Mémoires de Bonrienne, tome I, page
Liberté, Égalité.
Ampliation d'un arrêté du Comité de Salut public, en date du 29 fructidor an III. (15 septembre 1794.)
« Le Comité de salut public arrête que le général » Bonaparte sera rayé de la liste des officiers géné- » raux employés, attendu son refus de se rendre au » poste qui îui a été assigné. »
Signé : Letourneur (de la Manche), Merlin (d(j Douai), T. Berlier, Boissy, Gambacérès, président.
MM. Sébastiani et Junot avaient suivi à Paris leur général ; ils prirent ensemble un petit logemen* "ue du Mail dans un hôtel, près de la place des Viciu^res. Bonaparte n'avait rien volé ; on le payait, si on le payait, en assignats qui n'avaient que peu de valeur ; il tomba bientôt dans une gène extrême. On a supposé qu'à cette époque il se mêla de quelque intrigue avec Salicetti, impliqué depuis dans le mouvement insurrectionnel du 1" Prairial (20 mai 1795) ; du moins le voyait-il souvent et témoignait-il le désir de rester en tete-à-tête avec lui.
Un jour, Salicetti remit trois mille francs en assignats au général pour prix de sa voiture, qu'il était forcé de vendre.
Pendant qu'il se trouvait dans la triste position
de solliciteur désappointé, Bonaparte apprit que son frère aîné, Joseph, venait d'épouser à Marseille mademoiselle Clary, fille d'un riche négociant de cette ville. Cette position tranquille et heureuse le frappa. « Qu'il est heureux ce coquin de Joseph ! » s'écriait-il.
Bonaparte rédigea une note, par laquelle il offrait au gouvernement * de passer à Constantinople, pour accroître les moyens militaires de la Turquie contre la Russie. Cette note resta sans réponse.
Napoléon fut obligé de vendre quelques ouvrages militaires qu'il avait rapportés de Marseille; plus tard il vendit sa montre. Une femme d'esprit, qui vit plusieurs fois Napoléon, en avril et mai 1795, a bien voulu rassembler ses souvenirs et me donner la note suivante :
« C'était bien l'être le plus maigre et le plus singulier que de ma vie j'eusse rencontré. Suivant la mode du temps, il portait des oreilles de chien immenses et qui descendaient jusque sur les épaules. Le regard singulier et souvent un peu sombre des Italiens, ne va point avec cette prodigalité de chevelure. Au lieu d'avoir l'idée d'un homme d'esprit
1. Mémoires de Bourienne, t. I, p. 74. — Je ne doute pas que tout ceci ne soit éclairci par la suite dans quelque mémoire à l'Académie des Inscriptions. Le rédacteur des mémoires attribués à Bourienne et rédigés sur quelques notes, a menti autant qu'il l'a pu. -«ru., rf LA.^i)-»L^ ^
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rempli de feu, on passe trop facilement à celle d'un homme qu'il ne ferait pas bon de rencontrer le soir auprès d'un bois.
» La mise du général Bonaparte n'était pas faite pour rassurer. La redingote qu'il portait était tellement râpée, il avait l'air si minable, que j'eus peine à croire d'abord que cet homme fût un général. Mais je crus sur-le-champ que c'était un homme d'esprit ou, du moins, fort singulier. Je me rappelle que je trouvais que son regard ressemblait à celui de J. J. Rousseau, que je connaissais par l'excellent portrait de Latour, que je voyais alors chez M. N***.
» En revoyant ce général, au nom singulier, pour la troisième ou quatrième fois, je lui pardonnai ses oreilles de chien exagérées; je pensai à un provincial, qui outre les modes et qui, malgré ce ridicule, peut avoir du mérite. Le jeune Bonaparte avait un trèsbeau regard, et qui s'animait en parlant.
» S'il n'eût pas été maigre jusqu'au point d'avoir l'air maladif et de faire de la peine, on eût remarqué des traits remplis de finesse. Sa bouche, surtout, avait un contour plein de grâce. Un peintre, élève de David, qui venait chez M. N***, oii je voyais le général, dit que ses traits avaient une forme grecque, ce qui me donna du respect pour lui.
» Quelques mois plus tard, après la révolution de Vendémiaire, nous sûmes que le général avait été présenté à madame Tallien, alors la reine de la mode,
et qu'elle avait été frappée de son regard. Nous n'en fûmes point étonnés. Le fait est qu'il ne lui manquait pour être jugé favorablement, que d'être vêtu d'une façon moins misérable. Et cependant, dans ce temps-là, au sortir delà Terreur, les regards n'étaient pas sévères pour le costume. Je me rappelle encore que le général parlait du siège de Toulon fort bien ou, du moins, il nous intéressait, en nous en entretenant. Il parlait beaucoup et s'animait en racontant ; mais il y avait des jours aussi où il ne sortait pas d'un morne silence. On le disait très-pauvre et fier comme un Écossais ;il refusait d'aller être général dans la Vendée et de quitter l'artillerie. C'est mon arme, répétait-il souvent; ce qui nous faisait beaucoup rire. Nous ne comprenions pas, nous autres jeunes filles, comment l'artillerie, des canons, pouvaient servir d'épce à quelqu'un.
» Je me rappelle encore que le maximum.* régnait alors. On payait toutes les provisions et le pain en assignats ; aussi, les paysans n'apportaient-ils rien au marcbé. Quand on invitait quelqu'un à dîner, il apportait son pain; quand une madame de N.»., notre voisine de campagne, dînait à la maison, elle apportait un morceau d'excellent pain blanc dont elle me donnait la moitié. On dépensait à la maison
1. La loi dite du maximum, fixait le taux au-dessus duquel il était défendu de veudre les denrées et les autres marchandises.
peut-être cinq ou six francs, en argent, toutes les semaines. Je conçois bien que le général Bonaparte, qui n'avait que sa paye en assignats, fût si pauvre. 11 n'avait nullement l'air militaire, sabreur, bravache, grossier. Il me semble aujourd'hui qu'on lisait dans les contours de sa bouche si fine, si déhcate, si bien arrêtée, qu'il méprisait le danger, et que le danger ne le mettait pas en colère. »
Cette époque a été défigurée par un homme que, plus tard, Napoléon fut obligé de chasser pour son improbité notoire, et sur les notes haineuses duquel un libraire a fait écrire des mémoires.
Des témoins plus dignes de foi, donnent des détails sur la pauvreté de l'homme qui, à cette époque, avait en réalité pris Toulon et gagné la bataille de Loano. Ils racontent qu'alors Talma qui commençait sa carrière au Théâtre-Français, où il était persécuté par les anciens acteurs, exactement comme le jeune général par l'ancien capitaine Aubry, donnait des billets au général, quand il pouvait en obtenir des semainiers. Pour n'omettre aucun détail, j'ajouterai que Napoléon portait habituellement, par économie, un pantalon de peau de daim. Junot avait un peu d'argent; on lui persuada de le placer dans un commerce de meubles, place du Carrousel et cet argent fut perdu.
Une femme fort prétentieuse et fabuleusement laide remarqua les beaux yeux du général, le persécuta
de ses préférences ridicules et prétendait gagner son cœur, en lui donnant de bons dîners : il prit la fuite. Cependant, comme je respecte infiniment les témoins oculaires, quelques ridicules qu'ils aient d'ailleurs, je transcrirai les récits de cette dame.
« Le lendemain de notre second retour d'Allemagne, en 1793, au mois de mai, nous trouvâmes Bonaparte au Palais-Royal, auprès d'un cabinet que tenait un nommé Girardin. Bonaparte embrassa Bourienne, comme un camarade que l'on revoit avec plaisir. Nous fûmes au Théâtre-Français, où l'on donnait une comédie :/eSouni ou T Auberge pleine. Tout l'auditoire riait aux éclats. Le rôle de Dasnières était rempli par Baptiste cadet, et jamais personne ne l'a mieux joué que lui. Les éclats de rire étaient tels que l'acteur fut souvent forcé de s'arrêter dans son débit. Bonaparte seul, et cela me frappa beaucoup, garda un silence glacial. Je remarquai à cette époque que son caractère était froid et souvent sombre ; son sourire était faux et souvent fort mal placé ; et à propos de cette observation, je me rappelle qu'à cette même époque, peu de jours après notre retour, il eut un de ses moments d'hilarité farouche qui me /ft»#*!* fit mal et qui me disposa peu à l'aimer.
» Il nous raconta avec une gaîté charmante, qu'étant devant Toulon, oti il commandait l'artillerie, un officier qui se trouvait de son arme et sous ses ordres, eut la visite de sa femme, à laquelle il
était uni depuis peu et qu'il aimait tendrement. Peu de jours après, il eut ordre de faire une nouvelle allaque sur la ville et l'ofiicier fut commandé. Sa femme vint trouver le commandant Bonaparte et lui demanda, les larmes aux yeux, de dispenser son mari de service ce jour-là. Le commandant fut insensible, à ce qu'il nous disait lui-même, avec une gaîté charmante et féroce. Le moment de l'attaque arriva, et cet officier qui avait toujours été d'une bravoure extraordinaire, à ce que disait Bonaparte lui-même, eut le pressentiment de sa fin prochaine ; il devint pâle, il trembla. Il fut placé à côté du commandant, et dans un moment où le feu de la ville devint très-fort, Bonaparte lui dit : Gare! voilà une bombe qui nous arrive. L'officier, ajouta-t-il, au lieu de s'effacer se courba et fut séparé en deux. Bonaparte riait* aux éclats, en citant la partie qui lui fut enlevée.
» A cette époque, nous le voyions presque tous les jours; il venait souvent dîner avec nous; et comme on manquait de pain et qu'on n'en distribuait parfois, à la section, que deux onces par jour, il était d'usage de dire aux invités d'apporter leur pain, puisqu'on ne pouvait s'en procurer pour de
1. Cette sorte de gaîté, qui n'est qu'un retour philosophique sur soi-même, est fréquente parmi les militaires français, et ne prouve absolument rien contre leur caractère. Napoléon croyait aux pressentiments. ;..,,,i,,^ ^iv^.V t kv^^K^^^
l'argent. Lui et son jeune frère Louis, qui élait son aide-de-camp, jeune homme doux et aimable, apportaient leur pain de ration qui était noir et rempli de son ; et c'est à regret que je le dis, c'était l'aide-de-camp qui le mangeait à lui tout seul, et nous donnions au général du pain trcs-blanc, que nous nous procurions en le faisant faire en cachette, chez un pâtissier, avec de la farine qui était venue clandestinement de Sens où mon mari avait des fermes. Si l'on nous avait dénoncés, il y avait de quoi marcher à l'échafaud.
» Nous passâmes six semaines à Paris, et nous allâmes très-souvent avec lui au spectacle et aux beaux concerts de Garât, qu'on donnait dans la rue Saint-Marc. C'étaient les premières réunions brillantes depuis la mort de Robespierre. Il y avait toujours de l'originalité dans la manière d'être de Bonaparte; car souvent il disparaissait d'auprès de nous, sans rien dire, et lorsque nous le croyions ailleurs qu'au théâtre, nous l'apercevions aux secondes ou aux troisièmes, seul dans une loge, ayant l'air de bouder.
» Avant de partir pour Sens,otije devais faire mes premièrescouches, nous cherchâmes un appartement plus grand et plus gai que celui de la rue Grenier- Saint-Lazare, qui n'était qu'un pied-à-terre. Bonaparte vint chercher avec nous, et nous arrêtâmes un premier, rue des Marais, n" 19, dans une belle
maison neuve. Il avait envie de rester à Paris, et il alla voir une maison vis-à-vis de la nôtre. Il eut le projet de la louer avec son oncle Fesch, depuis cardinal, et avec un nommé Patrault, un de ses anciens professeurs de l'école militaire, et là il nous dit un jour :« Cette maison, avec mes amis, vis-à-vis de » vous, et un cabriolet, et je serai le plus heureux » de? hommes. »
» Nous partîmes pour Sens et la maison ne fut pas louée par lui, car d'autres grandes affaires se préparaient. Dans l'intervalle entre notre départ et la funeste journée de Vendémiaire, il y eut plusieurs lettres échangées entre lui et son camarade. Ces lettres étaient les plus affectueuses et les plus aimables. (Elles furent volées plus tard, on verra comment.)
» A notre retour, en novembre de la même année, tout était changé. L'ami de collège était devenu un grand personnage : il commandait Paris en récompense de la journée de Vendémiaire. La petite maison de la rue des Marais était changée en un magnifique hôtel, rue des Capucines ; le modeste cabriolet était transformé en superbe équipage, et lui-même ne fut plus le môme; les amis de l'enfance furent encore reçus le matin ; on les invita à des déjeuners somptueux, où se trouvaient parfois des dames et entre autres la belle madame Tallien et son amie là gracieuse madame de Beauharnais, do laquelle il commençait à s'occuper.
» li se souciait peu de ses amis et il ne les tutoyait déjà plus. Je parlerai d'un seul, M, de Rey, fils d'un cordon rouge, dont le père avait péri au siège de Lyon et qui, s'y trouvant lui-même, avait été sauvé comme par miracle. C'était un jeune homme doux et aimable, et dévoué à la cause royale. Nous le voyions également tous les jours. Il alla chez son camarade de collège ; mais il ne put prendre sur lui de répondre par le vous. Aussi lui tourna-t-il le dos; et lorsqu'il le vint revoir, il ne lui adressa plus la parole. Il n'a jamais rien fait pour lui, que de lui donner une misérable place d'inspecteur des vivres, que de Rey n'a pu accepter. Il est mort de la poitrine trois ans après, regretté de tous ses amis.
» M. de Bourienne voyait Bonaparte de loin en loin après le 13 Vendémiaire. Mais au mois de février 1796, mon mari fut arrêté à sept heures du matin, comme émigré rentré, par une bande de gens armés de fusils ; ils l'arrachèrent à sa femme et à son enfant, qui avait six mois.
» Je le suivis ; on le promena du corps de garde à la section, de la section je ne sais oh encore. Partout il fut traité de la manière la plus infâme et enfin le soir on le jeta au dépôt de la Préfecture de police*, et là il passa deux nuits et un jour, con-