers d’après le principe uti possidetis ; c’est-à-dire que chaque peuple garderait ce qu’il avait acquis pendant la guerre. Mais plus tard, les négociateurs français rejetèrent cette base , et parurent même disposés à nier qu’ils l’eussent jamais adoptée.
3l4 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
Ils abandonnaient cependant un point longtemps contesté ; ils consentaient à ce que l’îlc de Malte , le cap de Bonne-Espérance et d’autres possessions dans les deux Indes, demeurassent au pouvoir de la Grande-Bretagne ; mais ils exigeaient la cession de la Sicile et de Naples, proposant d’indemniser Ferdinand IV 1 aux dépens de l’Espagne , et en lui donnant les îles Baléares. L’Angleterre ne pouvait consentir implicitement à cette dernière proposition , également contraire à sa politique et à la protection qu’elle devait à son malheureux allié. A la vérité, Naples était occupée par les Français, et avait reconnu Joseph pour son roi; mais la position isolée de la Sicile rendait facile à l’Angleterre la défense de cette île opulente , qui d’ailleurs était encore au pouvoir de son souverain légitime. Le principe uti possidetis était donc en faveur des Anglais , relativement à la Sicile , comme il était en faveur des Français, relativement à Naples. Par ce motif, le plénipotentiaire anglais rejeta un ultimatum où l’on faisait de la cession de la Sicile une clause indispensable ; en même temps, lord Lauderdale demanda ses passeports , qu’il ne reçut néan-
1 Le texte dit, Frédéric IV ; mais c’est une faute typographique. {Édit.)
moins qu’au bout de plusieurs jours , comme si l’on eût conservé quelque espérance de renouer la négociation.
L’adresse et la fermeté du plénipotentiaire anglais donnèrent beaucoup d’embarras à Buonaparte; et il s’en souvint en i8i5 , à bord du Bellérophon , commandé par un parent du noble comte. Si Fox eût vécu, les négociations auraient pu être reprises : ce ministre, alors k son lit de mort, avait en vue deux grands objets, la paix avec la France et l’abolition du commerce des esclaves. L’estime que Buonaparte avait pour Fox aurait pu , sans doute, déterminer l’Empereur à céder sur quelques points en litige ; le désir que le ministre britannique avait de conclure la paix l’eût engagé probablement lui-même à se relâcher sur quelques prétentions; mais les deux gouvememens devant garder leur puissance et leurs positions respectives , tout porte à croire que la profonde jalousie et l’animosité qui eût survécu k la paix l’auraient bornée k une simple suspension d’armes , k une trêve sans consistance comme sans bonne foi , qu’on eût rompue sous le plus léger prétexte. L’Angleterre n’eût jamais vu d’un œil indifférent Buonaparte s’avancer chaque jour davantage vers la domination universelle ; et Buonaparte n’aurait pas long-temps supporté
3l6 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE. „ avec patience le voisinage de notre presse libre et de nos institutions libérales ; celles-ci eussent rappelé continuellement aux Français leur liberté perdue 5 et la presse eût exercé sans relâche sur l’Empereur, sur son gouvernement et ses actes, une critique sévère et sans pitié. La guerre où se trouva bientôt après engagé Napoléon , avec la Prusse et la Russie , eût suffi pour renouveler les hostilités entre la France et l’Angleterre, en supposant qu’elles eussent été suspendues par une paix de quelques instans. Napoléon, néanmoins , plaça toujours la mort de Fox au nombre des fatalités qui déconcertèrent ses grands desseins; mais il faut s’étonner alors qu’il n’ait pas renouvelé ses offres à l’administration formée sous les auspices de ce ministre , administration qu’il devait supposer animée des principes de Fox , même après sa mort : de ce qu’il ne le fit pas , nous pouvons raisonnablement conclure qu’il ne voulait la paix qu’autant qu’il en eût dicté les conditions.
La conduite dte la Prusse avait été incertaine et versatile pendant la campagne d’ Austei’litz ; Napoléon en conservait un ressentiment profond : il est vrai qu’elle lui avait arraché, malgré lui , pour ainsi dire , l’autorisation d’occuper le Hanovre. Par le traité que le ministre Haug-
CHAPÏTILE XI. 3l7
witz avait signé à Vienne , il était convenu que la Prusse recevrait cet électorat , propriété du • roi d’Angleterre , son allié , en dédommagement des territoires d’Anspach, de Bareuth et de Neufchâtel , qu’elle cédait à la France : la plus-value du Hanovre était considérée comme mie faveur accordée à la Prusse , en récompense de sa neutralité 5 mais Napoléon n’avait point oublié l’attitude menaçante de la Prusse à cette époque , et il attendait probablement avec impatience l’occasion de lui infliger un sévère châtiment : il entretint donc une nombreuse armée en Souabe et en Franconie ; puis, en faisantfiler des troupes sur la Westphalie, il ne laissa plus de doutes sur une prochaine rupture entre lui et son allié. Pendant ce temps la Prusse , toujours sous l’influence de conseils opposés , se rendit aussi odieuse par sa rapacité que méprisable par l’esprit étroit de sa politique.
Il n’était pas difficile aux troupes prussiennes de prendre possession du Hanovre. Évacué par celles de Bernadotte , le pays restait en proie à qui voulait l’envahir , à l’exception de la forteresse de Hamelen, encore occupée par une garnison française. Cet électorat , domaine héréditaire du roi de la Grande-Bretagne , avec qui la Prusse était en paix profonde , fut donc saisi par elle ; et son cabinet crut justifier cette
3l8 VIE DE NAPOIÉON BUON APARTE, usurpation, en disant que le Hanovre, devenu • propriété de la France par droit de conquête, avait été cédé au gouvernement prussien en échange d’autres territoires; en même temps un ordre de Frédéric ferma les ports prussiens . de la Baltique aux bàtiinens anglais. Ces mesures furent considérées par l’Angleterre comme des hostilités directes ; et Fox représenta la conduite de la Prusse , dans la maison des Communes , comme le mélange de la plus odieuse rapacité et de la servilité la plus méprisable ; en conséquence , la Grande-Bretagne déclara la guerre à la Prusse : le pavillon de cette puissance fut chassé de l’Océan par les croiseurs anglais , ses ports de mer et l’embouchure de l’Elbe soumis au blocus , et son commerce exposé à tous les embarras qui pouvaient en résulter.
Cependant la Prusse devait bientôt éprouver qu’elle ne possédait qu’à un titre fort précaire cet électorat , le prix de sa neutralité à Austerlitz , et acheté , d’ailleurs , par la guerre avec la Grande-Bretagne; quand les ministres de Frédéric pressèrent la France de confirmer la cession du Hanovre , ils s’aperçurent avec mortification que Buonaparte , bien loin de regarder les droits de la Prusse comme irrévocables, négociait, au contraire, une paix générale,
stipulant, entre autres clauses, la restitution de l’électorat à Sa Majesté britannique, souverain héréditaire du pays.
Cette duplicité de Napoléon révélait à Frédéric-Guillaume le peu de garantie que lui offrait le traité de Vienne; d’autres découvertes encore qu’il fit relativement aux projets de la France, le décidèrent à changer de politique avec elle.
Jusqu’ici les victoires de Napoléon avaient eu pour conséquences principales l’abaissement de la maison d’Autriche, rivale antique et naturelle de la maison de Brandebourg; mais maintenant que l’Autriche , refoulée à l’est , avait perdu toute autorité sur le sud-ouest de l’Allemagne , la Prusse s’alarmait justement de voir quel’einpire français s’arrogeait cettemême influence , et que , à moins d’une opposition énergique, il deviendrait probablement aussi puissant dans le nord de l’Allemagne que l’Autriche l’avait été dans les cercles du sud-ouest. Ce qui effrayait surtout la Prusse, c’était la confédération du Rhin , qui plaçait sous la direction de la France une si grande partie de l’ancien Empire germanique : la dissolution de cet Empire lui-méme causait beaucoup d’inquiétude à la Prusse ; en effet, sans parler de la position embarrassante où elle se trouvait par suite de
3 20 VIE DE NAPOLÉON BTTON APARTE.
l’anéantissement de cette confédération antique, elle y perdait encore l’espoir, plus lointain, de voir son souverain porter la couronne impériale , comme le membre le plus puissant du corps germanique , après la chute de la maison d’Autriche.
Il restait un moyen de balancer le nouveau pouvoir que la France avait acquis par ces innovations en Europe : la Prusse pouvait , en se mettant elle-même à la tête d’une ligue composée des princes du nord de l’Allemagne, rétablir un équihbre tel , qu’il eût été difficile ou dangereux pour Buonaparte de se servir de sa puissance , quelque grande qu’elle pût être , pour troubler la paix dans le nord de l’Europe ; il fut donc résolu , dans le cabinet prussien , d’organiser une confédération sur ce principe.
Pour y parvenir , néanmoins, il fallait ouvrir des communications avec la France ; et Buonaparte, sans s’opposer précisément à ce projet qu’autorisait l’exemple de la confédération du Rhin , suscita des obstacles de détail qui rendirent impossible l’exécution de l’entreprise. Ses ministres alléguèrent que l’Empereur voulait prendre les villes anséatiques sous sa protection immédiate ; que le sage prince qui gouvernait la Saxe ne montrait aucun désir d’entrer dans la ligue proposée, et que la France ne souffrirait
pas qu’on forçât qui que ce fût de prendre part à la mesure ; enfin le landgrave de Hesse-Cassel, sur la participation importante duquel on comptait naturellement , fut circonvenu pour le décider à se réunir à la confédération du Rhin, au lieu de celle que la Prusse voulait créer sous son protectorat : craignant de se prononcer pour l’une ou l’autre de ces redoutables puissances , le prince resta neutre , et encourut ainsi la colère de Buonaparte , ce qui ne tarda pas à lui devenir funeste.
Cette opposition partielle de Napoléon paralysa les efforts de la Prusse ; il lui fut impossible de réunir ces débris de l’empire germanique , sur lesquels sa force militaire et sa position géographique lui donnaient une influence naturelle. Ce désappointement et la honte d’avoir été joué par le gouvernement français excitèrent, dans le cabinet prussien, une indignation déjà manifestée par le corps de la nation. Chez les ministres , c’était le dépit d’une espérance déçue, un désir de se venger du souverain et de l’État qui les avait trompés; chez le peuple, c’était la conviction profonde et honorable que la Prusse avait perdu sa dignité par la politique obséquieuse du ministère.
Quelque répugnance que le cabinet de Ber-
Vir de N ai'. Bvon. Tome 5. ai
322 VIE DE N AROEÉON BLON APARTE, lin eût montrée à prendre les ai mes contre la France, il ne paraît pas que la cour ni la nation aient jamais partagé ce sentiment. La cour était sous l’influence de la jeune reine, dont le courage égalait la beauté , et sous celle du prince Louis , qui voyait impatiemment la décadence d’un royaume élevé à tant de gloire naguère par les victoires du grand Frédéric. Autour de la reine et du prince s’empressait un grand nombre de jeunes nobles , brûlant d’imiter leurs ancêtres, et appelant la guerre à grands cris; ils ignoraient combien il était difficile , môme k cette puissante armée formée ii la discipline par Frédéric, mais que son génie ne dirigeait plus , de triompher de soldats égaux en nombre, et guidés par un général qui depuis si long-temps semblait avoir enchaîné la victoire à son char. Ces jeunes nobles faisaient assez voir de quel esprit ils étaient animés , en allant aiguiser leurs épées k la porte de La Forest, ambassadeur de Napoléon, et surtout en brisant les vitres des ministres réputés favorables k la France. La reine se montrait fréquemment sous l’uniforme du régiment qui portait son nom , et quelquefois galopait k sa tête pour stimuler l’enthousiasme des soldats. Il fut bientôt excité au plus haut point ; et si l’habileté des généraux eût ré-
pondu k l’ardeur des troupes , la campagne aurait pu se terminer bien différemment. Les attaques dirigées contre le roi ' , la reine et le prince Louis , dans le Moniteur, tendaient encore à envenimer la querelle ; car le soin que prenait Napoléon de soumettre k son autorisation ces articles politiques , le rendait nécessairement responsable de tout ce que publiaient les journaux.
Un crÿtfl# guerre général était donc poussé en Prusse. ,sLe peuple n’ignorait pas que la conduite versatile du ministère avait exposé la nation aux reproches et même au mépris de l’Europe. Il voyait que Buonaparte , sorti vainqueur d’une crise pendant laquelle une décision énergique de la Prusse aurait pu maintenir l’équilibre en Europe , ne gardait plus de mesures avec ceux dont il avait fait ses dupes, et se moquait de remontrances qu’il eût écoutées avec respect , avant les journées d’Ulm et d’Austerlitz.
Une autre circonstance, bien faite pour exaspérer les esprits, eut lieu à cette époque. Un
1 Le premier Bulletin , Moniteur du 20 octobre 1 806 , page 1278, première colonne, troisième alinéa, contient plutôt des expressions honorables pour le roi de Prusse. L’auteur n’y aura peut-être vu que de l’ironie. [Édit.)
libraire de Nuremberg , nommé Palm , avait mis en vente un pamphlet où Napoléon et sa politique étaient traités avec une grande sévérité. Ce libraire fut arrêté par des gendarmes français , transféré à Braunau , traduit devant une commission militaire, jugé pour la publication d’un libelle contre l’empereur des Français, déclaré coupable, et fusillé. Cet assassinat, car c’en fut un réellement, qu’il ait été le résultat d’un ordre émané de ]^qi%léon luimême , ou l’effet d’un zèle outré de la part de ses ageris, excita une indignation profonde, universelle.
La constitution de plusieurs des Etats d’Allemagne est despotique ; mais le grand nombre de principautés indépendantes et les privilèges des villes libres ont toujours assuré , néanmoins, au corps de la nation, le bienfait de la liberté de la presse; et le goût prononcé des Allemands pour la littérature leur fait apprécier cet avantage à sa juste valeur. Le moyen cruel employé pour comprimer la manifestation de la pensée fit donc beaucoup de tort à celui qui l’avait ordonné. Mille publications parurent en Allemagne à l’occasion de la mort de Talni. Six ou sept ans après, ce fut encore une des principales causes qui soulevèrent l’opinion publique contre Napoléon. On peut
croire qu’elle ne produisit pas moins d’effet au moment où le crime fut commis. Tous les regards de l’Allemagne se tournèrent vers la Prusse, comme le seul membre du Saint Empire qui pût arrêter l’ennemi public de la libellé européenne. Pendant cette fermentation générale , l’empereur Alexandre parut une seconde fois h Berlin. Plus heureux alors , il décida enfin le roi de Prusse à tirer l’épée : il promit le secours de ses puissantes armées. Déçu, à la funeste journée d’Austerlitz, dans ses efforts pour préserver le sud-est de l’Allemagne de l’influence française , il se présentait maintenant comme le champion du nord en faveur de la Prusse. D’Oubril , envoyé russe à Paris, avait bien cherché à traiter d’une paix continentale,. concurremment avec celle dont lord Lauderdale stipulait les conditions pour la Grande-Bretagnfe ; mais les négociations manquèrent entièrement leur objet.
La Pn%! s’étant mise en hostilité avec la France , il était naturel que l’Angleterre lui rendit son amitié '. En effet, cette dernière puissance révoqua aussitôt les ordres qui déclaraient en état de blocus les ports de la Prusse
1 L’Angleterre n’était-elle pour rien dans la décision de. la Prusse ? ( Édit ,)
3a6 VIE DE NAPOLÉON B L'ON APARTE.
et ruinaient son commerce. Cependant, au moment d’entrer en campagne , le cabinet de Berlin fit voir le même égoïsme et la même déloyauté qui avaient dirigé précédemment sa conduite. La Prusse voulait bien puiser dans les coffres de la Grande-Bretagne pour se mettre en état de soutenir la guerre , mais elle se montrait fort peu disposée à restituer le Hanovre, possession acquise d’une manière si indigne ; et le ministre prussien Lucchesini n’hésita point à dire à l’ambassadeur britannique , lord Morpeth , que le sort de l’électorat dépendait de l’événement de la guerre. 1
On ne pouvait fonder de grandes espérances sur l’intervention d’un gouvernement qui, tout en se déclarant le vengeur du droit des nations , refusait de rendre une acquisition qu’il n’avait faite lui-même qu’au mépris de toutes les règles de la justice et de la bonne foi. Les augures devinrent encore moins favorables, quand on vit la direction £ la guerre confiée à ces ministres incapables ou infidèles qui avaient manqué toutes les occasions de faire rentrer la Prusse dans ses droits , lorsqu’une at-
1 Ce qui n’empêcha pas lord Morpeth de dissimuler la fierté anglaise, et de concerter les opérations de la campagne avec le duc de Brunswick. {Édit.)
titude ferme , dans un moment opportun , l’eût probablement affranchie des hasards d’une guerre subséquente. Après avoir rejeté ce parti , quand il eût fallu le prendre , on l’adoptait maintenant avec une précipitation et une imprudence, qui ne laissaient à la Prusse, ni le temps de calculer ses mesures, ni celui de choisir les hommes d’Etat et les généraux les plus capables de le bien exécuter.
Ce fut vers le milieu du mois d’août que la Prusse commença ses dispositions. On trouverait difficilement un second exemple de guerre déclarée avec un consentement plus unanime de la part d’une grande et belliqueuse nation , mais terminée d’une manière si prompte et si funeste. Le ior octobre , Knobelsdorff, l’envoyé prussien, fut requis, par Talleyrand, de s’expliquer sur les arméniens de la Prusse *. En réponse , le ministre prussien adressa une note contenant trois propositions , ou plutôt trois demandes : i°. que les troupes françaises qui se trouvaient en Allemagne repassassent le Rhin sans délai; a°. que la France ne mît plus
1 II n’y a point de note de M. de Talleyrand , datée du 1 tr octobre : la première est du 1 1 septembre 1 8o6 ; la seconde , du r 3 septembre ; la troisième , du 1 9 septembre. C’est la dernière note du ministre prussien , qui est du 1" octobre, Voir le Moniteur du i5 octobre 1806. ( Edit .)
d’obstacle à la ligue du Nord, qui devait embrasser, saus aucune exception, tous les États non nommés dans l’état fondamental de la confédération du Rhin ; 3°. qu’il s’ouvrît , sans délai , une négociation , dont les bases préliminaires seraient la séparation de Wesel de l’empire français, et la réoccupation de trois abbayes dont le prince Murat s’était emparé comme appartenant au duché de Berg. Ce manifeste était accompagné d’une longue remontrance sur le système d’empiétement adopté par la France. Le texte et le commentaire, si l’on réfléchit au ton péremptoire du langage qu’on y avait adopté , à l’orgueil et à la toutepuissance de celui qui en était l’objet, durent être considérés comme une déclaration de guerre. La Prusse , sans doute , avec toute l’Europe, avait raison de se plaindre des envahisseinens de la France , et des efforts qu’elle faisait pour arriver à la domination universelle; mais il faut avouer que les deux premières demandes du roi paraissaient de nature a provoquer une négociation plutôt qu’une rupture brusque et absolue ; et que la forteresse de Wesel, aussi -bien que les trois abbayes, n’étaient pas d’une importance telle, que des flots de sang dussent être répandus pour en recouvrer la possession.
Véritablement, la Prusse éprouvait moins de torts que de mortifications et d’outrages. Elle voyait que Buonaparte l’avait jouée dans le traité de Vienne ; que la cession du Hanovre n’était qu’un piège où elle s’était laissée prendre , et qu’elle courait risque de voir la Saxe et la Hesse renoncer à son protectorat pour celui de la France. Piquée d’une injure qui ne lui était pas encore faite néanmoins , mais qu’elle redoutait de subir, elle entra subitement en campagne. Si les négociations eussent été traînées en longueur jusqu’à l’arrivée des Russes, la guerre aurait pu prendre une face différente; mais les Prussiens, dans leur soif de combattre, voulurent se ménager les avantages ordinaires d’une attaque , et ne pesèrent pas les circonstances funestes qui pouvaient résulter de leur précipitation.
D’un autre côté , ce moyen n’était pas facile avec Buonaparte , qui n’avait pas coutume de se laisser amuser par des mots, quand le moment d’agir était arrivé. Quatre jours avant la remise de la note prussienne , Buonaparte avait quitté Paris , ralliait en personne son immense armée, et pressait les contingens de la confédération du Rliin. Sa réponse à la communication hostile du roi de Prusse fut adressée , non pas à ce monarque , mais aux soldats frarir
33o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, çais : « Ils veulent , dit-il * , que nous évacuions l’Allemagne à l’aspect de leur armée ! Les insensés ! qu’ils sachent donc qu’il serait mille fois plus facile de détruire la grande capitale , que de flétrir l’honneur des enfans du grand
peuple ! Que l’armée prussienne éprouve
le même sort qu’elle éprouva il y a quatre ans : qu’ils apprennent que s’il est facile d’acquérir un accroissement de domaines et de puissance avec l’amitié du grand peuple , son inimitié , qu’on ne peut provoquer que par l’abandon de tout esprit de sagesse et de raison , est plus terrible que les tempêtes de l’Océan ! »
Le roi de Prusse plaça encore à la tête de ses troupes le duc de Brunswick : ce général , dans sa jeunesse , s’était distingué sous son oncle le prince Ferdinand; mais il avait perdu sa réputation dans la retraite de Champagne , en 179a , où il s’était laissé battre par Dumouriez et son armée de conscrits. Il était âgé de soixante-douze ans , réunissant, dit-on, l’entêtement de la vieillesse aux autres infirmités qui l’accompagnent ordinairement ; il ne communiquait avec aucun de ses généraux , excepté Mollendorlf; il en résulta la désunion dans le
1 Voir la proclamation, dans le Moniteur du 16 octobre t8o6. [Édit.)
conseil de guerre, et la haine de l’armée pour celui qui la commandait.
Il paraît que le plan de campagne arrêté par ce malheureux prince était singulièrement irréfléchi , d’autant plus qu’il péchait par le même côté que celui de l’Autriche dans la guerre précédente : la Prusse ne pouvait compter sur l’avantage du nombre ; la prudence lui faisait donc une nécessité impérieuse de prolonger les pourparlers jusqu’à l’airivée des Russes ; au lieu de cela , elle prit le parti de se porter en avant sur la Franconie, et d’exposer l’armée prussienne seule à toutes les forces de la F rance, commandées par le glorieux empereur.
Le motif était aussi le même qui avait déterminé l’Autriche à s’avancer jusqu’aux rives de l’Iller : la Saxe désirait rester neutre dans cette guerre comme la Bavière l’avait voulu dans la précédente ; et cette marche hâtive de l’armée prussienne avait pour but de forcer l’électeur Auguste à se joindre à elle : le projet réussit ; le souverain de Saxe se vit contraint de réunir scs forces à l’aile gauche des Prussiens, sous les ordres du prince Hohenlolie. La conduite de ceux-ci envers les Saxons ne ressembla que trop à celle des Autrichiens envers les Bavarois : on eût dit que la Saxe était pour
33a VIE UK NAPOI4ÉON BUON APARTE.
eux un pays conquis plutôt qu’un pays allié ; on exigeait durement la coopération de ce prince paisible, sans rien faire pour se concilier son attachement ou pour ménager l’amour-propre de son peuple : en général , les Prussiens s’abandonnèrent alors à cette jactance qui précède ordinairement les revers.
L’armée prussienne , avec tous ses auxiliaires , s’élevait à cent cinquante mille hommes, pleins de confiance dans leur coprage x fiers de leur discipline et des souvenirs de gloire légués à la nation par le grand Frédéric : l’année comptait plusieurs généraux et beaucoup de soldats qui avaient combattu sous lui; mais parmi tous les vétérans de cette école , Blücher seul était destiné à faire honneur au nom du maître.
Les erreurs matérielles n’empéchaient pas que la proclamation du roi à ses soldats ne fût de meilleur goû t que le langage emphatique de Buonaparte ' ; elle se terminait par une prophétie qui se réalisa , tardivement à la vérité , mais qui finit toujours par s’accomplir. «Nous allons, disait Frédéric-Guillaume , nous allons
1 L’exagération de Bnonapartc devenait peut-être naturelle après tant de victoires. (Édit.)
combattre un ennemi vainqueur dans un grand nombre de batailles ; un ennemi qui a humilié des monarques, anéanti des constitutions, privé plus d’un Etat de sôn indépendance et même de son nom : il a menacé la Prusse d’un pareil sort ; il veut nous soumettre à la domination d’un peuple étranger, nous ravir jusqu’à notre nom d’Allemands : le sort des armées et des nations est dans la main du Tout-Puissant; mais la durée de la victoire et de la prospérité n’est garantie qu’à la bonne cause. »
Pendant que Bu onaparte rassemblait enFranconie une armée de beaucoup supérieure en nombre à celle des Prussiens , ceux-ci occupaient le pays voisin de la Saale , et paraissaient ainsi renoncer à l’avantage d’attaquer l’ ennemi avant qu’il eût réuni toutes ses forces. Cette attaque était néanmoins , et devait être le principal motif de leur empressement à entrer en campagne , surtout lorsqu’ils eurent atteint leur premier but , la coopération de la Saxe : à la vérité le duc de Brunswick avait pris une position très forte comme position défensive; mais il était difficile de faire subsister une armée si nombreuse dans les stériles contrées des environs de Weimar, et ses magasins de toute espèce avaient été imprudemment placés , non pas immédiatement sur les derrières, mais à
334 VIE DE NAPOUÊON BUONAPARTK.
l’extrême gauche, où ils se trouvaient exposés à être coupés par l’ennemi. C’est peut-être à la difficulté de se procurer des fourrages et des vivres qu’il faut attribuer le parti adopté par les Prussiens d’étendre l’armée sur une ligne si prolongée ; mais les différens corps se trouvaient ainsi dans l’impossibilité de se prêter un mutuel secours : on pourrait dire qu’ils avaient pris des cantonnemens plutôt qu’une . position militaire ; et comme ils se tinrent strictement sur la défensive , ils offrirent gratuitement à Buonaparte l’occasion de les attaquer en détail , ce qu’il ne manqua pas de faire avec son talent accoutumé. Le quartier-général des Prussiens , où se trouvaient le roi et le duc de Brunswick, était a Weimar; la gauche, commandée par le prince de Hohenlohe , occupait Schleitz; leur droite s’étendait jusqu’à Mulhausen : les deux extrémités de l’armée étaient donc séparées par un espace de quatre-vingtdix milles.
De son côté , Buonaparte commença ses opérations, selon son usage, par une suite de combats partiels livrés sur différens points , et dans lesquels ses combinaisons habituelles lui firent obtenu les mêmes avantages. Toutes ses manœuvres tendaient à forcer les Prussiens dans leur position , à couper leurs communications ,
k les séparer de leurs magasins, à les contraindre, malgré eux, k une bataille décisive, où des troupes découragées , commandées par des généraux inhabiles , allaient rencontrer des soldats déjà victorieux, conduits par des capitaines renommés , et combattant sous les inspirations du plus grand génie militaire de l’époque.
Le 8 octobre , Buonaparte donna l’essor à son ressentiment dans un bulletin ' : il s’y plaignait d’avoir reçu une lettre de vingt pages , signée par le roi de Prusse , et qui n’était , disait-il , qu’un mauvais pamphlet contre la France, dans le genre de ceux que le cabinet anglais Taisait faire par ses écrivains k cinq cents livres sterling par an. «Je plains mon frère le roi de Prusse, disait Napoléon; il n’entend pas le français ; il n’a sûrement pas lu cette rapsodie. » Ce même bulletin contient beaucoup de sarcasmes contre la reine et le prince Louis’ ; il porte tous les caractères du style de Napoléon, style aussi original, quoique moins heureux , que sa tactique militaire ; mais il eût été k peu près inutile de critiquer le style ou la logique de celui qui commandait k tant de légions. Ses armes
1 Moniteur du ao octobre 1806. {Édit.)
* Contre la reine, oui; mais le prince Louis était plutôt loué. {Édit.)
33f> VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
eurent bientôt tous les avantages qu’il en avait espéré.
L’armée française marcha par trqis débouchés sur les positions isolées , et par conséquent mal choisies de l’ennemi. La première faute du duc de Brunswick , faute irréparable , c’était d’avoir établi ses magasins , le dépôt de son artillerie et de ses munitions, àNaumbourg, au lieu de les placer derrière son armée , sous la protection de son corps principal. Cette imprudente disposition permettait aiix Français de se porter entre les Prussiens et leurs ressources , s’ils pai*venaient k balayer les rives de la Saale.
Dans cette vue , l’aile droite française , aux ordres de Soult et de Ney, se dirigea surHoff; le centre , composé de la réserve du grand-duc de Berg, du corps du maréchal prince dePonte- Corvo , et du maréchal Davoust et de la garde impériale, se portait sur Saalbourg et Schleitz. Le but de ce grand mouvement était d’écraser l’aile droite des Prussiens, qui se prolongeait sur une ligne beaucoup trop étendue , puis de tourner la position et de s’emparer des magasins. Après quelques escarmouches , un engagement sérieux eut lieu k Saalfcld, où le prince Louis de Prusse commandait l’avant-garde de l’aile gauche des Prussiens.
Jeune , ardent et inexpérimenté , le brave prince , au lieu de défendre le pont de la Saale , quitta cette position avantageuse pour se porter k la rencontre de Lamies, qui s’avançait de Graffenthal contre lui. Si la valeur avait pu suppléer à la prudence , le combat de Saalfeld n’eût pas été perdu. Le prince Louis déploya le plus grand courage , soit en chargeant à la tête de ses troupes , soit en les ralliant quand elles pliaient : il combattit corps k corps avec un maréchal-des-logis, qui lui dit : « Rendez-vous , colonel , ou vous êtes mort. » Le prince lui répondit par un coup de sabre ; le maréchal-deslogis lui plongea son sabre dans le corps , et le prince tomba sans vie : deux de ses aides-decamp furent tués à ses côtés.
La victoire de Saalfeld rendit lqs Français maîtres du cours de la Saale ; ils marchèrent incontinent sur Namnbourg. Buonaparte était k une demi-journée de cette ville , c’est-à-dire k Géra, quand il écrivit au roi de Prusse. Sa lettre était celle d’un vainqueur ( car il se sentait déjà victorieux , parce qu’il avait l’avantage du nombre et de la position ) , et assaisonnée de l’ironie ordinaire dans le succès. «Je suis fâché * , disait -il , qu’on ait fait signer k Votre Majesté
1 Voir cette lettre tout an long dan» le Moniteur dn 3o octobre 1806. ( Édit .)
Via os Nap. Buok. Tome 5. a»
cette espèce de pamphlet; je ne lui réponds que pour lui protester que jamais je n’attribuerai à elle les choses qui y sont contenues.... Si Voi re Majesté m’eût demandé des choses possibles , je les lui eusse accordées : elle a demandé mon déshonneur; elle devait être certaine de ma réponse. » En considération de leur ancienne amitié, Napoléon déclarait qu’il était tout disposé à rendre la pais au roi de Prusse et à ses peuples ; il terminait en êonseillant à Frédéric- Guillaume de renvoyer les furibonds qui avaient conseillé la guerre de 1792 et la guerre actuelle, et faisait des vœux «pour la conservation de son frère couronné.
Buonaparte ne reçut aucune réponse 1 ; il n’en attendait pas non plus à une lettre écrite dans un moment d’exaltation semblable à celle du chasseur qui sent que sa proie ne peut lui échapper. Naumboux-g et ses magasins furent livrés aux flammes : ce fut le premier événement qui apprit aux Prussiens que l’armée
française les avait tournés complètement * ; «
1 Le 7' Bulletin, Moniteur du 47 octobre, dit que Napoléon reçut une réponse , apres la bataille d’Iéna. [Édit.')
* Nos Bulletins ne font aucune mention de l’incendie des magasins , et le t o* Bulletin porte : Indépendamment des magasins considérables trouvés à Naumbourg , etc. (Édit:)
qu’elle se trouvait entre eux et la Saxe , et qu’ils n’avaient plus d’autre alternative qu’une bataille générale , où ils devaient avoir les plus grands désavantages avec un ennemi alerte , à qui leur lenteur avait laissé le choix du moment et du lieu : il y avait encore cette triste considération que, en cas de revers, l’armée prussienne n’avait plus aucun moyen de retraite sur toute la ligne de ses opérations : l’ennemi la séparait de Magdebourg, dont elle aurait dû s’assurer comme point de ralliement; en un mot, grâce à l’irréflexion et à l’incapacité des chefs, l’armée du grand Frédéric se présentait au combat avec aussi peu d’ordre qu’une bande d’écoliers qui se mutinent.
Voulant enfin , mais trop tard , rétablir leurs communications sur les derrières de l’armée , le prince de Brunswick et le roi de Prusse en personne marchèrent avec la plus grande partie de leurs troupes pour reprendre Naumbourg, dont Davoust s’était emparé. Ce général s’y trouvait avec un corps de trente-six mille hommes, c’est-à-dire la moitié des forces qu’il avait à combattre. La marche du duc de Brunswick fut si lente qu’il perdit l’avantage de sa supériorité numérique : il fit halte le soir du i a octobre , sur les hauteurs d’Auerstaedt , et laissa ainsi à Davoust le temps de renforcer les trou-
, 34o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE .
pes qui gardaient les défilés de Kœsen : le lendemain , Davoust , toujours inférieur sous le rapport du nombre , s’avança sur l’ennemi , dont les colonnes commençaient à s’ébranler ; telle était l’épaisseur du brouillard, que les deux avant-gardes se touchaient, pour ainsi dire, sans savoir qu’elles fussent si voisines l’une de l’autre.
Le village de Hassen-Hausen, près duquel les deux armées se rencontrèrent, devint aussitôt le théâtre d’un vif engagement ; il fut pris et repris plusieurs fois. Plus nombreuse, depuis long-temps renommée pour sa discipline et sa tenue , la cavalerie prussipnne chargea souvent , mais en échouant toujours , contre les carrés d’infanterie française qu’elle ne put jamais entamer. Les Français attaquèrent un bois qu’ils enlevèrent à la bayonnette , aussibien que le village de Spilbei'g, et restèrent en possession de celui de Hassen-Hausen. La bataille devint alors générale ; les Prussiens se maintinrent depuis huit heures du matin jusqu’à onze , mais en souffrant beaucoup. Le général en chef duc de Brunswick fut blessé à la figure d’un coup de mitraille , et emporté hors du heu de l’action ; il en fut de même du général Schmettau et de plusieurs officiers de distinction. L’absence d’un chef expérimenté com-
CHAFITHK XI.
mençait à se faire sentir, lorsque, pour comble de malheur , le roi de Prusse apprit que le général Mollendorff, qui commandait l’aile droite à Iéna, était sur le point d’être mis en déroute par Buonaparte en personne. Le roi prit alors la résolution généreuse, mais hasardée peutêtre, de chercher à ressaisir l’avantage et à rompre la division française qu’il avait en face : il ordonna une charge simultanée sur tous les points à la fois, et son commandement fut exécuté avec assez de bravoure pour sauver l’honneur du soldat, mais non pour déterminer le succès. Les Prussiens furent repoussés; les Français prirent à leur tour l’offensive.
Frédéric , qui ne cherchait plus de conseil qu’en lui-même, s’efforça de suppléer à l’inexpérience par le courage ; il fit avancer sa réserve , et voulut que ses troupes, déjà rompues , fissent un dernier effort pour la victoire; ce fut en vain. Attaqués Sur toute l’étendue de leur front, les Prussiens furent enfoncés sm’ tous les points à la bayonnette ; le centre et les ailes se débandèrent. Après tant d’efforts inutiles, où pas une division n’était restée inactive, la retraite ne pouvait s’effectuer que fort irrégulièrement ; mais le désordre devint dix fois plus grand lorsque les troupes vaincues, arrivant à Weimar , rencontrèrent leur aile droite fuyant comme
elles et dans la môme direction. De ce choc des deux années en déroute résulta une confusion effroyable. Les chemins étaient encombrés d’artillerie , de fourgons , de bagages : la retraite devint une fuite précipitée ; le roi lui -meme , qui avait fait preuve de la plus grande valeur à la bataille d’Auerstaedt, se vit enfin obligé de quitter la grande route et de s’échapper à travers les champs , suivi d’un faible détachement de cavalerie.
Pendant que la gauche de l’armée prussienne combattait Davoust àAucrstacdt,ladroite, ainsi que nous l’avons déjà dit, n’était pas plus heureuse à léna : la moins importante des deux , cette seconde action n’en a pas moins donné le nom à la bataille, parce que Napoléon s’y trouvait en personne. ’
1 II est bien reconnu aujourd’hui que Davoust pouvait réclamer la plus grande part dans «la double bataille • d’Auerstaedt et d’Iéna. L’historique de celte bataille nous a paru traité non seulement avec detail, mais encore d’une manière neuve, par le général Beauvais, dans les Victoires et Conquêtes , etc., tome xvi. Bernadottc , trop soumis peut-être , en cette occasion , à la hiérarchie militaire , avait refusé de prêter à Davoust un renfort qui eût pu décider quelques heures plus tôt l’affaire d’Auerstacdt. Davoust sut y suppléer avec une présence d’esprit admirable et par ses habiles dispositions. Cependant Napoléon , dans ses trois premiers Uullctins d'iéua avait à peine cou-
léna est située sur la Saale. L’empereur français y était arrivé le i3 octobre, et avait sur-le-champ transmis à ses maréchaux les ordres qui donnèrent lieu aux déinonstfations de Davoust et à la victoire d’Auerstaedt : il ne négligea pas non plus la position qu’il occupait lui-méme, et dans laquelle il espérait livrer bataille le lendemain à l’aile droite des Prussiens, commandée par MollendorlT. Toujours actif, il employa la nuit à pratiquer ou à élargir les chemins pour le passage de son artillerie, et à faire tailler dans le roc un sentier qui lui permît d’établir des batteries sur le plateau eu face d’iéna, où était son centre. L’armée prussienne s’étendait , devant lui, sur une ligne de six lieues, tandis que celle de Napoléon, extrêmement concentrée , ne présentait qu’un front assez étroit, mais était fortement appuyée sur ses flancs et sur ses derrières. Buonaparte, selon sa coutume, passa la nuit au bivouac, entouré de
sacré quelques lignes au vainqueur d’Auerstaedt. Doutant d’abord des détails extraordinaires que lui transmettait le maréchal, ce ne fut qu’au bout de trois jours qu’il lui écrivit pour le féliciter de sa victoire; le troisième corps (celui de Davoust) , obtint pour récompense d’cntrei le premier à Berlin, et le titre de duc d’Auerstaedt accordé à Davoust perpétuera dans sa famille le glorieux souvenir de celle grande journée. ( Rtlit ■)
344 V1E DB NAPOLÉON buonaparte.
ses soldats ; le lendemain matin , il harangua les troupes , et leur recommanda de se tenir en garde contre cette cavalerie prussienne qu’on peignait comme si redoutable : de même que , devant Ulm , il avait , promis à ses soldats une seconde journée de Marengo , il leur annonçait alors que les Prussiens , séparés de leurs magasins et coupés de leur pays , se trouvaient dans la situation des Autrichiens à Ulm : il leur dit que l’armée prussienne ne se battait plus en ce. moment pour la gloire , mais pour la retraite , et que les corps qui la laisseraient passer seraient perdus de réputation. A ce discours animé les soldats répondirent par des cris , et en demandant d’être conduits sans retard au combat ’ . Napoléon ordonna aux colonnes d’attaque de déboucher dans la plaine ; la garde impériale , avec deux divisions de Lannes, était au centre; Augereau commandait la droite, qui s’appuyait sur un village et des bois ; la division de Soult formait la gauche avec une partie de celle de Ney.
De son côté , le général Mollendorff se porta en avant : comme à Auerstaedt , le brouillard couvrait les deux armées ; le soleil parut enfin, et elles s’aperçurent à une demi-portée de ca-
1 En avant , marchons! furent Jes cris "qui retentirent de toutes parts , selon le 5e Bulletin. {Édit.)
non. La bataille s’engagea sans délai par l’aile droite des Français, que les Prussiens attaquèrent dans le dessein de déposter Augereau du village qu’il occupait. Lannes reçut ordre d’aller soutenir ce village, et la position fut conservée. L’action devint bientôt générale; les Prussiens firent preuve d’une grande habileté dans leurs manœuvres, et il fut long -temps impossible d’obtenir aucun avantage sur des hommes qui avançaient et reculaient tour à tour sur chaque flanc avec une régularité de machines ; enfin , et après des efforts désespérés, Soult réussit à s’emparer du bois d’où les Prussiens avaient inquiété la gauche des Français ; en même temps la division de Ney et la cavalerie de réserve parurent sur le champ de bataille : avec ces renforts , Buonaparte fit avancer le centre , • qui se composait en grande partie de la garde impériale , troupe fraîche et pleine d’ardeur , qui contraignit les Prussiens à la retraite : ils la firent d’abord en bon ordre ; mais c’était la tactique de Napoléon de diriger des attaques successives contre un ennemi commençant à plier ; comme les flots d’une mer agitée qui se succèdent sans interruption jusqu’à ce que le dernier ait dispersé les débris de la digue ébranlée par les autres. Murat chargea à la tête des dragons et des cuirassiers comme un homme qui vou-
346 VIE DE NAPOLÉON IWONAPAllTE.
lait mériter, autant que le peut le courage , les destinées brillantes qui paraissaient s’offrir à lui : l’infanterie prussienne ne put soutenir le choc, et il fut impossible à la cavalerie de la protéger. La déroute devint générale; une grande partie de l’artillerie fut prise ; les troupes rompues s’enfuirent dans la direction de Weimar, où la confusion, comme nous l’avons dit, devint épouvantable, par la rencontre de l’aile gauche qui fuyait aussi sur ce point : il n’y avait plus , pour ainsi dire, ni commandement ni obéissance dans cette armée , qui tout à l’heure encore était si hère de sa force et de sa discipline ; à peine restait-il un général pour donner des ordres et un soldat qui fût disposé à les écouter. Ce fut en quelque sorte par une espèce d’in- • stinct plutôt que par un effet de leur volonté , que quelques régiinens furent dirigés, ou se dirigèrent eux-mêmes sur Magdebourg , où le prince de Hohenlohe essaya de les rallier.
Outre cette double bataille d’Auerstaedt et d’Iéna, il y eut encore un vif engagement au village d’Apolde, situé entre les deux points de l’action générale , et dans lequel Bernadotte mit en déroute un nombreux corps de Prussiens. S’il faut en croire les Français, ils auraient tué vingt mille hommes à l’ennemi dans le cours de cette fatale journée, pris trois cents pièces
ohattthe xi.
de canon , vingt généraux ou lieutenans-généraux , et des drapeaux au nombre de soixante.
La conduite des généraux prussiens pendant ces déplorables batailles, et dans toutes les manœuvres qui précédèrent, tenait d’une véritable infatuation : les soldats eux-mêmes, d’après Buonaparte , ne soutinrent guère leur haute réputation ' , accablés qu’ils étaient sans doute par la conviction de tous les désavantages sous l’influence desquels ils combattaient ; mais il est inutile d’insister sur les diverses causes de la perte d’une bataille où les vaincus paraissaient n’avoir formé ni combinaison ni plan d’attaque, où ils négligèrent d’assurer les communications entre les différens corps , et ne s’entendirent sur aucun système de retraite quand il fallut l’effectuer : ajoutons que le duc de Brunswick et le général Schmettau ayant été blessés à mort dès le commencement de l’action , les divisions de l’armée prussienne combattaient isolément sans recevoir d’ordres généraux , et conséquemment sans plan régulier ni manœuvres combinées. Les suites de la défaite sur-
1 Nous avons vu cependant qu'ils chargèrent, par ordre du Roi , avec assez de bravoure pour sauver l’honneur de l’année. L’auteur a dit encore qu’il fut long-temps impossible d’entamer des hommes qui manœuvraient avec une régularité de iiiafémies. {Édit.)
passèrent en désastres tout ce qu’on aurait pu imaginer; car le mode de retraite n’ayant point été fixé, et aucun rendez-vous n’étant indiqué, l’armée débandée ressemblait à une couvée de ooqs de bruyère que le chasseur voit s’abattre , et qu’il détruit en détail et comme il lui plaît. 1
Le lendemain de la bataille , une division prussienne , qui s’était retirée sur Erfurt avec le général Mollendorff, fut obligée de se rendre aux vainqueurs. Le maréchal et le prince d’Orange Fulda restèrent prisonniers de guerre ; d’autres débris de l’armée prussienne éprouvèrent le même sort : le général Kalkreuth fut surpris et mis en déroute au moment où il cherchait k franchir les montagnes du Hartz , à la tête d’un corps considérable. Le prince Eugène de Wurtemberg était demeuré à Memmingen avec seize mille hommes ; le général en chef prussien n’avait pas même songé à utiliser ce corps le jour de la bataille ; au heu de se retirer , en apprenant la déroute des siens , le prince eut la témérité de faire un mouvement en avant sur Halle , comme pour livrer à des forces supérieures et victorieuses le seul corps
1 Comparaison tout anglaise et que le goût français ne trouvera pas assez noble sans doute , quoiqu’on ait dit de la chaase que c’était X image de M guerre. ( Édit .)
prussien qui fut demeuré intact. Bemadotte l’attaqua et le défit.
Le plus grand nombre des fuyards se dirigea sur Magdebourg , ville forte , sous laquelle le prince de Hohenlohe parvint à rallier cinquante mille hommes ; mais manquant de tout , et dans la dernière confusion : il ne pouvait donc s’y maintenir. Par un effet de cette imprévoyance qui avait présidé à toute la campagne , les immenses approvisionnemens d’Erfurt étaient épuisés , tout avait été pris pour l’armée du duc de Brunswick . Échappées au massacre d’Iéna , ces troupes se voyaient maintenant exposées à la famine et au fer de l’ennemi ; il ne restait donc au prince de Hohenlohe d’autre parti que celui de se frayer un chemin vers l’Oder , s’il était possible ; et si l’on réfléchit aux circonstances désastreuses dans lesquelles il était placé , on pensera qu’il déploya en ce moment autant de courage que d’habileté : néanmoins , à la suite de plusieurs engagemens partiels dans lesquels il perdait toujours des hommes, il se trouva avec l’avant-garde et le centre de son armée sur les hauteurs de Prentzlo w, sans provisions, sans fourrages, sans munitions d’aucune espèce; il fallut bien se rendre. A Prentzlow et à Passewalck près de vingt mille hommes mirent bas les armes.
35o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
L’arrière-garde du prince de Holienlohe n’éprouva pas immédiatement ce malheur ; elle était alors à Bortzenberg , au nombre d’environ dix mille hommes , restes du combat que le prince de Wurtemberg avait livré près Weimar, et sous le commandement d’un général dont le nom, par la suite, devait retentir comme le son d’une trompette guerrière : c’était le fameux Blücher.
Dans l’extrémité où se trouvait alors sâ patrie , ce brave militaire déploya ce courage indomptable, cette activité et cette audace qui devaient produire un jour de si glorieux résultats. Il se disposait à quitter Bortzenberg, le 29, conformément aux ordres du prince de Hohenlohe, quandil apprit le malheur de ce général. Il changea aussitôt la direction de sa retraite; et, par un mouvement rapide sur Schleitz , il parvint à réunir sa troupe à un corps de dix mille hommes, débris d’Iéna et d’Auerstaedt , et qui , sous les ducs de Weimar et de Brunswick-Oels, fuyaient aussi de ce côté. Blücher résolut alors de passer l’Elbe à Lauenbourg , et d’aller renforcer les garnisons prussiennes dans la Basse- Saxe. Pour l’exécution de ce projet , il livra plusieurs combats sanglans , et fit plusieurs marches rapides; mais le mal était trop grand, pour que le courage et l’activité pussent y por-
ter remède. La division de Soult , qui avait passé l’Elbe avant lui , le coupait de Laucnbourg; Murat se trouvait entre lui et Stralsund, et Bcrnadottc le pressait vivêment sur les derrières. Bliicher n’eut plus d’autre ressource que de se jeter, avec scs troupes affaiblies et découragées , dans Lubeck. Les Français l’y prirent comme mi cerf aux abois. On se battit avec fureur dans les rues de la ville. Accablés par le nombre, les Prussiens perdirent beaucoup d’hommes tués et quatre mille prisonniers, Bliicher parvint à s’échapper et à gagner Sclrwcrta. Mais alors il se trouvait sur les limites du territoire prussien ; et, en violant la neutralité du Danemarck , il n’eût fait que susciter un ennemi de plus à son malheureux maître. •
En conséquence , le 7 novembre , il déposa sa vaillante épée, pour la reprendre en des temps meilleurs, et se rendit avec quelques milliers d’hommes qui restaient sous son commandement. Mais son courage brilla comme le feu Saint- Elrne dans l’obscurité de la tempête. Bliicher fit voir qu’il restait au moins un digne élève du grand Frédéric : il laissait à la Prusse une espérance qu’elle nourrit silencieusement dans son sein , jusqu’à ce que le moment d’agir fût arrivé.
352 VIE DE NAPOLÉON B CJON APARTE.
L’anéantissement total de l’armée prussienne, car on peut sans doute l’appeler ainsi, fut peut-être moins étonnant encore que la facilité avec laquelle les places fortes du pays , dont quelques unes étaient au premier rang parmi celles de l’Europe , furent rendues , sans pudeur et sans honte. L’ingénieur vainement y avait épuisé les secrets de son art , vainement elles étaient défendues par de nombreuses garnisons , et munies de provisions considérables ; elles ouvrirent leurs portes au son d’une trompette française, ou après l’explosion de quelques bombes. Spandau, Stettin, Custrin, Hamelen, pouvaient arrêter l’ennemi pendant plusieurs mois : elles lui furent remises , pour ainsi dire , à la première sommation. Magdebourg avait une garnison de vingt-deux mille hommes, dont deux mille artilleurs; le maréchal Ney parut avec quelques pièces de siège , et cette ville célèbre capitula ’. Hamelen était gardé par six mille hommes, bien approvisionnés, et en état de résister long - temps : la place se rendit à mie force inférieure des deux tiers à celles de la garnison. Ces événemens étaient
' On lit pourtant , dans le Moniteur du 26 novembre 1806 , article Prusse : « Le bombardement fit de si grands ravages dans la ville, que les habitans se révoltèrent, et le gouverneur fut forcé , sur leur demande » , etc. ( Édit .)
trop extraordinaires pour être imputés à la démence seule et à la pusillanimité : les Français eux-inêmes s’étonnèrent de leurs conquêtes , et se doutèrent un peu du moyen qui les avait rendues si faciles. Lorsque le coupable gouverneur de Magdebourg fut insulté par les étudians de Halle , pour sa trahison et son avarice , la garnison française entra dans leurs sentiinens, et n’offrit au lâche vieillard qu’une faible protection contre les enfans indignés. Schoels, commandant de Hamelen, faillit périr victime d’un généreux mouvement de cette nature, de la part des troupes sous ses ordres. Il avait voulu stipuler, dans sa capitulation, que, dans le, cas où quelques unes des provinces prussiennes, par suite des événemens militaires, viendraient k passer sous une autre domination, les officiers auraient droit à la pension de leur grade. Telle fut l’indignation des soldats , quand ils apprirent que l’on posait la désertion en principe, et que le gouverneur s’occupait de ses intérêts privés , sur les débris mêmes de son pays, que Schoels n’évita le châtiment qu’en rendant la place aux Français, avant le temps fixé par la capitulation. *
1 Cette capitulation se trouve dans le 34* Bulletin , Moniteur du i «' décembre 1806. ( Édit. )
Vu nï N*p. Buox. Tome 5, a3
354 V1E DE napoléon buonaparte.
H On croit qu’en plusieurs occasions les Français ouvrirent ces forteresses de fer avec une clef d’or, dont le métal ne leur coûtait rien. Ordinairement une garnison considérable a sa caisse militaire , pour le paiement régulier du soldat ; et l’on dit que plus d’un commandant ne sut pas résister à cette offre , que , dans le cas d’une reddition immédiate , ce dépôt ne serait point vérifié par les vainqueurs, mais laissé à la disposition du gouverneur, dont la douce complaisance leur épargnerait la peine et les délais d’un siège. "
Pendant que l’armée française poursuivait sans obstacle le cours de ses conquêtes, le nouveau roi de Hollande , Louis Buonaparte , avec une autre armée en partie hollandaise et en partie française , occupait , sans plus de difficulté, la Westplialie, une grande partie du Hanovre , Emden et la Frise orientale.
Pour achever ce tableau de bouleversement que présentait alors la Prusse , il suffira d’ajouter que l’infortuné Roi , dont les qualités per-
1 L’auteur aurait pu expliquer cette démoralisation des généraux prussiens par la seule terreur panique. En généralisant son accusation , il compromet ici jusqu’au nom de Biücher dont il n’a pu oublier la capitulation. Voir le 3o* Bulletin , Moniteur du 19 novembre , page i3y5; article v de la capitulation. [Édit.)
sonnelles méritaient un sort plus heureux, avait été obligé de s’enfuir dans la Prusse occidentale, h Kœnigsberg, où il avait enfin trouvé un abri. L’Estocq , habile et fidèle général , parvint à réunir quelques débris de l’arinée vaincue , pour servir de garde à son souverain. Buonaparte prit possession de Berlin le 2 5 octobre , onze jours après la bataille d’Iéna. Nous examinerons plus tard le parti qu’il tira de sa victoire.
La chute de la Prusse fut si rapide et si complète, qu’elle excita l’étonnement général de 1 Europe. Son monarque était comparé à un joueur téméraire qui risque toute sa fortune sur un coup désespéré , et quitte la table, à j muais ruiné. Pendant trois quarts de siècle cette puissance avait tenu l’un des premiers rangs en Europe ; mais elle ne s’était jamais montrée plus redoutable que la veille même, pour ainsi dire , de son désastre , lorsque , portant en ses mains la balance de l’Europe , elle pouvait , avant la journée d’Austerlitz, la faire incliner du côté qu’elle aurait voulu. La voilà maintenant aux pieds d’un adversaire qu’elle a imprudemment provoqué, la voilà non seulement abaissée , mais terrassée , et si complètement abattue , qu’elle ne saurait même tenter un effort pour se relever. On se rappelait alors
que l’Autriche, après la défaite de ses armées et la prise de sa capitale , avait encore trouvé des ressources dans le dévoûmcnt de ses sujets. On se rappelait que les insurrections en Bohême et en Hongrie étaient devenues d’un caractère assez formidable , même après les triomphes de Buonaparte , pour mettre l’Empereur vaincu en état de traiter à des conditions modérées * . L’Autriche ressemblait donc à une forteresse endommagée par plus d’un siège , mais tenable encore , quoique privée de ses ouvrages extérieurs. La Prusse , au con traire, offrait l’image d’une citadelle renversée par un tremblement de terre, dont les remparts et les bastions ne sont plus qu’un amas de ruines et de débris épars , tant a été terrible le passage du fléau destructeur.
On peut aisément expliquer les causes de
* Il nous semble que l'auteur a représenté ailleurs sous un autre aspect l'humiliation de l’Autriche , après la bataille d’Austerlitz. Le lecteur sera frappé comme nous de cette légère contradiction, s’il veut recourir aux pages 24a et suivantes de ce volume. Nous y voyons Alexandre éluder de prendre une part directe à des négociations qui ne pouvaient plus qu’être humiliantes. Il faut donc faire honneur à la modération du chef victorieux platôt qu’à l’attitude de l’Autriche des bonnes conditions accordées à l’empereur François. (Edit.)
CH APITRE XI.
cette extrême différence de situation entre deux Etats qui s’étaient si souvent disputé l’influence politique en Allemagne.
L’empire d’Autriche comprend plusieurs grands royaumes , possession paisible et non contestée d’un commun souverain. Les princes sont depuis long-temps accoutumés à son pouvoir. Ils nourrissent pour lui les mêmes sentimens de fidélité 1 que leurs pères avaient montrés aux souverains de cette antique maison. L’autorité naturelle del’Autrichereposait donc, et repose encore sur la base large et solide de l’affection générale et profonde des peuples qui ne séparent jamais la cause du monarque de leurs propres intérêts.
La Prusse avait aussi ses provinces natives sur lesquelles elle exerçait une autorité héréditaire , et où l’affection , la fidélité et le patriotisme étaient des vertus naturelles que les pères transmettaient à leurs fils; mais il entre dans ses domaines beaucoup d’acquisitions récentes, dues à la valeur ou à la politique du grand Frédéric. Son territoire se compose ainsi de petits États séparés qui s’étendent , selon la comparaison bien connue de Voltaire, comme
' Loyalty , dans le sens déjà signalé de fidélité au prince. (Édit.)
358 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, une longue jarretière sur la carte dé l’Europe. Il faut donc long temps pour que ce royaume , formé de provinces diverses , ayant chacune leurs lois, leurs mœurs et leurs usages, devienne une monarcliie compacte et solide , dont les habitans puissent respecter et chérir le Roi comme le chef commun , et se considérer les uns les autres comme des membres de la même famille. Des générations se succéderont avant que ce royaume acquière la force et l’unité désirables; et l’esprit de désunion y est encore entretenu par les désavantages de sa position géographique.
Ces considérations seules peuvent expliquer pourquoi , après la fatale bataille d’Iéna , les habitans des diverses provinces de Prusse montrèrent individuellement si peu d’énergie à repousser les envahisseurs ; pourquoi encore , malgré l’habitude qu’ils ont presque tous des armes , et le service temporaire qu’on exige d’eux dans la ligne, ils firent si peu d’efforts contre l’ennemi commun. Ils sentaient qu’ils n’appartenaient à la Prusse que par le droit du plus fort , et ils restèrent indifférent quand ce même droit fut sur le point d’être exercé par un autre. Ils voyaient la ruine prochaine de la Prusse, non pas comme des enfans voient le danger d’un père qu’ils sont obligés de secourir
au péril de leurs jours , mais comme des serviteurs contemplent celui d’un maître, dont la perte ne les expose qu’a un changement de domination.
D’autres causes tendaient encore à paralyser la bonne volonté du peuple dans les États héréditaires aussi-bien que dans les provinces nouvellement acquises. L’opinion générale plaçait la puissance de la Prusse dans son année permanente, formée par Frédéric, et disciplinée d’après son système. Cette armée une fois détruite , il ne resta plus d’espoir à ceux qui l’avaient réputée invincible. Le paysan prussien qui aurait couru sous les drapeaux quand elle tenait la campagne , savait ou croyait trop bien savoir l’art militaire pour fonder la moindre espérance sur une guerre de partisans ; et toutefois le courage, le dévoûment et l’opiniâtreté d’un peuple envahi , en ont fait le plus formidable moyen d’opposition , même jcontre une armée victorieuse.
Aux yeux de l’Europe étonnée , la ruine de la Prusse , à quelques causes que l’on veuille l’attribuer , semblait , non seulement complète , mais sans remède. Repoussé à l’extrémité de ses domaines, le Roi ne pouvait être considéré que comme un fugitif, dont le rétablissement sur le trône dépendait des succès
36o VIE DE NAPOLÉON BU ON APARTE .
douteux de la Russie. Mais comme après la reddition de Tienne , Alexandre se présentait , non pas pour secourir un allié résistant à l’ennemi commun ; mais, ce qui était bien plus difficile quelle que fût d’ailleurs sa puissance , pour relever un prince déchu , et pour ainsi dire terrassé aux pieds de ses vainqueurs. Les Français passèrent l’Oder ; Glogau et Breslau furent pris. Ces deux villes se défendirent courageusement à la vérité , mais leur chute faisait évanouir les dernières espérances de la Prus-se , et il semblait qu’un royaume parvenu à un si haut degré de gloire sous le règne d’un sage monarque , allait être effacé de la carte d’Europe par les événemens d’un seul jour.
Cette étrange catastrophe excita des sentimens divers , selon qu’on l’envisageait par rapport à l’administration de la Prusse, ou par rapport au Roi lui-même , à ses sujets et aux intérêts généraux de l’Europe. Sous le premier point de vue on ne pouvait s’empêcher de reconnaître, avec une sorte de satisfaction amère, que la politique tortueuse et intéressée de la Prusse , dans ce dernier temps , politique aussi étroite qu’elle était avide et déloyale , ne recueillait dans le présent désastre que le châtiment qu’elle avait mérité. L’indifférence du cabinet de Berlin à l’aspect des malheurs de
l’Autriche, qu’une démarche énergique de la Prusse pouvait prévenir; sa perfidie , et son impudeur à recevoir le Hanovre des mains de la France, au moment même où elle méditait la guerre avec la puissance qui le lui donnait ; cette rapacité odieuse qui lui faisait refuser de rendre l’électorat à son possesseur légitime , dans le temps qu’elle négociait une alliance avec la Grande-Bretagne : c’était là afficher pour les règles ordinaires de la justice, ce mépris qui fait qu’une nation ne mérite pas la victoire , et qui souvent même est un obstacle direct à ses succès. Ce procédé de la Prusse était en tout semblable à celui du larron qui consent à trahir son complice , pourvu qu’on lui laisse emporter sa part du butin 1 . Il ne fallait pas s’étonner, disait-on, qu’un gouvernement qui donnait à ses sujets un tel exemple d’égoïsme et de déloyauté, en trouvât peu à l’heure du besoin qui fussent disposés à sacrifier leurs intérêts privés à ceux de la patrie. Si l’on envisage la conduite de cette misérable administration sous le point de vue politique plutôt que du côté moral, les désastres de la Prusse peuvent être attribués à l’incapacité de ses ministres et ré-
1 Quel râle jouait lord Morpeth dans les conseils do la Prusse? (Édit.)
36a VIE DE NAPOLÉON BD ON APARTE, pûtes la juste récompense de leur inconduite. Ce présomptueux empressement à déclarer la guerre après avoir manqué toutes les occasions de la faire avec avantage, et la direction donnée aux opérations militaires, indiquaient chez eux une imprudence bien voisine de la folie ; et s’ils ne furent pas coupables d’une noire trahison , ils étaient du moins frappés d’un aveuglement déplorable. Aussi, pour ne parler que des ministres , ils reçurent le prix de leur immoralité politique et de leur impéritie manifeste.
Tout autres étaient les sentimens excités par la défaite d’Iéna , quand on l’envisageait par rapport au Roi et à la nation qui devaient en subir les conséquences. «Nous sommes hommes » ; et , selon l’expression d’un poète à l’occasion delà chute de Venise , «nous devons nous affliger de voir disparaître , même l’ombre de ce qui fut grand autrefois. * » La Prusse en tombant ne ressemblait point au vieillard qui s’éteint naturellement , parce qu’il est arrivé au terme de sa carrière ; ce n’était pas non plus un
1 Men are tve , and muse grieve even when the shade Of that u’ich once ivas great , is passed away. *
Wordsworth.
• * Ces vers appartiennent au Sonnet sur la chute de Veuise
qu’on trouve cité en entier dans le Voyage historique et littéraire en Angleterre , article Wordsworth. {Édit.)
édifice en ruines , dont les voûtes s’écroulent sous le poids qu’elles ne peuvent plus supporter. Ces événemens sans doute peuvent exciter en nous des regrets et des craintes , mais ils ne nous inspirent ni horreur ni surprise. L’agonie de la Prusse , au contraire , était celle d’un homme expirant à la fleur de son âge : la chute de la maison de Brandebourg était celle d’une citadelle armée de tours et de bastions formidables, s’abîmant tout à coup sous l’effort d’un pouvoir sur-humain. Épouvantée d’une catastrophe si générale et si prompte, l’Europe déplorait le sort des malheureux écrasés sous les décombres , et jetait des regards d’effroi sur les ruines de ce rempart, dont la destruction mettait en danger toutes les monarchies. Le caractère noble et patriotique de Frédéric - Guillaume , resté pur malgré les torts de ses ministres; le désespoir de son intéressante et courageuse épouse; la douleur générale d’un peuple brave et fier qui se disait, et pouvait se dire, le défenseur de la foi protestante et des libertés germaniques; d’un peuple dont l’énergie, secondée par les talens du grand Frédéric, avait résisté jadis aux forces combinées de la France, de l’Autriche et de la Russie : il y avait là de quoi exciter un intérêt universel et profond.
Cet intérêt devenait plus vif et plus pressant
364 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, encore quand on réfléchissait qu’avec la Prusse tombait le dernier État en Allemagne qui pût traiter avec Napoléon sur le pied de l’égalité ; et que la France , indépendamment du pouvoir exorbitant qu’elle possédait déjà dans le midi de l’Europe , allait en acquérir un autre dans le nord, presque aussi absolu et presque aussi vaste. L’avenir était effrayant ; et ceux que n’avaient émus ni le renversement de l’autorité d’un prince , ni la destruction de l’indépendance d’un royaume , voyaient avec effroi dans l’avenir leur pays réservé à cette même destruction, qui semblait alors aussi irréparable qu’elle était terrible.
« But y et the end was iïot. »
« Et pourtant ce n'était pas la fin. »
La Providence , qui se joue quelquefois de la présomption des hommes , se plaît souvent aussi à les secourir dans leur détresse. Quoi qu’il en soit de la doctrine sur un état intermédiaire de souffrance et de purification dans l’autre vie, il est démontré par l’histoire que sur la terre les royaumes , aussi-bien que les individus , éprouvent souvent par leurs propres fautes des revers qui préparent leur régénération future. La Prusse fit une longue et pénible étude à l’école sévère du malheur ; mais
CHAPITKE XI.
elle en profita , pour reprendre son rang parmi les États de l’Europe, et avec plus d’honneur, peut-être, pour le prince et pour le peuple , que si sa gloire n’eût jamais été compromise. Ses désastres lui auront sans doute appris k respecter les droits des nations ; sou peuple saura apprécier désormais la différence de la domination étrangère et de l’indépendance nationale. Les Prussiens ont montré depuis , en effet , par tous les genres de sacrifices , que l’affranchissement du despotisme étranger ne s’obtient pas seulement au moyen d’une armée régulière ; mais qu’il faut encore , pour ressaisir la liberté publique , et la rendre durable , le cornage , le devoûment général et absolu de toute la nation, depuis le premier jusqu’au dernier citoyen. Nous verrons, dans une page plus brillante de l’histoire, qu’ils surent mettre à profit de sévères leçons. Mais en ce moment le sombre nuage de l’adversité pesait sur la Prusse, qui semblait menacée de perdre sans retour, non seulement sa renommée, mais son existence politique.
Conduite inhumaine de Buonaparte envers le duc de Brunswick. — L’approche des troupes françaises oblige le prince mourant de se faire transporter de Brunswick à Alloua , où il expire. — Son fils jure de le venger. — Conduite de Napoléon , également cruelle et vindicative , à Potsdam et h Berlin. — Sa clémence envers le prince de Hatzfeld. — Ses procédés à l’égard des princes du second rang. — Jérôme Buonaparte. — Occupation de Hambourg. — Fameux décrets de Berlin contre le commerce anglais. — Réflexions Si ce sujet. — Les villes de commerce du continent le supplient de les modifier ou de les rapporter ; Napoléon s’y refuse. — Le commerce n’en reste pas moins florissant. — Seconde anticipation sur la conscription de 1807. — Le roi de Prusse demande un armistice : on impose des conditions si dures au monarque , qu’il les rejette.
Le sort de la nation vaincue , qui tout à l’heure encore s’avançait, rivale de la France, semblait dépendre désormais de la volonté de Napoléon. Plus heureux qu’ Alexandre et César, il n’en eut pas la clémence et la générosité. Le traitement réservé à l’infortuné duc de Brunswick fit peu d’honneur au vainqueur. Mortellement blessé sur le champ de bataille, il fut transporté à Brunswick, capitale de ses États héréditaires : arrivé sur ses domaines , qu’il avait toujours gouvernés avec sagesse et
patriotisme, il écrivit à Napoléon pour lui représenter que s’il l’avait combattu comme général au service de la Prusse , il recommandait, comme prince de l’Empire, ses domaines héréditaires à la clémence et à la modération du vainqueur. Il n’était pas probable que Napoléon reconnaîtrait cette distinction des deux individus, ou cet appel aux immunités d’une ligue dissoute par lui-mêine ; mais sous un point de vue plus élevé , et si Buonaparte n’eût pas •
nourri dessentimens de haine personnelle contre le duc, s’il n’eût pas voulu dégrader dans sa personne le beau-père de l’héritier présomptif du trône d’Angleterre , il eût trouvé des motifs pour traiter le général vaincu avec les égards dus à son rang et à son malheur. Le duc de Brunswick était un des plus vieux guerriers d’Europe, et sa réputation de valeur aurait dû lui servir de titre auprès d’un capitaine qui n’avait pas comme lui blanchi sous les armes.
Il était prince souverain : Buonaparte se montrait jaloux de rétablir l’aristocratie; c’était une raison pour ménager son adversaire après la victoire. De plus , le duc était sans défense , blessé , à la veille de sa mort, dans une situation enfin capable d’intéresser tout militaire qui sait que les armes sont journalières. Malgré tout, la réponse de Napoléon fut cruelle et in-
sultante au dernier degré. Il rappela avec amertume , au général expirant , son fameux manifeste contre la France en 1792 , sa défaite à cette époque , et la sommation récemment faite aux Français de repasser le Rhin. Il l’accusa d’avoir provoqué la guerre, que ses conseils auraient pu empêcher. Il signifia le droit que lui donnait la victoire de ne pas laisser pierre sur pierre dans la ville de Brunswick , et termina cette réponse inhumaine en disant qu’il traiterait les habitans de Brunswick en vainqueur généreux , mais qu’il était dans l’intention d’enlever au prince mourant et k sa famille leurs possessions héréditaires.
Comme pour accomplir ces menaces , les troupes françaises marchèrent sur Brunswick , et le vétéran blessé , craignant la haine de son cruel adversaire , se fit transporter dans la ville neutre d’Altona , où il rendit le dernier soupir. Le fils sollicita la permission de faire déposer le corps de son père dans le tombeau de ses ancêtres ; Napoléon rejeta sa demande avec autant de dureté qu’il en avait montré au duc lui-même , quand celui-ci cherchait à fléchir sa colère. Le successeur du prince jura, dit-on , haine mortelle à Buonaparte lui en donna
* Comme poète, Walter Scott a déjà fait allusion à cet
de fortes preuves tant qu’il vécut , et laissa à ses compagnons le legs de sa vengeance , que les hussards noirs de Brunswick acquittèrent pleinement le 18 juillet 181 5.
Quelques uns ont attribué la conduite inhumaine de Buonaparte «à un excès d’animosité contre son ennemi ; d’autres ont pensé que son ressentiment était simulé , au moins en partie , pour avoir un prétexte de confisquer l’État de Brunswick et le réunir au royaume de Westphalie , qu’il destinait , ainsi que nous l’allons voir, à son frère Jérôme ; mais que sa conduite vînt d’un excès d’irritabilité naturelle ou du froid calcul de l’égoïsme , elle fut également indigne d’un monarque et d’un guerrier.
Il en fut de même à Berlin et à Potsdam , où Buonaparte se comporta plutôt en implacable ennemi qu’en vainqueur généreux. A Potsdam, il s’empara de l’épée , du baudrier et du chapeau du grand Frédéric'; à Berlin, il donna ordre qu’on démolît, pour être transporté à Paris, le monument de victoire élevé par ce Roi en mémoire de la défaite des Français à
épisode des guerres d’Allemagne dans une des Introductions de son Marmion. (Édit.) ,
' Le Moniteur du 3o novembre , troisième colonne , mentionne seulement l’écharpe , le hausse-col et le cordon du grand Frédéric. (Édit.)
Vie de Nap. Buoh. Tome 5. a4
Rosbach Les plus beaux tableaux, et autres chefs-d’œuvre des arts, furent saisis , et vinrent enrichir le Muséum de Paris.
Le langage du vainqueur répondait à ses actes ; ses bulletins et ses proclamations étaient remplis de sarcasmes contre le Roi , la Reine , et tous ceux qu’il appelait le parti de la guerre en Prusse : comme il attribuait les hostilités à l’audace turbulente de la jeune noblesse , il dit dans une de ces proclamations : « J’entends qu’on ne casse les fenêtres de personne1 * 3 » ; puis, s’adressant au comte de Neale, il déclara en termes positifs : « qu’il rendrait cette noblesse de cour si petite , qu’elle serait obligée de mendier son pain. » Ces expressions insultantes, et d’autres semblables employées après la victoire, ravalaient Napoléon au niveau de ce personnage grossier du théâtre anglais , qui ne se contente pas d’avoir battu son ennemi , mais qui veut encore l’injurier. Puisque Buonaparte se complaisait dans la lecture des poésies attribuées
1 La colonne de Rosbach était sur le champ de bataille même de Rosbach , et Buonaparte n’était pas encore entré à Berlin, quand il en ordonna la translation à Paris. Voir le il* Bulletin , Moniteur du '17 octobre 1806. ( Édit .)
1 L’auteur place ces paroles dans une proclamation ; mais elles furent prononcées dans une audience. Voir le
■21* Bulletin , Moniteur du 6 novembre 1806. (Édit.)
à Ossian , il aurait pu en retirer cette leçou : « Que la colère doit s’éloigner sur des ailes d’aigle d’un adversaire abattu. » L’exemple du maître fut imité par les soldats, même parles officiers, qui crurent, sans doute, entrer dans les vues de Napoléon, en ne gardant pas en Prusse la discipline qu’ils avaient observée en Autriche. De grands attentats furent rarement commis, peut-être parce qu’ils eussent été punis
comme des infractions aux réglemens militaires;
mais un système d’importunité , d’exigence et de petites vexations de toute espèce pesa généralement sur les Prussiens, qui depuis en tirèrent une vengeance éclatante.
Il est juste, cependant, puisque nous avons parlé des rigueurs de Buonaparte, de mentionner ici un acte de sa clémence. Le prince de Hatzfeld , dernier gouverneur de Berlin , avait fait passer au prince de Hohenlohe , encore à la tête d’une armée à cette époque , des avis secrets sur les mouvemens de l’armée française. Cette lettre fut interceptée par Napoléon , qui nomma une commission militaire pour prononcer sur le sort du prince. Le jugement invoqué contre un homme qui avait continué de servir son prince naturel , après l’occupation de la capitale par l’ennemi , n’était pas douteux et ne pouvait être que sévère. Son épouse se préci-
pita aux pieds de Napoléon, qui remit en ses mains la lettre fatale contenant ce qu’on appelait le crime de son mari , et permit à la princesse de la jeter au feu. Ce qu’il peut y avoir de clémence dans cette action fait honneur à l’empereur français ; mais il faut convenir , en même temps, qu’il eût été bien rigoureux, pour ne pas dire atroce , de condamner le prince sur une accusation de cette nature ; et si , comme 011 l’a dit , la lettre de Hatzfeld était datée d’avant la capitulation de* Berlin , sa mort eût été un abominable assassinat. 1
Maître de tout faire , le vainqueur va maintenant exprimer sa volonté relativement aux petits États qui, jusqu’au moment de sa chute, avaient regardé la Prusse comme leur protec-
* La lettre suivante fut écritepar Napoléon à Joséphine , «
qui lui avait adressé quelques observations sur le Bulletin où l’Empereur s’exprimait assez durement sur la reine de Prusse :
« J’ai reçu la lettre où tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes intrigantes au-delà de tout ; je suis accoutumé à des femmes bonnes , douces et conciliantes : ce sont celles que j’aime.
Si elles m’ont gâté , ce n’est pas ma faute , mais la tienne.
Au reste tu verras que j’ai été fort bon , pour une qui s’est montrée sensible et bonne , madame Hatzfeld. Lorsque je lui montrai la lettre de son mari , elle me dit en sanglottant avec une profonde sensibilité et naïvement :
trice et leur alliée. La Saxe et Hessc-Cassel étaient les plus considérables ; et , dans sa conduite à leur égard, Buonaparte écouta sa propre politique beaucoup plus que les nioti£s qu’ils auraient pu faire valoir pour leur justification.
La Saxe avait réuni ses armes à celles de la Prusse, forcée , dit-elle, par les argumens qu’un voisin puissant peut employer contre un plus faible ; mais enfin elle s’était réunie à la Prusse , et avait combattu pour elle à la journée d’Iéna. L’excuse pour cause de contrainte fut accueillie par Buonaparte, les troupes saxonnes renvoyées sur parole , leur prince élevé à la dignité de Roi, admis bientôt après dans la confédération du Rhin , et traité par N apoléon avec des égards marqués. Les ducs de Saxe -Weimar et de Saxe-Gotha conservèrent aussi leurs domaines, à la condition du même vasselage envers la France.
c'est bien là son écriture. Son accent allait à l’àme ; elle me fit peine , et je lui dis : Eh bien , Madame , jetez cette lettre au feu , je ne serai plus assez puissant pour faire condamner votre mari. Elle brûla la lettre et me parut bien heureuse ; son mari est depuis tranquille ; deu* heures plus tard il était perdu : tu vois donc que j’aime les femmes bonnes, naïves et douces j mais c’est que celles-là seules te ressemblent. » {Édit.)
Le landgrave ou électeur de Hesse-Cassel aurait pu se croire dans une position plus favorable encore auprès du vainqueur , puisqu’il avait résisté aux sollicitations de la Prusse , et qu’en dépit des prières et des menaces il s’était maintenu neutre pendant ce court démêlé : malheureusement pour le Landgrave, Napoléon se souvint que ce prince avait constamment refusé d’entrer dans la confédération du Rhin. L’Empereur attribua cette neutralité à lacrainte plutôt qu’à la volonté libre du prince : il prétendit , d’ailleurs , que cette neutralité n’avait point été strictement observée ; et trouvant dans l’inaction du prince , dont les inclinations étaient pour la Prusse , plus de crime que dans les hostilités réelles de la Saxe , qui penchait pour la France, il déclara, selon sa formule ordinaire , que la maison de Hesse-Cassel avait cessé de régner. Le jugement était exécuté avant le prononcé de la sentence , puisque Louis Buonaparte et le maréchal Mortier étaient entrés à Hesse-Cassel le ior novembre. L’armée du Landgrave n’opposa aucune résistance : une partie des troupes passa sous les drapeaux français ; le reste se débanda.
Le motif réel de Buonaparte , en confisquant lesÉtats d’un prince inolfensif, sans autre appui que la justice de sa cause , était , comme nous
l’avons dit , la résolution prise d’avance par l’Empereur de réunir Hesse-Cassel aux territoires adjacens, pour en former un royaume en faveur de Jérôme, le dernier de ses frères : ce jeune homme était d’un caractère vif et dissipé.
Les hommes de cette humeur font quelquefois de grands sacrifices pour satisfaire une passion passagère ; mais ils sont rarement constans dans leur affection, môme pour un objet aimable. Jérôme Buonaparte avait épousé une jeune Américaine , distinguée par ses talens et sa beauté ; il avait perdu par ce mariage les bonnes grâces de Napoléon ; car l’Empereur persistait dans ce principe que ses parens , séparés du reste de la nation par leur rang et leur dignité , 11e pouvaient contracter de mariage selon leurs inclinations, mais selon qu’il convenait àsa politique. Jérôme finit par adopter ces idées, et sacrifia l’épouse que son cœur avait choisie , pour devenu' l’instrument de l’ambition toujours plus gigantesque de son frère. Sa récompense fut le royaume de Westphalie , y compris Hesse- Cassel , les différentes provinces que la Prusse avait possédées en Franconie, la Westphalie proprement dite , la Basse-Saxe et les États de l’infortuné duc de Brunswick : elle ne pouvait guère être durable cette souveraineté composée de provinces enlevées par une spoliation dé- .
376 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, clarée , et dont la couronne était le fruit d’une infidélité domestique.
Vers la mi-noveinbre , Mortier réoccupa formellement le Hanovre au nom de l’Empereur, marcha ensuite sur Hambourg , et prit possession de cette ancienne ville libre , depuis si long-temps l’entrepôt du commerce de l’Europe septentrionale. Là, comme on l’avait déjà fait à Leipzick , on fit une recherche sévère des marchandises et propriétés anglaises , qui furent déclarées de bonne prise. Le Moniteur proclama emphatiquement que ces rigoureuses mesures faisaient un tort considérable au commerce britannique, et allaient tuer le crédit de l’Angleterre : cela n’était pas vrai ; certains d’avance que leur neutralité ne serait pas pour eux une garantie , et malgré les assurances perfides que leur donnait l’envoyé français , dans le dessein d’endormir leurs soupçons, les négocians de Hambourg avaient profité des deux dernières années pour disposer de leurs marchandises , faire rentrer leurs capitaux et terminer leurs opérations; de sorte que la rapacité des Français fut en grande partie désappointée. La recherche des propriétés anglaises , leur confiscation qui fut prononcée à Hambourg et ailleurs , n’étaient pas des actes isolés de pillage et de spoliation, elles dérivaient d’un grand
système imaginé pour anéantir le commerce britannique, système qui fut peu de temps après organisé par les fameux décrets de Berlin.
On a souvent remarqué que Buonaparte recherchait un certain effet dramatique dans la promulgation de ses décrets et proclamations , dont le sujet formait quelquefois un singulier contraste avec le lieu de leur date. C’est ainsi qu’il lui arriva de publier , dans la capitale d’un État conquis, de minutieux réglemens duressort de la municipalité de Paris. Mais cette disparate n’existait pas dans la date et le fond des décrets de Berlin. Ce fut après avoir renversé le boulevard naturel de l’indépendance germanique dans le Nord , et quand il eut acquis , par ce moyen , un grand pouvoir sur les bords de la Baltique, que Napoléon entreprit sérieusement de mettre à exécution son plan d’anéantir partout le commerce de l’ile ennemie.
Lorsque de légers dérangemens , selon l’expression de Buonaparte , eurent mis un terme définitif h ses projets de descente en Angleterre, ou bien, comme il le dit en d’autres temps avec plus de sincérité, lorsque la défaite de Trafalgar ne lui laissait d’autre parti que de jeter le manche après la cognée , puisqu’il n’avait plus d’espoir à fonder sur sa marine ; ce l ut alors , disonsnous , qu’il voulut miner la redoute qu’il ne
pouvait emporter d’assaut. En dirigeant ses efforts contre le commerce britannique , il comptait bien affaiblir peu k peu les fondemens de notre richesse et de notre prospérité nationale : il se trompait, sans doute; et en supposant même qu’il eût atteint son but k cet égard , les conséquences n’eussent pas été tout-k-fait conformes k ses vues hostiles. La prospérité de la Grande - Bretagne repose principalement sur son commerce, d’accord; mais son existence comme nation n’en dépend pas exclusivement , ainsi que se l’imaginent les étrangers qui n’ont vu que le grand nombre de vaisseaux dont elle couvre l’Océan et dont elle remplit les ports de tous les pays , sans faire attention aux avantages de son agriculture et k l’étendue de ses ressources domestiques. Néanmoins, en partant de ce principe que la puissance de la Grande- Bretagne était intimement liée k son commerce, le système de Napoléon avait un but politique réel qu’on ne peut révoquer en doute. C’était la tactique du chasseur africain , qui , n’osant affronter l’éléphant en fureur , lui fait une large blessure k l’extrémité inférieure des jambes , et attend que le puissant animal achève , en se débattant , et tombe enfin sous son propre poids.
Les fameux décrets de Berlin parurent le 21 novembre 1806 , interdisant tout commerce
de la Grande-Bretagne avec le continent. Cette disposition devait être considérée comme principe fondamental de l’empire, jusqu’il ce que l’Angleterre eût reconnu que le droit de la guerre est un , et le même sur terre que sur mer. La mesure était appuyée sur les motifs suivans : que l’Angleterre avait introduit ou renouvelé dans son code maritime les usages des temps barbares ; que non contente de saisir les navires de commerce, elle traitait comme prisonniers de guerre les équipages de ces navires ; qu’elle avait déclaré bloquées des places devant lesquelles elle n’avait pas un seul bâtiment , et qu’elle étendait les malheurs de la guerre aux individus paisibles et désarmés.
Ce projet célèbre, appelé depuis le système continental, péchait dans sa proposition fondamentale, et n’avait que des sophismes pour appui. Il était de toute fausseté que la Grande- Bretagne, soit par de nouvelles mesures, soit par un retour aux coutumes barbares , eût introduit dans son code maritime des changemens contraires aux droits des neutres , ou préjudiciables aux particuliers désarmés plus que ne le comportent les usages de la mer * . La loi sur
' Si ccs usages sont des injustices, pourquoi en profiler et réclamer contre des injustices analogues ? (Edit.)
38o VIE DK NAPOLÉON BUON APARTE, le blocus des ports et la capture des navires était celle que suivaient, depuis trois siècles, toutes les nations sans en excepter la France. A la vérité, le code maritime de cette époque semblait être plus particulièrement celui de l’Angleterre , parce qu’elle seule était assez forte pour le faire exécuter ; mais en cela elle ne retira pas sur mer plus d’avantages que Buonaparte n’en avait obtenu sur le continent.
Napoléon prétendait donc à tort que la Grande-Bretagne avait imaginé ou rétabli des usages barbares ; il ne raisonnait pas mieux relativement à l’injustice de notre système de guerre maritime comparé au système de guerre continentale; c’est ce qui résulte clairement des considérations suivantes.
Dans les premiers temps , sans doute , le mode d’hostilités était le même sur terre et sur mer. Le sauvage égorgeait ou emmenait captif son ennemi , soit qu’il le surprît dans sa hutte ou dans son canot; mais, après des siècles, la civilisation vint adoucir les horreurs de cette coutume , et les hostilités maritimes furent soumises k d’autres règles que les hostilités 4sur terre : la différence des deux services le voulait ainsi. Une armée de terre a un but précis , qu’elle peut toujours atteindre si elle est victo-
rieuse. Qu’un général s’empare d’une ville , il peut y mettre garnison, y frapper des contributions, ou même s’en déclarer le souverain ; il peut épargner les propriétés particulières, et anéantir, si telle est sa volonté , toutes les institutions publiques pour les refondre à son gré.
Le marin , de son côté , saisit les vaisseaux marchands et leur cargaison , par ce même droit du plus fort , en vertu duquel le vainqueur par terre a pris des châteaux, des provinces, peutêtre même le port auquel appartient ce vaisseau.
Si le conquérant maritime n’avait pas la faculté d’en agir ainsi , il ne gagnerait à sa supériorité qu’un échange de coups lorsqu’il rencontrerait une force égale , et serait entièrement privé du butin après la victoire. Le particulier innocent et désarmé , et même le neutre , souffrent peut-être dans l’un et l’autre cas ; mais l’état de guerre est nécessairement un état de violence , et les malheurs qu’il enfante ne sauraient malheureusement se borner aux combattans. Si Buonaparte eût été réellement animé de cette philanthropie qu’il affecte dans son décret, et qu’il eût sincèrement voulu adoucir les maux * de la guerre , il y serait parvenu peut-être en offrant d’abandonner certains droits du vainqueur sur terre , en échange de quelques restrictions dans le système d’hostilités mariti-
38a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
mes 1 ; mais au lieu de le faire , et sous le prétexte de représailles , il rendit le décret qu’on va lire, mesure inouïe jusqu’alors entre puissances belligérantes , et de nature à augmenter de beaucoup les calamités qui , dans tous les cas , sont inséparables d’un état de guerre.
i°. Les îles britanniques sont déclarées en état de blocus; a0, toute correspondance et tout commerce avec les îles britanniques sont interdits ; en conséquence , toutes lettres adressées , ou en Angleterre ou à un Anglais, seront saisies à la poste ; 3°. tout individu sujet de l’Angleterre , de quelque état ou condition qu’il soit , qui sera trouvé dans les pays occupés par nos troupes ou par celles de nos alliés , sera fait prisonnier de guerre ; 4“* tout magasin , toute marchandise, toute propriété, de quelque nature qu’elle puisse être, appartenant à un sujet de l’Angleterre, sera déclaré de bonne prise ; 5° toute marchandise appartenant à l’Angleterre, ou provenant de ses fabriques et de ses colonies, est déclarée de bonne prise ; 6°. la moitié du produit des confiscations sera employée à indemniser les négoctans des pertes tpi’ils ont éprouvées par la prise des bâtimens dé' commerce qui ont été enlevés par les croi-
1 Ce fut ce qu’il offrit lors de la rupture du traité d’Amiens. (Édit.)
sières anglaises; 70. aucun bâtiment venant directement de l’Angleterre ou des colonies anglaises ne sera reçu dans aucun port.
Quatre autres articles étaient relatifs à l’exécution du décret , qui devait être communiqué aux alliés de la France.
Ce fut le premier anneau d’une longue chaîne de décrets arbitraires , par lesquels, en voulant détruire l’état financier de la Grande-Bretagne, Napoléon interrompit tout le commerce de l’Europe, brisa momentanément, autant qu’il put le faire , les liens qui unissent les nations éloignées, et anéantit les avantages naturels quelles retirent de la faculté de s’approvisionner des objets qui leur manquent par l’échange réciproque de leur superflu. On jugera du malaise et des inconvéniens graves que dut occasionner la suppression des relations commerciales avec l’Angleterre , si l’on réflécliit combien d’articles ordinaires de consommation sont tirés de contrées étrangères , combien il en est dont l’usage nous est devenu nécessaire ; si l’on réfléchit enfin que de lointains climats produisent le sucre et le café , consommés au premier repas de chaque jour par le simple artisan et l’homme de campagne. 1
1 En Angleterre, car les paysans français ne prennent ni thé ni café. ( Édit .) ‘
38/f VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
La gène des individus , sevrés ainsi de leurs habitudes , fut encore surpassée par le désespoir de tous les négocians du continent , qu’on exposait, sous le prétexte de les affranchir des vexations exercées par les croiseurs anglais , à l’anéantissement total de leur profession. Hambourg, Bordeaux, Nantes, et d’autres villes encore, sollicitèrent , par des adresses et des députations , quelques amendemens à des décrets qui les menaçaient d’une ruine complète. Ces villes représentèrent que ce système prohibitif allait occasionner des faillites sans nombre. « Laissez faire, répondit l’Empereur; plus il y aura d’insolvabilité sur le continent, plus grande sera la détresse parmi les marchands de Londres. Moins il y aura de négocians à Hambourg , moins on sera tenté de commercer avec l’Angleterre. Il faut que la Grande-Bretagne soit humiliée, dût la civilisation en être retardée de plusieurs siècles; dussions -nous revenir à l’ancien mode de commerce par la voie des échanges. »
Mais , quelque grand que fût le pouvoir de Buonaparte, il se l’exagérait encore à lui-même, en pensant que la simple expression de sa volonté ferait tout à coup cesser des relations que le monde entier était intéressé à maintenir. Vouloir anéantir le commerce , c’était ressem-
rT —
bler à cet enfant qui s’efforce d’arrêter un jel d’eau en posant la inain sur l’orifice des tuyaux ; l’onde rebelle jaillit de tous côtés sur ses doigts. Nouveau Protée, le génie du commerce prenait toutes les formes pour échapper à l’interdiction impériale. Faux papiers , faux certificats, faux comiaissemens , rien n’était oublié ; et la fraude était tolérée par les agens mêmes chargés de faire exécuter ces décrets. Douaniers, magistrats, généraux, préfets, même des princes du sang de Napoléon prêtaient complaisamment l’oreille à la douce voix de leur intérêt, plutôt qu’au langage impérieux de Buonaparte; et le commerce britannique, quoique grevé de frais considérables , continua de fleurir malgré le système continental. Nous parlerons bientôt de mesures nouvelles et plus violentes encore , au moyen desquelles Napoléon voulut assurer l’efficacité de la prohibition. Disons seulement ici que ces actes de sévérité eurent pour conséquence naturelle de rendre sa personne et son pouvoir de plus en plus impopulaires. En sacrifiant ainsi le bienêtre des nations soumises à son autorité , à l’espérance qu’il avait de ruiner la Grande- Bretagne , il creusait en effet sous ses pas une mine dont l’explosion fit écrouler sa puis-
Vu t>p. Nap. Büu n. Tome 5. a5
sance avant que la sécurité de la Grande-Bretagne fût matériellement compromise.
Privé de toute puissance maritime, Napoléon avait prévu que , pour rendre efficaces les décrets au moyen desquels il voulait détruite la supériorité navale de l’Angleterre, il serait indispensable d’augmenter de beaucoup l’immense supériorité de la France sur le continent. Il sentait la nécessité, pour être à même de maintenir son système prohibitif et de soutenir la lutte où il allait se trouver engagé avec la Russie , de grossir considérablement ses années.
En conséquence , par un message au Sénat , daté de Bamberg le 7 octobre ( il demanda une seconde avance sur la conscription de 1807 ' ). La levée devait être de quatre-vingt mille hommes.
Le projet de sénatus- consulte fut soutenu dans le Sénat par l’éloquence de Régnault de Saint- Jean-d’Angely, ancien républicain. Cet ami de la liberté ne vit point d’inconséquence à parler en faveur d’une mesure que le monarque absolu représentait comme nécessaire à la paix générale. « Les conscrits qui ont marché , disait-il , ont aidé à conquérir des royau-
1 Voyez la note à la fin du Chapitre. ( Édit .)
mes ; ceux qui vont les suivre aideront à conquérir la paix, principal objet des succès de leurs frères. » L’obséquieux Sénat reconnut, sans hésiter, la justesse du raisonnement, et il eût admis toute espèce de motif qu’on eût fait valoir à l’appui d’une demande qu’il n’osait pas refuser. Toute l’éloquence de Régnault se réduisait à l’amplification de cette petite phrase :
« Napoléon le veut. »
Une députation du Sénat fut chargée d’aller offrir à l’Empereur l’expression du dévoûment de l’assemblée. Elle reçut , en récompense , l’honorable mission de rapporter à Paris les dépouilles de Potsdam et de Berlin , avec trois cent quarante-six drapeaux ' , trophées des victoires obtenues sur les Prussiens. Elle devait , encore annoncer les fameux décrets qui annulaient tout le commerce de l’Europe et celui de. la France elle -même, pour le garantir des atteintes de la marine anglaise. Les trophées militaires furent reçus, les décrets insérés au Bulletin des Lois, et personne n’osa entreprendre la tâche délicate de balancer les victoires de l’Empereur avec les avantages qu’elles devaient procurer à se/5 sujets. *
1 Le Moniteur du 3o novembre, troisième colonne, dit trois cent quarante. {Édit.)
* Le traducteur, dans ce Chapitre comme dans les
Pendant ce temps, l’infortuné Frédéric-Guillaume , qui ne possédait plus de son royaume , naguère si florissant, que les pays situés audelà de l’Oder, envoya une ambassade à Berlin , afin de savoir à quels termes il serait admis à traiter de la paix avec le vainqueur.’ Le marquis Lucchesini fut chargé de cette mission ;
autres , a dû traduire littéralement ; mais en comparant le texte aux bulletins et aux Moniteurs , il a été frappé de quelques inexactitudes que nous avons vérifiées comme lui en consultant les documens originaux.
i°. Le message daté de Bamberg , le 7 octobre 1806, p’est pas relatif à la conscription. ( Moniteur du 1 5 octobre. )
a°. C’est par un message du ai novembre, et daté de u Berlin , que Napoléon demanda la conscription. ( Moniteur du 5 décembre.)
3°. Il ne s’agit pas d’une seconde anticipation sur la levée de 1807 ; mais de la levée ,par avance , des conscrits de cette année, comme on l’avait fait en 1806. ( Moniteur du 5 décembre , page 1 463 , deuxième et troisième colonne. )
4». La députation du Sénat n’eut pas lieu relativement à une nouvelle levée d'hommes ; mais seulement par suite du message daté de Bamberg. ( Moniteur du i5 octobre. )
5°. On ne voit pas , dans la réponse de Napoléon à cette députation , qu’elle ait été chargée d’annoncer les fameux décrets ( Moniteur du 3o novembre, troisième colonne ). En effet , le décret ne fut rendu que le a 1 novembre , et la députation a été présentée le 19. {Édit.)
Italien subtil , déjà employé comme négociateur à Paris, et accoutumé à traiter d’égal à égal avec la France; mais ces temps étaient passés depuis la bataille d’Iéna; et telle était la dureté des conditions imposées à la Prusse , qu’un simple armistice temporaire devait lui coûter Graudentz , Dantzick , Colberg ; en un mot , toutes les forteresses qui auraient encore pu se défendre. Comme cet état de choses eût placé le Roi dans la dépendance absolue de Buonaparte, et que ses plus grands désastres militaires ne pouvaient le réduire à une situation plus funeste, il refusa de s’y soumettre, résolut de courir les chances de la guerre et d’attendre l’armée russe qui s’avançait à grands pas à son secours.
3gO VIE DE NAPOLÉON BOONAPAKTE.
Coup d’oeil sur l'ancien partage de la Pologne. — Les Polonais font des ouvertures à Napoléon , qui les élude. — Il pénètre en Pologne; Bennigsen se retire devant lui. — Caractère du soldat russe. — Les cosaques. — Engagement à Pultusk , le a6 novembre , terminé au désavantage des Français. — Bennigsen continue son mouvement rétrograde.
— Les Français prennent leurs quartiers d’hiver. — Bennigsen nommé commandant en chef, en remplacement de Kaminskoy qui donne des signes d’aliénation mentale.
— Il reprend l'offensive. — Bataille d'Eylau , livrée le 8 février i8oy. — Les deux partis s’attribuent la victoire.
— La perte des deux côtés se monte à cinquante mille hommes tués; le plus grand nombre, Français. — Bennigsen se retire sur Kœnigsberg. — Napoléon propose des conditions favorables , pour un armistice , au roi de Prusse, qui ne veut traiter que de la paix générale. — Napoléon se replie sur la ligne de la Vistule. — Dantzick est assiégé ; et pris. — L’armée russe est faiblement renforcée. — L’armée française reçoit une augmentation considérable. — Campagne d’été. — Bataille de Heilsberg, et retraite des Russes.
— Sanglante bataille de F riedland , livrée le 1 3 juin , et défaite des Russes. — Suspension d’armes le a3.
Sous le point de vue politique, Napoléon était autorisé à traiter la Prusse avec cette dureté , puisqu’il avait conduit ses armées victorieuses jusqu’aux frontières de la Pologne, où il était certain de trouver grand nombre de partisans et bonne réception.
Le partage arbitraire de ce beau royaume entre ses puissans voisins, la Russie, l’Autriche et la Prusse , fut la première violation ouverte du droit des nations , qui déshonora les annales de l’Europe civilisée. Trois États redoutables se réunirent k cet effet contre un autre, trop malheureux par la nature même de sa constitution, et trop divisé par les factions pour opposer une résistance efficace. La Pologne en appela vainement au code des nations contre un outrage qu’elle fut néanmoins obligée de subir , après une défense nécessairement mal combinée, et par conséquent inutile. Frustrés dans leurs efforts pour recouvrer l’indépendance, en 1791 , les Polonais conservaient un souvenir amer de la violence exercée k leur égard par les armées de la Russie. Ils attendaient avec impatience l’arrivée des Français; et, il faut l’avouer avec francliise , injustement soumis au joug étranger, ils avaient le droit d’accepter l’appui non seulement de Napoléon, mais du Grand-Turc, mais de Satan en personne, s’il leur eût offert les moyens de ressaisir leur liberté nationale , que* l’injustice et l’oppression leur avaient ravie.
Ce sentiment était général parmi la moyenne classe de l’aristocratie polonaise. Elle se rappelait, avec mortification, la réduction de ses
3ga . VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
privilèges , l’abolition de ses diètes , et l’anéantissement du liberum veto , au moyen duquel un seul noble rendait nulle la décision d’une assemblée entière , à moins qu’elle ne regagnât l’unanimité, en frappant sur-le-chainp de mort le membre dissident Mais la haute noblesse, satisfaite du rang qu’elle tenait , et des plaisirs qu’elle trouvait dans les cours de Berlin, de Vienne , et principalement de Saint - Péters-
' La plupart des lecteurs connaissent assez les formes des anciennes diètes polonaises pour savoir que leurs resolutions étaient invalidées par une seule voix contraire, et qu’en beaucoup de circonstances les plus violens moyens furent employés pour obtenir l’unanimité. L'anecdote suivante a été communiquée à un grand personnage , qui a bien voulu nous la transmettre. Une diète provinciale avait été convoquée, dans le but de prendre une résolution qui paraissait devoir être généralement adoptée, mais pour laquelle , cependant , on craignait le veto d’un noble du pays. Pour éviter cet obstacle, on convint de se réunir, et l’on se réunit en effet , à l’heure précise de la convocation. Les portes de la chambre furent aussitôt fermées aux verroux. Quelques momens après , arrive le dissident ; on lui refuse l’entrée, attendu que la -diète est définitivement constituée. C’était en été , il monte sur le toit et redescend par le tuyau du poêle qui servait à chauffer la salle en hiver; il y demeura tapi jusqu’au moment d’aller aux voix. Tout à coup, et quand l’adoption de la mesure allait être proclamée unanime , le voilà qui passe sa tête hors du
bourg, préférait, en général, la jouissance paisible de ses immenses revenus , à un état d’orageuse indépendance, qui donnait au dernier membre de cette aristocratie nombreuse , une importance presque égale à la leur. Ils pouvaient d’ailleurs , sans injustice , se défier des projets de Napoléon, malgré son langage séduisant. La domination russe , particulièrement à cause de la parité de mœurs , des égards observés envers les personnes et les intérêts,
poêle , comme le ferait une tortue hors de son écaille , et qui prononce le fatal vélo. Malheureusement pour lui , au lieu de retirer soudainement sa tête, il promena un instant ses regards triomphans sur l’assemblée , pour jouir de l’é— tonndment que son apparition subite venait d’y causer. Un des nobles qui se trouvaient près de là , tira son sabre et coupa d’un seul coup la tète du dissident. L’illustre personnage dont nous tenons cette histoire, exprimant quelque doute sur sa réalité, fut renvoyé, ponr plus de certitude , au prince Sobieski , depuis roi de Pologne. Non seulement le prince affirma l’authenticité de ce fait étrange comme en ayant été le témoin; mais ajouta que la tète du dissident avait roulé à ses pieds, presque aussitôt après que le mot de veto eût été proféré. Une constitution de cette nature demandait des modifications, sans doute, mais les États voisins n’avaient pas pour cela le droit de démembrer et de se partager un royaume indépendant. Les défectuosités ou les avantages de la constitution polonaise leur étaient absolument étrangers, et rien n’autorisait leur intervention.
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n’était pas aussi impopulaire parmi les nobles polonais qu’on avait pu le craindre , d’api^s le rôle qu’elle avait joué dans le partage violent et arbitraire de ce royaume jadis indépendant. Ils n’embrassèrent donc pas le parti de la France avec autant d’empressement que la noblesse du second ordre. Quant à la masse de la population, comme elle se trouvait presque tout entière dans cet état de servage général en Europe au temps de la féodalité , elle suivit ses seigneurs respectifs , sans prétendre manifester en cela une opinion qui lui fût propre.
Pendant que la Russie pressait la marche de ses armées pour soutenir ou plutôt relever son malheureux allié le roi de Prusse , et pour prévenir aussi toute effervescence populaire en Pologne, Buoiîaparte recevait de ce pays des adresses où les habitans le suppliaient de les aider à ressaisir leur indépendance. Leur demande était de nature à l’embarrasser singulièrement. En se déclarant le protecteur de la cause polonaise , il pouvait , à la vérité , attirer de nombreuses légions sous ses drapeaux , consommer la ruine de la Prusse, inquiéter fortement la Russie elle-même; et, sous ce point de vue , la politique lui conseillait d’encourager l’espoir de la Pologne. Mais l’Autriche s’était attribué une part considérable dans les divers
morcellemens de ce royaume ; et l’Autriche , quelle que abaissée qu’elle pût être , restait encore un Etat puissant dont l’inimitié pouvait devenir funeste à Buonaparte , si , la dépouillant de ses possessions en Pologne ou excitant ses sujets à la révolte, il la provoquait contre lui. à des actes d’hostilité au moment où il se trouvait, avec une grande partie de ses forces, engagé dans le nord de l’Europe. Cette détermination eût d’ailleurs donné un caractère tout autre à la guerre où la Russie ne figurait alors que comme auxiliaire de la Prusse. L’intégrité des provinces russes, au midi du Volga, dépend presque entièrement de la conservation des territoires qu’elle a obtenus en Pologne. Si l’empereur Alexandre fût devenu partie principale dans la guerre , Buonaparte n’était plus en mesure de lutter avec ce formidable antagoniste, qui aurait combattu sur sa frontière, et aussi près de ses ressources que Napoléon était éloigné des siennes. D’un autre côté , Buonaparte eût difficilement trouvé de bonnes raisons pour condamner le partage de la Pologne, lui qui avait tracé tant de nouveaux États , en Europe , avec la pointe de son épée. Par ces motifs, le faiseur et le défaiseur de rois s’abstint de rétablir la seule monarchie européenne qu’il aurait pu réorganiser à sa
3g6 VUE DE NAPOLÉON BUON APARTE .
volonté, non comme conquérant mais comme libérateur.
Mais , en évitant une réponse catégorique , en se refusant à une stipulation précise qui l’eût engagé avec les députés polonais , l’adroit Napoléon leur parla de manière à entretenir leur zèle et à stimuler leurs efforts. Dombrowski, exilé polonais au service de France, fut chargé de lever des soldats pour l’armée de Buonaparte. L’enthousiasme des recrues et des Polonais en général était excité par certaines phrases obscures à la manière des autres, telles que celles-ci , qui parurent dans le trente-sixième bulletin’ : « Le trône de Pologne se rétablira-t-il? Cette grande nation reprendra-t-elle son existence et son indépendance ? Du fond du tombeau renaîtra-t-elle à la vie ? Dieu seul , qui tient dans ses mains les combinaisons de tous les événemens, est l’arbitre de ce grand problème politique ! »
La continuation des hostilités fut résolue. A toutes les horreurs accoutumées de la guerre , il fallait ajouter ici les embarras et les fatigues d’une campagne d’hiver dans des contrées septentrionales. Après avoir achevé la conquête des États prussiens à l’est de l’Oder, les Français avaient mis le siège devant Glogau , Bres-
1 Moniteur Au. 12 décembre 1806, page if,go. (Erlit.)
lau et Graudentz : ils s’avançaient en même temps à l’ouest, pour occuper la Pologne. Le général tusse Bennigsen, de son côté, accourant au secours des Prussiens , était entré dans Varsovie. Mais , voyant que l’infortuné roi de Prusse n’avait plus en campagne que de faibles débris d’armée, il se retira après quelques escarmouches , et repassa la Vistule. Murat entra, le 28 novembre, à la tête de l’avant-garde française, dans la capitale de la Pologne ainsi ‘évacuée.
Napoléon partit de Berlin vers le a5 novembre ’, et alla s’établir à Posen. Déjà la Pologne manifestait une agitation due en partie aux intrigues des Français, et en partie à l’espoir séduisant de recouvrer son indépendance. Les Polonais reprirent , en beaucoup d’endroits , le costume national et leurs anciennes habitudes : ils envoyèrent des députés à Buonaparte , pour le presser de se décider en leur faveur. Leur langage, en cette occasion, rappela celui de l’idolâtrie orientale. « Le peuple polonais, dit le comte Radyiminski, palatin de Gnesna , encore gémissant sous le joug des nations germaniques , se présente devant Votre Majesté. C’est avec le sentiment de la joie la
' Dans la nuit du 25, Moniteur du la décembre 1806. (Édit.)
3gH VIE DE NAPOLÉON BUON APARTÉ.
plus pure qu’il salue en vous le régénérateur1 de sa chère patrie, le législateur de l’univers. Plein de soumission à vos volontés , il vous adore , et vous confie toutes ses espérances , comme à celui qui peut créer des États, les détruire, et humilier les orgueilleux. » Le président du conseil d’Ëtat de la régence ne fut pas moins énergique : « Déjà, dit-il, nous voyons notre cher pays sauvé ; car nous admirons en vous le plus juste , le plus sage des Solons. Nous remettons en vos mains notre sort et nos? espérances , nous implorons la puissante protection du plus auguste des Césars. » A ces hyperboles orientales , Buonaparte ne répondit encore que par des phrases, obscures, comme celles que nous avons déjà rapportées.
Varsovie fut mise en état de défense ; les troupes auxiliaires saxonnes et celles des nouveaux confédérés du Rhin approchaient rapidement , et la France envoyait des renforts considérables pour réparer les pertes éprouvées au commencement de la campagne.
Enfin , l’armée française s’avança en masse , et francliit successivement la Vistule et le Bug , forçant le passage partout où il lui était disputé. Mais le but de Bennigsen n’était pas de livrer bataille à un ennemi supérieur. Il se retira , en conséquence , derrière l’Wkra , où le rejoi-
gnirent les grands corps d’armée des généraux Buxhowden et Kaminskoy. Ce dernier prit le commandement en chef. Il était contemporain de Suwarow, et réputé excellent officier, mais en théorie plutôt qu’en pratique. « Kaminskoy connaît la guerre , disait Suwarow ; mais la guerre ne le connaît pas. Pour moi , je ne connais pas la guerre , mais la guerre me connaît. » Il paraît aussi que Kaminskoy, pendant cette campagne, donna des signes d’aliénation mentale.
Le a3 décembre ', Napoléon était de sa personne sur rWkra , et faisait avancer son armée sur trois colonnes. Voyant le passage de cette rivière forcé , Kaminskoy prit le parti de se retirer derrière le Niémen , et donna des ordres en conséquence. Bennigsen se replia donc sur Pultusk, et le prince de Galitzin sur Golymin , tous deux poursuivis par de gros corps de l’armée française. Les généraux russes Buxhowden et d’Anrep se retirèrent également, par différentes directions , sans maintenir suffisamment , à ce qu’il paraît , leurs communications avec Bennigsen et Galitzin. Dans ces mouvemens rétrogrades , les Russes éprouvèrent
' Le texte dit novembre ; c’est une erreur : voir le quarante - cinquième bulletin. Moniteur du 14 janvier 1807 , troisième colonne, sixième alinéa. ( Édit .)
4o<) VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
quelques pertes, que les bulletins de Buonaparte exagérèrent jusqu’à représenter leur armée dans une désorganisation complète , et leurs colonnes fuyant au hasard dans un désordre inconcevable. « Les Russes, disaient ces bulletins , ne devaient leur salut qu’à la courte durée des jours, aux obstacles d’un pays couvert de bois , coupé de ravins , et au dégel qui avait rempli les chemins de boue jusqu’à la profondeur de cinq pieds. Si l’ennemi, ajoutaient-ils, parvient à sortir de la position où il s’est placé , il perdra du moins nécessairement son artillerie , ses munitions et ses bagages. » C’était là des exagérations calculées pour le méridien de Paris. Napoléon lui-même savait qu’il allait entamer une lutte différente de celle qu’il avait soutenue avec l’Autriche , et plus récemmentavecla Prusse. Le soldat, dans ces deux pays , était malheureusement considéré comme un ressort mécanique, comme la cent-millième pièce de la grande machine qu’on nomme ime armée. Il n’avait aucune confiance en luimême , et son zèle n’allait pas au-delà d’une obéissance passive à la voix de l’officier. Ces troupes , quelle que fût d’ailleurs leur excellente discipline , ne connaissaient point ce sentiment puissant , individuel , national , qui distingue éminemment les armées russes , et qui porte le
soldat à résister jusqu’au dernier moment , alors même qu’il doit être victime de sa résistance. Les Russes d’Alexandre étaient encore ceux dont le grand Frédéric disait « qu’il pouvait les tuer, mais non les vaincre .» Ils étaient aussi d’une constitution robuste , accoutumés au climat de fer où les Français faisaient la guerre pour la première fois , endurcis k la fatigue, habitués dès leur enfance k une vie frugale ; en un mot, alors, comme aujourd’hui , ils donnaient l’exemple unique en Europe d’une armée composée de soldats demi-barbares, mais animés de ces passions , de ce courage , de cet amour des combats , et de ce dévoûment k la patrie , que nous remarquons dans les plus anciennes époques de l’iiistoire , tandis que leurs officiers supérieurs ne le cèdent en civilisation ni en politesse k aucune autre nation. L’instruction des officiers subalternes est trop négligée ; mais ils sont naturellement braves , doux envers le soldat , et unis entre eux comme des frères , ce qui rachète les qualités qui leur manquent. Dans les hauts grades , ils comptent des officiers qui peuvent rivaliser avec ceux dont l’Europe estime le plus les talens.
L’armée russe , k cette époque , pêchait par l’organisation de son état-major ; elle était peu propre , par conséquent , k exécuter des mou-
Vib de Naf. Buoîf. Tome 5. 26
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vemens combinés. Les généraux savaient mieux conduire les troupes un jour de bataille que préparer la victoire par des manœuvres habiles ; mais ce désavantage était compensé par un zèle et un dévoûment absolu pour l’Empereur et la patrie. Peut-être n’eût-on pas trouvé un seul Russe , même dans les derniers rangs de l’armée , qui fût accessible à la corruption ; et un officier du caractère de ce commandant prussien de Hamelen , qui stipulait la conservation de son grade en remettant la forteresse à lui confiée par son souverain , cet officier, disons-nous , aurait été regardé , en Russie , comme un prodige inouï de bassesse. Les troupes de ce pays sont formées à la discipline d’après le système généralement adopté en Europe. L’infanterie est reconnue excellente; elle se compose d’hommes dans la fleur de l’àge , et soigneusement choisis parmi les plus propres au service militaire. L’artillerie est du premier ordre quant aux hommes , aux canons et au matériel de toute espèce ; mais le général d’artillerie n’a pas cette étendue de pouvoir que doit posséder le militaire chargé du commandement, de cette arme , qui, disait Napoléon , décide aujourd’hui le gain des batailles. La direction des batteries est trop souvent confiée à des officiers supérieurs de la ligne. Le Russe est moins propre au service de la cava-
lerie qu’à celui de l’infanterie, néanmoins il entend parfaitement la manœuvre dans cette arme , et les régirhens , en général , se sont toujours bien conduits.
Quant aux cosaques , c’est une espèce de troupe qui n’appartient qu’à la Russie. Encore bien que les événemens ultérieurs aient sans doute donné au lecteur une idée du caractère national de ces hommes , ils jouent un rôle trop remarquable dans l’histoire de Napoléon , pour que nous n’entrions pas ici dans quelque détail à leur sujet.
Les habitans des rives du Don et du Volga forment en quelque sorte des colonies militaires. Ils jouissent de certaines immunités, de certains privilèges , pour prix desquels chaque individu est obligé de servir quatre ans dans les armées russes. Dès leur enfance , on les accoutume à manier la lance et le sabre , à monter un cheval particulier au pays , cheval assez chétif en apparence , mais docile , intrépide , léger, et plus siir de ses jambes qu’aucune race peut-être qui soit au monde. Au sein de sa famille , le Cosaque est bon , doux, généreux et simple ; sous les amies , il redevient voleur , quelquefois même féroce , comme les Scythes nomades ses ancêtres. Les cosaques ne recevant point de paie , le pillage est le but qu’ils se
4<>4 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, proposent ; et comme les prisonniers étaient réputés par eux Tin embarras inutile , ils ne firent point de quartier aux leurs, jusqu’à ce que l’empereur Alexandre eût promis un ducat pour chaque Français qu’ils amèneraient^ vivant. Sur le champ de bataille , leur genre d’attaque est singulier : au lieu de se mouvoir en ligne , un corps de cosaques , sur le point de charger, se disperse au mot de commandement, représentant d’une manière frappante le jeu d’un éventail soudainement déployé ; ils poussent ensemble un hourra général, et fondent individuellement sur l’objet de leur attaque, infanterie, cavalerie ou artillerie ; tactique sauvage , mais toujours formidable à l’ennemi. Comme cavalerie légère , ils n’ont peut-être point de rivaux : on en a vu parcourir cent milles en vingt-quatre heures, sans s’arrêter. Us s’enfoncent dans les bois , passent les fleuves à la nage, franchissent les défilés, traversent de profonds marais , pénètrent dans de vastes déserts de neige sans éprouver de perte considérable , ni souffrir de la fatigue. Une armée russe , précédée d’un corps de cosaques , ne peut être attaquée à l’improviste ; et l’ennemi qu’ils harcèlent n’est jamais à l’abri d’un coup de main. Prompts, actifs, courageux; quand il faut couvrir la retraite de leur armée , ils de-
viennent redoutables à la cavalerie ennemie qui veut la poursuivre; ils le sont davantage encore quand eux-mêmes se mettent à la poursuite d’un ennemi vaincu. Dans la campagne de 1806 à 1807, les cosaques tinrent la campagne en grand nombre sous leur fameux hettmann ou attamann Platolf, cosaque lui-même , au fait de leur manière de combattre , et qui éleva leur réputation militaire à un point qu’elle n’avait pas encore atteint en Europe. 1
Les Russes employaient aussi des tribus tartares , troupes irrégulières comme les cosaques, mais bien loin d’eux sous le rapport de la discipline et du courage. Ce n’était, à bien dire, que des hordes de sauvages nomades.
Il nous reste k remarquer qu’a cette époque le commissariat des vivres de l’armée russe était fort mal organisé, et surtout qu’il manquait de fonds. Le trésor impérial était épuisé. L’Angleterre avait fourni , comme à regret , un secours de quatre-vingt mille livres sterling ; de sorte que pendant cette campagne , les Russes furent souvent obligés de combattre malgré le désavantage de leur situation, parce qu’ils manquaient de vivres. Revenons maintenant aux événemens militaires.
1 Voyez l'Histoire intéressante des Cosaques , par M. Lesur. ( Édit .)
Au a5 décembre ' , le général russe Bennigsen occupait une position concentrée derrière Pultusk. Sa droite, au commandement du comte Ostermann , s’appuyait à la ville, qui est située sur la Narew. Un corps occupait le pont, dans le cas où une attaque aurait eu lieu de ce côté. La droite, sous Barclay de Tolly, était retranchée dans un bois. Le général Zachen conduisait le centre. Une grande plaine s’étend entre la ville et le bois qui formait la droite de l’année russe. Un corps nombreux se trouvait en avant; la cavalerie tenait la plaine ; une forte réserve protégeait ses derrières. Le 26 , la position russe fut attaquée par les divisions de Lannes et de Davoust, soutenues par la garde impériale \ On escarmoucha quelque temps au centre , sans résultat ; la bataille semblait douteuse, lorsque les Français , se réunissant en force sur leur gauche , se précipitèrent en foule contre les Russes afin de tourner leur aile droite. Cette manœuvre réussit jusqu’à un
1 II y a encore novembre , par erreur , dans le texte. Voir le quarante-septième bulletin , Moniteur du 16 janvier 1 807 , première colonne. (Édit.)
* Le quarante-septième bulletin , déjà cité , ne dit pas que le corps de Davoust fût à ce combat ; il ne parle pas non plus de la garde. C’est au combat de Golymin que Davoust dut se trouver. ( Édit .)
certain point. La supériorité de leur l'eu décida Barclay de Tolly k se replier sur sa réserve , ce qu’il fît en bon ordre , pendant que les Fran * çais enlevaient le bois dont nous avons parlé , et plusieurs pièces d’artillerie. Cependant Bennigsen résolut, malgré les ordres de Kaminskoy, de tenter le sort du combat, et de mettre à profit l’opiniâtre intrépidité des troupes sous son commandement. Il donna ordre à Barclay de Tolly de continuer son mouvement rétrograde.
En repliant ainsi son mie droite, il persuada aux’ Français , pleins de confiance dans la victoire, de poursuivre leur avantage. Mais la ca- . valerie russe , qui avait couvert la manoeuvre , se retirant tout à coup, ils se trouvèrent, sous le feu meurtrier de cent vingt pièces de canon placées sur le front de l’armée, et qui firent parmi eux un grand carnage. Les Russes avancèrent à leur tour , repoussèrent l’ennemi et regagnèrent le terrain qu’ils avaient perdu.
La nuit mit un terme à ce combat aussi sanglant qu’il avait été acharné. Les Français perdirent environ huit mille hommes, tués ou blessés. Au nombre de ceux-ci se trouvait Lannes ,
avec cinq autres officiers-généraux. La perte des Russes fut de cinq mille hommes. A la nuit tombante, les Français se retirèrent si précipitamment, que le lendemain les cosaques ne
4o8 VIE DE NAPOLÉON B U ON APARTE, rencontrèrent pas môme l’arrière-garde dans le voisinage de Pultusk.
. Cette bataille fit beaucoup d’honneur à Bennigsen et à ses troupes , dont elle doubla le courage ; mais elle n’eut d’autre résultat important que l’effet moral qu’elle produisit sur l’esprit du soldat. Si la division d’Anrep, ou celle de Buxhowden , qui n’était qu’à huit milles de là , eussent rejoint Bennigsen pendant l’action, le succès qu’il venait d’obtenir pouvait devenir une victoire complète , qui eût puissamment influé sur le reste de la campagne * ; mais nî l’un ni l’autre de ces corps ne se présenta, soit par suite des ordres de Kaminskoy , soit par l’efl’et de quelque malentendu . C’est ce qui l’empêcha, malgré l’avantage qu’il avait remporté, de se maintenir dans la position de Pultusk , où il eût été cerné. Il se replia donc sur Ostrolenka, où il fut rejoint parle prince Galitzin, qui s’était trouvé engagé à Golymin, pendant qu’on se battait à Pultusk. Comme Bennigsen, il avait repoussé l’ennemi , et comme lui il s’était retiré pour se réunir à la grande armée russe. Les Français prouvèrent eux-mêmes qu’ils avaient rencontré à Pultusk et à Golymin une résis-
1 II est toujours bien de remarquer que le quaranteseptième bulletin présente les choses sous un aspect tout différent. (Édit.)
tance à laquelle ils n’étaient pas accoutumés. Au lieu de presser leurs opérations , ils prirent leurs quartiers d’hiver. Napoléon ramena sa garde jusqu’à Varsovie. Les autres divisions furent cantonnées dans les villes plus à l’est , mais sans rien entreprendre pour réaliser les prophéties des bulletins concernant la destruction prochaine de l’armée russe.
Ce fut alors que Kaminskoy commença évidemment à donner des signes d’aliénation mentale. Le commandement suprême lui fut retiré, et conféré , à la satisfaction de l’armée .entière , à Bennigsen. Sans posséder le génie de Suwarow , ce général paraissait mieux placé que lui à la tête d’une armée russe. Il était actif, entreprenant, intrépide; il ne montra jamais cette hésitation funeste qui semblait frapper connue d’une paralysie morale les généraux des Autres nations en face des généraux français , et de Buonaparte particulièrement ; hésitation qui les rendait inhabiles au combat , à l’instant même où l’action allait s’engager. Bennigsen, au contraire, se voyant appelé au commandement en chef de quatre-vingt-dix mille hommes, résolut, non pas d’attendre l’attaque de Napoléon, mais de prévenir ses mouvemens. Il pensait sagement que le désir de suspendre les opérations actives , manifesté
4lO VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, par Buonaparte en distribuant ses troupes dans leurs quartiers d’hiver , devait être , pour les Russes, le signal de rentrer en campagne.
La situation du roi de Prusse tendait à confirmer cette détermination. Cet infortuné monarque , qui sans doute pouvait bien être appelé infortuné à cette époque, était enfermé dans Kœnigsberg , protégé seulement par quelques milliers d’hommes , et menacé par les divisions de Ney et de Bernadotte. La sûreté personnelle du Roi semblait gravement compromise. Graudentz , la clef de la Vistule , tenait toujours, il est vrai ; mais la garnison était réduite à l’extrémité , et l’heure de se rendre paraissait venue pour elle.
Ravitailler cette importante forteresse et couvrir Kœnigsberg étaient encore pour Bennigsen des motifs de reprendre l’offensive. Il y eut à Mohringen un engagement vif, mais sans résultat décisif, où les Français épouvèrent une perte considérable. Les cosaques se répandirent dans le pays , firent un grand nombre de prisonniers ; et tel fut le succès du général russe, que le fidèle Lestocq parvint à jeter dans Graudentz des renforts et des munitions.
Ces manœuvres hardies forcèrent Buonaparte à entreprendre une campagne d’hiver. Il ordonna un mouvement général en avant , dans
le dessein de réunir ses forces à Willenberg, sur les derrières de l’armée russe (alors à Mollringen), c’est-à-dire entre les Russes et leur pays. Il se proposait, en un mot, de déborder l’ennemi à l’est , vers la Vistule ; de même qu’à Iéna il avait obligé les Prussiens de combattre le dos tourné au Rhin. Bernadotte eut ordre d’attirer l’attention de Bennigsen sur la droite pour le retenir dans sa position actuelle , ou plutôt , s’il était possible , de l’attirer à l’est , vers Thom , pour mieux assurer le succès du mouvement projeté.
Le général russe connut l’intention de Buonaparte par une dépêche interceptée , et renonça dès-lors à marcher sur Ney et Bernadotte. Des marches et contre-marches eurent lieu à travers une contrée de tout temps difficile et alors couverte de neige. L’expérience et l’agiUté des Français leur procurèrent quelques avantages, mais qui furent balancés par les pertes journalières que leur fit éprouver Platoff avec ses cosaques. Les Français opéraient-ils une retraite , les lances scythes étaient aussitôt à leur poursuite. Poursuivaient-ils eux-mêmes les Russes avec leur impétuosité accoutumée , ils avaient rarement à se féliciter de leur présomption. Ces lanciers du Don et du Volga avaient un instinct naturel pour les ruses de
4l a * ( VIE DE NAPOLÉON B UON APARTE .
guerre, les embuscades et les attaques subites, qui obligea les troupes légères de France à suivre un système de réserve fort éloigné de leurs habitudes et de leur audace.
L’intérêt de la Russie aurait voulu que la campagne se continuât sur ce plan, et Bennigsen ne l’ignorait pas. Il était près de ses renforts ; Buonaparte était loin des siens. Un échec était toujours proportionnellement plus sensible à celui-ci qu’à celui-là. D’un autre côté, l’armée russe supportait avec impatience la prolongation des hostilités, et demandait la bataille à grands cris. Sa position était en effet si pénible , qu’elle désirait , à tout prix , amener la guerre * à sa crise. Nous avons déjà dit que l’administration des approvisionnemens de l’armée russe était défectueuse. Cette vérité se manifesta surtout dans le cours de ces campagnes , où le général fut plus d’une fois obligé , uniquement par le défaut de provisions , à risquer le sort de la guerre sur une bataille rangée , que la prudence lui aurait fait une loi d’éviter. Dans ces latitudes septentrionales , et au mois de février, les soldats ne pouvaient subsister qu’au moyen de la maraude et du pillage. Cette occupation , jointe à leurs devoirs militaires de chaque jour, leur laissait à peine quelques instans de repos j et alors même ils n’avaient de lit que
la neige , d’abri qu’un ciel de glace , de couverture que des habits en lambeaux Telle était donc la détresse de l’armée , que Bennigsen se détermina , contre sa propre volonté , à livrer une bataille générale. Dans ce but, il concentra ses forces àPreuss-Eylau, où il était résolu d’attendre Buonaparte.
En traversant Landsberg pour arriver au lieu désigné, l’arrière -garde russe, attaquée vivement par les Français, eût éprouvé de grands désastres sans la valeur du prince Bagration, qui répara, par la force des armes, l’imprudence qu’on avait eu de s’engager dans les rues étroites d’un village devant un ennemi alerte et entreprenant. Les Russes perdirent trois mille hommes en cette occasion. Le 7 février, le même prince remporta avec l’arrière-garde russe, sur l’avant-garde française, des avantages qui rachetèrent le malheur de Landsberg, et donnèrent à l’armée tout entière le temps de traverser la ville de Preuss-Eylau et de prendre position derrière cette ville. L’intention de Bennigsen était d’occuper la place elle-même, et des troupes y avaient été laissées dans ce dessein ; mais, au milieu de la confusion inévitable dans les mouveinens d’une armée si nombreuse,
1 Sir Robert Wilson, Esquisses des campagnes de Pologne y en 1806 et 1807, page 94.
/,l4 VIE DE NAPOLÉON BtTON APARTE.
les ordres du général turent mal compris , et le corps laissé dans la ville l’évacua aussitôt que l’arrière-garde l’eut traversée.
Une division russe eut ordre de rentrer dans Preuss-Eylau ; elle y trouva les Français établis, les en délogea, et en fut délogée à son tour par une autre colonne française , à qui Buonaparte avait promis le pillage de la place. Les Russes firent une troisième tentative ; car Bennigsen désirait occuper l’ennemi sur ce point jusqu’à l’arrivée de sa grosse artillerie, qui venait par une autre route. Alors il aurait voulu cesser la lutte engagée poxu’ la possession de Preuss-Eylau ; mais il fut impossible de mo- * dérer l’ardeur des colonnes russes , qui conti- • nuèrent à s’avancer tambour battant , se précipitèrent dans la ville, y surprirent les Français au moment du pillage et en tuèrent bon nombre à coups de bayonnette. Preuss-Eylau, néanmoins, n’offrait point de garantie militaire ; aucun ouvrage n’en défendait les approches. Les Français s’en approchèrent à la faveur des inégalités que présente le terrain qui la borde, dirigèrent leur feu sur les maisons, et firent éprouver quelque perte aux Russes. Le général Barclay deTolly fut Messé, retira encore une fois ses troupes, et la ville resta définitivement au pouvoir des Français. La nuit mit un terme au
CHAPITHE XIII.
combat, qui recommença le lendemain avec trois fois plus de fureur que la veille.
La position des deux armées est facile à décrire. Celle de Russie occupait une plaine inégale, longue de deux milles environ sur un mille de profondeur ; sa gauche s’appuyait au village de Sei'pallen ; elle avait en face la ville de Preuss- Eylau, dans un fond , et occupée par les Français. Le centre russe pouvant être attaqué de ce côté, une forte division observait la ville. A la vérité , l’aile droite se trouvait par là considérablement affaiblie , mais on fit peu d’attention à cet inconvénient parce que Lestocq était attendu à chaque instant sur ce point avec son corps de Prussiens. La gauche des Français était à Eylau. Leur centre et leur droite s’étendaient parallèlement au front des Russes, sur une chaîne de hauteurs commandant la plaine occupée par l’ennemi. Ils attendaient aussi le corps de Ncy, qui devait former leur extrême gauche.
L’espace entre les deux armées était ouvert et plat , entrecoupé de lacs gelés ; elles pouvaient observer leur position réciproque , au pâle reflet de leurs feux sur la neige. L’avantage du nombre était de beaucoup du côté des Français. Sir Robert W ilson porte les forces de ceuxci à quatre-vingt-dix mille hommes, et celles de leurs adversaires h soixante mille seulement;
mais cette disproportion est sans doute exagérée.
Cette terrible bataille commença au point du jour, le 8 février : deux colonnes françaises s’ébranlèrent en même temps , dans le double but de déborder la droite et d’écraser le centre russe; elles reculèrent en désordre devant le feu bien nourri de l’artillerie ennemie. Unè attaque sur la gauche des Russes ne réussit pas mieux; l’infanterie russe paraissait comme une muraille que rien ne peut renverser ; elle repoussa les assaillans. La cavalerie arriva , poursuivit les Français, leur prit des drapeaux et des aigles. Vers midi tomba une neige épaisse que le vent chassait droit au visage des Russes ; il en résulta une obscurité d’autant plus épaisse, que déjà le village de Serpallen était en flammes, et que les combattans se trouvaient enveloppés comme d’un nuage de fumée.
Sous la protection de ces ténèbres , six colonnes françaises , avec artillerie et cavalerie , arrivèrent , sans opposition , sur la ligne russe. Bennigsen , à la tête de son état-major, conduisit en <* personne sa réserve au combat ; les Français furent repoussés à la bayonnette : leurs colonnes , en partie rompues , regagnèrent leurs positions, où elles ne se rallièrent que difficilement. Un régiment de cuirassiers français qui,
pendant ce choc , s’était engagé dans un intervalle de l’armée russe , fut chargé par les cosaques , et l’armure défensive ne résista point à la lance; tops furent tués , excepté dix-huit.
A l’instant même où la victoire semblait se déclarer pour les Russes , elle était sur le point de leur échapper. Depuis le commencement de l’action , le corps de Davoust manœuvrait pour tourner l’aile gauche et tomber sur les derrières de l’ennemi. Son apparition sur le champ de bataille eut un effet si soudain , qu’en un moment le village de Serpallen fut enlevé, l’aile gauche et une partie du centre russe culbutés et forcés de changer leur front de manière à former pour ainsi dire angle droit avec l’aile opposée et la partie du centre qui avait gardé sa position primitive.
En ce moment critique , et pendant que les Français poursuivaient leurs avantages sur les derrières de l’armée russe, Lestocq, si longtemps attendu , parut subitement à son tour sur le champ de bataille, dépassa la gauche des Français, la droite des Russes, et chargea trois colonnes pour rétablir le combat. Sous ce loyal et brave capitaine , leS Prussiens reconquirent , dans cette sanglante mêlée , leur ancienne réputation militaire ; ils ne firent feu qu’à la distance de quelques pas, employant alors la bayonnette
Vi* ns N»p. Btio». , Tome 5. ij
-jjd VIE DE NAPOLÉON fi UON APARTE.
avec autant de succès que de courage , ils regagnèrent le terrain perdu par les Russes , et refoulèrent les troupes, naguère victorieuses, de Davoust et de Bernadotte.
Sur ces entrefaites, le corps de Ney arrivait et s’emparait de Scliloditten , village sur la route de Kœnigsberg. Les communications des Russes avec cette ville se trouvant ainsi compromises, il fut jugé nécessaire de déloger le général français à force ouverte, résolution énergique dont l’exécution réussit. Ce fut le dernier engagement de cette sanglante journée; il était alors dix heures du soir , et le combat finit.
Cinquante mille hommes 1 périrent dans cette bataille terrible, la plus acharnée où Buonaparte se fut encore trouvé, et assurément l’une des moins heureuses. Il se retira sur les hauteurs d’cù il était descendu le matin, sans avoir avancé en rien ses affaires , et avec une perte beaucoup plus considérable que celle de l’ennemi. *
1 Fifly thousand ; il serait mieux de dire fifteen thousand, quinze mille. Mais l'épithète de dreadful semble indiquer que l’erreur appartient à l’auteur : voir la note suivante. (Édit.)
* Le récit de cette bataille n’est nullement conforme au cinquante-huitième bulletin, Moniteur du a 4 février 1807,
Cependant l’année russe se trouvait dans une position très critique ; les généraux tinrent con seil de guerre sur le champ de bataille, et sans descendre de cheval. Le plus grand nombre manifestaient le désir de recommencer le combat le lendemain, à tous risques. Tolstoy se chargeait d’aborder le premier les Français; Lestocq appuyait fortement cet avis. Us répondaient sur leur vie que si Bennigsen avançait , il y aurait nécessité pour Buonaparte de reculer ; ils faisaient particulièrement valoir l’effet moral que produirait , non seulement sur les troupes , mais en Allemagne et en Europe , un pareil aveu d’impuissance de la part de celui qui n’avait jamais marché qu’à la victoire. Mais Bennigsen craignit de se voir coupé de Kœnigsberg , et d’exposer la personne du roi de Prusse; il ne cnit pas devoir risquer une seconde bataille générale avec une armée affaiblie de vingt mille hommes au moins , presque sans munitions , et entièrement dépourvue de vivres. Les Russes commencèrent donc leur retraite sur Kœnigsberg, cette nuit même; la division du comte Ostermann ne s’ébranla que le matin, et défila en
au lieu de cinquante mille hommes tués , le bulletin ne parle que de quatorze mille sir cents tués ou blessés , Français et Russes, dont huit mille Russes et six mille six cents Français. (Édit.)
4aO VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
face de Preuss-Eylau sans que les Français, qui occupaient la ville, fissent rien pour l’en empêcher.
La victoire de Preuss-Eylau fut réclamée par les deux partis, quoique ni l’un ni l’autre ne l’eût véritablement gagnée. Bennigsen pouvait affirmer qu’il avait repoussé les attaques de Buonaparte, et que le dernier engagement s’était terminé au désavantage des Français. Il pouvait aussi montrer le spectacle inaccoutumé de douze aigles françaises en son pouvoir ; de plus , les cosaques continuèrent de battre le pays, après l’action, et ramenèrent encore de nombreux prisonniers a Kœnigsberg. De leur côté , les Français interprétèrent la retraite immédiate de l’armée russe comme un aveu de sa défaite. Restés maîtres du champ de bataille avec ses morts et ses blessés, ils se prétendirent en possession de la victoire.
Mais Napoléon reconnut lui -même l’échec qu’il venait de recevoir ; deux circonstances remarquables en font foi. Le i3 février, quatre jours après le combat , il fit proposer un armistice au roi de Prusse, à des conditions beaucoup plus favorables que celles dont Frédéric-Guillaume aurait pu se contenter, ou que Buonaparte aurait pu offrir après la bataille d’Iéna. On donnait même à entendre que , si le
4ai
roi de Prusse consentait à faire sa paix séparément, l’empereur des Français pourrait lui rendre tous ses Etats. Fidèle à son allié l’empereur de Russie, Frédéric-Guillaume, quoique réduit à l’extrémité , ne voulut entendre parler que d’une paix générale. La proposition d’armistice fut aussi rejetée ; et les conditions qui en faisaient la base étaient encore , de la part de Napoléon, une reconnaissance de sa faiblesse.
Une autre preuve décisive de la perte essuyée par Buonapartc à la journée de Preuss- Eylau , ressort de son inaction après la bataille. Si l’on excepte quelques expéditions de cavalerie, qui en général ne réussirent pas, il demeura immobile pendant huit jours. Le 19 février, il évacua la place, et fit ses dispositions pour se replier lui-même sur la Vistule, au lieu de refouler les Russes au-delà de la Prégel, comme il les en avait menacés. Plusieurs engageinens eurent lieu pendant cette retraite , et avec des résultats divers; mais les cosaques et les troupes légères russes ramenèrent encore de nombreux prisonniers et beaucoup de butin.
N apoléon comprenait alors toute la difficulté de la tâche qu’il avait à remplir , comme le prouvèrent les mesures qu’il prit lorsqu’il fut sur la Vistule. Il réfléchit, sans doute, qu’il
422 VIE DE NAPOLÉON BUQN APARTE.
était entré trop tôt en Pologne , et que Dantzick étant toujours occupé par les Prussiens , il pouvait arriver , de ce côté , quelque grand désastre sur les derrières de son armée , dans le cas où il se porterait de nouveau en avant. Le siège de Dantzick fut donc formé sans délai. La place fut défendue jusqu’à l’extrémité par le général Kalkreuth ; mais plusieurs efforts ayant été faits inutilement pour la ravitailler , elle se rendit à la fin de mai 1807, après cinquante-deux jours de tranchée ouverte. Si la saison l’eût permis , une expédition anglaise sur Dantzick , en la supposant bien dirigée, aurait peut-être opéré la délivrance de la Prusse et l’affranchissement de l’Europe.
Napoléon mit tous ses soins à réparer les pertes éprouvées par ses armées pendant cette lutte opiniâtre. Il leva le siège de Colberg , rappela la plus grande partie des forces qu’il avait en Silésie, ordonna de nouvelles levées en Suisse, pressa la marche de troupes venant d’Italie, et, pour compléter ces immenses préparatifs, demanda la conscription de 1808 au Sénat, qui l’accorda sur-le-champ, bien entendu ; enfin , vers le commencement de l’été , la prise de Dantzick lui permit de réunir les vingt-cinq mille hommes de la division du siège à son armée principale, et de reprendre bientôt
l’offensive. Des corps de Polonais furent en même temps organisés. Il les employa, conjointement avec d’autres troupes légères, à faire des reconnaissances avec des succès variés , mais en rencontrant toujours une vive résistance. Quel que dût être le résultat de cette guerre sanglante, il demeura évident, pour l’Europe entière, que Buonaparte se trouvait en présence d’un général et de soldats sur lesquels il lui était impossible de remporter ces avantages immenses et décisifs qui avaient signalé ses campagnes d’Italie et d’Allemagne. Les bulletins , il est vrai , aimonçaient chaque jour de nouveaux succès; mais comme les progrès de l’armée française sur le territoire de Pologne ne se trouvaient nullement en proportion avec les victoires qu’on lui attribuait , il demeurait constant queNapoléon était aussi souvent occupé à parer des coups qu’a en porter , à se refaire de ses pertes qu’à profiter de ses victoires. Le plan des généraux russes était habilement conçu ; il fut exécuté avec énergie et courage , puisqu’ils parvinrent à couper plusieurs divisions de l’armée française, et à gêner ses communications.
Les Russes avaient reçu des renforts , mais peu considérables, qui ne portèrent leur effectif tout au plus qu’à quatre-vingt-dix mille hom-
mes , c’est-à-dire à ce qu’il était primitivement» Ce fut une négligence impardonnable du gouvernement russe , puisque de nombreuses armées pouvaient être improvisées par la volonté seule de l’Empereur, et que la guerre où le pays se trouvait engagé était de la dernière importance. Le manque de fonds, a-t-on dit, fut cause de la faiblesse de ces renforts. On ajoute qu’un emprunt de six millions , dont un aurait été compté d’avance, fut proposé à l’Angleterre , qui le refusa au grçnd mécontentement de l’empereur Alexandre.
Quelque éloigné qu’il fût de ses ressources , Napoléon, par des efforts sans exemple dans l’histoire , avait réuni deux cent quatre-vingt mille hommes, y compris la garnison de Dantzick, entre la Vistule et Memel. Ce fut avec ces forces supérieures qu’il recommença les hostilités.
Les Russes prirent l’ofFensive, et combinèrent un mouvement sur le corps de Ney, établi à Gutstadt et dans le voisinage. Ils le poursuivirent jusqu’à Deppen, où l’on se battit encore ; mais le 8 juin, Napoléon vint en personne au secours du maréchal , et Bennigsen dut reculer à son tour, vivement pressé sur ses derrières. • En ce moment critique , Platoff et ses cosaques firent un hourra sur l’armée française avec tant
de succès , que non seulement ils dispersèrent les tirailleurs de l’avant-garde et les troupes destinées à les soutenir, mais obligèrent l’infanterie à se former en carrés , compromirent la sûreté personnelle de Napoléon, et attirèrent l’attention de toute la cavalerie française , qui fondit sur eux à bride abattue. La mousqueterie et l’artillerie firent sur eux un feu continuel , mais avec peu ou point d’effet ; car ayant réussi à ralentir la poursuite, unique but du hourra, le nuage de cosaques se dissipa dans la campagne comme le brouillard devant le soleil , pour se réunir derrière les troupes qu’ils venaient de garantir par leur manœuvre.
De cette manière, Platoff et les siens devancèrent le corps de Bagration, qu’ils devaient protéger dans sa retraite , et arrivèrent les premiers à un pont de l’Aller. Effrayés des forces immenses dirigées contre eux , les cosaques paraissaient vouloir se jeter pêle-mêle sur le pont, ce qui aurait eu sans contredit les plus funestes conséquences pour l’arrière - garde , ainsi retardée dans sa retraite par ceux-là même qui devaient la faciliter. Le courage et le dévoûment de Platoff prévinrent ce grand désastre. Il sauta à bas de cheval et s’écria : « S’il est un cosaque assez lâche pour abandonner son
4a6 VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
heltmann , qu’il le fasse ! » Les enfans du désert firent halte autour de lui ; il les disposa en bon ordre pour assurer la retraite de Bagration et de l’arrière-garde, après quoi il effectua la sienne avec une perte insignifiante.
L’armée d’Alexandre se replia sur Heilsberg, y concentra ses forces , et y soutint un combat désespéré. Accablés par le nombre et chassés de la plaine, les Russes continuèrent de se défendre avec furie sur les hauteurs, que les Français attaquèrent eux- mêmes avec une grande impétuosité. La cavalerie, l’infanterie, l’artillerie , rivalisèrent d’efforts , mais sans que la fougueuse valeur des assaillans pût ébranler d’une manière sensible les rangs de feu de leurs ennemis. La bataille se soutint de cette manière jusqu’à minuit environ. Au point du jour, l’espace entre les deux armées se trouva , non pas seulement jonché, mais littéralement couvert de rangs de morts et de blessés. Après le combat de Heilsberg , l’armée russe traversa l’Aller sans obstacles , et mit ce fleuve comme une barrière entre elle et Buonaparte. Quoique les Français eussent considérablement souffert, ils se ressentirent moins de leurs pertes en raison de leur supériorité numérique. Dans l’état actuel de l’armée russe , il était prudent à Bennigsen de traîner la guerre en longueur par
la raison surtout qu’il attendait chaque jour, de l’intérieur de l’empire, un renfort de trente mille hommes. Ce fut probablement par ces considérations qu’il établit son année sur la rive droite de l’Aller, à l’exception de quelques corps de cavalerie , restés en observation sur la rive gauche.
Le i3, les Russes atteignirent Friedland, ville considérable soi- la rive occidentale de l’Aller, et communiquant à la rive opposée par un grand pont de bois. Le but de Napoléon était d’amener l’ennemi à passer , par ce pont étroit, sur la rive gauche, et de le forcer ainsi à une action générale , dans une position où la retraite lui eût été presque impossible , attendu la difficulté de défiler à travers la ville et sur le pont. Dans ce dessein , il ne montra de son armée que ce qu’il fallait pour faire croire au général russe que la rive occidentale n’était occupée que par les troupes d’Oudinot. Ce corps avait considérablement souffert au combat de Heilsberg , et Bennigsen espérait alors le détruire complètement. Partant de cette supposition erronée , il donna ordre à une division de passer le pont , de traverser la ville , et d’attaquer l’ennemi. Les Français résistèrent faiblement, pour ne pas découvrir leur force réelle. Bennigsen fit passer de nouvelles troupes; le combat
devint sérieux, et le général russe transporta enfin toute son armée , un seul corps excepté , sur la rive gauche du fleuve, au moyen du pont de bois et de trois pontons. Il se mit en bataille en avant de Friedland, pour écraser, comme il le croyait, cette division déjà maltraitée, qu’il s’imaginait avoir seule devant lui.
Mais à peine eut -il fait cette démarche irréparable, que la scène changea ; les tirailleurs français parurent en grand nombre ; d’épaisses colonnes d’infanterie se montrèrent ; des batteries furent placées ; tout concourait, avec le rapport des prisonniers, à convaincre Bennigsen qu’il se trouvait, avec des troupes affaiblies , en présence de la grande armée française. Sa position, espèce de plaine entourée de bois et de monticules , était difficile à défendre. Derrière lui , la ville et un large fleuve rendaient une retraite périlleuse , et l’inégalité de ses forces ne lui permettait pas de se porter en avant. Bennigsen sentit la nécessité de conserver ses communications avec Wehlau, ville située sur la Prégel, primitivement indiquée comme le point de retraite , et où il espérait se réunir aux Prussiens du général Lestocq . Il ne le pouvait cependant, si l’ennemi s’emparait du pont d’ Allerberg , sur l’Aller, à quelques milles au-dessous de Friedland. Il se trouva donc obligé de s’affaiblir cn-
core en détachant six mille hommes pour la défense de ce pont , et résolut de se maintenir lui-même dans sa position jusqu’à la nuit.
Les Français commencèrent l’attaque vers dix heures. Le terrain inégal et boisé qu’ils occupaient leur permit de renouveler et de calculer leurs manœuvres , tandis que les Russes ne pouvaient faire le moindre mouvement sans que l’ennemi en eût connaissance.. Us combattirent néanmoins avec tant de valeur et d’opiniàtreté, que vers midi les Français parurent se lasser, et disposés à se retirer. C’était une feinte pour laisser reposer les troupes qui avaient été engagées , et en faire avancer de nouvelles.-La canonnade continua environ pendant quatre heures et demie : alors Napoléon parut en personne avec toute son armée , pour frapper un de ces coups irrésistibles , qu’il réservait ordinairement pour décider le gain d’une bataille. D’immenses, et profondes colonnes débouchaient par les issues du bois. De Friedland, on eût dit que la malheureuse armée russe était à demi entourée d’une brillante ceinture d’acier. L’attaque fut générale et simultanée sur toute la ligne ; et la cavalerie , l’infanterie et l’artillerie y concoururent. Les Français chargeaient, certains d’avance de la victoire ; au lieu que les Russes , affaiblis de
43o Vljs DK NAPOLÉON BUON APARTE, douze mille hommes au moins , tués ou blessés , étaient obligés de tenter la plus décourageante et la plus dangereuse de toutes les manœuvres, une retraite par d’étroits passages devant un ennemi supérieur. L’attaque principale eut lieu sur l’aile gauche, où la position russe finit par être forcée. Les troupes qui la composaient se répandirent d’abord dans la ville , puis se précipitèrent en foule sur le pont et sur les pontons. L’ennemi les poursuivait comme la foudre ; et , sans la valeur de la garde impériale d’Alexandre , l’armée russe était entièrement détruite. Ces braves soldats chargèrent à la bayonnette le corps de Ney, qui commandait l’avant-garde, et mirent le désordre dans ses colonnes. A la vérité, ils furent eux-mêmes accablés par le nombre ; mais ils prévinrent la ruine totale de l’aile gauche.
Sur ces entrefaites, on mit le feu au pont, ainsi qu’aux pontons , afin qu’ils ne tombassent pas au pouvoir des Français, qui avaient déjà pénétré dans la ville. Les flots de fumée qui enveloppaient les combattans ajoutaient à l’horreur et à la confusion du tableau. Néanmoins, une partie considérable de l’infanterie russe put s’échapper par un gué tout près de la ville, découvert à l’instant même de la défaite. Le centre et la droite, qui étaient restés sur la rive
occidentale de l’Aller, effectuèrent leur retraite par des routes détournées, laissant à droite la ville de Friedland avec ses ponts en feu, désormais impraticables aux deux partis , et passant l’Aller par un gué , à une grande distance de la ville : celui-ci fut également trouvé à la dernière extrémité. Il était profond, dangereux ; l’infanterie avait de l’eau jusqu’à la poitrine : toutes les munitions restées dans les caissons furent perdues. 1
Les Russes se trouvèrent ainsi une seconde fois réunis sur la rive droite de l’Aller, et purent continuer leur marche sur Wehlau. Au milieu de leur désastre , ils avaient cependant sauvé leurs bagages et toute leur artillerie , excepté dix-sept pièces. Il semblait véritablement que l’opiniâtreté de leur résistance eût paralysé l’énergie du vainqueur. En effet, après avoir enlevé la position ennemie , Buonaparte ne déploya pas cette activité qui lui était ordinaire après les succès de cette nature. Non seulement il ne jeta aucune troupe sur l’autre bord du fleuve , à la poursuite de l’ennemi , il ne chercha pas même à inquiéter Bennigsen dans le soin de rallier les siennes. Maître de
' Voir les variantes de cette bataille dans le soixantedix-neuvième bulletin, Moniteur du 3ojuin 1807. (Édit.)
43a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE .
Friedland , il ne détacha aucun corps d’armée sur la rive gauche, contre le centre et l’aile droite, qu’il aurait pu séparer de la rivière. En un mot, la journée de Friedland, selon l’expression d’un général français, fut une bataille gagnée et une victoire perdue.
Néanmoins , et encore bien que les Français n’eussent que faiblement profité de leurs avantages , l’action fut suivie des plus grands résultats. Kœnigsberg, depuis si long-temps l’asile du roi de Prusse, fut évacué par ses troupes, dès qu’il demeura constant que ses alliés russes ne pouvaient plus soutenir la guerre en Pologne. Bennigsen continua sa retraite jusqu’à Tilsit, vers les frontières de Russie. Mais la conséquence morale de la défaite fut bien autrement imposante que ne l’eût été la prise de canons , de soldats , ou l’invasion du territoire : elle produisit cet effet, évidemment désiré par * Napoléon, de disposer l’empereur Alexandre à la paix. Le premier ne pouvait se dissimuler qu’il avait affaire à un ennemi le plus opiniâtre de tous ceux qu’il avait eus à combattre. Après tant de batailles sanglantes , il était à peine arrivé sur la frontière d’un empire presque sans limites dans son étendue , presque inépuisable dans ses ressources; et il n’était pas probable que les Français , qui avaient eu tant de peine
k vaincre une armée purement auxiliaire, fussent en état d’exécuter un plan d’invasion gigantesque k travers les immenses régions de la Moscovie.
Une telle entreprise eût été particulièrement hasardeuse, dans la position où l’empereur français se trouvait alors. On attendait de jour en jour l’expédition anglaise dans la Baltique. Gustave , dans la Poméranie suédoise , était k la tête d’une *armée considérable qui venait de lever le siège de Stralsund. L’esprit d’insurrection se réveillait en Prusse ; la noble conduite de Blücher avait suscité à ce général des admirateurs et des émules; la nation semblait revenir de la stupeur où l’avait jetée la défaite d’Iéna. Le fameux Schill , chef de partisars aussi brave qu’il était habile, avait remporté plusieurs avantages , et devait probablement parvenir, chez un peuple nourri dans les armes , k rassembler un corps nombreux de soldats. La Hesse , le Hanovre , Brunswick , et les autres Etats d’Allemagne privés de leurs princes, et soumis par les vainqueurs k d’énormes exactions , étaient tout prêts pour la révolte. Peu redoutables dans le voisinage de la Grande- Armée, les périls s’accroissaient, si elle pénétrait en Russie, surtout si elle venait k éprouver un échec. Dans ce cas , ces étin-
V|r de Nap. Boon. , Tonie 5. 28
celles éparses eussent allumé, derrière Napoléon , un horrible incendie.
Par ces motifs , Buonaparte avait tenu constamment la porte ouverte pour une réconciliation entre lui et le Czar ; il s’était abstenu envers lui de ces personnalités dont il usait ordinairement à l’égard de ceux qui contrariaient ses projets. Plus d’une fois même il avait fait savoir à son adversaire qu’une paix , qui stipulerait le partage du monde entre la France *et la Russie, serait offerte k l’empereur Alexandre aussitôt qu’il se montrerait disposé à l’accepter.
Le moment était arrivé où l’empereur de Russie pouvait écouter volontiers les propositions de la France. Depuis quelque temps, il avait peu à se louer de ses alliés; à la vérité, aucun grief ne pouvait être allégué contre Frédéric-Guillaume ; mais rien ne nous prive plus promptement de nos amis qu’une suite non interrompue de malheurs qui nous réduisent à être un fardeau plutôt qu’un appui. Quant au roi de Suède , c’était au moins un faible allié , devenu lui -même si impopulaire dans son royaume , qu’on pouvait déjà prévoir sa déchéance. Probablement encore fit-on cette réflexion, que la province suédoise de Finlande bornait de bien près Saint-Pétersbourg; l’acquisition pouvait en être désirable; et, par un
traité avec Napoléon, rien de plus facile à exécuter.
L’allié principal du Czar avait été la Grande- Bretagne; mais il s’était formalisé, ainsi que nous l’avons dit , du refus que le cabinet anglais lui avait fait , pendant cette guerre , de subsides dont il était si libéral envers des alliés bien moins considérables. Quatre-vingt mille livres sterling environ, c’était tout ce qu’il avait pu en tirer : l’Angleterre, il est vrai, avait envoyé dans le Nord une armée qui s’était réunie aux Suédois pour le siège de Stralsund ; mais, à une telle distance, l’opération ne pouvait produire aucun résultat sur la campagne de Pologne. Alexandre voyait aussi avec douleur les souffrances extrêmes de ses sujets : comme tous les jeunes monarques , il avait fait de son armée l’objet de sou attention particulière; il était justement fier de cette noble garde impériale, si maltraitée dans les terribles combats dont nous avons parlé, qu’elle offrait à peine l’ombre d’elle-même. Alexandre, après tout, faisait peu de tort à sa gloire en se retirant d’une lutte où il n’avait figuré que comme auxiliaire ; et nul doute qu’on ne lui ait fait entendre qu’il servirait mieux les intérêts de son allié , en traitant de la paix , qu’en continuant la guerre. Le nom fameux de Napoléon, l’éclat extraordinaire de son génie et
de ses exploits , durent aussi produire leur effet sur la jeune imagination d’Alexandre : sans doute il pouvait ressentir quelque orgueil, quelque élevée que fût sa situation , de voir l’arbitre de la guerre, le vainqueur de tant de princes, consentir à traiter avec lui d’égal à égal ; et il avait trop peu d’expérience encore pour connaître cette maxime de l’ambition : que le monde ne saurait être régi par deux souverains égaux en puissance.
Le ai juin , Bennigsen fit savoir que l’empereur Alexandre désirait un armistice , qui fut signé le a3 du même mois 5 il fut suivi, non seulement de la paix avec la Russie etlaPrusse, sur des bases qui paraissaient faites pour ex- * dure la possibilité d’une mésintelligence à venir, mais sur celle d’une liaison personnelle et amicale entre Napoléon et le seul monarque d’Europe qui fût assez puissant pour traiter avec lui sur le pied de l’égalité.
Ces importantes négociations ne furent point conduites d’après les règles ordinaires de la diplomatie , mais conformément à celles que Napoléon avait plus d’une fois manifesté le désir de substituer aux conférences d’agens secondaires, c’est-à-dire l’intervention , en personne, des hautes parties contractantes.
L’armistice réglé, des préparatifs furent faits
pour une entrevue des deux empereurs; elle eut lieu sur un radeau fixé au milieu du Niémen , et sur lequel avait été placé un immense pavillon. Le a5 juin 1807, à neuf heures et demie 1 , les deux empereurs s’embarquèrent au même moment sur la rive opposée, à la vue d’une foule innombrable de spectateurs. Buonaparte était accompagné de Murat , Berthifcr, Bessières, Duroc et Cæulaincourt; Alexandre, de son frère l’archiduc Constantin , des généraux Bennigsen et Ouwarow, du comte de Lieven et d’un aide-de-camp *. Arrivés sur le radeau , ils s’embrassèrent au milieu des acclamations bruyantes des deux armées , et ils entrèrent dans le pavillon , où ils eurent une conférence de deux heures. Pendant ce temps, leurs officiers s’étaient tenus k l’écart ; ils furent ensuite introduits. La meilleure intelligence paraissait établie entre les deux souverains , maîtres , entre eux , d’une si grande partie du monde. Nul doute qu’en cette occasion Buonaparte , personnage si remarquable d’ailleurs , n’ait mis en jeu toute cette puissance d’attraction qui manquait rarement son effet sur ceux
1 Le ^quatre-vingt— sixième bulletin , Moniteur du 8 juillet 1 807 , dit h une heure après midi. (Édit.)
* Le quatre-vingt-sixième bulletin, dit : le prince Loba— noff et sort premier aide-de-camp le comte de Lieven. (Édit.)
438 VIE DE NAPOLÉON BUON APAItTE.
qui se trouvaient en rapport avec lui 1 . Il possédait aussi, à un très haut degré, cette sorte d’éloquence qui donne au faux l’apparence du . • vrai , tourne en ridicule les argumens tirés de ces principes généraux de morale ou de délicatesse que Buonaparte avait coutume d’appeler idéologie * , et fait ainsi reposer tout le raisonnémçrit sur la nécessité des circonstances. Ainsi les maximes de bonne foi et d’honneur pouvaient être facilement éludées par des considé-
1 La présence et la conversation de Buonaparte , le prestige attaché à sa réputation militaire, produisaient sur tous ceux qui l’approchaient une impression vraiment magique. .Un capitaine de vaisseau de guerre assistait à la prise de possession de l’ile d’Elbe par Napoléon ; plusieurs fonctionnaires anglais étaient présens. Le capitaine troubla la gravité de la cérémonie en s’écriant , peu civilement sans doute , mais d’une manière frappante et propre à donner une idée de l’ascendant de Napoléon : a Après tout , c’est un bon garçon que ce diable de Boney 1 u *
« * Il y a dans le texte de l’édition d’Édimbourg idiosyn-
crasie : ce mot, plus médical que littéraire , signifie la disposition spéciale qui résulte du tempérament , la manière d’être particulière d’un individu. Nous ne croyons pas nous tromper en attribuant ici une erreur au compositeur anglais , qui aura lu dans la copie de l’auteur idiosyncrasie pour idéologie, mot employé fréquemment par Buonaparte pour ridiculiser les grands principes et les généralités de la inorale. ( Édit .)
* Boney, abréviation populaire de Buonaparte. (Édit.)
rations de convenance immédiate ; l’intérêt direct , ou ce qui semblait l’intérêt direct de celui qu’il voulait persuader, était mis par Buonaparte en opposition avec les préceptes de la justice et la magnanimité. De cette manière, il put représenter à l’empereur Alexandre que ce prince, pour le bien de son empire, avait le droit d’écarter certaines maximes de délicatesse et d’équité , et de faire un petit mal pour obtenu' un grand avantage.
La ville de Tilsit fut alors déclarée neutre ; des fêtes de toute espèce se succédèrent sans interruption ; Français , Russes , Prussiens même, paraissaient enchantés de leur société mutuelle, au point qu’on se demandait avec étonnement comment des hommes si polis, si aimables, avaient bravé , depuis tant de mois , la fatigue à travers les neiges, ou dans des routes presque impraticables, pour s’égorger les uns les autres. Les deux empereurs étaient inséparables, en public et enparticulier ; leur Raison ressemblait à celle de deux jeunes hommes de qualité , compagnons de plaisir et de folie ; mais également associés pour les affaires , et quelquefois pour les plus importantes. On sait que Buonaparte et Alexandre eurent des réunions privées dont la gaîté et même la galanterie paraissait l’unique objet , mais où la politique n’était pas entièrc-
44° VIE DE NAPOLÉON EU OS APARTE, ment négligée. Dans leurs réunions publiques , il se trouva des hôtes pour qui la fête devait avoir bien peu d’attraits. Le 28 , l’infortuné roi de Prusse arriva aussi àTilsit, et fut présenté k son terrible vainqueur. Buonaparte ne traita ,
point avec lui d’égal à égal , comme avec l’em- # pereur Alexandre , et lui déclara que son désir d’obliger son frère du Nord pouvait seul l’engager k se dessaisir de la Prusse. Les domaines particuliers du Roi furent réduits au petit territoire de Memel , avec les forteresses de Colberg et de Graudentz ; il fut bientôt évident que Frédéric-Guillaume ne rentrerait dans une partie de ses Etats qu’en cédant presque toutes les acquisitions faites par la Prusse sous le règne et par les talens du grand Frédéric ; et que ce royaume , tout k l’heure encore puissance européenne du premier ordre , allait tomber au rang de monarchie de seconde classe.
La belle et malheureuse reine de Prusse, dont le courage avait hâté la guerre, voulut essayer du moins si l’influence de son sexe pourrait diminuer les calamités de la paix. Il n’y avait pas long -temps encore, c’était le 1er avril précédent, que l’empereur de Russie et le roi de Prusse s’étaient rencontrés k Kœnigsberg. Qu’il y avait loin de cette entrevue k celle dç Berlin, avant le commencement des hosti-
lités ! Plein de ces souvenirs déchirans , Alexandre et Frédéric-Guillaume se tinrent long-teinps embrassés , pleurant , l’un de compassion , l’autre de douleur. En cette dernière circonstance, la Reine, saluant l’Empereur et baignée de larmes, ne put proférer que ces mots : « Cher cousin ! » exprimant à la fois la profondeur de leur détresse, et leur confiance dans la magnanimité de leur allié. La scène de Kœnigsberg était douloureuse; celle de Tilsit le fut davantage encore parce qu’il y entra de l’humiliation. La Reine , qui arriva quelques jours après son époux , se trouvait désormais obligée , non seulement de supporter les regards de Napoléon qui l’avait personnellement outragée dans ses bulletins, et qui était l’auteur de tous les désastres qui accablaient son pays; mais il lui fallait , de plus , chercher à exciter sa compassion , et briguer sa faveur, si elle voulait réparer en partie ces revers. « Pardônnez-nous cette fatale guerre , lui dit-elle ; la mémoire du grand Frédéric nous a fait commettre une erreur : nous nous sommes crus ses égaux parce que nous étions ses descendans. Hélas ! l’effet n’a pas répondu à notre attente ! » Par un excès de patriotisme qui dut coûter infiniment à son cœur, elle usa , auprès de Napoléon, de ces arts d’insinuation au moyen desquels les femmes d’un haut rang,
44» VIE DE NAPOLÉON BÜON APARTE.
(I une grande beauté , douées de beaucoup de grâce et d’esprit, exercent souvent une puissante influence. Jaloux aussi de faire sa cour, Napoléon offrit un jour à la Reine une rose superbe : la princesse parut d’abord hésiter à la prendre; elle l’accepta enfin, ajoutant: «Au moins , avec Magdebourg. » Ces artifices féminins, ainsi que Buonaparte le dit depuis à Joséphine , tombèrent sur lui comme la pluie sur du taffetas ciré. « Votre Majesté, répondit-il, voudra bien se souvenir que c’est à moi*d’offrir, et qu’elle peut seulement accepter. »
Il était peu courtois de rappeler à l’infortunée princesse l’état de dépendance absolue où elle se trouvait; if^Jait peu galant de refuser à une dame le droit dé penser qu’elle accordait une grâce alors même qu’elle acceptait une courtoisie , et par conséquent la faculté d’y mettre une condition; mais, il est vrai, d’un autre côté, comme l’a remarqué Napoléon, que sa galanterie lui eût coûté cher s’il eût échangé des villes et des provinces contre des politesses. On doute que la reine de Prusse ait réussi à modifier beaucoup les conditions imposées à son mari ; mais il est certain qu’elle fut si profondément affligée du malheur de son pays qu’elle en mourut. La perte de cette belle et intéressante princesse affecta vivement le Roi son époux , et la
nation prussienne tout entière. Persuadé qu’elle avait succombé à ses douleurs patriotiques , le peuple mit sa mort au nombre des outrages dont il devait un jour demander un compte sévère à la France et à Napoléon.
Voici en substance les conditions imposées à la Prusse par le traité de Tilsit :
La portion de la Pologne échue à la Prusse dans le partage de 1772 était détachée de ce royaume , et devait former un territoire particulier sous la dénomination de Grand-Duché de Varsovie. La domination en était attribuée au roi de Saxe , qui prenait le titre de Grand-Duc. Le monarque, était-il stipulé, communiquerait avec ses nouveaux domaines , au moyen d’une route militaire qui devait traverser la Silésie , privilège de nature à entretenir, entre les cours de Varsovie et de Berlin, des motifs de jalousie permanente. Ainsi fut trompé l’espoir des Polonais de redevenir nation indépendante. Ils ne firent que changer un maître allemand pour un autre. Ce n’était plus la Prusse, mais la Saxe ; ce n’était plus F rédéric-Guillaume , mais Auguste ; avec cette seule différence , que ce dernier descendait des anciens rois de Pologne. Disons cependant que le nouveau joug fut moins pesant que l’ancien. Il ne paraît pas d’ailleurs que le grand-duché de V arsovie ait rien ajouté à la puis-
444 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, sauce réelle du roi de Saxe. Il semble plutôt que l’érection de cette souveraineté fut l’ effet d’une transaction particulière entre les deux empereurs : Napoléon renonçant au projet d’affranchir la Pologne parce qu’il ne pouvait y persister sans rester en guerre avec la Russie , peutêtre même sans s’y mettre avec l’Autriche ; Alexandre consentant à ce que la Prusse perdît ses provinces polonaises , à la condition qu’elles passeraient k la Saxe , dont le voisinage ne lui inspirait pas d’inquiétude.
La constitution du grand-duché de V arsovie était rédigée de manière à ne point compromettre la tranquillité des provinces polonaises réunies k l’Autriche et k la Russie. L’esclavage fut aboli ; tous les citoyens devenaient égaux devant la loi ; le grand-duc exerçait le pouvoir exécutif: une première chambre , ou chambre du sénat, composée de dix-huit membres ; une seconde chambre, ou chambre des nonces, composée de cent députés, convertissaient en lois ou rejetaient k volonté les projets présentés par le grand-duc. Quant aux diètes, k la pospolite, au liberum veto, et k tous les autres privilèges turbulens de la noblesse polonaise , ils restèrent abolis comme ils l’avaient été sous le gouvernement prussien. *
‘ On trouve pourtant dans cette constitution , Mnni-
Buonaparte se vanta d’avoir donné le territoire de la Prusse, non pas à la maison de Brandebourg, mais à l’empereur de Russie. De sorte, disait-il, que si Frédéric-Guillaume régnait encore, il en était redevable à l’amitié d’Alexandre : « Expression, ajouta-t-il, que lui, Napoléon, ne reconnaissait pas dans le vocabulaire des rois , en fait de matières politiques. » Mais Alexandre ne fut pas en cette occasion aussi* désintéressé que Buonaparte, peut-être avec ironie, paraissait vouloir l’insinuer. En effet, la province de Bialystock n’était point comprise dans le grand-duché de Varsovie; on l’enlevait à la Prusse en faveur de la Russie. Le Czar profitait donc jusqu’à un certain point des malheurs de son allié. Deux considérations peuvent servir d’excuse à cette conduite d’Alexandre : l’occasion , d’abord , qui le tentait fortement d’étendre son empire vers la Vistule, qui lui présentait une grande limite naturelle ; ensuite , la certitude qu’en refusant cette acquisition , par des motifs de délicatesse, son désintéressement n’eût été avantageux qu’à la Saxe et non à la Prusse , puisque la province de Bialystock aurait été comprise dans le grand-duché de Varsovie.
leur du s août 1807 , an titre IV intitulé de la Diète générale , et un titre VII intitulé des Diétines , etc., d’où il paraîtrait que le* diètes n’étaient pas abolies, (rfdit.)
446 VtE DE NAPOLÉON HUON APARTE.
L’Empereur cédait la seigneurie de Jever k la Hollande, comme une espèce de compensation , pour le nouveau domaine qu’il acquérait.
La ville de Dantzick , avec un territoire de deux lieues de rayon autour de son enceinte , était rétablie dans son indépendance par le traité de Tilsit , sous la protection du roi de Prusse et du roi de Saxe '. Un article subséquent, sti- «pulant l’occupation de la ville par les Français jusqu’à la paix maritime, avait sans doute pour but de conserver k Napoléon cette importante place d’armes dans le cas d’une nouvelle rupture entre lui et la Russie.
Bièn entendu l’empereur Alexandre et le roi de Prusse ratifièrent tous les changemens opérés par Buonaparte en Europe , reconnurent les souverains qu’il avait créés , les confédérations qu’il avait organisées. De son côté, par d^erence pour l’empereur de Russie, Buonaparte consentait au rétablissement des ducs de Saxe-Cobourg , d’Oldenbourg et de Mecklenbourg - Schwerin , princes allemands parens d’Alexandre, dans la possession paisible de leurs États, mais k condition que les ports des duchés d’Oldenbourg et de Mecklenbourg continue-
1 Voir le traité de Tilsit , dans le Moniteur du a5 juillet 1807. {Édit.)
raient d’étre ^occupés par des garnisons françaises jusqu’à la paix définitive entre la France et l’Angleterre.
Pendant le cours de ces importantes négociations, un changement complet s’opéra dans le ministère britannique. Les membres de l’administration dite de Fox et de Grenville furent remplacés par un nouveau ministère , sous les auspices du duc de Portland. Il se composait • des lords Liverpool et Castlereagh , de M . Canning et d’autres hommes d’État professant les principes de William Pitt. Un de leurs premiers soins fut de ramener l’empereur de Russie à l’alliance de la Grande-Bretagne , et de lui faire oublier le manque d’égards pour sa personne, qu’il reprochait à leurs prédécesseurs. Lord Leveson Gower , aujourd’hui lord vicomte Granville, fut donc envoyé à Tilsit avec pouvoir de faire des propositions de nature à conserver ou à rétablir la bonne intelligence entre l’Angleterre et la Russie; mais l’Einpereur avait pris son parti , du moins pour le moment. Déterminé alors à suivre le système proposé par son nouvel allié , il refusa de recevoir l’ ambassadeur anglais, et prit ses mesures à Tilsit sans vouloir écouter les offres d’accommodement que lord Gower était chargé de lui proposer.
Par le traité de Tilsit, tel qu’il fut rendu public , l’empereur de Russie offrait sa médiation entre la France et l’Angleterre , et il fallait que cette médiation fut acceptée par la Grande- Bretagne dans le délai d’un mois. En cela, le Czar paraissait prendre quelque soin des intérêts de son ancien allié ; mais on sait positivement aujourd’hui que, parmi des articles secrets de ce mémorable traité , il en existait un par lequel Alexandre s’obligeait, si sa médiation était refusée , à reconnaître , à soutenir ce que Buonaparte appelait le système continental , en fermant ses ports aux vaisseaux britanniques, et en engageant les cours du Nord dans une nouvelle coédition, dans le but d’anéantir la supériorité maritime de l’Angleterre ; en un mot, la neutralité armée du Nord formée sous les auspices de l’impératrice Catherine , et que l’infortuné Paul avait eu le malheur d’adopter, devait être rétablie sous l’autorité d’Alexandre. Frémissant encore au souvenir de la bataille de Copenhague, le Danemarck, pensait- on, n’attendait qu’un signal pour entrer dans la coalition, et lui prêter les secours de sa marine, toujours puissante. Quant à la Suède, elle paraissait trop faible , trop désorganisée pour résister à la double volonté de la France et de la Russie , soit sous le rapport d’une guerre avec
l’Angleterre , soit à l’égard de toute autre condition qu’on voudrait lui imposer; et comme il n’est point d’État en Europe à qui le commerce de l’Angleterre soit plus utile qu’à la Russie , dont elle achète presque exclusivement les immenses produits, le secret le plus absolu devenait ici indispensable. L’offre de médiation fut donc ostensiblement faite , peut-être moins dans l’espérance de réconcilier la France et la Grande-Bretagne que pour se ménager un prétexte qui justifiât , aux yeux du peuple russe , une rupture avec cette dernière puissance ; mais , en dépit de toutes les précautions qui purent être prises, l’ambassadeur britannique parvint à pénétrer ce mystère, que la France et la Russie jugeaient si important de ne pas révéler. Lord Gower fit donc pleinement connaître à sa cour cet article secret. Il l’informa particulièrement de la résolution prise par les deux empereurs d’employer la flotte danoise à détruire les privilèges maritimes de l’Angleterre , privilèges tout récemment réglés d’après des bases qui avaient paru généralement satisfaisantes , du moins à l’empereur Alexandre , avant ses baisons d’amitié avec Buonaparte.
Nul doute que le traité de Tilsit ne fût accompagné d’autres articles secrets, indiquant le projet de ces deux grands empereurs du Nord Vi* i>* N»p. Bitos. Tome 5. kj
45o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, cl du Midi, ainsi qu’ils aimaient à se nommer , de partager entre eux le monde civilisé. Que Buonaparte ait informé Alexandre des moyens coupables qu’il se proposait d’employer à l’égard de l’Espagne , et qu’il ait obtenu son assentiment pour cette audacieuse usurpation , c’est ce qu’on peut regarder comme certain. On affirme encore qu’il s’était ménagé le secours de la Russie pour prendre Gibraltar , recouvrer Malte et l’Égypte , et fermer la Méditerranée au pavillon britannique. Toutes ces entreprises tendaient plus ou moins directement à l’abaissement , ou plutôt à l’anéantissement de l’Angleterre , seul ennemi considérable qui soutînt la lutte avec la France. Sous ce rapport , le concours de la Russie eût été précieux ; cependant , quelque admiration que pût avoir Alexandre pour son nouvel allié, il n’imita point la simplicité de son père , en se rendant sa dupe absolue. Il eut soin , au contraire , en retour de sa complaisance pour les projets lointains et tant soit peu visionnaires de Buonaparte , d’exiger sa coopération , afin d’acquérir certains territoires de la plus haute importance pour la Russie, et qui, plus tard, devinrent pour elle d’efficaces moyens de défense , lorsqu’elle mesura de nouveau ses forces avec celles de Napoléon. Pour plus de clarté , jetons un
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coup d’œil sur l’ancienne politique de la France et de l’Europe, politique dont l’objet était de protéger les petits États, de maintenir leur indépendance , et d’empêcher qu’il ne s’élevât, une puissance assez forte pour rompre l’équilibre de la balance européenne.
Le pouvoir croissant de la Russie était autrefois un sujet d’inquiétude naturelle pour le gouvernement français, qui prit, en conséquence, sous sa protection deux États voisins de la Russie , et plus faibles qu’elle , c’est-à-dire la Suède et la Porte ; non seulement ce patronage était honorable pour la France , mais avantageux à l’Europe. Buonaparte, au contraire, dans le traité de Tilsit, et dans sa conduite ultérieure avec ces gouverneinens , négligea cette ancienne politique européenne , ou plutôt en fit un sacrifice à ses desseins particuliers.
Il paraît qu’un des articles secrets les plus importans de Tilsitt stipulait que la Suède pourrait être dépouillée de ses provinces de Finlande au profit du Czar ■ de sorte que Buonaparte lui-même consentait à ce que ce royaume perdît tout moyen réel de nuire à la Russie. Il suffit de jeter les yeux sur la carte pour voir à quelle courte distance une armée suédoise ou une armée de Français alliée de la Suède , se trouverait de Saint-Pétersbourg par la Fin-
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lande ; et à quel immense avantage Napoléon renonçait , dans le cas où il aurait encore eu à combattre les Russes chez eux , en permettant que cette province fût détachée de la Suède. On ne saurait douter, néanmoins, que pendant les conférences de Tilsit , Buonaparte n’ait conseillé la guerre que la Russie fit bientôt après à la Suède , et dont le résultat fut la conquête de la Finlande, rampart inappréciable, qu’ Alexandre plaçait ainsi au-devant de sa capitale.
La Porte elle -même fut immolée à cet empressement que mettait Buonaparte à obtenir la coopération de la Russie dans son désir extravagant d’anéantir la puissance britannique. Ala vérité , le traité de Tilsit stipulait certaines conditions ostensibles en faveur de la Turquie. Il y était dit que cet État jouirait du bienfait de la paix , sous la médiation de la F rance , et que l’armée russe évacuerait la Moldavie et la V alachie, pour la possession desquelles la Russie faisait, une guerre sans motif. Mais, par un accord secret entre les deux Empereurs, il était bien entendu que la Turquie d’Europe serait abandonnée à la merci d’Alexandre , comme formant naturellement partie de l’empire russe; de même que l’Espagne , le Portugal , peut-être bien l’Angleterre, étaient destinés, d’après leur position
géographique, à devenir provinces françaises. Dans la suite , les deux Empereurs adoptèrent à Erfurt , contre la Porte , des mesures plus décisives.
Il peut sembler étrange que le méfiant et rusé Napoléon ait en quelque sorte permis qu’ Alexandre dictât les conditions du traité de Tilsit. En effet, les avantages stipulés en faveur de la France offraient beaucoup de vague et d’incertitude. C’étaient des espérances plutôt que des garanties. La destruction de la marine anglaise présentait de graves difficultés; il n’est pas au monde de forteresses plus redoutables que Malte et Gibraltar ; enfin la soumission de l’Espagne était au moins douteuse, si l’on réfléchit sérieusement à la dernière guerre de la succession. Les avantages offerts à la Russie étaient au contraire tout près d’elle, et pour ainsi dire sous sa main. L’occupation de la Finlande se fit sans beaucoup de peine; la conquête de Constantinople même présentait peu d’obstacles à une armée russe , si elle ne rencontrait d’opposition que dans les troupes indisciplinées de la Porte. Il est donc évident que Buonaparte échangeait, pour un espoir éventuel et incertain , l’appui qu’il prêtait aux intérêts de la Russie , intérêts matériels et immédiats. Nous verrons plus tard le résultat de cette politique.
En attendant , les deux plus anciens alliés de la France , ceux qu’il lui importait le plus de conserver dans le cas d’une seconde guerre avec la Russie , furent imprudemment abandonnés à la merci d’une puissance qui n’oublia point d’enlever la Finlande à la Suède, et qui, sans les événemens ultérieurs, se fût probablement emparée de Constantinople avec la même facilité.
Mais si le lecteur s’est étonné de voir l’habile et astucieux Buonaparte céder sur tant de points, dans le traité deTilsit, peut-être trouverons-nous le mot de cette énigme dans un fait particulier de sa vie privée. Dès cette époque , Napoléon caressait l’idée de fixer le sort de sa famille ou de sa dynastie , en s’alliant , par mariage, à l’une des anciennes monarchies d’Europe. Il espérait «dors pouvoir obtenir la main d’une archiduchesse de Russie , et l’empereur Alexandre ne mettait aucun obstacle à ce projet. On sait aujourd’hui que son plan fut déjoué par l’Impératrice-mère , qui objecta la différence de religion ; mais au moment du traité de Tilsit , Napoléon fut réellement encouragé , il se le persuada du moins , dans ses idées d'alliance de famille avec la Russie. Voilà pourquoi il se montra si accommodant avec Alexandre dans les conférences de Tilsit ; voilà
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les motifs de cette amitié généreuse jusqu'à la prodigalité ; de là peut-être aussi venait le reproche de duplicité adressé fréquemment à l’empereur Alexandre, qu’il appelait le Grec c’est-à-dire , dans l’acception italienne du mot , fourbe et trompeur. *
Des articles secrets du traité de Tilsit , qui semblaient ouvrir à l’ambition des deux souverains une carrière si vaste, revenons aux conséquences secrètes et réelles de cette grande convention.
Le traité entre la Russie et la France avait été signé le 7; celui de la France et de la Prusse le 9 juillet. Le 24 du même mois, Frédéric- Guillaume publia un manifeste , l’un des plus nobles et des plus touchans à la fois qui aient jamais exprimé les douleurs d’un monarque :
« Chers et fidèles habitans des provinces, des districts et des villes , disait cet intéressant document, mes armes ont été malheureuses. Les débris de mon armée ont fait de vains efforts. Repoussé à l’extrémité des frontières de mes États, voyant que mon puissant allié signait un armistice et concluait la paix , je n’avais plus qu’à suivre son exemple. La paix a été nécessairement achetée à des conditions en rap-
1 C’esl un Grec du Bas-Empire , disait Napoléon. (Édit.]
port avec le malheur des temps. Elle m’a imposé , à moi et à ma maison ; elle a imposé au pays tout entier les plus durs sacrifices. La foi des traités , des liens d’amour et de devoir réciproques, l’ouvrage des siècles , tout a été , rompu malgré moi. Le destin l’ordonne, un père va se séparer de ses enfans. Je vous dégage complètement de vos sermens de fidélité envers moi et ma maison. Mes vœux les plus ardens pour votre bonheur vous accompagneront dans vos relations avec votre nouveau souverain. Soyez pour lui ce que vous fûtes toujours pour moi- même. Aucune force, aucune puissance n’effacera jamais votre souvenir de mon cœur. »
La marche triomphale du vainqueur , à son retour , établit un contraste frappant avec ces affections douloureuses du monarque vaincu. Le traité de Tilsit semblait mettre le continent à la disposition de la France. Envoyée trop tard en Poméranie , l’expédition anglaise se rembarqua ; et le roi de Suède ayant évacué Stralsund, se retira dans un royaume qu’il ne pourrait bientôt plus appeler le sien. Après vingt jours passés ensemble , pendant lesquels ils se donnèrent mille témoignages d’amitié, et se réunirent dans de longues et secrètes conférences, les deux Empereurs se séparèrent enfin avec les démon-
strations de la plus haute estime, rivalisant entre eux à qui rendrait le plus d’honneurs à l’autre. Tout fut terminé le 9 juillet. En revenant en France, Napoléon visita la Saxe. Il fut rencontré par le roi Auguste à Bautzen , lieu qui devait un jour avoir une célébrité historique „ d’un autre genre. Auguste l’accueillit avec tous les honneurs dus à l’homme qui , en apparence du moins, avait accru le pouvoir qu’il aurait pu renverser.
Le 27 juillet, Napoléon était de retour à son palais de Saint-Cloud. Il y reçut les hommages du Sénat et des autres corps constitués. Organe du premier de ces corps , le célèbre naturaliste Lacépède , après avoir fait une pompeuse énumération des miracles de la campagne ", ajoute :
« Tels sont les prodiges pour lesquels la vraisemblance aurait exigé des siècles , et pour lesquels peu de mois ont suffi à Votre Majesté. Et pour ajouter à tant de merveilles, Votre Majesté, éloignée de quatre cents lieues de sa capitale , a seule gouverné son vaste empire : Elle a seule imprimé le mouvement à tous les ressorts de l’administration la plus étendue ; aucun détail n’a échappé aux regards de Votre Majesté. On ne peut plus, dit en terminant
• Moniteur du 29 juillet 1807.
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l’orateur, on ne peut plus louer dignement V otre Majesté : votre gloire est trop haute. Il faudrait être placé à la distance de la postérité , pour découvrir son immense élévation. Goûtez, Sire, la récompense la plus digne du plus grand des monarques , le bonheur d’être adoré de la plus grande des nations , et que nos arrière-petitsneveux soient long-temps heureux sous le règne de Votre Majesté. »
Ainsi parla le président du Sénat français. Qui eût osé dire alors, sans craindre d’être taxé de folie , que sept ans plus tard , ce Sénat viendrait féliciter le roi de Prusse de la part qu’il avait prise à la chute de celui-là même qu’il adorait en ce moment comme un demidieu?
Véritablement, le bonheur et la gloire de Buonaparte étaient de nature à exciter au plus haut degré cette vénération que nous inspirent le génie et la victoire. Toute espèce d’opposition semblait s’évanouir devant lui ; et si sa fortune avait paru un moment douteuse pendant la dernière campagne , c’était pour relever encore l’éclat de la perspective brillante qu’elle ouvrait à ses regards. Un grand nombre de ses ennemis avoués , qui , par un effet de leur attachement aux Bourbons, avaient secrètement méconnu l’autorité de Buonaparte et douté de
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la continuation de ses succès , voyant la Prusse terrassée à ses pieds et la Russie lui tendre une main amie , se persuadèrent enfin qu’ils iraient contre les volontés de la Providence même , en résistant davantage au maître qu’elle leur envoyait. Austerlitz avait ébranlé leur constance , Tilsit en triompha tout-k-fait ; et si l’on excepte un petit nombre d’oppositions silencieuses , toutes les espérances, tous les vœux de la nation française paraissaient tournés vers Napoléon, comme sur le monarque du destin. Buonaparte seul , peut-être , pouvait à la fin tromper cette attente. Mais il ressemblait à ce voyageur aventureux des Alpes , qui franchit les plus effroyables précipices, gravit les sommets les plus escarpés , et ne découvre de ces hauteurs immenses , que les pics plus élevés encore qui l’appellent à leur cime redoutable.