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INSTRUCTIONS SECRÈTES

« Le général Bonaparte se rendra à Gènes.

)) 1° 11 verra la forteresse de Savone et les pays » circonvoisins.

» 2° Il verra la forteresse de Gênes et les pays )) qu il importe de connaître dans le coramence- » ment d'une guerre, dont il n'est pas possible de » prévoir les eflets.

)) 3° Il prendra sur l'artillerie et les autres obn jets militaires, tous les renseignements possibles.

» 4° Il pourvoira à la rentrée à Nice de quatre » milliers de poudre, qui avaient été achetés pour » Bastia, et qui ont été payés.

» 5° Il verra à approfondir, autant qu'il sera pos- » sible, la conduite civique et politique du ministre » de la République française Tilly et de ses autres » agents, sur le compte desquels il nous vient diffé- » rentes plaintes.

)) 6° Il fera toutes les démarches et recueillera )) tous les faits qui peuvent déceler l'intention du » gouvernement génois, relativement à la coali- )) tion.

» Fait et arrêté à Loano, le 2o messidor an IL » Signé : Ricord. »

Cette mission et les instructions qui l'accompagnent, montrent la confiance que Bonaparte, à peine âgé de vingt-cinq ans, avait inspirée à des hommes intéressés à ne se pas tromper dans le choix de leurs agents.

Bonaparte va à Gênes ; il y remplit sa mission. Le 9 thermidor (an II) arrive*; les députés terroristes sont remplacées par Albitte et Salicetti. Soit que ceux-ci, dans le désordre qui existait alors, eussent ignoré les ordres donnés au général d'artillerie, soil que les envieux de la fortune naissante du jeune Bonaparte leur eussent inspiré des soupçons contre lui, toujours est-il qu'ils prirent l'arrêté suivant, motivé sur le voyage de Bonaparte à Gênes :

« Au nom du peuple français. — Liberté, Égalité.

» Les représentants du peuple près l'armée des » Alpes et d'Italie,

» Considérant que le général Bonaparte comman- » dant en chef l'artillerie de l'armée d'Italie, a totcde- » ment perdu leur confiance par la conduite la plussus- » pecte et surtout par le voyage qu'il a dernièrement » fait à Gênes, arrêtent ce qui suit:

» Le général de brigade Bonaparte, commandant

1. Le 27 juillet 1794, Robespierre, Saint-Just et tout leur parti sont envoyés à la mort par Tallien.

» en chef l'artillerie de l'armée d'Italie, est provisoi- » rement suspendu de ses fonctions. Il sera, parles )) soins et sous la responsabilité du général en chef de » ladite armée, mis en état d'arrestation et traduit au » comité de Salut public à Paris, sous bonne et sûre » escorte. Les scellés seront apposés sur tous ses pa- » piers et effets, dont il sera fait inventaire par des » commissaires qui seront nommés sur les lieux par » les représentants du peuple Salicetti et Albitte, et » tous ceux desdits papiers qui seront trouvés suspects » seront envoyés au comité de Salut public.

» Fait à Barcelonnette le 19 thermidor an II de la » République française une et indivisible et démo- )) cratique (6 août 1794).

» Signé : Albitte, Salicetti, Laporte.

)) Pour copie conforme à l'original,

» Le général en chef de l'armée d'Italie, » Signé : Dumerbion. »

Le général Bonaparte adressa la réclamation suivante aux représentants Albitte et Salicetti.

(( Vous m'avez suspendu de mes fonctions, arrêté » et déclaré suspect.

» Me voilà flétri, sans avoir été jugé, ou bien jugé, » sans avoir été enlendu.

VIE DE iNAPOLÉON. 61

» Dans un état révolutionnaire, il y a deux classes, » les suspects et les patriotes.

» Lorsque les premiers sont accusés, ils sont » traités par forme de sûreté, de mesures géné- » raies.

» L'oppression de la seconde classe est l'ébranle- » ment delà liberté publique. Le magistrat ne peut )) condamner qu'après les plus mûres informations, » et que par une succession de faits, celui qui ne » laisse rien à l'arbitraire.

» Déclarer un patriote suspect, c'est un jugement » qui lui arrache ce qu'il a de plus précieux, la » confiance et l'estime.

» Dans quelle clase veut-on me placer?

» Depuis l'origine de la Révolution, n'ai-je pas » été toujours attaché à ses principes?

» Ne m'a-t-on pas toujours vu dans la lutte, soit » contrôles ennemis internes, soit, comme militaire, » contre les étrangers?

» J'ai sacrifié le séjour de mon département, j'ai )) abandonné mes biens, j'ai tout perdu pour la Ré- » publique.

» Depuis, j'ai servi sous Toulon avec quelque dis- )) tinction, et j'ai mérité à l'armée d'Italie la part » de lauriers qu'elle a acquise à la prise de Saorgio, » d'Oneille et de Tanaro.

)) A la découverte de la conspiration de Robes-

» pierre, ma conduite a été celle d'un homme ac-

» coutume à ne voir que les principes.

» L'on ne peut donc pas me contester le titre de « patriote.

» Pourquoi donc me déclare-t-on suspect, sans » m' entendre? m'arrêta-t-on huit jours après que » l'on avait la nouvelle de la mort du tyran?

» L'on me déclare suspect et l'on met les scellés » sur mes papiers.

» L'on devait faire l'inverse ; l'on devait mettre » les scellés sur mes papiers, m'entendre^ me den mander des éclaircissements et ensuite me décla- » rer suspect, s'il y avait lieu.

» L'on veut que j'aille à Paris avec un arrêté qui )> me déclare suspect. L'on doit supposer que les » représentanl;; ne l'ontfait qu'en conséquence d'une » information, et l'on ne me jugera qu'avec l'intérêt » que mérite un homme de cette classe.

» Innocent, patriote, calomnié, quelles que soient » les mesures que prenne le Comité, je ne pourrai » pas me plaindre de lui.

» Si trois hommes déclaraient que j'ai commis un » délit, je ne pouirais pas me plaindre du jury qui » me condamnerait.

» Sahcetti,tu méconnais; as-tu rien vu, dans ma » conduite de cinq ans, qui soit suspect à la Révo- » lution?

» Albilte, tu ne me connais point. L'on n'a pu te

» prouver aucun fait ; tu ne m'as pas entendu ; tu . » connais cependant avec quelle adresse, quelque- » fois, la calomnie siffle.

» Dois-je être confondu avec les ennemis de la » patrie, et des patriotes doivent-ils inconsidérément » perdre un général qui n'a point été inutile à la » République? Des représentants doivent-ils mettre » le gouvernement dans la nécessité d'être injuste » et impolitique?

» Entendez -moi, détruisez l'oppression qui m'en- » vironne, et restituez-moi l'estime des patriotes.

» Une heure après, si les méchants veulent ma » vie, je l'estime si peu ; je l'ai si souvent mépriî) sée ! Oui, la seule idée qu'elle peut être encore » utile à la patrie, me fait en soutenir le fardeau » avec courage. »

L'arrestation du général Bonaparte dura quinze jours; voici l'arrêté qui la fit cesser:

« Les représentants du peuple, etc., etc.

» Après avoir scrupuleusement examiné les )) papiers du citoyen Bonaparte^ mis en état d'arres- » tation, après le supplice du conspirateur Robes- » pierre, par forme de sûreté générale, etc., etc.

» Arrêtent que le citoyen Bonaparte, sera mis » provisoirement en liberté, pour rester au quartier (( général, etc., etc.

» Fait à Nice, le 3 fructidor de l'an II (20 août 1794).

» Signé : Albitte, Salicetti. »

Ce fut en Italie que le général Bonaparte s'attacha Duroc, qui avait fait une partie de la campagne comme aide-de-camp et capitaine d'artillerie. Bonaparte avait en horreur les rapports exagérés et gascons, des officiers par lesquels il faisait observer les faits. Le caractère froid et peu expansif de Duroc lui convenait parfaitement pour l'exactitude matliématique de ses rapports. Duroc fut peut-être le confident le plus intime de Napoléon. Par une exception unique à ce que Napoléon croyait devoir à la comédie grave dans laquelle il emprisonna sa vie, en prenant le titre d'Empereur, il exigeait, même alors, que dans le particulier, Duroc continuât à le tutoyer.

Le général Bonaparte avait-il été terroriste^ Il l'a toujours nié. Employa-t-il son énergie au service exclusif de cette fonction toute-puissante, ou seulement en prit-il la couleurj ce qui était d'obligation étroite pour ne pas périr? Il n'a rien fait pour elle; il avait vu dès lors le grand principe, qu'en révolution il faut tout faire pour les masses et rien de particulier pour les chefs. Je ne cacherai point que des contemporains recommandables racontent différemment le

danger couru par le général Bonaparte ; voici leur version :

Pendant l'hiver de 1794 à 1795 , Napoléon fut chargé de l'inspection des batteries des côtes de la Méditerranée ; il revint pour cet objet à Toulon et à Marseille.

Le représentant du peuple, en mission à Marseille, craignit que la société populaire, plus ardente que lui, ne s'emparât du magasin à poudre, qui avait appartenu aux forts Saint-Jean et Saint-Nicolas, en partie détruits dans les premiers jours de la Révolution. Il fit part de ses inquiétudes au général Bonaparte, qui lui remit le plan nécessaire à la construction d'une muraille crénelée, qui aurait fermé ces forts du côté de la ville. Ce plan, qui impliquait défiance du peuple, fut envoyé à Paris, qualifié de liberticide par la Convention et le général Bonaparte mandé à la barre.

C'était à peu près une condamnation à mort; ainsi avaient péri grand nombre de généraux.

Ce décret lui fut notifié, à Nice, où les représentants en mission près de l'armée d'Italie le mirent en arrestation, chez lui, sous la garde de deux gendarmes. La situation était d'autant plus dangereuse, que l'on commençait à beaucoup parler de ce jeune général Bonaparte^et que les vainqueurs de Thermidor n'ignoraient point les relations d'amitié qui

avaient existé entre Robespierre le jeune, mort avec

son frère, et lui. Gasparin qui l'aimait depuis Toulon, ne pouvait rien sans l'avis de ses deux collègues. M. Desgenettes, homme d'esprit, raconte * que, dans cette extrémité, ses aides-de-camp Sébastian! et Junot formèrent le projet de sabrer les deux gendarmes qui gardaient leur général, de l'enlever de vive force et de le conduire à Gênes, où il se serait embarqué. Par bonheur, l'ennemi fit des mouvements menaçants ; pressés par le danger dont la responsabilité pesait sur leurs tètes, les représentants écrivirent au Comité de salut public qu'on ne pouvait se passer à l'armée du général Bonaparte, et le décret de citation à la barre fut rapporté.

On voit que la Convention gouvernait, mais souvent son temps se perdait en déclamations et elle n'avait guère celui d'examiner, environnée de traîtres, comme elle l'était. Tous les crimes étaient punis de mort. Les sanglantes erreurs de cette assemblée seront, en partie, excusées aux yeux de la postérité, par les mémoires qu'ontpubliés, souslaRestauratioci, MM. Fauche-Borel, Bertrand de Molleville, Montgaillard, et tant d'autres. Quoi qu'il en soit, on ne pourra refuser à cette assemblée le fait d'avoir sauvé la France, assemblée dont ni l'Espagne, ni l'Italie, iclairées par son exemple, n'ont pu montrer l'égale. — Par l'effet de ses lois, la France qui comptait vingt-

l. Mcmcires, tome L

cinq millions d'habitants en 1789, arrive \ près de trente-trois millions en 1837.

Napoléon se défendait fort d'avoir jamais été terroriste; il racontait qu'un représentant le mit hors la loi, parce qu'il ne voulait pas le laisser disposer de tous ses chevaux d'artillerie pour courir la poste; mais je n'ai pas trouvé la confirmation de ce fait. Napoléon aimait assez à donner des ridicules à la République. Importuné, non par sa gloire actuelle, tout le monde l'a calomniée, mais par sa gloire future, qui donnera un peu l'apparence du clinquant à la gloire de l'Empire.

Tôt ou tard, en fait de gloire militaire, on en revient à estimer les grandes choses faites avec de petits moyens.

La marche d'Ulm à Austerlitz est brillante, sans doute; mais Napoléon était souverain ; mais quel danger courait son arm^e? On reviendra à préférer Castiglione.

A Nice, le représentant Robespierre le jeune avait pris de l'enthousiasme pour ce général sombre, réfléchi, si différent des autres, qui ne disait jamais de choses vagues, et dont le regard avait tant d'esprit. Rappelé à Paris par son frère, quelque temps avant le 9 Thermidor, Robespierre le jeune fît tout au monde pour décider Napoléon à le suivre. Mais celui-ci aimait le séjour de l'armée , où il sentait et faisait voir à tous sa supériorité ; il ni

voulut pas aller se mettre à la disposition des avocats.

« Si je n'eusse inflexiblement refusé, observait-il » plus tard, sait-on où pouvait me conduire un pre- )) mier pas et quelles autres destinées m'atten- » daienl? »

Peut-être eùt-il fait manquer le 9 Thermidor ; il savait se battre dans les rues de Paris, et il y eut plusieurs heures de perdues dans la victoire de Tallien sur Robespierre.

Du reste, Napoléon rendait à Robespierre la justice de dire qu'il avait vu de longues lettres de lui à son frère, Robespierre jeune, alors représentant à l'armée du Midi^ oiii il combattait et désavouait, avec chaleur, les cruautés révolutionnaires, disant qu'elles déshonoraient la Révolution et la tueraient.

Il y avait aussi à l'armée de Nice un autre représentant assez insignifiant. Sa femme, extrêmement jolie, fort aimable, partageait et parfois dirigeait sa mission; elle était de Versailles. Le ménage faisait le plus grand cas du général d'artillerie ; il s'en était tout à fait engoué et le traitait au mieux, sous tous les rapports, ce qui était un avantage immense pour le jeune général. Car, dans ces temps de trouble et de trahisons, un représentant du peuple était la loi vivante. Thureau fut un de ceux qui, dans la Convention, lors de la crise de Vendémiaire, contribuèrent le plus à faire jeter les yeux sur Napoléon ; il se

souvenait du grand rôle qu'il lui avait vu jouer à l'armée.

— « J'étais bien jeune alors, disait Napoléon, à un » de ses serviteurs fidèles; j'étais heureux et fier de » mon petit succès ; aussi, cherchais-je à le recon- » naître par toutes les attentions en mon pouvoir, » et vous allez voir quel peut être l'abus de l'auto- » rite, à quoi peut tenir le sort des hommes; car je » ne suispaspire qu'un autre

» Promenant un jour madame T.... au milieu de » nos positions, dans les environs du col de Tende, » j'eus subitement l'idée de lui donner le spectacle » de la guerre, et j'ordonnai une attaque d'avant- » postes. Nous fûmes vainqueurs, il est vrai ; mais » évidemment il ne pouvait y avoir de résultat ; » l'attaque était une pure fantaisie et pourtant quel- » ques hommes y restèrent. Toutes les fois que le » souvenir m'en revient, je me reproche fort cette » action. »

Les événements de Thermidor avaient amené un changement complet dans les comités de la Convention. Aubry, ancien capitaine d'artillerie, se trouva diriger le comité de la guerre, (c'est-à-dire fut ministre de la guerre). Lors des grands périls de la République, la levée en masse avait amené la formation d'une foule de corps ; on avait créé des généraux à mesure des besoins. Dès qu'un officier montrait de l'audace et quelque talent, on le nom-

raait général, et quelquefois général en chef. Mais, en revanche, on envoyait au tribunal révolutionnaire les généraux qui ne réussissaient pas, quelque braves qu'ils fussent d'ailleurs (Bouchard).

Ce système, absurde en apparence et qui fut l'objet des plaisanteries de toute l'Europe monarchique, valut à la France tous ses grands généraux. Quand l'avancement devint raisonnable et fut dirigé par un homme qui s'y connaissait (Napoléon), on n'eut plus que des hommes sans caractère, les lieutenants de Napoléon, sous qui ses armées furent toujours battues de 1808 à 1814 (en Espagne, en Allemagne, etc., Macdonald, Oudinot, Ney, Dupont, Marmont, etc.).

Pendant les temps héroïques de la France, rien n'était moins rare que de voir des officiers refuser de l'avancement. Chez quelques-uns, c'était prudence, chez la plupart, répugnance à se séparer d'une compagnie, d'un régiment, où se trouvaient leurs compatriotes et leurs amis. Plusieurs, devenus ambitieux depuis, se sont bien repentis de ces refus vers 4803, lorsque l'enthousiasme fut remplacé par l'égoïsme . Il y avait aussi des raisons pour les âmes sèches ; en 1793, 94, 95, on n'était pas payé ; ainsi, rien ne compensait les dangers fort réels d'une responsabilité plus étendue . Aubry fit un nouveau tableau de l'armée et ne s'y oublia pas ; il se fit général d'artillerie et favorisa plusieurs de ses anciens

camarades, au détriment de la queue du corps qu'il réforma.

Napoléon qui avait à peine vingt-cinq ans, devint général d'infanterie et fut nommé pour servir dans la Vendée. Il quitta l'armée d'Italie et vint à Paris pour réclamer contre l'injustice dont il était victime.

Les réclamations auprès d'Aubry furent une véritable scène ; Napoléon insistait avec force parce qu'il avait des actions d'éclat par devers lui ; Aubry s'obstinait avec aigreur, parce qu'il avait la puissance et que n'ayant jamais vu le feu, il ne savait qu'opposer aux actions du jeune général.

— Vous êtes trop jeune, disait-il ; il faut laisser passer les anciens. — On vieillit vite sur le champ de bataille, répondait Napoléon, et j'en arrive.

Un homme âgé et sans gloire, est trop heureux de pouvoir faire du mal à un jeune homme qui a fait plus que lui ; Aubry maintint sa décision.

Napoléon, irrité du traitement qu'on lui faisait, donna sa démission ou fut destitué, et, comme Michel- Ange, dans une pareille occurrence, songea ;\ aller offrir ses services au Grand Turc.

Dans un ouvrage qui ne mérite que fort peu de confiance*, je trouve l'arrêté suivant :

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