Par Deiolme, Montesquieu, Beccaria, et lues en
La conspiration de Mallet, en octobre 1813, lui fît voir, peut-être pour la première fois que, tout en croyant faire de la monarchie au profit de la France et de son fils, il n'avait fait que du pouvoir. Il ne comprit jamais peut-être, qu'au moral comme au physique, on ne s'appuie que sur ce qui résiste et que tant qu'un corps politique ne résiste pas dans l'occasion, il n'existe point en effet. Ainsi, il vit avec un étonnement naïf, que le Sénat n'existait point., que l'archi-chancelier Cambacérès n'existait point, etc., etc. Rien ne fut singulier, à son retour de Russie après Mallet, comme son étonnement' de ce que le Sénat n'avait rien fait , sur ce que des hommes sages, comme M. Frochot, préfet de la Seine, n'avaient rien fait, sur ce que tous les regards ne s'étaient pas dirigés à l'instant vers le roi de Rome, etc.
J'ose dire qu'il y avait vingt mille officiers dans son armée au-dessus de cette illusion puérile : que, ce cas échéant, on songerait au roi de Rome.
Quoi qu'il en ait ditj quelquefois, lorsque son imagination se livrait à un de ses plaisirs de prédilection, celui de s'égarer dans le roman de l'avenir*, il se faisait une illusion complète sur le rôle du futur
dans Bentham. En 1809, à Landshut, un ministre gronda un auditeur parce qu'il lisait Delolme.
1. Conversation avec le comte Daru au Kremlin, en septembre 1812.
roi de Roms. Comme il se voyait supérieur à tout ce qui avait existé depuis bien des siècles, comme il sentait qu'il aimait vraiment la France et d'un amour que les âmes vulgaires des rois, ses prédécesseurs, n'avaient jamais pu éprouver, il se figurait que les règles immuables provenant de la nature du cœur humain, cesseraient d'avoir leur effet, lorsqu'après sa mort, le roi de Rome, son fils, n'aurait de ressource que dans la force de son titre ou dans celle de son génie.
Il n'entrevit jamais que cet enfant, mal élevé par / des êtres élégants et plats, comme tous les princes C nuls, ne trouvant point dans le cœur des Français s, l'antique habitude d'obéir à sa race, ne serait qu'une I S^î^'/f^j entre les mains de quelques généraux entreprenants.
Napoléon ne vit point que, pour donner de l'autorité au roi de Rome, privé de son père, il fallait se dessaisir, de son vivant, d'une partie de son pouvoir, et souffrir que des corps politiques se formassent.
Mais il aimait le pouvoir, parce qu'il en usait bien et qu'il aimait le bien opéré rapidement; toute discussion ou délibération retardante lui semblait un mal.
Faute d'instruction, il ne vit jamais l'exemple de Charleraagne, autre grand homme, auquel rien ne survécut, et il ne connut Charlemagne que par
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les pauvretés académiques de M. de Fontanes *.
Faute d'avoir lu même l'histoire du dernier siècle, celle de Richelieu et de Louis XIV, il ne vit pas qu'avant la Révolution, un roi ne régnait eni^Vance que parce qu'il pouvait s'appuyer sur la noblesse et les parlements et surtout sur l'ancienne habitude qu'avaient les Français de ne jamais douter de la légitimité de son autorité.
Ne pouvant créer une ancienne habitude en peu d'années, il ne vit pas que depuis la Révolution de 1789, un prince qui ne s'appuie pas sur une Chambre, ne garde le pouvoir que par la peur qu'inspire son armée, ou par l'admiration qu'on a pour son génie.
En un mot, comme par un défaut déplorable de son éducation première, l'histoire n'existait pas pour lui ; il ne connut que les faits qu'il avait vus s'accomphr et encore il les voyait à travers sa peur des Jacobins, et son amour, sa faiblesse, pour le faubourg Saint-Germain.
Il m'a fallu tous ces faits, relatifs à Napoléon empereur;, pour faire voir ce qu'était l'éducation si vantée de Napoléon, lieutenant d'artillerie. Il ne savait ni l'orthographe, ni le latin, ni l'histoire. Tout était affaibli et étiolé, en 1783, dans le déchn final de la monarchie de Louis XIV; tout, jusqu'à l'ins-
1. Président du Corps législatif et grand maître de l'Université, ami d'ÉIisa Bonaparte.
truction publique. En ce sens limité, on peut dire que le renvoi des jésuites avait été un mal; dans un temps de faiblesse, tout changement est un mal.
Il fallut quitter Valence et l'aimable salon de madame du Colombier, pour aller tenir garnison à Auxonne. Avant de s'y rendre^ Napoléon fit une sorte de vo5^age sentimental en Bourgogne avec M. Desmazys.
Ce fut à Auxonne que, pour la première fois. Napoléon se donna le plaisir de faire imprimer un ouvrage de sa composition. C'est la Lettre de M. Buonaparte à M. Matteo Buttafoco.
M. Joly, imprimeur àDôle, raconte que cette brochure sortit de ses presses en 1790 ; Napoléon avait alors vingt-un ans, il était lieutenant au régiment de La Fère, en garnison à Auxonne. Il vint trouver M. Joly à Dôle, avec son frère Louis Bonaparte, auquel, dans ce temps-là, il enseignait les mathématiques. L'ouvrage fut imprimé à ses frais, au nombre de cent exemplaires qu'il fit passer en Corse, oh il porta un coup terrible à la popularité de M. Buttafoco. C'est un pamphlet satirique, absolument dans le goût de Plutarque. La donnée en est à la fois ingénieuse et forte. On dirait un pamphlet écrit en 1630 et en Hollande.
Napoléon revoyait lui-même les dernières épreuves. Il partait d' Auxonne à quatre heures du m,atin, arrivait à pied à Dôle ; après avoir vu les épreuves,
il prenait chez M. Joly un déjeuner extrêmement frugal et rentrait avant midi, à sa garnison, après avoir fait huit lieues.
Bonaparte avait composé un ouvrage qui aurait pu former deux volumes, sur l'histoire politique, civile et militaire de la Corse. Il engagea M. Joly à venir le voir à Auxonne, pour traiter de l'impression. M. Joly s'y rendit en effet et trouva le jeune officier logé de la manière la plus exiguë ; Bonaparte occupait au pavillon une chambre presque nue, laquelle avait pour tous meubles un lit sans rideaux, deux chaises et une table placée dans l'embrasure d'une fenêtre, laquelle était chargée de livres et de papiers. Son frère Louis couchait par terre, sur un matelas, dans un cabinet voisin. On fut d'accord sur le prix de l'impression de l'Histoire de Corse ; mais l'auteur attendait, d'un moment à l'autre, une décision qui devait lui faire quitter la garnison d'Auxonne, oul'yfixerpourlongtemps. Cet ordre arriva quelques jours après; le jeune Bonaparte partit et l'ouvrage ne fut pas imprimé.
M. Joly raconte qu'on avait confié au jeune officier le dépôt des ornements d'église, provenant de l'aumônier du régiment, qui venait d'être supprimé. Si vous n'avez pas entendu la messe, dit-il à M. Joly, je puis vous la dire. Du reste, il parla des cérémonies de la religion avec beaucoup de décence.
Trois ans après, en 1793, Bonaparte, capitaine
depuis dix-huit mois, passait à Beaucaire ; il s'y trouva à souper dans une auberge, le 29 juillet, avec plusieurs négociants de Montpellier, de Nîmes et de Marseille. Une discussion s'engagea sur la situation politique de la France : chacun des convives avait une opinion difïerente.
De retour à Avignon, Bonaparte fit une brochure qu'il intitula : le Souper de Beaucaire ; il la fit imprimer chez Sabin Tournai, rédacteur et imprimeur du Courrier d'Avignon. L'ouvrage ne fit alors aucune sensation ; mais lorsque Bonaparte devint général en chef, un M. Loubet qui en avait conservé un exemplaire, y attacha quelque prix parce que cet exemplaire était signé de la main de l'auteur. Cet opuscule a été réimprimé chez Pankouke*.
Nous placerons dans l'appendice quelques pages de chacune de ces deux brochures. Le style est lourd, les tournures de phrase sont quelquefois irrégulières ; on y trouve des italianismes ; mais on ne peut s'empêcher d'entrevoir chez l'auteur un caractère singulier.
Je serais tenté d'admettre que la société des femmes avait donné quelque apparence de légèreté au caractère sombre et réfléchi du jeune officier corse. On surprend quelques teintes de galanterie €Ï de gaîté jusqu'aux temps difficiles du comman-