Mémoires de Aapoléon, terne I^r, page
2. 11 est inutile de dire que cette histoire est incomplète; le lecteur y trouvera des passages où Stendhal annonce qu'il transcrira textuellement certains récits du Mémorial de Sainte- Hélène, comme émanés de la bouche même de Napoléon l^"". Ces récits n'ont pas été transcrits, mais nous avons laissé les lignes oii il en est question, pour montrer l'intention de l'auteur et le plan de son ouvrage.
Note de l'Editeur.
Napoléon reçoit une mission pour Gênes. — Il est mis en état d'arrestation; sa justification. — Vient à Paris; est destitué ; son dénûment. — Note sur Napoléon par une femme. — Seconde note par une autre femme. — Rapports de Napoléon avec M. de Pontécoulant. — Considérations générales sur la situation de la France. — Journée du 1'='' prairial. — Expédition de Quiberon. — Constitution de l'an III. — Combat naval d'Ouessant. — Journée du 13 vendémiaire.
Après le Siège ae Toulon, le 6 février 1794, Napoléon fut nommé général de brigade et envoyé à l'armée d'Italie, pour commander l'artillerie. Le général en chef Dumerbion était âgé, bon, honnête, mais sans nul génie. Son chef d'état-major n'était nullement en état de suppléer à ce qui manquait au général en chef. Depuis trois ans on tirait des coups de fusil sans art, comme sans résultat, dans les hautes montagnes situées au nord de Nice (les Alpes-Maritimes) ; on tenait les soldats disséminés parmi des rochers stériles, oîi ils mouraient de faim.
Le nom du général Bonaparte était dans toutes les bouches. Il ne vint à l'idée de personne de tourner en ridicule ce petit homme si pâle, si maigre, si chétif. Sa conduite austère et toujours sévèrement calculée pour obtenir le respect, lui valut celui de l'ar-
mée. Bientôt eut lieu l'opération de Saorgio, et les soldats virent en lui un homme extraordinaire, un cœur enflammé pour la gloire et brûlant de donner des victoires à la République.
A l'époque de son arrivée àNice,il avaitpour aidesde-camp Muiron et Duroc. Le général d'artillerie proposa un plan d'opérations qui fut adopté dans un conseil de guerre, composé des représentants du peuple Robespierre jeune et Ricord, et des généraux Dumerbion, Masséna, Rusca,etc., etc. Il s'agissait de tourner la fameuse position de Saorgio qui, depuis si longtemps, arrêtait l'armée. Elle se mit en mouvement le 6 avril 1794, précisément le lendemain du jour où l'un des fondateurs de la République, l'homme dont aucune des révolutions qui, depuis, ont été essayées en Europe, n'a montré l'égal, Dan- I ton était envoyé à la mort, par un rival que cette âme hautaine avait trop méprisé.
Ainsi, la Révolution est déjà bien avancée au moment où Napoléon vient s'y donner un rôle ; l'époque d'énergie va cesser avec le besoin qu'on avait de l'énergie.
Le 8 avril, Masséna enleva les hauteurs qui dominent la ville d'Oneille; dans le port de cette ville se trouvaient les vaisseaux des Anglais, ces alliés actifs et fort alertes des armées autrichiennes et piémontaises.
Le 29, Masséna prit Saorgio. Le 8 mai, il enleva le
col de Tende, et enfin le lendemain l'armée d'Italie se trouva en communication avec l'armée des Alpes.
Ainsi, en suivant le plan du jeune général d'artillerie, l'armée d'Italie avait accompli ce qu'on tentait en vain depuis deux ans. Les soldats de la République occupaient la chaîne supérieure des Alpes Maritimes ; ils avaient pris soixante-dix pièces de canon, quatre mille prisonniers et deux places fortes, Oneille et Saorgio.
Le général en chef Dumerbion eut la bonne foi d'écrire au comité de la guerre : «C'est au talent du » général Bonaparte que je dois les savantes combi- )) naisons qui ont amené notre victoire. »
Napoléon osa proposer un plan plus vaste que celui qui venait de réussir : il s'agissait de réunir l'armée des Alpes à celle d'ItaUe sous Goni, ce qui eût valu le Piémont à la République française et conduit, sans grands efforts, jusque sur le Pô. On ne put tomber d'accord avec l'état-major de l'armée des Alpes, parce qu'il aurait fallu fondre les deux armées en une seule, sous un même général et que chacun tient à sa place.
Le général Dumerbion, loin d'être jaloux de son général d'artillerie, était enchanté de son génie et suivit avec empressement un troisième plan, au moyen duquel l'armée d'Italie fut portée jusqu'à Savone et aux portes de Ceva.
On apprit à l'armée, après la victoire de Saorgio,
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qu'une division autrichienne allait occuper Dego sur la Bormida, pour de là se joindre à une division anglaise qui devait débarquer à Vado ; ces forces réunies auraient occupé Savone.
Il s'agissait d'empêcher cette jonction. Le général d'artillerie qui, jour et nuit, étudiait le terrain, proposa de s'emparer des hauteurs de Saint- Jacques, de Montenotte, de Vado, et d'étendre ainsi la droite de l'armée jusqu'à Gênes. La mauvaise volonté du Sénat de Gênes était évidente, non moins que le patriotisme des classes inférieures qui, d'ailleurs, gagnaient beaucoup d'argent, en fournissant du pain aux Français.
Le général Dumerbion accueillit cette idée ; il pénétra en Piémont, en longeant laBormida et, descendu dans la plaine, menaça les derrières de l'armée autrichienne, laquelle se mit aussitôt en retraite sur Dego. Poursuivis par le général Cervoni, les Autrichiens se replièrent précipitamment sur Acqui, abandonnant Dego et leurs magasins. L'armée française venait de parcourir les champs de bataille de Montenotte et Millesimo, que un an plus tard Napoléon devait faire connaître au monde ; elle repassa l'Apennin et revit la mer ; mais maîtresse de la côte, de ce qu'on appelle dans le pays la rive, ou rivière du ponant, elle intercepta toute communication entre les Anglais et les Autrichiens, fit peur aux nobles de Gênes et encouragea les patriotes.
Tels furent les résultats du troisième plan proposé par le général Bonaparte.
Ces mouvements singuliers de l'armée d'Italie étonnèrent les coalisés ; ils se croyaient assurés d'anéantir laRépublique. Ce futprécisémentpendant ces premiers essais de l'homme qui devait leur apprendre à craindre la France, que furent signés, les 14 et 19 avriH794,les traités qui unirent solidement contre la République l'Autriche, la Prusse, la Sardaigne, la Hollande et l'Angleterre. Le pays qui possédait le plus de cette liberté dont l'explosion, en France, faisait tant de peur aux rois, et qui, grâce à cette liberté qu'il voulait proscrire, avait la supériorité des lumières comme celle de l'argent^ l'Angleterre paya bientôt et mena toute la coalition.
Au contraire des Allemands, les Anglais connaissent le prix du temps, leur attention ne s'égare point dans le vague ; et enfin, à cette époque ils avaient un homme (Nelson), digne de se battre contre le général français. Comme lui, Nelson avait l'esprit novateur et la haine de ses chefs ; il ne dut son avancement qu'à la crainte inspirée par Napoléon.
Les Allemands n'eurent qu'un général, l'archiduc Charles ; et encore ses talents semblèrent s'éclipser lorsqu'il dut- les employer contre Napoléon et défendre les Alpes Noriques. Le grand SuwarofFne parut en Italie que quatre ans plus tard, et les tracasseries des Autrichiens Tempêchèrent de pénétrer
en France. Si l'envie des êtres médiocres qui rem- ; plissaient les cours eût permis à Nelson et à Suwa- roff d'agir librement et de concert, la France eût peut-être péri ; mais les grands hommes ne sont connus qu'après leur mort.
Dans les attaques de la courte campagne de Loano, Bonaparte avait fait preuve de beaucoup de bravoure ; mais, pourtant, disaient les généraux, ses anciens, jamais au feu il n'a commandé un bataillon. Le jeune général voulait qu'on profitât de ces succès pour enlever le camp retranché de Ceva, centre de résistance des Piémontais. De là, il eût été facile de s'avancer dans les plaines d'Italie (la vallée du Pô). Mais ce plan d'invasion sembla téméraire au Comité de la guerre à Paris, auquel il l'adressa.
Sur ces entrefaites, les représentants du peuple près l'armée d'ItaUe prirent l'arrêté suivant :
« Le général Bonaparte se rendra à Gênes pour, » conjointement avec le chargé d'affaires de la Ré- » publique française, conférer avec le gouverne- » ment de Gênes sur des objets portés dans ses ins- » tructions.
» Le chargé d'affaires de la République française » le reconnaîtra et le fera reconnaître par le gou- » vernement de Gênes.
» Loano, le 25 messidor an II de la République. (13 juillet 1794.)
» Sisné : Ricord. »
A cette décision étaient jointes les instructions suivantes :