‹ Vie de NapoléonChapitre 21 sur 40 · Œuvres de Napoléon Bonaparte, 4 vol. ia-S». T. I · texte numérisé non relu

Œuvres de Napoléon Bonaparte, 4 vol. ia-S». T. I

dément de l'armée d'Italie, après lesquels on n'aper- / çoit plus qu'une gravité pensive. Napoléon se devait (^ alors d'être un homme à part.

Pendant ces jeux d'enfant, la révolution se faisait. \ Il y eut beaucoup d'émigrés dans l'artillerie ; car le parti aristocrate attachait une grande importance à ' faire passer le Rhin aux officiers de cette arme. C'é- 1 tait le temps où la noblesse s'imaginait que le peu- | pie français, abandonné par les officiers, ne saurait pas faire la guerre tout seul.

Les émigrés se réunirent à Coblentz. Ils étaient si fous et depuis ils ont été si aimables dans leur façon de montrer aux étrangers comment un Français sait supporter le malheur, que nous n'avons plus la force de nous indigner de leurs projets de cette époque; ils étaient atroces pourtant; c'était cent fois pis que les fusillades de Ney, des frères Faucher, ou du colonel Caron*.

Ce fut au moment où les gentilshommes émigrés se réunissaient à Coblentz, que commença la fameuse coalition qui a fini par entrer à Paris, en mars 1814 2.

L'origine de cette ligue célèbre est encore assez

1. Voir les Mémoires publiés, sous la Restauration, par MM. Fauche-Borel, Bertrand de Molleville, et tant d'autres.

2. Mais elle a eu la gaucherie de ne pas placer sur le trône Napoléon II, qui eût empêché la naissance de la liberté de la presse, qui blesse les rois au cœur.

obscure ; elle n'est devenue sérieuse qu'à mesure do la peur que les folies du peuple français faisaient aux rois. On peut, si l'on veut, voir les premiers moments de la coalition dans les conférences qu'eut à Mantoue l'empereur Léopold avec le comte d'Artois, depuis Charles X. D'abord, la fierté du jeune prince ne consentait à demander du secours qu'aux rois qui avaient l'honneur de tenir à sa maison par les liens du sang, les rois d'Espagne et de Sardaigne et l'empereur d'Autriche.

Léopold proposa un congrès à l'assemblée nationale, laquelle ne répondit qu'en déclarant traître à la patrie tout Français qui s'abaisserait jusqu'à discuter les lois de son pays avec un congrès d'étrangers. On avait alors l'exemple récent de la Pologne .

Autrefois Louis XV avait fourni à Gustave III, roi de Suède, quelques secours pour détruire la constitution de son pays et se faire roi absolu. La délicatesse toute monarchique des émigrés pensa qu'il appartenait à ce prince de rendre à son tour un service semblable à Louis XYI.

Mais Gustave fut assassiné, et Frédéric-Guillaume roi de Prusse fut placé, on ne sait trop pourquoi, à la tête de la ligue anti-française. L'Angleterre et la Russie approuvèrent fort cet arrangement ; la première par haine pour la France, qui venait de l'offenser en Amérique ; la seconde pour des intérêts

plus directs. Au moment où des cris de liberté éclatèrent dans ce Paris, qui devenait la capitale du monde et firent peur aux rois de l'Europe, la Prusse et la Suède venaient d'armer contre la Russie. Leur but était de sauver la Turquie, alors envahie par les forces combinées de Joseph II et de Catherine.

L'habile Catherine fut enchantée de la peur des rois du midi, qui allait lui livrer les restes de la Pologne.

Les armées françaises se laissent trahir et se font battre (avril 1792), par une poignée d'Allemands, sous les ordres de ceBeaulieu qui devait être, quatre ans plus tard, le premier général vaincu par Napoléon.

Trois mois après cette première défaite, les ministres de Louis XVI sont d'accord avec le duc de Brunswick qui, parti de Coblentz, pénètre en Champagne à la tête de soixante mille Prussiens et de dix mille émigrés. Son fameux manifeste, puni après la bataille d'Iéna, menace de mettre tout à feu et à sang en France. M. Bertrand de Molleville, à cette époque ministre de la marine et confident de Louis XYI, s'est fait gloire de son intelligence avec le duc de Brunswick, général en chef ennemi*.

1. Voir l'histoire de tout ce qui est antérieur au siège de Toulon, dans la collection de MM. Roux et Bûchez, 36 volumes; ou dans l'histoire qui sera extraite de ces matériaux.

Le peuple répond à cette trahison par ie 10 août :

le trône est renversé.

Bientôt le défilé de l'Argonne Yoit la première

\ victoire du peuple français. Alors commence cegrand

ï drame qui, à nos yeux du moins, finit à Waterloo.

11 y avait bien des siècles qu'on n'avait vu une

grande nation se battre, non pour changer de roi,

mais pour sa liberté, et ce qui augmente la sublimité

du spectacle, c'est que l'enthousiasme des Français

f ne fut aidé ni par la religion ni par l'aristocratie.

La partie la plus héroïque de ce drame, celle qui

exigea le génie de Danton et en même temps le

sacrifice de tant de têtes innocentes, touchait à sa

fin lorsque, en 1791, époque du siège de Toulon,

Napoléon entre en scène.

Depuis longtemps la diplomatie anglaise s'était mise à la tête de la coalition; elle faisait marcher, à peu près à son gré, toutes les puissances de l'Europe et soudoyait beaucoup de traîtres dans l'intérieur de la France.

A tant d'habileté la Convention opposait sa redoutable énergie; elle faisait un appel sérieux à tous les cœurs généreux.

""" Il fut un moment oii la situation de la France sembla désespérée. Des Alpes aux Pyrénées, du Rhin à l'Océan, du Rhône aux rives delà Loire, le drapeau tricolore recule.

La Vendée est en feu, et soixante mille royalistes

peuvent marcher sur Paris. Bordeaux, Lyon, Marseille et Caen, se soulèvent contre la Convention.

Partout inférieures en nombre et désorganisées, les armées i épublicaines sans chefs capables, attendent le coup qui doit les anéantir.

Toutes les combinaisons de la prévoyance humaine semblent annoncer une chute horrible et prochaine; la civilisation va reculer en Europe.

Mais les Montagnards éloignent les Girondins, et redoublent d'énergie. Carnot , Prieur, Dubois - Crancé, dirigent les mouvements militaires; Danton fait décréter que tout soldat quittant les drapeaux sera puni de mort. Valenciennes et les places fortes donnent à l'audace de Danton le temps d'électriser la France.

Ce moment est le plus beau de l'histoire moderne.

Le 23 août 1793, la Convention décrète la levée en masse des Français; cinq jours après elle décrète la suspension de la Constitution et l'établissement de la Dictature nommée Gouvernement révoîulionnaire. Et, ce qui est singulier, cette Dictature n'est pas exercée par un seul homme, mais par ce qu'il y a de plus énergique dans tous.

A peine ce décret est-il rendu que se répand la fatale nouvelle de l'entrée des Anglais et des Espagnols dans Toulon. Napoléon va paraître.

Barrère fait décréter l'établissement de douze

tribunaux révolutionnaires demandés par la Commum de Paris, pour juger les traîtres. Un million d'hommes se r^récipite sur les coalisés et enfin réussit à les repousser de toutes parts. Les soldats aiment la patrie, les officiers sont poussés par l'honneur et par les sentiments les plus divers ; plusieurs sont d'anciens nobles.

Il serait absurde de demander de la circonspection et de la modération à un homme fou de colère et qui cherche à sauver sa vie, en se débattant sous les coups redoublés de vingt ennemis. Voilà pourtant ce qu'oublient les petits écrivains modernes, nés dans une époque d'hypocrisie et de tranquillité, et qui cherchent à se faire une petite fortune.

Au commencement de cette grande guerre de la Révolution, par l'effet de la levée de nouveaux corps, et des vacances que l'émigration occasionnait dans les anciens régiments, l'avancement allait fort vite. Napoléon, capitaine le 6 février 1792, partit pour la Corse au commencement de 4793 ; il venait de faire imprimer à Avignon le Souper de Beaucaire, et avait accepté le commandement d'un bataillon de garde nationale corse, qu'on voulait employer à une expédition contre la Sardaigne.

Le 12 février 1793, l'amiral Truguet mouilla devant Cagliari, capitale de l'île, mais l'expédition de Sardaigne étant annoncée depuis six mois, on reçoit les Français à coups de fusil ; ils font faute

sur faute; ils manquent de bravoure; ils perdent un vaisseau et enfin sont obligés de rentrer à Toulon. Cette expédition est une des plus ridicules qu'ait tentées la République.

A cette époque, Pascal Paoli commandait en Corse ; il avait été fait lieutenant-général par Louis XYI et envoyé en Corse. Là, il trahit le pays auquel il avait juré fidélité de la manière la plus emphatique, et travailla en faveur des Anglais. Ce fut probablement alors que voyant le jeune Bonaparte organiser son bataillon, il dit ce mot célèbre en Corse:

(c Ce jeune homme est taillé à l'antique; c'est un » homme de Plutarque. »

La révolution tentée par Paoli l'avait d'abord intéressé par la grandeur du spectacle et à cause de l'influence qu'elle pouvait exercer sur son sort. Un des grands avantages de cette tête, c'est qu'elte était vide de toute puérilité. Un homme de vingt-quatre ans devine deux cents choses par an; Napoléon n'en devinait qu'une : l'amour de la gloire !

En avançant en âge et revoyant la Corse, Napoléon avait enfin jugé sainement des rapports de ce pays avec la France. Il ne lui reste, de quinze années de \ haine passionnée, que l'usage de la réflexion profonde et l'habitude de ne point se livrer aux hommes au milieu desquels il est jeté.

Au retour de cette expédition, où Napoléon avait

pu voir l'exemple de tous les ridicules militaires, il rentra dans l'artillerie, mais avec le grade de chef de bataillon. Il avait trouvé en Corse sa famille ruinée, il revenait en France avec son grade pour toute fortune, et il avait vingt-quatre ans.

Que se passait-il alors dans cette âme ardente ? J'y vois :

1° La conscience de ses propres forces;

2° L'habitude d'être incapable de distraction ;

3° La facilité d'être profondément ému par un mot touchant, par un présage, par une sensation;

4° La haine de l'étranger.

Napoléon qui vient de voir sa famille dans la misère, sent plus que jamais la nécessité de faire fortune, soit en France, soit dans l'Orient.

En rentrant à Paris, chef de bataillon d'artillerie et regardant autour de lui. Napoléon vit une assemblée furibonde, chargée de la conduite d'une grande guerre et demandant des talents partout. Il peut donc se dire : Et moi aussi je vais commander! mais la carrière militaire conduit maintenant à des périls hideux. Dans sa certitude d'être environnée de traîtres, dans son impuissance de juger le fond des choses, la Convention nationale envoie à l'échafaud tout général qui se laisse battre, ou qui ne remporte pas une victoire complète.

Tout à coup la nouvelle se répand que Toulon vient d'être livré aux Anglais (septembre 1793). Na-

poléon arrivant de Marseille et connaissant le Midi, est envoyé à l'armée devant la place, pour commander l'artillerie.

Par bonheur pour la République, les coalisés ne sentirent pas l'importance de la conquête de Toulon. Ils ne virent qu'une place forte à défendre, tandis que sa possession pouvait exercer une influence immense sur la conduite générale de la guerre; ce n'était rien moins qu'une base d'opérations, pour une armée ennemie, agissant dans le Midi de la France.

Ce fut un des bonheurs de la liberté que la malhabileté des coalisés à conduire, dans une vue d'ensemble, leurs forces d'ailleurs si considérables. En d'autres termes, à l'exception de William Pitt, aucun homme supérieur ne parut parmi eux.

La France qui cherchait des hommes dans toutes les classes de la société, trouva des génies dans des positions qui, d'ordinaire, ne fournissent que des avocats ou des officiers subalternes. Si Louis XVI eût continué à régner, Danton et Moreau eussent été des avocats ; Pichegru, Masséna et Augereau, des sousofûciers; Desaix, Kléber, des capitaines; Bonaparte, Carnot, des lieutenants-colonels ou colonels d'artillerie; Lannes et Murât, des marchands chapeliers ou des maîtres de poste. Siéyès eût été grand-vicaire et Mirabeau, tout au plus, un négociateur subalterne, un chevalier d'Éon.

A la fin d'août 1793, lorsque les hommes de l'an-

cien régime, qui commandaient à Toulon, prirent le parti de livrer la flotte et la ville aux coalisés, Lyon avait arboré le drapeau blanc ; la guerre civile était mal éteinte en Languedoc et en Provence ; l'armée espagnole victorieuse avait passé les Pyrénées et inondait le Roussillon. De son côté^ l'armée piémontaise avait franchi les Alpes, elle était aux portes de Ghambéry, qui n'est qu'à trois journées de Lyon.

Si trente mille Anglais, Sardes, Espagnols, Napolitains, se fussent réunis, dans Toulon, aux douze mille fédérés, cette armée de quarante mille hommes, ayant une base aussi importante, eût pu fort bien remonter le Rhône et arriver jusqu'à Lyon. Alors elle se fût liée par sa droite à l'armée piémontaise et par sa gauche à l'armée espagnole.

Mais on peut dire qu'à cette époque, ces idées de grande guerre^ que les campagnes de la Révolution ont fait naître parmi nous, eussent passé pour chimériques, aux yeux des vieux officiers qui dirigeaient les armées de la coalition. Les plus instruits ne connaissaient que les guerres de Frédéric II, pendant lesquelles les opérations d'un corps d'armée dépendaient toujours des mouvements possibles de la boulangerie. Aucun d'eux, par bonheur pour la France, n'avait la moindre lueur de son génie, et le hasard presque tout seul, décida des batailles.

Comme le but de cet écrit est de faire connaître

Napoléon, et non de raconter les événements de sa vie en style académique, je prends le parti d'insérer ici le récit du siège de Toulon tel que ce grand homme l'a donné. J'en userai de même pour la campagne d'Italie, qui eut lieu du 10 avril 1796 au 12 mai 1797.

C'est-à-dire qu'après avoir raconté les batailles d'une manière succincte, je transcrirai leslongs récits dictés par Napoléon à Sainte-Hélène. Ainsi, un quart à peu près des deux premiers volumes sera copié dans les œuvres de Napoléon.

Rien n'eût été plus facile que de profiter de ces récits, en les abrégeant; on eût évité une critique facile à faire. Il fallait, dit-on, tirer parti des récits de Napoléon, comme Rollin tire parti de Tite-Live, dans son Histoire romaine. Cette façon d'agir m'eût semblé un sacrilège. Selon moi, une histoire de Napoléon qui ne placerait pas sous les yeux du lecteur les récits de la campagne d'Italie, tels que ce grand homme les a laissés, ne pourrait prétendre à faire connaître son caractère, sa manière d'envisager le malheur, sa façon de voir les hommes et les choses.

Il en fut tout autrement de 1800 à 1814. Alors Napoléon voulait se faire ou se maintenir empereur et il se trouva dans la dure nécessité de mentir constamment. Je ne prendrai pas vingt pages des récits de cette seconde époque.

Un autre motif m'a porté à transcrire les recils que Napoléon a donnés de ses principales batailles. J'ai considéré que le lecteur qui ne connaît Napoléon que par la plupart des histoires de ce grand homme, publiées jusqu'ici, est obligé d'admirer sur parole son talent pour la guerre.

Or, j'ai cru Toir qu'il n'était pas impossible de raconter ses batailles et de les faire comprendre même au lecteur non militaire. Avant 1790, un récit de ce genre eût été impossible ; le style français n'admettait alors pour les batailles que les phrases élégantes de l'abbé de Vertot, ou la manière puérile de Voltaire.

Aujourd'hui, je crois voir que la grande difficulté ' dans les lettres consiste à avoir une idée nette. Quand il a ce bonheur et qu'il veut bien renoncer à la gloire du style emphatique, un écrivain peut se tenir assuré d'être suivi par le lecteur. Or, rien n'est plus facile que de se faire une idée nette de Rivoli.

J'ose espérer qu'avec le secours d'une carte d'Italie de dix francs, tout lecteur conprendra les batailles de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli, qui empêchèrent les Autrichiens de secourir Mantoue et qui forment comme le fond de la campagne d'Itahe.

J'ai longtemps hésité à transcrire le long récit du siège de Toulon : ce siège pouvait fort bien s'expliquer en six pages; mais :

VIE DE NAPOLÉON. ol

1° Le lecteur peut passer sans inconvénient le récit de Napoléon '.

S2° Ce récit de la première victoire de ce grand général me semble extrêmement curieux.

3° Quelques recherches que j'aie faites auprès des contemporains, je n'ai pu découvrir de mensonge dans le récit qu'on va lire. Ce ne fut qu'après Lodi que Napoléon songea à être autre chose qu'un générai de la République^.

Page 1